LES CAQUETS DU VILLAGE
En face de l'habitation de M. Granlpcrrjn, de l'autre côte de la rivière, un étroit chemin, bordé de saules, sépa-
rait du courant les jardins de quelques-unes des maisons du village. Ce sentier, d'où ion apercevait toute la lisière du pare de la forge, était devenu depuis quelque temps la promenade favorite de Georges Froidevaux. Chaque jour les habitants du voisinage pouvaient l'y voir, marchant à pas lents, d'un air pensif, ou assis au pied d'un arbre, une ligne à la main ; de la part d'un si déterminé destructeur de gibier, une pareille conduite avait de quoi surprendre, car, en général, l'amour viril de la chasse ne s'accorde pas plus avec le goût efféminé de la rêverie qu'avec le tranquille passe-temps de la pêche.
Quelques observateurs ou plutôt quelques observatrices s'étaient donc permis de mettre en doute la sincérité de la passion subite pour la truite et la carpe dont se prétendait atteint l'avocat campagnard ; mais quoique partageant au fond cette incrédulité, M. Bobilier n'avait pas hésité à venir officieusement en aide à son jeune ami, tant le cœur du vert septuagénaire ressentait de sympathie pour tout ce qui lui rappelait les émotions de ses galantes années.
Ceci demande une explication et nous force à rétrograder pour quelques instants.
A Châteaugiron, une demi-douzaine de femmes, parmi lesquelles nous devons placer au premier rang madame Estèveny, buraliste de la poste aux lettres, et mademoiselle Ursule Chavelet, sœur du percepteur des contributions, étaient reçues dans le salon de la forge, et pour cette raison, quoique tenues à distance respectueuse par la maîtresse du logis, elles regardaient avec un dédain assez prononcé le reste du beau sexe du bourg. Cette coterie composait l'aristocratie de Châteaugiron; c'était une Chaussée-d'Antin au petit pied, car ses éléments essentiellement bourgeois ne lui permettaient pas d'aspirer à reproduire en miniature cantonale le noble iaubourg Saint-Germain.
Envieuse jusqu'à la rage de la fortune et de la beauté de madame Grandperrin et de sa belle-fille, la soc -été château-
gironaise (ainsi se nommait avec orgueil et privativement à toute autre cette petite réunion féminine) s'évertrait toutefois, et fort malheureusement d'ordinaire, à les prendre pour modèle ; mais à part cette subordination involontaire, c'était une véritable puissance avec laquelle chacun était tenu de compter. Elle donnait le ton, fixait la mode, rendait sur toutes les matières des arrêts sans appel, et surtout cultivait avec l'assiduité la plus fervente la médisance, cet euphorbe vivace dont il est impossible de se former une idée juste lorsqu'on ne l'a étudié qu'à Paris, car ce n'est qu'en province que se développent complètement le luxe de sa floraison et l'âcreté de son venin.
Pendant longtemps, M. Bobilier et Georges Froidevaux avaient fait les délices de ce club en jupon. Sans rivaux dans la commune pour l'éducation, les manières polies et les talents d'agrément, puisque, à part ses visites à la forge, le baron de Vaudrey ne fréquentait pas la société châteaugironaise, et que, de son côté, M. Grandperrin concentrait toute son intelligence dans ses spéculations industrielles, le juge de paix et l'avocat s'étaient vus, à des titres divers, également recherchés, fêtés, courtisés, adulés. Il eût été fort difficile de décider lequel des deux jouissait de la plus grande faveur près de ces dames et de ces demoiselles; car si le jeune homme était un causeur enjoué et parfois spirituel, s'il savait assez de musique pour marier sa basse sonore au soprano perçant de mademoiselle Chavelet, qui possédait une discordante épinette baptisée par elle du nom de piano d'Erard, quels succès en revanche n'obtenait pas le vieillard, et par quels applaudissements ne se voyait-il pas encouragé, lorsque, papillonnant dans le salon de madame Estèveny, il effeuillait les plus fines fleurs de son savoir-vivre aristocratique, racontait les glorieuses histoires des châtelains et des baillis ses ancêtres, ou récitait avec une emphase paternelle quelque fragment de poésie légère, auquel, avait-il soin de dire, le Mercure de France n'avâil
pas refusé l'hospitalité une cinquantaine d'années auparavant !
Quand il s'agit de décerner le prix entre deux concurrents, si leur mérite est tellement égal qu'il soit impossible de préférer l'un sans se montrer injuste envers l'autre, il est d'usage de partager la couronne. Tel avait été l'embarras de la société du bourg pour décider lequel était en définitive l'homme le plus aimable du vieux juge de paix ou du jeune avocat, que pour en sortir on avait fini par recourir à l'expédient conciliateur dont nous venons de parler.
— M. Froidevaux est Alcibiade, mais M. Bobilier est Anacréon, avait dit sentencieusement, en pinçant sa bouche en cœur, madame Estèveny, bas-bleu émérite, à qui l'amitié sans doute désintéressée d'un vénérable membre de l'Institut avait fait obtenir le bureau de poste de Châteaugiron. On sait que les écrivains en cornettes sont particulièrement friands de ces sortes de places, sans doute parce qu'ils se figurent que trier les lettres, c'est encore les cultiver.
Mais si la plupart des femmes de la Chaussée-d'Antin châteaugironaise tenaient, à l'exemple de madame Estèveny, la balance égale entre les deux rivaux, il en était une néanmoins qui, tout en rendant justice à l'amabilité de l' Anacréon, avait peine à cacher sa préférence pour PAlcibiade. C'était mademoiselle Ursule Chavelet, fille majeure depuis longtemps, et menacée de devenir bientôt la doyenne de l'aimable chœur de chant que nous avons vu si vigoureusement à l'œuvre dans un des précédents chapitres. En général, la présidence dévolue à l'âge est peu ambitionnée, parle beau sexe surtout. Aussi, nul doute que la sœur du percepteur n'eût fait bon marché des honneurs réservés à son célibat mûrissant, si quelque parti sortable, et par-dessus tous les autres Georges Froidevaux, se fût offert à la changer de vieille fille en jeune femme : métamorphose que nous voyons s'accomplir avec succès tous les jours et après ;aquelle cette intéressante créature, en dépit de sa pruderie
et de sa dévotion, soupirait un peu plus qu'elle n'eût voulu en convenir.
Est-il besoin d'ajouter que la première personne qui remarqua la diminution des assiduités du jeune avocat près du beau monde de Chàteaugiron et la fréquence de ses promenades solitaires le long de la rivière fut mademoiselle Chavelet? La maison où eJle demeurait avec son frère le percepteur se trouvant située vis-à-vis de la forge, au bord de l'eau, la fille majeure se figura d'abord naïvement que c'était la pêche de son cœur qu'avait pour but la ligne dont était toujours armée la main de son accompagnateur ordinaire ; mais dès la première épreuve, cette agréable illusion fut cruellement détruite.
