‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 17 sur 39 · CONIURATION VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

CONIURATION VILLAGEOISE

La grand'messe était commencée.

Au moment où le dernier coup achevait de sonner, les fidèles rassemblés devant Téglise avaient vu sorth* du château un groupe sur cpf. s'était portée aussitôt l'attention générale.

En tête, marchait la marquise de Châteaugiron; comme la veille, elle donnait le bras à H. Bobilier, qui eût pam

rajeuni de quarante ans^ si le radieux épanouissement^ie la physionomie avait le privilège d'effacer les rides.

Derrière ce couple disparate s'avançait^ en s'appuyant languissamment sur son gendre^ la douairière de Bonvalot^ parée de si 'éclatants atours qu'il y avait dans cette toilette multicolore de quoi faire mourir de jalousie les bourgeoises de Châteaugiron les mieux endimanchées.

La marche était fermée par deux laquais en livrée po^ tant des coussins de velours.

Après avoir traversé la place en recueillant sur l^ur passage les marques non équivoques d'une curiosité respectueuse y contre laquelle pourtant protestaient çà et là quelques visages hostiles et plus d'un chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles^ les maîtres du château^ toujours aocompagnés de leur escorte^ entrèrent sous le porche et de là dans l'église. .

A part quelques retardataires qui pressaient le pas^ afin d'arriver à la messe en temps utiles la place se trouva bientôt déserte.

La porte de l'auberge du Cheval-Patriote et les 'volets des fenêtres du rez-de-chaussée étaient exactement fermés, Qar un arrêté de la police municipale interdisait l'ouverture des cabarets pendant la durée des offices; mais^ selon l'usage^ cette soumission aux ordonnances était plus apparente que réelle. Au lieu de s'adresser à l'entrée ordinaire^ les pratiques de Toussaint Gilles^ plus altérées du jus de la treille que de la parole divine^ passaient en ces occasionpar une cour où se trouvait l'écurie, et de là s'introduis saient, au moyen d'une porte de derrière, dans le sanctuaire bachique, dont l'extérieur, grâce à cette précaution, ne cessait pas d'offrir aux yeux des passants la clôture la plus édifiante.

Ce jour-là, dès que le dernier coup delà messe eut fini de tinter, Toussaint Gilïes, contrairement à ses habitudes, refusa d'accorder une plus longue hospitalité à une demi-

Lis GENTiLHOMMË CAMPAGNARD. 3^^

douzaine de buveurs attablés dans la salle à manger^ et qui ne se résignèrent à quitter la place qu-'après une assez longue résistance.

— Je n'ai pas envie d'être mis à Famende à cause de vous, dit Taubergiste aux plus récalcitrants; le garde champêtre m'a déjà menacé d'un procés-verbal, et ces deux scélérats de Bobilier et|d'Amoudru ne demanderaient pas mieux que de me prendre en contravention. Ainsi donc, faites-moi Tamitié de vous en aller; mais si vous voulez revenir après la messe, je m'engage à vous servir d'un vin comme vous n'en avez jamais bu de pareil ; c^est moi qui régalerai.

Cette promesse, accompagnée d'un clignement d'œil mystérieux , ramena la gaieté sur le viBage des consommateurs, qui se décidèrent enfin à se retirer momentanément et jurèrent tous d'être exacts au rendez-vous.

Dès-qu'ils furent sortis, l'aubergiste poussa le verrou afin que personne ne pût pénétrer de ce côté à son insu ; puis, traversant de nouveau la salle à manger , il entra dans la chambre voisine dont la porte était restée soigneusement fermée jusqu'alors.

De chaque côté de la table, autour de laquelle avait siégé la veille le club démocratique de Châteaugiron, deux membres de cette société respectable, les plus altérés, sinon les plus illustres, étaient assis, une bouteille entre eux deux en gttise de trait d'union : c'étaient le boucher Gautherot et le taillandier Plcardet.

Dans un coin de la chambre se dressait, appuyé contre la muraille, un énorme drapeau tricolore confectionné pendant la nuit par les soins de l'épicier vice-président , et apporté dès le point du jour, dans le plus grand secret^ au lieu dé« signé pour Je rendez-vous des conj urés.

— tûut le monde est parti, dit Toussaint Gilles à ses amis politiques, et maintenait personne n'entrera plus sans le mot d'ordre.

Au même instant on entendit frapper à la porte qui ou*

)26 OBinUËS DB OU. DE B8RIIABD.

vrait sur la cour plusieurs coups séparés par des intervalles dont l'irrégularité semblait calculée.

— Qui vive? demanda le président du club à travers le trou de la serrure.

• — Évandre et Scœvolà ! répondit par le même canal une voix emphatique.

— C'est le greffier, dit Picardet à Gautherot, tandis que Taubergiste allait ouvrir la porte.

— Le greffier est un savant, je n'en disconviens pas, répondit le boucher avec un sourire ironique ; mais c'est égal, il faut convenu* qu'il nous a donné hier sou* un drôle de mot d'ordre.

— Qu'a-i-il de si drôle? demanda le taillandier.

— Comment ! tu n'as donc pas entendu ce qu'il vient de dh*e?

— Je l'ai biep entendu , mais j'avoue (j[ue je ne l'ai pas parfaitement compris, répliqua naïvement Picardet.

— Il a dit : Éventrez ces veaux-là.

Telle était en effet l'étrange variante qu'avait subie le mot d'ordre du greffier en passant par l'intelligence du boucher, plus familier avec les animaux du jour qu'avec les grands hommes d'autrefois.

— Je conviens que le mot d'ordre est drôle, dit le taillandier en se versant à boire, comme s'il eût éprouvé lé besoin d'arroser cette drôlerie pour en faciliter la digestion.

— Et moi, je soutiens qu'il n'a pas le sens commun, reprit Gautherot d'un ton péremptoire; car on n'éventre pas les veaux, on les assomme.

En pareille matière, l'autorité du boucher était trop irrécusable pour que Picardet osât se permettre la moindre objection; aussi se contentà*t-il de vider son verre d'un trait.

Pendant ce rapide dialogue, Toussaint Gilles avait ouvert la porte en évitant de faire du bruit, et le greffier Vermot était entré dans le cénacle républicain d'un pas non moins discret.

IB GENTILHOMME CAMPAGNARD. 32t

— Citoyens , dit-il avec une gravité tragique dès que la porte fut refennée , ce n'est pas le moment de boire : Taristocratie ne boit pas ^ elle ne s'endort pas non plus; en ce momeut même ri se trame un complot contre nous.

— Un complot? dit Taubergiste en interrogeant le greffiei' du regard.

■— Un complot? répétèrent conune un écho Gautherot et Picardet.

— Écoutez, reprit Vermot, d'un air important et mystérieu:;!: : tout à Theure j'étais à ma justice de paix, assis à mon bureau et occupé à rédiger une consultation pour ce pauvre père Cocquard à qui Bobilier a coupé hier la parole d'une manière si indigne, afin d'aller recevoir plus vite son marquis et sa marquise. Vous savez que ma justice de paix n'est séparée de la mairie que par Jin corridor; je prête Toreille, et je reconnais bientôt la voix d'Amoudru père et celle de Rabusson, le garde de Vaudrey.

— Un gaillard presque aussi solide que son maître, interrompit le boucher Gautherot avec un accent d'admiration mêlée d'envie ; je suis sûr qu'il assommerait un bœuf d'un coup de poing, car, pour le dire en passant, on n'éventre pas plus les bœufs que les veaux; on les assomme.

— Rabusson n'est pas plus méchant qu'un autre, dit l'aubergiste en souriant dédaigneusement, et je connais quelqu'un qui lui prêtera le collet tant qu'il voudra.

— Et moi j'en connais un autre, ajouta le taillandier, qui ferma par manière de défi ses grosses mains noires et calleuses.

— Laissez-moi donc finir mon narré, reprit Vermot d'un ton d'humeur.

* — C'est juste, dit le président; vous avez la parole.

— Ayant donc reconnu la voix d'Amoudru et celle de Rabusson qui entraient -à la mairie, je me lève à pas de loup, je vais dans le corridor, et je colle mon oreille contre laporte^ qu'ils avaient par bonheur laissée entr'ouverte.

ZtÈ (KUTRBS DB CH. DB BBRNAftD.

A travers la fente^ je les voyais tous Jes deux. Et d'abord remarquez ceci : Rabusson a coupé ses moustaches^ et au lieu de sa veste de garde-chasse^ il a une redingote noire, un chapeau^ enfin une tenue bourgeoise. Tespère que c'est assez significatif.

• — Significatif^ en quoi? demanda le boucher; voflà Picardet et moi^ par exemple^ qui avons les manches retroussées pendant toute la semaine ; eh bien ! le dimanche, nous possédons notre tenue boui*geoise tout comme le premier marquis venu. Pourquoi Rabusson n'aurait-il pas le droit d'en faire autant ?

— Passe pour la redingote^ quoique ce soit déjà fort louche^ répondit le greffier; mais les moustaches coupées, comment me les expliquerez-vous ?

— Quand on a des moustaches aussi maigres que l'étaient celles de ce grand échalas de Rabusson^ il me semble que ce qu'on a de mieux à faire, c'est de les couper, observa Toussaint Gilles en caressant orgueilleusement la fourrure épaisse dont était décorée sa lèvre supérieure.

— Et moi je vous dis, répliqua Vermot avec chaleur, qu'il y a là-dessous une manœuvre ténél^reuse. En changeant de costume et en coupant ses moustaches^ Rabusson évidemment a voulu se déguiser et se rendre méconnaissable, afin d'accomplir plus sûrement les ordres de son digne maître.

— Se. déguiser en plein midi I fit Gautherot en haussant les épaules.

— Vous en penserez ce que vous voudrez ; pour moi, mon opinion est bien arrêtée.

