‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 16 sur 39 · IT · texte numérisé non relu

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coooher dans un coin, et vint se rasseoir lui-même en face du conseiller.

, — Si vous avez quelque chose à me dire, répondit-il alors, parlez, monsieur, je vous écoute.

— Monsieur, i^prit M. de Boisjply avec un aplixnb , cpii s'efforçait de prendre les allures d'une franchise pour ainai dire brutale, vous êtes. jeune, pauvre et plein de talents; ces trois causes réunies vous ont jeté dans Toppositiou, et c'est fort naturel. Vous êtes donc républicain ou à peu pi^ Or la république est un peu passée de mode, et d'ici à c^t ans, peut-être, il n'est guère probable qu'elle nous fasse porter sa carmagnole et son bonnet phrygien. Votre opposition est donc essentiellement irréfléchie, stérile et prématurée; elle ne peut vous mener à rien qu'à des regrets* Lorsque vous serez arrivé à l'âge où toutes les illusions prennent leur vol à la fois, à mon âge, par exemple, vous reconnaîtrez le vide et l'inanité de celles qui vous séduisent en comoment, et vous regretterez d'avoir perdu à leur pou> suite les plus belles années de votre vie ; mais alors il sera trop tard, car la jeunesse est un capital qui^ une fois dépensé, ne se renouvelle plus. En un mot, aveuglé par des chimères dont je ne prétends contester ni la séduction, pi le désintéressement, ni la poésie, vous êtes tombé dans un puits sans issue, et où, à chaque instant, vous pouvez vous noyer : c'est de ce puits que je voudrais vous tirer, et je vous en tirerai en effet pour peu que vous vouliez saisir la main que je vous offre.

— Monsieur, répondit Froidevaux, dont la figure pendant cette tirade s'était graduellement composée au point de paraître à la fin impassible , ceci sans doute n'est qu'un exorde, du genre de ceux qu'en rhétorique on nomme insinuants; veuillez, je vous prie, aborder la question essentielle et me dire quelles seront les suites de ma sortie du puits de l'opposition, à supposer que je sois assez avisé

pour accepter la main secourable que. vous daignez me tendre en ce moment.

Sans remarquer^ ou du moins sans rélever Tironie con* tenue dans ces paroles^ H. de Boisjoly continua son attaque.

— J'ai entendu dire^ monsieur^ que vous aviez beaucoup d'esprit, et je vois qu'on ne m'a pas trompé. Vous allez droit au fait; du reste, c'est aussi mon habitude, car, ainsi que je viens de vous le dire, je suis un homme sans détour.. Voici donc de quoi il s'agit :.en ce moment, il y a trois places vacantes dans le ressort; une place de juge à Langres, une de substitut à Charolles , et enfin une troisième de juge d'instruction à Semur. Si nous nous entendons , comme je l'espère, je jne chargerais volontiers de vos intérêts. Pourquoi n'obtiendriez-vous pas celle de ces trois positions qui vous conviendrait le mieux? Par exemple, que diriez-vous de la place de substitut à Charolles? C'est à deux pas dici, et votre talent pour la plaidoirie semble marquer naturellement votre place dans la carrière du ministère public.

— Voilà donc ce que vous m'offrez, dit Froidevaux en «'inclinant, sans que son visage trahît l'émotion qu'il éprouvât peut-être; maintenant voudriez-vous avoir la bonté de me dire ce que vous me demandez en retour; car, sans doute, ceci n'est pas un présent, mais bien un échange ?

— Je vous demande la chose la plus simple et la plus loyale.

— Mais enfin, cette chose.^...

— La voici, et selon toute apparence vous l'avez devinée. H. Boisselat, dont vous vous êtes déclaré le champion, n'a aucune chance de réussir; à cet égard, il est im-^ possible que vous vous fassiez la moindre illusion. Le seul résultat de sa candidature sera d'empêcher M. Grandperrin ou M. de Châteaugiron^ les deux seuls compétiteurs sérieux, de passer au premier tour; il y aura donc un scrutin de ballotage, cela est inévitable. Vous voyez comme ceci vous

met à Taise. Tenez vos engagements envers M. Boisselat^ votez pour lui au premier scrutin ; mais au second^ abandonnez un candidat impossible et reportez vos voix sur M. Grandperrin; voilà tout ce qu'on vous demande.

— Vous ne me demandez que cela ! dit le jeune avocat avec un sourire sardonique; en vérité^ c'est être bien modéré.

— La route que je veux chercher à vous ouvrir^ reprit sans se déconcerter H. de Boisjoly^ n'est-elle pas^'ailleuis celle que doivent vous indiquer déjà vos propres sympa- ' thies? Ne pouvant faire triompher votre candidat, neserez-Vous pas forcé de vous rejeter sur celui des deux autres dont les opinions vous paraîtront se rapprocher davantage des vôtres? Cela posé^ comment pourriez-vous hésiter entre le marquis de Châteaugiron^ le représentant des idées^ des privilèges^ des injustices d'autrefois^ et M. Grandperrin, bourgeois comme vous^ homme du nouveau régime comme vous, le fils de ses œuvres en un mot. comme vous serez vous-même un jour le fils des vôtres?

Georges Froidevaux se leva.

— Monsieur^ dit-il en arrêtant sur le tentateur un regard ferme et imposant^ si vous vous étiez contenté de demander ma voix pour votre candidat^ je n'aurais vu dans ce fait qu'une démarche maladroite et déplacée; mais vous m'offrez un prix pour mon suffrage! Ceci^ c'est plus qu'une maladresse et plus qu'une inconvenance; ceci^ monsieur^ c'est une insulte.

— Croyez^ monsieur^ que je n'ai eu en aucune manière l'intention de vous offenser^ s'empressa de dire H. de Boisjoly en se levant à son tour d'un air un peu décontenancé.

— C'est possible^ reprit Froidevaux dédaigneusement; peut-être même avez-vous cru me rendre service à votre manière.

— C'était assurément mon désir, et si vous me permettiez de m'expliquer...

