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dant qu'il foudroyait du regard le couple malfaisant acharné après lui^ le pied lui glissa sur la mousâe humide^ et il tomba au beau milieu de la flaque d'eau qu'il venait de franchir sans encombre. Froidevaux se débattit un instant sur le talus presque aussi glissant que la smf ace d'un miroir^ mais ses efforts ne firent qu'empirer sa position. Après avoir vainement cherché à se retenir^ il roula du haut en bas de ce glacis perfide, et disparut, la tête la première, dans la rivière^ où nous le laisserons.
LE COURTIER POLITIOUE.
Une scène d'un autre genre se passait à la même heure dans le cabinet de M. Grandperrin.
Ce cabinet- était une assez grande pièce, éclairée par deux fenêtres donnant sur les jardins, et dont les boiseries blanches et vernies se trouvaient cachées dans presque tout leur pourtour par des bibliothèques en bois d'acajou. Sur les rayons, à la place des livres qui manquaient totalement, on apercevait, rangés dans un ordre méthodique, d'assez beaux échantillons de toutes sortes de minéraux. A part cette collection, qui semblait à sa place naturelle dans le logis d'im maître de forges, la décoration se réduisait à une pendule d'assez mauvais goût, posée sur la cheminée entre d^^s candélabres du même style, et à deux vieux portraits endommagés par le temps, qui faisaient pendants de chaque côté de la porte principale.
L'un de ces tableaux de famuie représentait un guerrier fort barbu et couvert d'une cuirasse garnie de ses brassards» comme on en portait encore à la fin du dixième siècle; l'autre offrait l'image d'un militaire moins complètement armé
que son voisin et surtout moins bien partagé du côté de la barbe^ mais rachetant cette double infériorité par un bril* lant uniforme dans lequel on reconnaissait le costume des mousquetaires de Louis XIV, et par une de ces perruques démesurées qui, sous le règne du grand roi, ruisselaient, à rinstar de la crinière du lion, sur les épaules de tous les gens du bel air.
Ces deux portraits, avec une demi-douzaine d'autres du même genre, formaient le plus clair de la dot qu'en se mariant mademoiselle de La Gennetière avait apportée à son mari. M. Grandperrin, qui, malgré son origine plébéienne, ou peut-être à cause d'elle, ne pouvait se défendre d'un faible extrême pour la noblesse, avait réparti ces respectables visages dans les principales pièces de son logis, de manière à en avoir toujours quelqueis-uns sous les yeux, soit qu'il travaillât à son bureau, soit qu'il «'assît sur le divan du salon, ou qu'il prît ses repas dans la salle à manger, en un mot à tous les instants de la journée.
Ce n'étaient pas encore là tout à fait, il est vrai, les ancêtres persohnels que le maître de forges, en dépit de son amour pour l'argent, eût payés d'une partie de sa fortune, si pareille denrée se trouvait sur la place. En fait d'ancêtres, l'honorable industriel ne connaissait que son père, qui, pendant trente ans, avait régi comme commis la forge dont lui-même avait fini par devenir le maître, et son grand-père sur lequel il gardait un silence prudejat, et avec raison, disaient les bonnes âmes de la société châteaugironaise, car ledit grand-père était véhémentement suspect d'avoir quitté Saint-Flour, sa patrie, en portant sur son dos, comme éléments de sa fortune future, les ustensiles nécessaires à la profession un peu bruyante dont s'honore, de temps immémorial, une partie des habitants de cette agréable cité. Au delà de cet aïeul, dont l'illustration, ainsi qu'on le voit, ne laissait pas que d'être un peu équivoque, la nuit des temps commençait pour la race des Grandperrins.
32 s OSUVRSS DB CH. DIS BERNABD.
Ne pouvant dire sérieusement : Mes ancêtres ! le maître de forges éprouvait du moins certain plaisir consolateur à dire : Les ancêtres de ma femme ! et cette locution revenait si souvent sur ses lèvres, qu'on pouvait supposer qu'il s'attribuait, par reflet, une partie de l'éclat aristocratique dont avaient brillé ces aïeux vénérables. Peut-être M, Graiidperrin se figurait-il qu'à l'exemple du privilège dont jouissait, selon Molière, la maison de La Prudoterie, où le ventre anoblissait, son mariage avec la dernière descendante de la vieille famille de La Gennetière avait corrigé le vice de roture dont il se trouvait précédemment affecté, et finirait par le métamorphoser en véritable gentilhomme.
Au moment où commence la scène que nous allons raconter, deux hommes assis de chaque côté d'un bureau placé perpendiculairement à l'entre-deux des fenêtres, dialoguaient avec la chaleur croissante qu'apportent à un débat plein d'intérêt des interlocuteurs qui ne se» trouvent pas d'accord. .
L'un était M. Grandperrin lui-même, personnage de cinquante ans environ, doué d'une prestance assez imposante et d'une figure qui eût mérité l'épithète de respectable si une expression de morgue déplacée n'eût gâté le caractère patriarcal dont l'eussent embellie sans cela de belles boucles de cheveux gris correctement disposées autour du front.
L'autre, plus jeune d'une dizaine d'années, était M. de Boisjoly, le même individu que nous avons vu examinant curieusement, mais sans se laisser voir, de l'une des chambres de raùberge du Cheval-Patriote^ les scènes tumultueuses dont la place du château avait été le théâtre pendant la matinée.
Le conseiller de la préfecture de Mâcon était un honune grêle et chétif, aux cheveux noirs, au front fuyant, au teint bilieux, à la prunelle éveillée, et dont la physionomie tenait ^ la fois de la pie et du renard; il était solennellement vêtu de noir, ainsi que le maître de forges, et en outre, gloire
LE GSNTflAOMMB CAMPAGNARD. 3)3
qui manquait encore à ce dernier^ une des boutonnières de son habit se trouvait ornée du ruban de la Légion d^honneur.
— Mon cher candidat^ disait M. de Boisjoly en dessinant machinalement^ à la pointe d*un crayon, d^informes arabesques sur un papier qu'il venait de poser sur le bureau après l'avoir consulté des yeux, je dois vous le répéter, afin de dissiper une erreur qui pourrait nous devenir préjudiciable: vous vous abusez complètement sur la force de votre parti.
-— Et moi, mon cher conseiller, répondit le maître de forges avec Faccent assuré d'i^n homme qui connaît sa valeur et son importance, je vous répète que je ne m'abuse en aucune manière et que je suis sûr de ce que j'avance. C'est vous qui vous serez trompé dans votre calcul.
— Voilà deux fois que je le recommence, et j'arrive toujours au même résultat.
— Revoyons-le ensemble, ce résultat, dit M. Grandperrin en quittant son fauteuil, afin de pouvoir suivre par-dessus l'épaule de M. de Boisjoly les termes du problème électoral tracés par ce dernier sur le papier qu'il venait de reprendre 'sur le bureau,
— Le chiffre total des électeurs départementaux du canton de Châteaugiron, dit le conseiller de préfecture d'un ton posé, ne s'élève qu'au minimum exigé par la loi, et encore, pour y atteindre, a-t-on ^ obligé d'ajouter aux trente-trois noms inscrits sur la liste du jury et sur celle des électeurs à deux cents francs, dix-sept autres noms pris parmi ceux des plus imposés du. canton. Nous disons donc cinquante votante ; majorité absolue, vingt-six. Est-ce votre compte?
— Jusqu'ici nous sommes d'accord, répondit le maître de forges : majorité absolue, vingt-six *voix, et je suis sûr «te vingtrhuit.
— Dans un instant je vous aemontrerai votre erreur.
— Je suis sûr de mon fait, vous dis-je.
224 CCDVBBS DE GH. DE BERNAfiD.
— Nous Terrons cela tout à Theure; en ce moment^ pe^ mettez-moi d'achever mon calcul. Sur nos cinquante votûits, deux sont malades; m est à Paris^ un autre en Suisse; faisons la part des indifférents^ des gens qui n'aiment pas à se déranger^ et nous trouverons que notre chiffre définitif doit se réduire à quarante, peut-être trente-cinq; mais mettons quarante^ ceci nous donne pour majorité absolue vingt et un.
— Or^ comme je vous le disais^ je suis sûr de vingt-huit^ dit M. Grandperrin avec une superbe obstination.
— Vingt-huit, soit; je ne demande pas mieux, reprit le négociateur électoral en souriant assez ironiquement; mais faites-moi le plaisir de me dire où vous les prenez, vos vingt-huit voix.
— Le calcul en est facile. ,
— Je suis tout oreilles.
— Onze voix que m'assure le concours du gouvernement, et dont vous m'avez répondu vous-même.
— Et dont je vous réponds encore^ pas un de mes hommes ne bronchera ; ils savent trop bien ce que leur coûterait une trahison; d'ailleurs, pour plus de sûreté^ leurs votes seront contrôlés.
— Comment ! contrôlés?
— Nous avons de petits bulletins; au moyen d'un signe de convention cela va tout seul ; je vous expliquerai ça.
— Onze voix que vous me garantissez ?. . .
, — C'est le plus beau fleuron de votre couronne.
— »Et sept dont je suis sûr personnellement, car ce sont les voix de gens avec lesquels j'ai des rapports d'intérêt journaliers, et sur qui j'exerce une influence directe; onze et sept font bien dix-huit.
— A la bonne heure, j'accepte encore ces sept voix-là, quoique j'aie quelque lieu de craindre qu'à l'égard d'un de vos hommes du moins vous n'éprouviez un petit désappointement; mais je ne veux pas vous chicaner sur ce
point. Cela fait donc dix-huit voix ; trouvez-m'en encore quatre ou cinq, et je réponds d'enlever Télection.
— Comment quatre ou cinq ! Et les sepf^oix dont dispose le curé Dommartin qui m'est tout dévoué^ et les trois voix de Amoudru; père^ fils et oncle^ pour qui les comptez-vous?
— Pour qui je les compte?
— Oui.
— Pas pour vous.
— Allons donc !
— Ou plutôt contre vous.
— C'est une plaisanterie.
— En pareille matière je ne plaisante jamais^ de même que je me trompe rarement. (>oyez-en mon expérience électorale^ à l'heure qu'il est le curé Dommartin^ c'est-àdire les sept voix qu'il représente^ et le triumvirat des Amondru ont passé à l'ennemi.
— Ce sont d'honriêtes gens, mon cher conseiller, et vous leur faites injure.
— Entre nous, dit M. de Boisjoly avec le sourire sardonique dont ses lèvres étroites et blafardes avaient l'habitude^ ils peuvent voter pour le marquis de Chàteaugiron sans cesser pour cela d'être d'honnêtes gens.
— Assurément. Hais cependant lorsqu'il y a eu des promesses, des engagements...
— Vous croyez aux promesses? interrompit M. de Boisjoly en haussant légèrement les épaules; on voit bien, mon cher candidat, que vous faites votre premier pas dans la carrière. Il n'est, sachez-le bien, promesses ni engagements qui tiennent. Un fait domine toute la question : c'est la réception excessivement significative que viennent de faire à votre adversaire ce vertueux curé Dommartin et ces bons Amoudru que vous croyez si dévoués à vos intérêts.
— Vous vous inquiétez là d'un simple acte de politesse.
— Ah ! vous appelez cela un simple acte de politesse?
— De déférence, si vons vonlez. Après tout M. de Chà* teaugiron appartient à Tune des premières familles du pays, famille alliée anciennement à celle de ma femme ; il possède de grandes propriétés; depuis quelque temps, il s'est montré fort généreux envers la commune, il est donc assez naturel qu'on se mette en frais pour le recevoir. Hoi-^méme, quoique nous ayons en ce moment quelques difficultés au sujet des bois dont il m'a vendu la coupe pour ma f(wge, je ne dis pas que je n'irai point lui rendre visite. •
— Ma foi, moi, à votre place, dit M. de Boisjoly, toujours sardonique, j'aurais poussé la courtoisie plus loin, et je serais allé l'attendre sur la place, à son débotté^ ainsi qu'ont fait vos soi-disant partisans. De la part d'un adversaire le procédé eût été neuf et généreux.
— Mon cher conseiller, répondit le maître de forges un peu piqué, comment un homme aussi froidement positif que vous Tètes peut-il prendre ainsi la mouche à propos de deux cloches mises en branle et du fracas d'une trentaine de boîtes d'artifice ?
— Mon cher candidat, si, comme vous dites, je prends la mouche, ce n'est pas sans raison. Là où vous ne voyez qu'une vaine et insignifiante cérémonie, je vois, moi, une démonstration de la plus haute gravité. J'ai plus d'expérience que vous de ces sortes d'affaires; ainsi vous pouvez m'en croire. Au point où nous sommes rien n'est indifférent, et c'est un coup fort sérieux que nous a porté là ce vieux sournois de Bobilier.
— Allons donc ! dit dédaigneusement M. Grandperrin, ne voilà-t-il pas maintenant que vous prenez au sérieux la perruque du bonhomme Bobilier?
— Mépriser ses ennemis n'est pas le moyen de les vaincre. Le juge de paix est un rusé compère, et ce n'est pas un autre que lui qui a débauché, à notre détriment, les Amoudru, eu promettant au maire le fermage de la terre du marquis. Mes renseignements à cet égard sont positifs.