-7 Mais enfin, dit Toussaint Gilles, que manigançaient-ils ensemble, ces deux chiens d'aristocrates?

— Rabusson a d'abord remis au maire une lettre que celui-ci a lue en se grattant l'oreille d'un air embarrassé, selon son habitude. Ensuite Amoudru a dit : — Où sont les papiers dont parle M. le baron? — Ce plat valet de

U GENTaHOMME CAMPAGNARD. 839

maire a dit : H. le baron ! — Âlor&f Habusson a tiré de sa poche un gros paquet cacheté qu'Âmoudru a ouvert.

— Voyez-vous ça ! dit le taillandier en se versant à la dérobée un verre de vin. •

— Après avoir lu deux ou trois des papiers contenus dans le paquet^ Âmoudru ^ qui semblait un peu ébahi^ a recommencé à se gratter Toreille^ à pousser des soupbs^ à regarder àanstous les coins^ comme il fait toujours quand illuifaut prendre un parti; et comme Rabusson semblait s'impatienter, il a fini par lui dire : — Ce qu'on me demande là m'embarrasse beaucoup, car je vais déplaire à bien du monde, et j'ai déjà assez d'ennemis; mais puisque M. le baron y tient absolument , je ferai ce qu'il exige. — Aujourd'hui? a dit Rabusson. — Aujourd'hui! a répondu le maire d'un air aussi lamentable que s'il eût appris la mort de tous les siens.

— Que fera-Wl aujourd'hui? demandèrent à la fois Toussaint Gilles ei Gautherot.

— C'est là que commence le ténébreux mystère, répondit le greffier en redoublant de gravité; Rabusson ayant fait un mouvement pour sortir, je n'ai eu que le temps de me, retirer bien vite, et je n'ai pu en entendre davantage; mais pour peu qu'on ait d'intelligence, il est facile de deviner qu'il se trame quelque chose contre nous.

— Pourquoi contre nous plutôt que contre d'autres? dit le boucher Gautherot, qui, comme tous les orateurs malheureux, avait lin goût prononcé pour la contradiction.

— Amoudru n'a-t-il pas dit que ce qu'on lui demandait déplairait à ses ennemis? Or, quels sont ses ennemis dans la commune, si ce n'est nous? Si donc ce qu'on lui demande et ce qu'il a promis de faire aujourd'hui doit nous déplaire, c'est que probablement cela nous portera un préjudice quelconque. .

— Cela me paraît certain, dit Picardet, qui, voyant que

830 (BinrRBS DE CH. DIS BERNARD.

personne ne le regardait^ vida dans son verre le reste du contenu de la bouteille.

— D'ailleurs^ citoyens, poursuivit le greffier en gesticulant comme un avocat à la barre^ vous remarquerez que Finstigateur de la trame ourdie -contre nous est Yaudrey : n'est-ce pas en dire assez ? Car que peut-on attendre de boa de cet enragé carliste ? Un homme qui en toute occasioa ne cherche qu'à nous vexer^ nouç autres bourgeois de Chàteaugiron! Hier encore^ à l'audience^ il fallait entendre comme il nous arrangeait; j'en frémissais d'indignation sur ma chaise^ et Bobilier lui-même^ malgré son infâme aristocratie ^ avait peine à se contenir. Un homme qui^ à son retour^ après la révolution de Juillet^ a eu l'insolence de placer deux canons sur sa terrasse^ et de dire hautement que si nous nous avisions de remuer^ il bombarderaitnotre Châteaugiron et en ferait une poêle à frire où nous rôtirions comme des châtaignes^ et^cela parce que quelques bons patriotes, parmi lesquels je me fais gloire de me ranger, et dont était aussi le citoyen président, avaient manifesté l'intention d'aller planter un arbre de la liberté devant la maison de ce lâche incendiaire ! un homme enfin, qui hier encore, pour assouvir la plus odieuse vengeance, a jeté à l'eau, avec préméditation et guet-apens, un citoyen qui sans doute n'est pas à la hauteur des principes autant que nous le désirerions, mais enfin un citoyen honorable...

— Paix ! interrompit Toussaint Gilles en appuyant brusquement sa n^ain sur la bouche du véhément orateur.

Les quatre clubistes prêtèrent l'oreille.

Au bout d'un instant, plusieurs coups frappés avec une sorte d'impatience retentirent pour la seconde fois contre la porte.

— Qui vive 1 demanda le président en appliquant de nouveau ses moustaches contre la serrure.

— Vendre assez, voilà qui est bien ! répondit une voix essoufBée,

— Ce n*est pas là tout à fait le mot d'ordre, dît Toussaint Gilles; mais je reconnais le fr^e et ami : c'est Laverdun.

L'aubergiste ouvrit la porte sans plus ample informé, et rëpicier se précipita dans la chambre, suaftt, haletant et trépignant.

— Citoyen vice-président, lui dit le greffier Vermot avec un accent de sévérité, vous avez oublié le mot d'ordre.

— C'est-à-dire, répondit Laverdun en se laissant tomber sur une chaise, que, pour le rendre intelligible, j'y ai ajouté trois mots; car, je vous le demande, qu'est-ce que signifie : Vendre assez, voilà ?

, — Le mot d'ordre est Évandre et Scœvola, dit le greffier, qui eut soin d'articuler nettement chaque syllabe.

— Évenlrez ces veaux-là ! dit le boucher en ricanant j je suis de l'avis du citoyen Laverdun, c'est là un drôle de mot d'ordre.

— Il n'est drôle que dans votre bouche, s'écria le greffier, dont les petits yeux verdâtres s'allumèrent soudain.

— Silence, citoyen Vermot ! dit impérieusement Toussaint Gilles, la parole est au citoyen vice-président, qui, si j'en crois l'émotion peinte sur son visage, a une communication importante à nous faire.

— Importante en effet, répondit l'épicier, en essuyant de, la paume de sa main la sueur qui ruisselait de son front.

— Parlez, vous avez la parole, reprit d'un air digne le président du olnb.

— Savez-vous d'où je viens ?

— A moins d'être sorcier, comment pourrions-nous le savoir ? répondit le greffier d'un ton sec.

— Je viens de la messe, reprit l'épicier.

-^ Pas possible ! s'écria Toussaint Gilles avec une dédaigneuse incrédulité.

— C'est tellement possible que cela est. '

— Vous, un homme éclairé ! venit de la messe ! Ah çà, vous avez donc enviede vous faire jésuite ou capucin 1

— Pas plus run que Tautre ; mais je prévoyais qu'il se passerait aujourd'hui à l'église des choses honteuses^ et j'ai été bien aise de les voir de mes propres yeux.

— Que s'est-il donc passé ? demanda Gautherot.

— Des indignités ! des infamies ! répondit l'épicier en continuant de se bouchonner le visage avec son mouchoir de poche; d'abord^ figurez-vous qu'on n'a sonné }e dernier coup que quand on a su que madame de Châteaugiron était prête; en sorte que tontes nos bourgeoises^ mon épouse et mes filles entre autres^ ont dû se morfondre sur leur banc^ en attendant qu'il plût à madame la marquise de venir à la messe.

— De la part du curé Dommartin aucune servilité ne m*ëtonne, dit le greffier d'un ton aigre.

— Vous n'y êtes pas encore. Quand M. et madame de Châteaugiron se sont enfin décidés à arriver, savez-vous ce qu'a fait le curé ?

-^ Qu'a-t-il fait ? dit Toussaint Gillej:

— Il est allé les recevoir^ en étole et en surplis^ à la porte ^de l'église^ et après leur avoir adressé un vil compliment^ il leur a offert l'eau bénite.

— L'eau bénite ! s'écria l'aubergiste démocrate d'union de courroux.

— J'aurais mieux aimé un verre de vin, dit à demi-voix i le taillandier. I

— Le retour à l'ancien régime ! dit à son tour le gi'cffier en riant sardoniquement; vous verrez quela prochaine fojs il les encensera.

— Ce n'est pas tout, continua le vice-président, vous savez, ou vous ne savez pas, que pendant l'ancienne révolution ce qu'on appelait le banc seigneurial avait été brûlé...

— C'est mon père qui y a mis le feu de ses propres mains, interrompit Toussaint Gilles avec un accent d'orgueil.

— Votre père y a mis le feu, c'est vrai, mais c'est le mien qui a doniné le premier coup de hache, reprit l'épicier

du ton d'un homme peu disposé à laisser amoindrir les titres de gloire de sa famille; le banc avait donc été détruit^ et personne jusqu'à présent n'avait songé à le rétablir. Qu'a fait le curé?

— Il a rétabli le banc? dit Vermot.

— Pas encoi^e^ mais en- attendant il a fait placer trois fauteuils devant le chœur^ tout contre la table de la communion.

— Trois fauteuils?

—•Un pour le marquis^ un autre pour la marquise^ et le troisième pour cette vieille poupée qu'ils appellent la douairière?.

— C*est ua attentat contre l'égalité qui doit régner à l'église comme aiUeûrs^ observa le greffier d'un ton silencieux.

— Un attentat d'autant plus odieux^ que mon banc^ qui se trouve le premier^ puisqu'il touche à la chapelle de la Vierge^ est maintenant masqué par ces trois fauteuils; en sorte que pendant toute la messe nous avons été^ mon épouse^ mes filles et moi^ positivement empestés par les abominables odeurs que porte sur elle la douairière ; tellement empestes^ que mon épouse^ qui est fort délicate^ a manqué de se trouver mal.

— Ces aristocrates^ hommes et femmes^ dit Gautherot avec un accent improbateur^ ont comme ça une foule d'inventions pour vexer les citoyens.

— Je me suis contenu, poursuivit Laverdun ; mais mon épouse, qui n'est pas très-patiente, n'a pu s'en{pécher de dh-e assez haut pour que la vieille poupée pût l'entendre : Dimanche prochain j'apporterai à la messe ui) sac de cannelle et de clous de girofle*, ça paralysera peut-être cette infection.

