UNE TEMPÊTE DANS UN VERRE D'EAU
Le groupe des paysans arrêtés devant Tauberge du Cheval- Patriote s'était accru de nouveaux arrivants, et d'un autre côté, en voyant leur juge de paix traverser la place, la colère sur le visage, dans le bizarre accoutrement que nous avons décrit, une partie des bourgeois, après lui avoir livré passage, s'étaient mis en marche sur ses pas dans l'attente de quelque événement dramatique. Un cercle nombreux se forma donc autour du m^igistrat et de l'aubergiste aussitôt qu'ils se trouvèrent en présence.
Attiré à la fenêtre par le murmure confus de cette espèce d'attroupement, le jeune homme blond que le maître de l'auberge avait traité de vicomte s'y appuya de nouveau.
sans quitter pour cela l'assiette où il était en train de manger une aile de poulet.
En même temps les rideaux de la chambre voisine s'entr'ouvrirent, et derrière une des vitres on put apercevoir la figure étroite et blafarde d'un homme d'un âge moyen, qui semblait épier curieusement, mais sans vouloir se mettre en évidence, ce qui se passait sur la place.
— Qu'est-ce à dire, Toussaint Gilles? s'écria pour débuter le juge de paix d'une voix tremblante de courroux; f )n prétend que vous refusez de donner là clef de la remise où sont les pompés.
— Est-ce que le feu a pris quelque part? répondit le capitaine en affectant par persiflage un air surpris; cependant je n'ai pas entendu sonner le tocsin. Il est vrai que vos braillardes de la sacristie font un tel charivari qu'on n'entendrait pas le Père éternel tonner.
— Il n'est question ici ni de feu, ni de sotte plaisanterie, reprit le vieillard dont les petits yeux gris brillaient comme ceux d'un chat en colère ; il s'agit de savoir si vous allez me donner la clef, oui ou non !
— Non ! dit Toussaint Gilles, qui accompagna ce mot décisif d'une énorme bouffée de tabac.
C'était la fumée qui sort du canon après le boulet.
— Et peut-on connaître la raison de votre refus ? reprit M. Bobilier en essayant de se contenir.
Le capitaine républicain promena sur l'assistance un regard qui semblait dire : Attention ; ce que je vais dire mérite d'être écouté.
— Je refuse la clef de la remise des pompes, dit-il ensuite, pour plusieurs raisons : !<> je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.
— C'est ce que nous verrons tout à l'heure.
— Tout de suite. Vous êtes juge de paix, je suis capitaine de pompiers; vous conciliez les procès, j'éteins les incendies; nous avons tous deux nos attributions qui peu-
vent se ressembler^ mais qui n'ont rien de commmi. J'ai donc raison de dire que je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous et que votre robe n'a rien à commander à mon épée.
— Erreur, estimable tavernier, cria de la fenêtre le jeune homme blond qui, mis en belle humeur par un déjeuner copieusement arrosé, semblait prendre un plaisir particulier à la scène dont il se trouvait le spectateur le mieux placé; erreur. Cicéron, un illustre pompier dans son temps, â dit : Cédant arma togœ, ce qui signifie que ce vénérable magistrat, qui a une si belle perruque,* a droit à votre obéissance.
— Il ne s'agit pas de nous donner en spectacle à des ivrognes, dit M. Bobilier, après avoir jeté à l'auteur de cet incident un regard courroucé ; nous examinerons tout à l'heiu'e la valeur de votre première raison. Voyons les autres.
— Ma seconde et dernière raison, répondit Toussaint Gilles en élevant la voix, afin d'être entendu de tout le monde, ma raison péremptoire, c'est que tant que je serai capitaine des pompiers de la commune de Châteaugiron, je ne souffrirai pas que les instruments placés sous ma garde et destinés à la conservation de nos maisons et de nos personnes, je ne souffrirai pas, dis-je, que ces instruments, qui sont une propriété publique, soient déshonorés en servant à élever un monument d'adulation servile en l'honneur d'un particulier quelconque, quand même ce particulier serait vingt fois marquis et cousin du roi des Français.
On entendit courir dans l'auditoire un murmure approbateur auquel, malgré le titre de vicomte que T aubergiste lui avait donné, le jeune homme blond s'associa ouvertement.
— Bien parlé ! la calotte rouge ; que répondrez-vous à cela, la perruque jaune ?
— Est-ce tout? dit le juge de paix avec l'accent d'un homme qui s'apprête à terrasser d'un seul coup son ad-*- \evmvGi
— Cest tout. Vous êtes le juge de paix du canton^ ainsi jugez tant qu'il vous plaira les procès des gens du canton ; mais les affaires de notre Châteaugiron ne vous regardent pas. Mes pompiers sont les pompiers de la commune ; ils n'ont d'ordre à recevoir que de la commune, et la commune n'a qu'un chef, son maire.
— Et c'est ici que je vous prends, s'écria le juge de paix qui allongea le bras par un geste victorieux; Amoudru! ajouta-t-il en regardant de tous côtés, ici, Âmoudru!... Que diantre est-il devenu?
— He voici, répondit le maire en se montrant soudain à côté du vieux magistrat comme une apparition docile à la voix du magicien qui l'évoque ; me voici, monsieur Bobilier; qu'y a-t-il pour votre service?
Amoudru essuyait avec un mouchoir de cotonnade à carreaux son front baigné de sueur, mais du reste il avait l'air radieux.
— Amoudru, dites à monsieur Toussaint Gilles...
— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur Bobilier, mais auparavant faites-moi le plaisir de vous retourner.
Le maire prit le juge de paix par le bras et lui fit faire un demi-tour. Machinalement ceux des assistants qui se trouvaient placés derrière M. Bobilier imitèrent ce mouvement, et tous les yeux se dirigèrent vers le point que désignait Amoudru d'un air triomphant.
Au sommet de Tare de triomphe, le châssis, débarrassé de la toile qui l'avait dérobé jusqu'alors aux regards des curieux, s'élevait noblement en étalant aux rayons du soleil, dont l'éclat parut redoubler en ce moment pour les saluer, les armoiries des Châteaugirous que nous allons essayer de décrire.
La partie inférieure se composait de huit pièces alternativement rouges et jaunes, taillées en triangle, comme les marches d'un escalier à vis, et dont les pointes se réunissaient bu cœui* de Vécu ; au-desiUdi on voyait sur un fond bleu id
figure d'un château entièrement blanc^ sauf quelques menus détails.
Dans la langue technique du blason^ ces armoiries pouvaient se formuler ainsi : — Gironné d'or et de gueules, au chef d'azur, chargé d'un château d'argent ajouré, maçonné et essoré du premier émail.
Le tout composait ce que la science héraldique nomme des armes parlantes, et signifiait (les rébus datent de loin) Chàteaugiron,
Une couronne de marquis surmontait l'écusson que supportaient deux lions, au naturel, dont les crinières ébouriffées, les gueules sanglantes et les griff*es effroyables, avaient dû faire peur plus d'une fois au peintre lui-même.
Dans un coin du tableau se trouvait tracée modestement, en assez gros caractères toutefois pour pouvoir être lue à dix pas de distance, la signature suivante , Théophile Bobilier fecit.
A la vue du tableau vraiment étonnant auquel il avait travaillé pendant quinze jours, placé enfin après tant d'efforts inutiles, au-dessus de l'arc de triomphe qu'il terminait, le juge de paix éprouva un orgueil d'artiste qui dissipa subitement sa colère et lui fit prendre en pitié profonde les grossières insolences du capitaine des pompiers. Sans daigner lui jeter un regard, il se rapprocha vivement du monument enfin achevé, afin d'admirer son œuvre de plus près.
— Magnifique coup de théâtre, dit le vicomte à cheveux blonds, qui, après avoir envoyé un plein verre de vin de Thorins rejoindre l'aile de poulet qu'il venait d'avaler, approcha de son œil gauche un petit lorgnon d'écaillé. Voilà, pardîeu, de la peinture qui me donne envie d'en connaître l'auteur. Dites donc, monsieur le capitaine; car je connais maintenant votre qualité, et je sais le respect qui vous est dû ; monsieur le capitaine de pompiers !
Toussaint Gilles leva la tête ; on pouvait lire à la fois sur sa
figure la tentation de réduire au silence, par quelque coup de boutoir bien appliqué, le mauvais plaisant qui se moquait de lui, et la crainte de perdre, faute d'une suffisante obséquiosité, une pratique arrivée du matin seulement, et qui, si Ton en jugeait par le menu de son déjeuner, promettait d'être excellente. Ce dernier sentiment l'emporta; car si le capitaine de pompiers était républicain, il était aussi et avant tout aubergiste.
— Que désirez-vous, monsieur le vicomte ? répondit-il aussi poliment qu'il put l'obtenir de sa mauvaise humeur secrète.
