‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 21 sur 39 · II · texte numérisé non relu

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U CBimiES DK GH. DB BBBMARD.

réduit aux seules ressources que lui offraient son intr^kiité naturelle et sa colère; Fune et Tautre étaient grandes^ il est vrai^ mais suffiraienlrelles pour imposer aux émeutiers? C'est ce dont parut douta* le maître du château; car dès qui! fut revenu de la surprise où Tavait jeté la brusque son tie du juge de paix^ il s'élança sur ses pas pour le retenir^ de peur sans doute que^ dans.son indignation^ il ne commit quelque imprudence plus propre à accroître le désordre qu'à le calmer.

La crainte du marquis était d'autant mieux fondée que déj^ Tappaiîtion du bouillant vieillard à la fenêtre avait produit sur la foule ameutée un effet comparable au sooïèveitient des vagues que vient de fouetter un coup de vent imprévu. Si Faltération de la voix du digne magistrat Jointe à la distance^ n'avait pas permis à ses interpellations menaçantes d'arriver à leur adresse^ sa pantomime^ en revanche, s'était fait clairement comprendre; mais^ loin de parattre intimidés par les gestes exterminateurs que leur prodiguait le premier magistrat du canton^ les émeutiers y avaient répondu par un épouvantable concert de sifQets^ de huées et de rugissements^ quelques-uns même par des cailloux, cette dernière raison de la populace.

Au moment où Châteaugiron sortait à son tour de la salie à manger^ le bruit d'une vitre cassée^ suivi aussitôt d'un double cri de terreur, lui fit tourner la tête. Une pienc aussi grosse qu'un biscaïen achevait de rouler sur le paN quet; madame de Châteaugiron, pâle d'efltoi, regardait avec inquiétude sa mère qui, cent fois plus épouvantée encore, venait de se laisser tomber à demi morte en apparence^ entre les bras du vicomte.

Héraclius se rapprocha rapidement de la fenêtre, et tout en aidant Ljangerac à soutenir la douairière qui semblait menacée d'une attaque de nerfs, sérieuse cette fois, il s'efforça de rassurer sa femme par les paroles les plus affeo* tueuses.

LB GMTitUOMJUB GAMPAGMARD. 1&

— Surtout ne md quittez pas^ dit Hathilde en lui saisissant le bras comme pour s'opposer à ce qu'il tentât de nouveau de s'éloigner.

— Cette lâche canaille te fait donc peur ? demanda le marquis dont le visage exprimait, un mélange de dédain^ de sollicitude et de colère.

— Une peur affreuse I reprit la jeune femme en se serrant contre son mari par un mouvement involontaire; moi qui accusais ma mère de faiblesse et qui me croyais du courage !

— Madame de Bonvalot a tout à fait perdu connaissance^ et peutrêtre serait-il prudent de la porter dans sa chambre^ dit Langerac^ qui^ depuis un instant^ palpait du bout des doigts^ avec une sorte d'inquiétude^ sa joue gauche^ sur laquelle ruisselaient quelques gouttes de sang.

— Tu es blessé ? lui dit Châteaugiron.

— Meurtri seulement^ répondit le vicomte avec une affectation d'insouciance que démentait la pâleur de son visage.

— Est-ce que ce pavé t'a atteint ? reprit Héraclius en montrant la pierre que venait de ramasser un des domestiques.

— Fort heureusement, car si je ne m'étais pas jetç en avant au moment où il a brisé la fenêtre, madame de Bonvalot aurait pu être blessée.

En dépit de l'émotion dont il n'avait pu se défendre, Langerac altérait singulièrement la vérité ; d'abord, il ne s^était pas jeté en avant, mais bien en arrière ; ensuite, l'unique cause des cinq ou six gouttes de sang qui mouchetaient son visage était un éclat de la vitre brisée par le caillou, et non le caillou lui-même. Fidèle au plan de séduction qu'il avait organisé contre le cœ\A de la riche et sensible douairière, l'ex-clerc d'avoué trouvait de bonne politique d'oxagérer le danger qu'il avait pu courir et de tirer de l'égratignure la plus involontaire le profit qu'aurait pu lui rapporter une blessure sérieuse qu'il se fût attirée par un excès de dévoue^ ment.

J6 <ft;0VRE6 DB CH. DE BËRNAUD.

Le mensonge intéressé du vicomte produisit Teffet qu'il en attendait. Madame de Bonvalot interrompit ses contorsions nerveuses pour ouvrir un œil languissant qu'elle fixa .sur son soi-disant sauveur avec une expression dç tendre gratitude.

' — Blessé . . . pour moi ! . . . murmura-t-elle en même temps d'une voix éteinte.

— Ma mère^ vous êtes mal ici^ allons dans votre appartement^ dit madame de Châteaugiron à qui la manœuvre du vicomte n'avait pas échappé^ et qui ne remarqua pas sans dépit la sentimentale crédulité avec laquelle madame de Bonvalot s'y laissait prendre.

— Oui... ôtez-moi d'ici... reprit la douairière, en se renversant de nouveau sur les bras qui la soutenaient ; par pitié, ôtez*-moi d'ici... j'y mourrais.

Un second caillou non moins gros que le premier entra en ce moment par la fenêtre, effleura les cheveux du vicomte, et après avoir frappé le plafond, retomba sur la table où il fit un certain dégât parmi les verres et les assiettes.

— La place, en effet, n'est plus tenable... pour des femihes, balbutia Langerac qui avait entendu siffler à son oreille ce nouveau projectile. .

Sans dire un mot, le marquis laissa à son ami le soin de veiller sur madame de Bonvalot, et, prenant sa femme par le bras, il l'entraîna rapidement hors de la salle à manger.

Un instant après,, la mère et la fille étaient en sûreté dans l'appartement de madame de Châteaugiron qui donnait sur les jardins, et où l'on n'avait rien à craindre des émeutiers, à moins que le château ne fût tbut à fait envahi.

Lorsqu'on eut étendu sur une causeuse madame de Bonvalot qui continuait ses soupirs, ses roulements de prunelles et ses soubresauts nerveux, sans que la marquise, habituée à de pareilles scènes,- parût fort alarmée, Châteaugiron, dont la figure colorée et les yeux étincelants trahissaient uae co-

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lère contenue avec peine^ prit à part le vicomte et lui dit tout bas:

— Je reste ici un instant pour achever de rassurer ma femme ; en attendant que j'aille te rejoindre^ ordonne aux domestiques de tout fermer au rez-de-chaussée , portes et fenêtres^ les volets partout^, au besoin^ des barricades^ car on ne peut prévoir comment ceci se terminera; mais que pas un d'eux ne se montre dans la cour.