— Bien tapé, s'écria le taillandier; savez-vous, citoyen, que votre épouse a de l'esprit ?

— Infiniment. Mais voici le comble de la vexation :

834 dSUVRBS DB GH. DB BBRNARD.

quand on a passé le pain bénit^ nattirellement on commence parmonbanc^ puisqu'il est le premier. Eh bien* aujourd'hui^ qu'a-t-on fait ? ce coquin de Gigonoet^ le vfl espion du curé^ est sorti de la sacristie en portant la corbeille; mais au lieu de me l'apporter d'abord^ comme de ooutume^ il s'est approché du marquis avec toutes sortes de révérences plus ridicules les unes que les autres^ et a tiré de dessous la seniette une assiette de porcelaine dorée où se trouvaient trois chanteaux énormes.

— Et il les a offerts à ces aristocrates? s'écria Toussaint Gilles d'un air outré.

— Oui. ce lâche bedeau les a offerts! Et ces insolaots aristocrates les ont pris ! poursuhit l'épicier avec un sourire amer; alors Jt; l'avoue J'ai senti mon sang bouillir dans mes veines!...

— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en firappant la table du poing. ^

— Qu'on porte un chanteau à celui qui doit rendre le pain bénit le dimanche suivant^ c'est l'usage^ dit le greffier "Vermot ; mais en offrir un... que dis-je? en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur soidisant noblesse^ c'est un scandale intolérable^ et je conçois la juste indignation du citoyen vice-président. Hais qu'est-' ce que je me tue à répéter tous les jourè î Les abus et les , privilèges renaissent de tous côtés; nous retournons direo- J tement à l'ancien régime: aji ! si l'on n'y met ordre^ nous serons bientôt en pleine contre-révolution.

— On y mettra ordre, à Châteaugiron du moins^ dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.

— J'ai donc senti mon sang bouillir dans mes veines, répéta l'épicier en reprenant sa narration au point où il l'avait laissée; alors je n'ai plus jugé à propos de me contenir, car la coupe débordait ; je me, suis donc levé après 1 avoir prévenu mon épouse de ce que j'allais faire, j'ai ouvert ^ mon banc, et je suis sorti de l'église de l'air le plus fier.

jM gehtilhohmb campagnard. 83&

eomme fait toujours oe vieux oarlisfte de Yaudrey quand on commence à chanter le Domine salvum foc Regem, .

— Vous avez parfaHement bien agi, citoyen vice^président, dit Vermot, c'est par le mépris qu'il faut répondre à de pareilles vexations.

— Par le mépris, mais aussi par la vengeance, s'écria Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a dooûée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous l'aurons aujourd'hui même, dans quel- Iqnes instants. Toutes mes mesures sont prises ; les citoyens Ififf lesquels nous pouvons compter le plus seront ici à neure convenue; nous serons pour commencer quarante 10 moins; et une fois le noyau formé...

. Plusieurs coups discrèlement frappés à la porte interlompirent l'aubergiste, qui alla de nouveau faire une re* lomiaissance militaire par le trou de la serrure.

Cette fois, au lieu du mot d'ordre plus ou moins défi-^ guré, ui)e voix qu'où cherchait évidemment à adoucir, lépondit : ->- Ami.

Toussaint Gilles recula précipitamment de deux pas, d'un leste imposa silence à ses compagnons, et, se penchant

^eux, il leur dit tout bas :

I — C'est Amoudru.

Les conjurés sont braves d'ordinaire; mais beaucoup quand ils surprennent leurs ennemis que lorsqu'ils it surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas, le trot d'une is suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique . débonnaireté du premier magistrat de Chfttèaugiron fût pomuie de tout le monde, son nom causa une panique soufhiàe aux clubistes du ChevoL-Patriote, car, qu'elle se pré-

tite sous le pacifique aspect d'un mwe de village ou sous mde apparence d'une escouade de gardes municipaux, k loi émeut toujours désagréablement les gens disposés à ^enfreindre.

' — Ouvrez donc, Toussaint Gilles, reprit le maire après

3S6 (BUTRBS BB CH. DB BBlUfARD.

un instant de silence, c'est moi^ Amoudra ; j'ai' quelque chose d'intéressant à vous dire.

— Il m'a entendu^ et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir^ dit l'aubergiste à voix basse ; passez tous dans la^salk à manger^ et surtout ne faites pas de bruit.

Les conjurés se levèrent avec empressement, et se dirigé- ' rent vers la chambre voisine, en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.

— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en i baissant encore la voix.

Picardet, qui se trouvait le dernier, revint sur ses pas, | prit l'étendard sacré, et joignit aussitôit ses compagnoDS. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.

Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre; I était assez pftle et visiblement ému.

IB SABHE D'HONREDB.

En entrant dans la salle des séances du terrible dub ré» publicain,le débonnaire Amoudru promena d'abord autoof de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un liènv fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.

— Il me semblait que* vous n'étiez pas seul ? dit-il à l'an* bergiste avec un accent de défiance.

— Je causais avec* des personnes qui logent chez moL répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennen de remonter dans leurs chambres, et si vous avez qudqos chose à me dire en particulier, vous pouvez parler.

— Je ne vous dérange pas?

LE GENTaHOMMB CAMPAGNARD. tST

^ Vous ne me dérangez pas^ mais vous m'étonnez,

— Je vous étonne, Toussaint Gilles ?

' — Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre Thonnéte administrateur. Après Tinfamie d'hier, f avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.

~ C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir )ine explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.

— Une explication! Si, conune moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez chercher votre sabre ; je fermerai la porte de ma eour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.

— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces bêtises-là?

— Des amis! nous ne le sommes plus, entendez-vous çaî

— Je ne; l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous cahner, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.

— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubergiste avec un accent sardonique.

— Voilà comme: vous les exécutez, mes arrêtés! répondit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs.

puisque c'est moi qui suis le maire^ j^aî bien le droit de casser^ si bon me semble^ mes ordonnances.

— Cassez-les toutes, ça n'en ira que mieux dans la commune;, mais, en attendant, sachez que dans ma cave il n'y a pas un seul verre de viïi pour vous.

— Eh bien! comme il voua plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable, car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.

— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelqae chose à me dire, expliquez-vous tout de suite.

— Toussaint Gilles, teprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie^ vous>devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cherché à vous faire de la peine ; et cependant si j'avais été nn homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures ; eh bien ! dans le vôtre on boit et on joue aux caftes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois même jusqu'à minuit.

— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.

— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.

— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuserchez moi comme partout ailleurs.

— En attendant, vous étiez en contravention; mais j'ai fermé les ^eux, comme toujours, parce que je serais déjsolé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais faire procéder à une visite rigoureuse de votre cave, on y trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en roujge que

de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais te droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; Taije jamais fait?

— Ne parlez pas si haut, dit Taubergiste avec un accent d'anxiété; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement , retirés dans la salle voisine , pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé. contre lui.

— Que craignez-vous ?

— Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces infimes mensonges...

— Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres ?

— C'est égftl, de pareilles calomnies offensent même les mormlles.

— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine ; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.

— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un service votre mdigne connivence avec ce gueux de Bo-' bilier? '

— Permettez, il ne s'agit pas de cela !

— De quoi s'agit-il alors?

— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au château, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.

— Parlez donc plus bas ! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.

— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parler ; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, davantage peut-être, savez -vous qu'il y a , un joli bénéfice à réaliser? d'autant phis que H. le marquis est fort généreux, et qu'il ne regardera pas au prix.

— Tai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mftcon qui feraient joliment Taffaire^ répondit Toussaint Gilles^ chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par Tintérét mercantile.

— Goûtons-le tout de suite, reprit le maire en s'empressant de mettre à profit l'impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de Taubergiste; je vous dirai franchement s^il peut convenir.

A la campagne on ne discute et à plu3 forte raison Ton ne se réconcilie guère sans boire.

L'aubergiste, attaqué par son faible, était devenu rêveur.

— Six muids, finit-il par dire, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme cpii dirait...

Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Vermot en tête, se précipitèrent dans la chambre.

A cette irruption inattendue, lé pacifique Amoudru, qm se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée, prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.

— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le gref« fier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu lelaisserexposé plus longtemps aux oflSres perverses de cet émissaire de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.

— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte !, s'écria chaleureusement Picardet.

— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire

une main frémissante d'indignation , allez dire k ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Cilles méprise l'argent des aristocrates^ et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime quede souffrir que son vin passe par leur goisier.

— n est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté^ et d'ailleurs nous le boirons sans eux.

— Allons^ messieurs, dit Amoudru en s'efforçant d'affermir sa contenance, allons, nous sommes tous des amis.

— D n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; îl n'y a que des gens qui slionorent du titre de citoyen.

■— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie^ reprit Yermot, nous ne sommeà pas les ami$ d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.

—Moi ! je complote? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.

— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous Je nez de l'administrateur effrayé un poing presque aussi

brun, aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.

Aulîeu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette retraite par la dignité de démarche dont son caractère officiel semblait devoir lui faire une loi.

Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de M. de Boisjoly.

S34 dSCYRES 1>B GH. DB B1SRNARD.

quand on à passé le pain bénit^ naturellement on oonn mence parmonbanc^ puisqu'il est le premier. Eh bien! aujourd'hui^ qu'a--t-on fait ? ce coqtiin de Gigonnet^ le vil espion du curé^ est sorti de la sacristie en portant la corbeille; mais au lieu de me l'apporter d'abord^ comme de (X)utume^ il s'est approché du marquis avec toutes sortes de révérences plus ridicules les unes que les autres^ et a tiré de dessous la seniette une assiette de porcelaine dorée où se trouvaient trois chanteaux énormes.