Un jour que mademoiselle Ursule, dans une intention des plus encourageantes, avait pris position sous une tonnelle, à l'extrémité de son jardin, et à quelques pas seulement du saule au pied duquel, depuis quelque temps, Georges Froidevaux venait s'asseoir chaque matin, sous prétexte de poissons à capturer, elle put remarquer, à son vif désappointement, que l'aimable pêcheur ne tournait pas une seule fois la vue de son côté, mais qu'en revanche ses regards ne quittaient point le parc, qui s'étendait de l'autre côté de la rivière. Une robe blanche et une blonde chevelure qu'elle put entrevoir à plusieurs reprises sous le feuillage de l'allée de marronniers dont nous avons parlé, achevèrent de détacher le bandeau qui avait couvert pendant quelques jours les yeux de la trop sensible célibataire; à la flamme de cette révélation foudroyante s'ailuma subitement dans son cœur, à l'endroit de Georges Froidevaux, une haine rancunière au moins égale en intensité au tendre sentiment dont ce cœur abusé n'avait pas su se détendre.
Le soir même, dans la coterie aristocratique du \ 3du sexe châteaugironais, éclata cette nouvelle étrange, incroyable, scandaleuse : M. Froidevaux est amoureux de ma-
demoiselle Grandperrin, et tous les matins,, à onze heures, ils ont des rendez-vous.
Pressée de questions, mademoiselle Chavelet, il est vrai, fut obligée de reconnaître que, pendant les susdits rendezvous, la rivière coulait entre le couple amoureux, ce qui ne laissait pas que d'être assez rassurant au point de vue de la moralité; mais madame Estèveny, dont l'opinion faisait loi pour cet aimable cénacle, décida que, dans une intrigue de cette espèce, une rivière de plus ou de moins ne signifiait absolument rien, et que ce n'était pas là un incident qu'on pût admettre comme circonstance atténuante.
— N'avons-nous pas l'histoire d'Héro et de Léandre ? dit-elle avec le sourire précieux dont elle assaisonnait toujours ses allusions classiques.
Depuis qu'elle était établie à Châteaugiron, la protégée du vénérable académicien se livrait plus passionnément que jamais à son goût pour l'érudition et le bel esprit, et cela sans que personne y trouvât à reprendre ; car, disait en plaisantant le jeune avocat, le moyen de contester à une buraliste de poste le titre de femme de lettres?
— Il est sûr, dit une autre interlocutrice, prude de son métier, qu'une rivière de soixante pieds de largeur n'est pas un obstacle capable d'arrêter un homme aussi entreprenant que M. Froidevaux. Si c'était à moi qu'il en voulût, et qu'au lieu d*être séparés par une espèce de ruisseau, nous eussions la Loire entre nous deux, assurément je ne dormirais pas tranquille.
— Cependant, madame Perron, la Loire est bien large ! objecta une cousine de M. Bobilier, qui était de beaucoup la femme la plus indulgente de la société.
— Pas si large que l'Hellespont, dit madame Estèveny en liant v'in;>liatiquement ce dernier mot.
— Je ne connais pas cette rivière-là, reprit d'un air de simplicité la parente du vieux juge de paix.
— L'Hellespont n'est pas une rivière, madame Giraud,
répondit avec une sorte de condescendance l'érudite buraliste, c'est un détroit, un bras de mer que traversait toutes les nuits Léandre, un jeune Grec, pour aller voir la belle Héro, sa maîtresse.
— Jésus-Dieu ! fit une vieille dévote en levant les yeux au ciel, dire que des chrétiens commettent de pareilles abominations et qu il y a des femmes qui les permettent !
— Je vous ferai observer, mademoiselle Bergeret, que Léandre n'était pas un chrétien, mais bien un païen, dit madame Estèveny avec un sourire moqueur, tel que devait s'en permettre quelquefois, en observant la rustique ignorance de ses hôtes, Ovide exilé chez les Sarmates.
— Si votre Léandre n'avait pas de religion, tant pis pour lui, répliqua la dévote en s'échauffant.
— Je n'ai pas dit que Léandre n'avait pas de religion; j'ai dit qu'il était païen.
— Comme si ce n'était pas la même chose !
— Pas tout à fait : les païens, mademoiselle Bergeret, avaient leur culte comme nous avons le nôtre.
— Un joli culte ! un tas d'horreurs ! reprit la vieille fille de plus en plus animée. D'ailleurs il ne s'agit pas de cela ; M. Froidevaux est chrétien, lui, ou du moins il devrait l'être, et s'il est vrai qu'il traverse la rivière toutes* les nuits pour aller faire l'amour à cette petite péronnelle...
— Mais personne n'a dit cela, interrompit madame Giraud.
— Personne ne l'a dit, c'est vrai, dit mademoiselle Chavelet avec un sourire amer, mais aussi personne n'a dit le contraire.
— Et dès lors, c'est fort possible, ajouta la prude charitablement.
— Dites excessivement probable, reprit la dévote en enchérissant, selon l'usage; et vous ne trouvez pas cela révoltant] et vous ne pensez pas qu'il est plus que temps de mettre un ternie à un pareil scandale! et vous n'êtes pas
d'avis d'avertir ce pauvre curé, afin que dans son prône de dimanche il tasse rentrer en terre ce débauché et cette dévergondée ?
— Mademoiselle Bergeret, vous allez beaucoup trop loin, s'écria la buraliste avec une sorte d'inquiétude, car ayant assez peu de confiance dans la discrétion de ses compagnes, elle commençait à craindre que quelques détails de ce bienveillant colloque n'arrivassent aux oreilles des maîtres de la forge.
— Comment! je vais trop loin! reprit mademoiselle Bergeret d'un ton courroucé; je vais trop loin parce que je m'indigne contre le libertinage !
— Oui, vous allez trop loin. Que la conduite de M. Froidevaux soit équivoque, je l'accorde; mais je ne vois pas qu'il y ait lieu à élever le moindre doute au sujet de la vertu de mademoiselle Grandperrin; c'est une jeune personne aussi sage que bien élevée.
— Une franche coquette, grommela la dévote, une petite impie qui, à l'église, au lieu de tenir les yeux baissés sur son livre de messe, ainsi que doit le faire une fille modeste, se retourne à chaque instant afin de voir ce qui se passe derrière elle.
— Mais, mademoiselle Bergeret, dit avec une certaine malice la cousine de M.Bobilier, pour savoir que mademoiselle Victorine se retourne quand elle est à l'église , il faut que vous vous retourniez vous-même, puisque votre banc est au-dessus du sien.
— Madame Giraud, répondit la dévote d'un ton sec, sachez que s'il m'arrive quelquefois de regarder derrière moi quand je suis dans la maison de Dieu, c'est dans une intention pieuse et louable, tandis qu'en se retournant, votre demoiselle Grandperrin, dont vous prenez si chaudement le parti, n'a d'autre but que de satisfaire une curiosité profane.
— C'est-à-dire de regarder M. Froidevaux, dit Ursule Cbavelet avec un ricanement haineux ; depuis quelque
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temps il ne manque pas une messe, lui qui auparavant ne mettait jamais les pieds à l'église.
— Faut-il que le temple du Seigneur soit témoin de pareilles monstruosités! reprit la dévote en joignant douloureusement les mains.
