‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 15 sur 39 · LE CLUB DU GHEVAL-PATRIOTE · texte numérisé non relu

LE CLUB DU GHEVAL-PATRIOTE

Au chftteau, la fête destinée à célébrer l'arrivée de la marquise de Châteaugiron ne s'était vu troubler par aucun accident, et ses moindres détails avaient obtenu autant de succès qu'en pouvait désirer le juge de paix , son principal auteur.

- Le dîner offert à la table même des maîtres de la maison, aux dignitaires et à une partie des notables du bourg; le festin, moins raffiné peut-être, mais fort somptueux cependant, servi à 1^ compagnie de pompiers sous une tente dressée à cet effet et décoré^ de banderoles aux couleurs de Châteaugiron; le bal champêtre sur la terrasse, les jeux de toute espèce dans les jardins, un assez joli feu d'artifice tiré à la chute du jour, à l'extrémité d'une pelouse au bout de laquelle commençait le parc, tout, en un mot, avait réussi au delà des espérances de l'ordonnateur de la fête.

tIS (BCTRES DE CU. M BBRlfA|J>.

C!omplimenté à vingt reprises sur le beau résultat de ses diverses dispositions ^ M. Bobilier d'ailleurs avait remporté au dessert un succès plus flatteur encore , puisqu'il lui étmt tout personnel. En dépit de la mine renfrognée "^du curé Dommartin^ et malgré les railleries échangées à demi-voix entre la douairière de Bonvalot et le vicomte de Langeraç, assis à côté Tun de Tautre^ les couplets chantés parle juge de paix avec Tenthousiasme le plus chevrotant^ avaient obtenu les honneurs du bis^ et la jeune marquise^ comparée tour à tour à Hébé^ à Vénus et à Minerve^ avait^ en retour de cette galanterie mythologique^ porté la santé du poète septuagénaire en exprimant Tespour qu'il vivrait encore assez longtemps pour être le parrain du premier enfant de la petite Pauline^ âgée pour lors de six mois à peine.

— Après le jour d'aujourd'hui^ auquel je ne comparerai jamais nul autre^ répondit H. Bobilier ému jusqu^aux lanties^ ce serait le plus beau jour de ma vie^ et si je vis assez pour le voir éclore^ je pourrai m^écrier alors comme le vieillard Siméon : Nunç dimitte servum tuum. Dominé I

D n'est pas de bonheur sans mélange : à la tombée de la nuit^ une averse imprévue et persistante éteignit riUumination destinée à succéder au feu d'artifice; mais toutavmt trop bien réussi jusque-là pour que cet accident pùtétie regardé comme un contre-temps sérieux.

A neuf heures du soir^ la place du château , si bruyante tout le jour, était redevenue calme et silencieuse; la pluie achevait de noyer les lampions placés autour de Farc de triomphe, le long de la façade de la mairie, devant le porche de l'église et sur les fenêtres de quelques édifices pEurticuliers qui avaient essayé de participer à l'illmnination. Eu face du château , la ligne de maisons au milieu de laquelle se trouvait l'auberge du Cheval-Patriote, était plongée dans une obscurité profonde , dissipée à demi devant Tauberge même par une grosse lanterne accrochée à côté de l'enseigne et criant au vent sur sa. potence rouillée.

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A de longs intervalles^ quelques bourgeois de Ch&teaugi" ron, se dirigeant prudemment à travers ces ténèbres visibles^ venaient frapper à la porte du logis de Toussaint Gilles; mais quoiqu'en raison de sa destination habituelle^ l'entrée de ce lieu parût devoir être piiblique, on n'y était admis ce soir-là qu'après avoir subi, à travers la porte entre-bâillée, une espèce de reconnaissance militaire.

Un corridor, aboutissant à Tescalier du premier étage , coupait le reznde-chaussée de Tauberge en deux parties à peu près égales. D'un côté se trouvaient la cuisine et un réduit où couchait l'espèce de maritorne qui présidait au gouvernement des fourneaux; de l'autre côté, on entrait dans une assez grande salle à manger, derrière laquelle s'ou-^ vrait une autre pièce beaucoup plus petite dont Funique fenêtre donnait sur une arrière-cour.

Dans cette seconde chambre assez reculée pour que de la rue on ne pût entendre ce qu'on y disait ni voir ce qui s'y passait, une demi-douzaine de bourgeois de Châteaugiron, parmi lesquels deux ou trois ne nous sont pas inconnus, étaient assis autour d'une table ronde couverte d'un vieux tapis, et sur laquelle deux chandelles, placées dans des flambeaux de cuivre, brillaient d'un assez triste éclat, car personne depuis longtemps n^avait songé à les moucher. Du reste, on n'apercevait sur la table ni terres, ni cartes, ni jetons^ ni bouteilles; cette absence signilScative et la chaleur mystérieuse avec laquelle s'entretenaient les interlocuteurs, annonçaient que leur réunion avait un tout autre but que celui qui dirige d'ordinaire les habitués d'un cabaret.

— Je vous dis que j'en jsuis sûr , disait à denii-voix un personnage joufflu, en qui le lecteur reconnaîtra le greffier Vermot, l'aide de camp , mais non l'ami, bien s'en fallait, du digne juge de paix.