— Et il les a offerts à ces aristocrates? s'écria Toussaint Gilles d'un air outré.

— Oui^ ce l&che bedeau les a offerts! Et ces insolenls aristocrates les ont pris ! poursuivit l'épicier avec un sourire amer; alors J^ l'avoue J'ai senti mon sang bouillir dans mes veines!...

— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en firappant la table du poing.

— Qu'on porte un chanteau à celui qui doit rendre te pain bénit le dimanche suivant^ c'est l'usage^ dit le greffier vermot ; mais en offrir un... que dis-je? en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur soidisant noblesse^ c'est un scandale intolérable^ et je conçois la juste indignation du citoyen vice-président. Haisqu'estpce que je me tue à répéter tous les jours ? Les abus et les privilèges renaissent de tous côtés; nous retournons directement à l'ancien régime: ah ! si l'on n'y met ordre^ nous serons bientôt en pleine contre-révolution.

— On y mettra ordre^ à Châteaugiron du moins^ dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.

— J'ai donc senti mon sang bouillir dans mes veines, répéta l'épicier en reprenant sa narration au point où il l'avait laissée; alors je n'ai plus jugé à propos de me contenir, car la coupe débordaif ; je me .suis donc levé après avoir prévenu mon épouse de ce que j'allais faire J'ai ouvert mon banc, et je suis sorti de l'église de l'air le plus fier.

. ^E GEfiriLHOmiB CAMPAGNARD. S 35

tomme fait toujours ce vieux carliste de Yaudrey quand on commence à chanter \e Domine salvum foc Regem, ,

— Vous avez parfaitement bien agi^ citoyen vice-président^ dit Yermot^ c'est par le mépris qu'il faut répondre à de pareilles vexations.

— Par le méinris^ mais aussi par la vengeance^ s'éma Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a donnée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous l'aurons aujourd'hui même, dans quelques instants. Toutes mes mesures sont prises; les citoyens sur lesquels nous pouvons compter le plus seront ici à l'heure convenue; nous serons pour commencer quarante au moins; et une fois le noyau formé...

. Plusieurs coups discrètement frappés à la porte inter* rompirent l'aubergiste, qui alla de nouveau faire une reconnaissance militaire par le trou de la serrure.

Cette fois^ au lieu du mot d'ordre plus ou moins défi^ guré^ uqe voix qu'on cherchait évidemment à adoucir^ répondit : — Ami.

Toussaint Gilles recula précipitamment de deux pas^ d'un geste imposa silence à ses compagnons^ et^ se penchant vers eux^ il leur dit tout bas :

— C'est Âmoudru.

Les conjurés sont braves d'ordinaire; mais beaucoup plus quand ils surprennent leurs ennemis que lorsqu'ils sont surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas^ le trot d'une souris suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique la débonnaireté du premier magistrat de Châtèaugiron fût connue de tout le monde^ son nom causa une panique soudaiùe aux clubistes du Cheval-Patriote, car, qu'elle se présente soiis le pacifique aspect d'un maire de village ou sous la rude apparence d'une escouade de gardes municipaux^ la loi émeut toujours désagréablement les gens disposés à l'enfreindre.

' — Ouvrez donc, Toussaint Gilles, reprit le maire après

339 CBmrRBS DE GH. DE BSRNAED.

un instant de sUence^ c'est moi^ Amoudra; j'aT quelque chose d'intéressant à vous dire.

— Il m'a entendu^ et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir^ dit l'aubergiste à voix basse ; passez tous dans la^saOe à manger^ et surtout ne faites pas de bruit.

Les conjurés se levèrent avec empressement^ et se dirigèrent vers la chambre voisine, en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.

— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en baissant encore la voix.

Picardet, qui se trouvait le dernier^ revint sur ses pas> prit l'étendard sacré, et joignit aussitûît ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.

Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre; il était assez pâle et visiblement ému.

IS SABRE D'HONNEUB.

En entrant dans la salle des séances du terrible dub républicain, le débonnaire Amoudru promena d'abord autour de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un Uèvre fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.

— Il me semblait que« vous n'étiez pas seul? dit-il à l'aubergiste avec un accent de défiance.

— Je causais avec 'des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennent de remonter dans leurs chambres, et si vous avez quelque chose à me dire en particulier, vous pouvez parler.

— Je ne vous dérange pas?

LE GENTItHOMME CAMPAGNARD. SS7

^ Vous ne me dérangez pas^ mais vous m'étonnez.

— Je vous étonne, Toussaint Gilles?

I — Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre Thonnête administrateur. Après Tinfamie d'hier^ j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.

— C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir yine explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.

— Une explication! Si, conune moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez cherdier votre sabre ; je fermerai La porte de ma eour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.

— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces bétises-là?

— Des amis! nous ne le sommes plus> entendez-vous ça?

— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.

— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubergiste avec un accent sardonique^

— Voilà comme, vous les exécutez, mes arrêtés! répondit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs.

puisque c'est moi qui suis le maire^ j'ai bien le droit de / casser^ si bon me semble^ mes ordonnances.

— Cassez-les toutes, ça n'en ira que mieux dans la commune ; niais, en attendant, sachez que dans ma cave il n'y

a pas un seul verre de vin pour vous. I

— Eh bien! comme il voua plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable, car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.

— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez^ quelque chose à me dire, expliquez-vous tout de suite.

— Toussaint Gilles, f éprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie, \ vous -devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cherché à vous faire de la peine; et cependant si j'avais été un homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures; eh bien! dans le vôtre on boit et on joue aux cartes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois même jusqu'à minuit.

— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.

— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.

— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuserchez moi comme partout ailleurs.

— En attendant, vous étiez en contravention; mais j'ai fermé les jeux, comme toujours, parce que je serais déjsolé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais

^y" faire procéder à une visite rigoureusede votre cave, on y trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge que

de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; l'aije jamais fait?

— Ne parlez pas si haut, dit l'aubergiste avec un accent d'anxiété; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement, retirés dans la salle voisine, pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé, contre lui.

— Que craignez-vous ?

— Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces infâmes mensonges...

— Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres ?

. — C'est égal, de pareilles calomnies offensent même les murailles»

— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.

— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un service votre indigne connivence avec ce gueux de Bo-' bîlierî '

— Permettez, il ne s'agit pas de cela !

— De quoi s'agit-il alors?

— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au château, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.

— Parlez donc plus bas ! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.

— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parler ; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, davantage peut-être, savez -vous qu'il yla-, un joli bénéfice à réaliser? d'autant phis que H. le marquis est fort généreux, et qu'il ne regardera pas au prix.

— J^ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mftcon qui feraient joliment Taffaire^ répondit Toussaint Gilles^ chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par Tintérét mercantile.

— Goûtons-le tout de suite, reprit le maire en s'empressant de mettre à profit l'impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de Taubergiste; je vous dirai franchement s'il peut convenir.

A la campagne on ne discute et à plus forte raison Ton ne se réconcilie guère sans boire.

L'aubergiste, attaqué par son faible, était devenu rêveur.

— Six muids, finit-il par dh^e, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme qui dirait...

Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Vermot en tète, se précipitèrent dans la chambre.

A cette irruption inattendue, le pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée, prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.

— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le greffier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu lelaisserexposé plus longtemps aux offices perverses de cet émissaire de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.

— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte !, s'écria cha- 'leureusement Picardet.

— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire

une main frémissante d'indignation ^ allez dire à ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Cilles méprise l'argent des aristocrates^ et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime quede souffrir que sou vin passe par leur gosier.

— n est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté^ et d'ailleurs nous le boirons sans eux.

— Allons^ messieurs, dit Amoudru en s'efîorçant d'aflFermir sa contenance, allons, nous sommes tous des amis.

— Il n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; il n'y a que des gens qui s'honorent du titre de citoyen.

— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie, reprit Vermot, nous ne sommeà pas les amis d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.

— Moi ! je complote? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.

— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous le nez de l'administrateur eÔrayé un poing presque aussi brun, aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.

Au lieu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette retraite par la dignité de démarche dont son caractère officiel semblait devoir lui faire une loi.

Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de M. de Boisjoly.

On a pu remarquer que depuis l'instant où ses Compagnons avaient jugé à propos de venir au secours de son patriotisme ébranlé^ Toussaint Gilles n'avait pas prononcé on seul mot. Maudissant en secret une intervention qui l'avait empêché de conclure un marché dont le bénéfice semblait abandonné à sa discrétion^ et l'on sait ce que vaut la discrétion d'un aubergiste, il n'osa rien objecter contre le désintéressement qui lui était prescrit par ses amis politiques; mais sa physionomie plus renfrognée encore qu^à l'ordinaire, trahit son dépit intérieur.

— Six muidSy répétait-il en lui -môme, à deux cent quatre-vingtrhuit pintes le muid, et à vingt sous. . . non,* à vingtcinq sous la pinte, car je suis sûr que ce gueux de marquis donnerait les vingt-cinq sous... Voyons: d'abord 288 multipliés par 6...

Nous faisons grâce au lecteur du calcul de l'aubergiste^ qui finit par trouver pour résultai qu'en aie vendant son vin que vingt sous la pinte, ce qui lui semblait très-modéré^ lui-même l'ayant payé dix sous, et l'acheteur étant un chien d'aristocrate, il réaliserait un bénéfice clair et net de huit cent soixante-quatre francs.

— Huit cent soixante-quatre francs qui sortent de ma poche, se dit-il avec une fureur sourde, parceque ce scélérat d' Amoudru n'a pas eu l'esprit de venir me trouver pendant que j'étais seul ! Il me le paiera, le brigand !