— Tu peux être tranquille, répondit Langerac ; à Tair effaré de ceux qui nous servaient à table, il est facile de voir qu'ils sont plus disposés à se cacher dans les greniers ou dans les caves qu'à se montrer dans la cour.

— r Lâches comme des laquais ! reprit le marquis avec un sourire de mépris ; cejfendant Germain et Bourguignon font exception, et l'on peut compter sur eux ; à nous quatre nous saurons bien, si cela devient indispensable, rappeler à l'ordre messieurs les patriotes et leur donner une petite leçon.

— Y pense&-tu ! s'écria le vicomte d'un ton où perçait l'inquiétude qu'il s'était efforcé de dissimuler jusqu'alors sous une affectation d'héroïque insouciance; quatre contre deux cents

— Allons donc ! bon pour Pierre, qui est un poltron^ d'avoir vu deux cents hommes là où il n'y en a en réalité qu'une soixantaine, mais je ne croyais pas que Um lorgnon grossît les objets à ce point.

— Ne fussent-ils qu'une soixantaine en effet, ce serait encorie quinze contre un, puisque tu reconnais qu'à part le cocher et le chasseur, il ne faut par compter sur tes domestiques.

— Je conviens que la partie ne serait pas égale si nous n'avions que des pierres à leur lancer en retour deâ leurs; mais j'ai là d'excellents fusils de chasse.

— Eh quoi ! faire feu !

— Parfaitement, si l'on m'y force.

* — Songe donc que ce serait le moyen de changer ces gredins de paysans en autant de loups enragés.

— Le moyen^ au contraire^ ou je les connais mal^ de les rendre doux comme des moutons.

— Cependant...

— Si ma femme n^était pas ici^ j'aurais déjà montré à cette canaille-là le cas que je fais de ses menaces.

— Sans doute^ s'empressa de répondre Langerac^ si nous n'étions que des hommes au château^ je serais le premier à te proposer de faire une petite sortie qui avant cinq minâtes aurait balayé la place. Mais^ le moyen de tenter un pareil coup de main en présence de madame de Châteaugiron et de madame de Boiivalot, si effrayées déjà ? Ce serait vour loir les faire mourir d'inquiétude et de peur.

— Je donnerais 10,000 fr. de grand cœur pour qu'en ce moment elles fussent avec ma petite Pauline bien tranquil* les dans notr^e appartement de Paris, ou à Autun, chez mon oncle.

— Parbleu ! je te crois. Ce ramassis de manants verrait alors beau jeu , Châteaugiron en avant ! et Langerac à la rescousse ! Jamais les drôles ne se seraient trouvés à pa« reille fête.

— Quand je songe qu'une de ces pierres aurait pu blesser Mathilde!...

— Je comprends ta colère, et la mienne n'est pas moindre; mais enfin puisque la présence de ces dames nous lie les mains, il faut savoir nous contenir. J'ai fait mes prouves; ainsi j'ai le droit de te conseiller d'être prudent ; vu les circonstances, l'expédient de tes fusils de chasse me semble désastreux.

— Nous n'y aurons recours qu'à la dernière extrémité ; mais tu ne prétends pas sans doute que, si l'on attaque sérieusement ie château, nous restions les bras croisés^ au lieu de nous défendre ?

— En ce cas... je conviens* «. mais alors..*

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^ •— ir faut être en mesure à temps. Tu vas donc prendre avecfoi Gennain et Bourguignon. Vous irez dans la cham« bre où est mon arsenal de chasse^ à côté de la bibliothèque^ et vous chargerez tous mes fusils^ moitié à petit plomb^ moitié à chevrotines. Dépéche-toi : avant cinq minutes j'irai vous rejoindre.

Ce rapide dialogue avait eu lieu sur le seuil de la chambre de madame de Châteaugiron; le marquis y mit fin en fermant la porte^ et il revint près de sa femme^ tandis que Langerac^ un peu plus ému qu'il n'eût voulu Tavouer^ se dirigeait vers la partie du ch&teau où se tenaient ordinairement les domestiques.

Au moment où le vicomte traversait un corridor dont les fenêtres donnaient sur la cour^ et qui aboutissait au grand escalier^ une lueur ardente^ semblable à un commencement d'incendie^ frappa subitement ses yeux^ et en même temps des cris perçants partis du vestibule mirent à une nouvelle épreuve' son courage^ passablement ébranlé déjà.

LfiCHARPE TRICOLORE

En sortant de la salle à manger, M. Bobilier s'était dirigé vers le grand escalier et l'avait descendu avec une rapidité incroyable pour son âge, déterminé qu'il était à se jeter à corps perdu au milieu de l'émeute ; mais au moment d'ouvrir la porte qui donnait du vestibule sur le perron d'honneur, une réflexion le retint.

— Il faut faire les choses en règle, se dit-il.

Au lieu de sortir, l'impétueux vieillard tourna à gauche

sans ralentir le pas, prit un corridor, puis un autre, et après

' plusieurs détours qui semblaient lui être aussi familiers que

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relaient ceux du sérail au vizir Âcomat^ il arriva dans une ^| grande pièce garnie d'armoires ; c'était la lingerie. |

Trois ou quatre femmes appartenant à la domesticité du château s'étaient réfugiées dans cette chambre dès le commencement du désordre^ et s'y abandonnaient à la terreur la plus bruyante^ comme piaulent d'eifroi les habitantes d'une basse-cour lorsque quelque malfaisant animal cheN che à s'y introduire.

Un seul être du sexe masculin s'était joint à cette troupe titnide; mais sa contenance ne promettait en aucune manière le belliqueux dévouement qui porte le sultan d'un poulailler à défendre ses compagnes au péril de sa vie. Arrivé depuis quelques instants seulement au château où il venait prendre possession de l'emploi que lui avait fait obtenir la protection du juge de paix^ Toinqt^ car c'était lui, s'était égaré par les corridors qui dans cette partie du bâtiment formaient un dédale inextricable pour quiconque j mettait le pied pour la première fois^ et en entendant les vociférations menaçantes qui commençaient à retentir sur la place^ il s'était jeté tout effaré dans la première chambre ouverte sur son passage.

