II. I
t (BtJYEBS M CH. DE BKRMARB.
Picarde! d'une voix mugissante ; il nous faut nos coudées franches.
— A ba» la grille ! répétèrent en caœur la plupart des émeutiers.
Trois ou quatre d'entre eux, joignant Taction à la parole, arrachèrent quelques pierres au parapet du fossé et s'efforcèrent de briser la serrure, tandis que d'autres, s'accrochant aux barreaux, tentaient une escalade qui, vu les fers de lance ^ont était garnie la partie supérieure de la grille^ eût pu se terminer pour plusieurs* par un empalement.
— Arrêtez, citoyens, s'écria le greffier Vermot, à qui deux de ses voisins venaient de prêter complaisamment leurs épaules pour qu'il pût dominer et haranguer le rassemblement, arrêtez ! au nom de votre propre intérêt. Ne compromettez pas par vôtre imprudence la plus juste et la plus sainte des causes. Ici nous sommes sur le terrain de la commune, c'eët-à-dire chez nous; mais de l'autre côté de la grille commence la propriété de ce Châteaugiron, et nous ne devons pas y entrer.
— Pourquoi ça? répondit brusquement Gautherot, qui, après avoir montré d'abord une certaine modération, était devenu, depuis que l'action était engagée, un des plus tur^ bulents; pourquoi nous entassetions-nous ici comme un troupeau de moutons, tandis qu'il y a de la place dans la cour?
— Pour deux raisons, répondit le greffier en se soulevant de nouveau à l'aide de ses voisins, afin de se remettre en évidence : d'abord, en foulant ce sol infesté d'aristocratie, nous salirions nos souliers...
— Eh bien ! nous en serons quittes pour les décrotter, dit le boucher qui s'apprêtait à briser la serrure à l'aide d'une pierre énorme.
— D'ailleurs la moitié de nous n'a pas de souliers, ajouta un plaisant complètement déchaussé en effet.
— D'un autre côté, reprit Vermot en élevant la voix de
LE GinTUHOXMS CAMFAGIIARD^ 3
manière à se faire entendre de tout le monde^ ceux qui escaladeront ou qui forceront la grille commettront une violation de domicile^ ce qui peut les faire condaouier à trois mois de prison et à deux cents francs d'amende.
— Ça c'est une raison^ murmura Gautherot en laissant tomber la pierre dont il s'était armé.
— Écoutez le greffier^ s'écrièrent plusieurs voix, c^est un savant et il connaît les lois.
— Oui^ le citoyen Yermot a raison^ dit Toussaint Gilles, qui, grâce à l'élévation de sa taille et à la puissance de, ses poumons, n'avait pas besoin pour se faire voir et entendre de recourir à l'expédient imaginé par le greffier; ici nous sommes chez nous, restons-y; d'ailleurs il n'est pas nécessaire d'entrer dans la cour de ce cî-devant pour lui donner la leçon qu'il s'est si justement attirée. Allons, citoyen Picardet, il ne s'agit pas de grimper à la grille, mais à l'arbre; que t^dez-vous à remplir, la glorieuse n^ission que nous avons confiée à votre patriotisme ?
— Docile à la voix de son chef, le taillandier lâcha les barreaux auxquels il s'était suspendu, et se dirigea fièrement vers Farbre de la liberté, en bourrant sans ménagement ceux qui ne s'écartaient pas assez vite pour lui livrer passage. Arrivé au pied du peuplier, il donna en garde à l'épicier Laverdun le drapeau qui aurait pu gêner ses mouvements, et se mit à l'œuvre.
Quoique l'arbre, complètement sec, fût dépouillé de ses branches, ce qui rendait l'entreprise assez difficile, Picardet, réduit aux ressources naturelles que lui offraient ses membres alertes et vigoureux, atteignit la cime en quelques secondes, aux acclamations unanimes de ses compagnons. Détachant alors l'étendard mis en lambeaux depuis longtemps par le vent, d'accord avec la pluie, il le descendit à l'aide d'une corde dont il avait eu soin de se munir, et hissa ensuite son remplaçant par le même moyen.