— Tout cela ne m'empêche pas d'être dei avis de mademoiselle Estèveny, dit madame Giraud. Que M. Froidevaux soit amoureux de mademoiselle Victorine, c'est fort possible; cette chère demoiselle est bien assez jolie pour qu'on l'aime. Mais...
— Dites qu'elle est riche, interrompit Ursule d'un air dédaigneux qui cachait mal la jalousie secrète dont son cœur était dévoré; maintenant les hommes ne s'inquiètent guère qu'on soit laide ou jolie; la seule chose qu'ils cherchent en se mariant, c'est l'argent !
— Mais, poursuivit madame Giraud, jusqu'ici rien ne prouve que mademoiselle Victorine encourage M. Froidevaux et soit d'accord avec lui ; car traverser toutes les nuits la rivière pour la voir, c'est une histoire qui n'a pas le sens commun.
— Qu'y aurait- il là de si étonnant? dit insidieusement madame Perron; M. Froidevaux nage comme une loutre.
— Vous l'avez donc vu nager? demanda la cousine du juge de paix sans paraître entendre malice à cette question.
— Dieu m'en préserve! répondit la prude en baissant les yeux; mais n'a-t-il pas sauvé l'an dernier deux enfants qui se noyaient ?
— Il est sûr qu'il est fort adroit à tous les exercices au corps, dit madame Estèveny ; d'ailleurs est-il nécessaire de nager comme lord Byron pour traverser une petite rivière qui est presqu'à sec une partie de l'année ?
— En ce moment même il ne passe pas deux pouces d'eau sur l'écluse, dit mademoiselle Chavelet.
— Et pour un homme jeune et alerte c'est aussi commode qu'un pont, ajouta madame Perron.
— Il n'y a pas* à en douter, s'écria en manière de conclusion la vieille dévote, c'est par l'écluse que passe ce mauvais garnement pour aller à ses infâmes rendez-vous.
— Mais enfin, mademoiselle, dit la cousine du juge de paix, avant d'accuser ce pauvre M. Froidevaux de s'introduire pendant la nuit dans la maison de M. Grandperrin, ce qui serait une chose fort grave, il faudrait posséder quelques preuves. Où sont les vôtres?
— Mes preuves, madame, répondit d'un air digne mademoiselle Bergeret, elles sont dans ma conviction.
La réponse était péremptoire ; la bienveillante madame Giraud essaya pourtant d'y répliquer, mais vainement chercha-t-elle à établir que, loin d'être un indice de culpabilité, les stations matinales du jeune avocat au bord de la rivière prouvaientau contraire l'innocence de mademoiselle Grandperrin de la manière la plus évidente, puisqu'un amant complètement favorisé n'eut jamais commis ces sentimentales imprudences. A tous ces raisonnements fondés sur la justice et le bon sens, l'opiniâtre vieille fille se contenta de répondre en branlant la tête :
— Tout cela est bel et non, madame Giraud, et cette petite pécore peut se flatter d'avoir en vous une amie dévouée: mais j'ai ma conviction, et vous ne mel'ôterez pas.
A part madame Estèveny, qui, de peur de se voir compromise plus tard par quelque indiscrétion, évita de se prononcer ouvertement, toutes les autres femmes de la société châteaugironaise se rallièrent au sentiment de mademoiselle Bergeret, et déclarèrent, à son exemple, que leur conviction était irrévocablement formée ; puis chacune à l'envi s'efforça d'expliquer les invraisemblances du roman dont le jeune avocat se trouvait proclamé le héros sans s'en douter, et grâce au plus ingénieux commentaire, tout y devint bientôt clair, évident, incontestable.
Si M. Froidevaux n'était plus ai niable comme autrefois, c'est qu'il était amoureux ; s'il se montrait distrait, rêveur,
triste même, lui si gai d'ordinaire, c'est qu'il était amoureux; s'il mettait une sorte d'affectation farouche à mir une société dont il avait été pendant si longtemps l'ornement et la joie, c'est qu'il était amoureux. Jusque-là, rien que de fort logiquement raisonné ; mais la perspicacité d'une demidouzaine de provinciales curieuses, désœuvrées et médisantes ne devait pas se contenter d'une induction si naturelle et si sensée : à peine eurent-elles subodoré une aventure galante, qu'elles se préoccupèrent du dénoûment avecune avidité exclusive, et comme en réalité ce dénoûment leur était parfaitement inconnu, elles en composèrent un de leur choix, grâce à la fertilité d'imagination qui caractérise la plupart des femmes en pareil cas.
Voici donc le dernier chapitre du roman de Georges Froidevaux et deVictorine Grandperrin, tel qu'il fut rédigé séance tenante par la collaboration Chavelet, Perron et Bergeret, nonobstant les protestations réitérées de madame Giraud, en présence de la neutralité prudente qu'avait cru devoir afficher madame Estèveny :
Toutes les nuits le jeune avocat, traité d'Alcibiade par la docte buraliste, justifiait ce nom illustre dans les fastes de la séduction, en s'introduisant près de l'objet de sa flamme. L'habitation de M. Grandperrin était entourée de murs de tous côtés, à l'exception du bord de l'eau : c'est par la rivière qu'il y pénétrait, soit à la nage, à l'imitation du beau Léandre, soit plus prosaïquement au moyen de l'écluse, soit enfin, et ceci était le plus probable, à l'aide de l'une des barques qui se trouvaient amarrées sur la rive droite. De la sorte, l'effronté séducteur ne laissait aucune trace de son passage, et en outre il évitait les chiens de garde à la vigilance desquels il n'eût pu échapper s'il avait tenté l'escalade sur quelque autre point de la forge. Les choses devaient nécessairement se passer ainsi; telle était l'opinion unanime des clairvoyantes collaboratrices.
Ce joli dénoûment inventé., enjolivé <;t parachevé* cha-
cune des trois aimables créatures dont l'imagination mise eh commun en avait fait les frais, exprima sa vertueuse indignation par une pantomime analogue à son caractère et à ses habitudes : la vieille dévote leva les yeux au ciel avec une componction douloureuse ; la prude entre deux âges baissa les siens d'un air de pudeur alarmée; mademoiselle Ursule Chavelet, enfin, poussa un de ces soupirs pleins de rancune contre l'espèce masculine qui soulèvent parfois le corsage des filles un peu trop majeures.
L'histoire en était là lorsque arriva M. Bobilier, qui jouissait des grandes et des petites entrées dans le salon de madame Estèveny, où se passait la scène que nous venons de raconter.
Mis au courant de la grande nouvelle du jour, le juge de paix, qui aimait Froidevaux, comprit sur-le-champ quels désagréments et quels ennuis pourrait lui attirer un malveillant bavardage, dont l'injustice d'ailleurs lui parut évidente. Dans l'intérêt de son jeune ami, il s'efforça donc de tarir à sa source une médisance ou plutôt une calomnie renfermée jusqu'alors dans un cercle étroit, mais qui ne pouvait manquer, si l'on n'y mettait ordre, de se répandre bientôt au dehors.