— Je voudrais conndtre l'artiste qui a peint le tableau que je vois là-bas.
— C'est le juge de paix, avec qui vous m'avez vu parler tout à l'heure, et qui, j'ose le dire, n'a pas eu l'avantage dans la discussion.
— C'est vrai, dit un des assistants presque aussi démocrate que Toussaint Gilles lui-même, vous lui avez rivé son clou, et proprement.
— Diable ! reprit le vicomte, les juges de paix de Saôneet-Loire sont de cette force-là? vous pouvez vous vanter d'être un heureux peuple. Et, dites-moi, cet estimable magistrat juge-t-il aussi bien qu'il peint?
— C'est ce que vous pourrez voir tout à l'heure ; car son audience va s'ouvrir,
— J'y assisterai bien certainement ; mais en attendant, monsieur le chef... je veux dire monsieur le chef des pompiers, auriez-vous la bonté de m'envoyer du dessert et du café, avec un carafon de rhum, si vous en avez de passable?
— D'excellent, monsieur le vicomte; Jamaïque authentique ; vous allez être servi.
— Ah!... attendez donc, j'oubliais l'essentiel : envoyezmoi en même temps du papier à lettres, ce que vous avez de mieux, et ce qu'il faut pour écrire.
— A l'instant même.
Toussaint Gilles entra dans Tauberge pour transmettre à son gai'çon les ordres qu'il venait de recevoir. Un instant après^ il reparut sur le seuil de son établissement.
— Monsieur ToussaintGilles, vous qui êtes un savant, lui dit alors le père Cocquard, qui s'était assis sur un banc de cette pierre près de la porte, expliquez-nous donc ce que signifie cette enseigne qu'ils viennent de mettre là-bas sur leur reposoir; au moins la vôtre, on y comprend quelque chose; un cheval blanc, tout le monde connaît ça; mais celle de là-bas, ils disent, car moi d'ici je n'y vois goutte, que c^est un vrai grimoire, et que le diable y perdrait son latin.
Plusieurs paysans se rapprochèrent afin d'écouter l'explication de l'aubergiste et de voir s'il serait meilleur latiniste que le diable.
— Ça ! dit Toussaint Gilles en montrant d'un doigt méprisant le tableau du juge de paix, ça ne mérite pas le nom d'enseigne que vous lui donnez, père Cocquard; une enseigne est une chose qui a du mérite quand elle est bien peinte, tandis que ce barbouillage n'est bon qu'à faire peur aux moineaux.
— Mais enfin qu'est-ce qu'il représente ?
— C'est ce que les nobles appellent des armes; un tas d'insolences pour vexer le peuple.
— Dites donc, monsieur Toussaint Gilles, demanda un autre paysan, ces diables de bêtes qui marchent sur leurs pattes de derrière et qui ouvrent des gueules qu'on dirait un four allumé, est-ce que ce sont des singes? je n'en ai jamais vu de si gros.
— Des singes! dit l'aubergiste en ricanant; en effet, ils ont plus l'air de singes que de lions.
— Ce sont donc des bons?
— C'est une allégorie. Autrefois, quand les nobles étaient les maîtres et que tout leur* était permis, il y *^n avait qui élevaient dans Jeurs maisons des lions.
LE GfiNïiLHOMME CAMPAGNARD. 55
— Ils devaient coûter gros à nourrir! dit le père Cocquard.
— Ça leiu* était bien égal à ces gueux-là; quand la viande de boucherie était trop chère, savez-vous ce qu'on faisait?
— Qu'est-ce qu'on faisait, monsieur Toussaint Gilles? demandèrent à la fois plusieurs des auditeurs avec un intérêt visible.
— On prenait le premier serf venu, et on le jetait dans la fosse aux lions.
— Le premier cerf venu? répéta un des paysans ébahis, ce n'était pas déjà une si grande économie.
— C'est qu'apparemment dans ce temps-là, dit un autre, le gibier était plus commun que maintenant.
Le savant aubergiste sourit de pitié.
— Je ne vous parle pas de cerf à quatre pieds, ânes que vous êtes ! je vous parle d'un serf à deux jambes ; c'est le nom que ces gredins de ci-devant donnaient autrefois aux habitants de leurs terres, à ce qu'on appelait leurs vassaux, enfin aux paysans comme vous.
— Voyez-vous ça ! dit l'auditoire impressionné ; et vous dites qu'on les donnait à manger aux lions ?
— A part les ignorants de votre espèce, tout le monde sait cela. On vous prenait donc le malheureux serf par les quatre membres, et on le jetait dans la fosse; vous pensez que son affaire était bientôt bâclée.
Un murmure d'horreur circula parmi les assistants.
— C'est pourtant bien vrai ce qiie dit là M. Toussaint Gilles, dit l'un d'entre eux ; et la preuve c'est que j'ai vu dans les temps, à Autun, sur un tableau d'église, un de ces malheureux serfs au milieu d'une demi-douzaine de lions qui s'apprêtaient à le dévorer.
L'interrupteur faisait allusion à un tableau représentant le proplijte Daniel qui se trouve en effet dans la cathcdrule d' Autun, mais personne, parmi les auditeurs,
n'était en état de rectifier Terreur de rhonnéte villageois.
— Il faut avouer, dit un autre d'un ton sentencieux, que dans ce temps-là le métier de paysan était encore plus rude que maintenant : mangé par lès bétes, si la viande était rare ! sapristi !
— Ces gueux-là, reprit Toussaint Gilles avec Taplomb d'un orateur sûr d'avoir captivé son auditoire, ces chiens d'aristocrates avaient comme cela une foule d'inventions pour diminuer le peuple quand il devenait trop nombreux. Dans la terre de Monjoie, par exemple, lorsque le seigneur revenait de la chasse et qu'il craignait d'attraper un refroidissement, il faisait éventrer un de ses vassaux pour se réchauffer les pieds dans son sang tout fumant. Que ditesvous de ça?
— Oh! les gredins! les brigands! les scélérats! s'écrièrent à la fois la plupart des auditeurs qui acceptèrent, comme mot d'Évangile, ainsi que l'avaient fait avant eux leurs pères, en 89, la sanguinaire calomnie remise en lumière par Toussaint Gilles.
— Entre ces gueux de lions, dit un paysan lorsque cette émotion fut calmée, on dirait une maison.
— C'est le portrait du vieux château, répondit l'aubergiste sans hésiter; heureusement il n'existe plus que sur le papier.
— Et savez-vous, monsieur Toussaint Gilles, vous qui savez tout, si, dans le vieux château, ils avaient aussi leur fosse aux lions?
— C'est probable, mais je ne l'affirmerai pas; car il ne faut affirmer que ce dont on est sur.
Ce qu'il y a de certain, c'est que quand on a eu besoin de pierres pour réparer l'écluse et qu'on a déblayé les ruines de la tour qui regardait la route de Châlons,on a trouvé un souterrain qui bien certainement a servi de cachot et peutêtre même de tombeau à plus d'un de ces pauvres diables de serfs.
Le gentilhomme campagnard. t>1
— Mais il y en a qui disent que ce cachot c'était une cave^ objecta le père Cocquard^ qui semblait moins subjugué que ses voisins par l'érudition de Taubergiste.
— Laissez donc, une cave ! reprit Toussaint Gilles en souriant de pitié.
— Vous conviendrez cependant que les seigneurs du château devaient boire du vin comme vous et moi, et même plus, puisque c'étaient des nobles et que tout leur était permis.
— Je ne prétends pas dire, père Cocquard, qu'ils ne buvaient que de l'eau et qu'il n'y avait pas de caves dans leur château; mais ce que je répète et ce que je soutiens, c'est que le souterrain dont je parle était bien un cachot, et la preuve ce sont les instruments de torture qu'on y a trouvés.
— Des instruments de torture ! dirent quelques-uns des auditeurs en ouvrant de grands yeux.
— Oui; des cercles de fer qu'on passait autour de la ceinture du prisonnier, probablement après les avoir fait rougir au feu, car ces brigands de nobles sont capables de tout, et qu'on rivait ensuite aux murs du cachot. Quand l'opération était finie, on fermait la porte, et le pauvre diable mourait de faim; voilà comme les choses se passaient à cette époque-là.
Un nouveau frémissement d'indignation parcourut les wings des auditeurs.
— Il parait alors, dit le sceptique père Cocquard, que dans les anciens temps les hommes étaient quatre fois plus gros que maintenant ; j'ai vu les ferrailles dont vous parlez chez M. Bobilier; elles sont larges comme des cercles de tonneaux, et y ressemblent comme se ressemblent deux mouches.
-Des cercles de tonneaux! s'écria Toussaint Gilles indigné; c'est ce vieux chouan de Bobilier et les autres aristocraties du pays qui ont fait courir ce bruit-là, et je ne croyais pas, père Cocquard, que vous fissiez partie de leur clique.