— A quoi pensez-vous, président? lui demanda le greffier, lorsque se furent apaisées les clameurs qui avaient poursuivi le maire dans sa fuite; un vil intérêt est-il la cause de votre silence? Ilegretteriez-vous le sacrifice que vous venez de faire sur l'autel de la patrie?

— Si je savais ça, Toussaint Gilles, je t'étranglerais de mes propres mains, dit le taillandier, qui, grâce à la bouteille qu'il avait vidée presqu'en totalité, était graduellement arrivé à ce degré de chaleur où la passion tutoie d'ordinaire et étrangle quelquefois.

LE GENTILHOMME GAMPAGNAVD. S48

Pour employer un axiome qui n'est pas hors de propos^ puisqu'il s'agit d'un aubei^ste^ le vin était tiré et le mieux était de le boire de bonne grâce; Toussaint Gilles fit donc de nécessité vertu.

— Non^ citoyen, dit-il en s'efforçant de cacher son dépit et sa colère, je ne regrette rien; c'est un millier de francs que je perds, puisque je n'avais qu'un mot à dire pour réahser en toute sûreté de conscience ce bénéfice qui pour moi n'est pas à dédaigner, car mille francs ne se trouvent pas dans le pas d'une mule; mais entre son intérêt et son opinion, Toussaint Gilles n'hésitera jamais. Comme l'a dit Vermot, c'est un sacrifice que je fais sur l'autel de la patrie; j'espère que mes concitoyens l'apprécieront.

— Oui, président, soyez-en sûr, dit Tépicier d'un air ému mais digne, vos concitoyens apprécieront votre désintéressement patriotique, et pour vous prouver combien je Tadmire moi-même, je demande à faire une, motion.

Dans un club politique , l'annonce d'une motion excite toujours l'intérêt le plus vif.

— Vous avez la parole, dit le président.

— Je propose, reprit Laverdun en élevant la voix, d'ouvrir une souscription afin d'offrir au citoyen Toussaint Gilles, président de la Société patriotique et capitaine des pompiers de Chàteaugiron, un sabre d'honneur destiné à perpétuer le souvenir de son trait de civisme.

— Bravo ! adopté ! s'écria le club d'une seule voix.

— Et je m'inscris dès à présent pour la somme de deux francs, ajouta l'épicier, qui n'articula pas sans emphase le chiffre de sa souscription. ^

— Moi aussi, dit Gauthèrot: quarante sous, ce n'e$t pas la mort d'un homme.

— Va pour quarante sous, et j'assomme le premier qui refuse de s'inscrire ! s'écria le taillandier dont le cerveau échauffé par le vin commençait à résumer toutes les que^

S34 (VmmES DE GH. DS BCRNARD.

quand on à passé le pain bénit^ nattireliâment on commence parmonbanc^ puisqu'il est le premier. Eh bien! aujourd'hui^ qu'a-t-on fait ? ce coquin de Gigonnet, le vil espion du curé^ est sorti de la sacristie en portant la corbeille; mais au lieu de me l'apporter d'abord^ coname de coutume, il s'est approché du marquis avec toutes sortes de révérences plus ridicules les unes que les autres^ et a tiré de dessous la ser\iette une assiette de porcelaine dorée où se trouvaient trois chanteaux énormes.

— Et il les a offerts à ces aristocrates? s'écria Toussaint Gilles d'un air outré.

— Oui, ce lâche bedeau les a offerts! Et ces insolents aristocrates les ont pris 1 poursuivit l'épicier avec un sourire amer; alors Jfî l'avoue J'ai senti mon sang bouillir dans mes veines!...

— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en firappant la table du poing. "^

— Qu'on porte un chanteau à celui qui doit rendre îe pain bénit le dimanche suivant, c'est l'usage, dit le greffier Vermot ; mais en offrir un... que dis-je? en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur soidisant noblesse, c'est un scandale intolérable, et je conçois la juste indignation du citoyen vice-président. Mais qu'est-' ce que je me tue à répéter tous les jours ? Les abus et les privilèges renaissent de tous côtés; nous retournons directement à l'ancien régime: s^h ! si l'on n'y met ordre, nous serons bientôt en pleine contre-révolution.

— On y mettra ordre, à Châteaugiron du moins, dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.

— J'ai donc senti mon sang bouillir dans mes veines, répéta l'épicier en reprenant sa narration au point où il l'avait laissée; alors je n'ai plus jugé à propos de me contenir, car la coupe débordaif ; je me ,suis donc levé après avoir prévenu mon épouse de ce que j'allais faire, j'ai ouvert mon banc, et je suis sorti de l'église de l'air le plus fier^

, yR GBirriLHOMMB CAMPAGNARD. 83S

eomme fait toujours ce vieux carliste de Yaudrey quand on commence à chanter \e Dmnine salvum foc Regem,

— Vous avez parfaitement bien agi^ citoyen vice^président^ dit Vermot^ c'est par le mépris qu'il faut répondre à de pareilles vexations.

— Par le mépris^ mais aussi par la vengeance^ s'éo^ia Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a donnée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous Taurons aujourd'hui même, dans quel* ques instants. Toutes mes mesures sont prises; les citoyens rsur lesquels nous pouvons compter le plus seront ici à rheure convenue; nous serons pour commencer quarante au moins ; et une fois le noyau Corme...

Plusieurs coups discrètement frappés à la porte interrompirent Taubergiste, qui alla de nouveau faire une re« coimalssance militaire par le trou de la serrure.

Cette fois, au lieu du mot d'ordre (dus ou moins défi'^ guré, une voix qu'on cherchait évidemment à adoucir, répondit : — Ami.

Toussaint Gilles recula précipitamment de deux pas, d'un geste imposa silence à ses compagnons, et, se penchant vers eux, il leur dit tout bas :

— C'est Amoudru.

Les conjurés sont braves d'ordinaire; mais beaucoup plus quand ils surprennent leurs ennemis que lorsqu'ils sont surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas, le trot d'une souris suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique la débonnaireté du premier magistrat de Chfttèaugiron fût connue de tout le monde, son nom causa une panique soudaitie aux clubistes du Cheval-Patriote, car, qu'elle se présente sous le pacifique aspect d'un maire de village ou sous la rude apparence d'une escouade de gardes municipaux, la loi émeut toujours désagréablement les gens disposés à l'enfreindre.

' — Ouvrez donc, Toussaint Gilles, reprit le maire après

SSd OBDYEBS BB CH. DE BSMfAltD.

un instant de silence^ c'est moi, Amoudru ; j'af quelque chose d'ihtéresaant à vous dire.

— Il m'a entendu, et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir, dit l'aubergiste à voix basse ; passez tous dans la^salle à manger, et surtout ne faites pas de bruit.

Les conjurés se levèrent avec empressement, et se dirigèrent vers la chambre voisine, en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.

— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en baissant encore la voix.

Picardet, qui se trouvait le dernier, revint sur ses pas, prit l'étendard sacré, et joignit aussitâit ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.

Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre; 3 était assez pâle et visiblement ému.

IX SABRE D'HONNEUB.

Ea entrant dans la salle des séances du terrible dub républicain, le débonnaire Amoudru promena d'abord autour de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un lièvre fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.

— Il me semblait que* vous n'étiez pas seul? dit-il à l'aubergiste avec un accent de défiance.

— Je causais avec- des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennent de remonter dans leurs chambres, et si vous avez quelque chose à me dire en particulier, vous pouvez parler.

— Je ne vous dérange pas?

— "Vous ne me dérangez pas, mais vous m'étonnez.

— Je vous étonne, Toussaint Gilles?

— Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre Thonnête administrateur. Après Tinfamie d'hier, j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.

— C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir )ine explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.

— Une explication! Si, conune moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez cherdier votre sabre ; je fermerai la porte de ma eour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.

— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces bétises-là?

— Des amis! nous ne le sommes plus^ entendez^vous ça?

— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier sou*, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.

— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos ^irrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubergiste avec un accent sardonique.

— Voilà comme, vous les exécutez, mes arrêtés ! répondit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs.

$88 OBimtBS DB CH. DE BERNARD.

puisque c'est moi qai suis le maire^ j'ai bien le droit de casser^ si bon me semble^ mes ordonnances.

>- Cassez-les toutes^ ça n'en ira que mieux dans la commune; mais^ en attendant^ sachez que dans ma cave il n'y a pas un seul verre de vin pbur vous.

— Eh bien ! comme il voua plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable^ car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.

— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelque chose à me dire^ expliquez-vous tout de suite.

— Toussaint Gilles, reprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie, vous -devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cherché à vous faire de la peine; et cependant si j'avais été un homme contrariant, les occasions rie m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures; eh bien! dans le vôtre on boit et on joue aux cartes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois même jusqu'à minuit.

— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.

— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bmit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.

— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuserchez moi comme partout ailleurs.

— En attendant, vous étiez en contravention; mais j'ai fermé les yeux, comme toujours, parce que je serais dé-

^lé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais

,x^ faire procéder à une visite rigoureuse.de votre cave, on y

trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge que

LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 389

de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; Taije jamais fait?

— Ne parlez pas si haut, dit Taubergiste avec un accent d'anxiété; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement , retirés dans la salle voisine , pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé, contre lui.

— Que craignez-vous?

— Quelqu'un de mes locatabes pourrait entendre ces inf&mes mensonges...

— ,Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres ?

. — C'est égal, de pareilles calomnies offensent même les murailles.

— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine ; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.

— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un service votre indigne connivence avec ce gueux de Bobilier? '

— Permettez, il ne s'agit pas de cela !

— De quoi s'agit-il alors?

— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au chftteau, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.

— Parlez donc plus bas! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.

— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parler ; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, diavantage peut-être, savez -vous qu'il y*â^^ un joli bénéfice à réaliser? d'autant phis que H. le marquis est fort généreux, et qu'il ne regardera pas au prix.

t40 ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

— J'ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mftcon qui feraient joliment Taffaire^ répondit Toussaint Gilles^ chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par Tintérét mercantile.