— Assez^ monsieur. Vous m'avez vu pauvre et en conséquence vous m'avez cru vénal; vous vous êtes trompé : je pourrais peu1>-ètre me donner^ mais je ne me vends pas.

Froidevaux se dirigea vers la porte et Touv^it.

A cette pantomime dont le sens n'avait rien d^équivoque^ M. de Boisjoly^ dont les lèvres minces et blafardes étaient contractées par un sourire plein de fiel^ s'inclina légèrement devant le jeune avocat^ et sortit.de la chambre sans répliquer un seul mot.

— Mais je suis donc placé dans l'opinion des autres plus bas encore que dans la mienne? se dit alors Froidevaux en refermant la porte avec colère. Jusqu'à présent du moins on avait respecté ma pauvreté. Je ne sais ce qui m'a retenu que je ne jetasse ce monsieur par la fenêtre; il est bien heureux de s'être, trouvé si frêle et sichétif, car si j'avais eu en face de moi un individu capable de se défendre^ je m'en serais bien certainement passé la fantaisie. Il n'y a qu'un coup de tête de cette espèce, il n'y a qu'une secousse violente qui puisse me tirer du marasme où je suis tombé depuis cette ridicule aventure. Oui ; je voudrais trouver un intolentà souffleter, un brutalàa^ommer;ça me ferait du bien, je le sens : mon vicomte d'hier, par exemple ; voilà un lion à deux pattes à qui j'arracherais crinière et moustache avec un certain plaisir !

A l'instant même où le jeune avocat formulait mentale- ' ment ce vœu assez peu philanthropique, la porte s'ouvrit de nouveau sans que cette fois on eût frappé, et le vicomte de Langerac entra dans la chambre aussi familièrement que s'il eût été chez lui.

tO» GBUYRES DE GH. DB BERNARD.

xxm

DE1IX INTITATtONS.

En reconnaissant son adversaire de la veille> Pyrame s'était mis à gronder d'un air menaçant; de son oôté^ dominé par le désir de trouver quelqu'un $\xjc qui passer s^ mau^ vaise humeur, et pensant que le hasard le servait à souhait en lui envoyant le Parisien dont l'outrecuidance lui avait déjà souverainement déplu, Froid^vaux fronça les sourcil^ et prit une attitude altière. ,

* — La paix avec le maître et avec le chien ! dit le vicomte de Langerac avec une aisance incomparable, Pyrame^ voilà un gâteau dont je me suis muni à ton intentiqn; croismoi, c'est au moins aussi bon à manger qu'un gilet, et Cerbère, dont tu me parais descendre eh droite ligne, n'y aurait pas résisté !

Le vicomte jeta à l'épagneul une petite brioche que le fidèle animal se mit à flairer en dépit de sa colère naissante, et qu'il finit par manger de fort bon appétit.

— Mon cher avocat, reprit Langerac du même ton d'enjouement, je n'aî pas de gâteau à vous offrir; mais, en re^ vanche, voici de vrais purçs ; j'espère que vous ne refuserez pas de fumer avec moi le calumet de la paix.

Au lieu de prendre un cigare dans l'étui bizarrement ciselé que lui présentait le vicomte, Froidevaux se redressa d'un air hautain.

— Je ne fume jamais, monsieur, dit-il d'un ton bref; et avant que vous allumiez votre cigare, je prendrai la liberté de vous demander ce qui me procure le plaisir de vous voir.

• — Ne vous ai-je pas dit hier que vous recevriez "ma visite ce matin au plus tard

LE GENTILHOMIIE GA^PAGNAAD. 308

— Je me serais plutôt attendu à recevoir celle de V. de ChâteaugiroQ.

— Pourquoi cela? demanda le vicomte un. peu étonné. •— Parce qu'en ces sortes de choses, comme vous en avez

fait vous-même la remarque^, il est assez d'usage d'employer

des intermédiaires. . .

— Allons donc ! est-ce que vous, songez encore à nos folies d'hier? Pour moi, je vous déclare que je n'y pense plus depuis longtemps.

— Hier, pourtant, vous vous trouviez offensé, dit l'avocat avec un sourire agressif.

— Parbleu! j'avais à peu près vidé trois bouteilles, et après un pareil rafraichisl^ment, on voit des offenses partout.

*~ Vous prétendiez que je vous avais arraché votre stick d'une manière...

.— - Vous étiez dans votre droit, car il s'agissait d'un cas de légitinie défense; de même que vous pouviez en toute justice réclamer la moitié de ce splendide appartement, puisque votre prétention n'avait rien qui ne fût conforme aux us et coutumes de l'illustre bourg deChâteaugiron.En un mot, hier, tous les torts ont été de mon côté, et je n'hésite pas à le reconnaître. J'espère que, de la part d'un homme qui est allé quelquefois sur le terrain, cette explication vous suffira , et que vous me permettrez maintenant d'allumer mon cigare.

— Allons ! pensa Froidevaux avec un secret dépit, il est dit qu'il ne me fournira pas le moindre prétexte pour le jeter du haut en bas de l'escalier. •

— Bien loin que j'aie chaîné Chàteaugiron de venir vous trouver, reprit le vicomte en commençant à fumer, c'est lui au contraire qui m'envoie près de vous en ambassade.

— En ambassade? répéta l'avocat dont les yeuX se fixèrent aussitôt sur le jeune homme blond avec une curiosité involontaire.

804 XKCYRBS DE GH. DE BERNARb.

— Le mot est peut-être un peu fastueux^ surtout lorsqu'il s'agit d'une chose aussi i^imple que naturelle^ une liaison à renouer entre deux anciens camarades d'école; car vous ave? fait votre droit avec Châteaugiron. Cest la première chose qu'il m'a dite lorsque je lui ai parlé de notre petite discussion d'hier.

— J'ai suivi en effet à Dijon^ pendant trois ans^ les mêmes cours que H. de Châteaugiron^ répondit d'un ton froid le jeune avocat.