-r- Et moi je suis sûr du contraire, répondit du même ton un autre interlocuteur qui n'était autre que le boucher Gau-

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therot^ à qui le matin même le docte aubergiste avait donné une si belle leçon de blason.

. — Je tiens cela de la bonne de la vieille Bergeret^ reprit le greffier en insistant^ et elle le tenait elle-même de sa maltresse qui a tout vu de ses propres yeux.

— Et moi^ reprit le boucher avec non moins d'obstination y j'^i rencontré ce soir Lavemier le pêcheur^ qui se trouvait justement sur la rivière quand la chose est arrivée.

— La parole est à Yermot^ dit un gros homme ^ coiffé d'une casquette de loutre^ qui^ en Tabsence du capitaine Toussaint Gilles^ semblait exercer les fonctions de président.

— Oui^ laissez parler le greffier^ ajoutèrent à la fois deux ou trois des assistants.

Le greffier Yermot^ espèce de courtier marron judiciaire ' qui prenait le titre complexe de magistraVhomme de loi^ etse mêlait de donner des consultî^tionsjouissait dans le club du Cheval-Patriote d'une tout autre importance que le boucher Gautherot^ dont le pnncîpal mérite consistait à saigner assez correctement un mouton^ non que ce dernier talent ne suffise quelquefois pour porter un individu au pouvoir^ ainsi qu'on en a eu plus d'un exemple en 1793; mais en 1836^ la situation un peu agitée à la surface était fort calme au fond^ et lés hommes de plume primaient les hommes de coutelas^ comme ils le font encore aujourd'hui^ fort heureusement.

— D'abord^ Yermot^ en appuyant ses coudes sur la table et en gesticulant des deux avant-bras pour donner plus d'accent à son débita il est un fait certain^ c'est que ce matin Vaudrey et Froidevaux sont sortis ensemble de l'audience^ fort irrités l'un contre l'autre.

Le greffier était un démocrate pur sang^ et il avait banni de son langage tous les titres^ même le terme^ si inoSensif pourtant^ de monsieur.

— Je les ai vus sortir^ dit le vice-président en casquette de loutre^ etil m'a paru qu^ils causaient assez tranquillement.

-^ C'était pour mieux cacher leur jeu, Vaudrey du rnoin^,

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car il n'est pas prouvé que Froidevaux ait eu rintehtion de pousser les choses plus loin. Alors ils ont fait semblant de se séparer^ mais très-probablement ils étaient convenus auparavant du lieu où Us se retrouveraient; et en effet une demi-heure plus tard ils s'étaient retrouvés.

— Vous appelez ça se retrouver? interrompit le boucher,' qui était piqué qu'on lui eût enlevé la parole pour raccorder à son contradicteur ; à ce que m'a dit le pécheur, Tun était à droite de la rive et Tautre à gauche; voilà ce que vous appelez se retrouver ?

— Je vous répète, Gautherot, que c'était pour mieux ca« cher leur jeu, reprit le greffier ; s'ils avaient pris le même chemin , on aurait pu les suivre, tandis qu'en allant l'un à droite, l'autre à gauche , ils déroutaient les curieux. D'mlleurs ils n'étment pas si bien séparés que vous voudriez le faire croire , puisqu^en ce moment on peut passer sur l'éduse aussi aisément que sur le pont; et> en effet, voilà Froidevaux qui se met à la traverser, comme cela sans doute avait été convenu entre eux. U est probable qu'ils avaient l'un ou l'autre des pistolets dans leurs poches, et qu'ils avaient décidé d'aller se battre dans un coin du parc de Grandperrin. .

— C'est très-probable, dirent plusieurs des auditeurs.

— Alors, que fait ce vieux carliste de Vaudrey? pour- .suivit le greffier : quand il voit Froidevaux engagé sur l'écluse, il saute dans une barque, arrive comme la foudre, et d'un coup de gaffe le jette dans la rivière.

— Ça n'était pas de franc jeu, dit le vice-président en hochant la tête d'un air improbateur.

— C'est-à-dire, reprit avec un accent indigné le magistrat-homme de loi, que. c'est tout bonnement un guet-apens^ crime prévu et qualifié. par l'article 298 du Code pénal.

— Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de H. de Vaudrey, dit un des assistants; on le disait si brave et si loyal.

— De la part d'un aristocrate il faut s^attendre à toot^ observa sentencieusement le gros homme coiffé de loutre, honnête épicier d'ailleurs.

^ . — Voilà donc Froidevaux dans la rivière, reprit Yermot en continuant son récit, mais il nage bien, et en effet il s*en tire et remonte sur Técluse. Croirièz-vous bien, ajouta le narrateur, les coudes toujours posés sur la table et les avantbras agités d'un tremblement pathétique, crotriez-vous bien qu'alors ce gueux de Yaudrey, furieux de le von* en réchapper. Fa poursuivi dans sa barque jusqu'au bord , pour essayer de le rejeter à Teau. La vieille Bergeret et cette autre bigotte de Chavelet se trouvaient par hasard dans le jardin àfx percepteur, qui touche presque à Téduse, et, comme elles poussaient des cris d'indignation, savez-vous ce qu'a fait mon Vaudrey ? H s'est avancé vers elles en brandissant sa gaffe comme un énergumène, et leur a crié de .sa voix de taureau, que si elles ne se taisaient pas, il allait les jeter à l'eau toutes les deux , ainsi qu'il venait de faire à l'avocat, en sorte qu'elles n'ont eu que le temps de se sauver bien vite et qu'elles courent encore. Voilà mot pour mot ce que m'a dit la servante de la vieille Chavelet, à qui sa maîtresse n'a rien eu de plus pressé, en rentrant, que de raconter toute l'histobe.