La brusque apparition de M. Bobilier^ qui entra dans la lingerie avec la vivacité dont étaient empreints ses moindres mouvements^ arracha aux soubrettes un cri non moins aigu que si une troupe de Baskirs ou de Kalmoucks eût envahi leurgynécée^ après avoir pris le château d'assaut; mais un second coup d'œil jeté sur le pétulant vieillard fit reconnaître en lui un ami et dissipa cette panique au moins prématurée.

Sans accorder la moindre attention au groupe babillard au milieu duquel il venait do pénétrer^ H. Bobilier se dirigea en droite ligne vers l'une des armoires et l'ouvrit^ il en approcha ensuite une chaise^ sur laquelle il monta, et prit sur un des rayons supérieurs deux pièces d'étoffe, l'une rouge et l'autre bleue, qu'il jeta ^u milieu de la lingerie,

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— Catherine^ dit-il alors en s^adressant à la plus ftgée des servantes^ faites-moi le plaisir de couper deux aunçs de chacune de ces pièces et cousez-les ensemble dans le sens de leur longueur ; surtout dépéchez*-vous.

— Encore faut-il le temps^ répondit la vieille soubrette d'un air rechigné ; si vous croyez qu'on a le cœur à Touvrage au milieu d'ime pareille révolution...

— Vous bavarderez demain^ interrompit le juge de paix d'un air d'impatience; en ce moment il s'agit d'exécuter ce que je vous commande. Il n'est pas nécessaire de coudre solidement^ ne faites que faufiler ; mais qu'en deux minutes cela soit fini.

— Deux minutes ! je voudrais bien vous y voir, répliqua la servante qui, toujours grondant, finit pourtant par s'armer dé ses ciseaux et de son aiguille.

M. Bobilier fouilla de nouveau dans l'armoire et en tira cette fois un rouleau de toile jaune qu'il examina un inslantd'un air irrésolu.

— A la rigueur, cela ferait une écharpe tricolore, dit-il en se parlant à lui-même; et certes les trois couleurs de Châteaugiron en valent bien d'autres; mais dans une conjoncture si grave, la stricte observation de la loi est indis* pensable.

Le juge de paix rejeta dans l'armoire le rouleau qui ne pouvait lui servir légalement, descendit de la chaise, où il était resté juché jusqu'alors, et, s'approchant d'une grande table placée au milieu de la lingerie, il y prit au hasard un morceau d'étoffe blanche qu'il se mit à déchirer en bandes régulières, aussi lestement qu'eût pu faire le plus adroit commis d'un magasin de nouveautés. /

— Ah ! mon Dieu ! s'écria une des femmes de chambre en se précipitant vers le vieillard pour lui arracher l'objet qu'il^estinait à ri^onnèur de compléter son écharpe ; que va dire madame ? Un de ses plus beaux peignoirs de coif-

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fure ! un pdgnoir dont la garniiiire seule vaut plus dé deux cents francs.

— SeraiS'je assez malheureux pour avoir déchiré un des peignoirs de madame la marquise? demanda M. Bobilier en rougissant de confusion.

— C'est cent fois pis^ répondit d'un air hargneux la vieille Catherine; il appartient à madame de Bonvalot^ et quand elle va voir Tétat où vous l'avez mis, ça va être de belles attaques de nerfs 1 S'il y a du bon sens! du jaçonas magnifique l de la valenciennes à vingt francs le mètre 1

— Il n'y a ni valenciennes ni jaconas qui tiennent^ s'écria le vieillard, qui reprit brusquement son œuvre au point où il l'avait interrompue; car si les moindres objets appartenant à madame de Châteaugiron lui semblaient par cela même sacrés, les plus splendides atours de la douairière étaient loin de lui inspirer une égale vénération ; mieux vaut un peignoir déchiré, ce peignoir eût-il coûté 2^000 fr. au lieu de 200, que de voir te feu au château.

— Le feu au château ! répétèrent deux ou trois voix avec un accent d'alarme.

— Oui, Mesdemoiselles, le feu au château; car ces gredins qu'on entend hurler d'ici sont capables de tout, et il est plus que temps que je me montre. Ainsi, pour aller plus vite, mettez-vous deux après l'écharpe.

— Et vous croyez que c'est votre écharpe qui les fera taire? dit la doyenne des soubrettes d'un air d'impertinente incrédulité.

— S'il s'agissait, Catherine, de vous faire taire vousmême, j'avoue que je n'aurais pas grande confiance dans le pouvoir de mon écharpe; mais i!s ne sont là qu'une centaine de braillards, et j'aurai certes moins de peine à les réduire au silence qu'à vous rendre muette pendant un quart d'heure.

Catherine fut tentée de jeter au milieu de la chambre l'écharpe à demi cousue, mais elle finit par se résigner à

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diévorer son dépit et à achever sa tftchc^ car le crédit du \iexi% juge de paix était trop solidement établi au château pour qu'aucun des domestiques se hasardât à lui désobéir^ ^Tandis que la vieille servante^ à laquelle venait de s'adjoindre-une des femmes de chambre^ achevait d'improviser Fécharpe dont le juge de paix avait besoin pour se montrer aux perturbateurs dans toute la majesté de l'homme qui représente la loi^ le jardinier Toinot sortit du coin où il était resté modestement jusqu'alors.

— Monsieur le juge de paix^ dit-il en tirant le pied droit en arrière par manière de révérence^ je ne vous ai pas encore remercié...

— Ah ! c'est toi^ interrompit M. Bobilier ; voilà qui se trouve bien. As-tu là ton tambour ?

— Oui^ monsieur le juge de paix^ puisque je dois loger au château^ j'ai apporté tout mon fourniment ; est-ce que j'ai mal fait?

— Tu as fort bien fait^ au contraire^ répondit le vieillard après avoir regardé la caisse et le paquet que lui montrait le jardinier; et voilà qui se trouve à merveille. Tu vas mettre ton uniforme.

— Oui^ monsieur le juge de paix^ dit Toinot un peu ébahi.

— Comment ! vous voulez maintenant que ce jeune homme se déshabille devant nous ! s'écria la vieille Catherine d'un air offensé*

— Il ne s'agit, pas de changer de vêtements de la tête aux pieds^ ilsufBt qu'il ôte sa veste et qu'il mette son uniforme.

— Et pourquoi ça^ monsieur le juge de paix^ sans vous commander^ faut-il que je mette mon uniforme?

