LA CHAMBRE A DEUX LITS
En rentrant à l'auberge du Cheval-Patriote ^ Georges Froidevaux se trouva de nouveau en butte aux sollicitations du capitaine de pompiers , qui s'obstinait à vouloir lui raconter l'histoire de sa défaite^ traitée par lui de guet-apens; mais il coupa court brusquement à cette narration intempestive.
~ Je vous répète , dit-il, qu'en ce moment il m'est impossible de vous écouter; il faut avant tout que je m'habille pour l'audience; je coucherai ici, et dans la soirée vous pourrez me conter votre aifaire.
Un peu calmé par cette assurance, Toussaint Gilles se décida enfin à laisser passer le jeune avocat, qui, après avoir pris son fusil et sa gibecière , se dirigea , suivi du fidèle Pyrame, vers l'escalier conduisant au premier étage.
— Où allez-vous me mettre? demanda-t-il au moment de monter la première marche.
— Il y a du monde dans toutes mes chambres, répondit l'aubergiste ; mais quand je devrais vous céder mon propre lit, il ne sera pas dit que M. l'avocat Froidevaux soit venu frapper à la porte du Cheval-Patriote et qu'on ne lui ait pas ouvert. Voyons. J'ai au numéro 1 M. dé Boisjoly, conseiller de préfecture à Mâcon...
— M. de Boisjoly ! que diantre vient-il faire à Châteaugiron?
— Sans doute manigancer quelque diablerie au sujet de l'élection au conseil général qui doit avoir lieu ces jours-ci. ■ — Et vous, républicain farouche, vous donnez l'hospitalité à un émissaire de la préfecture de Mâcon !
86 ŒUVRES DF Gfl. DE BEBNARD.
— Que voulez-vous, monsieur Froidevaux ? j'ai mes opinions, mais je suis aubergiste,
— Raison péremptoire. Le numéro 1 est donc pris, et le numéro 2?
— Occupé aussi par un monsieur qui est sorti dès le matin.
— Le numéro 3?
— La chambre jaune à deux litsî il s'y trouve cinq voyageurs.
— Cinq pour deux lits ?
— Ce sont des Auvergnats.
— Merci ; ce n'est pas moi qui compléterai la demidouzaine. Et enfin le numéro A qui est, je crois, le dernier?
— L'autre chambre à deux lits? celle-ci fera votre affaire. Il ne s'y trouve qu'une seule personne : le vicomte de Langerac, à ce que dit l'adresse de sa malle ; connaissez-vous ce nom-là?
— Pas le moins du monde. Quel homme est ce vicomte?
— Un gringalet blond dont les moustaches ne feraient pas le demi-quart des miennes , et qui a toujours l'air de vous rire au nez quand il parle ; enfin un petit insolent comme tous les nobles; mais, à part ça, depuis ce matin je n'ai pas trop lieu de m'en plaindre. A son déjeuner, il a bu une bouteille de pouilly, une autre de thorins, et il vient de s'en faire monter une troisième de Champagne.
— Voilà des façons d'agir qui feraient pardonner trentedeux quartiers de noblesse et le titre de duc, dit Froidevaux en riant ; en conscience , je ne pouvais guère espérer de trouver un compagnon de chambre si aimable. Va donc pour cohabiter jusqu'à demain avec le vicomte de Langerac.
— Je vous laisse aller, dit l'aubergiste à l'avocat qui, sans plus amples informations, commençait à monter Tescalier.
— Oui, oui, je connais le chemin, allez à vos affaires. La chambre vers laquelle se dirigeait le jeune avocat,
toujours accompagné de son chien , donnait sur la place,
ainsi qu'on l'a déjà vu; les deux lits^ séparés par la porte^ se trouvaient placés chacun en face d'une fenêtre; en retour, et vis-à-vis Tune de Tautre, deux commodes de bois de chêne, une petite table dans Tembrasure de chacpie croisée, quatre chaises de paille dépareillées , tel en était le mobilier.
H. de Langeraç était assis à Tune des tables où l'on apercevait, au milieu des débris d'un copieux déjeuner, trois bouteilles à peu près vides et une carafe à laquelle ne manquait pas une goutte d'eau. Quoique les assiettes et les flacons couvrissent la nappe presque en entier , le vicomte, en empilant les imes et en serrant les autres, avait trouvé moyen de placer devant lui im cahier de papier et une écritoire dont il se servait en ce moment. A voir le froncement laborieux de ses sourcils et ses longs temps d'arrêt, le coude appuyé sur la table et lé front dans la paume de la main, on eût deviné que cet épilogue de son déjeuner exigeait qu'il fît un appel énergique à toutes les puissances de son cerveau, de même que le déjeuner lui-même avait dû mettre à l'épreuve toutes les forces digestives de son estomac.
Au bruit de la porte, le jeune homme blond leva la tête en laissant échapper un geste d'impatience, et il dirigea un regard assez peu bienveillant vers l'importun qui se permettait de le déranger.
L'avocat salua poliment son futur compagnon de chambre, fit entrer son chien et referma la porte.
— Qu'est-ce que vous me voulez 1 demanda le vicomte d'un ton brusque.
— Moi ? je ne vous veux rien du tout, répondit Froidevaux, qui, sans paraître accorder une plus longue attention à l'interrogateur peu poli, lui tourna le dos et regarda alternativement les deux lits.
Sur l'un, près duquel on apercevait une petite malle de cuir, se trouvaient un chapeau et un stick à tête d'or cisolée. Respectant ces indices de la prise de possession,
Froidevaux. s'approcha de Tautre lii^ y jeta sa casquette et sa gibecière et posa sou fusil à l'angle du chevet^ taudis que le fidèle Pyrame , harassé par la chasse du malin^ se couchait sur le plancher^ en chien qui se sent chez lui.
— Ah çà ^ m'sieur^ qu'estrce que ça signifie ! s^écrîa tout à coup Langerac^ qui avait suivi ces difi'érents mouvements d'un œil surpris.
— Ce que ça signifie , m'sieur? répéta Pavocat en reproduisant exactement l'abréviation assez impertinente dont s'était servi le vicomte.
— Oui, où croyez-vous être ?
— Dans une aubei^e, répondit Froidevaux, qui se mita ôter sa blouse.
— Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc maintenant?
— Vous le voyez, j'ôte ma blouse.