Le vieux paysan se tat prudemment^ car il lut dans les regards de ses voisins une désapprobation complète de ses objections critiques.
— Et cette autre peinture qui est au-dessous du château^ dit un autre interlocuteur^ qu'est-ce que vous croyez que ça représente^ monsieur Toussaint Gilles ?
Le docte aubergiste examina les girons du champ de reçu que lui désignait Tinterrogateur; mais cette fois son érudition se trouva en défaut^ et malgré son désir de ne laisser^ dansFintérét de sa réputation^ aucune question saos réponse^ il hésita un instant.
— Ça ressemble aux rayons d'une roue^ dit un des assistants dont le costume était celui d'un garçon boucher.
— Ça ressemblerait plutôt^ dit un autre, taillandier de son métier^ à huit lames de couperet qui se toucheraient par la pointe.
— Hais le fer n'est ni rouge ni jaune, reprit le premier qui, sous cet allument décisif en apparence, espérait écraser son contradicteur.
— Le fer n'est naturellement ni rouge ni jaune, j'en con- A îens, dit Toussaint Gilles en reprenant son aplomb professoral, mais il peut le devenir; Picardet a donc raison, en partie du moins; je ne dirai pas comme lui que ces lames en triangle sont des couperets ; le couperet est un instrument utile, et les ci-devant, qui n'ont jamais été que des bons à rien, ne s'en servaient pas plus autrement que maintenant ; mais je dis que ce sont des lames de sabre ou de poignard : c'était plus dans leur genre.
— Tout comme il vous plaira, monsieur Toussaint Gilles^ répliqua celui des auditeurs dont l'aubergiste venait de renverser le système héraldique ; mais, couperet ou poignard, le fer n'est ni jaune ni rouge, j'en reviens toujours là.
— Gautherot, pour un boucher, vous pouvez vous flatter d'être diablement bouché.
Une risée universelle accueillit ce calembour dont l'au*
l)ergiste ne s'était peut-être déjà servi que deux ou trois cents fois à Tégard de Gautherot; car Toussaint Gilles était un de ces hommes qu'entoure la faveur, populaire, et ses moindres bons mots étaient sûrs d'être applaudis.
— Faites-moi le plaisir de répondre à une seule question, continua-t-il , dès que l'hilarité des assistants fut calmée ; quand vous saignez un mouton, de quelle couleur vient votre couteau ?
— Qu'est-ce qu'ont de commun mes moutons?...
— C'est pourtant bien aisé à comprendre : une partie des lames de poignard que vous voyez là-bas est censée teinte du sang des pauvres vassaux égorgés pour l'amusement du seigneur : c'est encore une allégorie.
— Eh bien ! à la bonne heure pour les rouges, répondit le boucher forcé de se rendre à l'évidence ; mais les jaunes?
— Les jaunes? Ça n'est pas plus difficile à expliquer. Les jaunes...
Au moment où l'aubergiste se creusait l'esprit pour trouver le sens mystique renfermé dans la couleur d'or de la seconde moitié des girons changés par lui en lames de poignard, et nul doute que cet étrange docteur en blason n'eût fini par s'en tirer à son honneur, le bruit d'un tambour battant le rappel se fit entendre dans le lointain.
Au premier son qui frappa son oreille, Toussaint Gilles tressaillit comme s'il eût été mordu par un serpent, sa pipe faillit à s'échapper de ses lèvres, et sur ses cheveux crépus son bonnet rouge parut se soulever.
— Tiens! tiens! vous pouvez vous vanter d'être un fameux sournois, lui dit le père Cocquard; votre compagnie prend les armes, et vous ne nous en disiez rien.
Le capitaine de pompiers ne répondit mot ; la face flamboyante, les yeux hors de leur orbite, le nez au vent du côté d'où venait le bruit du rappel, il ressemblait à un carnassier qui flaire une proie.
Après quelques instants d'attente, on vit déboucher à
Tun des angles de la place la cause de rémotion extraordinaire qu^éprouvait Toussaint Gilles. C'était un assez chétif jouvenceau vêtu d'un uniforme de pompier et coiffé d'un casque tout neuf^ dont le cuivre reluisait au soleil^ comme autrefois sur la tête du barbier manchois l'armet de Mambrin conquis par don Quichotte. Calme et fier à la fois^ ainsi qu'a le droit de l'être un homme qui remplit un devoir légitime en exerçant une fonction publique^ le tambour châteaugironais descendait la grande rue du village en battant sa caisse à tour de poignet. L'innocent mouton n'avait nulle défiance du loup qui l'attendait au passage. Il marchait d'un pas cadencé, les yeux à demi clos, comme pour mieux savourer la mélodie de son instrument; mais si le rêve était agréable, le réveil fut terrible.
Au moment où le tambour passait devant son chef en ornant sa batterie de roulades pour lui faire honneur^ celuici traversa la rue eu deux bonds, le saisit à la gorge et le tint cloué sur place.
— Toinot, qui t'a donné l'ordre de battre le rappel? lui dit^il en même temps d'une voix tonnante.
— Capitaine, c'est le lieutenant, finit par répondre le tambour, lorsqu'il fut revenu de son saisissement; et il essaya de se dégager pour ramasser les baguettes que la terreur avait fait tomber de ses mains.
— C'est le lieutenant, c'est Philippe Amoudru qui fa ordonné de rappeler?
— Oui, capitaine, mais lâchez-moi donc, vous abîmez ma buffleterie.
— Ah ! le lieutenant t'a ordonné de rappeler, poursuivit Toussaint Gilles sans quitter prise et avec un ricanement tarouche ; eh bien ! moi, Toinot, je t'ordonne de cesser surle-champ.
— Cependant, capitaine, puisque le lieutenant^..
— Je t'intime l'ordre de te taire et d'aller quitter ton uniforme à l'instant même, et si lu répliques un mot, si tu
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. Bl
donnes encore un seul coup de baguette, je t'enfonce ta caisse sur la tête jusqu'au nombril, je te culbute d'un coup de poing, et du bout de ma botte je te roule dans ton tambour jusqu'à la rivière, toi et ton casque.
Fort peu désireux de faire l'expérience d'un pareil système de locomotion, et trè&-convaincu que son rugissant capitaine ne lui promettait rien qu'il ne fût capable de tenir, Toinot, pâle comme la peau de son instrument, rengaina ses baguettes et détacha sa caisse; mais au moment où il s'apprêtait à la placer derrière son épaule, selon l'usage des tambours dont le service est fini, le cercle des assistants fut brusquement rompu par un nouveau personnage, qui n'était autre que le lieutenant Amoudru en uniforme d'officier de pompiers.
Le fils du maire de Châteaugiron était aussi grand que son père; mais quoiqu'il lui ressemblât, sa figure et son maintien avaient une expression résolue qui annonçait un caractère exempt des éternelles perplexités du digne administrateur.
Sans regarder Toussaint Gilles, qui en l'apercevant avait laissé échapper un geste de courroux, Philippe Âmoudru s'adressa au tambour d'un ton sévère :
— Que fais-tu là, et pourquoi interromps-tu ton rappel?
— Lieutenant, balbutia Toinot, c'est le capitaine...
— C'est à moi qu'il faut parler, lieutenant, dit Toussaint Gilles, en prenant l'attitude qu'il jugea la plus imposante^
— Les deux chefs des pompiers se regardèrent un instant, comme on le dit familièrement, dans le blanc des yeux.
— Je désirerais savoir, reprit l'aubergiste, lequel de vous ^u de moi est le commandant de la compagnie?
— C'est vous, capitaine, répondit froidement Philippe Amoudru ; ça ne fait pas une question.
— De quel droit alors vous permettez-vous de donner un ordre avant de l'avoir reçu de moi, votre chef?
^2 CBUVRISS DE ai. DE BERNARD.
— Du droit que j'ai d'obéir au maire^ qui est notre chef à tous deux.
— On m'en avait prévenu... mais je ne voulais pas le croire, reprit le capitaine d'une voix entrecoupée; ainsi donc c'est un coup monté... Voici les élections qui approchent, et l'on veut m'enlever le commandement de la compagnie.
— Il n'y a pas de coup monté, et personne ne songe à vous enlever le commandement de la compagnie, répondit Philippe Amoudru, qui mentait, car l'ambition dont l'avait accusé le garde Rabusson était loin d'être une invention calomnieuse, et, selon l'usage d'un assez grand nombre de ses collègues de la milice citoyenne, le lieutenant n'avait pas de plus chaud désir que celui de supplanter son capitaine.
-^ Je vous dis que c'est un complot contre moi, et que c'est votre père et vous qui en êtes les chefs.