— Pour m'accômpagner sur la place.

— Sur la place ! s'écria le jardinier en roulant de gros yeux effarés ; oh ! pour ça^ que nenni ! j'en viens de la plai^, et ce n'est pas pour y retourner.

— Pourquoi n'y veux-tu pas retourner? demanda le vieillard d'un ton sévère.

— Pardine^ ce n'est pas difficile à deviner; ils sont là un rassemblement de mauvais sujets qui parlent de tout fracasser ; et moi^ dame, je n'ai pas envie qu'on me fracasse.

— 11^ bien raison, ce pauvre garçon^ dit la vieille servante en posant sur la table l'écharpe enfin terminée.

— Catherine, taisez-vous! s'écria impérieusement le magistrat^ et toi, Toinot^ obéis sans répliquer.

— Mais, monsieur le juge de paix, répondit le tambour avec une émotion visible, vous ne savez donc pas que c'est le capitaine qui est à la .tête du tapage?

— Je levais; après?

— Haissavez-vous aussi ce qu'il m'a promis, le capitaine?

— Dés coups de poing ?

— Ce ne serait rien^ quoiqu'il frappe dur quand il s'y met; il m'a promis de me couper les deux oreilles si jamais je me représentais devant lui^ et il le ferait comme il l'a dit^ voyez-vous bien, monsieur le juge de paix.

Pendant la fin de ce dialogue M. Bobilier avait ceint l'écharpe qui devait lui servir d'égide, et dont une des femmes de chambre venait de réunir les deux bouts par un magnifique nœud à rosette.

— Au nom de la Idi^ tambour Toinot, dit-il alors en fixant sur le jardinier interdit le regard, le plus impératif, je vous requiers de revêtir sur-le-champ votre uniforme ainsi que le reste de votre équipement, et de vous tenir prêt à obéir à mels ordres ultérieurs ; songez que le moindre délai vous constituerait en état de rébellion.

Ne se rendant pas bieo compte de la pmiition que poui^ rait lui faire encourir sa désobéissance^ Toinot se figura sans doute que ce devait être un châtiment au moins aussi terrible que l'amputation des deux oreilles^ car il ôta sa veste et y substitua son habit militaire sans faire une plus longue résistance ni même articuler un seul mot.

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, — Ton sabre.... ton casque.... ton tambour^ reprit le vieillard apaisé par la soumission du jardinier^ mais impatienté de sa lenteur.

Toinot exécuta ces différents ordres par une suite de mouvements mécaniques plutôt qu'animés; il était fort pâle et de grosses gouttes de sueur lui humectaient le front.

, — Pauvre garçon ! dit pour la seconde fois la vieille Catlierine avec un accent de commisération^ il a si peur que cela vous en fait mal.

— On dirait un mouton qu^on mène à la boucherie, ajouta une autre servante non moins touchée de compassion.

— Un homme qui a un sabre et qui a peur ! s'écria dédaigneusement une jeune femme de chambre plus jolie, et peut-être pour cette raison, plus exigeante que ses compagnes; je le verrais maintenant rapporter à moitié assommé et couvert de sang que je ne m'y intéresserais pas du touj.

-— Je voudrais bien vous y voir l balbutia Toinot d'une voix étranglée. >

— M. le juge de paix s'expose autant que vous, et il vous vaut bien, répUqua prestement l'aimable soubrette.

— Il est payé pour ça, grommela Catherine, tandis que si ce pauvre garçon attrape quelque mauvais coup, ce 'sera pour [m.

— Silence, vieille bavarde ! s'écria M. Bobilier d'un ton courroucé; et toi, drôle, passe devant moi.

La précaution n'était pas superflue, caria contenance de Titifortuné jardinier trahissait visiblement son désir de s'esquiver à la première occasion favorable'; mais l'ordre de marche que venait (f adopter le vigilant magistrat rendait toute tentative de désertion impossible, pour le moment du moins.

M. Bobilier et Toinot, le premier serrant l'autre de près et le gardant à yue, s'engagèrent dans le labyrinthe de corridors qui séparait la lingerie du vestibule. Quelques-unes

26 dSUTRBS DE CH. DE BERNARD.

des femmes de chambre moins alannées que leurs compagnes^ ou chez qui en cet instant la curioàité faisait taire la frayeur, se hasardèrent à les suivre de loin^ mais elles ne tardèrent pas à se repentir de cet acte de hardiesse. A leur entrée dans le vestibule, qu'éclairaient plusieurs fenêtres* donnant sur la cour, une lueur autre que celle du jour frappa soudain leurs yeux, ci vive et si ardente, qu'elles crurent le château en feu et battirent précipitamment en retraite en poussant les cris les plus perçants qui puissent sortir du gosier de femmes épouvantées.

Ainsi que nous Tavons di'., le vicomte de Langerac, en ce moment même, s'apprêtait à descendre le grand escar lier; presque aussi ému que les soubrettes elles-mêmes, il pressa le pas et se trouva bientôt en face de M. Bobilier^ qui, pour maintenir son acolyte dans la ligne du devoir en face de ce danger nouveau, venait de le saisir énergiquement au collet.

—Le feu, monsieur, le feu! s'écria le vicomte, qui semblait avoir quelque peu oublié son rôle de lion.

— Eh bien ! monsieur, si c'est le feu, on l'éteindra, répondit le juge de paix sans lâcher la buffleterie du tambour.

— Si c'est le feu, mais vous ne >(>yez donc pas ? reprit Langerac en montrant les fenêtres.

— Je vois que ce jacobin de Toussaint Gilles a tenu sa promesse, et que mon pauvre arc de triomphe ne sera dans dix minutes qu'un monceau de cendres; mais il me le paiera, le gredin qu'il est !

— Ainsi vous croyez que ce n'est que l'arc de triomphe?...

— Il me semble que c'est bien assez; d'ailleurs, il ne tient qu'à vous de vous en assurer.

A ces mots, M. Bobilier ouvrit d'une main la porte du vestibule, et de l'autre poussa Toinot dehors ; se redressant alors majestueusement, le chapeau enfoncé sur l'oreille, le regard assuré, le jarret tendu, il sortit lui-même.

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— Qu^allez-vous faire? s'écria Langerac en s'abritant prudemment derrière le battant de la porte qui était resté fermé; car le souvenir des cailloux qui, à deux reprises, avaient failli Fatteindre, sifflait encore à ses oreilles.