La blouse ôtée, l'avocat la jeta sur le lit, près de sa gibecière, et il commença de détacher les boutons de son pantalon de coutil.
— Pardieu ! ceci est trop fort, s'écria le vicomte en faisant mine de se lever.
— Rassurez-vous, je n'ai nullement l'intention d'offenser votre pudeur.
En un instant, et ayant que le jeune homme blond, un peu alourdi par les libations copieuses de son déjemier, fût parvenu à se mettre debout , Froideveaux enleva son pantalon de coutil et parut alors vêtu d'une sorte de braie en Casimir noir tout neuf; mais ce ne fut là qu'un vêtement transitoire, car en deux tours de main la culotte se déroula jusqu'aux pieds et redevint pantalon.
— Assez comme ça, s'écria impérieusement le vicomte, dont la mauvaise humeur ne fut pas désarmée par l'amélioration qu'avait apportée ce changement à vue au costume de son interlocuteur ; la chambre où je me trouve n'est pas faite pour vous servir de vestiaire; détalez donc sur-lechamp, vous, vos bagages et votre sale chien.
LE GENTILHOMMF, CAMPAGNARD. 8 9
A ce dernier mot, Pyrame, qui depuis son entrée dans la chambre n'avait pas quitté des yeux le vicomte, se mît à gronder sourdement comme s'il eût voulu répondre à une insulte par une menace.
Sans paraître partager le moins du monde Témotion courroucée qu'indiquait Tattitude de Tépagneul, Froidevaux s'assit sur une chaise , et s'occupa de détacher ses guêtres.
— L'épithète de sale dont vous venez de gratifier mon chien est impropre, dit-il avec le plus grand sang-froid ; je dis cela sans chercher à faire un calembour. La saleté est une habitude, tandis que la boue n'est qu'un accident; mon chien n'est donc pas sale, mais je conviens qu'il est crotté.
— Sale ou crotté je vais le jeter par la fenêtre , et vous après, si vous ne me laissez pas en paix tous deux ! s'écria le vicomte, irrité par ce flegme imperturbable.
Pyrame gronda de nouveau , mais plus fort cette fois.
— . Monsieur , dit Froidevaux en se levant pour aller ouvrir sa gibecière d'où il tira une paire de bottes aussi neuves que le pantalon, je connais tous les égards dus à un homme qui a bu à son déjeuner trois bouteilles, dont une de vin de Champagne; vos apostrophes pourront donc émouvoir mon chien, mais je vous déclare que pour moi j'y suis parfaitement insensible ; si vous étiez à jeun, je vous répondrais autrement.
Cela dit, l'avocat changea tranquillement de chaussures, et remplaça ses gros souliers crottés par des bottes d'un lï^sant irréprochable.
— Vous m'insultez, je crois ! reprit Langerac furieux.
— Pas le moins du monde ; je fais un simple rapprochement. D'une part, j'additionne les bouteilles posées sur cette table; de l'autre, j'examine le vermillon de vos joues, l'éclat de vos yeux, le tremblement de votre voix; ces deux faits observés et rapprochés l'un de l'autre, j'en tire la conséquence.
— Quelle conséquence ? fichtre ! *
— La conséquence, fichtre! que vous êtes ivre.
En disant ces mots, Froidevaux prit dans sa gibecière une cravate de mousseline blanche soigneusement pliée et destinée à remplacer le foulard roulé en dorde qui lui avait entouré le cou jusque-là.
Le vicomte se précipita du côté de son lit pour y prendre le stick qu'il y avait posé, et s'avança ensuite vers Tavocat de Yak le plus menaçant; mais, à mi-chemin, il se trouva prévenu par le vigoureux Pyrame, qui, passant subitement des grondements sourds aux hostilités déclarées, lui sauta à la gorge sans plus de façon que s'il se fût agi d'étrangler un lièvre.
— Retenez votre chien ou je l'assomme , s'écria Langerac, car malgré la petite canne dont il frappait l'épagneul un peu au hasard, il semblait menacé d'avoir lé dessous dans le combat, et déjà son gilet était déchiré, en attendant sa peau.
— A bas, Pyrame ! dit Froidevaux/ qui d'une main saisit le chien par le cou , tandis que de l'autre il désarmait le vicomte.
ChÂtié par quelques coups de stick que son maître lui appliqua sans ménagement, l'épagneul se réfugia sous un des lits en poussant des cris plaintifs. . — Monsieur, dit alors l'avocat, tandis que le jeune homme blond, que cet assaut était loin d'avoir raffermi sur ses jambes, se rasseyait machinalement, avant de nous jeter par la fenêtre l'un ou l'autre, et pour vous dire ce que j'en pense, je crois que c'est vous qui sauteriez le pas ; avant donc de chercher réciproquement à nous casser le cou, il me semble que nous ne ferions pas mal de nous expliquer, si toutefois Bacchus le permet.
— Ce n'est pas à Bacchus, c'est à votre enragé Pyrame qu'il fautdemander la permission, répondit le vicomte en examinant d'un œil courroucé le dégât de sa toilette.
VR GBNTlLHOJpiE CAMPAGNARD. ^1
— Un gilet perdu, et j'en suis fâché ; car je sais par expérience qu'un gilet de moins dans une garde-robe...
— Fm vingt gilets, interrompit brusquement Langecac, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit. M'expliquerez-vous enfin, monsieur, de quel droit, abusant de la férocité de votre chien et peut-être de la supériorité de vos muscles, vous venez vous empm^r d'une chamt»*e où je suis ?
— Permettez, monsieur, je ne m'empare pas de la chambre, mais de la moitié de la chambre, ce qui est bien différent.
— Le tout ou la moitié, peu importe ; cette chambre est à moi, puisque je l'occupe depuis ce matin, et je ne veux la partager avec personne.
— Le droit du premier occupant est fort respectable sans doute, quoique, aux yeux de la loi, il ne constitue pas souvent un titre suffisant.
— Monsieur est avocat? demanda le vicomte avec un accent d'ironie.
— J'ai cet honneur, monsieur, dit Froidevaux en endossant un gilet de soie noire qu'il venait de tirer de sa gibecière.
— léserais honoré moi-même, monsieur, de jouir de la société d'un homme de votre robe ; mais la cohabitation que vous semblez vouloir m'imposer n'est pas dans mes habitudes ; je vous le répète, cette chambre est à moi puisque je la paie, et je prétends y être seul.