Cette version, légèrement in0dèle, ne trouva d'autre contradicteur que Gautherot, qui persistait à vouloir lui opposer lerécit plus véridiquedu pécheur Lavemier^ mais le boucher chàteaugironais était un de ces orateurs malheureux qui trouvent moyen de perdre les meilleures causes lorsque par hasard ils parviennent à se faire écouter.

Il demeura donc à peu près constant aux yeux des citoyens réunis à l'auberge du Cheval-Patriote qxxe la chute de l'avocat Froidevaux dans la rivière n'était pas la suite d'un accident, mais bien le résultat d'un indigne guet-apens.

— Pour lors, demanda au greffier l'épicier vice-président, il paraîtrait qu'après s'être retiré de ce mauvais pas.

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H. Frddevfiox serait yfean ici au lieu de retourner chez lui?

— On compte une démi-lieue d'ici chez kii> rendit Tennot^ et une demi-lieue^ ça parait long quand ou vient d'être jeté àFeau tout habillé. II est donc revenu ici; on lui a allumé un grand feu dans sa chambre^ à ce que m'a dit Toussaint Gilles^ et depuis ce temps^à^ plus de nouvelles ; Je ne sais pas même s'U s'est fait monter à diner^ et cependant il devait avoir besoin de se refaire.

— Pourvu que Toussaint Gilles le décide à descendre i dit Gautherot.

— S'il ne descend pas> nous nous passerons de lui^ répondit le greffier d'un ton sec.

— Vous vous en passerez si ça vous convieùt^ reprit le boucher; mais comme la chose qu'on nous propose pourrait peut-être nous mener plus loin qu'on ne croit^ je ne serais pas fàché^ moi^ de savoir ce qu'en pense M. Froidevaux.

— Je trouve que cette fois Gautherot n'a pas tout à fait tort^ dit le vice-président en soulevant sa casquette de loutre pour se gratter le front; l'affaire au sujet de laquelle nous a convoqués Toussaint Gilles est grave^ et il ne s'agit pas de nous faire donner sur les doigts. L'avocat connaît les lois parfaitement^ et il n'y a que lui qui puisse nous dire jusqu'où nous pouvons aller sans nous attirer sur les bras une méchante affaire.

— Il me semble que je suis homme de loi tout aussi bien que maître Fioidevau)^^ et de plus magistrat^ ce qu'il n'est pas, répUqua le greffier avec iù[i accent de mauvaise humeur où perçait l'^vie; ainsi, quand je vous assure que nous sommes dans notre droit et que nous ne courons aucun risque de nous compromettre...

•Avant que Vermot eût achevé sa phrase, là porte de la chambre s'ouvrit, et le maître de l'auberge entra, le ftoïtt couvert d'un nuage, et tenant une chandelle à la main.

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— Eh bien! M. Froidevaux Ya*i-il venir? demandèrent vivement à Taubergiste plusieurs des assistants.

— Non^ répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru^ et il souffla sa chandelle qui pourtant n'eût pas été de trop.

— n refuse de descendre ? dit le boucher.

— Oui^ répliqua l'aubergiste avec le même laconisme.

— Cependant^ ajouta le vice-président^ vous lui avez bien dit...

— Je lui ai dit tout ce qu'il y avait à lui dure.

— Et il vous a répondu?

' -—Allez au diable! et laissez-moi tranquille! voilà ce qu'il m'a répondu.

— Je ne reconnais pas là la politesse de M. Froidevaux, dit le gros épicier ave&une espèce d'incrédulité.

— Elle est aimable aujourd'hui sa politesse^ répondit Toussaint Gilles après s'être assis; depuis son accident, Q n'est plus abordable ; comme si c'était ma faute ! D'ailleurs^, si vous ne me croyez pas, vous pouvez l'aller trouver; vous verrez comme il vous recevra.

— Gautherot, allons-y ensemble, dit l'épicier en se levant; peut-être serons-nous plus heureux que notre président. Nous nous annoncerons comme députés du club.

Le boucher se leva sans faire d'objections. Après avoir rallumé la chandelle que venait d'éteindre l'aubergiste^ les deux hommes sorth*ent de la petite salle qui servait de sanctuaire au club de Châteaugiron, et se dirigèrent vers l'escalier du premier étage. Un instant après, ils étaient arrêtés devant une porte sur laquelle le numéro quatre se trouvait écrit en gros caractères.

L'épicier frappa d'un doigt discret, maià il n'obtint pour réponse qu'un brusque aboiement, et tout aussitôt des reniflements répétés se firent entendre par dessous la porte.

— Amis! dit Gautherot en répondant à l'espèce de quivive que leur adressait le fidèle Pyrame.