— A Dijon^ c'est bien ça. Vous êtes donc son camarade d'école^ ainsi que je le disais tout à l'heure^ et il espère qu'à ce titre vous voudrez bien venir dîner aujourd'hui au château^ sans cérémonie. Il serait venu lui-même^ mais vous comprenez^ un jeune mari^ le mari d'une femme charmante surtout^ n'est pas toujours libre; et voilà pourquoi l'invitation de notre ami Châteaugiron passe en ce moment par ma bouche^ au lieu de vous être adressée directement^ comme il en avait le désir.

— M. le marquis de Châteaugiron daigne m'inviter à dîner, dit Froidevaux avec une humilité sardonique ; en vérité je ne m'attendais guère à un pareil honneur.

— Entre anciens camarades^ il n'est pas question d'honneur, mais de plaisir. Notre ami Châteaugiron se fait une fête de vous présenter à sa femme, La marquise sait déjà que vous avez une voix superbe; elle est elle-même excellente musicienne ; Héraclius chante de son côté ; je fais ma partie au besoin ; enfin il n'est pas jusqu'à madame de Bonvalot qui ne s'en mêle. Nous ferons de la musique, nous aborderons le quintette, ce sera charmant.

— Délicieux! ravissant! s'écria le jeune avocat d'un air d'enthousiasme qui ressemblait fort à du persiflage.

— Et puis vous êtes chasseur, et Châteaugiron, qui connaît le mauvais tour que vous a joué son oncle, car j'assis tais à l'audience d'hier, et je lui ai tout raconté. Château-

LE GENTIUIOMMB GAlIPÀGNAaD. . 305

giron met ses bois à votre disposition; vous savez si lâchasse yestbelle!

— Magnifique ! quoiqu'à vrai dire les bois de M. de Vaudrey soient encore plus giboyeux. Ainsi donc je dînerai^ je chanterai et je chasserai ; c^est fort agréable sans doute^ mais est-ce là tout ce qu^a à m'offrir M. le marquis de Ch^ teaugiron?

Le vicomte de Langerac regarda son interlocuteur avec unétonnement qui n'était pas exempt de quelque inquiétude.

— Je ne vous parle pas^ dit-il après un instant d'hésitation^ du crédit dont jouit notre ami Héraclius.

—Parlez-m'en, au contraire, car c'est là le point capital, répliqua Froidevaux de 'Faû* le plus naturel.

— Il paraît que Tavocat vise au solide, se dit Langerac sans parvenir à dissimuler complètement sa surprise ; mais, après tout, il a raison : bien fou qui se repait de chimères.

— Vous dites que M. le tnarquis de Chàteaugiron a du créditîj'^prit Georges du ton d'un homme décidé à vider sans délai une question importante.

— Infiniment, et il est sans doute inutile d'ajouter que ce^ crédit est tout entier au service de ses amis. .

— Cela est fort bon à savoir, au contraire ; continuez.

— Continuez! répétale vicomte de plus en plus ébahi; mais c'est là, je crois, tout ce que j'avais à vous dire.

— Comment! voilà à quoi se réduit la mission dont vous a chargé M. le marquis de Chftteaugiron ?

•—Mais à peu près...

— Des dîners, de la musique au piano, des parties de chasse, c'est là tout ce qp'il me fait offrir?

— Si vous vouliez bien vous expliquer plus clabement, je ^vous comprendrais mieux sans doute, et peut-être, alors,

finirions-nous par nous entendre tout à fait.

— Je m'explique donc, puisque cela peut vous plaire, dit Froidevaux avec un flegme imperturbable; je ne vous cor

soe OBUVRES m ch. de bxbnau>.

chetsi pas que lé procédé de H. le marquis'de Chàteaugi-. ron me parait passablement mesquin^ surtout si }e le comparé à la conduite beaucoup plus large de son compétiteur.

— M. Grandperrjn vous a donc fait fairedes propositions? s'écria Langerac avec une vivacité pour ainsi dire alarmée.

— Des propositions assez honnêtes^ soyez^n juge. En retour des voix dont je pourrai peut-être disposer à l'élection prochaine^ on me' garantit une place de substitut. Avouez que c'est là du positif^ et que toutes les gracieusetés de M. le marquis de Châteaugiron paraissent un peu creuses auprès de ce résultat substantiel.

— Je ne chercherai pas à contester le mérite et surtout rà-propos des propositions de M. Grandperrin, et je regrette que nous n'ayons pas nous-mêmes envisagé 1^ question sous ce point de vue ; mais enfin rien n'est encore te^ miné^ et si vous me permettez de retousner au chàteauje me fais fort d'en rapporter les basés d'un petit traité, qm, en offrant à vos intérêts une satisfaction légitime, vous pe^ mettra...

— De vous jeter par la fenêtre, interrompit Froîdevaux jen croisant tranquîUemelit ses bras sur sa poitrine.

— Monsieur! s'écria Langerac aussi surpris que co^ roucé, voilà un propos... • „

— Que vous prendrez comme il vous plmra; en attendant, je m'explique : il n'y a qu'un instant, un: frêle tafr vidu, qui se nomme, à ce qu'il assure, M. de Bois^Oly, est venu m'adresser les propositions honnêtes auxquèlles'l'ai fait allusion. S'il ne s'était pas trouvé' si chétif> S'il ne m'avait pas paru' indubitable qu'ai cas de lutte je^lè renverserais d'un souffle, j'aurais, selon toute apparence, ch^ ché à lui fabe* prendre le chemin aérien dont je viens de vous parler; mais l'expérience in mima viti que j'aurais rougi d'essayer snv Un si débile personnage, aiicune coosi* dération humaine, sachez-le bien,-mon»8ur le vioonlte, ne m'empêchera de la tenter sur un homme de mon âg^

alerte et nerveux comme vous semblez Têtre^ pour peu que je découvre dans ses paroles Tintêntion de tendre un piège à ma conscience ou à mon honneur.

En remarquant la chaleur avec laquelle s'exprimait son maître^ Pyrame; qui avait achevé d'avaler la brioche, se remit à gronder contre le vicomte avec la plus magnifique ingratitude.