LS 41»TnH0lllIB CAMFAGNARP. 227
— Eh'bies! à supposer qu^l y ait quelque cbose devrai dans ce que vous dites là^ répondit M. Grandperrin après avoir réfléchi un instant (et^ au fait je dois convenir qu^après leur promesse^ la conduite des Amoudru est un peu équivoque)^ ce ne serait jamais que trois voix défeetionnaires^ et celles du curé suffiraient. ...
-^ Celles du curé me. paraissent tout aim bien perdues pour vous que celles du maire;
— Ah l ceci est trop fort.
— C'est fort peut-être, mais c'est exact, et c'est encore aux manœuvres du bonhomme Bobilier, dont vous sembler faire si peu de cas, que vous serez^ redevable de cette nouvelle défection.
— Quoi ! vous voulez me persuader que Bobilipr a trouvé nioyen d'exercer une influence directe sur le curé Dommmv tin avec lequel il est en dispute réglée depuis plus d'un an I
— Une influence directe, non ; mais une influence indifêcte, ce qui revient au même.
— Expliquez-vous.
— Voici la chose : vous verrez si, pour un patriarche de soixante et douze ans, portant përruque> le coup est si mal joué. Bobili^, qui est lé factotuixi du marquis de Châteaugiron, et qui sait son canton sur le bout du doigt, n'a pas manqué de faire le calcul que nous faisons nous-mêmes en ce moment, et il a trouvé que, pom assurer la majorité à son candidat, il était indispensable de tirer aux sept voix du curé. Qu'a-t-il fait? Il a écrit au marquis; le marquis, convenablement stylé, a écrit à son oncle l'évêque d'Autun, dont il est le favori, et monseigneur d'Autun, à son tour, a écrit au curé, qui, comme de juste, n'a rien à refuser à son évêque.JVoilà quels ricochets a décrits le boulet qui menace de casser bras et jambes à votre élection. Comprenez-voug fl^ntenant le sens politique des cloches qui sonnaient il A'y a qu'un instant à toute volée, et dont le tapage vous semblait si inoffensif?
i29 (BUYRISS DE CH. DB BBMARD.
— Mais si vous êtes bien renseigné, c'est une infamie! s'écria le maître de forges, qui pour la première fois parât éprouver quelque inquiétude ; un prêtre entrer dans de pareils tripotages l
— Comme si un prêtre n'avait pas ses petits intérêts tout comme un laïque ! Pour un candidat électoral, vous êtes encore un peu naïf, mon cher Grandperrin !
— Un prêtre reçu dans ma maison et nourri à ma table, pour ainsi dire quotidiennement, depuis plus d'un an.
— Tout cela ne fait rien, et le pis c'est que nous n'avoDS aucun moyen de parer le coup ou de punir le défectionnaire. Si Amoudru nous trahit, je le fais sui^ndre sur-lechamp, par un arrêté de mon préfet, en attendant qu'uce bonne ordonnance le révoque ; rien ne nous empêche non plus de provoquer la destitution du bonhomme Bobilier, quoiqu'il soit assez d'usage de laisser les juges de paix mourir de vieillesse sur leur siège ; mais mordre à la soutane d'un prêtre ! nous y laisserions nos dents. Un prêtre! répéta M. de Boisjoly avec une expression sarcastique où perçait l'espèce d'envie rancunière qu'éprouvent certains hommes d'expérience et d'affaires à la seule idée que d'autres peuvent être aussi habiles qu'eux-mêmes ; un prêtre ! mais c'est l'arche sainte; si nous avions le malheur d'y toucher, le clergé tout entier prendrait les armes pour sa défense, et le garde des sceaux nous donnerait tort cooune de coutume.
— Mais êtes-vous bien sûr de l'exactitude de^ vos info^ mations? Comment , par exemple, avez-vous pu découvrir que l'évêque d'Autun a écrit à ce jésuite de Domnaartinî
— Dans notre position ne devons-nous pas tout savoir? répondit le conseiller de préfecture, sans s'expliquer davantage.
— Je vois qu'en effet la conjoncture est plus grave que je ne croyais, dit le maître de forges en hochant la tête d'un air soucieux.
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— Si grave qu'à moins d'un miracle nous échouerons^ et ce sera votre faute.
— Ma faute?
' — Oui, votre falute. Mais voilà comme vous êtes, vous autres candidats conservateurs : une fois assurés de Tappui du gouvernement, vous vous endormez dans la plus magnifique confiance, sans attendre que votre lit soit fait, quoiqu'il soit bien certain cependant qu'il ne se fera pas tout seul et sans que vous y mettiez la main.
— Mais il me semble que je ne me suis pas endormi du tout, répondit M. Grandperrin un peu blessé de cette petite leçon ; tout le monde ici pourra vous dire que je n'ai pas épargné mes démarches.
— Vos démarches? parlez^m'en, reprit le négociateur avec l'accent bourru que se permettent volontiers les gens qui se sentent nécessaires; quelques visites à vos électeurs, des poignées demain, des promesses : menue monnaie que tout cela! ça pouvait sufiBre il y a quelques années pour défrayer une élection, mais le siècle a marché: aujourd'hui on n'a rien pour rien, et c'est dans un creuset d'or qu'il faut fondre la cloche.
— Mais c'est de la corruption cela !
— Pas le moins du monde, répondit froidement M. de Boisjoly, c'est le progrès naturel de nos mœurs constitutionnelles, le développement inévitable de nos institutions. Voyez l'Angleterre, notre aînée en fait de gouvernement représentatif : aux élections, les candidats wihgs ou tories jettent les bank-notes par les fenêtres ; c'est parfaitement reçu.
— Nous ne sommes pas en Angleterre.
— Sans doute; mais sous ce rapport nous nous en rapprochons tous les jours; et sans aller chercher des exemples au loin, voyez ce que vient de faire /ici même un de vos adversaires, le plus à craindre des deux, le marquis de Chàteaugiron. Il a compris le siècle, lui, ou plutôt ce vieux renard deBobilier, qui n'a d'arriéré que les principes, mais
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non l'intelligence^ le lui a fait comprendre. Qu'a donc fait votre concurrent? lia pris votre population châteaugironaise par SOL faible; il a donné des casques aux pompiers^ pron^ des tableaux à l'église^ fondé une pharmacie pour les pauvres^ accordé à la commune un droit de passage auquel son père n'avait jamais voulu consentir. Voilà comment se conduit un candidat habile. Qu'avez-vous fait de tout cela?
— Je ne suis pas aussi riche que. M. de Chàteaugiron^ répondit l'industriel intéressé^ qui parut éprouver fort peu de sympathie pour les théories dispendieuses professées par le manipulateur d'élections.
— Plus ou moins riche^ peu importe ; d'ailleurs si vous n'aviez pas une très-jolie fortune^ vous ne seriez pas-notre candidat au conseil général; car le gouvernement^ et il a parfaitement raison^ ne vent appuyer que des hommes qd aient un intérêt sérieux à le soutenir. Et puis au bout du compte^ il ne s'agit ici que de semer pour recueillir. Voyons : sèmerons-nous^ oui ou non ?
— Qu'entende^vous par là? demanda M. Grandperrin d'un air embarrassé.
— Voici, reprit le conseiller de préfecture en tirant un papier de sa poche, une petite note que j'ai rédigée tout à l'heure à l'auberge, lorsque j'ai été convaincu, par ce que je venais de voir, qu'il était urgent de recourir aux grands moyens.
M. de Boisjoly déploya le papier et en commença la lecture, sans paraître remarquer l'espèce d'inquiétude soudainement répandue sûr la physionomie de son interlocuteur.
— Note. « Reprendre en sous-œuvre chacune des libéralités de X...»
— X! répétaie maître de forges étonné de cette formule d'algèbre.
— Dans ie style des notes diplomatiques, dit le conseiller en souriant, X signifie le marquis de Ghâteaugiron.
— Ah! fort bien.
— « R^rendre en sons-œuvre chacune des libéralités de X,* de manière à en saper l'efifet par la base. » Ceci, comme vous voyez, n'est qu'une indication générale : suit le détail.
— Voyons ce détail, dit M. Grandperrin avec une légère anxiété.
— «1» Pour contre-balancer les casques des pompiers...» Je commence parles casques, dit M. de Boisjoly, parce que
, je n'ai pu m'empêcher de remarquer le succès prodigieux qu'ils ont obtenu auprès de vos concitoyens. Le peuple est partout le même : c'est par les yeux qu'on le prend, et le dicton romain : Panemet eircensesy sera toujours de saison.
— Vous pourriez ajouter que M. le marquis de Châteaugiron est un zélé partisan de cette maxime^ repartît le maître de forges en ricanant; aujourd'hui, par exemple, il n'a pas plus oublié le panem que les circenses ; on vient de me dire que toute la compagnie de pompiers allait s'attabler au château.
— Ce qui prouve que Bobilier pense à tout, et que nous avons en lui un adversaire vraiment redoutable. Revenons à notre note. « i^ Pour contre-balancer le casque des pompiers, Y pourrait... »
— Y, c'est moi sans doute ?
— Précisément. — « Y pourrait offrir à la commune, qui ne possède qu'une pompe, une seconde pompe avec tous ses accessoires. . . »
— Mais il y a une pompe à la forge, interrompît vivement M. Grandperrin, et il va sans dire qu'en cas de sinistre elle est toujours à la disposition des pompiers.
,— Votre pompe de la forge n'empêchera pas la comniune d'accepter avçri une vive reconnaissance celle que vdus lui offririez. Croyez-moi, je connais les gens des campagnes : la chose dont ils sont le plus fiers, après la cloche de leur église, o'est leur pompe.
— Mais puisqu'à Châteaugiron ils en ont déjà une...
— Ds en auront deux^ et vous en sauront un gré infini^ qu'il nous sera facile d'exploiter dans Tintérêt de votre candidature.
— Va pour une pompe^ dit H* Grandperrin en poussant un soupir de résignation.
* — Avec tous ses accessoires^ paniers^ tuyaux^ échelles, etc.?
— Avec tous ses accessoires...
— Vous verrez le parti que nous en tirerons de cette pompe, a Avec ses casques qui peuvent être fort beaux à la parade^ ferons-nous dire par nos af&dés^ le marquis de Ch^ teaiigiron n'a cherché qu*à nous éblouir^ tandis qu'en donnant une pompe^ M. Grandperrin a rendu à la commune un service signalé. La différence des deux présents suffit pour caractériser les deux candidats. Comment pourrionsnous hésjter entre celui qui veut nous jeter de la poudre aux yeux, et celui qui, loin de faire du charlatanisme pour nous séduire, ne s'occupe que de nous être utile ? M. Grandperrin est l'homme qu'il nous faut. » Vous voyez que le thème est tout écrit. Voilà donc le premier point réglé; passons au second. «Pour neutraliser Peffet fâcheux que produiront sans doute les tableaux promis par X. . . à l'église, Y pourrait prendre les devants et donner soit mi calice, soit un ostensoir, soit Tun et l'autre. »
— Dont ce trsdtredeDommartin se servirait pour dire sa messe ! s'écria le maître de forges avec emportement; j'aimerais mieux renoncer à ma candidature.
— Puisque vous prenez la chose si vivement, je n'insiste pas. En vous jproposant de faire un présent à l'église, j'avais moins en viie d'essayer de ramener à nous le curé, ce qwi serait sans doute inutile, que dé chercher à complaire aux dévots dont les voix sont à sa disposition ; mais nous réussirons peut-être à les avoir par un autre moyen j ainsi je n'insiste pas. aS'...»
— Encore !
— Que voulez-vous? chaque botte exige sa parade, fi 3^ Pour détacher N du parti de X (N, c'est le maire Âmoudru)^ Y pourrait lui offrir quelque avantage positif^ car N vise au solidQ ; par exemple, le charger d'une partie de son exploitation industrielle, au besoin lui garantir un léger intérêt...»
— Un intérêt dans ma forge à ce sournois d'Amoudru Y interrompit violemment M. Grandperrin; pour le coup vous vous moquez de moi ! S'il faut me ruiner pour devenir • membre du conseil général de Saône-eî-Loire, je rénonce
à me mettre sur les rangs; oui, j'y'renonce, continua l'honorable industriel en s'échauffant de plus en plus ; toutes ces manigances me fatiguent à la fin. Jusqu'à ce jour je me suis passé des grandeurs, je saurai m'en passer encore. Oui, c'est décidé, nia femme en dira ce qu'elle voudra, je ne me mets plus sur les rang; ainsi c'est une affaire finie, n'en parlons plus.
Au moment où le maître de forges, rebuté de la politique, donnsdt. ainsi sa démission de candidat électoral, une des portes du cabinet s'ouvrit sans qu'au préalable on eût frappé.
Sur le seuil, madame Granaperrm parut, calme, gracieuse et souriante, en dépit des larmes qu'elle venait de verser.
' UNE FisMME FORTE.
A la vue delà maîtresse de la maison qui s'était arrêtée à la porte du cabinet, en examinant d'un regard un peu surpris, mais éminemment pénétrant, la physionomie animée des deux interlocuteurs, M. de Boisjoly se leva d'un air de politesse empressée, et de son côté le maître de forges s'ef-
força de reprendre Tempire sur lui-même qu'il avait perdu pendant un instant.