— Mon devoir ! répondit M. Bobilier avec une intrépidité que nous oserons comparer à l'héroïsme de Régulus retournait à Carthage .

La perspective du supplice qui attendait le général romain chez les ennemis de sa patrie n'avait en effet rien de plus effrayant que lé spectacle dont venaient d'être frappés les yeux du digne juge de paix au moment où il avait mis le pied sur le perron.

OBÉISSANCE A LA LOll

Le progranime d'émeute arrêté par le capitaine Toussmnt Gilles, et approuvé par ses amis politiques, avait été suivi jusqu'alors avec une ponctualité rigoureuse que les artisans de troubles n'obtiennent p^s toujours de leurs affidés. Le désordre s^était fait, on peut le dire, avec ordre. Conformément à la volonté du chef, chaque acte de ce drame avait été joué à son tour sans enjambement ni confusion, de manière que l'action ne languit jamais et que l'intérêt suivît jusqu'au bout une progression continuelle : en premier lieu, l'inauguration du nouveau drapeau, ensuite la démolition de l'arc de triomphe, enfin l'embrasement de ses débris.

Sans doute, pour la tourbe des émeutiers villageois, la division que nous venons d'établir était imperceptible; dans le tapage pour lequel on les avait mis en réquisition, ils ne voyaient qu'une seule chose, le tapage lui-même et toutes les joies brutales qu'il comporte; mais le vaillant capitaine'

38 (RUVBES DE CH. DE BBBNARD.

Toussaint Gilles^ mais le savant greffier Vermot^ maisinionorable épicier Laverdun^ s'élevant à des considérations d'un ordre supérieur^ assuraient que chaque phase du mouvement populaire dont ils s'étaient attribué la direction avait son intention particulière et renfermait un sens de la plus haute portée.

Ainsi; par exemple^ le drapeau dans lequel le vulgaire ne voyait que trois morceaux d'étoffe de différentes couleurs cousus ensemble au bout d'un bâton, et un prétexte pour chanter la Marseillaise , était à leurs yeux une profession de foi, une déclaration de principes, une proclamation solennelle par laquelle l'illustre club de Châteaugiron, trop longtemps assoupi sur l'oreiller de la tiédeur politique, annonçait son réveil à l'univers en général et au bourg en particulier, urbi et orbi; réveil de lion qui ne pouvait mancpier de causer la plus vive sensation à deux lieues à la ronde, et dont V Indépendant de Saône-et-Loirey ce grand journal, ne dédaignerait peut-être pas d'entretenir ses lecteurs.

Si tel était le sens mystique du drapeau arboré à la chne de l'arbre de la liberté, quel enseignement redoutable dans l'arc de triomphe couché sur la poussière? C'était la plus foudroyante des réponses à la plus insensée des provocations, c'était la révolution victorieuse une fois encore de l'ancien régime, c'était le pied du patriote posé sur la goi^ de l'aristocrate , comme aux saints jours de la république une et'indivisible !

Leçon grande et terrible à coup sûr ! Mais aurait-elle été complète si l'arc de triomphe, une fois abattu, . eût laissé quelques traces de son existence éphémère? Pour achevei une œuvre si glorieusement commencée, n'était-il pas indispensable d'anéantir jusqu'aux moindres vestiges de ce monument servile, et de purifier le sol même qu'il avait souillé? Ici ressortait clairement la moralité de l'embrasement ordonné par le capitaine Toussaint Gilles.

Ainsi donc, déclaration de principes, vengeance exem-

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plaire et purification républicaine, tels étaient les trois points de Témeute ohâteaugironaise ; jamais sermon n'avait {ffocédé d'une manière plus régulière et plus méthodique.

La cérémonie tirait à sa fin. Déjà Tare de triomphe n'était plus qu'un amas informe d'où jaillissaient sans interruption des torrents de flamme et de fumée ; le buis pétillant et craquetant se changeait rapidement en cendres, et laissait à nu la charpente dont le bois se transformait luimême en charbon.

Des torsades aux couleurs de Châteaugiron qui s'enroulaient autour des colonnes, les unes devenaient la proie du feu, tandis que les autres servaient de jouet aux émeutiers qui se disputaient leurs lambeaux, et s'en composaient une foule d'ajustements pittoresques, qui une ceinture, qui une écharpe, celui-ci un châle, celui-là un turban.

Autour du brasier un bal s'était formé, car il n'est pas de fête complète quand la danse n'en est pas. Au risque d'être roussis par la flamme ou asphyxiés par la fumée, une trentaine d'individus s'étaient pris par la main et exécutaient avec accompagnement de hurlements et en ornant leur danse de gambades extravagantes, la plus simple, et, selon toute apparence, la plus ancienne figure chorégraphique, celle qui consiste à tourner en rond jusqu'à ce que l'haleine manque ou que le jarret fléchisse.

Du haut de l'arbre de la liberté, Picardet, à l'aide d'une de ses larges mains fermées en manière de conque marine, exécutait une fanfare qu'il eût été difficile de noter, mais qu'on aurait pu comparer, sous le double rapport de l'intention et de l'exécution, au chant du coq victorieux. Quoique le poste qu'il avait choisi fût passablement incommode, le taillandier mettait un amour-propre particulier à s'y maintenir et à conserver ainsi une supériorité incontestable sur ses compagnons qu'il dominait de dix mètres au moins.

Au pied du peuplier sacré, Toussaint Gilles, entouré de

aO OBUVRES DE OU. DE BERNABD.

son état^major^ contemplait^ les bras croisés sur la poitrine et les^ lèvres entr'ouvertes ,par un sourire de triomphe, Tœuvre de destruction dans laquelle il pouvait réclamer la plus belle part. A la lueur de Tare de triomphe embrasé et au milieu du branle furieux qui avait fini par envelopper dans ses circonvolutions Tarbre de la liberté lui-même, le farouche républicain avait un faux air du roi des anges déchus, présidant, au sabbat, la ronde infernale.

— Eh bien ! citoyens, dit-il tout à coup en s'adressant aux principaux clubistes qui se pressaient .autour de lui, qu'en dites-vous? Trouvez-vous que j'aie mené la chose rondement, et la journée vous semble-t-elle bonne?

— Très-bonne ! c'est une justice à vous rendre, répondit le boucher Gautherot sans songer cette fois à contredire, car le prestige qui entoure toujours le succès lui faisait paraître en ce moment Toussaint Gilles haut de dix pieds.