— Monsieur Froidevàux, dit le vice-présidfent en adou-

cissant le timbre naturellement fort peu mélodieux de sa voix^ c'est Pierre Gautherotet moi Laverdun qui voudrions vous dire bonsoir.

L'avocat ne répondit pas^ mais le chien fit entendre un grondement soxxtA.

— Nous ne vous ennuierons pas longtemps^ dit le boucher en prenant la parole à son tour^ nous n'avons qu'un tout petit mot à vous dire.

Froidevaux ne donna aucun signe de vie^ mais Pyrame gronda plus fort.

— Ouvrez-nous donc^ monsieur Froidevaux, reprirent à la fois les deux ambassadeurs en unissant leurs voix comme font dans un duo le ténor et la basse, lorsque chacun de son côté a chanté son solo; nous sommes envoyés par les ci* toyens réunis aurez-de-chaussée.

— Si Ton ne me laisse pas enfin tranquille, s'écria tout à coup dans l'intérieur de la chambre une voix tonnante, si l'on ne descend pas l'escalier sur-le-champ, je prends mon fusil, et tant pis pour ceux qui recevront quelques grains de plomb dans la figure.

Au même instant, Pyrame appuya par un aboiement plus énergique encore que le premier la menaçante déclaration de son maître.

— Il n'y a rien à faire, dit au boucher l'épicier Laverdun, qui aussitôt battit précipitamment en retraite.*

— C'est sa chute dans la rivière qui l'aura mis de mauvaise humeur, répondit le boucher en dégringolant l'escalier à la suite de son compagnon.

Les deux députés rentrèrent dans la salle du club, aussi désappointés que le furent, devant Troie, le grand Ajax, le divin Ulysse et Phénix, l'ami des dieux, lorsqu'ils revinrent ^ au camp des Grecs après avoir échoué dans leur mission près de l'inexorable Achille. * i

— Le refus persévérant de l'avocat Froidevaux est regrettable sans duute^ dit alors le capitaine ToMssaint Gilles^

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après avoir^ à défaut de sonnette^ frappé du poing sur la tfî>le pour commander le sSence et Tattention^ mais enfin il n'est pas membre de notre club ; nous ne l'y aurions admis qu'à titre de conseiller éclairé et discret; ainsi son absence ne doit pas nous empêcher de délibérer.

— L'observation du président est parfaitement juste, fit remarquer le greffier joufflu, qui nourrissait une secrète envie contre le jeune avocat, et par conséquent n'était nullement fâché de son absence; on disait autrefois : a Faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas. » Or, nous valons un peu mieux que des moines ; à l'œuvre donc^ et prenons un parti.

— Je suis arrivé le dernier, dit le taillandier Picardet, Padversaire du boucher Gautherot dans la discussion héraldique qui avait eu lieu le matin, je ne sais donc pasdequûi il retourne.

— Je vais vousie dire à tous, reprit Toussaint Gilles en se redressant avec majesté sur sa chaise. H s'agit^ citoyens, de savoir si les bourgeois de Châteaugiron, j'entends les purs comme vous et moi, supporteront patiemment l'afiront qu'on leur a fait ce matin dans ma personne; s'ils laisseront triompher l'aristocratie, le carlisme et la prétraille sans opposer aux scènes honteuses dont nous avons été aujou^ d'bui témoins autre chose qu'un lâche silence; s'ils courberont la tête comme de vils bœufs sous le joug déshonorant qu'on voudrait leur imposer; en un mot, il s'agit de savoir si les boui^eois de Châteaugiron, ces braveè citoyens, ces chauds patriotes, ces fiers et généreux Français, sont encore, oui ou non, les bourgeois de Châteaugiron.

— Oui, ils le sont encore et ils le seront toujours! s'écrièrent d'une seule voix les membres du club^ exaltés par cet éloquent exorde.

— Si, conmie vous m'en donnez l'assurance, reprit l'onu teur avec chaleur, les bourgeois de Châteaugiron sont &h core dignes de ce beau titre^ dès demain la honte de la

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journée d'aujourd^bui sera effacée; dès ^ demain le monument d'adulation servile élevé sur la place aura roulé dans la poussière; dès demain les aristocrates^ les prêtres^ les chouans et toute leur clique seront rentrés honteusement dans leurs tanières pour n'en plus sortir^ dès demain en^ nous serons vengés!

— Oui^ vengeons-nous ! s'écria d'un ton non moins véhément le greffier Yermot; il y a trop longtemps que ces genslà^ le vieux Bobilier en téte^ ne cherchent qu'à nous vexer.

— Vengeons-nous, je le veux^bien, dit avec un accent ' plus calme l'épicier Laverdun, quoiqu'àvrai dire je ne voie

pas trop quel si grand mal nous fait à^us cet arc de triomphe qu'Us ont élevé au bout de la place.

— Je conviens qu'il ne nous a cassé ni bras ni jambes^ reprit Toussaint Gilles avec un rire dédaigneux; mais l'honneur, citoyen Laverdun, pour quoi le comptez-vous?

— L'honneur? répéta l'épicier en écarquillant ses gros yeux.

— Oui, l'honneur! Supposé qu'on vous ait donné un soufflet, vous n'en mourriez pas probablement; mais â vous ne vous vengiez pas, vous seriez déshonoré, et personne ne voudrait plus boire un seul verre de vin avec vous.