— Eh bien ! messieurs^ qu'y a-t-il donc? demanda madame Grandperrin^ après avoir répondu par une gracieuse inclination de tète aux saluts réitérés du conseiller de préfecture ; du salon et de la salle à manger on vous entend discuter^ ou plutôt disputer^ et pour des hommes politiques ce genre de conversation me par^dt un peu indiscret.
— Grondez-nous, madame, répondit M. de Boisjoly avec une galanterie quelque peu gourmée ; pour ma part, je me soumets complètement aux réprimandes qui pourront sortir d'une si jolie bouche.
— Nous parlons de notre affaire, dit à son tour H. Grandperrin d'un ton de déférence, qui suffisait pour indiquer que le riche industriel reconnaissait l'incontestable supériorité de sa femme.
— Ce n'est pas une raison pour parler de manière que les domestiques puissent vous entendre, répondit Clarisse en s'adressant à son mari; je recoimais, là votre irréflexion habituelle, mais en revanche je n'y retrouve pas la prudence bien connue de M. de Boisjoly.
— Madame, reprit le conseiller avec une inflexion de voix mielleuse, si notre discussion s'est un peu échauffée, la faute, M. Grandperrin me permettra de le dire, en est à lui un peu plus qu'à moi. Au moment même où vous êtes entrée, j'allais prendre la liberté de le rappeler à l'ordre, dont il me semblait s'écarter quelque peu.
— Faites, repartit madame Grandperrin en souriant finement, que ma présence ne vous empêche pas de gronder mon mari^ s'il le mérite; au besoin je vous aiderai.
. — Ne dirait-on pas qu'elle en a l'habitude? dit le maître de forges avec la bonhomie béate qui caractérise les époux subjugués parleurs femmes.
— Continuons la discussion, reprit madame Ôrandperrin, qui prit un fauteuil et d'un geste invita M. de Boisjoly
LE GENTILHOMME GÂMP<4GMARp. 33 &
à se rasseoir; j'espère qu'en ma présence monsieur le candidat voudra bien modérer ses éclats de voix.
— Je parlais donc bien fort? dit M. Grandperin d'un ton soumis.
— Si fort que je vous ai entendu de l'antichambre. En vérité, si vous étiez déjà député, vous n'abuseriez pas davantage de votre organe.
— C'est qu'en effet, dit le conseiller de préfecture en riant avec affectation, M. Grandperrin m'écrasait, moi chétîf, à l'aide de ses poumons de basse-taille, tout comme s'il eût déjà tonné contre l'Opposition, à la tribune de la Chambre.
Clarisse sourit par complaisance, et le maître de forges l'imita en mari bien dressé.
— Messieurs, reprit madame Grandperrin, si vous ne trouvez pas qu'il y ait trop de présomption de la part d'une pauvre femme, passablement ignorante, à se mêler à un entretien sérieux, nous reprendrons celui-ci au point où il en était resté.
— Comment donc ! madame, s'écria galamment M. de Boisjoly, vous serez fiotre Égérie; à coup sûr nous ne saurions en souhaiter une plus intelligente et plus aimable.
Le conseiller de préfecture savait très-bien, en eifet,que, dans la maison du maître de forges, madame Grandperrin jouait un rôle tout au moins aussi capital et inspirateur que l'emploi attribué par le prince, sage parmi tous les autres, à la nymphe éclose, pour les besoins de sa politique, dans Son imagmation royale.
^ Va pour Ëgérie, dit la jeune femme d'un air d'enjouement, quoique, à vrai dire, entre vous deux, je n'aie pas encore aperçu Numa.
Les rires recommencèrent; puis M. de Boisjoly, abordant le côte sérieux de la question, recompiença ses calculs et commença d'expliquer à la femme du candidat découragé le déficit électoral produit par la trahison simultanée du curé Dommartîn et du maire Amoudru«
— Vous ne me dites rien que je ne sache déjà^ dit madame Grandperrin en interrompant le conseiller dès les premiers mots; le maire et le curé^ c^est-à-dire dix votes au totale sont perdus pour nous sans ressource.
— M. de Boisjoly prétend que c'est par ma faute; est-ce exact ? s'écria le maître de forges du ton d'un honmie qui saisit avec empressement Toccasion de protester contre une accusation injuste.
— Par votre faute, par la mienne, ou par celle de tout autre, peu importe, répondit Clarisse froidement : le mal est accompli et irréparable ; les dix voix sont bien perdues», et il ne s'agit plus de les poursuivre, mais de les remplacer.
— Oui, comment les remplacer ? dit M. de Boisjoly d'un air perplexe ; voilà justement, madame, la question que j'allais adresser à M. Grandperrin, lorsque vous êtes entrée.
— En effet, comment les remplacer ces six malheureuses voix? demanda à son tour le maître de forges, en interrogeant successivement du regard les yeux de sa femme et ceux du conseiller de préfecture.
— Il me semble, si toutefois il m'est permis de donner ici mon opinion, reprit madame Grandperrin avec une modestie plus ou moins sincère, qu'en pareil cas la conduite à tenir est bien simple.
— Éclairez-nous de vos lumières, madame, dit M. de Boisjoly toujours galant ; nous ne demandons qu'à nous laisser diriger par notre charmante Égérie.
— Mes lumières sont bien faibles sans doute, mais enfin^ les femmes passent pour avoir un certain petit bon sens qui leur indique parfois le chemin là où vous autres hommes^ malgré votre majestueuse supériorité, vous ne voyez qu'écueils et fondrières.
— Montrez-nous le chemin, madame; nous sommes prêts à vous suivre, fût-ce au bout du monde.
— Je ne vous mènerai pas si loin, dit la jeune femme que semblaient légèrement impatienter les persévérantes
LE GENTILHOMMB CAMPAGNAUÏ). m
fadeurs du corseiller de préfecture; sans sortir de Châteaugiron, il n'est pas impossible, je crois, d'arriver à notre but.
— Ah! voyons, fit le maître de forges qui paraissait avoir complètement oublié qu'il venait de renoncer à sa candidature.
— Notre adversaire nous a pris dix votes, reprit madame Grandperrin d'une voix nette ; si à notre tour nous lui en enlevions une douzaine, le mal ne serait-il pas plus que réparé î
— Sans doute, reprit vivement le candidat : douze voix, et dix-huit dont je suis sûr, feraient trente voix et dans tous les cas il ne m'en faudrait pas tant; mais il me paraît impossible...
— Rien n'est impossible, interrompit Clarisse d'un ton bref.
— Je comprends parfaitement ce qu'entend madame : . c'est en petit le plan de campagne de Scipion contre Anni-
bal,dit M« deBoisjoly, qui se piquait d'érudition historique : le Carthaginois nous^a pris une partie de l'Italie, prenonslui l'Afrique. Ce serait fort habile, j'en conviens, excessivement habile ; mais, au risque de me trouver en contradiction avec notre aimable Égérie, je dois dire qu'ici l'Afrique me paraît un peu difficile à conquérir.
— Je croyais que les difficultés piquaient au jeu un esprit de votre trempe, loin de le décourager, répondit madame Grandperrin avec un imperceptible persiflajge.
— Je ne suis nullement découragé, madame, surtout depuis que vous vous êtes mise à notre tête, et si vous voulez bien m'expliquer votre plan, vous verrez
— Mon plan est fort simple, interrompit la jeune femme : M. Grandperrin a deux concurrents, M. de Châteaugiron et M. Boisselat. Une partie des voix sur lesquelles compte le premier est à la disposition du baron de Vaudrey, <^on oncle; la totalité de celles qui semblent assurées au second est sous l'influence directe de l'^ocat Froidevaux. Si donc
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le fait seul de leur présence^ se trouveront pour sunsi dire engagés envers moi^ ou du moins ne pourront plus décemment battre en brèche ma candidature. Voilà ce qu'a compris ma femme, tout dé suite^ et ce qui fait que sa conduite meparaît réellement fort habile.
— Admirable ! vous dis-je. Oui, je lei*épète, c est le trait d'une femme supérieure, et madame est notre maître à tous.
Madame Grandperrin accueillait cet assautde compliments par un sourire moqueur d'accord avec la fierté de son regard, et semblant aiïnoncer qu'elle n'avait pas attendu cette espèce d'ovation pour être intimement convaincue de sa supériorité.
— Ne trouvez-vous pas , mon cher conseiller , dit tout à ' coup le, maître de forges d'un air d'extase, qu'en ce moment ma femme ressemble étonnamment à ce portrait de famille que vous voyez à droite de la porte ? *
A cette question fort inattendue, M. de Boisjoly tourna les yeux vers le tableau qui lui était désigné par M. Grandperrin.
— Quoi ! cette vieille barbe ! s'écria-t-il avec un étonnement qui semblait mêlé d'indignation; en vérité, il n'y a que les maris pour avoir des idées pareilles. Cette vieille barbe ressembler à madame! quel sacrilège! quel blasphème !
— Et moi, je vous dis qu'en supprimant en imagination la barbe et en faisant la part de la différence d'âge, de sexe et de costume, il reste une ressemblance prononcée entre ce portrait et la figure de ma femme, lorsqu'elle sourit eu prenant ses grands airs, comme elle fait en ce moment.
— Où voyez-vous que je prenne de grands airs? dit Clarisse, sans que la fierté ironique de sa physionomie s'adoucît pour cela
— Vous en avez le droit madame, reprit le maître de forges en s'inclinant galamment; de même que vous avez
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le droite , quoi qu'en dise M. de Boisjoly^ de ressembler à vos ancêtres.
— Ce portrait est donc celui de Tun des ancêtres de madame? demanda le conseiller après avoir regardé de nouveau Teffigie du guerrier barbu.
— Philibert de La Gennetière, capitaine d'une compagnie d'ordonnance, chevalier de Saint-Michel, brave parmi les braves, tué au siège d'Amiens, sous Henri IV.
M. Grandperrin mit à réciter cette biographie abrégée presque autant d'emphase qif en déploie le maître d'une ménagerie^ lorsqu'il explique aux spectateurs, les rares et curieux mérites de ses pensionnaires.
Le conseiller de préfecture, à qui le vaniteux industriel avait eu grand soin de présenter déjà officiellement ses quasi-ancêtres du salon, s'inclina devant l'image du chevalier de Saint-Michel avec une affectation de respect qui dissimulait mal un sourire moqueur.
— Celui-ci, reprit le maître de forges en désignant le second poçtrait, représente Christophe Contran de LaGennetièrè, guidon des mousquetaires gris...
— De grâce, interrompit madame Grandperrin avec un accent d'impatience, laissons là mes ancêtres et revenons à notre affaire. En invitant à dîner pour aujourd'hui M. de Vaudrey et M. Froidevaux, j'ai voulu ménager à M. deBoisjoly, dont l'esprit a des ressources si nombreuses, l'occasion de sonder le terraip, et, s'il le trouve favorable, de livrer un petit assaut.
— Assaut que je livrerai, quel que soit le terrain, répondit M. de Boisjoly; car, en pareille matière surtout, l'occasion dort être prise aux cheveux; et voyez, madame, comme cela se rencontre bien ! A tout hasard, et sans prévoir quel puissant auxiliaire je trouverais en vous, je me suis muni, en partant de Màcon, d'un petit papier qui engagera, je l'espère, M. de Vaudrey, ce sanglier farouche, à accueillir favorablement mes ouvertures. Quant à maître
Froidevaux^ il nous arrive une autre bonne fortune;' trois magistrats morts coup sur coup dans le ressort de notre cour royale.
— En quoi ces trois déeès vous pàraissentr-ils une bonne fortune ? demanda M. Grandperrin un peu étonné^ et que peuvent-ils avoir de conmiun avec Froidevaux?
, >- Gomment^ candidat naïf et pi'imitif, vous ne comprenez pas que je vais faire daoser aux yeux de notre homme^ dans un mirage éblouissant^ la toque et Tépitoge des trois défunts?
— On dit H. Froidevaux fort desmteressé^ repartit la maîtresse du logis.
— Madame^ on peut être fort désintéresse et avoir de l'ambition.
- — L'ambition de devenir juge ou substitut dans un petit tribunal ? reprit assez dédaigneusement la jeune femme.
— Mais pour un avocat de village réduit à plaider à la justice de paix^ une place de juge ou de substitut de première instance^ c'est magnifique !
— Très-bien; mais si vous échouez près de cesonessieurs^ dit Clarisse en souriant à demi^ je livrerai aussi mon petit assaut.
— Vous me piquez d'honneur, madame, répondit d'un air d'enjouement M. de Boisjoly; puisqu'il m'est impossible de vous disputer le mérite de l'invention, que j'aie du moins celui de l'exécution.
Un domestique entra dans le cabinet pour annoncer à sa maîtresse que plusieurs des convives étaient déjà réunis au salon.
— Allons, messieurs, dit Clarisse en se levant et en prenant le bras que s'empressa de lui offrir le conseiller de préfecture, nous pouvons en rester là. Tout est bien convenu, et il n'y a plus qu'à attendre de pied ferme M. de Vaudrey et M. Froidevaux.
Madame Grandperrin et ses deux compagnons ne se dou-
taient pas de la position critique où se trouvait en ce moment même Georges Froidevaux, position d'autant plus fâcheuse que le ridicule s'y joignait au danger^ et de laquelle^ pour cette double raison^ il est temps de le tirer.