— Où diantre voyez-vous que j'ai Fintention de vous tendre un piège? dit Langerac, passablement décontenancé; c'est bien vous au contraire qui venez de m'attirer dans une abominable embuscade.

— Vous en sortirez cette fois, reprit Froidèvaux en se dirigeant vers la porté, mais n'y retombez pas.

— Ah çà, entendons-nous. M. Grandperrin a essayé de vous corrompre, c'est son afiFaire; vous, vous êtes incorruptible, cela vous regarde ; pour moi, qu'ai-je fait, au total? Je suis venu vous inviter de la part de notre ami commun, Châteaugiron: Pour voir dans un fait si simple une tentative de corruption, il faudrait avoir, permettez-moi de vous le dire, T^sprit diablement biscornu. Je reste donc dans les termes de mon mandat, et je vous demande une réponse. Ferez-vous à votre ancien camarade d'école le plaisir de venir dîner aujourd'hui au château ?

— Mon ancien camarade d'école, répondit ÏVoidevaux en accentuant ironiquement ses paroles, a passé trois an$ à Dijon avec moi sans m'accorder la moindre marque d'atr tention ; à notre retour ici, sa conduite est restée la même, et il a toujours eu très-grand soin d'établir entre l'humble avocat de village et le grand propriétaire descendant des croisés, une ligne de démarcation que., du reste, je n'ai jamais cherché à franchir. Comment voulez-vous alors que je prenne au sérieux son appel aux souvenirs d'une camaraderie qui, en réalité, n'a jamais existé? Cette démarche, aussi imprévue que peu désirée, n'est à mes yeux qu'une manœuvre électorale, rien de plus.

808 (SUVRKS DE CH. DE BSENARP

— Je vous assure qu'en cherchant à se rapprocher de vous^ le principal motif de Châteaugiron...

— Est d'acquérir un partisan^ je n'en doute pas.

— Dites un ami.

— Les amis ne s'acquièrent pas ainsi ; d'ailleurs^ à mon égard, il a laissé passer le moment. Il y a dix ans^ j'aurais pu saisir avec empressement l'occasion qu'il m'offre au^ jourd'hui^ mais maintenant il est trop tard.

— Ainsi vous refusez ?

— Positivement'. .

— Je croyais que vous vous^ contentiez d'être le Cicéroo de l'endroit ^ dit Langerac en reprenant l'accent de persiflage qui lui était ordinaire et qu'il semblait s'être étudié à mettre de côté depuis le commencement de l'entretien^ mais je vois que vous en êtes aussi le Caton ; et dès lors il ne me reste qu'à tirer ijia révérence à vos vertus stoîques. Serviteur donc au maître et au chien.

Le vicomte fit une pirouette^ et sortit aussitôt de la chambre^ sans paraître avoir remarqué le haussement d'épaules méprisant par lequel l'avocat avait accueilli cette allpre impertinente.

Resté seul^ Froidevaux se remit à marcher de long en large.

— Une invitation à dîner ! se dit-il^ réellement le prétexte n'était pas suffisant pour m'autoriser à le jeter par la fenêtre. C'est fâcheux^ car dans l'état d'atonie où je suis, ce petit exercice gymnastique m'aurait ranimé^ j'en suis sûr.

Un instant après on frappa de nouveau à la porte.

— Serai-je plus heureux cette fois ? se dit le jeune avocat qui s'empressa d'ouvrir.

En reconnaissant un des domestiques de la forge^ Froidevaux sentit son émotion changer subitement de nature; le sang qui gonflait les artères de ses tempes reflua ver$ son cœur; aussi prompt que la foudre,

LE GENTILHOMME CAMPAGNABD. 309

— Monsieur l'avocat, dit le laquais, voilà une lettre que madame m'a chargé de vous remettre.'

En dépit de ses efforts pour dompter le tremblement nerveux dont ses mains venaient d'être subitement agitées, Froidevaux fut quelque temps avant de parvenir à décacheter le billet que lui avait remis le domestique ; lorsqu'il eut enfin réussi à l'omTir, il y lut, avec une avidité qui se changea bientôt en ravissement, les mots suivants :

a Madame Grandperrin espère que l'accident dont elle a été si péniblement affectée hier n'a pas eu de suites fâcheuses; mais si monsieur Froidevaux désire guérir complètement toutes jes inquiétudes qu'a causées ici le danger qu'il a couru, il ne refusera pas de partager aujourd'hui un petit repas de famille, tout à fait sans cérémonie. La partition dès Huguenots vient d'arriver, et il s'y trouve un rôle de basse qui semble écrit exprès pour la voix de monsieur Froidevaux ; de plus, le piano est d'accord par hasard : ainsi rien ne s'opposerait à ce qu'on fit un peu de bonne musique en compensation d'un mauvais dîner, a

— Vous direz à madame Grandperrin que j'aurai l'honneur de me rendre à son invitation, dit l'amoureux avocat d'un air aussi calme que le lui permit la joie tumultueuse qui venait de succéder à son abattement.

Dès que le domestique fut sorti de la chambre, Froidevaux, d'un saut, se trouva près de ses vêtements toujours étendus devant la cheminée. Après quelques instants de l'examen le plus minutieux, il reconnut qu'à part le gilet, dont le satin se trouvait sérieusement compromis, le dégât était moins grave qu'il ne l'avait craint d'abord, et que quelques coups de brosse suffiraient pour y porter remède.

— J'en serai quitte, se dit-il, pour boutonner mon habit jusqu'à ce que l'état de mes finances me permette d'acheter un autre gilet. Un habit boutonné jusqu'au menton ne va pas déjà si mal lorsqu'on est un peu gros et qu'on a les éoaules larges ; d'ailleurs cela sent son orateur ; Berryer

a 10 cBtJVRW DB ml m baiiaid;

par exemple^ est toujours boutonné. Et^ après toat^ le bain qu'ont pris mes vêtements n'est cju'un supplément de décatissage qui ne leur aura pas nui^ car rien n'annoiice le provincial endimanché comme le lustre d'un habit tout neuf. En ruminant ces réflexions consolantes^ l'avocat tira de son sac de chasse une brosse dont il avait eu soin de se munir la veille^ car pour rien au monde il n'eût confié au balourd chargé de servir les hôtes de l'auberge du Cheval'' ^ Patriote le soin de restaurer des vêtements^ d'autant plus précieux qu'ils n'avaient pas de remplaçants.