— Mesdames et mesdemoiselles, dit le vieillard avec l'accent de galanterie mêlée de causticité qui lui était familier, il est une chose en vous que je ne me lasse pas d'admirer, c'est la merveilleuse fécondité d'esprit au moyen de laquelle vous transformez en drame plein d'émotions le fait le plus insignifiant. Avec une pierre, vous avez le talent de bâtir une maison, et qu'on vous donne le moindre arbrisseau, je suis sûr qu'avant cinq minutes vous aurez trouvé moyen d'en tirer une forêt. Quoi ! parce que depuis quelques jours froidevaux est devenu pêcheur, de chasseur qu 'il était, vous en concluez qu'il est un Lovelace et qu'il a séduit mademoiselle Grandperrin ?
!— M. Froidevaux fait semblant de pêcher, mais il ne
pêche pas, dit avec un rire sarde-nique mademoiselle Chavelet ; je suis sûre que depuis une semaine il n'a pas pris un seul goujon.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, reprit le magistrat; j'ai le droit de dire que vous vous trompez, car Froidevaux, qui avait l'aimable habitude de me faire manger assez souvent de son gibier, est devenu mon pourvoyeur de poisson depuis qu'il s'adonne à la pêche, et pas plus tard qu'hier il m'a encore apporté une fort jolie truite.
— Que votre gouvernante a achetée à Lavernier le pêcheur, dit en ricanant mademoiselle Bergeret; j'étais présente, et j'ai remarqué la chose avec d'autant plus de satisfaction que de méchantes langues m'avaient assuré que vous faisiez gras le samedi.
En voyant le mauvais succès de son mensonge officieux, M. Bobilier changea prestement de batterie sans se laisser déconcerter par les rires moqueurs qui avaient suivi la déclaration de la vieille dévote.
— Eh bien ! dit-il en feignant de s'associer à l'hilarité générale, puisqu'il n'y a pas moyen de faire prendre le change à votre perspicacité, je vous dirai tout.
— Ah! voyons, s'écrièrent trois ou quatre voix à la fois avec l'accent de la plus vive curiosité.
— Vous avez deviné, poursuivit le vieillard d'un air confidentiel; les poissons peuvent jouer en toute sûreté autour de la ligne de Froidevaux, puisque la pêche n'est qu'un prétexte dont il se sert pour motiver ses fréquentes stations près de l'écluse ; car vous remarquerez que c'est toujours près de l'écluse qu'il s'assied.
— Parce que de là, interrompit vivement la sœur du percepteur, ou aperçoit, comme si l'on y était, l'allée où mademoiselle Gi. unlperrin a bien soiu de se promener maintenant tous les matins à onze heures précises.
— Ma chère demoiselle Ghavelet, reprit le juge de paix avec un sourire moqueur, ici votre sagacité se trouve en
défaut. La conduite de Froidevaux a une cause tout autrement grave et sérieuse que le tendre motif éclos un peu à la légère dans votre imagination romanesque.
Tous les regards interrogèrent la physionomie du rusé magistrat.
— Voulez-vous que je vous dise ce qu'il fait tous les matins près de l'écluse? reprit-il finement lorsqu'il vit qu'ii avait réussi à éveiller la curiosité générale.
— Pourvu que ce ne soit pas la répétition de l'histoire de votre truite, répondit la vieille dévote, dont le visage rechigné annonçait clairement qu'elle était décidée d'avance à ne pas croire un seul mot de ce que pourrait dire le défenseur officieux du jeune avocat.
— Puisque vous révoquez en doute ma véracité, reprit M. Bobilier d'un air dégagé, c'est madame Estèveny qui va se charger de vous expliquer la conduite, si étrangement interprétée, de notre ami Froidevaux.
— Moi? dit la buraliste avec étonnement.
— Vous-même, madame ; possédant à fond votre antiquité, il est impossible que vous n'ayez pas lu l'histoire de Démosthène.
— Je l'ai lue bien certainement, répondit madame Estèveny très-flattée du compliment que venait de lui attirer son érudition, mais je ne devine pas quel rapport...
— Vous vous rappelez sans doute ce que faisait dans sa jeunesse cet illustre orateur, dans le but de corriger un vice de prononciation qui aurait pu nuire à ses succès de tribune?
Après quelques instants de réflexion, la femme de lettres répondit avec une vivacité triomphante :
— Démosthène mettait des cailloux dans sa bouche.
— Mes lames, que vous disais-je? reprit le juge de paix après s'être flatteusement incliné devant la buraliste épanouie ; j'étais bien sûr de trouver un soutien dans madame Estèveny, dont l'érudition littéraire n'est jamais en défaut.
-=- Ah çà, vous moquez-vous de nous tous les deux? dit avec aigreur la vieille dévote, qui, parmi toutes ses vertus chrétiennes, ne comptait pas au premier rang la patience; si ce Démosthène mettait des cailloux dans sa bouche, cela prouve seulement que c'était une espèce d'escamoteur qui ne valait guère mieux que le Léandre dont on nous parlait tout à l'heure. Mais, je vous le demande, qu'ont de commun toutes ces fariboles païennes avec les infamies de M. Froidevaux?
— Il me semble que mademoiselle Bergeret est dans le vrai, ajouta d'un air pincé madame Perron; quand même il serait prouvé que M. Froidevaux avale des cailloux à son déjeuner, je ne vois pas en quoi ce nouveau dérèglement démentirait la conduite scandaleuse qu'on lui attribue.
— Un instant, mesdames, dit M. Bobilier avec un geste qui semblait commander le silence et l'attention ; permettezmoi d'ajouter un mot à ce que vient de dire avec tant d'àpropos madame Estèveny, et vousreeonnaîtrez qu'il est inutile de nous rappeler à la question l'un et l'autre.
Le spirituel juge de paix n'ignorait pas que la docte buraliste exerçait une influence réelle sur l'aristocratie féminine de Châteaugiron; il avait donc grand soin, comme on le voit, de s'assurer de son appui, en établissant entre elle et lui, dès le commencement de la discussion, une sorte de solidarité.
— Indépendamment des cailloux que l'orateur grec mettait dans sa bouche, poursuivit-il d'un ton calme et posé, il avait recours à un autre exercice pour remédier au bégaiement dont il était atteint ; il se promenait au bord de la mer, et travaillait assidûment son organe en s'efforçant de dominer par sa déclamation le bruit des vagues courroucées.
— Que signifie tout ce galimatias? demanda brusquement la vieille dévote.
— Ce galimatias, mademoiselle Bergeret, signifie quo
Froidevaux fait depuis quelques jours au bord de notre rivière ce que faisait Démosthène sur le rivage de la mer. Pénétré de l'importance des devoirs que lui impose sa profession, et pressé par le désir de devenir tout à fait un orateur, il a choisi le voisinage bruyant de l'écluse pour y travailler son organe... Et faut-il tout vous dire ? ajouta le vieillard d'un air mystérieux, c'est moi qui lui en ai donné le conseil.
— Allons donc ! fit mademoiselle Bergeret en haussant les épaules avec l'incrédulité la plus manifeste.