-— La preuve que vous vous trompez, c'est que vous n'avez qu'à aller endosser votre uniforme, et je serai le premier à vous obéir.
— Endosser mon uniforme ! s'écria Toussaint Gilles avec mdignation; m'associer à ce tas de bêtises qu'on prépare! mettre de côté ma dignité de patriote connu, de citoyen français, de bourgeois de Châteaugiron, pour faire la parade devant une famille d'aristocrates ! jamais !
— En ce cas, riposta Philippe Amoudru d'un ton déterminé, puisque vous, capitaine, vous refusez le commandement de la compagnie, c'est à moi, lieutenant, de le prendre, et je le prends. Allons, Toinot, ajouta-t-ii impérieusement en s'adressant au tambour, rattache ta caisse, prends tes baguettes, et partons du pied gauche.
— Mais, lieutenant, dit Toinot, le capitaine...
— Si tu bouges, je t'assomme, beugla Toussaint Gilles.
— Mais capitaine, puisque le lieutenant.
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— Si tu n'obéis pas^ je te casse mon sabre sur le dos^ dit Philippe Amoudru.
— Mais, lieutenant... mais capitaine...
Tandis que l'infortuné Toinot, ainsi placé entre le marteau et renclume, tournait alternativement vers ses deux chefs un' regard effaré, le cercle des spectateurs s'ouvrit de nouveau pour livrer passage au vieux juge de paix, qui se précipita impétueusement sur le terrain en traînant à la remorque, et non sans efforts, le maire Âmoudru presqu'aussi blême que le tambour.
— Ou'y a-t-il encore? et quelle nouvelle insolence se peiv met ce brouillon? s'écria M. Bobilier; car loin d'imiter,
. ainsi que devaient le lui conseiller sa profession et son âge, le bon roi Sobrin s'efforçant d'apaiser les querelles du camp d'Âgramant, le vieillard semblait plutôt avoir choisi pour modèle le bouillant Ferragus ou le fougueux Mandricard.
— Monsieur le juge de paix, s'écria Toussaint Gilles dont l'arrivée de ce renfort d'ennemis ne fit qu'accroître la fureur, je vous ai déjà dit que les affaires de notre commune ne vous regardent pas. et ceci est une affahre de commune.
~ Eh bien ! voici le maire de la commune, répondit le magistrat en poussant en avant Amoudru qui cherchait à rester sur le second plan; nous allons voir si vous oserez commettre un acte de révolte contre son autorité. Parlez^ Amoudru, et faites respecter les ordres que vous avez donnés.
— Allons, Toussaint Gilles, dit le maire lorsqu'il se fut enfin décidé à parler; allons, Toussaint Gilles... il n'y a pas dans tout cela de quoi fouetter un chat... De vieux amis comme nous... Allons, Toussaint Gilles...
CSe fut là toute la harangue comminatoire que le premier magistrat de Châteaugiron parvint à tirer' de son gosier municipal.
— Vous, dit l'aubergiste en avançant ses terribles mous^ taches sous le nez du maire^ qui fit un mouvement en «r«
rière comme wie souris à la vue d'un chat ; vous^ Amoudru^ je vous ai déjà dit^ il y a quinze jours^ que je me fichais de vous et de votre mairie^ entendez-vous ça?
— Il y a rébellion déclarée, et il avoue la récidive, s'écria le juge de paix avec une satisfaction sournoise; allons^ Amoudru, votre écharpe... il est temps d'en finir... voire écharpe?...
Le maire mettant une lenteur pleine d'irrésolution à sortir de sa poche l'emblème de son autorité, le pétulant vieillard arracha l'écharpe de ses mains, la lui passa brusquement autour du corps et se mit à la nouer avec la dextérité d'une femme de chambre alerte qui lace le corset de sa maîtresse.
— Lieutenant Amoudru, dit-il alors sans interrompre cette singulière besogne, en ce moment les pompiers n'ont de chef que vous, car la garde, c'est l'uniforme; plusieurs de vos hommes sont déjà sur la place; rassemblez-les; nous en aurons besoin, si la rébellion veut essayer des voies de fait. Vous, père Cocquard, ajouta-t-il en s'adressant au vieux paysan qui se trouvait au premier rang des spectateurs, faites- moi le plaisir de courir à la justice de paix et de dire à mon greffier de venir ici ; surtout qu'il apporte de quoi écrire; car il parait que tout à l'heure nous allons avoir à dicter un assez joli procès-verbal.
Enchanté de pouvoir se concilier par ce petit service les bonnes grâces du magistrat qui devait le juger le jour même, le père Cocquard, dont les jambes valaient mieux que les yeux, partit en courant.
— Appelez vos greffiers, mugit alors l'aubergiste exaspéré ; appelez vos gendarmes, appelez les vingt-cinq mille diables, je me moque d'eux comme de vous. Je m'appelle Toussaint Gilles et je ne crains personne. J'étais à Paris eu juillet et je m'y suis battu ; et si je n'ai pas eu la croix, c'est que déjà dans ce temps-là le gouvernement ne favorisait que les intrigants et les Jésuites. Personne ici ne me fera la
loi, entendez-vous, quand votre marquis lui-même et le reste de sa valetaille viendraient encore vous prêter mainfoi'te; je suis Français, moi... Tauberge du Cheval-Patriote est connue. . . je m'appelle Toussaint Gilles.
Tandis que le capitaine républicain poursuivait, en s'adressant à Tauditoire tout entier, cette allocution plusremarquable par la véhémence du débit que par Tenchaînement des idées, M; Bobilier, qui possédait le coup d'œil d'aigle et la promptitude de décision d'un général consommé, s'approcha du tambour.
— Tu t'appelles Toinot, je crois? lui dit-il à demi-voix.
— Oui, monsieur le juge de paix, répondit le tambour un peu remis de son effroi.
— Jardinier de ton état ?
— Pour vous servir, monsieur le juge de paix.
— A partir d'aujourd'hui, tu es jardinier au château, et tu seras content des gages. Ça te convient-il ?
— Si ça me convient^ monsieur le juge de paix ? s'écria Toinot qui avait peine à croire à sa bonne fortune.
— A une condition : continue ton rappel et n'oublie pas un des recoins du village.
Toinot hésîla un instant, car les terribles menaces de son capitaine étajent encore présentes à son esprit ; mais la voix de l'intérêt l'emporta sur celle de la peur ; il se glissa silencieusement hors du cercle, fit par prudence une cinquantaine de pas sans même effleurer du bout de ses baguettes la peau de sa caisse, et prenant enfin un parti décisif, il recommença son rappel.
A ce bruit, Toussaint Gilles bondit, et il voulut se précipiter sur les pas du tambour défectionnaire pour lui infliger le châtiment pittoresque dont il l'avait menacé ; mais, plus leste encore, Philippe Amoudrule saisit énergiquement au collet : plusieurs des assistants , subissant la triple influence de l'uniforme de l'officier, de l'écharpe du maire et du rabat du juge de paix, prêtèrent main-forte au lieute-
naiit. Après quelques instants d'une lutte assez vive^ car Taubergiste était robuste, Tautorité l'emporta sur la révolte^ et^ comme disent les journaux en pareil* cas^ force resta à la loi.
— Savez-vous ce qui résultera de tout ceci ? s'écria Toussaint Gilles vaincu^ en cessant tout à coup de se débattre entre les poignets vigoureux qui le contenaient.
— Rien du tout^ monsieur Toussaint Gilles^ répondit le juge de paix d'un air railleur^ car je veux bien vous faire grâce de mon procès-verbal.
— Il en résultera une Sainte-Barthélémy, cria le capitaine républicain d'une voix de tonnerre. Puis^ sans ajouter un mot, de peur sans doute d'affaiblir l'effet de cette écrasante apostrophe, il se dégagea par un effort imprévu des mains qui le retenaient encore, et s'élança dans son auberge, dont il referma violemment la porte, comme un lion blessé se retire dans son antre pour y méditer sa vengeance.
l'avocat de CAVPA6TŒ.
H. Bobilier et les deux Amoudru, restés maîtres du champ de bataille, ne tardèrent pas à le quitter pour se diriger ensemble vers la maison commune. Le maire, dont le premier soin avait été de remettre son écharpe dans sa poche, portait l'oreille basse et semblait inquiet de son triomphe ; son fils, au contraire, marchait martialement, en officier qui a bien mérité de son pays, et espère en conséquence se voir bientôt élevé en grade ; mais quelle que fut la fierté de son maintien, plus orgueilleuse encore était la satisfaction épanouie sur le visage du juge de paix. En songeant à la victoire qu'il venait de remporter sur ce jaco*
bin de Toussaint Gilles^ sa bête noire depuis longtemps, Taristocrate magistrat se trouvait presque aussi grand que le parut un jour à Kléber le général en chef de Tarmée d'Egypte.