— Dhier avec elle ! s'écria-t-il en se mettant è l'œuvre d'une ardeur héroïque ; tout à l'heure j'étais stupide avec mes idées noires; jamais^ au contraire^ la vie n'a été^si rose. La voir ! l'entendre ! lui parler ! peut-être même chanter avec elle !

Ces exclamations passionnées^ régulièrement entremêlées de coups de vergettes^ aboutirent à une suite de modulations vagues d'abord, qui prirent peu à peu im caractère déterminé et se transformèrent enfin en un air de basse à efiet puissant, l'air de don Magnifico dans la Cenerentola. C'était le triomphe du virtuose châteaugironais, qui, après avoir entonné sa cavatine favorite à demi-voix, finit par la chanter à gorge déployée avec une verve qui suppléât eft partie au défaut d'art et de style.

— J'ai tous mes moyens, se dit-il avec satisfaction en entendant vibrer à l'unisson de ses plus belles notes les vitres des fenêtres ; mon plongeon d'hier m'a bien enrhumé^ mais loin de nuire à ma voix, cela n'a fait au contraire que donner plus de sonorité à mon creux.

Tandis que le jeune avocat, enivré de l'espoir de chanter un duo avec l'objet de sa flamme, ce qui constitue, comme chacun sait, une des plus douces joies du paradis profane, essayait tour à tour ses cordes hautes et ses corries basses, et lés trouvait toutes en aussi bon point qu'il pouvait le désirer, cette vocalisation aussi bruyante qu'inattendue était

' LE GENTILHOMHB CAMPAGMARD. ' - 311

devenufs un sujet d'étonnement pour toutes les pei^nnes qui se trouvaient. eacexnoaieiit à Tauberge du Chewd" Patriote.

. — Ne faites pas attention^ dit Toussaint Gilles & quelques pratiques attablées dans la salle à manger et qui lui demandaient la cause de ce vacarme musical; c'est Tavocat Froidevaux. Je ne sais pas sur quelle herbe il a marché biar au fond de la rivière^ mais ce qu'il y a de sûr^ c'est que depuis vingt-quatre heures il n'a plus la tête à lui^ et je ne serais pas étonné qu'il fût tout à fait fou.

L'aubergiste se trompait^ mais, de peu ; seulement de la distance qui sépare ujQ fou d'un amoureux

QICB RENCONTRE mPRÉYCEi

Au moment où le vicomte de Laiîgerac descendait Tescalier de l'auberge^ H. de Boisjoly le remontait; vers le milieu des marches^ les deux négociateurs se rencontrèrent nez à nez.

— Hirôn! s'écria Langerac fort surpris.

— Pichot! repartit M. de Boisjoly non moins étonné. Cette double exclamation avait été aussi involontaire

qu'instantanée; avant d'y ajouter un seul mot^ les deux hommes s'examinèrent mutuellement de la tête aux pieds avec la curiosité défiante de gens qui^ se retrouvant par hasîard après une longue séparation^ hésitent à se reconnaître jusqu'à ce qu'ils se soient convaincus que l'ami d'autrefois ne s'est pas métamorphosé^ par l'effet de quelque catastrophe inconnue^ en un parasite besogneux.

De part et d*autre l'examen fut favorable^ nous devons le dire^ au delà de toute prévision*

313 (KtVAËS DE CÛ; DK l^ERKARD.

D'un cdté^ le vicomte de Langerac était vêtu avec uûe élégance poussée jusqu'à la recherche ; ses habits^ en avance d'un mois au moins sur la mode, ses gants jaunes d'une fraîcheur ûréprochable, ses bottes brillanmient vernies, une grosse perle fixant le nœud de sa cravate, enfin la pomme d'or artistement ciselée dont était orné son stick, tout dans sa toilette annonçait un homme qui paie ses fournisseurs comptant, ou qui jouit chez eux d'un crédit illimité, ce qui revient au même.

H., de Boisjoly, dont la mise était fort convenable du reste, ne pouvait pas, il est vrai, lutter sous ce rapport avec le vicomte : mais, aux yeux de bien des gens, le ruban rouge que laissait entrevoir une des boutonnières de sa redingote, aurait pu compenser, et au delà, ce petit désavantage.

Voyant l'un et l'autre qu'ils pouvaient sans inconvénients probables pousser la reconnaissance jusqu'au bout^ les deux anciens amis reprirent simultanément la parole.

— Qui diantre se fût attendu à vous rencontrer dans cette taverne ? demanda Langerac.

— Quel orage vous a jeté sur cette terre inhospitalière? dit M. dé Boisjoly.

— Nous nous retrouverions en Cochinchine, je ne serais pas plus surpris.

— Ni moi non plus. Y a-t^il longtemps que vous êtes ici?

— Un jour seulement; et vous, mon cher Miron?

En s'entendant appeler pour la seconde fois de ce nom assez peu aristocratique, le conseiller de préfecture ne parvint pas à dissimuler complètement une légère grimace. . — Mon cher Pichot, répondit-il, Tespèce d'échelle vermoulue sur laquelle nous dialoguons en ce moment me parait un salon de conversation, comme on dit à Bade, passablement inconunode. Je possède pour le moment, six pieds plus haut, une niche dont la somptuosité n'écrase en rien

LE GENTILHOUMË GAMPAGNAftl). 3ld

celle de ladite échelle^ mais où du moins nous' retrouverons deux chaises de paille^ ce qui nous permlettra de nous asseoir.

A la réitération du nom de Pichot^ le vicomte avait mordu sa moustache blonde; mais il s'était abstenu de réclamer. ^

Un instant après^ les deux hommes étaient assis dans la chambre que le plus Agé des deux occupait depuis Tavant* veille au soh*. \

— Maintenant^ causons^ dit ce dernier avec le sourire mielleux qui lui était habituel; mais^ avant tout^ que je vous fasse mon compliment.