— Je ne sache pas, dit à son tour madame Perron, que M. Froidevaux ait jamaisbégayé; au contraire, il a toujours eu une prononciation fort nette.
— L'exercice en question, répondit sans se démonter M. Bobilier, est non-seulement excellent contre le bégaiement, mais encore il fortifie étonnamment le timbre de la voix.
— Comme si M. Froidevaux avait besoin de fortifier son timbre, dit mademoiselle Chavelet d'un air aigre-doux; tout le monde sait qu'il possède une basse-taille magnifique.
— Et vous pourriez ajouter que vous le savez mieux que persovne, riposta le vieillard avec un sourire railleur ; mais enfin, sans être bègue ni asthmatique, Froidevaux a compris qu'V était de son intérêt de perfectionner, par un exercice assit Hi, les dons déjà fort remarquables dont l'a doué la natuie. Ainsi donc, mesdames, au risque de démolir le petit /Oman construit par votre brillante imagination, je dois vous le répéter, la présence quotidienne de notre jeune t mi auprès de l'écluse n'a pas d'autre cause que celle dont J6 viens de vous parler. Je dirai plus, ses progrès sont déj k sensibles, et à mes deux dernières audiences, chacun a pu le remarquer.
L'explication plus ou moins véridique du bien intentionné jnagistrat obtint un succès à peu près complet près de trois
personnes : madame Giraud, dont la bienveillance naturelle ne demandait qu'à trouver l'accusé innocent; madame Estèveny. trop flattée dans son amour-propre littéraire pour refuser de se laisser convaincre, et enfin madame Perron, qui, en toutes choses, finissait toujours par se ranger à l'opinion de l'érudite buraliste.
Quant aux deux respectables célibataires de cette coterie féminine, elles persistèrent obstinément dans ce qu'elles nommaient leur conviction : mademoiselle Ursule, parce que la jalousie est de sa nature sourde et aveugle à tout ce qui ne s'accorde pas avec ses visions; mademoiselle Bergeret, en raison de la pesne qu'éprouve la médisance bigote à détacher sa dent de la proie où elle a commencé de mordre.
Sans se douter que ses démarches vinssent d'être passées au plus impitoyable tamis que puisse redouter pour sa conduite un jeune homme, la causerie intime de cinq provinciales d'un âge mur, Georges Froidevaux continua ses promenades matinales au bord de la rivière ; mais bientôt il s'aperçut qu'il était espionné.
La tonnelle située au bout du jardin du percepteur des contributions était devenue un poste d'observation, une sorte de hune où mademoiselle Chavelet et mademoiselle Bergeret, ces deux vierges involontaires si bien faites pour s'entendre, s'établissaient immanquablement en vigie dès que pointait à l'horizon la ligne inoffensive qu'avait adoptée, pour se donner une contenance, le sensible provincial.
Du plus profond de son âme, Froidevaux dévoua aux divinités infernales, à qui les amoureux n'ont que trop souvent l'occasion d'adresser de semblables offrandes, le couple odieux dont les yeux semblaient vouloir lui jeter un maléfice chaque fois qu'il passait à sa portée ; mais, pour être troublé dans son bonheur solitaire, il ne se crut pas obligé d'y renoncer.
J*e jeune avocat sans réputation et sans fortune se voyait
si froidement accueilli à la forge par la morgue bourgeoise de M. Grandperrin et par les aristocratiques dédains de sa femme, ses entrevues avec Victorine étaient si contraintes et si rares,, que les plus passagères occasions de la voir, fût-ce de loin et avec une rivière entre eux deux, lui semblaient d'un prix inestimable. Il faut avoir habité !a province pour comprendre avec quelle obstination, ou plutôt avec quel acharnement la passion soumise à l'espionnage le plus intolérant, exposée à des catastrophes quotidiennes, contrariée en un mot par mille obstacles inconnus sur un plus vaste théâtre, se cramponne aux moindres faveurs qu'on lui accorde : un regard à l'église, un sourire à la promenade, un ruban de telle ou telle couleur, un gant qu'on ôte et qu'on remet ; tendre et mystérieux langage au moyen duquel les amants ont cherché de tout temps à déjouer l'impitoyable surveillance dont ils sont les intéressantes victimes.
Tous les matins donc Froidevaux, muni de l'attirail qui fait partie du costume des pêcheurs à la ligne, venait prendre position à l'endroit le plus favorable du sentier du bord de la rivière ; et ce jour-là même, après avoir assisté à l'arrivée du marquis de Châteaugiron, il n'avait pu, quoiqu'il fût invité à dîner à la forge quelques instants plus tard, résister à l'attrait que lui offrait ce site champêtre, d'où si souvent il avait aperçu, avec l'espoir que ce hasard n'était pas tout à fait exempt de complicité, se promener dans l'allée des marronniers la jeune et charmante Victorine.
( m PAS GLISSAKT.
La remarque et le geste du baron de Vaudrey avaient changé le tendre embarras de mademoiselle Grandperrin en une confusion assez pénible.
208 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
Il est une chose qu'une femme ne pardonne guère à l'homme dont elle est le plus sincèrement aimée, c'es1 le manque d'à-propos.
Jusqu'alors Victorine avait trouvé à Georges Froidevaux, solitairement assis au pied d'un saule, comme un des bergers de Virgile, une physionomie tout à fait sentimentale, pour ne pas dire poétique; mais en cet instant elle ne put s'empêcher de penser qu'il avait fort mal choisi le moment de sa contemplation amoureuse, et, selon l'usage de toutes les filles d'Eve en pareille contrariété, elle lui reprocha en secret cette maladresse aussi vivement qu'elle se fût offensée de son absence, si par hasard il eût manqué à cet innocent rendez-vous.
— Quelle extravagance ! se dit-elle avec dépit, lui qui dîne avec nous aujourd'hui, et qui pendant toute l'aprèsmidi eût trouvé tout naturellement tant d'occasions de me parler.
— M. Froidevaux a tort de jouer ainsi à cligne-musette, reprit le baron d'un air sarcastique; d'autres que nous pourraient le voir et interpréteraient fort mal la raison qui l'engage à se cacher derrière cet arbre... Et tenez, ajoutat-il en désignant du doigt un petit jardin potager qu'une haie d'aubépine séparait du sentier où se trouvait le jeune avocat, voilà précisément deux bonnes âmes qui, en ce moment même, ou je me trompe fort, s'occupent de la conduite mystérieuse de notre aimable compatriote, un pou plus qu'il ne le désire sans doute.
A travers les pampres jaunissants de la tonnelle qui ornait un des coins du jardin du percepteur des contributions, mademoiselle Chaveletet mademoiselle Bergeret, ces pieuses espionnes, venaient en effet de laisser entrevoir leurs visages hostiles et rechignes. La vieille dévote portait, selon son habitude, des vêtements de couleur sombre; mais sa sœur cadette en célibat, en bigoterie et en médisance se rengorgeait dans une robe blanche immodérément enipe-
6ée, dont le corsage se trouvait encore décoré du nœud de rubans de différentes couleurs qu'y avait attaché, conformément à l'étiquette de ce jour solennel, le galant ordonnateur de la fête : on se rappelle peut-être que la sœur du percepteur venait de partager avec la fille du maire l'honneur de présenter la corbeille de fleurs à la marquise de Châteaugiron.