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UNE GRANDE NOUYEIXB;
Lorsque le jeiine avocat était tombé de Técluse dans la rivière, plusieurs cris fort différents d'expression étaient partis en même temps de l'un et de l'autre bord.
— C'est le doigt de Dieu ! s'écria la vieille dévote avec une pieuse férocité.
— Oui, Dieu le punit, et c'est bien fait, dit de son côté mademoiselle Ursule, qui trouvait sans doute qu'il n'était mort si cruelle dont ne fût digne un homme assez pervers pour ne pas l'épouser.
Sur l'autre rive un seul cri s'éleva, cri d'angoisse sincère et de profonde épouvante ; après l'avoir poussé, Victorine pâlit et chaîicela au bras de M. de Vaudrey, qui, en la sentant fléchir, Ja porta plutôt qu'il ne la conduisit à un banc, où il la fit asseoû*.
— Ne bougez pas de là jusqu'à mort retour, lui dit-il alors ; surtout rassurez-vous, il n'y a pas le moindre danger, et je réponds de lui. .
A ces mots, le gentilhomme campagnard courut à toutes jambes, ce qui, vu son embonpoint, ne lui était pas arrivé depuis vingt ans peut-être, vers une barque qu'il aperçut à quelque distance. La chaîne qui servait d'amarre se trouvant fermée par un cadenas , il arracha de son poignet d'athlète lepieu où elle était attachée. Le baron descendit ensuite dans la barque qui enfonça soudain de plusieurs
pouees^ saisit à défaut de rames une gaffe qu'on y avait laissée par hasard^ et^ au risque de se voir entraîner par le courant sous les roues du chenal^ il se dirigea^ en manœuvrant avec autant d'adresse que de vigueur sa frêle embarcation, vers la place où Froidevaux venait de disparaître.
A rinstant où la barque, docile à la main de son conducteur, atteignait le bord supérieur de Técluse qu'elle n'était pas exposée à franchir, puisqu'en ce moment ce courant ne la couvrait pas, la tète du jeune avocat reparut au-dessus de Teau.
— Courage, Froidevaux, je suis à vous ! lui cria H. de Vaudrey d'une voix énergique.
En même temps le baron engrava son batelet sur la crête de récluse, de manière à le rendre immobile, puis il examina le terrain d'un œil rapide; à la vue du talus glissant qui le séparait de l'homme qu'il venait secourir, il hésita un instant en dépit de son courage.
— Si je mets le pied sur ce miroir, se dit-il, je tomberai au premier pas, et je roulerai dans la rivière comme une boule, ainsi qu'il a fait lui-même tout à l'heure. Alors nous serons deux à nous noyer au lieu d'un ; et qui'nous repêchera? Bah! poursuivit l'ancien içilitaire en prenant son parti, si à Leipsick son père avait fait toutes ces sottes réflexions, je ne serais plus en vie.
Sans .balancer davantage, et au risque d'être précipité lui-même dans la rivière au lieu d'en retirer le fils de son ancien compagnon d'armes, M. de Vaudrey passa de la barque sur l'écluse.
Par hasard, Froidevaux était tombé dans un endroit assez profond; le seul peut-être, à cent pas à la ronde, où il y eût assez d'eau pour qu'un homme pût se noyer. Il alla au fond d'abord; mais le premier saisissement passé, il se débattit vigoureusement, et comme madame Perron n'avait pas exagéré son talent de nageur, il ne tarda pas, malgré le poids de ses habits alourdis par l'eau , à revenir à la
surface. Un instant après il s'était accroché à Tun des pilotis qui renforçaient la base de Técluse.
— A merveille, lui cria le baron en lui tendant la gaflTe dont il s'était armé : maintenant empoignez-moi cette lignelà et je vous pêche comme un poisson.
L'avocat reprenait haleine en se cramponnant d'une main au pieu qu'il avait saisie tandis que de l'autre il essuyait ses yeux à demi aveuglés par l'eau qui ruisselait de ses cheveux.
— Ne m'en veuillez pas si je reste ainsi à distance respectueuse^ reprit le baron^ cette maudite écluse me parait glissante en diable^ et si je tombais à l'eau, je ne m'en tirerais peut-être pas aussi l)ien que vous; d'ailleurs la gaffe est assez longue pour que vous puissiez la saisir.
Au lieu de faire ce que lui disait M. de Vaudrey, Froidevaux lâcha le pilotis et se remit à la nage pour recueillir son chapeau qui flottait à quelques pieds de là, circonstance puérile, mais caractéristique, car à moins d'avoir passé par les plus rudes épreuves de la gêne et du besoin, quel homme en pareil accident eût songé à son chapeau ?
Après avoir reconquis sur l'onde perfide l'indispensable * complément de sa tœlette , si pleine de lustre , hélas I l'instant d'auparavant, et maintenant si déplorablement trempée, le pauvre avocat saisit des deux mains le bord inférieur du barrage et se tira hors de l'eau par un effort vigoureux; un moment plus tard il était debout sur le talus ruisselant qui lui avait été si fatal.
— "Venez, lui dit le gentilhomme, j'espère que la barque pourra nous porter tous les deux, quoiqu'elle paraisse déjà trouver son lest un peu lourd.
Froidevaux ne répondit rien, il est même probable qu'il n'entendit pas. Lorsque aprèssa chute il s'était senti entraîné au fond de l'eau, l'instinct de la conservation, si exclusif en pareil cas, l'avait porté à lutter contre la mort; il s'était donc débattu machinalement sans qu'une volonté réfléchie
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fût pour rien dans ses efforts. Mais dès qu'il se vit sain et sauf sur les dalles de Fécluse^ le ridicule de son accident le saisit à la gorge et faillit d'accomplir^ en le suffoquant^» la catastrophe commencée par la rivière.
Pendant quelques instants^ Vamoureux désolé éprouva là plus violente tentation de se rejeter à Teau la tête la première^ et s'il n'y succomba pas^ ce fut parce qu'il se dit avec justesse qu'il était trop bon nageur pour réussir à se noyer^ et qu'au dernier moment^ le lâche instinct de la nature^ plus fort que sa volonté même ^ l'arracherait de nouveau à la mort.
— Si j'avais seulement sous la main une pierre d'une cinquantaine de livres potur me l'attacher au cou^ pensa-tr-il^ j'aurais l'espoir de restei^ au fond^ mais malgré moi je m'en tirerais encore ; sans compter qu'avec son croc cet abominable homme serait capable de me repécher, et ce suicide avorté n'aboutirait qu'à lin ridicle de plus.
*— Venez donc, lui cria le baron qui ne comprenait rien à l'attitude de l'avocat; il ne fait pascbaud^ et avec vos habits trempés vous pouvez attraper un refroidissement. A la forge, on vous donnera de quoi changer.
L'impression que lui causa la seule idée de paraître devant Yictorine et sa famille dans le piteux état où l'avait mis son accident, tira soudain Froidevaux de sa morne immo- Mité. Sans répondre un niot à M. de Yaudrey^ sans jeter mi regard du côté où il eut pu apercevoir la jeune fille, il se frappa le front par un geste de désespoir, et prit sa course le long de l'écluse pour regagner le bord d'où il était parti.
— Perdez-vous la tête? s'écria M. de Yaudrey, qui, dans l'intention la plus charitable, remit sa barque à flot afin de poursuivre par eau 1& fugitif ; mais cette manœuvre ne fit qu'accroître la vélocité de ce dernier ; poussé déjà par le besoin de cacher son humiliation à tous les yeux, et avant que le batelet eût pu le rejoindre, il atteignit l'extrémité de l'écluse, d'où il gravit précipitamment sur la berge.
LE GENTILHOMME CAMPAGNABD. 547
Là une dernière épreuve l'attendait.
Dans le jardin du percepteur^ mademoiselle Bergeret et mademoiselle Chavelet, dont on apercevait les figures grimaçantes paiMlessus la haie d'aubépine^ glougloutaient à Tenvi comme deux dindons en colère. Lorsque le malheureux avocat passa devant elles, car il n'y avait pas d'autre chemin, leur harmonieux duo redoubla de vivacité et d'énergie, comme éclate à la strette un morceau d'opéra.
— Monsieur Froidevaux! cria mademoiselle Ursule avec une ironie triomphante, c'est bien peu galant à vous de passer ainsi sans nous saluer ; mais, mon Dieu ! qu'avez-rvous donc? vous voilà trempé de la tête aux pieds ! Sortez-vous de la rivière, par hasard'^ Quelle idée de prendre un bain par une bise pareille, et avec vos habits, encore ! des habits tout neufs ! C'est une drôle d'étrenne que vous leur avez tionnée là !
De son côté, mademoiselle Bergeret, qui possédait les saintes Écritures plus qu'il n'appartient d'ordinaire aux dé^ votes catholiques, fut saisie à la vue du pécheur châtié par le doigt de Dieu, c'était son expression; d'un transport semblable à celui qui s'empara de Marie, sœur d'Âaron, après le passage de la mer Rouge.
— « Chantons des hymnes au Seigneur, s'écria-t-elle de sa voix la plus aiguë, en répétant les paroles de la sainte prophétesse, chantons des hymnes au Seigneur, parce qu'il a signalé sa grandeur, et sa gloire, et qu'il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. »
Poursuivi par ces cris sauvages, Froidevaux, qui en ce moment enviait le sort de Pharaon, s'élança dans le sentier du bord de l'eàu, sans trop savoir où il allait, et ne tarda pas à disparaître.
M. de Vaudrey, pour le rejoindre, avait remonté la ligne de l'écluse jusqu'au rivage. Voyant l'inutilité de sa poursuite, il arrêta son batelet et se tourna vers les deux vieilles filles, qui continuaient leur chant de victoire à quelques pas de lui.
248 CEDVBES DE GII. DE BERNAQ^D.
— Mademoiselle Bergeretet mademoiselle Chavelet^ leur cria-t-il d'une voix tonnante^ si vous ne cessez pas sur-lechamp vos glapissements^ je vous accroche Tune et Tautre avec ma gaffe^ et je vous mène prendre un bain en pleine eau.
A cette foudroyante apostrophe, et surtout à la vue du croc à deux branches dont était armée la perche que le baron brandissait vers elles d'un air menaçant, les deux dévotes, frappées d'une terreur panique, baissèrent d'abord la tête derrière la haie comme pour se dérober au premier coup; puis, sans répliquer un seul mot, tant leur parut terrible le colossal gentilhomme debout sur ,sa barque et prêt à les harponner, elles battirent en retraite précipitamment, et disparurent bientôt au fond du jardin pomme s'évanouissent dans le brouillard les sorcières de Macbeth.
M. de Vaudrey n'aqcorda qu'un léger sourire à la déroute de ce couple malfaisant, et, virailt de bord aussitôt^ il traversa rapidement la rivière. En un tour demain, il eut renfoncé le pieu qui servait à amarrer la barque, et sautant à terre, il se dirigea vers le banc où il avait laissé Victorine, mais il ne l'y trouva plus. Vainement le baron, qui ne put se défendre d'une sorte d'inquiétude, jeta les yeux de tous côtés; il ne découvrit rien. La jeune fille était devenue invisible.
— Allons, se dit-il après s'être convaincu qu'il était impossible que cette disparition eût pour cause un nouvel accident, il me parait maintenant prouvé qu'elle l'aime réellement. Elle a craint sans doute qu'à mon retour je ne m'égayasse aux dépens de ce pauvre Froidevaux, et, pour éviter mes plaisanteries, elle s'est sauvée. La fuite est significative. Au fait, pourquoi ne l'aimerait-elle pas? poursuivit le baron en s'efforçantde secouer le dépit involontaire que lui causait cette idée ; puisqu'à moins de vouloir jouer le rôle d'un Cassandre, il m'est interdit de prétendre encore au don de plaire, mieux vaut Froidevaux que bien d'autres:
LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 249
du moins c'est un garçon d'esprit et un honnête homme. M. de Vaudrey, qui malgré lui était devenu rêveur, quitta ralléedesmarronniersetprit undes sentiers qui conduisaient à la maison du maître de forges; au moment d'y arriver, il aperçut à l'entrée d'une petite pelouse et sous l'ombrage d'un vaste platane le garde-chasse Rabusson conversant avec la jolie femme de chambre de madame Grandperrin.
— Mes enfants, ne vous dérangez pas, dit avec bonhomie le baron, qui ne put s'empêcher de sourire en remarquant le mouvement de retraite qu'avait fait involontairement la jeune fille à sa vue.
— Mon colonel, se hâta de dire Rabusson, moins décontenancé que la femme de chambre, le facteur est arrivé, et je vous cherchais, ainsi que vous m'en avez donné Tordre, car j'ai une lettre datée de Mâcon à vous remettre.
— Tu as le front de dire que tu me cherchais? reprit le gentilhomme campagnard, en prenant la lettre que lui présentait le garde-chasse.
— Mon colonel, je vous assure que je vous cherchais.
— Sans bouger de place, n'est-ce pas? Mademoiselle Virginie, poursuivit le baron en s'adressant d'un air railleur à la femme de chambre, vous voyez avec quel magnifique aplomb le vaurien ment; que cela vous serve de leçon et vous apprenne à ne pas trop vous fier à ses cajoleries
— Mais croyez bien, monsieur le baron, que je ne m'y fie pas du tout; répondit vivement la jolie soubrette.