- — Oui, sans doute, la journée est bonile, et ces insolents aristocrates viennent de recevoir un fier soufflet; mais il est temps de s'arrêter, dit le vice-président L^verdun^ dont la physionomie, épanouie jusqu'alors, trahissait depuis on instant une certaine inquiétude.

— Dès que les derniers débris de ce monument de lâche adulation seront consumés, je lèverai la séance, répondit le capitaine.

— Peut-être vaudrait-il mieux la lever tout de suite.

— Pourquoi ça?

D'un regard aussi' expressif que pouvaient le comporter ses gros yeux troubles, Laverdun désigna une' dizaine d'individus aussi mal partagés du côté de la physionomie que de celui du costume, qui s'étaient groupés tout contre la grille et^emblaient tenir conseil à voix basse.

— Eh bien! quoi? dit Toussaint Gilles à l'épicier.

— Vous ne voyez donc pas Bancroche et sa cliquet

— Si fait.

— Alors vous devez me comprendrCt

LE GENTILHOMMB CAMPAGNARD. 31

— Je sais bien que tous^ tant qu'ils sont^ ils ne jouissent pas d'une excellente réputation.

— Dites qu'il n'y en a pas un parmi eux qui n'ait mérité dix fois les travaux forcés; et si j'avais été du jury la dernière fois que Bancroche et le petit Lamoureux y ont passée j'aurais perdu mon nom ou je les aurais fait condamner. Des maraudeurs, des pillards, des voleurs, enfin de vrais bandits. Ce n'est pas un autre que le petit Lamoureux qui m'a subtilisé un pain de sucre pas plus tard que le mois passé; et quant à Bancroche, je mettrais ma main au feu que c'est lui qui nous a escamoté, dimanche dernier, une oie de toute beauté, que mon épouse s'apprêtait à faire rôtir pour notre dîner.

— Tiens ! vous mettez donc les oies à la broche sans en faire part au voisin ! s'écria Gautherot, dont la boucherie touchait au magasin de l'épicier ; car n'est pas gentil.

— Enfin ils ont été acquittés par le jury, dit Toussaint Gilles, et dès lors ils peuvent user tout comme nous de leurs droits de citoyen.

~ A la bonne heure ! mais il y a manière d'en user, reprit Laverdun. Nous, par exemple, nous arborons notre (Irapeau, voilà qui est bien ; nous purgeons le sol de la commune d'une construction qui était un attentat à nos droits, voilà qui est bien ; nous en faisons un feu de joie, et nos jeunes gens exécutent autour de ce feu de joie des danses gaies et innocentes, voilà qui est encore bien, et je ne vois pas ce qu'on pourrait y trouver à dire; mais ces bandits ont bien d'autres projets.

— Quels projets ? denianda le greffier Vermot.

— Tout à l'heure, sans avoir l'air de rien, poursuivit l'épicier enbaissant la voix,-je me suis glissé auprès d'eux: savez-vous ce qu'ils disent?

— Qu'est-ce qu'ils disent î

Laverdun promena les yeux autour de lui pour voir s'il

pouvait s'expliquer sans danger^ et il reconnut qu'il n'était entouré que d'annis.

— Ils disent^ reprit-il alors d'un ton plus assuré, qu'il fait diablement chaud, qu'ils meurent de soif, et qu'il doit y avoir de fameux vin dans les caves du château.

— Tout cela est vrai, dit Gautherot d'un air d'approbation sans réserve; il est sûr et certain que près de ce brasier on étouffe, que rien ne donne soif comme d'avoir trop chaud, et que s'il n'y a pas de bon vin au château, il n^y en a nulle part.

— Sans doute ; mais savez-vous la conséquence qu'ils en tirent?

— Comme c'est malin à deviner ! Ils en tirent la conséquence que j'en tire moi-même, et que l'ami Picardet en tire aussi là-haut, j'en suis bien sûr, la conséquence qu'il faut boire ; pas vrai; Picardet ? ajouta le boucher en levant le nez vers la cime du peuplier.

— Quoi? répondit le taillandier qui baissa la tête et arrondit sa main derrière son oreille en forme de cornet act)ustique.

— N'est-ce pas que lu boirais bien un verre de vin ? reprit Gautherot en enflant la voix.

— J'en boirais dix, sacristi ! j'en boirais vingt. Avec votre diable de feu vous m'enfumez comme un jambon; de la fumée de buis encore ! Je pleure comme un veau et il me semble avoir dans le gosier un demi-cent d'aiguilles.

— Eh bien ! descends.

— Non ; la patrie avant tout. Tant que la cérémonie durera, je resterai à mon poste : mais quand ce sera fini, quelle^ lajnpées !

— Vous voyez que Picardet est de mon avis, dit le boucher à l'épicier, et alors puisqu'il est certain que nous avons soif, pourquoi ceux qui sont là près de la grille n'auraientils pas le droit d'avoir soif aussi? Quelle différence voyez-: vous entre leurs gosiers et les nôtres ?

LE GBMTtLHOM^fi CAMPAGNAIO). 33

— La différence n'est pas dans les gosiers^ mais dans les intentions^ répondit Layerdun d'un ton grave ; si nous buvons^ et nous boirons^ car il est sûr qu'il fait aussi chaud ici que dans un four^ et je n'ai pas la prétention d'être plus dur à cuire qu'un autre^ ajouta-t-il en essuyant la sueur qui lui humectait le front; si nous buvons^ dis-je^ nous paierons^ tandis que ces gueux-là sont décidés à boiro sans payer : voilà la différence.

— Ce n'est toujours pas chez moi qu'ils boiront sans payer^ dit Toussaint Gilles avec l'accent bourru d'un aubergiste qui n'a pas l'habitude de désaltérer gratuitement ses pratiques.

— Si ce n'est pas chez vous, ce sera ailleurs.

— Où ça, ailleurs î

— Au château, car ils parïent encore d'enfoncer la grille : et une fois entrés, il est à croire qu'ils ne visiteront pas les caves seulement.

— Ceci, c'est autre chose, dit Gautherot en hochant la ; tête: chanter, danser, boire, faire du tapage, vejter les aristocrates, démolir leur arc de triomphe, le brûler au besoin et y allumer sa pipe, j'en suis; mais enfoncer les grilles et mettre au pillage ie château, je n'en suis plus;

— Voilà justement ce que je voulais vous dire, reprit l'épicier ; si l'on pille, je n'en suis plus, et comme j'ai quelques raisons de croire que tel est le désir et même le projet de certaines gens^ je réitère ma motion dé lever la séance plus tôt que plus tard.