A l'aspect de ces deux respectables victimes de l'indifférence du sexe fort, Vietorine s'efforça de sourire.
— Ne trouvez-vous pas qu'avec sa robe blanche et sa rosette tricolore, mademoiselle Ursule Chavelet ne ressemble pas trop mal à l'enseigne du Cheval-Patriote ? dit-elle en essayant une de ces diversions babiles qui sont la ressource des femmes embarrassées.
— Mademoiselle Ursule Chavelet me paraît encore un peu plus ridicule que de coutume, répondit le baron ; mais parlons de ce pauvre M. Froidevaux. En vérité sa position me fait de la peine.
— Qu'y voyez-vous donc de si triste ? demanda Vietorine avec une insouciance affectée.
— Comment ! vous ne remarquez pas à quelle catastrophe il se trouve exposé ? Jamais rossignol n'a couru un si grand danger dans le voisinage d'un serpent; car ici il y en a deux.
— Deux rossignols ou deux serpents?
— Deux vieilles filles.
— C'est-à-dire, quoiqu'il y ait peut-être quelque injustice à les ranger parmi les vertébrés à sang froid, deux individus de l'espèce dont vous venez de parler en dernier lieu.
— Comme vous nous traitez, nous autres pauvres filles, dit d'un air boudeur mademoiselle Grandperrin, en continuant d'éloigner la conversation du point qu'elle redoutait de voir sérieusement abordé.
— Malgré votre aversion pour le mariage, reprit le baron avec un accent railleur, je ne crois pas que vous aurez ja-
mais le droit de prendre ce que je viens de dire pour une personnalité : mais pour en revenir à notre intéressant rossignol... je puis donner ce titre à M. Fioidevaux, carne dit-on pas qu il a une fort belle voix ?
— Je l'ai entendu dire en effet, répondit un peu hypocritement "Victorine.
— Pour en revenir à notre aimable virtuose, s'il tourne la tête en arrière, il est perdu, et je le vois déjà d'ici, succombant à une fascination irrésistible, se livrer de lui-même aux morsures de ce couple venimeux.
— Ah ! mon Dieu, vous me faites peur.
— Ce n'est pas de la peur qu'il faut avoir, c'est de la pitié.
— De la pitié ?
— Est-ce donc un sentiment si pénible à éprouver ?
— Je ne dis pas cela.
— Et vous avez raison, car la compassion est une vertu qui porte sa récompense en elle-même.
— En elle-même? répéta machinalement la jeune fille, qui ne devinait pas encore où le baron en voulait venir.
— Sans doute ; ne trouvez-vous pas, par exemple, qu'en ce moment il serait fort charitable et par cela même assez agréable de tirer notre Cicéron châteaugironais de la position dangereuse où il s'est fourré à l'étourdie ?
Ne sachant si M. de Vaudrey persiflait encore ou s'il parlait de bonne foi, mademoiselle Grandperrin leva sur lui un regard qui semblait indécis entre la reconnaissance et la rancune.
— Je parle sérieusement, dit en réponse à ce coup d'œil expressif le gentilhomme campagnard, car depuis longtemps déjà il avait réfléchi qu'en face d'un jeune homme que l'opinion publique lui donnait à tort ou à raison pour rival, la seule conduite exempte de ridicule était mie bonhomie sans prétentions, généreuse, au moins en apparence.
et résignée au fond., quoique dans la forme un peu de persiflage ne lui lut pas interdit.
Un reste de défiance empêcha la jeune filte de rompre le silence qu'elle s'était imposé depuis quelques instants.
— M. Froidevaux ne dine-t-il pas aujourd'hui à la forge? reprit le baron d'un air dégagé.
— Je le crois, répondit Victorine à demi-voix.
— En ce cas, quoiqu'il soit encore de bonne heure, il a le droit de se présenter ici ?
— Sans doute.
— Voyez-vous quelque inconvénient à ce qu'il use de ce droit ?
— Aucun.... puisqu'il est invité à dîner.
— Fort bien; nous allons donc lui rendre service sans qu'il s'en doute, en l'arrachant aux dents crochues de ces deux serpents à cornettes.
— Comment cela ? demanda mademoiselle Grandperrin, dont le regard, cette fois, se leva sur le baron avec une gratitude sans mélange.
— En lui jetant, de compagnie, un hameçon auquel il mordra, je n'en doute pas, un peu mieux que ne mordent à sa ligne les poissons pour lesquels il manifeste depuis quelque temps un goût si effréné et si malheureux.
Victorine rebaissa ses jolis yeux bleus plus rapidement encore qu'elle ne les avait levés.
— Donne2-moi le bras, poursuivit M. de Vaudrey qui joignit l'exemple au précepte en passant sous son coude d'hercule le poignet mignon de la jeune fille.
— Pourquoi tout cela? dit-elle en faisant un effort inutite pour résister.
— Maintenant plus un seul regard du côté de la rivière.
— Mon Dieu ! que vous êtes méchant aujourd'hui, vous que je croyais si bon ! Où voyez-vous que je resarde du côté de la rivière ?
— Enfin, à supposer que vous l'ayez fait, ne le faites plus, du moins jusqu'à ce que j'aie levé la consigne.
— Oh ! vous pouvez être tranquille, dit la jeune fille, fort peu tentée de s'exposer plus longtemps aux remarques satiriques d'un observateur si clairvoyant.
— A la bonne heure ! reprit le baron ; mais maintenant vous en faites plus que je ne vous en demande. Avec vos yeux baissés et votre air contrit, vous ressemblez à une novice de couvent, tandis que pour la réussite de mon projet il vous faut jouer au moins pendant cinq minutes le rôle de coquette.
— Le rôle de coquette ! est-ce que je saurais? dit Victorine ingénument.
— Mais vous y voilà déjà, reprit en souriant M. de Vaudrey ; l'intonation que vous venez de mettre à ce peu de mots : Est-ce que je saurais ? et le regard dont vous les avez accompagnés auraient certes fait honneur à mademoiselle Mars dans son meilleur temps.
— Vous êtes aujourd'hui d'une méchanceté odieuse, et si vous continuez ainsi, je finirai par vous prendre tout à fait en haine.
— En attendant, il s'agit de feindre un tout autre sentiment que celui dont vous me menacez.
— Quel sentiment ? dit la jeune fille d'un ton fort vif.
— Oh ! rassurez-vous, je ne serai pas trop exigeant: tout ce que je vous demande, c'est de paraître accorder une attention sans partage aux galants propos que je suis censé vous débiter pendant notre tête-à-tête à l'ombre de ces romantiques marronniers.
— Mais je ne vous empêche pas de m' adresser en réalité de galants propos; cela serait plus agréable à entendre que vos moqueries.
Pendant ce dialogue, mademoiselle Grandperrin et M. de Vaudrey avaient repris leur promenade, que ce dernier
avait soin de diriger de façon à rester toujours en vue de l'amoureux Froidevaux.