— Ce sont vos affaires, ma belle enfant, et vous êtes avertie. A propos, pourriez-vous me dire où est mademoiselle Victorine?
— Je viens d'apercevoir mademoiselle qui rentrait à la maison, répondit Virginie, dont les joues s'étaient couvertes des plus belles couleurs.
— M. de Vaudrey inchna la tête en signe de remercîment, et il ouvrit la lettre que venait de lui remettre le garde-chasse. Dès les premiers mots qu'il y lut, une vive
satisfaction éclata sur son visage^ et il poursuivit avec Tintérét le plus prononcé.
'Mademoiselle Virginie profita de cette lecture pour^ s'éloi* gner à petit bruit^ mais non sans avoir échangé auparavant^ en d^it des conseils du baron^ un tendre regard avec Tancien sous-officier de cuirassiers.
— Rabusson^ dit M. de Vaudrey après avoir achevé de lire la lettre qu'il mit dans sa poche^ tu vas retourner chez moi^ et tu couperas tes moustaches.
— Couper mes moustaches! s'écria le garde ébahi.
— Il me semble que je m'exprime en français^ reprit l'exlieutenant-colonel avec l'accent d'un homme habitué par un long commandement militaire à se voir obéi à la lettre; tu couperas tes moustaches.
— Je les couperai bien certainement, mon colonel, si ça peut vous être agréable, répondit Rabusson d'un ton soumis^ mais c'est drôle.
— Drôle! en quoi?
— C'est drôle que la même idée vous soit venue au même instant, à vous, mon colonel, et à mademoiselle Virginie.
— Mademoiselle Virginie veut donc aussi que tu coupes tes moustaches?
— Elle en parlait tout à l'heure.
— Mauvais sujet, dit le baron en riant, que lui ont donc fait tes moustaches? Esfrce que tu aurais eu l'audace de l'embrasser?
— Ma toi, mon colonel, il n'a tenu qu'à elle, et je n'aurais pas mieux demandé si elle avait voulu, répliqua Rabusson, qui mit dans cette réponse évasive toute la discrétion qu'on peut attendre d'un amant délicat.
— Je le crois bien, morbleu I Virginie est un gentil brin de fille. Mais revenons à ton aifaire: tu vas donc aller couper tes moustaches et quitter ta bandoulière.
IB GENTILÛOIIMB GAMPAGNARJ). 251
— Quitter ma bandoulière^ mon colonel^ et pourquoi ça sans vous commander?
— Parce que n'étant plus mon garde^ à compter de cet instant^ il n^est pas convenable que tu portes plus longtemps une bandoulière où se trouve la plaque de mes armes.
— Vous me renvoyez! s'écria rhonnête Rabusson^ dont rétonnement fit place soudain à une émotion douloureuse qu'exprima fortement son visage martial. *
— Te raivoyer I dit M. de Vaudrey en lui frappant amicalement sur l'épaule; est-ce qu'on renvoie jamais un brave garçon comme toi? J'aurais donc perdu la tête ? Bien loin demepriver de tes services, je te fais monter en grade:' tout à l'heure tu étais mon garde-chasse, à dater d'à présent tu es mon commis de bois.
— C'est-à-dire, répondit Rabusson d'un air épanoui, que de simple maréchal des logis vous me faites maréchal des logis chef ? Accepté, mon colonel.
— Je te fais officier, morbleu! ne confondons pas. Entre un commis de bois et un garde-chasse, il y a autant de difiérence qu'entre une épaulette et un galon.
r~ Alors, ça me va de mieux en mieux, mon colonel.
— Et ce n'est là que le commencement des grandeurs qui t'attendent, ajouta en riant M. de Vaudrey.
— Je suis content comme ça, dit Rabusson qui se frottait les mains d'un air radieux, et si je pouvais seulement savoir pour quelle raison il faut que je coupe mes moustaches...
— Pour la même raison qui exige que tu quittes ta bandouhère.
— Je ne suis pas plus avancé, mon colonel.
— Ni les moustaches ni la bandoulière ne sont d'uniforme dans le régiment où tu vas entrer.
— Le régiment! nous reprenons donc du service? ça ïûe va encore.
35) dSUVHBS DB GH. DB BËRNAtlD.
— Non^ Rabusson^ nous ne reprenons pas du service^ et nos campagnes sont bien finies.
— Alors, mon colonel, je n'y suis plus du tout.
— Avant deux mois, Grégoire Rabusson, dit le baron avec emphase, tu auras Thonneur de faire partie de l'administration municipale du royaume : tu seras maire.
— Maire ! répéta le nouveau commis de bois en ouvrant de grands yeux .
— Maire de l'illustre commune de Châteaugiron-le-Vieil, ajouta H. de Vaudrey en redoublant de solennité.
— Nous avons donc notre commune ? s'écria Rabusson, qui parut prêt à danser de joie.
— Nous l'avons, mon brave Grégoire, dit le baron dont le contentement semblait tout aussi vif que celui de Texgarde-chasse; cette fois nous la tenons, notre pauvre et vieille commune. Après tant de démarches et d'efforts inutiles, je l'ai emporté enfin, en dépit de toutes les chicanes que m'ont suscitées les honorables bourgeois nos voisins. J'ai triomphé malgré le conseil municipal, malgré le sous-préfet, malgré le préfet, malgré le ministre, je crois. Eh! eh!, poursuivit le gentilhomme campagnard en se frottant les mains, il parait que petit bonhomme vit encore. Quoique je sois un des vaincus de 1830, il y a à Paris quelques personnes qui n'onl pas oublié les services qu'Henri de Vaudrey a pu leur rendre sous un autre régiiQe. Allons! allons! l'espèce humaine n'est ni si ingrate ni si noire qu'on veut bien le dh*e.
— C'est donc la lettre que vous venez de lire, mon colonel, qui a apporté cette grande nouvelle ?
— Voilà dix jours que je l'attends; mais enfin la voilà, et la chose est certaine. L'ordonnance du roi est arrivée à Mâcon, et le maire Amoudru a peut-être déjà reçu les avertissements de la préfecture pour dresser les listes électorales de la nouvelle commune.
LE 6ÉKTILH0MMË GAMPA6NAB1>. !^&à
— Ça ne lui donnera pas beaucoup de peine^ mon colonel^ puisque vous les avez déjà dressées vous-même^ et qu'à notre dernier voyage à Mâcon vous les avez Mi imprimer. U ne reste plus qu'à poser les affiches.
— Cela sera fait demain matin.
— Comme vous menez tout ça, mon colonel ! Ça me rappelle le régiment; nous faisiez-vous assez voltiger, malgré nos casques et noà cuirasses !
— Tu trouves? dit le baron en souriant.
— C'est que quand vous vous êtes mis quelque cnose en tête, il n'y a pas à dire ; il faut que ça marche.
— Cette fois-ci cela n'a pas marché fort vite ; mais enfin, comme dit le proverbe : Mieux vaut tard que jamais.
— D'ailleurs maintenant ça va aller tout seul, puisque tout est prêt, tant vos mesures étaient bien prises. Avoir fait imprimer ces listes d'avance, de manière qu'on n'ait plus qu'à les afficher, voilà une idée î Vous pensez à tout, moncoioïiel.
— Oui, on me prend rarement sans vert, répondit M. de Vaudrey, qui neparaissait pas complètement insensible aux éloges que lui adressait son confident.
— Ce sont nos bourgeois qui ne s'attendent guère à ce qui leur pend à l'oreille ; vont-ils enrager !
— Je le crois, et, entre nous, j'y compte.
— Et moi donc', mon colonel ! La fête ne serait pas complète s'ils ne se trouvaient pas prodigieusement vexés.
'— Sois sûr qu'ils le seront.
— Ce sera bien fait; ont-ils assez vexé eux-mêmes notre pauvre village, ces vilains maringouins ! Voulez-vous me permettre une chose, mon colonel ?
— Quoi?
— De parcourir la ville en annonçant partout la grande nouvelle. Et que pas un de messieurs les bourgeois ne fasse la grimace ou n'ait l'air d'y trouver à dire, à moins qu'il ne veuille que je lui sangle ma bandoulière à travers la figurp ;
2&4 OBinnuss de ch. db bernabd.
aussi bien^ puisique vous dites que je ne dois pluslaporier^ je n'aurai pas peur.de la détériorep.
— Je te défends, répondit le baron, de parler à âme qui vive de ce que je viens de te dire. Aujourd'hui Tarriviée de mon neveu occupe tout le monde, et cela empêcherait notre nouvelle de produire Teffet que nous en attendons; mais demain nous offrirons à nos aimables yoisins un petit déjeuner d'artillerie qui les tiendra en joie tout le reste du jour. Conbien y a-t-il de poudre à la maison?
— Deux livres à peine.
— Ce n'est pas assez ;achètes-en encore quelques livrer. J'entends que Fracasse et RéveiUe-maiin répondent victorieusement aux boites qu'on tirait tout à l'heure. Après tout, une commune affranchie d'un long esclavage vaut bien un marquis visitant son château, et Ton ne saurait trouver une meilleure occasion pour brûler de la poudre.
— J'en achèterai en m'en retournant; mais, mon colonel, est-ce sérieux ce que vous disiez tout à l'heure au sujet de cette place de maire?
— Comment ! si c'est sérieux ? Je ne puis pas être maire moi-même, puisqu'il ne me convient pas d'exercer un emploi sous le gouvernement actuel : mais j'entends que la place soit remplie par un homme sur qui je puisse compter en toute occasion, par un second moi-même, en un mot, et ce second moi-même est trouvé ; c'est toi, Rabusson.
— Vous me flattez diablement, mon colonel, dit le futur administrateur en rougissant de plaisir et d'orgueil ; mais si toute ma personne n'est pas digne d'entrer en comparaison avec votre petit doigt, en revanche, je vous suis dévoué corps et âme, et si vous pensez que ça suffise pour faire un maire passable...
— Ça suffit et au delà, le reste n'est qu'une routme, une vbagatelle, et avant six mois je t'aurai mis au courant de ta besogne ; tu sais que je n'entends pas trop mal l'adnùnistra* tion?
IB GtNTtLHOMHB CAMPAGNARD. SS&
— Si vous entendez radministration I s^écria Rabusson d'un air exalté; ah ! sacrébleu ! le conseil municipal de nos boui^eois et le sous-préfet de Charolles^ et le préfet de Màcon^ pourraient en dire des nouvelles. Les avez-vous suffisamment fait enrager toutes les fois que l'occasion s'en est présentée 1 Tous tant qu'ils sont^ mon colonel^ pour peu que la fantaisie vous en prit, vous les feriez passer par le trou d'une aiguille.
• — Pas tout à fait, dit en riant H. de Vaudrey ; mais enfin je connais passablement mon Code municipal et mon But* letin dei lois, et je me charge de faire de toi un maire fort présentable; d'ailleurs tu aç déjà un commencement.,
— Sans doute, répliqua l'ex-garde-cbasse déjà tout apprivoisé avec sa dignité future; quand j'étais maréchal des logis fourrier, n'était-ce pas moi qui tenais les écritures de l'escadron?
— Sancho Pança, reprit le baron, • qui rit de nouveau, n'avait point par devers lui un pareil apprentissage à son entrée daifs la carrière administrative, et malgré cela l'île de Barataria conserve encore aujourd'hui le souvenir de son gouvernement. Ainsi, à plus forte raison, est-il certain que tu feras un excellept maire. — Mais il est une heure passée, continua le gentilhomme campagnard en tirant sa montre^ et je me fais peut-être attendre. Fais donc ce que je t'ai di^ et surtout bouche ciose. ^
— : Soyez tranquille, 'mon colonel; motus Dour le quart d'heure, mais demain canonnade à mort.
— Demain, pour te dédommager de ton silence d'aujourd'hui, tu feras causer Fronçasse et Réveille-matin tant qu'il te plaira.
Charmé de l'agréable assurance de faire enrager les bourgeois de Chftteaugiron presque autant que de lacarriëre brillante quiallaits'ouvrirdevantlui, le maire en perspective s'inclina respectueusement devsmt son futur administré, et se dirigea vers la sortie des jardins, tandis que M. de Vaudrey^
!tS9 OEUVRES DE Ca. DE BERNARD.
un peu en retard sur Theure fixée pour le dîner, reprenait à grands pas le chemin de la maison du maître de forges.
UN DINER D^ÉLEGTEURS.
Lorsque M. de Vaudrey entra dans le salon de la forge, tous les convives s'y trouvaient déjà réunis, à Texception de Georges Froidevaux.
Après avoir salué la maîtresse du logis comme s il ne Peut pas encore vue de la journée, le baron s'approcha de Victorine qu'il aperçut assise à l'écart, plus pâle que de coutume et visiblement préoccupée.
— Le petit accident de notre jeune ami n'aura pas de , suite fâcheuse, hii djt-il tout bas, et il en sera quitte pour changer d'habits; ainsi ne nous punissez pas tous en restant triste et boudeuse, au lieu de vous montrer aimable comme de coutume.
— Où voyez-vous que je boude ? répondit la jeune fille avec une sorte d'impatience nerveuse; j'ai mal à la tête, voilà tout.