— Goùtons-le tout de suite, reprit le maire en s^empressant de mettre à profit ^impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de l'aubergiste; je vous dirai franchenïent s'il peut convenir.

A la campagne on ne discute et à plus forte raison Ton ne se réconcilie guère sans boire.

L'aubergiste^ attaqué par son faible^ était devenu rêveur.

— Six muids, finit-il par dire, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte^ font comme qui dirait...

Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Yermot en téte^ se précipitèrent dans la chambre.

A cette irruption inattendue, te pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée^ prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.

— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le gref« fier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu le laisser exposé plus longtemps aux offires perverses de cet émissaire de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.

— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte ! , s'écria cha- 'leureusement Picardet.

— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD . 3 4 t

une main frémissante d'indignation , allez dire à ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Gilles méprise Tar* gentdes aristocrates^ et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime quede souffrir que son vin passe par leur gQ3ier.

— Il est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté^ et d'ailleurs nous le boirons sans eux.

— Allons^ messieurs^ dit Amoudru en s'efforçant d'affermir sa contenance^ allons^ nous sommes tous des amis.

— Il n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; il n'y a que des gens qui s^honorent du titre de citoyen.

— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie, reprit Vermot, nous ne sommet pas les amis d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.

— Moi ! je complote ? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.

— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous le nez de l'administrateur effrayé un poing presque aussi briin, aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.

Au lieu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette retraite par la dignité de démarche dont son caractère officiel semblait devoir lui faire une loi.

Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de H. de Boisjoly.

quand on à passé le pain bénit^ naturellement on commence parmonbanc^ puisqu'il est le premier. Eh bien! aujourd'hui^ qu'a-t-on fait ? ce coquin de Gigonnet, le vil espion du curé^ est sorti de la sacristie en portant la corbeille; mais au lieu de me l'apporter d'abord^ comme de (X>utume, il s'est approché du marquis avec toutes sortes de révérences plus ridicules les unes que les antres^ et a tiré de dessous la seniette une assiette de porcelaine dorée où se trouvaient trois chanteaux énormes.

— Et il les a offerts à ces aristocrates? s'écria Toussaint Gilles d'un air outré.

— Oui^ ce lâche bedeau les a offerts! Et ces insolents aristocrates les ont pris 1 poursuivit l'épicier avec un sourire amer; alors Jii l'avoue J'ai senti mon sang bouillir dans mes veines!...

— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en firappant la table du poing. *"

— Qu'on porte un chanteau à celui qui doit rendre te pain bénit le dimanche suivant^ c'est l'usage^ dit le greffier vermot ; mais en offrir un... que dis-je? en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur soidisant noblesse^ c'est un scandale intolérable^ et je conçois la juste indignation du citoyen vice-président. Mais qu'est-' ce que je me tue à répéter tous les jours ? Les abus et les privilèges renaissent de tous côtés; nous retournons directement à l'ancien régime: ah ! si l'on n'y met ordre, nous serons bientôt en pleine contre-révolution.

— On y mettra ordre, à Châteaugiron du moins, dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.

— J'ai donc senti mon sang bouillir dans mes veines, répéta l'épicier en reprenant sa narration au point où il l'avait laissée; alors je n'ai plus jugé à propos de me contenir, car la coupe débordaif ; je me ,suis donc levé après avoff prévenu mon épouse de ce que j'allais faire, j'ai ouvert mon banc, et je suis sorti de l'église de l'air le plus fier^

^ OBurriLHomiE campagnard. sss

eomme fait toujours oe vieux carlisftede Yaudreyquandon commence à chanter le Domine salmm foc Regem.

— Vous avez parfaitement bien agi^ citoyen vice*prési« dent^ dit Vermot^ c'est par le mépris qu^il faut répondre à de pareilles vexations.

— Par le mép^is^ mais aussi par la vengeance^ s'écria Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a donnée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous Taurons aujourd'hui même, dans quelques instants. Toutes mes mesures sont prises; les citoyens sur lesquels nous pouvons compter le plus seront ici à l'heure convenue; nous serons pour commencer quarante au moins; et une fois le noyau formé...

, Plusieurs coups discrètement frappés à la porte interrompirent l'aubergiste., qui alla de nouveau faire une re* iCopnaissance militaire par le trou de la serrure.

Cette fois^ au lieu du mot d'ordre plus ou moins défi-^ guré^ une voix qu'on cherchait évidemment à adoucir^ répondit : — Ami.

Toussaint Gilles recula précipitamment de deux pas^ d'un geste imposa silence à ses compagnons^ et^ se penchant vers eux^ il leur dit tout bas :

— C'est Amoudru.

Les conjurés sont braves d'ordinaire; mais beaucoup plus quand ils surprennent leurs ennemis que lorsqu'ils sont surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas^ le trot (fune souris suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique ladébonnaireté du premier magistrat de Châtèaugiron fût connue de tout le monde^ son nom causa une panique soudaiùe aux clubistes du Cheval-Patriote^ car, qu'elle se présente sous le pacifique aspect d'un maire de village ou sous la rude apparence d'une escouade de gardes municipaux^ la loi émeut toujours désagréablement les gens disposés à l'enfreindre.

' — Ouvrez donc, Toussaint Gilles, reprit le maire après

336 OBUYBBS DE CH. DE BERNAED.

un instant de sUence, c'est moi^ Amondru; j'ai' quelque chose d'intéressant à vous dire.

— Il m'a entendu^ et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir^ dit Taubergiste à voix basse ; passez tous dans la^salle & manger^ et surtout ne faites pas de bruit.

Les conjurés se levèrent avec empressement^ et se dirigèrent vers la chambre voisine^ en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.

— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en baissant encore la voix.

Picardet; qui se trouvait le dernier^ revint sur ses pas^ prit l'étendard sacré ^ et joignit aussitôt ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis^ l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger^ et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.

Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre; U était assez pâle et visiblement ému.

LB SABRE D'HONNEUB*

En entrant dans la salle des séances du terrible dub ré» pubiicain^le débonnaire Amoudru promena d'abord autour de lui un regard inquiet^ comme pourrait faire un lièvre fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.

— Il me semblait que* vous n'étiez pas seul? dit-il à l'aubergiste avec un accent de défiance.

— Je causais avec- des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennent de remonter dans leurs chambres^ et si vous avez quelque chose à me dire en particulier^ vous pouvez parler.

— Je ne vous dérange pas?

LE GENTILHOMIIE CAMPAGNARD. aS7

-^ Vous ne me dérangez pas^ mais vous m'étonnez.

— Je vous étonne, Toussaint Gilles?

» — Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre Thonnéte administrateur. Après Tinfamie d'hier, j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.

— C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir ^ne explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.

— Une explication! Si, conune moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez cherdier votre sabre ; je fermerai la porte de ma eour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.

— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces bétises-là?

— Des amis! nous ne le sonmies plus, entendez-vous ça?

— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.

— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubergiste avec un accent sardonique.

— Voilà comme, vous les exécutez, mes arrêtés ! répon« dit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs.

$38 CBirniBS DE CH. DE BERNARD.

puisque c'est moi qui suis le maire^ j^ai bien le droit de casser^ si bon me semble^ mes ordonnances.

— Cassez-les toutes^ ça n'en ira que mieux dans la com* mune; mais^ en attendant, sachez que dans ma cave il n'y a pas un seul verre de vin pbur vous.

— Eh bien! comme il voua plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable, car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.

— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelque chose à me dire, expliquez-vous tout de suite.

— Toussaint Gilles, reprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie, vous -devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cheiv ché à vous ftiire de la peine ; et cependant si j'avais été un homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures; eh bien! dans le vôtre on boit et on joue aux captes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois même jusqu'à minuit.

— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.

— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.

— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuserchez moi comme partout ailleurs.

— En attendant, vous étiez en contravention; mais j^ai fermé les yeux, comme toujours, parce que je serais dé- .solé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais faire procéder à une visite rigoureusede votre cave, on y trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge que

LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 389

de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; Taije jamais fait?

— Ne parlez pas si haut, dit l'aubergiste avec un accent d'anxiété ; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement , retirés dans la salle voisine y pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé, contçe lui.

— Que craignez-vous î

— Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces infftmes mensonges...

— Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres?

. — C'est égal, de pareilles calomnies offensent même les murailles.

— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine ; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.

— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un service votre indigne connivence avec ce gueux de Bo-' bilier? '

— Permettez, il ne s'agit pas de cela !

— De quoi s'agit-il alors?

— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au château, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la foiffniture.

— Parlez donc plus bas ! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.

— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parler ; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, davantage peut-être, savez -vous qu'il y*a , un joli bénéfice à réaliser? d'autant phis que H. le marquis est fort généreux, et qu'il ne regardera pas au prix.

— - J^ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mftcon qui feraient joliment raffaire^ répondit Toussaint Gilles^ chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par Tintérét mercantile.

— Goûtons-le tout de suite, reprit le maire en s'empressant de mettre à profit Timpression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de Taubergiste; je vous dirai franchement s^il peut convenir.

A la campagne on ne discute et à plus forte raison Ton ne se réconcilie guère sans boire.

L'aubergiste^ attaqué par son faible^ était devenu rêveur.

— Six muids, finit-il par dire, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme qui dirait...

Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Yermot en tête, se précipitèrent dans la chambre.

A cette irruption inattendue, le pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée, prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.

— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le gref* fier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu lelaisserexposé plus longtemps aux ofiBres perverses de cet émissaire de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.

— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte !, s'écria cha- 'leureusement Picardet.

— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire

LE GENTILHOMME GAMPAGN AKD . 3 4 t

une main frémissante d'indignation , allez dire à ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Gilles méprise Pargentdes aristocrates^ et qu'jl aime mieux renoncer au gain le plus légitime quede souffrir que son vin passe par leur gQ3ier.