— Savez-vous, reprit le baron au bout de quelques secondes, comment se nomme l'exercice que nous faisons en ce moment ?
— Il me semble que nous nous promenons, répondit Victorine d'un ton où perçait le dépit que dépuis un instant elle ne cachait plus qu'avec peine sous un enjouement affecté.
— Point du tout; nous ne nous promenons pas, nous péchons.
— Nous péchons ?
— Et savez-vous comment s'appelle notre pêche ?
— Vous vous moquez encore de moi !
— Elle s'appelle la pêche au jaloux, dit M. de Vaudrey avec une gravité imperturbable, et je crois qu'elle sera bonne, ajouta-t-il, car, si je ne me trompe, le poisson a déjà mordu.
Par un mouvement qu'elle ne put réprimer, Victorine, en dépit de la recommandation de son interlocuteur, jeta un rapide regard vers la place où se trouvait Froidevaux un instant auparavant ; mais il venait de quitter cette malencontreuse embuscade, et la jeune fille put l'apercevoir marchant à grands pas en proie à l'agitation la plus violente.
Pour continuer la métaphore du contrariant gentilhomme, le jeune avocat, depuis son arrivée au bord de la rivière, avait eu le temps d'avaler à pleine gorge l'hameçon empoisonné de la jalousie.
En dépit des propos répandus dans le public au sujet du mariage prochain du baron de Vaudrey et de mademoiselle Grandperrin, et quoique le matin même les paroles échappées à M. Bobilier eussent paru donner à ce bruit une consistance sérieuse, Froidevaux, qui avait sans doute quelque raijon de se croire préféré en secret, ne s'était
pas jusqu'alors laissé aller à un découragement total; car l'espérance est une fleur qu'il faut arracher à bien des reprises du cœur des amoureux avant qu'elle cesse d'y repousser. Mais en apercevant la jeune fille dont il était épris seule avec l'homme qu'il croyait son rival, en remarquant surtout les apparences confidentielles de ce tète-à-tête ménagé, selon toute probabilité, par l'officieuse intervention de madame Grandperrin, Georges sentit bouillonner dans ses veines le sang qu'y chauffait déjà la passion d'accord avec une nature impétueuse, et la pantomime la plus véhémente ne tarda pas à servir d'interprète à la cruelle émotion dont il venait d'être assailli.
Bien qu'il fût doué d'un caractère aussi bon que généreux, le baron n'était pas complètement exempt d'une petite faiblesse particulière aux hommes d'un âge mûr, et qui consiste à contrecarrer en toute occasion le jeune rival dont ils n'ont plus l'espoir de triompher sérieusement. La marche désordonnée du trop sensible avocat, et la sourde fureur empreinte dans ses gestes, éveillèrent donc chez le vieux gentilhomme un sentiment beaucoup plus voisin de la taquinerie satisfaite que de la compassion indulgente.
— Maintenant que le poisson a mordu, reprit-il en souriant malignement, il me semble que nous pouvons retirer la ligne.
A ces mots, le baron, serrant plus étroitement le bras de sa compagne, comme s'il eût craint qu'elle n'essayât de lui échapper, quitta le bord de la rivière et traversa l'allée de marronniers, en se dirigeant vers l'intérieur des jardins.
Ainsi que son auteur l'avait prévu, cette manœuvre exaspéra l'irritation du jeune avocat.
— Ils m'ont vu l'un et l'autre, se dit ce dernier en s'arrêtant tout à coup, car il se sentait suffoquer ; et, comme je les gêne, ils s'éloignent pour chercher sans doute un endroit où ils soient à l'abri de mes regards importuns. Oh ! les femmes! Vanité et perfidie, voilà leur devise. Une
LE GENTILÏI0MME CAMPAGNAttD. 215
J^unc fille que je croyais si naïve et si sincère! Toute sa conduite n'était donc que mensonge et trahison?
Pendant ce monologue que nous abrégeons, car les doléances des amoureux ne se recommandent pas d'ordinaire par le laconisme, des chuchotements sardoniques et des rires insultants étaient sortis de la tonnelle dont le feuillage ne cachait qu'à demi mademoiselle Ursule Chavelet et sa digne compagne ; mais Froidevaux était trop vivement ému pour prêter l'oreille à ces dévotes vipères qui sifflaient, cachées sous l'herbe, en attendant le moment de mordre.
— Ai-je dû paraître assez ridicule? reprit-il en continuant son soliloque ; j'ai l'air si gauche dans ce maudit habit neuf qui me serre comme dans un étau, tandis qu'avec mes pauvres vieilles vestes de chasse je me sens un homme. Je les ai vus rire; c'était de moi sans doute. De moi ! Si j'en étais sûr, ce Goliath de baron verrait mon sang ou moi le sien.
En ce moment M, de Vaudrey et Victorine achevèrent de disparaître à travers les arbres du parc.
— Non, je n'accepterai pas le rôle niais et absurde qu'ils ont comploté de me faire jouer, se dit Froidevaux en frappant la terre du pied avec un redoublement de fureur. Au fait, je suis invité à dîner à la forge tout aussi bien que cet impertinent barbon ; pourquoi donc resteraisje ici à me désespérer comme un sot, tandis que j'ai le droit de me présenter chez M. Grandperrin , et qu'avant deux minutes je puis reparaître comme un remords vengeur aux yeux de cette perfide?
A trente ans, il n'y a jamais loin du projet à la résolution, surtout lorsque l'amour est de la partie. En quelques secondes Froidevaux eut pris son parti ; restait à l'exécuter. Pour arriver à la forge, le chemin ordinaire était le pont, puisqu'il fallait passer la rivière; mais quelle longueur n'olïïait-il pas! Deux aentS pas au moins avant d'ar-
river à ce pont, autant sur l'autre rive pour en revenir, puis le bourg à traverser dans sa partie la plus populeuse et au milieu des encombrements d'un jour de fête ; que de retards! que d'ennuis! tandis qu'à quelques pieds seulement une voie de communication s'offrait d'elle-même, si facile et si courte !
La sécheresse depuis plusieurs semaines avait tellement diminué le volume d'eau de la petite rivière, qu'à part quelques infiltrations insignifiantes, pas une goutte ne passait sur l'écluse ; la masse totale suffisant à peine à alimenter le chenal de la forge. La digue, qui en temps ordinaire dirigeait le courant par un talus diagonal, se trouvait donc à découvert, et laissait voir ses larges pierres enduites çà et là d'une couche de lichen aquatique, tapis posé par la nature et le temps, ces décorateurs incomparables, et dont les plaques vertes et lustrées invitaient le pied à les parcourir, quoique l'inclinaison du plan et l'eau dormante qui en baignait la base parussent indiquer qu'une pareille promenade ne serait pas sans danger. Du côté de la forge, ce barrage aboutissait à une porte destinée à fermer au besoin l'entrée du chenal, et qu'il était facile d'escalader à l'aide des saillies transversales qu'y formaient les poutres dont elle était munie.