— Et moi j'appuie la motion, dit Vermot en regardant à la dérobée le groupe désigné par Laverdun ; il y a là plusieurs individus qui ne sont pas de la commune et qui ont l'air de vrais brigands. Je n'ai pas envie d'accepter la solidarité de leurs actes.

. — Ni moi non plus, répondit l'épicier.

— Moi pas davantage, ajouta Gautherot.

— Nous sommejs tous d'accord, dit Toussaint Gilles.

â4 CBtVRES 1^ €H. Dfi raRNÀ&l».

U faut dire^ à la louange du club de Châteaugiron^ qu'en ce moment tous ses membres se trouvaient en effet sincèrement d'accord; peut-être. avaient-ils poussé leur démonstration' patriotique un peu au delà des limites légales^ mais pas un seul d'entre eux n'avait jamais eu la pensée d'en altérer le caractère tout politique^ en portant la moindre atteinte à la propriété du mai'quis. Par malheur au nombre des tapageurs qui avaient répondu à leur appel se trouvaient des gens moins scrupuleux^*à qui une émeute^ pour être complète, semblait devoir être une occasion de profits au moins autant qu'une manifestation de principes. Dureste^ c'est là l'histoire de tous les mouvements populaires ; à côté de l'honmie qui retrousse les manches de sa blouse pour mieux se bat^e, il y a presque toujours l'homme qui de sa blouse fait un sac : le voleur près du héros. Le preinier jour, le héros fusille le voleur, lorsqu'il le prend en flagrant délit; le-second, il le laisse faire ; le troisième^ il est tenté de l'imiter, et peut-être l'imiteraitril en effet le quatrième. Voilà pourquoi il est fort à désirer que les plus grandes révolutions ne durent jamais que trois jours au plus.

Le comité directeur ayant unanimement reconnu que le meilleur moyen de déconcerter les projets des amateurs de pillage étaitde déclarer la justice des bons citoyens satisfaite et la cérémonie expiatoire terminée, le président Toussaint 'Gilles réclama le silence, et prononça d'une voix retentissante une espèce d'Ite missa est patriotique à peu près semblable à celui que chanta le vertueux Pétion aux Tuileries le 20 juin 1792.

— Peuple, grand peuple ! en vociférant, en outrageant, en brisant et en saccageant, tu as usé de ton droit et tu as fait ton devoir, car tu es sage, juste et sublime; mais voilà qu'il se fait tard,; ainsi donc, aie la bonté defen aller.

La harangue de Toussaint Gilles, dont nous donnons ici le sens plutôt que le texte littéral, fut loin d'obtônir le succès qu'il en attendait ; ses partisans, il est vrai, raccueilli-

LE GÉNTtLHOUMB ÔÂMPAaNARO. S&

reni par des applaudissements redoublés^ et s'écrièrent à Fenvi que le capitaine avait raison^ et qu'il était temps de se séparer ; mais la bande peu vêtue, qui reconnaissait pour chef Bancroche et Lamoureux, protesta contre cette décision par des vociférations répétées.

— Se moque-t^on de nous? s'écria, en employant un verbe beaucoup plus énergique, Bancrocbe, petit homme maigre et noir, qui justifiait son nom ou plutôt son sobriquet par la paire de jambes la plusbistournée qui ait jamais supporté mi torse masculin ; croit-on que nous nous serons égosillés, que nous aurons travaillé des bras et des jambes, que nous aurons sué sang et eau pour nous en retourner chacun chez nous le gosier sec ?

— Ce serait une dérision, ajouta Lamoureux, ce serait une abomination.

— Puisque Toussaint Gilles, qui a peut-être vingt tonseaux de vin dans sa cave, n'a pas la délicatesse de nous en ofiFrir un seul verre, reprit Bancroche, suivons notre idée, et entrons au château.

— Oui, entrons au château ; c'est là qu'il doit y en avoir du bon !

— Au château! et puisque la grille est fermée, enfonçons-la.

— Au château ! répéta Bancroche d'une voix glapissante; c'est moi qui invite, et c'est Châteaugiron qui régale.

De sauvages éclats de rire, bientôt changés en hurlements, accueillirent cette plaisanterie, et la troupe déguenUlée se précipita vers la grille comme se rue sur la proie / qu'elle vient d'éventer une bande de chacals affamés.

Ce fut en cet instant critique et décisif que M. Bobilier^ revêtu de l'écharpe qu'il venait d'iniproviser, et accompagné de Toinot,. parut sur la plate-forme du perron.

Sans se laisser émouvoir par l'effrayant tableau qu'offraient en ce moment l'arc de triomphe en feu, la grille e^ caladée par ime douzaine de bandits, et la ronde furibonde

se Oeuvres de gh. de bernard.

que continuait d'exécuter autour du brasier une troupe non moins hideuse, disposée à y jeter quiconque essaierait de la troubler dans son divertissement, le juge de paix traversa la cour d'un pas ferme, foudroyant Témèute d'un œil, et de l'autre surveillant l'infortuné tambour, qui, pâle et défait, marchait à ses côtés d'aussi bonne grâce qu'un honune qu'on mène pendre.

Jusqu'alors, à part la courte apparition du vieillard à Tune des fenêtres et les figures effarées de quelques laquais qui s'étaient laissé entrevoir çà et là pour disparaître, aussitôt, les habitants du château n'avaient donné aucun signe de vie. Les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée venaient d'être fermées à la hâte ; mais rien ne semblait indiquer qu'à l'intérieur on préparât une résistance sérieuse. Ce silence, cette grande cour déserte, cette terreur devinée, cette résignation, pour ainsi dire, à des excès imminents, tout contribuait à enhardir les perturbateurs et à exalter leur audace naturelle jusqu'à la témérité la plus aveugle.

Toutefois, et quoique l'émeute à son paroxysme ressemblât en ce moment à un fleuve débordé contre lequel toutes les digues sont devenues impuissantes, l'entrée en scène de M. Bobilier produisit une sensation pour ainsi dire électrique. A l'aspect de ce petit vieillard, en lui-même aussi peu imposant que peu redoutable, et révêtu pour toute armure d'une écharpe tricolore passée sur un habit noir, il se fit subitement un silence d'autant plus frappant qu'il contrastait davantage avec l'étourdissant vacarme qui avait régné jusqu'alors.