— A quel propos? demanda Langerac, dont la physionomie enjouée à la surface manquait de franchise^ au fond^ tout autant que celle de son interlocuteur.-

— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés^ il y a quatre ans^ si je ne me trompe^ la fortune semblait peu disposée à vous sourire; mais il parait que vous êtes au mieux avec elle maintenant ! Jamais je ne vous ai vu si éblouissant. Savez-vous bien que vous voilà devenu un lion, un vrai lion !

— Parbleu ! vous été? charmant avec votre compliment; à moms que la petite chose rouge que j'aperçois à votre boutonnière ne soit définitivement un œillet, ainsi que je Tai cru d'abord, il me semble que vous êtes devenu vousmême, depuis-que nous ne nous sommes vus, quelque chose de mieux encore qu'un lion.

— Vous voulez dire un chevalier de la Légion d'honneur î reprit M. de Boisjoly avec une insouciance affectée.

-— Après ça, c'est peut-être l'Éperon d'orî

— Fi donc!

— Alors c'est bien la croix d'honneur I • — Avec votre permission.

— La croix d'honneur, instituée par Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rbm, médiateur...

114 ORtmU» DB GB. i)B BBlUfABD«

— Précisément.

-^ En ce cas, mon cher, faites-moi le {daisir de médire à queUe bataille...

— Honjcher, pas d'anadironisme; interrompit un peu sèchement le décoré; vous devez savoir que nouS; sçuptuoes dans un siècle pacifique, où pour mériter la croix il n'est pas nécessaire d'être un pourfendeur d^ Ilusses ou de Prusr siens.

— A la bonne heure, reprit le viccunte d'un air rmlleuT; mais alors ce sont vos titres pacifiques, mon cher Hiron^ que je serais bien aise de connaître; car je ne. suppose pas qu'on vous ait donné la croix l^liquement parce^que pendant sept à huit ans de votre vie vous avez fait décliner mttôa, i» muse, aux enfants îdu duc de Chérizact

— J'abandonne mon pauvre ruban rouge à votre persiflage, répondit le conseiller de préfecture en se mordant involontairement les lèvres, et pour peu que cela puisse vous être agréable, je conviendrai, conune don Diègue, que

La faveur l'a pu faire autant que le mérite.

— La faveur est une excellente qualité, mon cherMiron, et elle supplée facilement au plus grand mérite du monde.

— I^endant que vous êtes en train de vous moquer de moi, j'ai bien envie de vous demander quelque chose.

— Cette chose me fournira donc un nouveau sujet de gaieté?

— Peut-être bien.

— En ce cas, parlez; les occasions de rire deviennent trop rares pour qu'on ne doive pas s'empresâer de les saisir au vol.

* ^ Ne m'appelez plus Miron. :

— Pourquoi cela?

— Parce que depuis que nous ne nous sommes vus j'^ changé de nom.

— Bah!

— - Oui* Un caprice que je livre à votre raillerie, comme je viens de faire pour mon ruban rôuge.

— Un caprice?

— Un petit calcul, si vous Taimez mieux. Depuis que le règne de la bourgeoisie est arrivé, la noblessei, par une espèce de contradiction, est plus que jamais à la mode. Ma foi! j'ai fait comme tant d'autres, je me suis sus à la mode.

— En vérité?

— Quoique porté sous Henri IV par un prévôt des marchands, le nom de Hiron, jei suis obligé d'en convenir, est vulgaire et sonne a^z.mal...

— Et puis, interrompit Langerac, il a l'inconvénient de rappeler le refrain de la chanson de Malborough, Mironton, ion ton,.,

— Bref, je l'ai, quitté, et je l'ai remplacé par le nom de ma mère.

— Jolibois, si je ne i;ne trompe.

— C'est*à-dire Boisjply, répondit le conseiller en souriant doucereusement .

— Boisjoly ! s'écr^ le vicomte qui de surprise fit un bond sur sa chfdse : c'est donc vous qu'on appelle M« de Boisjoly ?

— Moi-même.

-** Conseiller de préfecture à Mâcon ?...

— Précisément.

— Le grand directeur des élections du département de Saône-et-Loire?

--^ Quanta ce d^*nier titre, dit M. de Boisjoly en rica- * nant^ je ne le prends pas, mais il est possible que quelques mauvaises langues me le donnent.

— Parbleu! mon cher Miron... je veux dire, mon cher Boisjoly^ VQil^ ui^ç rencontre... Mais avant d'aller plus loin, ditesrmoi donc comment vous étés devenu*.* ce que vous êtes devenu.

3ld ŒUYBES DB CH. DE BERNARD.

— Mon histoire est fort simple. Le duc de Chérizac^ qui a passablement d'influence ^ m'a fait obtenir la place que j'occupe^ aussitôt que j'ai eu terminé réducation de sm dernier fils : mes services^ qu'on semble apprécier^ m'ont déjà valu la croix, et je suis en passe de devenir sous-préfet; en un mot, je me trouve à flot sur l'océan administratif, et maintenant vogue la galère ! Mais vo'us-ihéme, mon cherPichot, expliquez-moi donc...

— Ah ! permettez, interrompit le vicomte , je ne vous appellerai plus Miron, mais à condition que vous-même ne m'appellerez plus Pichot.

— Vous avez donc aussi changé de nom? demanda M. de Poisjoly.en riant à son tour d'un air railleur.

— Le moyen de faire son chemin dans le monde quand on se trouve afi^ublé de ce ridicule sobriquet, Pichot!

— Hais il me semble que pour un quatrième clerc d'avoué le nom était tolérable.

— Dnxîlerc d'avoué, dit Langèrac d'un ton sec, vaut bien un précepteur. D'ailleurs, depuis prè^.de quatre ans, j'ai envoyé au diable les dossiers de procédure.