Au moment où le nouveau drapeau^ solidement fixé à la
tige du peuplier^ fit flotter dans les airs ses glorieuses cou* leurs^ Tattroupement républicain tout entier poussa un long cri de triomphe ; puis le chant de la Marseillaise retentit de nouveau avec une telle furie d'exécution, qu^ JeanrFracasse et Rêveille-Matin eux-mêmes, s'ils eussent recommencé leur canonnade, auraient eu peine à le couvrir.
Ce fut alors que les maîtres du château et leurs hôtes, surpris de ce tumulte imprévu, se levèrent de table et s'approchèrent des fenêtres avec une curiosité à laqueHe commençait à se mêler, pour quelques-uns du moins, une sorte dMnquiétude.
— Savez-vous ce que cela signifie ? demanda le marquis au juge de paix, après avoir examiné pendant un instant la troupe turbulente rassemblée sur le terre-pleiil.
^ — C'est quelque nouveau tour de cet endiablé jacobin de Toussaint Gilles, répondit le vieillard, qui, doué, malgré son âge, d'une fort bonne vue, venait de reconn^tre au milieudeTattroupementlecapitainedepompiers gesticulantet
pérorant avec feu.
— Enfin que veulent-ils, reprit Châteaugîron, et poa^ quoi cet homme , que j'aperçois grimpé sur l'arbre de la liberté, s'y démène-t-il comme un singe sur son pe^
choir?
— C'est Picardet, un autre enragé; j'aperçois aussi au pied de l'arbre l'épicier Laverdun, bien digne acolyte des deux premiers, et mon greffier Vermot, le plus coquin de tous; enfin la synagogue républicaine au grand complet.
-— Mais quel est leur projet et dans quelle intention fontils un pareil tapage devant le château ?
— Ah ! mon Dieu ! quelle troupe hideuse ! dit à son tour madame de Bonvalot avec une émotion visible ; des bras nus! des cheveux hérissés! des gestes de démoniaques ! des guenilles! des hurlements! des bâtons! Au nom du ciel! qui sont ces gens-lji?
r- Ces'geïïs-là, madame, répondit M. Bobilier avec m
LE GENTILHOMME CAMFA6NAAD. 5
ironie peu dissimulée, sont les honnêtes et excellents Cbâteaugironais.
— Mais ils ont Fair de vrais bandits î reprit la douairière en laissant retomber d'un air stupéfait le binocle dont elle venait de se servir; est-il possible que ce soit là cette même population qui hier à notre arrivée et tout à Theure encore me paraissait si polie^ si convenable^ si respectueuse !
— Il est sûr que la toilette de ces l)raves gens est passablement débraillée^ et leur gaîeté un peu bruyante; dit Langerac qui de son côté avait appliqué à son œil gauche un petit lorgnon d'écaillé. A quel jeu jouent-ils là? au mât de Godagne^ si je ne me trompe.
— C'est cette poule mouillée d'Âmoudru qui nous attire cette algarade^ grommela le juge de paix entre ses dents.
Moins troublée que samère^ ou sachant mieux dissimuler son émotion^ madame de Châteaugiron tourna vers le vieillard un regard interrogateur.
— Monsieur Bobilier, lui dit-elle, que pensez-vous de ceci ? Est-ce Tusage à Châteaugiron de célébrer si tumultueusement le dimanche, ou la scène dont nous sommes témoins a-t-elle quelque cause particulière?
— Rien qui doiye vous alarmer, madame la marquise,, répondit le vieux magistrat, dont la figure soucieuse donnait un démenti à ses paroles.
— Il me semble, reprit la jeune femme, que lorsque nous sommes sortis de la messe, le drapeau que j'aperçois à la cime de cet arbre n'y était pas encore?