Bancroche et sa troupe s'arrêtèrent au milieu de leur escalade, et restèrent suspendus à la grille, dont plusieurs avaient déjà atteint le sommet; quelques-uns même se laissèrent glisser rapidement à terre. Les danseurs interrompirent à la fois leur chant et leur ronde. Par un mouvement machinal, les principaux clubistes se rapprochèrent de leur président, comme à la vue d'un milan une couvée de pou-

^ Lfc GBNTiLHOMMfe CAMPAGNARD. St

lets se serre contre sa mère ; enfin^ à la cime de l'arbre de la liberté^ Picardet^ non moins effarouché^ mit fin à sa fanfare et fit xm mouvement pour descendre; mais la vanité dont il était surabondanmient pourvu triompha de cette faiblesse^ et il resta^ un ^u ému il est vrai^ au poste glorieux qu'il s'était choisi.

M. Bobilier traversa la cour en ligne droite^ d'un air aussi résolu que si^ à la place d'un chétif jouvenceau à demi mort de peur^ il eût eu à ses ordres le plus solide escadron de la garde municipale parisienne. A six pas de la grille^ il s'arrêta. Se redressant alors de toute la hauteur de sa petite taille^ et fixant sur l'attroupement séditieux un regard comparable à celui dont Neptune foudroya les fils d'Eole déchaînés contre la flotte troyenne^ il ordonna au tambour de battre un ban.

Toinot obéit ; mais la frayeur avait tellement paralysé ses moyens^ qu'au lieu du roulement perlé qu'il exécutait d'ordinaire en pareil cas^ il ne parvint à tirer de sa caisse qu'un chevrotement confus.

Au bout de quelques secondes^ H. Bobilier lui imposa silence par un geste majestueux^ et d'une voix dont la fermeté compensait la pusillanime batterie du tambour^ il prononça la sommation sacramentelle déterminée par la loi de 4791 :

a Obéissance à la loi ; on va faire usage de la force ; que les bons citoyens se retirent ! o

LES CLUBlSTfiS ET LES PILLARDS*

Des fenêtres de l'auberge du 'Cheval-Patriote , deux honunes assistaient à la scène que nous racontons ; l'un était M. de Boisjoly^ l'autre l'avocat Froidevaux. n. I

18 GBOirBM DB GH. M BfeillIAllt).

Le front appuyé coBtre une vitre, le conseiller de prë^ fecture semblait examiner attentivement les progrès du tomoite; mais eu réalité^ sa pensée était ailleurs. Ld foudroyante apostrophe de son ancien ami Pichot^ en ce moment vicomte de Langerac, retentissmt encore à son oreille : a Souvenez-vous du portefeuille bleu que le duc de Chérizac oubliait quelquefois sur son bureau, b

En voyant un secret dont la révélation pouvait le perdre à la merci d'un homme qu'il avait eu riînprudence de pro^ voquer^ H. de Boisjoiy^ en dépit de son assurance^ sentait une sueur froide humecter la racine de ses cheveux^ et ses yeux^ vaguement fixés sur les flammes qui jaillissaient de Tare de triomphe^ avaient une expression hagarde comme s'ils eussent aperçu dans leur tourbillon quelque fantôme vengeur.

Tandis que le conseiller de préfecture s'abandonnait ainsi aux sombres méditations qu'enfante une conscience troih blée^ son voisin de chambre^ en revanche^ se berçait tout éveillé dans les rêves les plus riants que puisse faire tm cœur amoureux.

En attendant l'heure où il pourrait^ sans manquer aux bienséances, se présenter à la forge, Froidevaux. complètement habillé, s'était mis à la fenêtre, et il regardait l'émeute en pensant à Vîctorine. Peu à peu cependant le caractère de plus en plus audacieux et >iolent de la scène qui se déroulait sous ses yeux absorba son attention tout entière.

Ainsi qu'on a pu le voir^ le jeune avocat n'aimait guère plus le marquis de Chftteaugiron qu'il n'aimait le baron de Vaudrey ; jaloux de l'oncle, il nourrissait contre le neveu un de ces sentiments rancuniers dont ne se préservent pas toujours les caractères les plus généreux, lorsque quelque manque d'égards a éveillé leur susceptibilité. L'ancien étudiant à la Faculté de droit de Dijon n'avait pas encore ou* blié l'indifférence hautaine que lui avïdt témoignée soa

MM «INtlIAQMMir CAMPAGIIAW. Sf

ttoUe oèndisciple pendant toute la dorée de leiirs études, et sans lui souhaiter aucune calamité sérieuse^ il n'eût pas été fftché de voir humilier cette réserve un peu dédai* gneuse qui lui semblait, à lui pauvre et obscur, une mor^ gue insupportable.

A la vue du mouvement populaire organisé par le club de Cbàtemigiron, Froidevaux, qui crut d'abord qu'il ne s'agissait que d'un simple charivari, donna en lui-même aux tapageurs l'approbation la plus complète.

— C'est bien fait, se dit-il ; la ridicule ovation d'hier méritait bien ce petit correctif.

Hais quand: il vit le charivari tourner à l'émeute^ la démolition de l'arc de triomphe succéder à l'inauguration du drapeau, les pierres se joindre aux cris, et la flamme couronner de se% panaches sinistres cette scène de plus en plus flésordonnée, le jeune avocat ne put s'empêcher de trouver qu'à son tour le correctif méritait une correction ; toutefois il ne bougea pas.

— ' Ceci, pensa-i-il, est une affaire particulière entre M. le marquis de Ch&teaugiron et le citoyen Toussaint Gilles* Pourquoi m'en mèlerais-je ? Que l'aristocratie et la démocratie se gourment ou s'embrassent, que m'importe ?

Froidevaux resta donc tranquillement à la fenêtre, fort décidé à ne pas sortir de son rôle de spectateur, et, selon toute apparence, il eût persisté jusqu'au bout dans cette qeutralité, si la démarche imiH*évue de M. Bobilier ne lui eût fait subitement changer de résolution. Craignant que le vieillard, dont il connaissait le tempérament iiTÎtable, pour ne pas dire la téméraire vivacité, ne courût quelque danger au milieu d'une populace déchaînée, il quitta aussitôt son poste d'observation, descendit Tescalier en quelques enjambées, et se dirigea précipitamment vers le château.

L'appréhension du jeune avocat n'était pas dénuée de fbndement.

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