— Mon cher compatriote , ne nous emportons pas ; je n'avais nullement l'intention de vous blesser, car notre destinée offre trop de i*apports pour que nous ne devions pas éprouver l'un pour l'autre une véritable sympathie. Partis tou^ deux d'un point fort modeste , entre nous cela peut s'avouer, nous n'avons, selon moi, que plus de mérité à faire notre chemin.

— Parbleu ! nous sommes les fils de nos œuvres, dit le vicomte en se redressant d'un air superbe.

— Ainsi donc vous avez renoncé à la procédure et au nom de Pichot?

— lis s'étaient ligués pendant trop longtemps pour comprimer mon essor.

— Et comment vous appelez-vous maintenant? ^ L^ngerac,

— Langerac 1 11 me semble que je connais ce nom-là.

— C'est celui du pays qui m'a donné le jour, dit le vicomte en empruntant une partie de sa réponse à la Nor^ mandie de Frédéric Bérat.

— En effets Langerac^ un village situé près de Gourdon^ pas loin de Rocamadour où je suis né moi-même.

— Justement 1

— Au fait^ pourquoi ne porteriez-vous pas le nom de votre village, tant de députés prennent bien celui de leur département?

— C'est ce que je me suis dit; j'aurais pu suivre leur exemple et m'intituler^ je suppose, Pichot du Lot^ mais j'y ai mis de la modestie.

—- D'ailleurs^ le nom de Langerac sonne beaucoup mieux. ^

— Et puis j'ai à peu près le droit de le porter. ,

— A peu près est joli.

— Vous croyez que je plaisante? Pas le moins du monde ! Le nom de Pichot est assez laid et passablement ridicule , d'accord^ mais en revanche il est fort vieux : d'anciens titres qui me sont tombés dernièrement sous la main prouvent même fort clairement qu'il y a eu autrefois plusieurs alliances entre les Langerac et les Pichot.

— Alliances contractées sans aucun doute sur les bords de la Garonne^ dit H. deBoisjoly en souriant ironiquement.

— Il me serait donc très-facile d'établir ma filiation^ reprit Langerac sans répondre à cette raillerie^ et^ par suite^ de me pourvoir devant le garde des sceaux pour être autorisé à relever le nom et les armes des anciens vicomtes de Langerac^ éteints aujourd'hui^ et qui se trouvent de fait mes ancêtres maternels; mais cela me coûterait de l'argent^ et en attendant que je me décide à faire les frais de cette petite formalité /

— Vous vous passez de Tautorisation du garde des sceaux?

— Comme vous vous en passez voi|s-méme pour porter le nom de votre mère.

— Mais puisque vos ancêtres^ les Langerac^ étaient vicomtes^ dit le conseille^de préfecture d'un ton de persiflage^ pourquoi ne prenez-vous pas leur titre en même temps que leur nom?

' — Un sot Teût laissé^ répondit Tex-Pichot avec un magnifique sang-froid.

— Ainsi donc j'ai Thonneur de parler en ce moment à H. le vicomte de Langerac? dit le conseiller en affectant un respect moqueur.

— Tout comme j'ai l'honneur de parler moi-même à H. le chevalier de Boi$joly^ répondit Lapgerac non moins ironiquement.

— Après tout^ vous avez raison; quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Pour achever, je suppose que votre fortune a suivi votre condition dans sa voie ascendante?

— Mais oui : un h,éritage assez confortable , quelques amis bien posés : avec cela un homme n'a pas le droit de se plaindre de la fortune.

— Voilà un héritage qui me paraît encore sentir le voisinage de la Garonne, se dit M. de Boisjoly qui avait le droit de se défier des Gascons, puisqu'il appartenait lui-même à cette race, plus renommée en général pour son esprit que pour sa véracité. '

En ce moment la cavatine Miei Rampolli femininiy exécutée à la sourdine j usqu'alors par l'avocat Froide vaux éclata comme un solo de trombone.

— Au diable le braillard! dit le conseiller de préfecture en portant les mains à ses oreilles.

— Reconnaissez-vous cette voix? lui demanda Langerac.

— A moins d'avoir mené paître le taureau qui en abuse, comment pourrais-je la reconnaître?

— Vous avez voulu le mener paître, en effet, reprit le

Vicomte en riant^ mais Q n'a pas voulu mordre à votre herbe.

— Qu'est-ce que cela veut dîre^

— Cela veut dire que ce terrible chanteur dont vous semblez apprécier si peu le mérite^ n'est autre que l'aimable M. Froidevaux qui vous a si bien reçu tout à l'heure.

— D'où savez-yoûs que M. Froidevaux m'a bien reçil î demanda H. de Boisjoly en fixant sur son compatriote un regard défiant.

— Quand je m'exprime ainsi^ vous comprenez que c'est par antiphrase.

— Par antiphrase?

— Sans iloute, puisque, loin d'accueillir vos propositions, ce philosophe antique de Froidevaux a été tenté de faire sur vous ce qu'il nomme impoliment une expérience in anima vtlL

— Quelle expérience, s'il vous plaît?

— Un petit saut pa?» la fenêtre, rien que cela.

— Qui vous a dit cette absurdité? s'écria M. de Boisjoly, dont la figure blafarde jaunit de dépit.

— r Une personne fort bien informée. .

— îif ais qui enfin?

— Mons Froidevaux lui-même.

— Vous le connaissez donc?

— Sans doute.

— Vouis l'avez vu depuis peu î

— Je sors de chez lui.

— Et pouvez-vous me dire .ce que vous êtejs allé faire chez lui?

>= — Pourquoi ne vous le dirais-je pas? Avant une heure, vous le sauriez sans doute; autant vs^ut alors jouer tout de suite cartes sur table. Ma visite à cet agréable avocat a été précisément le pendant de la vôtre, à cela près que j'ai mis des formes là où vous avez déployé, à ce qu'il paraît, une franchise un peu brutale.

ZiO ŒUVRES DÉ CH. DE BERNARD.

— Vous connaissez donc H. de Cbftteaugiron ? s'écria le conseiller visiblement contrarié.