— Prétention mal fondée, ainsi que je vais avoir l'honneur de vous le démontrer, reprit le jeune avocat qui boutonnait avec une certaine complaisance sou gilet non moins neuf que son pantalon ; vous êtes de Paris, monsieur ?
— A quoi devînéz-vous ça ? dit d'un air de dédain Langerac. / '
— A vos vingt gilets ; en province on ne donne pas dans de semblables prodigalités. Étant donc de Paris, il est naturel que vous portiez partout les idées et les mo&urs de Paris; de
là votre erreur, monsieur. Chaque pays a ses habitudes, chaque localité ses usages.
— Et Tusage à Châteaugiron, en fait de chambre d'auberge, c'est sans doute que là où il y a place pour un, il y a place pour deux ?
— L'usage des auberges de Chftteaugiron, c'est que la chambre, c'est le lit. Ici vous voyez deux lits : c'est donc absolument comme s'il y avait deux chambres.
— Chez quels sauvages suis-je tombé ! s'écria le vicomte en se levant par un mouvement d'indignation.
— Entre l'hôtel Meurice et un v^rigwam il y a plus d'un degré ; vous êtes ici à peu près au milieu de l'échelle.
— Et il n'y a que cette aiiberge dans votre aimable patrie?
— Si fait ; elle n'est pas la seule, mais elle est la pluslogeable de beaucoup.
— Comment diable alors sont les autres?
Froidevaux,qui n'avait pas un instant interrompu sa toilette pendant ce dialogue, tira de sa carnassière un habit soigneusement plié, dans les manches duquel il passa successivement ses deux bras avec les précautions pour ainsi dire respectueuses que mérite un vêtement porté pour la première fois.
— Ah çà, dit le vicomte, qui ne put s^empêcher de rire en dépit de sa ifnauvaise humeur, votre sac de chasse est donc aussi fécond que les jupes de madame Gigogne ! Que diantre en allez-vous tirer encore ?
L'avocat replongea la main dans sa gibecière, et y prit cette fois une boîte de carton peinte en rouge, ronde comme une assiette, un peu plus large et presque aussi mince.
— Je suis sûr que vous allez sortir de cette tabatière une calèche à quatre chevçiux, reprit Langerac en riant tout à fait, car il commençait à trouver que l'aventure ne méritait pas d'être prise au tragique.
Froidevaux ouvrit la boîte et en tira un objet noir et plat
LE OENTlLHOMME CAStPAGNAR]). ^i
qui, au moyen d'un coup de poing en dessous, se développa soudain, comme se gonfle un ballon quand le gaz le remplit: Chapeau Gibus ! fit Tavocat , qui enfonça sur sa tête cette coiffure élastique.
— Vous n'éteè vraiment plus le même homme que quand vous êtes entré, dit Langerac en le considérant de la tête aux pieds d'un air d'admiration moqueuse. Que ne vous présentiez-vous tout de suite dans cet imposant appareil? j'aurais reconnu le gentleman avec qui Ton peut partager sa chambre sans inconvénient ; j'aurais reconnu la fleur des pois de l'endroit, le lion de Châteaugiron, en un mot ; car, n'est-ce pas, vous êtes le lion de Châteaugiron ?
— Pas plus que vous n'êtes vous-iïiême le lion de Paris, monsieur le vicomte de Langerac.
— Ah ! vous savez mon nom ?dit le jeune homme blond un peu surpris; je ne me doutais pas que la renommée l'eût porté jusqu'en ces parages.
— Ce n'est pas la renommée qui l'y a porté, c'est votre malle.
-r~ Je comprends : il parait que si le garçon qui a monté ma malle est sourd quand on l'appelle, en revanche il n'est pas aveugle.
— On est curieux partout, et il ne loge pas tous les jours des vicomtes à l'auberge du Cheval-Patriote,
— C'est parfaitement juste, dit Langerac avec fatuité ; . mais, monsieur l'avocat, puisque le hasard vous a appris mon nom, ne vous semblerait-il pas convenable de me décliner le vôtre? Peut-être serons-nous dans la cruelle nécessité d'échanger une balle ou deux ; car enfin, en admettant la légitimité dudroit que vous prétendez avoir à la moitié de matîhambre, d'après je ne sais quel usage barbare en vigueur dans cette capitale ; en admettant, dis-je, que je doive vous accepter pour compagnon de logis, il est un autre fait qui exigera peut-être que je vous demande une légère réparation.
1)4 OEUVRES bB CQ. DE B£Il^A|d).
— Quel fait, monsieur ? demanda Froidevaux en tirant d'une poche de son habit une paire de gants noirs dans lesquels il commença d'introduire, non sans peine, ses larges et fortes mains brunies par le soleil, comme le sont inévitablement les mains de tout chasseur.
— Il me semble, monsieur Tavocat, que tout à Theure vous m'avez arraché mon stick un peu brusquement.
— Votre stick ?
— Macaime, si vous voulez, reprit le vicomte, que l'ignorance du provincial fit sourire de pitié : vous m'avez donc enlevé ma canne d'une manière un peu leste^ sans compter mon gilet dévoré par votre chien.
— Je vous ai enlevé votre stick pour vous empêcher de m'en frapper, ainsi que vous paraissiez en avoir l'intention ; ce qui, par parenthèse, aurait pu vous coûter un peu cher. Quant à votre gilet, je vous ai déjà dit que j'étais fâché qu'il fût déchiré ; mais c'est votre faute, vous auriez dû savoir que qui menace le maîU*e s'expose à être mordu par le chien.
— Bien, fort bien ; on régularisera tdut cela. Vous savez, ou vous ne savez pas, monsieur l'avocat, qu'en pareille circonstance on s'en rapporte au jugement d'un ami. Dès que Châteaugiron sera arrivé, je lui soumettrai la chose, et il décidera si je dois exiger une réparation.
— Vous êtes l'ami de M. le marquis de Châteaugipon ? demanda Froidevaux.
— Son ami intime, monsieur l'avocat ; mais je prendrai la liberté dé vous faire observer qe vous connaissez mon nom, ainsi que celui d'un de mes amis, tandis que moi j'ignore encore le vôtre, quoique j'aie déjà eu l'honneur de vous le demander.
— Georges Froidevaux, dit le jeune avocat en boutonnant ses gants.