Sur la place commençaient à arriver de différents côtés les pompiers convoqués par le tambour de Toinot, qui continuait d'éveiller successivement tous les échos du bourg. En cette occasion, Tinfluence exercée par l'aubergiste du Cheval-Patriote avait éprouvé un échec véritable. Parmi les soldats de sa compagnie, bien peu, quoiqu'il eût fait pom* les endoctriner, avaient résisté à la tentation de se montrer à leurs concitoyens dans toute la gloire de leurs casques neufs, et, ajoutons-le, dans l'intérêt de la vérité historique, à la perspective du dîner qui les attendait au château, épisode essentiel de la fête, et que l'adroit juge de paix n'avai eu garde de paDsser sous silence.
Dans tous les groupes, la scène qui venait d^avoir lieu fournissait un thème intarissable aux débats les plus animés, et peu s^en fallait qu'au feu du brandon de discorde jeté par l'arrivée du marquis au milieu des dignitaires de l'endroit, vingt querelles particulières ne s'allumassent. Selon ses opinions politiques, car quel est le village de France où il ne se trouve d. s opinions en présence ? chacun prenait parti pour le capitaine des pompiers ou pour les autorités constituées. A en croire les uns, Toussaint Gilles était une victime, un martyr du despotisme judiciaire et municipal ; aux yeux des autres, ce n'était qu'un mauvais brouillon, un effronté perturbateur de l'ordre pubUc.
— De quoi se mêle-t-il ? disaient les derniers ; que lui a fait M. le marquis de Chàteaugiron ? de quel droit veut-il nous empêcher de recevoir poliment ce digne jeune homme qui a envoyé de si beaux casques à nos pompiers et qui veut donner des tableaux à notre église ?
— Toussaint Gilles a raison, répliquaient les autres; c'est Un vrai scandale de révolutionner toute une cohmiune parce
qu'il a pris fantaisie à un noble, qui au fond ne vaut pn<^ plus que nous^ de venir montrer son château à sa femnoe.
— A la place du capitaine, s'écriait un des plus échauffés, je me serais fait assommer plutôt que de céder. Je lui croyais plus de caractère que ça.
— Soyez tranquille^ répondit un voism, on ne perdra rien pour attendre. Je connais Toussaint Gilles; il mettra le feu aux quatre coins du bourg plutôt que de ne pas se venger de Taffront qu'on vient de lui faire.
— Mettre le feu aux quatre coins du bourg ! ça serait drôle de la part d'un capitaine de pompiers!
— Avez-vous vu, disait un autre, comme Philippe Amoudru l'a pris au collet? Il est crâne, tout de même le lieutenant.
— Il ne ressemble pas à son père, en ce cas; était-il pâle, notre maire!
— Ce pauvre cher homme, ajoutait une femme, ces scénes-là lui tournent le sang, et cependant il devrait être habitué au bruits car sa femme ne fait que de crier du matin au soir. '
— C'est notre juge de* paix qui ne s'épouvante pas du bruit; quel vieijix petit rageur!
— En voilà un qui a de l'aplomb.
— (yest qu'il faut marcher droit avec lu^ !
— Avec ça, il aurait dû mettre sa robe avant de s'en mêler, disait un des savants du bourg.
— Hais puisqu'il avait son rabat...
— - Ça ne suffit pas; s'il avait été obligé de dresser procèsverbal, cela aurait pu être une cause de nullité.
Parmi les partisans de Toussaint Gilles, on entendait surtout répéter une phrase qui semblait exprimer une de ces opinions incontestables sur lesquelles tout le monde est tenu de se trouver d'accord.
— Si Favocat Froidevaux avait été là, les choses ne se seraient pas passées ainsi.
Au bout de quelques instants^ Tespèce de voeu public contenu dans ces paroles se trouva exaucé^ et à l'entrée de la place on entendit répéter de groupe en groupe :
— Voici Tavocat; voici M. Froidevaux : que va dire de tout ceci M. Tavocat Froidevaux ?
L'accent de déférence mêlée d'eoiphase avec lequel étaient prononcés ces deux mots : l'avocat Froidevaux, n'a rien qui doive surprendre le lecteur. Dans les campa* gnes, après le curé pour qui Ton conserve un respect de tradition que commence même à altérer en certains lieux le progrès des idées libérales, le personnage important c'est l'avocat : le médecin lui-même ne vient qu'après, car la préoccupation des intérêts passe avant le soin de la santé chez les paysans qui presque tous ont le cuir de leur bourse beaucoup plus sensible que celui de leur peau.
Aux yeux des personnes habituées à la tenue uniforme et correcte, au maintien grave, important, quelquefois même gourmé des membres du barreau de Paris et des principales villes du royaume, l'avocat Froidevaux eût paru quelque chose de singulièrement disparate et anormal. Plus d'ua naturaliste y eût regardé à deux fois avant de se décider à ranger dans la classe des coléoptères à noir fourreau qu'on voit fourmiller partout où s'émiette quelque procès, l'irrégulier scarabée dont voici la description :
Age, trente ans environ ; taille moyenne, robuste et bien découplée ; physionomie peu distinguée, mais en revanche expressive et mobile; visage naturellement coloré et en outre bruni par le soleil jusqu'au fond de Tépiderme ; cheveux bouclés et roux que venait rejoindre, en avant de chaque oreille, un large collier de barbe d'une nuance plus claire, c'est- à dire presque rouge ; blouse et pantalon de coutil gris; guêtres et souliers de chasse; sur la tête une vieille casquette de drap bleu ; une gibecière à l'épaule, un fusil sous le bras, un épagneul derrière les talons, tel était l'avocat Froidevaux du portrait duquel nous n'avons pas cru devoir exclure son
chien^ car en dépit de TaccuGation d'hypocrisie portée contre ce dernier par le garde-chasse Rabusson^ le robuste Pyrame était sincèrement attaché à son maître qui lui rendait cette affection ; si bien qu'on ne les voyait presque jamais l'un sans l'autre, même à Taudience.
L'avocat Froidevaux se dirigea en droite ligne vers l'auberge du Cheval-Patriote y au milieu d'une haie d'habitants du bourg et de paysans des villages voisins, qui la plupart se découvraient respectueusement sur son passage. Parmi ceux qu'une aifaire litigieuse amenait à la justice de paix, plusieurs, le père Cocquard entre autres, essayèrent de l'aborder pour le prier de se charger de leur cause ou du moins pour en obtenir un avis; mais à toutes ces requêtes, dont quelques-unes prenaient l'accent delà supplication, il répondait d'un ton bref, comme si cet empressement de clients l'eût moins flatté qu'importuné :
— Plus tard... je n'ai pas le temps maintenant Aujourd'hui je ne plaide que pour moi... Une consultation, dites-vous î... Vous me trouverez au Cheval-Patriote après l'audience.
Au moment où l'avocat de campagne s'aj^ochait de Tauberge qui était restée fermée depuis la furibonde retraite de son propriétaire, une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvrit brusquement, et entre les deux châssis apparut, entl^nmée comme un morceau de fer au sortir de la fournaise, la farouche figure du capitaine Toussaint Gilles.
— Arrivez! Monsieur Froidevaux, arrivez! dit-il avec l'accent empressé d'un général qui, après avoit été battu par l'ennemi, voit survenir un renfort capable de rétablir ses affaires.
— Bonjour, capitaine, répondit l'avocat; que diantre avez-vous donc pour être rouge ainsi?
— C'est une infamie... c'est un attentat à mon autorité... c'est un guet-apens... Je vais vous conter ça.
— A vous comme aux autres, interrompit Froidevaux^ je
Le GENTILHOMMB GAWPAGNAJEtD. H
suis obligé de répondre que je n'ai pas le temps de vous entendre en ce moment. Il faut que j'aille sur-le-champ àla juslice de paix, carM. Bobilier veut me parler avant Taudience.
— C'est précisément de ce gueux-là et de ces deux autres scélérats d'Amoudru que je veux vous entretenir. Figurez-vous donc. . .
^ Plus tard; pour vous aussi bien que pour moi. En ce moment votre colère sort du four, mais dans quelques heures vous serez refroidi, et vous pourrez alors me raconter votre affaire sans traiter de scélérat M. Bobilier et les Amoudru, qui sont tous de fort honnêtes gens. « — Ça d'honnêtes gens... trois têtes de brigands dans le même bonnet.
— Passe encore si le bonnet était rouge, n'est-il pas vrai? dit Froidevaux en souriant; mais laissons cela. Je suis pressé, et je venais seulement ici pour me débarrasser de mon équipement; tenez, prenez mon fusil et ma carnassière; et mettez-les dans un endroit où l'on ne puisse pas y toucher, car l'un est chargé et l'autre pleine. A toi,Pyrame, ajouta t-il après avoir passé son attirail de chasse à l'aubergiste.