— Votre remarque, madame la marquise, est parfaitement juste. Le drapeau dont vous parlez vient d'être arboré à l'instant même, et voilà l'unique cause de cet attroupement, qui, je le répète, ne doit vous causer aucune inquiétude : trois ou quatre tapageurs, autant d'ivrognes, des enfants, des curieux, il n'y a rien là qui mérite d'être pris au sérieux. Bientôt ils se lasseront dé crier et dans une demi-heure il n'y aura plus personne sur la place.
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— ; Mon cher Bobilier^ dit le marquis avec un sourire fpTcé> c'est à vous pourtant que nous devons la sérénade assez peu harmonieuse dont on nous régale en pe moment.
— A Haoi, monsieur le marquis ? demanda le vieillard surpris.
— A vous-même. La réception magnifique, on pourrait dire royale, que vous nous avez faite hier, aura déplu ù ceux de vos concitoyens qui m'honorent de leur inimitié poUtique ; et ils essaient aujourd'hui de prendre leur revanche. Après l'ovation, le charivari ; après tout, ils sont dan& leur droit.
— Dix contre un que tu as deviné, dit Langerac ; c'est un coup monté par tes adversaires, il y a là-dessous du Grandperrin.
— M. Grandperrin est un honnête homme, interrompît le juge de paix, et il est incapable de chercher à vaincre par de pareils moyens. Non, le coup n'est pas parti de la forge, mais bien de l'auberge.
— En effet, dit le marquis, c'est l'honorable citoyen Toussaint Gilles qui parait être le chef de cet aimable attroupement; je le reconnais à ses grosses moustaches et à son bonnet rouge.
— Le rustre qui hier a affecté de ne pas se découvrir sur notre passage? demanda madame de Bonvalot d'un air de dédain mêlé d'anxiété.
— Le fils de son père, et c'est tout dh«, reprit le vieux magistrat.
— Quoi ! s'écria la douairière, est-ce donc le fils de cet homme affreux dont vous nous racontiez tout à l'heure les prouesses révolutionnaires?
— C'est lui-même, madame, et pour égaler son père il ne lui manque qu'une chose, l'occasion.
— L'occasion ! mais il me semble que la voilà, reprit la mûre coquette de plus en plus alarmée ; qui nous dit que ces hommes efirayants n'ont pas l'intention de pénétrer dans
lé chflteau? Au moins la grille est>«Qe bien fermée? — Elle rétait parfaitement en octante-neuf» dit à demi* voix le juge de paix.
— Et malgré cela^ le château a été envahi à cette époque, observa madame de Châteaugiron en s'efforçant de cacher, sous un air calme et souriant, Tinquiétude . dont elle ne pouvait se défendre; en vérité, monsieur Bobilier, je crois que vous avez Fintention de nous effrayer.
— Ah! madame la marquise, pouve^«vous croire... les mots que je viens de prononcer me sont échappés par une étourderie impardonnable... Du reste, il n'y a aucune ressemblance entre les deux époques...
*-M. Bobilier a raison, dit Héraclius en passant le bras de sa femme sous le sien, comme si par ce rapprochement il eût cherché à la rassurer ; nous sommes en 1836 et non en 1789, le mélodrame d'autrefois est passé aujourd'hui à l'état de parpdie; au lieu du sac du château, messieurs les patriotes de Châteaugiron, pour tout régal, seront obligés de se contenter d'un petit tapage bien ridicule, bien inoffensif, fort indigne, à coup sûr, de l'attention que nous lui accordons en ce moment, et qui ne mérite même pas que le gar^e champêtre endosse sa bandoulière pour le faire cesser. Si vous m'en croyez, nous laisserons ces honorables citoyens s'égosiller tant qu'il leur plahra, et nous nous remettrons à table.
Personne ne parut disposé à déférer à cette invitation, et le marquis lui-même, doucement retenu par sa femme, n'insista pas pour s'éloigner de la fenêtre.
Pendant un instant le silence régna dans la salle à manger,* tous les yeux restaient fixés sUr la bande des émeutiers qui continuaient à célébrer l'installation du drapeau par leurs vociférations patriotiques, et s'excitaient mutuellement à de nouveaux exploits.