— Georges Froidevaux î répéta le vicomte qui parut
lE GENTlLttOililtH; CAMPAGNAftO. 96
frappédecenom: attendez donc... Georges Froidevaux
et vous êtes avocat?
— - Depuis huit ans.
— Ce^ bien ça, fit à part lui Langerac, qui tira d'une poche de son gilet un petit carnet et parut le consulter attentivement.
— Vous connaissez mon nom ? demanda l'avocat assez étonné de cette pantomime.
— Parfaitement ; le nom de Georges Froidevaux est de ceux qui, pour aller loin, n'ont pas besoin d'être gravés sur la plaque d'une malle.
— La plaisanterie, monsieiu» le vicomte, peut être fort piquante, mais en ce moment il m'est impossible d'y répondre, car je ne puis prolonger davantage cet aimable entre* tien. L'audience du juge de pai^ va s'ouvrir, et, vous le savez, l'exactitude est le premier devoir d'un avocat.
— Rien de plus juste, monsieur Froidevaux, allez où le devoir vous appelle ; mais un mot encore : où me sera-t-il possible de vous retrouver?
— Ici môme, monsieur de Langerac ; je compte y cour cher.
— Je n'en dis pas autant, car, malgré le charme de votre société, les chambres à deux lits ont pour moi peu d'attraits : mais ce soir ou demain matin vous aurez de mes nouvelles.
— Quand il vous plaira, monsieur le vicomte ; je n'ai pas un moment à perdre, ajouta Froidevaux qui en ce moment se trouvait près de l'une des fenêtres ; voilà ma partie adverse qui traverse la place.
— Ah! voyons la partie adverse ; elle doit être curieuse. Le vicomte s'approcha de la fenêtre.
— Ce grand et gros monsieur à longue barbe ? reprit-il en regardant H. de Vaudrey qtfe le jeune avocat lui désignait du doigt.
— Lui-même, le baron de Vaudrey.
— Le baron de Vaudrey ! répéta Langerac en portant vî-
06 CEUVlIfiS DE Cfi. DE BERMAIlD.
vement son lorgnon à son œil ; ah ! c'est là le baron de Vaudrey?
— Votre carnet en parle-iril aussi?
— De quoi ne parle-t- il pas? Ah ! c'est là le baron de Vaudrey !
— En personne.
— Eh bien ! il a Tair d'un taureau qu'il ne doit pas être prudent de prendre par les cornes.
— C'est pourtant ce que je ferai tôt ou tard, dit Froidevaux, à qui ces paroles échappèrent involontairement.
— En vérité ? s'écria le vicomte avec un accent de curiosité.
Mais l'avocat pressé par l'heiwe ou regrettant peut-être d'en avoir déjà trop dit^ appela son chien, qui quitta aussitôt l'asile où il s'était réfugié; puis saluant légèrement le vicomte, il sortit de la chambre, et descendit l'escalier suivi du fidèle Pyrâme.
Après le départ du jeune avocat, Langerac fit quelques tours de long en large, comme pour rappeler l'inspiration qu'avait chassée cette importune visite ; il se rapprocha ensuite de la table et se versa un verre de vin de Champagne qu'il avala d'un trait, quoiqu'il eût déjà pris du café.
— Il faut pourtant finir cette satanée lettre ! ditril alors en se rasseyant.
Le vicomte laissa tomber son front sur sa main, rêva quelque temps, reprit enfin la plume et se remit à écrire. Les premiers mots qu'il ajouta à \sl satanée lettre, dont nous connaîtrons plus tard le contenu, furent ceux-ci : Ange adoré l
L£ GËiNXaUOâlMË CAMPAGNARD. 07
LA ROBE ET l'ÉPÉE.
A neuf heures moins cinq minutes^ ponctualité toute militaire^ le baron de Vaudrey avait paru à l'entrée de la place du château. La veste un peu trop négligée qu'il portait habituellement le matin se trouvait en ce moment remplacée par un habit bleu à boutons dorés^ fermé du haut en bas^ de manière à cacher le gilet^ et que décorait à Tune des boutonnières la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Un pantalon blanc^ une cravate noire^ un chapeau penché cavalièrement sur Toreille droite, des bottes dont les talons supportaient des éperons sans molettes, complétaient son costume, où Ton retrouvait la propreté minutieuse et la. correction unpeuroide que donne l'habitude de l'uniforme.
Les groupes qui couvraient la place s'ouvraient devant le baron, et chacun mettait à se découvrir au moins autant d'empressement qu'il en avait montré sur le passage de f avocat Froidevaux. On pouvait cependant remarquer une différence assez prononcée entre les saints des bourgeois de Châteaugiron et ceux des paysans des villages d'alentoiu*. Les figures de ces derniers , lorsqu'ils étaient leurs chapeaux, offraient une expression de cordialité respectueuse, tandis que les autres, en s'inclinant plus bas peut-être, semblaient moins obéir à un sentiment affectueux que rendre un involontaire hommage à un antagoniste redouté.
Lorsque les pompiers, rangés devant la mairie, aperçurent M. de Vaudrey, on entendit circuler dans leurs rangs l'avertissement suivant :
^ Voici le colonel; attention, voici le colonel.
98 (KfJYRSS i>E GB. M BBRNARl).
Ces mots produisirent un effet électrique. Le peloton, assez mal en ordre jusqu'alors^ rectifia de lui-même son alignement; chacun redressa la téte^ avança la poitirne^ allongea les bras le long des cuisses^ tourna les pieds en dehors, prit en un mot son plus beau port d'armes ; peu s'en fallut même que le lieutenant Amoudru ne fit mettre le sabre à la main et que le tambour Toinot ne battit aux champs.
Sans paraître étonné du mouvement dont son arrivée était la cause^ le baron ralentit le pas comme un général qui commence une revue^ et il passa devant le front du peloton en regardant successivement chaque homme de son œil ferme et pénétrant; deux ou trois fois il salua familièrement de la main quelques pompiers qu'il connaissait^ et à qui cette distinction fit porter le casque deux pouces plus haut; enfin^ arrivé près de Philippe Amoudru, car il avait commencé cette espèce d'inspection par la gauche, U s'a> réta et lui dit à haute voix :
— Vos pompiers sont superbes, lieutenant^ et je doute que ceux de Paris aient meilleure mine.
Malgré son antipathie pour les bourgeois de Chàteaugîron, l'ancien lieutenaiit-colonel n'avait pu voir une soixantaine de casques en bataille sans penser à ses cuirassiers et sans sentir la fibre militaire vibrer dans sa poitrine.