— Nous savons ce que signifie le mal de tête en /pareil cas. Vous boudez, vous dis-je ; et par malheur c'est moi qui en suis la cause.
— Vous ! Cela veut-il dire que vous croyez m'en avoir donné sujet?
— Peut-être ; mais faisons un accord.
— Quel accord î
— Ne boudez plus, et je ne plaisanterai plus.
— Bien vrai î demanda Victorine en levant sur le baron ses jolis yeux dont l'éclat semblait amorti par quelque souci secret.
UB G^TILHOUMB CAMPAGNARD. . 257
— Foi de gentilhomme ? répondit M. de Vaudrey, qui prononça ce serment d'aussi bonne grâce qu'eût pu le faire François h' lui-même .
— En ce cas^ je vous crois^ reprit la jeune tnle dont le front s'éclaira soudain.
-^ Nous sommes amis ?
— Oui, car si tout à l'heure vous avez été bien méchant d'abord, votre conduite ensuite a réparé vos torts. Vous exposiez votre vie..
— Bien,- bien, ne parions pas de ça, dit le gentilhomme campagnard à qui parut médiocrement plaire Fespèce de remerciment que lui adressait Yictorine au sujet du secours quil avait porté à son amant.
— M. Tavocat Froidevaux nous fait un peu attendre, dit à haute voix M. Grandperrin, d'un ton qui semblait annoncer que l'honorable maître de forges avait une aussi haute idée des égards qu'il croyait lui être dus qu'autrefois le roi Louis XIV de susceptible et orgueilleuse mémoire.
. — Je crois qu'il est inutile de retarder le dîner à cause de lui, dit M. de Vaudrey en répondant à l'observation aigredouce du maître de la maison; tout à l'heure il lui est arrivé^ ^n partie par ma faute, un petit accident qui l'empêche peut-être de venir.
— Un accident? demanda madame Grandperrm, tandis que Yictorine, persuadée que le vieux gentilhomme allait déjà violer le traité qu'ils venaient de conclure, lui lançsdt à la dérobée un regard courroucé.
— Oui, madame, reprit le baron du ton le. plus naturel; ^ tout à l'heure, avant d'entrer ici, je suis allé faire un ,tour
de promenade dans votre parc, au bord de l'eau. De l'autre côté de la rivière, j'ai aperçu M. Froidevaux se promenant comme moi, et je lui ai fait signe de venir me rejoindre, car j'avais à lui parler. Au lieu de faire le grand ' tour par le pont, mon étourdi, ce n'est pas un crime à son dge^ a voulu prendre le plus court et passer sur l'écluse qui^
comme vous savez^ est presque à' sec; par malheur à michemin le pied lui a glissé et il est tombé dans la rivière.
— Ah ! mon Dieu ! s^écria madame Grandperrin^ qui tout aussitôt jeta sur sa belle-fille un regard scrutateur^ que celle-ci n'aperçut pas^ car elle tenait les yeux baissés et semblait fort embarrassée de son maintien.
— Rassurez-vous^ madame^ poursuivit H. de Vaudrey^ notre spirituel avocat^ qui nage fort bien^ est sorti de Veau presque aussi vite qull y était entrée et son accident se réduit à des habits mouillés. Mais comme il demeure à une deipi-lieue d'ici^ aller chez lui^ changer de vêtement^ et revenir^ si toutefois il revient^ tout cela lui prendra bien certainement plus d'une heure; c'est ce qui me fait penser qu'il est inutile de l'attendre^ car nous pourrions l'attendre longtemps; et^ comme a 'dit je ne sais quel poète :
Un dîner réchanflé ne vaiut jamais rien.
Madame Grandperrin s'approcha de la cheminée et tira le cordon de la sonnette.- Un domestique parut. * »
— Faites servir^ dit la maîtresse du logis.
— Voilà un faut pas assez contrariant^ lui dit i^ demi-voix H. de Boisjoly^ qui se trouvait assis près d'elle; si M. Froidevaux ne vient pas^ c'est une bonne occasion manquée.
— Chargez-vous seulement de M. de Vaudrey; c'est l'essentiel^ répondit Qarisse du même ton. Quant à M. Froidevaux; peut-être n'aurai-je besoin de personne pour l'amener à composition. Ainsi occupez-vous uniquement de livrer au baron une attaque décisive.
— Fiez-vous à moi^ madame^ reprit le courtier politique avec un rusé sourire; je guigne mon sanglier^ et fût-il encore dix fois plus féroce^ j'ose espérer qu'il restera dans mes toiles.
Quelques mstants plus tard^ les convives^ composés^
outre les personnages qu'on connaît déjà^ d'une quinzaine d'électeurs départementaux, étaient assis aulour d'une table servie avec la fastueuse abondance qui distingue en général les festins des maîtres de forges.
Madame Grandperrin avait à sa droite le baron de Vaudrey, et à sa gauche M. de Boisjoly. Victorine était assise près de son père, qui avait fait mettre de l'autre côté de lui, à la place primitivement destinée à l'avocat Froidevaux, le percepteur des contributions, Chavelet. Les autres convives, fermiers ou industriels, petits propriétaires ou employés subalternes, mais pour la plupart bourgeois de Ghâteaugi^ ron, s'étaient assis au hasard.
Dans cette réunion gastronomique et politique, ou se trouvaient tous les électeurs du canton qui tenaient par un lien quelconque au gouvernement, le juge de paix Bobilier et le maire Amoudru brillaient par leur absence comme autrefois dans les cérémonies publiques, sous le triumvirat romain, les images de Cassius et de Brutus. Mais aux yeux des invités, la dissidence de deux fonctionnaires devait se trouver plus que compensée par la présence inattendue, et en apparence fort significative, du baron de Vaudrey, ce personnage considéré par-dessus tout autre dans le pays; sans compter qu'on n'ignorait pas que l'avocat Fi'oideyaux, cet autre important personnage si influent parmi les gens de son opinion, aurait aussi assisté au repas, s'il n'eût été, au moment d'y pai'altre,.la victime d'un accident imprévu.
Cependant,quoique les électeurs du parti ministériel parassent devoir se livrer sans arrière-pensée à l'espoir de voir triompher leur candidat, le commencement du dîner fut froid et pour ainsi dire contraint. On mangeait fort bien à la vérité et l'on buvait de même, mais on parlait à peine. A part les maîtres du logis et les personnes placées près d'eux, la conversation se réduisait à quelques paroles échangées entre voisins de table, à voix basse et parfois d'un air
SCO (KtVRES DE GH. DB BERNARD.
mystérieux; plusieurs des convives semtdaient dbtraits, d'autres m^e paraissaient soucieux.
En honune d'esprit et d'expérience^ M. de Boisjoly devina promptement que la froideur ou^ pour mieux dire^ le malaise général^ n'avait d'autre cause que l'arrivée du marquis de Chàteaugiron. Par une coïncidence imprévue et funeste^ cette arrivée triomphante écrasait de tout le poids de sa publique sol^inité le festin à huis clos du candidat conservateur. Il était évident que^ grâce à quelques largesses habilement exploitées^ le marquis avait oÛenu le plus grand }>uccès près de la majorité de la population châteaugironaise ; et comme il arrive d'ordinaire en pareil cas^ ce succès se traduisait pour les partisans de son concurrent politique par une espèce de découragement qui chez quelques-uns même semblait prêt à tourner à la défection.
H. de Boisjoly^ tout en soutenant une conversation assez banale^ avait l'oreille aux écoutes; il put donc entendre un employé du cadastre^ assis à sa gauche^ dire à son autre voisin d'un ton confidentiel :
— Des gens bien informés m'ont assuré que si le ministère tombait^ le marquis serait nommé pair de France d'emblée ou tout au moins préfet. >
— En ce cas, répondit le voisin, autre agent du gouvernement, ceux qui voteront contre lui pourront peut-être s'en repentir.
— C'est justement ce que je voulais vous dire.
— Cela demande réflexion.
Il est inutile de le dire, car tout le monde se le rappelle^ en 1836, le ministère menaçait en effet de tomber, ainsi que cela lui arrive périodiquement au moins une fois Von, et même cette fois-là, par hasard il tomba réellement. Or, pour peu qu'on ait fréquenté la race des employés, il est facile de se figurer l'impression que ne manque jamais de produire sur une partie de ses membres cette simple suppo*
LE «ENTUiHOMHE GAHPAGNAto. 261
sition^ qu'elle soit comminatoire x)u seulement prévoyante: Si le ministère tombait.
Que le marquis de Châteaugiron pût être nommé d'emblée pair de France ou même préfet^ cela était sans doute absurde à dire^ et pourtant cela se disait presque ouvertement^ et^ qui plus est^ cela se disait à la table de son concurrent politique^ à qui le gouvernement prétait hautement son appui. M. de Boisjoly comprit aussitôt le danger qu'il y aurait à laisser prendre la moindre consistance à un pareil propos^ et il reconnut qu'il était urgent de porter remède sur-le-champ à l'attiédissement dont semblaient atteints la plupart des électeurs de la réunion.
Le conseiller dirigea donc franchement et hardiment la conversation vers le grand événement du jour, l'arrivée du marquis de Châteaugiron et la réception solennelle que lui avait faite une partie des habitants du bourg. Sachant que, pour détruire le prestige dont a su s'entourer un adversâh*e, l'arme la plus infaillible est le ridicule, il cribla de plaisanteries impitoyables les différents acteurs qui avaient pris part à la cérémonie du matin. Ni la toge du juge de paix, ni l'écharpe du maire, ni même la soutane du curé, ne mirent ces trois éminents fonctionnaires à l'abri de ses brocards; et sans la présence du baron de Vaudrey, il est hors de doute qu'il en eût décoché la.meilleure partie au marquis de Châteaugiron lui-même.
Pendant cette flagellation satirique, M. de Boisjoly trouva un auxiliaire, sinon très-spirituel, du moins fort zélé, dans le percepteur des contributions, qui en toute occasion affichait un dévouement sans bornes au ministre auquel il devait sa place. Hais comme il arrive presque toujours aux subalternes lorsqu'ils essaient de copier leurs supérieurs, là où H. de Boisjoly avait glissé habilement sans appuyer^ /c'est-à-dh*e à Fendroit du marquis, Prosper Chavelet posa une lourde patte dont il croyait les grifi'es très-acérées, et il
362 OBUVMSS DB CH. DE BEBNAKB.
cassa la glace^ an risque de- tomber dans Teau et de 8^7 noyer; ce qui arriva.
M. de Vaudrey avait écouté en silence^ et de Tair d'un homme parfaitement désintéressé dans la question, l^s plaisanteries assez piquantes du conseiller de préfecture ; mais au premier mot du percepteur qui lui parut s'appliquer, moquerie assez grossière^ au marquis de Châteaugiron, son neveu, il se pencha vers madame Grandperrin et lui dit à l'oreille :
— Je vous demande la permission, madame, de rappeler à l'(»rdre H. Cbavelet, qui parait se croire ici à une table d'hôte et non dans votre salle à manger.
Quoique vivement contrariée, Clarisse n'osa refuser an gentilhomme campagnard la permission qu'il lui demandait, et dont elle le connaissait capable de se passer au . besoin..
— Mon cher baron, lui dit-elle à demi-voix, vous savez ' bien que chez moi vous avez Votre franc parler; mais, je vous en prie, ne traitez pas trop durement ce pauvre percepteur, ses boi^s mots sont certes trop peu spirituels pour mériter l'honneur que vous voulez leur faire en les relevant.
. M. de Vaudrey s'inclina du côté de sa voisine, comme pour la remercier.de l'espèce de lettre de marque qu'elle venait de lui accorder malgré elle, et sans le moindre délai il donna chasse à l'employé trop zélé.
— Monsieur Prosper Chavelet, dit-il à haute voix en interpellant à travers la table le percepteur qui se trouvait assis précisément en face de lui, vos plaisanteries me semblent d'autant plus déplacées, qu'à part mon neveu, qui n'y attache pas, je crois, une excessive importance, elles tombent d'aplomb sur mademoiselle votre sœur ; car ce matin même elle a pris part à la cérémonie dont vous vous moquez si agréablement, en offrant une corbeille de fleurs à la marquise de Châteaugiron, ma nièce.
LE GENTILHOMUS CAMPAGNARD. 263
'^ Monsieur le baron^ balbutia le percepteur passablement abasourdi^ je ne sais si ma sœur a pris part réellement...
-* Ne faîtes donc pas l'ignorant, monsieur Prosper Chavelet, interrompit le gentilhomme campagnard avec un rire moqueur, personne ici ne vous croirait.
— Pourtant, monsieur le baron...
— Laissez donc, vous dis-je. AJous êtes un trop profond politique pour abandonner ainsi mademoiselle votre sœur à ses propres inspirations, et vous ne me persuaderez jamais que sa conduite de ce matin n'a pas été convenue d'avance entre vous deux .
— Je proteste , messieurs. . .