Le marquis de Châteaugiron était soucieux, quoiqu'il cherchât du sourire ejt du regard à rassurer sa femme, tou-
s CBUVRES DIS GH. VE BBRH ABD.
jours appuyée sur son bras ; Langerac^ son loi^non main*tenudans Forbite de Toei! gauche par une contraction qui rehaussait encore Fexpreteioh assez impertinente de sa physicHiomie^ semblait assister à une première représentation, plus disposé à siffler qu^à applaudir ; madame de Bonv»lot (cette fois la minauderie n^y était pour rien) respirait un flacon desels^ et paraissait pâle malgré son rouge ; enfin le vieux juge de paix^ les lèvres serrées et le nez démesurément rapproché du menton, dissimulait avec peine son dépit ou plutôt sa colère.
— Si Amoudru avait fait couper cet affreux manche à balai, ainsi que je le lui demandais encore hier, tout cela ne serait pas arrivé, finit par dire ce dernier en ayant Tair de se parler à lui«>méme.
— Quel manche à balai? demanda le marquis.
— Leur arbre de la liberté.
— Hais il me semble, mon cher Bobilier, reprit Chftteaugiron, que vous, mon fondé de pouvoh*, et vous savez si votre mandat est absolu, vous n'aviez pas besoin de la permission du mafre de la commune pour faire couper un arbre planté sur mon terrain.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, dit le vieillard un peu embarrassé ; vous avez parfaitement raison. Il est certain que ce maudit peuplier est planté sur votre terrain, quoique ces faiseurs d^embarras du conseil municipal sou* tiennent le co^atraire .
— Comment ! prétendraient-ils que le terre-plein qui est devant ma grille fait partie de la place ?
— Précisément, monsieur le marquis.
— Mais c'est absurde !
^- Archi-absurde ! Évidemment le terre-plein qui se trouve dans Talignement des fossés appartient au château comme les fossés eux-mêmes ; voilà ce que je leur ai dît vingt fois ; mais le moyen de fah'e entendre raison à une réunion de paysans entêtés comme des Bretons, chicaneurs
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comme des Normands^ à des bouigeois de Ghfttëaugiroii en un mot, et c'est tout dire !
— Ainsi le conseil municipal^ abusant de la condescendance^ tranchons le mot, de la faiblesse qu'a montrée mon père lors de la révolution de juillet en laissant planter cet arbre devant la porte de son château, le conseil municipal soutient aujourd'hui que le sol même du terre-plein appar^ tientà la commune ? En vérité, la prétention me semble aussi impertinente que bouflFonne, et je ne sais qui me retient^ que je ne fasse abattre ce manche à balai (car l'expression est fort juste) à l'instant même.
— Y pensez-voils, marquis? s'écria la douairière alarmée; avez-vous envie que ces hommes hideux mettent en pièces ceux de vos gens que vous chargeriez dé cette mission, et nous-mêmes peut-être ensuite ?
— Je trouve que madame de Bonvalot a raison, dit Langerac ; non que ces braves gens me semblent aussi redouta- ^ blés et aussi féroces qu'elle paraît le croire ; quelques coups de cravache bien appliqués mettraient à la raison, je n'en doute pas, ceux qui crient le plus haut en ce moment; mais réfléchis que couper Parbre, ce serait abattre le drapeau; et que deviendrait ta popularité si tu te permettais une pareille irrévérence?
— C'est juste, répondit le marquis en s'efTorçant de sourire; je suis candidat, et dès lors je dois m'imposer... jusqu'à mon élection du moins, Içs vertus du métier : AiFabilité, modestie, douceur. . .
— Patience, surtout, interrompit le vicomte.
— Patience, soit ; mais à mon tour je dis : Patience ! Une fois député, je me promets de faire chanter à ces messieurs les bourgeois de Châteaugiron une toute autre gamme que celle dont ils nous assourdissent depuis une .demi-heure.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria madame de Bonvalot, qui dans son anxiété croissante ne quittait pas des yeux le rassera-
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blement, les voilà maintenant qui démolissent l'arc de triomphe !