— Qu'a dit le colonel ? demandèrent à la fois trente pompiers qui quittèrent leurs rangs pour entourer le lieutenant, dès que M. de Vaudrey eut monté le perron de la justice de paix.
— Il m'a dit que nous étions superbes, répondit Amoudru avec une juste fierté, et il a ajouté que les pompiers de Paris n'avaient pas si bonne mine que nous.
— Eh bien ! Toussaint Gilles en pensera ce qu'il voudra, s'écria un des hommes du peloton, j'aime le colonel; voiB un dur à cuire, un troupier fini.
— C'est lui qui figurerait crânement en tête du bataillon; si l'on réorganisait la garde nationale du canton !
•^ Que cela arrive^ je lui donne ma voix d'avance.
— Et moi la mienne^ dirent en même temps plusieurs pompiers.
— Hais Toussaint Gilles prétend que c'est un aristocrate.
— Toussaint Gilles est un envieux^ et pas autre chose.
— C'est vrai ; tout ce qui est au-dessus de lui, il le traite d'aristocrate.
— Et comme le colonel le dépasse au moins de quatre pouces^ il est tout simple qu'il en dise du mal.
— Ce n'est pas tant encore de la taille du colonel qu'il est jaloux que de sa naissance et de sa fortune.
— C'est vrai, c'est vrai, répéta-t-on de toutes parts : aristocrate ou non, le colonel est un brave militaire, un soldat de l'empire, un vieux de la vieille ; et Toussaint Gilles, qui, malgré ses grandes moustaches, n'a jamais déchiré une cartouche, n'est pas digne de lui tirer ses bottes.
La faveur publique abandonne volontiers les vaincus; il n'est donc pas étonnant que l'échec éprouvé par le capitaine des pompiers eût porté quelque atteinte à sa popularité. En ce moment, d'ailleurs, la plupart des soldats de sa compagnie, préoccupés du festin qui les attendait au château, se trouvaient, sans le savoir, de l'avis de Sosie; l'amphitryon où Ton devait dîner leur semblait digne de tous leurs hommages, non-seulement lui, mais ses parents jusqu'au dixième degré. Or, à part sa valeur personnelle, et dans le pays personne ne songeait à la contester, le lieutenant-colonel de Vaudrey était l'oncle du marquis de Chàteaugiron.
Quoique la masse des plaideurs ne fût pas encore admise dans le sanctuaire de la justice de paix, la porte s'ouvrit pour le baron comme elle s'était ouverte quelques instants auparavant devant l'avocat Froidevaux. Il se trouva donc l)ientôt en présence du vieux magistrat, qui avait repris sa promenade agitéeet dont la physionomie, sous un masque de politesse empressée, trahit à sa vue l'espèce d'angoisse que
cause à un débiteur peu solvable la rencontre de son cpéancîep.
— C'est nn grand jour pour vous que ce jour, Sangaridel
dit M. de Vaudrey d'un ton de comique emphase.
— Monsieur le baron, je suis votre très-humble serviteur, répondit le vieillard en cherchant à dompter son agitation : c'est un beau jour en effet pour moi comme pour tout le pays, que ce jour qui ramène dans le domaine de ses ancêtres le rejeton d'une famille illustre et honorée.
— C'est sans doute là l'exorde de la harangue que vous vous disposez à débiter à mon neveu ; sans flatterie il me parait fort bien tourné, et il répond dignement aux autres préparatifs de votre fête.
Il est assez rfP3 qu'un auteur distingue un persiflage d'un cofnpliment : aussi quoique M. Bobiliereût quelque raison de se défier de la sincérité de l'ancien militaire, se laissa-t-il prendre au sérieux affecté par ce dernier.
— Serais-je assez heureux, monsieur le baron, dit-il avec un sourire qui semblait, par son humilité même, solliciter de nouveaux éloges ; serais-je assez fortuné pour que mes efforts obtinssent votre approbation?
— S'ils ne l'obtenaieht pas, monsieur le juge de paix, je serais bien difficile. Tout ici a un air animé qui sent sa fête d'une lieue : vos pompiers sont magnifiques ; vos cantatrices de la sacristie tirent de leurs gosiers des notes que pas un soprano de l'Opéra n'obtiendrait du sien ; quant à votre arc de triomphe, je n'ai qu'une chose à vous en dire, c'est que, sous un rapport au moins, il surpasse celui de la barrière de l'Étoile. •
— Oh ! monsieur le baron,* ceci, c'est de l'ironie, dit le magistrat, qui ne put s'empêcher de trouver l'exagération un peu forte.
— Pas le moins du monde, monsieur Bobilier; car observez que je ne vous ai pas dit que votre arc de .triomphe
surpassait celui de TÉtoile sous tous les rapports; je me suis contenté de dire sous un rapport.
— Et ce rapport ?... demanda Tordonnateur de la fête avec un intérêt visible.
— C'est le couronnement ; Tare de TÉtoile attend encore le sien, tandis que votre arc de triomphe à vous en possède un qui produit un eflet monumental.
— Le mérite, monsieur le baron, en est moins à mes faibles pinceaux qu'à la beauté du sujet. Vous avez sans doute reconnu les armes de votre famille?
— Parfaitement; sauf quelques petites erreurs, fort peu importantes, elles sont d'une exactitude irréprochable.
— Quelques erreurs ! répéta le magistrat artiste, d'un air alarmé.
— Oh ! des bagatelles.
— 11 n'y a pas de bagatelles dans les choses de cette gravité, reprit M. Bobilier de plus en plus inquiet; de grâce, monsieur le baron, s'il est vrai que j'aie péché, veuillez me dire en quoi !
— D'abord, vos lions, effrayants de ressemblance du reste, devraient être d^or et non au naturel.
— Erreur, monsieur le baron, s'écria le vieillard dont la physionomie s'éclaircit soudain ; je sais que La Chenaye- Desbois, et d'après lui Viton de Saint-Alais, sont aussi tombés dans cette erreur qui, de leur part, me semble inexplicable. Mais je soutiens, moi, que les supports de vos armes simi bien deux lions au naturel et non deux lions d'or. C'est ainsi, en effet, qu'ils sont désignés dans tous le;^ anciens ouvrages. Si vous ne me croyez pas, monsieur le baron, lisez V Histoire de Bourgogne, par dom Plancher et dom Merle; lisez le Nobiliaire de Charolais; lisez r Illustre Orbandal ou Histoire de la ville de Chalon-sur-Saône, par Bertaud et Cusset ; lisez . . .