— Qu'on ose encore nier après cela que nous soyons dans un siècle de progrès ! reprit le baron, qui de nouveau coupa la parole au percepteur décontenancé et promena tout autour de la table un regard étincelant de sarcasme : autrefois les plus grands' seigneurs seuls osaient pratiquer cette politique raffinée qui consiste à s'arranger entre frères de manière que l'un combatte dans un camp et l'autre dans im autre, afin de s'assurer des amis partout ; mais voilà qu'aujourd'hui M. Prosper et mademoiselle Ursule Chavelet, qui ne sont; que je sache, ni duc ni duchesse, se trouvent «du premier coup passés maîtres en cette belle science, puisque, tandis que le frère sert le roi à cette table, la sœur, de son côté, sert la Ligue à celle de M. Châteaugiron, le tout du meilleur accord. Pour moi, je l'avoue, je trouve cela fort beau, et je me propose, si toutefois madame Grandperrin me le permet, de porter au dessert un toast en l'honneur du couple intelligent qui nous ramène ainsi aux mœurs édifiantes de certains grands seigneurs d'autrefois.
Parmi les convives, Prosper Chavelet comptait des ennemis; tout percepteur en a. L'apostrophe ironique du bi-v ron fut donc accueillie par des rires unanimes, à peine
264 (BUTRES DB GH. DB mOUCABD.
comprimés par le respect dû aux* maltresses de la maison. Quant au patient^ qui^ par son imprudence^ venait de s'attirer une, correction si vertement appliquée, rouge^ confus, et forcé de dévorer en silence son humiliation, car un coup de coude de H. Grandperrin Tavait averti de se taire, il semblait rapetissé de plusieurs pouces et près de s'aplatir complètement sur sa chaise, comme s'affaisse un sac dont on vient d'ôter le grain.
— Eh bien I que dites-vous de notre sanglier? demanda tout bas madame Grandperrin à son voisin de gauche.
— Il a le coup de boutoir fort hesao^ répondit M. de Boisjoly en affectant la sarcastique impassibilité qui n'était pas le moindre mérite des mots à effet du prince de Talleyrand. ' — Cela ne vous décourage pas ?
— Rien ne me décourage, madame, et vous en aurex bientôt la preuve.
— Vous persistez donc dans votre, projet?
— Dès, que le dhier sera fini, au risque de me voir décousu comme vient de l'être ce pauvre percepteur, j'attaquerai la béte.
Le repas dura plus d'une heure encore, car en province on festine longuement; mais enfin le moment arriva où la maîtresse du logis put, sans violer les lois de l'hospitalité châteaugironaise, donner le signal de la clôture, en se levant de table. Â sa suite, tout le monde passa de la salle à manger sur une terrasse située entre la maison et le jardin, où le café fut aussitôt servi.
M. de Boisjoly ne différa pas d'un seul instant son attaque. Profitant d'un moment où les convives se trouvaient divisés en différents groupes, il se dirigea, une tasse de moka d'une main et une petite jcuiller de vermeil db l'autre, vers M. de Yaudrey, qui, ne prenant jamais de café^ se disposait à rejoindre mademoiselle Grandperrin, assise sur un banc, à l'un des bouts de la terrasse.
LA CHASSE ACl TOTES.
En YoyiMQt venir à lui H. deBoisjoly^ auquel jusque-là il n'avait pas accordé^ du moins en apparence; la moindre attention^ le gentilhomme campagnard prit un air réservé^ mais il ne fit aucune tentative pour échapper à Tattaque dont il se trouvait visiblement menacé.
— Monsieur le baron^ lui dit le conseiller de préfecture^ avec la politesse mielleuse qui lui était habituelle^ et que semblaient accroître encore les circonstances difficiles J'aurais désiré que M. Grandperrin eût songé à me présenter à vous; mais puisque notre cher hôte a négligé cette petite formalité; X^rmettez-moi de réparer son oubli en me présentant moi-môme.
Sans répondre un seul mot^ M. de Yau^y s'inclina légèrement de Tair le plus froid.
— Quoique j'aie déjà eu l'honnenr de me rencontrer avec VOUS; poursuivit M. de Boisjoly sans paraître remarquer la sécheresse de cet accueil^ je doute que vous vous rappeW liez mon nom.
— Jele connais^ monsieur; répondit le baron d'un tonbref.
— Armand de'Boisjoly...
— Conseiller de préfecture à Màcon. Vous voyez, monàenr, que je vous connais parfaitement et qu'il était inutile que vous prissiez la peine de me déclinev votre nom.
— Puisque vous avez si bonne mémoire, reprit le faiseur d'élections toujours souriant, peut-ôtre n'aurez-vous pas non plus oublié à quelle occasion nous nous sommes rencontrés l'an dernier? i
— A vrai dire, monsieur, répondit le gentilhomme cam-
368 OSmrRBS DB GH. DB BERNARD.
pagnard^ peu disposé à s'humaniser^ je n'ai pas attaché assez d'importance à cette rencontre pour chercher à la graver dans mon souvenir.
— C'était à CharoUes^ monsieur 1q baron^ lors du dernier comice agricole.
— Cest possible^ monsieur.
— - J'y remplaçais mon préfet^ qui en ce moment se trouvait en congé à Paris»
— Je ne dis pas le contraire^ monsieur^ mais je n'y ai pas fait attention.
— Je comprends à merveille que vous n'ayez conservé aucun souvenir de notre rencontre ; mais^ quanta moi^ sll était possible que je l'eusse oubliée^ un seul fait suffirait pour m'en rafraîchir la mémoire.
— Un fait^ monsieur?
— Très-flatteur pour vous^ monsieur le baron; car j'entends par là les trois prix que vous avez remportés à ce comice.
— Deux seulement^ monsieur.
— N'élait-ce que deux ? En tous cas^ ces deux .prix en valent bien trois^ puisque l'un vous a été offert, si je ne me trompe^ à l'occasion d'une charrue d'un nouveau modèle dont vous êtes l'inventeur, et l'autre en récompense de vos efforts aussi heureux qu'intelligents pour l'amélioration de la race bovine, dont vous aviez présenté au concours quelques échantillons magnifiques.
— Vous ccMumettez une nouvelle erreur, monsieur, et cette fois elle est double^ répondit M. de Vaudrey, qui, pour rester sourd aux flatteries intéressées du courtier électoral, semblait n'avoir aucun besoin qu'on lui mit delà dre dans les oreilles, comme fit Ulysse à sesmatelots en passant devant l'ile des Sirènes; d'abord je n'ai nullement la prétention d'imiter Triptolème en inventant des charmes; tout mon mérite se réduit à me servir dans l'exploitation de mon domaine de celles qui jusqu'ici m'ont paru les moilleuros.
LE GBRTILHOIIMB GAMPA€1IAM. 26T
la charme Grange pour les labours profonds^ elle swingplough d' Artur Young pour les terres légères ; c-est donc à mon bon sens^ qui^ grâce aux deux instruments dont je Tiens de parler^ a obtenu dans mon petit terrain d'assez beaux résultats agricoles^ et non à mon imagination, laquelle, je dois eu convenir, ne s'est jamais montrée fort oratrice, qu'on a bien voulu décerner un premier prix., Quant aux échantillons que j'ai présentés au concours, je suppose qu'au lieu de race bovine, c'est race ovine que vous avez voulu dfa*e, puisque les magnifiques bœufs qui, dites-vous; m'ont fait décerner une seconde médaille, ne sont en réalité que de très-modestes moutons.
— Bovine, ovine, dit H. de Boisjoly en affectant de rire, c'est comme Bargia et orgia ; il n'y a qu'un B de différence, et en jetranchant ce B, ainsi que cda se pratique dans le drame de Victor Hugo, nous nous trouverons d'accord. Je me rappelle parfaitement maintenant^ ajouta-t-il d'un ton plus sérieux, que ce sont en effet vos superbes mérinos qui vous ont valu un second prix.
— Troisième erreur, monsieur. Mon domaine n'est pas assez vaste pour que je puisse y offrir à des moutons de race espagnole le changement de pâturage sans lequel prospèrent rarement ces am^maux transhumants de leur nature; mes superbes mérinos sont donc tout simplement des moutons de Dishiey et de Cheviot que j'ai réussi à acclimater, et dont l'espèce semble même s'être améliorée depuis que j'ai eu l'idée de les croiser avec dés moutons de Saxe.
— Cela va-t-il durer longtemps comme ça? se demanda le conseiller de préfecture ; jusqu'à présent j'ai eu la main aussi malheureuse que ce cachalot a la peau dure, et voilà mon premier grappin hors de service. Allons ! essayons d'un autre.
M. de Vaudrey venait de s'incliner légèrement comme pour mettre fin à la conversation.
26S OroVRES DB CH. DB BBRNARD.
— Monsieur le baron^ se hâta de dire H. de Boisjoly, puisque nous parlons du comice agricole, vous souvenezvous de la piètre figure qu'y fit votre sous-préfet?
— Je vous croyais Tami de M. * Dérivaux? dit le gentilhomme campagnard d'un ton glacial.
— Son collègue, oui, ou du moins à peu près; mais saa ami ! fit le conseiller de préfecture avec une moue dédaigneuse ; si j'étais Tami de M. Dérivaux, je n'aurais pas n de si bon cœur de la petite leçon que vous lui avez donnée en plein comice, et qu'il s'était si justement attirée. Elle était verte et piquante, la leçon : ah ! ah I j'en ris encùte quand j'y pense.
— Je ne sais,, monsieur, à quoi vous voulez faire allur sion, dit le baron, dont le visage froid et sérieux refusa impitoyablement de s'associer à l'hilarité que M. de Boisjoly
.s'efforçait d'épanouir sur sa propre physionomie.
— Comment! vous ne vous rappelez pas? C'était dans une réunion des membres du comice; on parlait, comme de raison, économie agricole, et l'entretien était tombé sur les meilleurs moyens de nourrir et d'engraisser le bétail. Vous prites la parole, monsieur le baron, et dans une allocution pleine de substance, comme vous savez en faire, vous énumérfttes différents systèmes d'alimentation parmi lesquels vous sembliez pencher pour le système légumineux. Vous devez vous en souvenir?
— Fort vaguement.
— Le mot de carottes revint à plusieurs reprises sur vos lèvres: en pareille matière cela était fort naturel, .mais cette répétion fit sourire M. Dérivs^ux, qui a des prétentions à la causticité, et il se permit d'adresser à l'un de ses voisins une observation qui vous parut devoir s'appliquer ironiquement au terme dont vous veniez de vous servir. Ce fut alors que, vous redressant de toute votre hauteur et prenant votre plus grand air (c'est qu'il n'y a pas à plaisanter quand vous pce-
LB GENTiLHOMME CAMPAGNARD. 260
nez cet aîr-Ià^ ce pauvre percepteur Chavelet vient d'en faire répreuve tout à rheure); prenant donc une attitude imposante ^lundis que votre physionomie exprimait une dédaigneuse ironie , vous vous tournâtes du côté de M. Dérivaux^ et^ le regardant bien en face^ vous lui dites : a Monsieur le sous-préfet^ un pauvre campagnard de mon espèce n'est pas obligé de mettre de la littérature ni de Téloquenee dans ses paroles ; pourvu qu'il ne cherche à blesser personne et qu'il se fasse clairement comprendre^ on doit lui permettre l'emploi du mot propre et le dispenser des périphrases poétiques^ un peu passées de mode d'ailleurs depuis l'abbé Delille. De plus^ je vous ferai observer^ monsieur le sous-préfet^ que si je parle de carottes^ que si j'en plante méme^ du moins je n'en tire jamais, b Ah! ah ! jugez de l'éclat de rire général.
— La plaisanterie, à supposer que j'aie adressé en effet quelque chose de semblable à M. Dériyaux, me parait fort médiocre, dit le baron toujours impassible, et à coup sûr elle ne mérite pas l'honneur que vous lui faites en vous en souvenant.
— Une plaisanterie médiocre ! s'écria M. de Boisjoly, qui feignit de se révolter èontre la modestie exagérée du gentilhomme campagnard; mais c'est à dire que dans la circonstance c'était bien plus qu'un trait piquant décoché avec autant d'à-propos que d'esprit, c'était un vrai coup d'assommoir pour ce pauvre sous-préfet, qui, au su de tout le inonde, est criblé de dettes, sans cesse 'aux expédients, journellement occupé à tirer, aux dépens de ceux qui s'y laissent encore prendre, quelque légume du genre de ceux dont vous parliez. Ah ! ah ! ce bon M. Dérivaux ! Et ce qui rendait encore la chose plus amusante, c'est qu'il y avait là, au comice, trois ou quatre de ses créanciers qui riaient jaune, tandis que tout le reste éclatait. Une plaisanterie médiocre !'mpi je vous soutiens, monsieur le baron, que la plai-
370 OEDYRES DB GH. SfB BERNARD.
santerie était excellente^et vos carottes tout à fait assaisonnées au sel attique. Ah ! ah!
Le conseiller de préfecture recommença ses éclats de rire^ dans Tespoir sans doute que son interlocuteur finirait par y prendre part; mais il fut déçu dans son calcul^ et^ faute d'écho, cette gaieté factice ne tarda pas à s'éteindre.
M. de Vaudrey avait attendu sans sourciller la fin de Taccès; il regarda alors M. de Boisjoly, et en même temps un soiuîre fin et moqueur vint animer sa physionomie, jusque-là grave et impassible.
— Monsieur , dit-il tranquillement^ comptez-vous me faire poser longtemps?
— Vous faire poser, monsieur le baron ! s'écria le con-, seiller de préfecture, dont la figure n'offrait plus la moindre trace d'hilarité.