— A propos de ça, dit le taillandier, qui, pour siéger dans cette réunion patriotique, avait ôté sa veste, il fait diablement chaud, et un verre de vin ne serait pas de trop.

r— Eh bien! on nous a donné un soufflet, poursuiyit le président, sans s'arrêter à cette interruption, et maintenant toute la question se réduit à savoir si nous le garderons comme de lâches esclaves, ou si nous nous vengerons comme de vrais citoyens.

— Voilà mon opinion, dit le boucher, qui, en dépit de ses revers de tribune, était toujours un des premiers à prendre la parole; quand on me frappe, je riposte ; si donc on nous à donné un soufflet, comme assure le capitaine, il faut en rendre deux; voilà mon opinion.

28 s (KUVRBd DB GH. DE BBBNAR0.

— Oui^ tapoûs^ dit Picardet en retroussant la manche de sa ch(;mise comme s'M eût déjà étéà Tœuvre ; tout à Theure le capitaine a dit une chose très-juste : nous sommes on nous ne sommes pas les bourgeois de Châteaugiron.Si nous le i^ommes^ comme ça me pardt hors de doute^ il faut mettre en capilotade tous les farauds qui nous manquent de respect.

Ea avant, marchons»

Contre Lears canons, A travers.....

—Citoyen Picardet, je te rappelle à Tordre, interrompit le président d'un ton sévère ; le règlement défend de chanter pendant la durée des séances. D'ailleurs la ParisienM est une chanson dont le civisme est devenu plus que suspect.

— Eh bien! la Marseillaise alors, répondit le taillandier^ et du vin! car on étouffe ici, et Ton peut bien boire un petit coup sans que ça empêche de causer.

— Il est certain que la pluie a refroi^ le temps, dit le boucher sans remarquer qu'il se mettait en contradiction directe avec le préopinant dont il venait appuyer la motion; un verre de vin ou deux ne nous feraient donc aucun mal.

' -^ Citoyens, reprit le président Toussaint Gilles en redoublant de majesté, mon devoir est de faire respecter le règlement. Lors de la fondation de notre société, nous avons tous pris l'engagement d'y laisser régner l'ordre, la concorde, la dignité...

— Je ne trouble pas l'ordre, et je croîs avoir tout autant de dignité qu'un autre, interrompit le taillandier, qui continuait de retrousser les manches de sa chemise; mais ^ n'empêche pas d'avoir soif.

— Citoyen Picardet, si tu persistes à interrompre la discussion, je serai obligé de te rappeler une seconde fois à

LE GENTILHOMME CAMt»AGNARt). Hê

Pordre^ et tu sais que cela emporte une amende de vingt sous.

— Lesvoilà I répliqua le taillandier en tirant de sa poche une pièce d'un franc qu'A jeta noblement sur la table; je consens à payer Tamende^ mais à condition que tu vas nous monter en échange deux bouteilles de vieux.

— Citoyens^ je le répète, dit Toussaint Gilles avec une fermeté inébranlable, mon devoir comme président est de faire respecter le règlement, et le règlement sera respecté. Tant que nous serons eh séance, je ne souffrirai dans cette salle ni chansons ni bouteilles; après là délibération, je ne dis pas. En attendant, ceux qui ont soif n'ont qu'à passer dans la pièce à côté, on leur servira ce qu'ils désirent; car je àuis aubergiste, et je n'ai pas l'habitude de refuser à boire à mes pratiques.

— Tant qu'elles ont de l'argent, grommela Picardet d'un air de mauvaise humeur.

— Toussaint Gilles a raison, s'écrièrent plusieurs voix à la fois, après la séance boira qui voudra, mais en ce moment délibérons.

— Le président a parfaitement exposé la chose, dit le greffier Yermot en s'emparant de la parole ; mais dans son indignation il ne s'est occupé que de l'honneur, et a oublié d'expliquer à quel point nous nous trouvons lésés dans nos intérêts. Et, en effet, ajouta l'orateur qui affectionnait particulièrement cette locution, l'arrivée de ce Châteaugiron n'aurait-elle pas dû être pour notre bourg en général, et pour quelques-uns d'entre nous en particulier, une occasion de bénéfices légitimes? Le vieux Bobilier a fait ruisseler une pluie d'or en cette circonstance ; en est-il tombé §ur nous une seule goutte? Voilà le président, par exemple, qui a d'excellents vins dans sa cave, lui en a-t-on acheté une bouteille ? Vous, citoyen Laverdun, dont fa boutique ^t aussi bien assortie qu'un magasin de Paris, a-t-dn pris chez vous le moindre pain de sucre ? Gautherot, vous a-t-on

demandé le plus petit gigot ? Picardet^ c'était une belle occasion de vous faire allumer votre forge^ puisc[u^il y avait des travaux de serrurerie à exécuter^ et cependant vbus attendez encore la commande. Je ne parle pas de moi, poursuivit Vermot avec Vaccent du désintéressement le plus stolque, mais enfin n'estril pas prouvé que dans tout ceci on nous a traites comme des gçns qu^on pouvait humilier et vexer impunément? Je dis, moi, qu'une pareille conduite crie vengeance !