— Je ne lirai rien de tout cela, interrompit en riant M. de Vaudrey, j'aime mieux vous croire sur parole, et je passe
lot OEUVRES D« CH. DE BERNARD.
condamnation sur les lions ; mais comment expliquerez-vous rhérésie que vous avez commise dans la peinture du châ* teau?
— Une hérésie ! s'écria M. Bobilier, qui de nouveau parut alarmé^ car sur un point de cette nature il n'était pas homme à entendre la plaisanterie.
— Sans être de votre force en blason^ je ne suis pas cependant tout à fait un ignorant ; il me semble donc que le château du chef de Técu, vous voyez que je sais employer au besoin les termes techniques^ doit être ajouré, maçonné, essoré et girouette d'or; girouette^ entendez-vous^ monsieur Bobilier ?
D'un violent coup de la paume de sa main le vieux juge de paix aplatit sur son chef chenu les boucles de sa perruque jaune.
— J'ai oublié les girouettes! s'écria-t-il en même temps d'un air désolé.
— Vous avez positivement oublié les girouettes.
— Quelle étourderie impardonnable !
— Me permettez- vous de dire ce que je pense ? dit M. de Vaudrey, qui avait quelque peine à conserver son sérieux.
— Parlez, monsieur le baron ; accablez-moi, je le mérite : avoir oublié les girouettes !
— Eh bien! je crois qu'il n'y a dans votre fait ni oubli ni étourderie.
— Comment ! me croyez-vous capable d'avoir supprimé volontairement?. . .
— Oui, je vous en crois capable, monsieur Bobilier, et j'ajoute que, pour ma part, je ne vous en sais pas mauvais gré.
— Je ne vous comprends pas, monsieur le baron.
— Je m'explique donc. La suppression d'un objet qui a de tout temps passé pour le symbole de Tinconstance politique me semble une ingénieuse leçon que vous voulez don-
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ner à mon neveu^ et^ je vous le répète^ je ne vous en sais nullement mauvais gré.
— Donner une leçon à M. le marquis ! conunent oseraisje me le permettre?
— Si vous ne vous le permettez pas, je me le permettrai, moi, et il n'y perdra rien, dit le baron qui paraissait ne plus avoir envie de plaisanter. On assure que mon neveu, quittant la ligne qu'il a suivie jusqu'à ce jour, a commencé des démarches pour se faire élire au conseil général de Saôneet-Loire, et que ce n'est là qu'un acheminement vers la députation. Si le fait est vrai, et vous devez en savoir quelque chose, mais je ne vous interroge pas; si le fait est vrai, il y aura une rupture définitive entre 1^^ branche aînée et la branche cadette des Châteaugirons; et, après tout, une rupture définitive vaudra peut-être mieux que le désaccord qui règne depuis deux ans entre mon neveu et moi.
— Ce que vous me dites là, monsieur le baron, me fait beaucoup de peine, répondit le juge de paix, à qui l'accent sérieux de son interlocuteur fit perdre de vue l'accident des girouettes oubliées, j'osais espérer que ce beau jour serait l'occasion d'un rapprochement entre vous et M. le marquis; je me flattais même que c'était pour assister à son arrivée que vous étiez descendu aujourd'hui à Châteaugiron.
— Vous avez commis là, mon cher juge de paix, l'erreur la plus complète, répondit M. de Vaudrey en reprenant l'accent du persiflage; je n'ai vu nulle part qife les oncles, surtout les oncles à barbe grise, fussent obligés de se déi^nger pour venir faire des salamalecs à leurs neveux. Je sais qu'autrefois j'aurais dû prêter foi et hommage entre les mains d'Héraclius pour mon fief de Vaudrey ; mais, sous le régime actuel, je ne lui dois rien, et c'est lui qui me doit.
— Si ce n'est pour M. le marquis, que ce soit du moins pour madame la marquise, qui vient dans son château pour la première fois, reprit le juge de paix d'une voix insinuante: on là dit si belle, si aimable, si distinguée!
— Vous méprenez par mon faible^ monsieur Bobilier, et la botte est adroitement dirigée; cependant je ne céderai pas. Madame la marquise est ma nièce^ et je ne refiise pas de la voir; mais fût-elle encore cent fois plus belle et plus distinguée^ c'est à elle de me prévenir. Si donc vous me voyez ici, ce n'est pas que j'aie le moins du monde l'intention de lui présenter mon hommage à sa descente de voiture ; j'ai quitté mon antre pour une affaire d'une tout autre espèce et que vous paraissez avoir un peu oubliée.
— Votre affaire avec l'avocat Froidevaux ? dit le juge de paix dont le front s'assombrit.
— Précisément. Mais tandis que nous causons, le temps s'écoule; il est neuf heures passées. Est-ce que vous n'ouvrez pas l'audience ?
—Dans un instant, monsieur le baron... je crois que Froidevaux n'est pas encore arrivé... Tenez-vous beaucoup à le faire condamner, ce pauvre garçon ? ajouta le magistrat après un instant d'hésitation.
-- J'y tiens particulièrement, monsieur le juge de paix ; j'y tiens même infiniment ! Ce pauvre garçon, comme vous rappelez, est le plus enragé braconnier du pays; il a juré à mes perdreaux une guerre à mort qui, depuis trois ans que je suis ici, m'a fait faire plus de mauvais sang que les perdreaux ne valent à coup sûr; car ce n'est pas tant le meurtre de mon gibier qui me courrouce que la manière dont il est opéré. Si M. Froidevaux m'avait demandé la permissiimde chasser dans mes bois, il est probable que je ne la lui aurais pas refusé^ ; mais il y met de la bravade, du défi ; aussi, puisque je trouve enfin l'occasion de l'amener, non pas pour délit de chasse, car on ne l'a pas vu chassant, et d'ailleurs vous seriez incompétent , mais pour délit forestier, devant votre tribunal, rien ne m'empêchera de faire tous mes efforts pour que vous le condamniez; et, malgré la remise à huitaine que vous lui avez accordée jeudi dernier, en dépit de mes réclamations, je crois que vous serez obligé
de le condamner^ monsieur le juge de paix; car Taffi^ire est claire comme le jour, continua le baron en se frottant les mains de l'air d'un homme sûr de son fait, claire comme le jour^ quoique jeudi vous n'ayez pas voulu en convenir.