— Écoutez; débarrassez-vous de votre tasse^ aussi bien votre café doit être froid, et allons faire un tour dans le parc; pour causer nous y serons, mieux que sur cette te^ rasse, où tous les yeux sont fixés sur nous.
Sans parler de madame Grandperrin et de son mari, la plupart des convives en effet observaient curieuseînent les deux principaux d'entre eux, et semblaient attendre avec une sorte d'impatience le résultat' de leur entretien.
M. de Boisjoly se hâta de remettre à un domestique sa tasse de moka presque pleine^ et il accompagna le Isaron qui dirigea sa marche vers l'allée des marronniers. Bien avant d'y arriver^ les deux interlocuteurs se trouvèrent assez loin du reste des invités pour pouvoir reprendre leur conversation sans craindre les oreilles indiscrètes.
-^ Maintenant causons, dit le baron en rompant le silence qui avait duré depuis qu'ils avaient quitté la terrasse; mais d'abord, pèrmettez-môi de vous adresser une petite que»* tion.
— Parlez, monsieur le baron.
— Vous la trouverez peut-être assez déplacée, car wb
LE GENTILHOliMB CAMPAGNAED. , 371
écolier de huitième pourrait y répondre^ et vous ètes^ je le sais^ un homme fort instruit; mais veuillez considérer que je suis moi-même un pauvre campagnard devenu depuis plusieurs années fort étranger aux belles manières...
— Monsieur le baron, interrompit le conseiller en feignant de sourire, du moment que vous vous, traitez de pauvre campagnard , c'est que vous allez me décocher quelque bonne malice, car c'est ainsi, je me le rappelle fort bien, que vous avez commencé Texécutiondece bon H. Dérivaux.
— Laissons là H. Dérivaux, et revenons à ma question. Vous avez lu immanquablement la fable du Renard et du Cori[)eauî
— Je Tai lue, en effet, répondit M. de Boisjoly eu s'efforçant de stéréôtyper sur sa physionomie un enjouement inaltérable.
— Je vois à votre^ sourire que vous devinez déjà Tapplicationque j'en veux faire. D'ailleurs, si vous ne la devinez pas, la voici. Vous avez, certes, au moins autant d'esprit, d'adresse et d'éloquence que maître renard; mais, de grâce, qui a pu vous faire supposer que j'eusse de mon côté la sotte et crédule vanité de maître corbeau?
-~ Mon Dieu! monsieur le baron, dit le conseiller avec nn rire contraint, veuillez bien être persuadé que je n'ai pas la moindre envie de manger votre fromage.
— Si fait, monsieur, si fait; ou du moins, s'il ne vous convient pas de le manger vous-même, ne seriez-vous pas ftché de pouvohr en faire cadeau à notre digne hôte,. M. Grandperrin, puisque mon fromage, pour en finir avec l'allégorie, n'est autre chose que les voix des électeiffs de ce canton sur lesquels vous vous figurez, à tort ou à raison^ que je pui« exercer quelque influence.
-r Eh bien 1 j'aime beaucoup mieux ça , s'écria M. de Boisjoly en prenant tout à coup un accent de brusque fran- <2hi8e; je tournais fort gauchement iHitour de la question^
et je vous sais gré^ monsieur le baron^ d'avoir mis un terme à mes évolutions maladroites , en abordant de vous-même le sujetvdont je voulais vous entretenir. Oui^ je n^hésite pas à en convenir^ un de mes désirs les plus vifs^ je n^ose pas encore dire une de mes espérances^ est d^assurer à la candidature de notre ami commun Grandperrin Tappui de votre haute et si légitime influence.
— Avez-vous réfléchi, monsieur, qu'un des adversaires de H. Grandpenîn est le marquis de Châteaugiron, mon neveu ?
— Il était impossible que je ne fisse pas une pareHle réflexion.
— Et quoique vous Tayez faite, vous cherchez cependant à me gagner à votre parti ?
— C'est en ce moment mon désir le plus vif, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire.
— Cependant il doit vous paraître probable que^si je me décide à me mêler de cette affabe, je'soutiendrai mon neveu plutôt qu'un étranger.
— De la part de tout autre que monsieur le baron de Vaudrey, cela, je l'avoue, me paraîtrait en effet excessivement probable.
— Pourquoi cette exception en ma faveur?
— Parce que monsieur le baron de Vaudrey est lui-même un homme d'exception , un homme de dévouement autant que d'honneur, constant dans ses sentiments, invariable dans ses principes, fidèle à sou parti en dépit des revers, un homme enfin...
— Nous voilà retombés dans notre fable de tout à l'heure, interrompit sèchement le gentilhomme campagnard.
En dépit de son assurance, M. de Boisjoly parut un instant démonté.
— Monsieur le baron, reprit-il après un silence de quelques secondes il est vraiment fort difficile de discuter avec
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VOUS. Au moindre mot qui ressemble à im éloge, vous vous emportez comme un cheval 0(nbrageux. Est-ce ma faute à moi si pour ce qui vous concerne la vérité ressemble quelquefois à la flatterie ?
— Encore ! dit M. de Vaudrey avec un sourire sardonique;de grâce, maître renard, laissez là mon plumage, et veuillez me dire la raison qui vous fait supposer que je pourrais abandonner la candidature de n on neveu poiur soutenir celle de M. Grandperrin ?
— Je vais m^expliquer clairement et catégoriquement , répondit M. de Bo'isjoly avec la résolution désespérée d'un joueur malheureux jusqu'alors qui place le reste de son enjeu sur une seule carte. Vous êtes légitimiste ,' monsieur le baron : vous avez quitté le service en 1830 pour ne pas prêter serment au gouvernement actuel, et pour la même raison vous vous êtes constamment abstenu d'aller aux élections. Il est donc impossible que vous ne voyiez pas avec un souverain déplaisir la conduite du marquis de Cbâteaugiron, prêt à quitter la lign/s oti il a marché jusqu'ici sur vos pas, pour se rallier au nouvel ordre de chose. Voilà ce qui me fait penser que, loin de l'encourager à un acte qu'il ne m'appartient certes pas de blâmer, mais qui à vos yeux doit équiviedoir à une véritable défection , vous n'épargnerez rien ail contraire pour l'en détourner; et voilà, par une conséquence fort logique, pourquoi j'espëre obtenir de vous que vous appuyiez notre candidat. En ce moment, vous le savez fort bien, et j'en conviens franchement, l'élection dépend de^ vous. SI vous soutenez votre neveu, ou même si vous restez neutre, nous serons battus ; si vous nous donnez vos voix, au contraire, il échouera et restera ainsi forcément dans la ligne où voiis l'avez maintenu depuis six ans. Conserver au nom de Châteaugiron l'éclat de fidélité sans tache dont il a brillé jusqu'à ce jour, ou le voir donner un démenti à son passé en se laissant inscrire sur Ifts listes dès Tuileries, voilà, pour ce qui vous regarde , où
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se réduit la question. Maintenant c'est à vous de la résoudre. — Eh bien I monsieur le baron^ aJQuta le conseiller en arrêtant sur le vieux gentilhomme un regard fin et pénétrant^ étes-vous content^ cette fois? H'accuserez-vous encore d'être un flatteur ou de manquer dé franchise^ et suisje toujours maître renard ?
— Plus que jamais^ morbleu ! s'écria M. de Yaudrey d'an ton bourru ; car cette fois vous avez trouvé le vrai moyai de me soutirer mon fromage.
— Vrai ? dit M. de Boisjoly^ qui ne put réprimer un mouvement de joie.
— Ne triomphez pas encore^ reprit le baron en rema^ quant ce geste involontaire; je ne promets rien^ je ne prends pas d'engagement. Tout ce que je puis dire^ c'est que j'ai déjà envisagé la question sous le point de vue que vous venez de me présenter avec toute l'habileté qui vous caractérise^ et que j'y réfléchirai encore sérieusement. En un mot; comme disent les rois^ j'aviserai.
— C'est que je suis forcé de partir demain^ observa M. de Boisjoly d'un air insidieux ; et si j'emportais la moindre assurance...
— Si vous partez^ H. Grandperrin reste ; il me semble que c'est l'essentiel^ interrompit d'un ton bref le gentil' homme campagnard.
— Assurément ! mais cependant si avant mon départ j'avais pu obtenu* un résultat certain^ je serais...
— J'aviserai, vous dis-je.
H. de Boisjoly vit à la physionomie du baron, redevenue soudain froide et sérieuse, qu'il y aurait de l'imprudence à insister davantage, et qu'à poursuivre un triomphe complet il courrait risque de compromettre le demi-succès qu'il venait d'obtenir.
— L'afi'afre est en bonne voie, se ditril prudemment, et je puis abandonner maintenant à madame Grandperrin^
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qui me parait une femme fort adroite ^ le soin de la conduire au port.
Les deux interlocuteurs reprirent le chemin de la maison et firent quelques pas en silence,
— Monsieur le baron, dit au bout d'un instant le conseiller de préfecture d'un air souriant , maintenant que nous sommes d'accord^ ou à peu près, et que je ne puis plus être accusé de chercher à vqus séduire, ce qui serait. Je crois, un peu difficile, j'ai bien envie de vous offrir un petit cadeau.
— Un caîleau ! répéta H. de Vaudrey en arrêtant siu* son compagnon un regard sérieux..
— Oh ! rassurez-vous; le présent que je veux vous faire n'a rien qui puisse blesser la susceptibilité la plus délicate, et j'ose même espérer que vous ne l'accepterez pas sans plaisir. /
Le conseiller de préfecture tira d'une des poches de son habit une lettre assez volumineuse et l'offrît à M. de Vaudrey, en mettant dans ce geste toute la gracieuseté dont il était capable.
— Hais ce paquet est adressé au maire Amoudru, dit le baron en lisant sur l'enveloppe le nom de l'honnête administrateur.
— C'est égal, vous pouvez l'ouvrir.
— Briser un cachet ?
— Pourquoi pas, puisque c'est le cachet de la préfecture et que je représente ici cette même préfecture ?
— C'est juste, répondit M. de Vaudrey, qui, sans résister plus longtemps, décacheta l'enveloppe et en tira deux papiei?s plies en quati*e : l'un était une copie de l'ordonnance du roi qui venait d'accordef ou plutôt de restituer au village de Châteaugiron-le-Vifeil le titre de commune; l'autre renfermait un arrêté du préfet de Mâcon , enjoignant au ïûîùre Amoudru d'exécuter ladite ordonnance en procé-
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dant sans ^élai à la confection de la liste des nouveaux, électeurs communaux.
Après avoir parcouru ces deux pièces, M. de Vaudrey tira de sa poche à son tour la lettre que lui avait apportée Ra* busson^ et la montra au conseiller avec un sourire railleur.
— Votre nouvelle est un peu déflorée^ lui dit-il, car je la jsais depuis ce matin.
— Eh bien ! si je n'ai pu parvenir à vous surprendre, reprit M. de Boisjoly assez contrarié , vous me pei;metti*ez du moins de vous offrir mes compliments sincères?
-^ Sincères, c'est possible, mais à coup sûr fort inattendus, dit le baron d'un air de persiflage.
— Mais pourquoi donc ?
— Parce que depuis deux ans votre, préfecture a fait tout ce qui était en son pouvoir pour m'empêcher de réussir.
— Je vous assure, monsieur le baron, que vous êtes complètement dans l'erreur : c'est le sous-préfet Dérivaux qui a cherché à entraver votre affaire; mais à Hâcon...
— A Mâcon aussi'bien qu'à CharoUes, l'administration a ;toujours été contre moi, ce qui, après tout, ne m'a pas em- Ipéché de réussir, comme vous venez d'en avoir la preuve. 'Maintenant que j'ai remporté malgré vous, ou plutôt contre vous, une victoire à laquelle, j'en conviens,^ je tenais infiniment, il est sans doute fort habile de chercher à vous en attribuer le mérite; mais, par malheur, je suis trop bien informé pour ne pas me croire parfaitement dispensé de toute espèce de reconnaissance. Entendons-nous donc bien, monsieur,avantde nous séparer: nous restonsvis-à-visl'un de l'autre dans les mêmes termes où nous nous trouvions avant cette conversation; je ne vous dois rien et je ne veux vous devoir rien, de même que vous auriez tortde vouscroire mon obligé si, par des considérations tout à fait personnelles, je me décidais à soutenir la candidature de H. Grandperrin.
— Grogne, sanglier, grogne, se dit M. de Boisjoly au lieu
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de répondre^ pour avoir tes votes je te permettrais même déjouer du boutoir.
Un instant plus tard, le baron et le conseiller étaient re^ venus sur la terrasse, où leur retour excita un sentiment de curiosité qui ne fut pas satisfait, car ils se séparèrent aussitôt. Tandis que M. de Yaudrey allait s'asseoir sur un banc à côté de Yictorine, M. de Boisjoly s'approcha de madame Grandperrin.
^ — Eh bien? lui demanda-t-elle tout bas d'un air d'anxiété.
— Madame, répondit en souriant le courtier d'élections, j'ai blessé la bête, mais elle court encore, et maintenant c'est à vous de l'achever.
— Je m'en charge , dit Clarisse , lorsque M. de Boisjoly lui eut brièvement expliqué où en était l'affaire*