Par un mouvement dont il ne fut pas maître^ et qui contrastait avec sa civilité habituelle^ H. Bobilier s'avança brusquement entre la marquise et sa mère^ derrière lesquelles il se trouvait déjà placé depuis un instant, et qui, vu Taxiguité de sa taille, Fempéchaient de voir ce qui se passait sur le terre-plein.
Ainsi que la douairière s'en était aperçue avant tout autre, le second acte de Témeute était commencé.
— Maintenant que nous avons régénéré Tarbre de la liberté, s'était écrié le capitaine Toussaint Gilles après avoir obtenu, non sans peine, un instant de silence, il nous reste un autre devoir civique à accomplir. Notre œuvre serait-elle complète si nous laissions debout ce monument élevé à • Torgueil par la servilité? Non, citoyens, nous ne devons pas souffrb que les armoiries d'un' ci-devant insultent plus longtemps notre glorieux drapeau ! A bas l'œuvre des aristocrates l
Tamerlan ordonnant la destruction de Smynie ou de Bagdad n'avait pas été plus promptement obéi que ne le fut en ce moment le chef du club démocratique de Chàteaugiron; en quelques secondes l'arc de triomphe se trouva escaladé par une demi-douzaine de démolisseurs ni moins lestes ni moins bouillants que le taillandier Picardet, et dont la sainte fureur patriotique s'assouvit d'abord impitoyablement sur le tableau où se trouvaient peintes les armoiries du marquis de Châteaugiron.
£n voyant l'œuvre qui lui avait coûté quinze jours de travail mise en lambeaux et ses tristes débris lancés dérisoirement dans toutes les dbections, comme autrefois on jetait au vent les cendres des criminels morts sur le bftcher, H. Bobilier sentit se changer en une véritable fureur la sourde colère qu'il s'était efforcé de contenir jusqu'alors. Ouvrant violemment la fenêtre, au risque de blesser la
LE GENTILHOMME OAHPAGNAHD. Il
marquise et sa nière^ qui eurent à peine le temps de se mettre à Fécart, il se pencha en dehors^ et d^une voix natarellement aiguê^ mais tellement étranglée en ce moment par rindignation qu'on eût dit d'une trompette à sourdine :
— Gredins! s'écria-t-il^ brigands! scélérats! canailles de jacobins ! attendez-moi; je suis à vonsfî
À ces mots^ avant que ses voisins stupéfaits eussent pu faire un mouvement pour le retenir^ M. Bobilier s'élança hors de la salle à manger^ et seul de sa personne^ sans autres armes que son courage et sa colère^ il courut sus à rémeute.
l'.émbute.
Jusque-là les partisans de Toussaint Giles avaient exécuté ses ordres et servi son^ ressentiment sans que personne eût essayé de mettre un terme à leurs tumultueux ébats.
Sur la place, un grand nombre de curieux, parmi lesquels les femmes et les enfants se trouvaient comme de coutume en majorité, assistaient, les yeux écarquillés et la bouche béante, à la destruction de l'arc de tripmphe et semblaient en général plus disposés à approuver les démolisseurs et à les aider au besoin, qu'à leur porter obstacle; car le peiïple est partout le même, prompt à se passionner, mais volage dans ses aflfections, et toujours prêt à jeter au feu, le soir, l'idole qu'il a adorée le matin. •
L'inconstance dont faisaieijit preuve, en cette occasion, ceux des habitants du bourg qui avaient montré le plus d'empressement à fêter l'arrivée du marquis de Châteaugiron,*n'a donc rien qui doive surprendre, quoique' nous soyons forcés de convenir que chez quelques-uns elle alla jusqu^à l'ingratitude; ainsi par exemple, au nombre des
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spectateurs^ se trouvaient plusieurs des pompiers qui^ la veille^ avaient unanimement juré un attachement étemel au noble amphitryon dont la générosité venait de leur donner un J bon repas^ mais pas un seul ne fit mine ue s'opposer^ ne fût-ce qu'en paroles y à la scène de désordre o^ ganisée par le club démocratique^ et qui menaçait de se terminer par Tenvahissement du chftteau : il faut dire^ pour la justification de ces dignes citoyens^ qu'en ce moment ils avaient complètement digéré le dîner du marquis.