— Je n^ai jamais prétendu que vous eussiez tort, monsieur le baron; jamais. Jeudi dernier, ma religion n'était pas suffisamment éclairée, voilà tout.
— Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui elle le sera tout à fait ; car pour suppléer à l'insuffisance de mes arguments, pour lesquels vous professez, je crois, assez peu d'estime...
— Ah ! monsieur le baron !
— Pour suppléer, dis-je, à l'insuffisance de mes arguments, je me suis muni de deux petites consultations...
— Deux consultations ! s'écria le vieux magistrat, qui tressaillit en voyant tomber sur sa tête, plus lourd encore qu'il ne l'avait prévu, le contre-temps dont il redoutait la chute.
— Tout autant, monsieur le juge de paix ; votre tribunal mérite bien qu'on se niette en frais pour paraître plus dignement devant lui.
— Mais alors nous en aurons pour une heure !
— Pour que cela ne durât qu'une heure, il faudrait que M. Froidevaux fût prodigieusement concis, et ce n'est guère son habitude. Quant à moi, je vous le déclare, je serai peut-être un peu long.
— Il est impossible que cela se passe ainsi ! s^écria le juge de paix tout effaré; une heure !
— Mettons deux.
— Deux heures ! pour une affaire qui peut être plaidée en deux mots et jugée en cinq minutes ! une affaire claire comme le jour, ainsi que vous le disiez tout à l'heure !
— Autant que je me le rappelle, vous ne la trouviez pas claire du tout jeudi dernier.
— J'avais tort, monsieur le baron, complètement tort : vous voyez que je n'hésite pas à en convenir. Depuis jeudi
j'ai étudié la question à fond. Votre droit est incontestable^ le procès-verbal du gai»de champêtre parfaitement régulier, et mon arrêt est dicté d'avance. Ainsi donc, pourquoi de longues plaidoiries? pourquoi des lectures de consultations qui ne m'apprendront rien dont je ne sois déjà convaincu ? pourquoi perdre en phrases inutiles un temps précieux, le temps de tous mes autres justiciables, monsieur le baron?...
— Et pourquoi, interrompit ironiquement le plaideur obstiné, exposer M. Bobilier à manquer Tarrivée de madame la marquise de Châteaugiron ?
— Eh bien ! monsieur le baron, je ne veux pas faire du stoïcisme hors de propos. Oui, vous avez mis le doigt sur la blessure. Si madame la marquise, arrivait sans que je fusse là pour lui adresser le compliment de bienvenue, ainsi que c'est mon droit, ainsi que mes ancêtres l'ont toujours fait en |)areil cas depuis dix générations, soit comme juges châtelains, soit comme baillis, je ne m'en consolerais pas, monsieur le baron, je ne m'en consolerais jamais. C'est peut-être une faiblesse; mais je vous conjure d'y avoir égard. Au lieu de la plaidoirie interminable dont vous me
menacez ce n'est pas que je n'aie toujours un plaisir
infini à vous écouter, mais vous me comprenez, un jour comme celui-ci !.... Ainsi donc, au lieu de plaider, contentez-vous de prendre vos conclusions; je déciderai Froidevaux à ne répondre qu'en deux mots ; avant cinq minutes, lejugement sera rendu, et je serai libre.
— Mais vos autres justiciables, dont le temps est si précieux ?
— Ceux-là ne m'inquiètent guère. Allons, monsieur le baron, accordez-moi ce que je vous 'demande. A votre premier procès, et vous savez que vous en avez quelquefois, vous tiendrez toute l'audience, si bon vous semble.
— Quelque séduisante que soit cette perspective, elle ne m'empêchera pas de remplir aujourd'hui ce que je regarde comme un devoir.
tE GRQITlUlOllltB CAMPAIÎNARD. 10)
— Un devoir ?
— Oui, un devoir envers Chambard, le garde champêtre, qui pour la première fois de sa vie peut-être a rempli le sien, à l'égard d'un habitant de Châteaugiron-le-Vieil, et dont le procès-verbal s'est vu taxé d'illégalité jeudi dernier par. M. Froidèvaux. Chambard a gardé mes bois, ainsi que je lui en avais donné Tordre; puisqu'on l'attaque pour ce fait, c'est à moi de le soutenir,* et je le ferai.
— Monsieur le baron, je vous en prie, reprit le juge de paix d'une voix émue; vous savez si les Bobiliers ont toujours été les serviteurs dévoués des Châteaugirons.
•—Je sais cela, mon cher Bobilier, je sais cela ; demandez-moi donc toute autre chose, elle vous est accordée d'avance; mais n'insistez pas pour que je renonce à plaider. Vous m'avez renvoyé à huitaine malgré moi, ce qui a jeté une sorte de défaveur sur ma cause, et je sais qu'à ce sujet HM. vos bourgeois de Châteaugiron se sont déjà égayés à mes dépens : il me faut une satisfaction morale. Et puis, comment voulez-vous que je consente à ménager par mon silence M. Froidèvaux, qui ce matin encore tuait mes perdreaux à la Tremblaie ?
— C'est impossible, on vous a trompé, monsieur le baron.
— Rabussôn m'a <îit qu'il l'avait pris pour ainsi dire sur le fait, et Rabussôn ne ment pas.
— Au moment de comparaître à mon tribunal ! l'audace serait trop forte.
— C'est mon avis. Vous devez comprendre qu'à part toute autre raison, je ne puis, sous pane de devenir la fable du pays, accorder le moindre ménagement à cet incorrigible braconnier. Peut-être aurais-je pu passer l'éponge sur le reste, mais ce dernier trait sort des bornes de la plaisanterie. Ainsi donc je suis désolé de vous refuser, mon cher juge de paix; mais vous le voyez, M. Froidèvaux ^'a jeté le gant ce matin encore, et ce n'est pas im vieux
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soldat comme moi qui peut se dispenser de le relever.
— C'est donc cet endiablé de Froidevaux qui est l'unique cause du déboire qui me menace en ce moment^ dit le vieux magistrat avec une sourde indignation.
Le greffier qui remplissait en même temps les fonctions d'huissier audiencier, ainsi que cela se pratique dans h plupart des justices de paix^ parut à rentrée de sa salle.