— Sous ce point de vue, je conviens que vous avez raison, répondit le vice-président Laverdun, qui déjà n'avait pu s'empêcher de trouver que dans cette occasion de gala on avait mapqué aux égards dus à son épicerie ; il est sûr que n'avoir rien pris dans mon magasin, pas même une pauvre livre de chandelles, c'est me dire assez clairement qu'on me regarde comme un homme sans aucune espèce d'importance. Oui, cela exige une réparation. Tengeonsnous donc, j'en suis d'accord, mais comment ?

— Rien de plus simple ni de plus facile, dit le capitaine Toussaint Gilles avec l'air assuré d'un homme qui a mûri son plan; c'est demain dimanche; pendant la messe nous nous réunh*ons ici, car j'espère que parmi nous il n^ a pas un seul mange-bondieu.

Un ricanement unanime et qui sentait sa réunion d'esprits forts accueillit cette plaisanterie philosophique.

— Nous nous réunirons donc ici avec tous les bons patriotes que chacun de nous pourra amener, et quand les badauds sortirpnt de l'église, nous sortirons nous-mêmes de mon auberge en grande cérémonie, sous le prétexte d'aller attacher un drapeau à l'arbre de la liberté, car celui que nous y ayons placé en 1830 demande depuis longtefnps un remplaçant.

— - Voilà une fameuse idée, s'écria le taillandier Picardet en déchargeant sur la table un vigoureux coup de poing; et, sauf un meilleur avis, c'est moi qui l'exécuterai. Je

Le GKRTtLHOMME CAMPAGNARD. 2^1

grimpe comme un chat; ainsi je demande à être chargé d^attacher le nouveau drapeau.

Le président promena les yeux tout autoi^rdela table^ comme pour recueillir les suffrages.

— Citoyen Picardet, dit-il ensuite d^un ton solennel^ la société^ convaincue de ton patriotisme et charmée de trouver une occasion de le récompenser^ t'accorde par ma voix Thonneur que tu réclames; c'est toi demain qui feras flotte nos glorieuses couleurs au sommet de Tarbre de la liberté.

— J'ai Justement dans mon magasin l'étoffe nécessaire, dit le vice-président Laverdun, qui, selon l'usage des boutiquiers de petite ville, cumulait deux ou trois commerces et vendait du drap entre une pyramide de pains* de sucre et une gmrlande de jambons.

— Il faudra que le drapeau soit prêt demain à dix heures au plus tard, reprit le président.

— Il sera prêt dès le matin, répondit l'épicier, monépouse et ma fille dussentrcUes pî^sser la nuit à le coudre.

— C'est bien dit, s'écria Gautherot; nous irons demain attacher un drapeau à l'arbre de la liberté; mais cela nous vengera-t-il suffisamment?

— Voici ce qui vous vengera, dit Toussaint Gilles avec un sourire triomphant et terrible : pour fêter l'immortel symbole de notre révolution, nous allumerons un feu de joie, et ce feu de joie, ajouta le capitaine des pompiers en grossissant dramatiquement son organe, ce sera ce monument servile qu'on a eu l'audace d'élever ce matin sous nos yeux pour nous braver.

— L'arc de triomphe ? demandèrent plusieurs voix en même temps.

— Oui, ce qu'ils appellent l'arc de triomphe, reprit l'aubergiste d'un air de colère mêlé de dédain; il tombera demain ou j'y perdrai mon liom; oui, je mettrai moi-même le feu, moi-même, et malheur à qui essaierait de l'éteindre !

— Bien parlé, président. — A bas l'arc de triomphe ! —

Au feu ! — Au diable les arislocrates ! — A bas la calotte ! — Vive la liberté!

Ces chaleureuses exclamations^ qui se croisèrent pendant quelques secondes., annoncèrent que le patriotique et vigoureux projet du capitaine Toussaint Gilles réunissait tous les suffrages^ et la délibération se trouva close ainsi par un vote d'enthousiasme.

Après avoir réglé les détails de Texécution^ dont l'instant fut irrévocablement fixé au sortir de la messe^ le club vida quelques bouteilles^ car c'était l'épilogue obligé de toutes ses discussions; puis les différents membres se séparèrent après avoir échangé pour adieux ces deux mots prononcés d'une voix sombre et tragique :

— A demain 1 ! I

xxn

LES PRÉSENTS D'ARTAXERGE*

Le lendemain matin^ avant qu'eût sonné l'heure de la grand'messe^ Georges Froidevaux^ vêtu de la blouse et du pantalon de coutil qui avaient excité à un si haut point l'indignation du vieux juge de paix^ était assis solitabenjent dans la chambre à deux lits dont il était resté Tunique habitant^ depuis l'installation du vicomte de Langerac au château.

Devant la cheminée^ quoique le feu allumé la veille se fût éteint de lui-même au bout de quelques heures, on ape^ cevait^ étendus sur des chaises^ les vêtements auxquels la rivière avait accordé une hospitalité si perfide; ils étaient séchés depuis longten^s^ mais leur propriétaire n'avait pas encore eu le courage d'en examiner les détériorations et d'aviser aux moyens d'y porter remède. Morne et pensif,

LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 393

3 se contentait de jeter de temps en temps sur ce costume tout neuf, mais si lamentablement défloré; le regard que pourrait adresser à ses ailes éparses sur la poussière un papillon redevenu, chenille par le fmt de quelque méchant écolier.