L'épagneul comprit ce qu'on attendait de lui, se dressa contre la fenêtre et essaya de la franchir; mais comme elle était assez élevée, il est douteux qu'il en fût venu à bout si son maître n'eût facilité son ascension en le soulevant par la nuque.
— Faites-lui donner à manger, ajouta Froidevaux, qui, en véritable chasseur, songeait aux besoins de son chien avant de s'occuper des siens. Le pauvre Pyrame a bien gagné son déjeuner ce matin; surtout ne le laissez pas sortir, car il viendrait me retrouver à la justice de paix, et le greffier, dont il a contaminé la robe à la dernière audience^ pourrait bien, par rancune, lui jouer quelque mauvais tour pendant que je causerai avec H. Bobilier.
Sans écouter l'aubergiste qui essayait de le retenir^ Tavo*
Vj Oeuvres de ch. de Bernard,
cal s'éloigna. Dn instant après^ il vit s'ouvrir devant lui la porte de la justice de paix, encore fermée au public.
Le sanctuaire où M. Bobilier rendait ses arrêts était une salle plus longue que large^ située au rez-de-chaussée et éclairée par deux fenêtres donnant sur la place. Cette chambre se trouvait coupée, vers les deux tiers de sa longueur, par une barrière à hauteur d'appui, au centre dé laquelle on apercevait une petite porte à claire-voie. La partie antérieure, destinée aux plaideurs et à l'auditoire, offrait pour tous meubles des bancs de bois rangés le long des murs, et le fond réservé au magistrat lui-même n'était guère plus splendidement meublé. Un bureau couvert d'un vieux tapis et placé sur une estrade d'un pied de haut; en face du public, un fauteuil pour le juge de paix ; sur le côté, une chaise de paille pour le greffier; une vieille horloge accrochée à la muraille vis-à-vis la fenêtre; tel était le modeste mobilier de ce prétoire, qui, comme on le voit, avait singulièrement besoin d'être rehaussé par la dignité du juge.
M. Bobilier s'était enfin décidé à endosser sa robe; il se promenait de long en large, les mains croisées derrière le dos, et tourmentait avec une impatience fébrile une foit belle tabatière d'or dans laquelle il puisait à chaque instant. A la vue de l'avocat, il s'arrêta brusquement; mais au lieu de lui adresser la parole, il l'examina de la tête aux pieds d'un air de désagréable surprise.
— Bonjour, monsieur Bobilier, lui dit Froidevaux avec un accent de familiarité ; on vient de me dire aue vous vouliez me parler.
— Froidevaux, repartit le juge de paix d'un ton sec, est-ce que vous comptez plaider?
— Comment, si je compte plaider ? n'est-ce pas aùiou^ d'hui que revient mon affaire avec M. de Vaudrey? Oui, pardieu, je plaiderai, et de mon mieux; c'est le cas ou jamais d'avoir de l'éloquence, puisque je suis moi-même mon client^ aussi j'espère bien que ma défense fera un
l& GENTILHOMME CAMl'AtiNAKil. 7t
digne pendant à Foraison de Cicéron^ pro Domo $uâ.
— Et votre intention est-elle de plaider dans le costume où je vous vois? reprit le magistrat, dont la physionomie conservait une expression sévère contrastant avec Taccent de plaisanterie du jeune avocat.
— Eh bien! qu'y trouvez-vous à dire, à mon costume? répondit Froidevaux, qui se regarda de haut en bas et parut avoir quelque peine à retenir un sourire.
— Comment, ce flue j'y trouve à dire? une blouse!
— Une blouse ; et puis après?
— Une blouse pour plaider devant moîl une blouse!
— Je vous ferai observer, monsieur le juge de paix, dit Froidevaux avec un sérieux affecté, qu'après tout une blouse est une robe, et que la robe est le costume réglementaire
, des avocats plaidants dans tous les tribunaux du royaume.
— Il ne s'agit pas de plaisanter.
— Où voyez-vous que je plaisante? Je viens de dire qu'une blouse est une robe, un peu courte, j'en conviens, mais une robe, enfin. Je maintiens ma thèse, et je défie le barreau en masse de me prouver que j'ai tort.
— Froidevaux, dit le vieux magistrat, dont la fibre irascible commençait à s'émouvoir, je vous ai passé bien des choses jusqu'à présent ; mais voici une inconvenance par trop forte. Sans croire mon tribunal à la hauteur de la cour de cassation, j'ai le droit d'exiger que les bienséances y soient respectées. Depuis quelque temps vous avez pris l'habitude de venir plaider en veste de chasse, et je l'ai toléré ; un tort réel que j'ai eu là, car c'est cette indulgence (lui a encouragé votre sans-gêne naturel et amené enfin l'in-
I congruité d'aujourd'hui. En blouse ! pourquoi pas en cheniise ? Autrefois, quand vous avez commencé de plaider, vous étiez, je dois vous en avertir, beaucoup plus convenable ; toujours en habit, en habit noir même, ce qui est plus
^ respectueux ; tandis que maintenant...
— Permettiez moi un mot de justification, monsieur le
U dillVBES DE GH. DK BERNAftt).
juge de paix, interrompit Froidevaux en s'efforçant de garder son sérieux : si le respectueux habit noir dont vous parlez n^attire plus depuis peu les regards approbateurs que vousn^avez pas dédaigné de lui lancer quelquefois du haut de votre tribunal, c'est qu'après six ans de bons et loyaux services, il est devenu.. • L*avocat parut hésiter.
— Devenu quoi ? demanda M. Bobilier d'un air d'impa^ tience.
— Robe de chambre, répondit Froidevaux avec une comique emphase ; Je doute que messeigneurs du barreau de Paris soient obligés de faire subir à leurs vieux habits, à supposer qu'ils aient de vieux habits, de semblables métempsycoses ; mais un pauvre avocat de village ne saurait apporter trop d'économie dans l'administration de sa garderobe. Or, comme je n'avais que cet habit-là, ce qui vous explique pourquoi vous me voyiez invariablement vêtu de noir, vous comprenez...
— Je comprends que vous êtes un orgueilleux, interrompit M. Bobilier d'un ton radouci, car la pénurie qu'annonçait l'aveu du jeune avocat lui inspirait une commisération affectueuse qui se révéla plus clairement encore par la conclusion de sa phrase ; oui, un orgueilleux, sans cela vous seriez venu me trouver et nous aurions avisé ensemble aux moyens de donner un remplaçant à votre habit noir. Que diantre ! après tout, ce n'est pas un chemin de fer à établir. Je sais que vos clients sont encore plus ladres que pauvres, et qu'avec vos honoraires il n'y a pas de quoi rouler carrosse. Quoique je ne sois pas riche moi-même, j'ai une petite réserve au fond de mon secrétaire, et elle est tout à votre service. Vous êtes bien un peu mordu de la bête, comme tant d'autres ; mais malgré les folies républicaines qui vous trottent dans la cervelle, vous êtes un brave garçon que j'apprécie comme il le mérite. Ainsi, c'est entendu, vous viendrez me voir demain ; car pour aujourd'hui toute ma
LE gëntiluomme campagnard. 7&
Journée est prise ; et là semaine prochaine j'aurai le plaisir de vous voir reparaître à mon tribunal en costume convenable» Pas d'objeptions, Froidevaux, pas de refus; nous .nous brouillerions.
Le jeuqe avocat saisit la main du vieux juge de paix et ta serra énergiquement.
— Merci^ monsieur Bobilier^ lui dit-il avec émotion, vous êtes un digne homme, et je le sais depuis longtemps ; soyez sur que^.votre offre m'inspire autant de reconnaissance que si je devais Faccepter.
— Vous ne me refuserez pas, si vous voulez que nous restions amis. Il n'y a pas de honte, sachez-le bien, à accepter un si petit service d'un homme qui pourrait être votre grand-père.
— Je le sais, monsieur Bobilier, je le sais; aussi vous promets-je que si jamais j'ai besoinrd'un service de cette nature, je ne m'adresserai pas à un autre que vous; mais en ce moment, ce besoin n'existe pas ou plutôt n'existe plus ; grâce à mes économies, je suis parvenu enfin à répaf er le désastre de ma garde-robe, et depuis quelques jours mon fameux habit noir a un successeur.
— Mais,' malheureux, s'écria le juge de paix dont ces paroles rallumèrent le courroux, s'il est vrai que vous ayiez maintenant un costume convenable, de quel front vous présentez-vous ici dans cet odieux attirail que ne s'y permettrait pas un paysan, et dont l'aspect seul agace tout mon système nei'veux !