— Il est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté, et d'ailleurs nous le boirons sans eux.

— Allons, messieurs, dit Amoudru en s'efforçant d'affermir sa contenance, allons, nous sommes tous des amis.

— Il n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; il n'y a que des gens qui s^honorent du titre de citoyen.

— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie, reprit Vermot, nous ne sommeâ pas les amis d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.

— Moi ! je complote? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.

— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous le nez de l'administrateur effrayé un poing presque aussi briin, aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.

Au lieu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette re» traite par la dignité de démarche dont son caractère ofSciel semblait devoir lui faire une loi.

Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de M. de Boisjoly.

3S6 GBUTRBS DE CH. DE BEENAttD.

un instant de silence, c'est moi^ Amoudru ; j'af quelque chose d'intéressant à vous dire.

— Il m'a entendu^ et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir^ dit l'aubergiste à voix basse ; passez tous dans bLsalle à manger^ et surtout ne faites pas de bruit.

Les conjurés se levèrent avec empressement, et se dirigèrent vers te chambre voisine, en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.

— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en baissant encore la voix.

Picardet, qui se trouvait le dernier, revint sur ses pas, prit l'étendard sacré, et joignit aussitôt ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.

Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre; il était assez pâle et visiblement ému.

lE SABRE D'HONITBUB.

En entrant dans la salle des séances du terrible club républicain, le débonnaire Amoudru promena d'abord autour de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un lièvre fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.

— Il me semblait que* vous n'étiez pas seul ? dit-il à l'aubergiste avec un accent de défiance.

— Je causais avec'des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennent de remonter dans leurs chambres, et si vous avez quelque chose à me dire en particulier, vous pouvez parler.

— Je ne vous dérange pas?

LE GENTIIBOKME CAMPAGNARD. $S7

— Vous ne me dérangez pas, mais vous m'étonnez.

— Je vous étonne, Toussaint Gilles?

• — Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre rhonnété administrateur. Après Tinfamie d'hier, j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.

— C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir ^ne explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.

— Une explication ! Si, conune moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous durais : Allez cherdier votre sabre ; je fermerai la porte de ma cour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.

— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-K^e que d'anciens amis comme nous font de ces bôtises^ia •

— Des amis! nous ne le sommes plus, entendez-vous ça?

— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.

— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubergiste avec un accent sardonique.

— Voilà comme, vous les exécutez, mes arrêtés ! répondit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs.

puisque c'est moi qui suis le maire^ j'ai bien le droit de casser^ si bon me semble^ mes ordonnances.

— Cassez-les toutes^ ça n'en ira que mieux dans la commune; niais^ en attendant^ sachez que dans ma cave il n'y a pas un seul verre de vin pour vous.

— Eh bien! comme il voua plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable^ car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.

— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelque chose à me dire^ expliquez-vous tout de suite.

— Toussaint Gilles^ reprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie, vous^devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cherché à vous faire de la peine; et cependant si j'avais été un homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures; eh bien! dans le vôtre on boit et on joue aux cartes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois môme jusqu'à minuit.

— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.

— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.

— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuserchez moi comme partout ailleurs.

— En attendant, vous étiez en contravention; mais j'ai fermé les yeux, comme toujours, parce que je serais déjsolé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais

y' faire procéder à une visite rigoureuse.de votre cave, on y trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge que

de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; Taije jamais fait?

— Ne parlez pas si haut^ dit l'aubergiste avec un accent d'anxiété; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement^ retirés dans la salle voisine^ pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé, contre lui.

— Que craignez-vous ?

— Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces inf&mes mensonges...

— Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres?

. — C'est égal^ de pareilles calomnies offensent même les murmlles.

— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine ; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.

— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un

- service votre indigne connivence avec ce gueux de Bo-' biUer? '

— Permettez, il ne s'agit pas de cela !

— De quoi s'agit-il alors?

— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au château, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.

— Parlez donc plus bas ! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.

— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parler ; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par céder. Six muids, davantage peut-être, savez -vous qu'il y a , un joli bénéfice à réaliser? d'autant plus que H. le marquis est fort généreux, et qu'il ne regardera pas au prix.

<» J^ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mftcon qui feraient joliment Taffaire^ répondit Toussaint Gilles^ chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par Tintérét mercantile.

— Goûtons-le tout de suite, reprit le maire en s'empressant de mettre à profit l'impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de Taubergiste; je vous dirai franchement s'il peut convenir.

A la campagne on ne discute et à plus forte raison Fon ne se réconcilie guère sans boire.

L'aubergiste^ attaqué par son faible^ était devenu rêveur.

— Six muids^ finit-il par dire, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme qui dirait.. >

Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Vermot en tête, se précipitèrent dans la chambre.

A cette irruption inattendue, te pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée, prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.

— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le gref'^ fier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu lelaisserexposé plus longtemps aux offres perverses de cet émissah*e de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.

— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte !, s'écria cha- 'leureusement Picardet.

— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire

LE GENTILHOMME GAMPAGNAIID . 341

une main frémissante d'indignation , allez dire à ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Gilles méprise l'argent des aristocrates^ et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime quede souffrir que son vin passe par leur gosier.

— n est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté^ et d'ailleurs nous le boirons sans eux.

— Allons^ messieurs^ dit Amoudru en s'efforçant d'affermir sa contenance^ allons^ nous sommes tous des amis.

— Il n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; il n'y a que des gens qui s^honorent du titre de citoyen.

— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie^ reprit Vermot^ nous ne sommeà pas les ami$ d'un homme qui^ en ce moment même^ complote contre nous.

— Moi ! je complote? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.

— Oui, tu complotes^ beugla Picardet en avcmçant sous le nez de l'administrateur elSrayé un poing presque aussi brun^ aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe^ et ça chauffera^ je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.

Au lieu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte^ s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette re* traite par la dignité de démarche dont son caractère officiel semblait devoir lui faire une loi.

Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur de triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de M. de Boisjoly.

966 acunuss de ch. de bebnard.

et les Montesquiou4e^endaEt3 de Charlemagne ; pourqaoi un Cliâtieaugiron ne se serait-il pas assis à la table ronde ?

— Au fait, reprit Héraclius gi riant, la chose 'n'est pas impossible, ou du moins ce n'est pas à moi de la trouver telle.

— Il serait trop long d'^umérer toutes les choses intéressantes, curieuses et originales renfermées dans Tœuvre de mon bisaïeul, poursuivit le vieillard avec un accent d'enthousiasme mêlé de regret ; érudition variée, connaissance approfondie du droit féodal, vues neuves sur le blason, cette science des sciences qui embrasse presque toutes les autres, et qu'on affecte maintenant de dédaigner faute de savoir la comprendre, tout se trouvait réuni dans ce^t ouvrage ; c'était un Ifvre c^mme personne, ne seyait capable d'en écrire un semblable aujourd'hui, un livre qui aurait sufB pour immortaliser son auteur... un livre enfin! Je m'en étais nourri dès l'âge de quinze ans, et à vingt-cinq j'osais rêver la gloire d'en être le continuateur et l'éditeur, mais la révolution en a disposé autrement.

— Ces abominablesrévolutions n'en font jamais d'autres, dit Langerac avec une gravité affectée. Ainsi donc le chefd'œuvre de monsieur votre bisaïeul a péri dans la tourmente de 89 ?

— Je l'ai vu jeter par le père Toussaint Gilles dans le feu que venait d'allumer ce nouvel Omar, reprit M. Bobilier, dont la perruque aux cent boucles parut se hérisser d'horreur à ce souvenir.

— jEt vous ne voua êtes pas jeté au feu vous-même pour l'en retirer? s'écria le vicomte d'un air d'étonnement improbateur.

— Je l'aurais fait bien certainement, monsieur, répondit le vieillard ayec chaleur ; oui. Dieu m'est témoin que je voulais le faire, mais par malheur, deux de ces coquins (madame la marquise me pardonnera encore ce terme)^ deux de ces coquins nae saisirent à la. gorge au mprpent où je m'élançais dans les flammes.

— Dites par boiibeiur> kkioq cher Bobilier^ lat^rrompit le marquis ; car si ces bi'aves gens, envers qui vous me sen^blez un peu iograt, n^'avcôeatrp^s mis obstacle à votre dévouement par trop héroïque", vous vous seriez rôti, selon toute apparence, <^^s parvenir à sauver ce précieux ouvrage. , . ^. , .

—En ce moment .nous serions privée du plaisir de, vous entendre, ajouta madame de Ch&teaugiron avec.ùn demisourire; , mais pepmettez-moi une questioû. Vous venez de nous dire que M. de Vaudrey avait montré en cette, occasion un courage au-dessus de son âge ; que fit-il donc ? . — M. le chevalier fut le premier de la famille qui tomba au pouvoir des brigands, puisque, ainsi que j'ai eu Thonneur de le dire, M. le marquis et M. le comte se trouvaient à la chasse, domine, jl était tout jeune, huit ans à peine, et fort jol% car la beauté a toujours été héréditaire chez les Châteaugiron...

— Héraclius> saluez donc 1 interrompit gaiement la jeune femme. ; . -

Le marquis, dont les avantages extérieurs confirmaient en effet Tassertion du juge de paix, s'incUna en riant.

— Ce que j'en dis, reprit M. Bobilier, n'est pas pour flatter H. le marquis, mais pour rendre hommage à une vérité proclamée dans le pays de temps immémorial. Tout le monde en Bourgogne connaît ce vieux dicton : Hiche de Châloriy bel de Châteaugiron, bon baron de Bauffremont, — A une Cour d'amour tenue en 1285, sous le duc Robert II, ce dicton devint même l'objet d'une discussion fort ingénieuse. Il s'agissait de décider laquelle d'une de ces trois qualités, richesse, beauté ou ancienneté debaronnie, méritait la préférence.