— Monsieur Bobilier, dit-il, neuf heures sont sonnées depuis longtemps, et ils ont l'air de s'impatienter là dehors. Faut-il ouvrir les portes?
Le juge de paix implora du regard M. de Vaudrey ; mais celui-ci n'eut pas l'air de comprendre ce dernier appel, et sa figure demeura impassible.
— Faites entrer l'audience, dit alors le vieux magistrat en se résignant à sa destinée, mais sans parvenir à étouffer un soupir.
A l'instant où le greffier se retirait pour ouvrir la porte extérieure, Froidevaux le remplaça à l'entrée de la salle. A son retour, le jeune avocat avait appris que le baron de Vaudrey était en conversation particulière avec le juge de paix, et par discrétion il s'était arrêté dans le couloir qui séparait la justice de paix de la mairie; mais aux derniers mots prononcés par le vieux magistrat, il crut pouvoir entrer.
Froidevaux salua d'un air de politesse hautaine M. de Vaudrey, qui, après avoir répondu par un salut non moins froid, lui tourna le dos et se mit à régler sa montre sur l'horloge de la salle, manifestant clairement ainsi son désir d'éviter toute conversation.
En apercevant le jeune avocat, M. Bobilier alla brusquement au-devant de lui, et le repoussa jusqu'à la porte de la salle, de manière à l'éloigner le plus possible du baron.
— Froidevaux, lui dit il alors d'une voix altérée par la colère, si ce qu'on vient de me dire est vrai, je regretterai
LE GENTlLHOMftlE CAMPAGNARD. ' lOft*
de ne pouvoir vous infliger, au lieu d^une amende minime^ cinq ou six mois de prison.
— Bien obligé, monsieur le juge de paix, répondit le jeune avocat, sans paraître fort ému de cette véhémente apostrophe; moi qui m'attendais à recevoir de vous des compliments au sujet de mon costume ! qu'ai-je donc fait encore?
-— Est-il vrai que vous ayez chassé ce matin dans le bois delaTremblaie?
— C'est parfaitement vrai; mais cela ne mérite pas, selon moi, cinq ou six mois de prison.
. — Non, je ne veux pas le croire, quoique vous ayez Taudace d'en convenir. Au moment de paraître devant mon tribunal! ce serait avoir mis en oubli tous les lois de la décence. Non, je ne le croirai pas, à moins d'avoir vu les pièces de conviction.
■*- Eh bien ! vous les verrez, dit Froidevaux avec le plus grand calme, car elles sont chez vous.
— Chez moi ! s'écria le juge de paix ébahi.
— Voici l'histoire : en revenant de la Tremblaie, j'ai passé devant votre maison, puisque c'est le chemin pour venir ici. Votre gouvernante Toinette était sur la porte ; elle m'a demandé si j'avais fait bonne chasse , et je lui ai répondu en lui offrant à votre intention les deux perdreaux que je venais de tuer ; car je sais, monsieur Bobilier, que vous ne méprisez pas le perdreau.
Pendant un instant la physionomie du vieux magistrat trahit l'irrésolution d'un homme qui ne sait s'il doit s'attendrir ou se mettre en fureur.
— Froidevaux, je n'entends pas cela, dit-il enfin, en prenant une espèce de terme moyen entre l'indulgence et la colère; voilà trop souvent que cela vous arrive, et, je vous le répète, je n'entends pas cela. D*abord je n'ai pas besoin de vos perdreaux, quoique je doive convenir qu'ils se trouvent toujours fort bons, car vous avez soin de me
réserver les plus belles pièces de votre chasse; en outre, d'avocat à juge, dépareilles attentions, surtout lorsqu'elles sont répétées, peuvent donner lieu à des observations fâcheuses; et quand même elles n'auraient pas d'autres inconvénients, ce serait une raison suffisante pour qu'on dût s'en abstenir. L'Écriture a dit : Xenia et munera excœcant oculos judicum. Vous savez le latin mieux que moi, ainsi je n'ai pas besoin de traduire.
— Vous pouvez être tranquille à cet égard, monsieur Bobilier, mes perdreaux n'auront jamais ni l'intention ni le pouvoir d'aveugler votre justice.
— Mais enfin, ce sont des cadeaux, des présents, et de tout temps il a été défendu aux magistrats d'en recevoir;" cela constituait autrefois le crime nommé par la loi romaine repetundarum, c'est-à-dire de concussions.
— Un crime de concussion à propos de deux perdreaux qui ne sont pas même trufl^és !
— Et notre ancien style flétrissait ces choses-là du nom de dons corrompables. Or, toutes les ordonnances de nos rois, celle de Philippe le Bel, de 1302, celle d'Orléans, de 1560, et d'autres encore, ont sévèrement prohibé les dons corrompables ; il est vrai, par exemple, que les choses à boire ou à manger pouvant être consommées en peu de jours, et nommément la venaison, enfin ce qu'on nommait esculentum et poculentuniy n'ont jamais été comprises par lesdites ordonnances au nombre des dons corrompables.
— Vous voyez donc bien, monsieur Bobilier, que vous pouvez manger mes perdreaux sans le moindre scrupule, dit le jeune avocat, qui, lors même qu'il eût su que les ordonnances de Moulins et de Blois, postérieures à celles dont nous avons parlé plus haut, avaient étendu à Vesculentum et au poculmtum l'anathème lancé par leurs aînées contre les dons corrompables, se fût gardé d'avertir de son oubli le juge de paix qui les avait passées sous silence.
La foule, qui envahit la salle en cet instant mit fin à la
Le gentilhomme campagnard. m
conversation. Froidevaux, dont la cause devait être appelée la première, s'approcha de la barre, où le baron de Vaudrey vînt également se placer. Le juge de paix, de son côté, alla s^asseoir dans son fauteuil de Tair d'un patient qu'on mène au supplice. Après avoir interrogé du regard la place à travers la fenêtre placée à sa droite et qu'il avait eu le soin de laisser ouverte; après avoir prêté l'oreille pour écouter si quelques claquements de fouet ne se faisaient point entendre; après avoir longuement puisé dans sa tabatière et essuyé son front baigné de sueur, le digne magistrat, fort mal résigné à la contrariété qu'il lui fallait subir, se décida enfin à laisser tomber de sa bouche la phrase sacramentelle : — Greffier, appelez les causes !
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