— Rassurez-vous, répondit en riant le jeune avocat; je suis trop pénétré du respect dû à la majesté de votre tribunal pour avoir l'intention d'y manquer. Cette blouse, qui excite votre indignation, n'est que la coque fort peu élégante, j'en conviens, d'où, modeste chrysalide en ce moment, je sortirai, dans cinq minutes, brillant papillon.
— Comment cela?
— .Vous le verrez;, tpnt c^ que je puis vous dire, c'est
76 (EUVftES D£ OH. D£ BERMAR0.
qu'aujourd'hui^ loin de rougir de votre barreau^ vous n'aurez qu'à vous en enorgueillir.
— Bien vrai? dit le juge de paix d'un air de doute.
— Tout ce qu'il y a de plus vrai ; et puisque vous semblez avoir peu de confiance en mes paroles^ voici une preuve qui vous convaincra peut-être ! je dîne à la forge.
— Oh ! en ce cas je suis tranquille^ s'écria M. Bobilier dont le visage se rasséréna soudain; puisque vous dînez avec l'objet de votre flamme^ je suis sûr que votre toilette aura toute la recherche qu'elle laisse quelquefois désirer.
— L'objet de ma flamme4 répéta Froidevaux après avoir rougi fortement en dépit du renom d'insensibilité qu'ont en général les avocats^ les médecins^ les confesseurs^ tous lès hommes, en un mot^ qui^ par état^ subissent le continuel frottement des intérêts, des souffrances ou des passions.
— 11 ne faut pas rougir pour cela, Froidevaux; quand sera»t-on amoureux, si ce n'est à votre âge? d'ailleurs l'objet de votre flamme n'en est pas indigne. Un vrai morceau de roi^ comme on disait dans le bon temps.
— Prétendrait-on que je suis amoureux de madame Grandperrin? dit le jeune homme, qui prononça ces paroles avec une hésitation visible.
Le juge de paix se mit à rire.
— En ce moment, dit-il, vous ressemblez à ces cerfs dixcors qui font lever un jeune daim afin de dépister la meute; mais je suis un trop vieux limier pour prendre le change; qui vous parle de madame Grandperrin?
— De qui alors... est-il question? balbutia Froidevaux de plus en plus décontenancé.
— De sa belle-fille, ventrebiche ! de la jeune et charmante Victorine ; un morceau de roi, je le répète ; pas de roi constitutionnel, par exemple ; ceux-là n'ont guère l'habitude d'en manger de si friands.
. Le vieillard se mit à rire ; mais cette fois il est probable que ce fut aux dépens des rois constitutionnels, pour lesr
qaels Topiniàtre partisan de l'ancien régime professait uno vénération assez médiocre.
— C'est une histoire absurde, dit le jeune avocat en cherchant à dissimuler son émotion. Je crois ne pas manquer de bon sens : comment admettre alors que je sois assez fou pour oublier à ce point la distance qui me sépare de mademoiselle Grandperrin?
— Quelle distance ? s'écria vivement le juge de paix : certes, je ne suis pas i'ami des mésalliances ; mais ici où serait-elle? Georges Froidevaux vaut bien Victorine Grandperrin !
— Non, monsieur Bobilier, non, dit avec un accent de tristesse le jeune homme accusé d'être amoureux.
— Pourquoi non ?
— Parce que mademoiselle Grandperrin est riche, et que Georges Froidevaux est pauvre.
— C'est une raison, j'en conviens ; mais que d'avocats ont fait leur fortune qui n'avaient pas votre talent ! car vous avez du talent, mon garçon, je le dis à qui veut l'entendre.
— Faire fortune à Châteaugiron ! dit Froidevaux avec un sourire où perçait une amertume secrète.
— Qui sait ? répliqua le vieillard d'un air de mystère ; mais la poire n'est pas encore mûre, quand elle le sera, nous reparlerons de tout ceci. En attendant, ne vous laissez pas aller au découragement, tenez-vous ferme et maintenez votre terrain contre votre rival.
— Mon rival ! s'écria l'avocat, dont les joues se couvrirent de nouveau d'une rougeur ardente. Qui appelez-vous mon rival ?
— Ai-je commis une hidiscrétion?
— Non; mais veuillez me répondre. Qui appelez-vous mon rival ?
— Le baron de Vaudrey, ventrebiche ! Ne le saviezvouspas?
— Le baron de Vaudrey!
— Du moins tout le monde le dit.
— Tout le monde le dit ?
— Sans doute; plus de dix personnes m'en ont parlé.
— Et vous a-t-on donné des détails ? dit le jeune avocat d'une voix mal assurée.
— Chacun raconte la chose à sa manière : les uns disent que le baron est amoureux comme un fou malgré ses cinquante-cinq ans , car il n'est pas loin des cinquante-cinq ans^ le baron^ j'en sais quelque chose ; si je ne Tai pas planté^ du moins je Tai vu neutre, ajouta le vieux magistrat en riant* lui-même de cette allusion à une romance en vogue dans sa jeunesse.
— Et que disent les autres?
— Les autres disent que c'est madame Grandperrin qm cherche à conclure ce mariage pour se débarrasser d'une belle-fille dont la jeunesse et la beauté l'importunent.
— Ceux-là disent vrai, s'écria impétueusement Froidevaux.
— Puisque vous en savez plus que moi, pourquoi m'interrogez-vous? demanda le juge de paix d'un air railleur.
— Pour que vous me fassiez boire le calice jusqu'à la lie, pour que vous me disiez que je suis un fou, pour que vous me forciez de rougir de ma sottise; car je l'aime, monsieur Bobilier, et si elle se marie à un autre... Mais ne parlons plus de cela... C'est assez d'en avoir perdu le sommeil... c'est assez d'être près d'en perdre la raison... sans vous rendre encore témoin de mes extravagances. Parlons d'autre chose. Vous m'avez fait demander; qu'avez-vous à me dire ?
Quoique les traits assez vulgaires de l'avocat Froîdevaux et sa physionomie, plutôt joviale que sérieuse, fussent complètement, dépourvus de cette romanesque mélancolie qui seule semble digne de servir d'interprète aux grandes passions, il y avait dans son accent une émotion vraie et poignante dont le vieillard fut touché,
LE GENTILaOVME CAMPAGNARD. 10
— Oui, parlons d^autre chose, répondH-il avec un accent d'intérêt; plus tard nous reprendrons cette conversation, et sans doute alors... Mais je ne veux pas vous donner des espérances qui peut-être ne se réaliseraient pas. Ainsi parlons d'autre chose. Voulez-vous me faire un plaisir?
— Vous n'en doutez pas.
— Vous me voyez dans une perplexité ^terrible, poursuivit M. Bobilier, qui en ce moment oublia les soucis de son interlocuteur pour ne plus songer qu'aux siens propres; d'abord jugez de mon guignon. Je n'ai que deux audiences par semaine, et c'est le jour de l'une de ces audiences que le marquis choisit pour celui de son arrivée; ensuite, au lieu de m'indiquer le moment précis de cette arrivée, il se contente de m'annoncer qu'il sera à Châteaugiron dans la matinée; vous, Froidevaux, qu'entendriez-vous par ces mots :1a matinée?
— Ce que tout le monde entend sans doute, répondit l'avocat à qui, en dépit de son chagrin, l'inquiétude du vieillard arracha un sourire; la matinée, c'est le temps qui précède le dîner.
— Fort bien ! c'est aussi mon avis ; mais à Châteaugiron l'on dîne à midi, tandis qu'à Paris on dîne au moment où nous soupons. Or, si le marquis entend la matinée à la mode parisienne et qu'il n'arrive que dans sept ou huit heures, que deviendront mes préparatifs ? car tout est prêt : les garçons qui donnent le mouton sont réunis dans la cour du château ; depuis une heure les filles répètent mes couplets dans la sacristie, et elles y mettent tant d'ardeur qu'il est à craindre qu'au moment décisif il ne leur restes plus de voix; enfin, d'ici vous pouvez voir les pompiers qui se rassemblent; tout est donc prêt, Froidevaux, et le marquis n'arrive pas !
L'ordonnateur de la fête prononça ces dei*nîers mots d'un ton si pénétré, que l'avocat à son tour éprouva quelque compassion pour cette anxiété puérile, mais sincère.
tO OBUVRES DE GH. DE BERNARD.
— Rassurez-vous^ monsieur Bobilier ^ lui dit-il y je sois sftr que M. de Châteaugiron sera ici avant midi.
— Autre cauchemar ! neuf heures approchent, et je vais être forcé d'ouvrir l'audience. Supposez que le marquis arrive une fois que je serai à mon bureau, et c'est probable maintenant, tant je suis en malheur, quel désagrément pour moi, Froidevaux! quel contre-temps! moi qui me suis donné tant de mal pour que tout se passe dans les règles!