Bien des fois déjà, Froidevaux, au milieu de ses sentimentales contemplations, avait jeté un regard de convoitise sur ce chemin, qui en moins d'une minute eût pu le conduire près de celle qu'il se voyait réduit à courtiser des yeux seulement ; mais quoi qu'en eussent dit les médisances du beau inonde de Châteaugiron, jamais l'idée de s'en servir, soit de jour, soit de nuit, ne s'était sérieusement présentée à son esprit; et pour décider l'ardent mais imide amoureux à franchir ce passage tentateur, il ne fallait frien moins que les mille aiguillons de cet essaim de guêpes qui se nomme la jalousie.
En beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. îlî
à expliquer ceci, Froidevaux avait couru vers l'écluse et s'y était élancé du haut de Pescarpement que formait le sentier à cette place, la rivière se trouvant un peu encaissée du côté droit.
Ce trait d'audace inattendu arracha un double cri aux charitables dévotes, dont les têtes, au même instant, s'avancèrent avec une curiosité féroce en dehors du feuillage de la tonnelle, comme sortent, à l'approche d'une proie, du gîte qu'elles se sont choisi sous la paille d'un grenier, les museaux voraces d'une couple de belettes.
— Que disais-je? qu'il passait par là toutes les nuits pour aller voir cette petite effrontée ! s'écria mademoiselle Bergeret d'un ton triomphant.
— En plein jour! quel scandale! riposta mademoiselle Chavelet en cherchant à cacher sa rage sourde sous un air révolté.
— Ces dames refuseront-elles encore de me croire, et ce vieux débauché de Bobilier osera-t-il répéter que c'est pour mâcher des cailloux que son digne imitateur vient tous les jours près de l'écluse 1 Nous l'avons vu cette fois, vu de nos propres yeux. Nous le prenons sur le fait.
— Quel scandale, mon Dieu, quel scandale ! répétait Ursule, qui de ses ongles s'entr'égratignaitles mains à force de les joindre ce qui est, comme on sait, le geste favori des dévotes indignées.
— Et comme on voit qu'il connaît le chemin! ajouta mademoiselle Bergeret aussi ouvertement radieuse que sa oompagne était désolée en secret ; il n'est pas plus embarrassé le jour que la nuit. Voyez-vous comme il court l'iname libertin ! un lévrier ne gambaderait pas mieux.
En ce moment, en effet, Froidevaux, arrivé au milieu de /écluse, venait de franchir d'un saut une assez large flaque produite par une des infiltrations dont nous avons parlé. Cet obstacle heureusement surmonté, il s'arrêta un instant \ !',: ■;>"'•(, d'un terrain plus difficile que celui qu'il avait par- I. 13
couru jusqu'alors, car la mousse dont était couvert, le talus s'y trouvait humectée par de minces filets d'eau qu'on voyait sourdre en plusieurs endroits à travers les joints des pierres. Au désagrément presque inévitable de mouiller ses bottes si soigneusement cirées, se joignait pour le jeune amoureux le risque de tomber, pour peu qu'il vînt à perdre l'équilibre, car le pas était glissant, ainsi que l'a annoncé le titre de ce chapitre. Or la chute eût pu avoir des conséquences assez graves, le talus étant fort incliné et la rivière étalant à quelques pieds seulement son lit bleuâtre prêt à recevoir le maladroit.
Des éclats de rire moqueurs partis du parc de la forge aggravèrent soudain le danger de cette position.
M. de Vaudrey, qui continuait à retenir captive sous son bras la main blanche et satinée de Victorine Grandperrin, n'avait fait qu'une retraite simulée, et il était revenu presque aussitôt dans l'allée des marronniers, afin de voir si sa manœuvre avait produit l'effet qu'il en attendait. En apercevant Froidevaux immobile au milieu de l'écluse, le pied droit en l'air et cherchant inutilement une place sèche où le poser, le baron partit d'un éclat de rire de bon aloi, car en ce moment l'avocat, dont il ne pouvait se défendre d'être un peu jaloux, lui parut passablement ridicule ; et pour un homme approchant de la vieillesse trouver l'occasion de s'égayer aux dépens d'un jeune rival, est une bonne fortune qui n'est jamais dédaignée.
En dépit de sa sympathie secrète pour Georges Froidevaux, le premier mouvement de la jeune fille, naturellement enjouée et même un peu moqueuse, fut de s'associer à la bruyante hilarité du baron.
— Ma foi, dit ce dernier, il faut avouer que les jeunes gens d'aujourd'hui sont d'une précaution et d'une économie édifiantes. De mon temps nous n'étions pas si rangés; et même à présent, je crois bien qu'à la place de M. Froidevaux, au lieu de tâter le terrain comme un chat qui craint
de mouiller sa patte, je risquerais bravement mes boites.
Il est probable que M. de Vaudrey eût supprimé cette plaisanterie, s'il avait pu savoir quel intérêt tristement positif le pauvre avocat de campagne avait à ménager une chaussure qu'en cas d'accident il lui eût été impossible de remplacer convenablement.
Les rires moqueurs dont il se voyait l'objet, et parmi lesquels il put distinguer, à sa désolation profonde, les frais éclats de Victorine, changèrent l'hésitation assez comique de Froidevaux en une résolution désespérée.
— C'est ici qu'il faut vaincre ou mourir, se dit-il avec la gravité convaincue qui abandonne rarement les amoureux au milieu des accidents les moins susceptibles d'être pris au tragique ; certes, le sifflement des balles ne doit pas causer à ceux qui l'entendent pour la première fois une impression comparable à celle que me font éprouver les éclats de rire de cette petite fille. Oui, je voudrais que cette écluse fut le pont d'Àrcole : en une minute j'aurais planté mon drapeau à l'autre bout ou je me serais fait tuer. Mais affronter la mitraille qui sort des yeux de cette franche coquette ! en vérité mes jambes fléchissent et le cœur me manque. Allons, Georges, point de lâcheté, elle te regarde.
Au moment où l'avocat s'élançait tête baissée, une autre risée, aigre et discordante, s'éleva derrière lui, à droite de la rivière.
Les deux vieilles filles venaient de sortir de la tonnelle pour satisfaire plus à l'aise leur haineuse curiosité, et pardessus la haie du jardin elles poursuivaient de leurs railleries impitoyables le pauvre amant, qui de la sorte se trouva pris entre deux feux au momentoù il s'efforçait de rappeler son courage. On sait qu'en pareille mésaventure les plus bravos soldats perdent souvent la tête : ce fut ce qui arriva au malheureux avocat. Par un mouvement dont il ne fut pas le maître, et qui ne lui réussit pas mieux qu'à Orphée, il tourna les yeux en arrière ; curiosité déplorable, car peu-
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dant qu'il foudroyait du regard le couple malfaisant acharné après lui^ le pied lui glissa sur la mousse humide, et il tomba au beau milieu de la flaque d'eau qu'il venait de franchir sans encombre. Froidevaux se débattit un instant sur le talus presque aussi glissai.! que la surface d'un miroir, niais ses efforts ne firent qu'empirer s.i position. Après avoir vainement cherché à se retenir, il roula du haut en bas de ce glacis perfide, et disparut, la tête la première, dans la rivière, où nous le laisserons.