Si Tattitude neutre^ pour ne pas dire approbatrice^ que gardèrent les bourgeoisde Châteaugironen face despertiju^bateurs^ s'explique facilement par la nature bien connue du tempérament populaire^ en revanche^ il est nécessaire de fabe connaître au lecteur pour quelles raisons les fonctionnaires spécialement chargés de veiller au maintien de Tordre avaient laissé jusqu'alors le champ libre à Fémeute.
Le bourg de Châteaugiron n'ayant pas Tinsigne honneur de posséder une brigade de gendarmerie^ la force publique s'y réduisait^ en temps ordinaire^ au garde champêtre ; or^ quel que pût être sonzèle^ Jérôme Chambard n'avait pas le don de l'ubiquité^ et en ce moment il se trouvait sur un des points les plus éloignés de la commune.
Les pompiers^ il est vrai^ formaient un corps assez considérable^ qui eût suffi et au delà pour dissiper le rassemblement ; mais quoique la veille^ la plupart^ attendris jusqu'aux larmes par des libations réitérées^, eussent déclaré au marquis de Châteaugiron^ qu'entre lui et eux ce serait déso^ mais à la vie et à la mort^ bien peu paraissaient avoir conservé la mémoire de cet engagement sacré^ et la bonne volonté de ceux qui eussent été disposés à y faire honneur^ se trouvait paralysée par un concours de circonstances aussi propres à enhardir les tapageurs qu'à décourager les amis de la paix. D'un côté, Toussaint Gilles, le chef de la compagnie, se trouvait à la tête de l'émeute ; de l'autre, le lieutenant Amoudru, le seul qui eût pu balancer l'influence de
Lt GÊNtaHOMini CAMPAGIIARD. Id
BOn supérieur^ était parti dès le matin pour Gharolles où rappelait une affaire d^intérét^ et eh son absence^ aucun des officiers subalternes n'eût osé affronter le courroux du redoutable capitaine en donnant Tordre de battre le rappel.
Ceux des pompiers qui se trouvaient sur la place contemplaient donc^ les bras croisés^ la démolition de Tare de triomphe; et si quelque spectateur paraissait s'étonner de leur inertie^ ils se croyaient suffisamment justifiés lorsqu'ils lui avaient répondu : '
— Nous n'avons pas reçu Tordre dé prendre les armes.
Quant aiûL autorités du bourgs plus particulièrement responsables des atteinte^ portées à la paix publique^ voici quelle était leur situation au moment dont nous parlons :
Dès le premier couplet de \sl Marseillaise, Amoudru s'était enfermé à double tour datis la salle de la mairie^ prêt à s'esquiver par ime porte de derrière^ si le danger devenait ,plu$ pressant; Thounéte maire de Châteaugiron appartenait à cette classe d'administrateurs dont la fermeté n'égale pas la prudence^ et qui^ lorsque l'émeute descend dans la rue , descendent eux-mêmes dans leur cave^ pour nous servir de la locution consacrée en pareil cas.
L'adjoint restait également dans Tinaction^ mais par un antre motif; cousin de Toussaint Gilles et presque aussi démocrate que Taûbergisteiui-méme, il favorisait en secret le parti républicain.
Il n'entrait pas légalement dans les fonctions du curé Dommartin d'ordonner aux perturbateurs, de se disperser ; mais le caractère sacré dont il était revêtu lui donnait une influence morale qui peut-être n'eût pas été inefficace^ s'il Peut mise au service de la tranquillité publique; par malheur en ce moment le curé Dommartin dînait ; et pour que sa gouvernante se permit de le déranger au milieu d'une ocrupation si importante^ il aurait fallu que le feu eût pris Bxû quatre coins du bourg.
M. Bobilier se trouvait donc, ainsi que nous l'avons dit,