— Il est sûr que vous n'avez pas épargné vos peines.
r- Mes peines ! elles dépassent les bornes de l'imagination. Depuis quinze jours il n'est sorte de métier que je n'aie dû faire. Peintre, poète , décorateur, artificier , tapissier, maître d'hôtel même; car les gens qu'a envoyés le marquis sont un tas d'imbéciles qui n'y entendent rien. Et puis, remettre le curé à sa place, car c'est un petit intrigant qui n'aurait pas mieux demandé que de me souffler la direction de la fête ; élever à la hauteur des circonstances le maire Amoudru, véritable mannequin toujours prêt à m'échapper des mains; enfin réduire à l'impuissance ce jacobin de Toussaint Gilles... ceci , c'est fait, et victorieusement; maiâ je n'ai pas le temps maintenant d'entrer dans des détails. Yoilà ma vie depuis quinze jours, Froidevaux; et dire que je vais peut-être échouer au port !
— Chassez ce lugubre présage, dit le jeune avocat, qui eut besoin de tout son empire sur lui-même pour s'empêcher de rire.
— Vous faites-vous wne idée de ma position? poursuivit le juge de paix en s'animant de plus en plus; me voyezvous cloué dans mon fauteuil et ne pouvant assister que des yeux, car d'ici on aperçoit tout ce qui se passe sur la place, à cette fête si laborieusement préparée, et dont les moindres détails sont mon ouvrage?
— Ce serait désagréable en effet.
— Désagréable, dites-vous! c'est cruel, c'est affreux, c'est désolant qu'il faut dire. D'un autre côté, voyez-vous A mou-'
LE GENTILBOMHE CAMPAGNARD. • 81
dru offrant la main à madame la marquise pour descendre de voiture ? Dn honneur qui me revient de droit ! Un brave homme^ Amoudru^ J'en conviens, quoiqu'il n'ait pas plus de caractère qu'un mouton; mais enfin un paysan^ un vrai rastre. Sait-il seulement ce que c'est qu'une paire de gants?
— S'il le sait, dit Froidevaux toujours sérieux, du moins se conduit-il «omme s'il ne s'en doutait pas.
— Et quel orateur î s'il lui faut haranguer madame la marquise sans que je sois là pour Tencourager, il n'arrivera jamais à la fin de sa première phrase. Le curé aussi n'est pas des plus forts, malgré ses prétentions à l'éloquence de la chaire; tandis que moi, sans me flatter d'être un Démosthène, j'avais préparé un petit discours qui, je crois, eût produit quelque effet.
—Je n'en doute pas, monsieur Bobilier ; tout le monde sait qu'en fait de harangues, vous vous en tirez à merveille, et que, pour être mis à votre véritable place, il ne vous manque qu'un plus grand théâtre.
— Je ne vous demande pas de compliments, dit le vieux magistrat sans paraître pourtant révoquer en doute le moins du monde la sincérité de son interlocuteur ; je sais bien que je ne suis pas un Berryer, mais je crois aussi n'être pas complètement dépourvu de la facilité d'élocution qui a de tout temps distingué les Bobiliers. Juges châtelains, puis baillis de la terre de Châteaugiron de père en fils, et cela' pendant dix générations peut-être, nous avons toujours su ^nous mettre à la hauteur de notre position. Depuis plus de deux cents ans il n'est pas arrivé ici une seule nouvelle dame du château, sans qu'un Bobilier se soit trouvé là pour lui adresser le compliment de bienvenue ; dans ma famille, nous savons parler aux marquises, Froidevaux; oui, nous savons parler aux marquises, et c'est là un talent qui s'en va chaque jour.
— J'avoue que la conjoncture est délicate, dit le jeune
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avocat^ qui trouvait le préambule un peu long^; mais enfin en quoi puis-je vous servir?
— Voici Taffaire. Si je n'avais à juger aujourdlmi que des paysans^ vous ne me verriez pas sur les épines ; car je suis littéralement sur les épines. Au premier claquement du fouet des postillons, je lèverais Taudience, et bien hardi qui oserait y trouver à redire. Hais si le baron de Vaudrey vient plaider sa cause lui-même, et je n'en doute pas , car il a une passion effrénée pour la plaidoirie, et il aurait dû naître avocat; s'il prend la parole, en un mot^ nous en avons pour une heure.
— Sans compter ma défense.
— Sans compter votre défense, et quand le démon de la plaidoirie vous tient vous-même , vous n'êtes pas non plus fort laconique.
— J'abrégerai, si cela peut vous être agréable, monsieur Bobilier.
— Vous abrégerez, c'est fort bien ; mais le baron n'abrégera pas, lui. Et le moyen de lui couper la parole une fois qu'il sera lancé 1 Autant vaudrait essayer d'arrêter la pluie qui tombe ou le tonnerre qui gronde.
— Que puis-je y faire?
— Ce que vous pouvez y faire! dit le magistrat avec chaleur : vous pouvez me tirer de peine , vous pouvez me rendre un service dont je vous garderai une reconnaissance éternelle, vous pouvez en'un mot...
— Quoi donc, monsieur Bobilier?
— Faire défaut. ,
— Faire défaut?
— Et me laisser adjuger au baron le profit dudit défaut; de la sorte il aura là bouche close, et moi je serai sauvé.
— Ce que vous me demandez là est impossible, répondît Froidevaux, dont la physionomie était devenue complètement sérieuse • dans la position où je me trouve vis-à-vis de
LE 6ENTILH0MMK GAltPAGNABD. ^ 81
M. de Vaiidrey, je ne puis pas plus déserter le terrain d'un procès que celui d'un duel.
— Mais comprenez donc, reprit le juge de paix d'un ton pressant, qu'il ne s'agit ici que-d'une véritable misère. Dne palissade brisée, cela n'a jamais porté atteinte à la considération de personne; en Un mot, ce n'est pas une chose qui touche à l'honneur. Quant à la question financière, ajouta le vieillard avec une nuance d'hésitation, les frais et les dommages-intérêts n'iront pas en tout à cinquante francs... et comme le renouvellement de votre garde-robe doit avoir causé un certain vide dans votre bourse... vous ne trouverez pas mauvais... qu'en qualité de vieil ami...
— Monsieur Bobilier, interrompit le jeune avocat sans paraître blessé, mais avec un accent de détermination inébranlable ; exigez de moi tout autre service, je serai trop heureux de vous le rendre ; mais quoiqu'il m'en coûte de vous refuser, jamais, en aucune circonstance, et vous comprenez ce que je veux dire par là, je nç romprai d'un pas devant M. de Vaudrey.
— Mais votre cause est détestable, s'écria le vieux magistrat en s'échauffant de nouveau.
. — Ce n'était pas votre avis il y a huit jours.
— Il y a huit* jours, je me suis laissé prendre à vos sophîsmes; vous m'avez circonvenu, en un mot.
— Circonvenu ?
— Ebloui, aveuglé si vous aimez mieux ; depuis j'ai étudié la question à fond, et, je dois vous le dire, vous avez tort, complètement tort. .
— Je vous ferai observer, monsieur Bobilier, dit l'avocat avec sang-froid, qu'il est assez d'usage qu'un juge, avant de rendre son arrêt, entende les parties. Lorsque vous aurez écouté la plaidoirie de M. de Vaudrey et la mienne, vous serez plus à même de vous former une conviction et de décider dan /otre justice qui de nous deux a tort ou raison.
(KUVRES DE en. DE BEBNARD.
— Mais ce sont précisément ces maudites plaidoiries qui me désespèrent ; tandis que vous serez là, le baron et vous, à vous déchiqueter comme deux coqs de combat^ le marquis et la marquise arriveront, et tout ira de travers, puisque je n'y serai pas.
— Encore une fois, que puis-je y faire ?
— M'accorder ce que je vous demande.
— Vous me désolez, monsieur Bôbilier, par cette insistance ; mais, je vous le répète, ce que vous exigez de moi est impossible.
— Ainsi vous me refusez ?
— A mon extrême regret, mais je le dois.
— Eh bien ! allez à tous les diables ! s'écria le juge de paix en fermant brusquement sa tabatière dans laquelle, depuis un instant, il prenait coup sur coup des prises qu'il répandait à mesure sur son rabat , Tagitation nerveuse à laquelle il était en proie ne lui permettant pas de les conduire à bon port.
Froidevaux s'inclina en souriant.
— Je vous demanderai la permission de ne pas aller sur-le-champ où vous m'envoyez, dit-il, car il est temps que je m'habille pour votre audience. Avant dix minutes je serai de i-etour, et j'espère, dans l'intérêt de ma cause, que Ja calme impartialité du magistrat aura remplacé alors l'émotion si naturelle d'ailleurs de l'ordonnateur de fêtes.
Le jeune avocat s'inclina de nouveau avant de sortir, sans que le juge de paix furieux fît mine de lui rendre son salut.