— Parbleu ! Oreste et Pylade.

— Vous soutenez sa candidature?

— Comme vous soutenez vous-même celle de H. Grandperrin.

^*- Allons^ reprit M. de Boisjoly en s'efforçant de dissimuler son dépit sous un sourire insouciant^ je comptais retrouver en vous un ami^ c'est un ennemi de plus au contraire que le sort me jette sur les bras : une mauvaise journée pour moi !

-^ Pourquoi mauvaise ?

—7 N'étes-vous pas mou adversaire^ en cette affaire du moins ?

— Je ne le serai que si vous m*y torcez.

— Pour moi je ne demande que la paix.

— Moi de même.

— En ce cas signons-la.

. — Volontiers; mais les conditions?

— Peu doit vous importer au fond que M. de Cbâteaugiron soit ou non nommé membre de ce conseil général^ tandis que moi j'ai un intérêt majeur et personnel à faire réussir H. Grandperrin; abandonnez donc votre homme^ et je vous promets qu'à la première occasion je vous indemniserai au centuple de ce sacrifice.

— Il est malheureux que vos conditions soient précisément le contraire des miennes.

— Quelles sont donc les vôtre??

— Que vous abandonniez vous-même votre homme, pour employer votre expression, car l'intérêt que vous pouvez avoir à l'appuyer ne saurait égaler celui que j'ai de mon côté à soutenir mon ami Châteaugiron.

— Il est convenu que nous jouons cartes sur table, n'estce pas?

— Sans doute.

— Eh bien ! il y va de mon avancement I

— Et moi de ma fortune !

— Une place de sous-préfet !

— Un mariage superbe î

— Quel rapport peut avoir votre mariage avec cette élection?

— Vous comprenez qu'il m'est impossible de m'expliquer davantage^ car^ en pareille affaire^ la discrétion est de rigueur; mais vous pouvez m'en croire sur parole. Ainsi donc, mon cher Boisjoly, rendez-mo il^ service que je vous demande.

— Impossible, mon cher Pichot... c'est-à-dire, mon cher Langerac; c'est moi, au contraire, qui compte sur votre vieille amitié.

— Vous ne voudriez pas me faire manquer une affaire si avantageuse?

— Vous n'auriez pas le courage de ruiner de gaieté de cœur ma fortune administrative?

— Allons, un petit effort !

— Comprenez mes raisons...

— Je vous saurai un gré infini de cette condescendance...

— Vous n'aurez pas obligé un ingrat...

— Il me semble que la discussion ne marche pas du tout, dit le vicomte en se levant, et que nous pourrions continuer de la sorte pendant un mois sans parvenir à nous mettre d'accord. Concluons.

— Oui, concluons, répéta H. de Boisjoly, qui se leva de son côté.

— M'accordez-vous ce que je vous demande?

— Non. Et vous, aurez-vous égard à ce que je yous ai dit?

■—Pas davantage.

— Ainsi nous sommes ennemis?

-- Comme il vous plaira,

d22 OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

— Prenez-y garde ^ reprit le conseiller de préfecture, dont les lèvres blêmes étaient entr'ouvertes par un sourire convulsif . Si Ton m'accorde assez généralement que je suis un ami dévoué^ quelques personnes en revanche dut éprouvé que je puis être un ennemi dangereux.

— Comme ami^ vous ne me donnez pas lieu de croire à votre dévouement; comme ennemi, je ne vous crains en aucune manière.

— Cependant il est certaines choses que vous croyez sans doute bien cachées, et qui pourraient vous nuire quelque peu dans l'opinion publique, si elles venaient à être révélées.

— Chacun a ses péchés, répondit Langerac d'une vont assurée, quoique d'abord il n'eût pu s'empêcher de roo^ gir; ainsi, ne vous occupez pas des miens, à moins que vous n'ayez envie qu'à mon tour je vous aide à faire votreexamen de conscience.

— Ma conscience est pure, dit M. de Boisjoly avec emphase, mais l'ancien quatrième clerc de maître Huguènin pourrait-il en dire autant de la sienne?

— L'ancien quatrième clerc de maître Huguènin n'a pas de leçons de vertu à recevoir de Tancien précepteur des enfants du duc de Chérizac.

— Vous oubliez que les murs de Tétude où vous avez travaillé pendant trois ans ont pu avoir des yeux et des oreilles!

— Vous oubliez vous-même que les tapisseries de l'hôtel de Chérizac ont pu, de leur côté, n^être ni sourdes ni aveugles!

— Rappélez-vous le procès Dufailly ! dit tout à coup le conseiller d'une voix basse et menaçante.

Tout le sang de l'ancien clerc d'avoué parut près de jaillir par les pores de son visage; mais quoique évidemment bfessé, il ne tarda pas à riposter.

— Et vous, dit-il, en adressant à son digne compatriote

LE GENTILBOmiB CAUPAGNARD. d2â

un regard plein de rancune et de haine^ souvenez-vous du portefeuille bleu qu'oubliait quelquefois à son bureau le duc deChérîzac!

' Une pâleur verdâtre envahit subitement la figure si blême déjà de M. de Boisjoly^ et il promena vaguement les yeux autour de la chambre, comme s'il eût cherché une pcH^ pour s'enfuir ou une arme pour se venger.

— Vous voyez que si vous nie connaissez, je ne vous couinais pas moins , reprit Langerac, dont le trouble parut se dissiper à mesure que devenait plus manifeste celui de son adversaire; ainsi donc nous savons tous deux à quoi nous en tenir, et un plus long entretien est inutile. Maintenant, voici mon adieu : La paix ou la guerre, à votre choix !

Sansattendrelaréponsede M. de Boisjoly, qui ressemblait, par l'immobilité de son attitude et l'altération de ses traits, è un homme récemment frappé de la foudre, le vicomte deLrng'^rac sortit de la chambre.

Au moment où il descendait l'escalier, sans nouvelle rencontre cette fois, une rumeur violente, dont nous expliquerons les causes dans le chapitre suivant^ remplit soudainement l'auberge du Cheval-Patriote,

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