— Et que décida-t-on? demanda madame de Bonvalot, qui, en qualité de coquette surannée, goûtait paniculièrement les subtilités galantes, si chères stux beaux esprits des siècles de la chevalerie.

s 68 OBUYRBS DE CH. DE BERHARD.

— Les Cours ^d^amour étaient exclusivement composées de darnes^ répondit H. Bobilier d'une voix flùtée^ c'est dire assez quel fut Tarrêt. *

— Châlon triotnpha? demanda Héraclius en souriant malignement.

— Ah ! marquis^ dit la douairière avec un accent de reproche^ voilà une raillerie que j'aurai peine à vous pardonner. Supposer qu'un aréopage féminin puisse accorder la préférence à la richesse^ n'est-ce pas méçonndtre cette générosité de sentiments^ cette délicatesse d'instinct^ ce désinléressement^ en un mot^ tjui semble l'attribut naturel de 'notre sexe ?

— Madame^ répondit Châteaugu*on avec un sérieux facice, permettez-moi de vous faire observer que je n'ai pas exprimé une opinion, mais adressé à M. Bobilier uiie simple question ; d'ailleurs il s'agit des femmes d'autrefois, et fussent-elles convaincues d'avoir éprouvé une Ifeertaine sympathie pour la fortune, cela ne saurait s'appliquer aux femmes d'aujourd'hui, qui, comme chacun sait et comme

, je m'empresse d'en convenir, méprisent souverainement les richesses, et brillent toutes, sans exception, par le désintéressement le plus exemplaire.

— M athilde, reprit madame de Bonvalot en s'adressant à sa fille, je ne comprends pas que vous écoutiez avec cette tranquillité de statue les traits piquants que le» marquis se plaît à décocher contre ;iotre sexe.

Au lieu de s'associer au dépit de sa mère, madame de Châteaugiron regarda son mari et lui sourit. ^

— J'avoue, dit-elle, que sur ce chapitre je n'ai pas le moindre esprit de corps; pourvu qu'Héraclius pense du bien def moi, je lui permets de médire tant qu'il voudra des autres femmes. •

— Menâmes, dans tout ceci c'est moi seul qui suis coupablCj, reprit le juge de paix; M. le marquis ne m'eût pas adressé la question qui a éveillé la susceptibilité de madame

LE 6ENTILH0UUE CAMPAGNABD. 369

la douairière, si j'avais dit tout de suite quel fut Farrêt de la Coup d'amour.

-T Comme s'il pouvait y avoir à ce sujet le moindre doute ! fit madame de Bonvalot avec un haussement d'épaules.

— Le lot de Châteaugiron fut proclamé le meilleur à la presque unanimité, ajouta M. Bobilier d'un ton solennel.

— J'en étais sûre ; car, quelle que soit à cet égard l'opinion du marquis, le cœur des femmes n'a jamais changé ; elles préféreront toujours la beauté et l'élégance aux grossiers avantages de la fortune.

— Il me semble, dit la marquise, qu'avec toutes ces digressions nous n'arriverons jamais à la fin de l'histoire.

— Madame, reprit le juge de paix, j'ai eu l'honneur de vous dire que M. de Vaudrey, qui jouait alors dans les jardins sous la surveillance de l'abbé, son précepteur, tomba le premilr entre les mains des brigands dont le château était inondé. Ceux qui l'aperçurent parurent d'abord respecter son jeune âge, et sans lui faire de mal, ils l'amenèrent près du feu qu'on venait d'allumer dans la cour, et autour duquel une partie d'entre eux avait commencé une ronde forcenée, entremêlée de hurlements épouvantables. A la vue de M. le chevalier, le père Toussaint Gilles, à qui le reste de la bande semblait obéir, poussa un cri de triomphe farouche. — En attendant que nous tenions le vieux loup, s'écria-t-il, voici toujoims un des louveteaux; nous allons rire.

^ Avec queUe irrévérence/ Parlait des dieux ce maraud!

nterrompit le vicomte de Langerac.

— L^istoire que je raconte, monsieur, n'a ricaa de risible, dit M. Bobilier avec un accent de sévérité.

— Il parait cependant, monsieur le juge de paix, et cela d'après votre propre aveu, que Thonorable citoyen dontvous venez de parler y trouvait le petit mot pour rire.

— Toussaint Gilles était un abominable coquin, j'en demande pardon à madame là marquise, et il aurait ri sur la tombe de son père. En cette occasion il tenait sa faux d'une main et une bouteille de l'autre ; car le pillage des caves avait commencé presque aussitôt que celui des archives. Il présenta la bouteille à M. le chevalier, et lui dit... Je na sais si j'ose me permettre de répéter littéralement devant ces dames les paroles de ce bandit. . .

— La vérité historique, mon cher Bobilier interrompit le marquis en souriant, la vérité historique avant tout.

— Cependant, dit madame de Bonvalot d'un air pincé, si les paroles en question offrent un sens équivoque et indécent, j'espère que M. le juge de paix voudra bien se rappeler qu'il parle devant des femmes, et nous faire grâce de cette partie de soii récit.

— Madame, répondit M. Bobilier en rougissant légèrement, je ne suis pas arrivé à l'âge de septante-deui^ans sans apprendre de quelle manière il convient de s'exprimer lorsqu'on est appelé à raconta une histoire devant des dames. Madame la marquise Rengarde de Châteaugiron, Montboissieux en son nom, dont j'ai l'honneur insigne d'être Le filleul, n'avait pas dédaigné de me donner à ce sujet, dans ma jeunesse, quelques leçons, quiy j'ose le dire, ne sont pas tombées dans une terre ingrate, et que je me rappelle assez bien pour qu'il soit inutile de m'en dcmner de nouvelles aujourd'hui.

— Madame, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes alarmée à tort, ajouta Châteaugiron avec un accent où perçait quelque moquerie; M. Bobilier est tout à fait incapable d'effaroucher votre pudeur par aucune expression risquée ou malsonnante. Il possède à un degré fort remarquable'*le talent de raconter, et dans l'occasion^ personne mieux cfae lui ne sait sauver une situation un peu hasardée ou atténuer un mot trop vif. Mais ici je doute qu'il ait besoin à» recourir au^f: périphrase^ ingénieuses dont îl a le

secret en pareil cas; sans doute^ les paroles du père Toussaint Gilles^ que M. Bobilier hésite à répéter^ ne sont que de grossières et brutales insolences^ qui ne méritent pas qu^on prenne la peine de les gazer.

— M. le marquis a parfaitement compris Ja cause de mon hésitation, reprit le susceptible vieillard ; mais puisqu'elle a pu être mal interprétée, il est de mon devoir de vaincre ma répugnance et de répéter mot pour mot les propos révoltants que se permit en cette occasion le brigand dont je parle. Présentant à M* le chevalier la bouteille qu'il tenait d'une main, tandis que de l'autre il levait sur lui son arme effrayante : — Petit gredin d'aristocrate, lui dit-il, bois à la santé dé la nation, ou je te coupe le cou avec ma faux.

— Quelle horreur ! s'écria madame de Bonvalot

— Pauvre enfant! ditMathilde. Que fit-il?

. — L'enfant, madame la marquise, fit ce que bien des hommes n'auraient pas osé faire à sa place : il prit la bouteille sans hésiter, et regardant Toussaint Gilles en face ; a Je bois à la santé du roi, » dit-il à haute voix ; et il but en effet d'un air aussi assuré que s'il eût été tranquillement assis àla table de son père.

— Notre brave oncle ! reprit vivement la jeune femme ; n'aurti-je donc jamais le bonheur de lui serrer la main?

— Pour un enfant de huit ans, ajouta la douairière le trait était tout à fait chevaleresque ; je le proclame hautement, et j'ose ajouter que je m'y connais.

— Madame, dit le marquis, vous pouvez aussi ajouter que l'homme a tenu ce que promettait l'enfant : la vie de mon oncle est remplie de traits semblables à celui que vient de rappeler M. Bobilier.

— Si j'ai bien suivi l'intéressante narration de M. le juge de paix, dit à son tour Langerac, au moment où l'héroïque enfant but à là santé du roi, cet odieux croquemitaîne de Toussaint Gilles tenait sa faux levée et le menaçait de lui

373 (KDVRES DE CH. DE BERNAED.

couper le cou. Le lui coupa-t-il en effets ou ne le lui coupat-il pas ?

— Quelle extravagance ! reprit madame de Bonvalot en minaudant^ comme si vous ignoriez que M. de Y&udrey vit encore l

— Madame^ on vit fort bien avec un cou plus ou moins entamé; car je n'ai pas prétendu supposer qu'il y ait pu avoir une décollation complète. Ma question tend seulement à savoir si le susdit Toussaint Oilles mit plus ou moins à exécution sa menace.

— Le brigand^ reprit M. Bobilier^ brandit en efTet sa faux sur la tète de M. le chevalier^ jonais sans parvenir à lui arracher le moindre signe de frayeur ; en dépit de sa brutale férocité; il fut frappé de ce courage. — Puisque tu es si cr&ne^ lui dit-il^ nous ne te ferons pas de mal; mais dépêche^toi de boire à la santé de la nation^ car aujourd'hui le gros ivrogne de Louis XVI ne règne plus que pour rire, et le véritable souverain c'est la nation. — Voilà, poursuivit le juge de paix avec un accent d'indignation douloureuse, eu quels termes, grâce à d'infâmes, calomnies, on parlait alors parmi le peuple du prince infortuné destiné à devenir, moins de quatre ans plus tard, le roi martyr !

— Le vieillard fit une pause, car l'émotion avait rendu son œil humide et sa voix mal assurée.

Page 1