La table ou avait déjeuné le vicomte de Langerac se trouvait encombrée des débris de ce pantagruélique festin, ce qui semblait annoncer qu'à Thôtel du Cheval-Patriote le service n'était pas complètement exempt du champêtre abandon et de la philosophique insouciance qui distinguent la plupart des auberges de village. Sur l'autre table, également placée dans l'embrasure d'une des fenêtres, on voyait aussi les restes du beaucoup plus modeste repas, qu'en dépit de son chagrin, l'amoureux avocat s'était vu forcé de commander la veille au soir pour obéir aux exigences impérieuses d*un jeune et robuste appétit encore aiguisé par une chasse de plusieurs heures.

Au milieu de la chambre, Pyrame accroupi, la queue allongée sur le plancher et le museau posé entre ses pattes de devant, couvait son maître d'un regard aussi intelligent qu'aflectueux, et semblait se conformer à sa triste pensée, comme autrefois les coursiers d'Hippolyte.

— Espérances déçues, projets insensés, luttes sans trêve ni résultat , voilà ma vie ! se disait Froidevaux en recommençant pour la vingtième fois cet amer monologue du découragement que tant d'hommes, avant d'avoir atteint leur trentième année, ont acquis le droit de réciter; — si j'avais suivi ma vocation et que j'eusse embrassé Tétat de mon père, j'aurais fait mon chemin, j'en suis sûr, car c'est du sang de soldat qui coule dans mes veines. Je serais allé en Afrique, et si le climat et le fer des Arabes m'avaient épargné, j'en serais revenu avec un grade supérieur. Mais comment résister aux vœux de ma mère, au moment même où la mort de son mari la laissait sans autre soutien que moi t Pour lui obéir, j'ai donc fait mon droit; cela mène à tout;

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dit-on. Pauvre mère ! Elle avait entendu répéter si souvent cette absurdité qu'elle y croyait sincèrement. Dans son iUasion^ qu'heureusement elle a emportée dans la tombe^ elle faismt pour moi les rêves les plus éblouissants. Déjà elle me voyait conseiller à la cour royale de Dijon ^ procureur général^ premier président; que sais-je? garde des sceaux, ffeut-^tre! car sur le chemin des châteaux en Espagne on ne fait guère halte avant d'être arrivé à la dernière borne. Où a-t-elle abouti, cette route trompeuse? à ce puits^perdu qui se nomme Châteaugiron, et dont le sable ignoré absorbe irréparablement chaque jour toutes les facultés de mon esprit.

Le jeune avocat pencha la tête sur s» poitrine et demeura quelques instants dans une morne immobilité.

— Sans protection et sans aitais, j'ai lutté cependant, reprit-il en poursuivai^t son triste soliloque; je puis me rendre cette justice, qu'abandonné de tous, du moins ne me suisje pas abandonné moi-même ; mais comment soulever le double fardeau de l'obscurité et de la misère, quand partout je sentais le sol s'effondrer sôus mon levier? Où trouver ce point d'appui que demandait Archimède pour remuer le monde? Si les dépenses de mon cours de droit n'avaient pas épuisé mes minimes ressources, s'il m'était resté de quoi meubler un appartement et acheter une bibliothèque, j'aurais pu m'établir à Dijon, y suivre le barreau, et peutêtre aurais-je fini par percer, comme ont fait tant d'autres à qui je ne reconnais d'autre supériorité que celle du succès: à la vérité, dans.la vie, le succès, c'est tout. Hais le moyen de donner des consultations dans un grenier ? Je me suis donc vu forcé dereyenir à mon premier gîte, pour y mourir comn^e un lièvre épuisé par des efforts inutiles. Il est vrai qu'en attendant le dénoûinent, ma longue agonie n'est pas sans quelque gloire. Jç suis évidemment le premier avocat du canton, la fleur du barreau de là justice de paix, le Démosthène du tribunal dont M* Bobilier est le Hinosl Mes

clients campagnards me paient fort mah sans doute^ quand par hasard ils me paient; mais en revanche ils ne Jurait que par moi et chantent partout mes louanges. A trois lieues à la ronde, j'exerce sm* l'univers une certaine influence ; et si seulement je payais le cens électoral , il ne tiendrait q}i\ moi de devenir un homme politique. Enfin, gloire dernière et triomphe suprême, en dépit des cris féroces dont elle m^a salué hier au passage, mademoiselle Ursule Chavelet, je crois, ne dédaignerait peut-être pas de devenir madame Froidevaux.

A cette dernière idée, Georges partit d'un éclat de rire si plein d'amertume et d'ironie, que Pyrame se leva aussitôt avec une sorte d'inquiétude, et vint poser son museau sur les genoux de son maître, comme pour lui demander le sujet de cette hilarité de mauvais aloi.

— Mais c'était trop peu des souffrances de Tamour-propre et des épreuves de la pauvreté, continua le jeune avocat en accordant au fidèle épagneul une caresse machinale; il a fallu qu'une passion insensée vînt encore se mettre de ma partie, comme si je n'avais pas été assez malheureux déjà ! Moi, petit avocat de village, sans réputation et saps fortune, toiTiber amoureux de cette coquette qui a dès à présent 15,000 livres de rentes du chef de sa mère, sans compter ce que lui lais^ra M. Grandperrin I Quelle audace ! quelle démence! mais aussi quelle punition!! L'aventure d'hier m'a-t-elle assez couvert de ridicule ! Si du moins je m'étais Doyé ! peut-être ne m'aurait-elle pas refusé une larme ; mais me laisser choir dans l'eau comme un homme ivre, y barboter sous ses yeux avec autant de grâce qu'un canard, et

m'en tirer enfin lâchement au lieu de m'attacher au fond

des deux mains, comme j'aurais certes fait si je n'eusse pas eu complètement perdu la tête ! Voilà le cauchemar qui me poursuivra jusqu'à mon dernier jour ! Quand j'y arrête ma pensée, la rougeur de la honte me monte au visage, et il me prend des envies de me jeter par la fenêtre*

396 (EUYBES DE CH. DE BERNAHD,

Froidevaux se leva^ et fit plusieurs tours dans la chambre à pas précipités.

— Voilà donc mavie^ reprit-il en se rasseyant tristement: à droite la misère^ à gauche la folie ; partout lliumiliation^ le découragement^ le ridicule^ la honte ! En vain je réclame ma place au soleil^ c'est à l'ombre^ une ombre humide et froide^ qu'est vouée ma destinée. De quelque côté que je me tourne^ une implacable fatuité m'emprisonne. Lorsque j'étends les bras pour embrasser mon songe^ ce songe m'échappe et s'envole avec un rire moqueur ; si j'essaie de marcher^ un mur d'airain m'arrête dès le premier pas; veux-je m'asseoir^ toutes les places sont prises. Déplorable existence^ dans laquelle pourrait s'abrutir un cœur vulgaire^ mais qui pour une âme énergiquement trempée n'a qu'un dénoûment probable^ le suicide. Car que fais-je au monde? à qui suis-je utile? qui songe à me demander un service? quel besoin a-t-on de moi? A quoi sert enfin^ dans ce monde maudit^ ce zéro^ cet atome^ ce grain de poussière qui se nomme Georges Froidevaux?

En ce moment le vigilant Pyrame gronda sourdement, et presque au même instant on frappa à la porte.

Persuadé que c'était encore quelqu'un des amis indiscrets dont il avait été importuné la veille^ l'amoureux désespéré ouvrit avec une brusquerie voisine de l'emportement; mais le courroux qu'exprimait d'avance sa physionomie se changea en une froide réserve à la vue d'un visage qu'il n'avait jamais aperçu auparavant.

— Mon voisin, dit d'un air dégagé l'inconnu qui n'était autre que H. de Boisjoly, j'ai appris l'accident qui vous est arrivé' hier, et quoique je n'aie pas encore eu le plaisir de faire votre connaissance, j'ai cru pouvoir venir sans indiscrétion m'informer de l'état où vous vous trouvez maintenant. *

— Vou» avez trop de bonté, monsieur, répondit Froidevaux d'un ton sec; mais votre visite est sans doute le ré*

sultât d^une méprise^ car je n'ai pas^ que je sache^ Vl^onr neur d'être votre voisin.

— Si fait, ma foi, puisqu'en ce moment même je juche dans le poulailler numéro 1, précisément en face du vôtre. Nous ne sommes séparés que par le corridor; je vois, du reste, ajouta le conseiller de préfecture en poursuivant la plaisanterie, que tous les perchoirs de notre digne hôte se ressemblent, et que partout règne la même somptuosité. ^

H. de Boisjoly, qui s'égayait ainsi aux dépens du mobili^de Tauberge, n'avait pas manifesté le moindre étonnement à la vue de la blouse à peu près hors de service qui servait de robe de chambre au Démosthène de Châteaugiron.

— C'est donc à M. de Boisjoly que j'ai l'honneur de parler? dit l'avocat en l'examinant avec une attention qui ressemblait àxde la défiance. .

— A lui-même, monsieur, répondit le conseiller toujours souriant. Hier j'espérais avoir le plaisir de dîner avec vous à la forge, mais votre accident n'a pas permis que vous fussiez des nôtres ; croyez-le bien , parmi les convives je ne suis pas celui qui a le moins déploré ce contre-temps.

En parlant ainsi, M. de Boisjoly s'était insinué plutôt qu'il n'était entré dans la chambre, en dépit de la protestation muette que semblaient lui adresser le maintien guindé et la physionomie glaciale du jeune avocat.

— Monsieur, reprjt-il alors en $'asseyant sans y être invité, malgré la réputation de diplomatie qu'on cherche àme faire, et qui peut-être est venue jusqu'à vous, je suis un homme tout rond, et, en affaires, je prends le moins possible le chemin de traverse. Je vais vous le prouver sur-le-champ. Vous avez peut-être déjà deviné que ma visite n'a pas pour but unique de m'informer de la santé d'un homme fort intéressant à coup sûr, mais que je n'ai jamais eu l'occasion de voir jusqu'à ce jour î

i^roidevaux referma la porte, fit signe à Pyrame de s'aller

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