LE COURTIER POLITIQUE
tJne scène d'un autre genre se passait à la même heure dans le cabinet de M. Grandperrin.
Ce cabinet était une assez grande pièce, éclairée par deux fenêtres donnant sur les jardins, et dont les boiseries blanches et vernies se trouvaient cachées dans presque tout leur pourtour par des bibliothèques en bois d'acajou. Sur les rayons, à la place des livres qui manquaient totalement, on apercevait, rangés dans un ordre méthodique, d'assez beaux échantillons de toutes sortes de minéraux. A part cette collection, qui semblait à sa place naturelle dans le logis d'un maître de forges, la décoration se réduisait à une pendule d'assez mauvais goût, posée sur la cheminée entre des candélabres du même style, et à deux vieux portraits endommagés par le temps, qui faisaient pendants de chaque oôté de la porte principale.
L'un de ces tableaux de famine représentait un guerrier fort barbu et couvert d'une cuirasse garnie de ses brassards, comme on en portait encore à la fin du dixième siècle ; l'autre offrait l'image d'un militaire moins complètement armé
que son voisin et surtout moins bien partagé du côté de la barbe, unis rachetant cette double intériorité par un brillant uniforme dans lequel on reconnaissait le costume des mousquetaires de Louis XIV, et par une de ces perruques démesurées qui, sous le règne du grand roi, ruisselaient, à l'instar de la crinière du lion, sur les épaules de tous les gens du bel air.
Ces deux portraits, avec une demi-douzaine d autres du même genre, formaient le plus clair de la dot qu'en se mariant mademoiselle de La Gennetière avait apportée à son mari. M. Grandperrin, qui, malgré son origine plébéienne, ou peut-être à cause d'elle, ne pouvait se défendre d'un faible extrême pour la noblesse, avait réparti ces respectables visages dans les principales pièces de son logis, de manière à en avoir toujours quelques-uns sous les yeux, soit qu'il travaillât à son bureau, soit qu'il s'assît sur le divan du salon, ou qu'il prît ses repas dans la salie à manger, en un mot à tous les instants de la journée.
Ce n'étaient pas encore là tout à fait, il est vrai, les ancêtres personnels que le maître de forges, en dépit de son amour pour l'argent, eût payés d'une partie de sa fortune, si pareille denrée se trouvait sur la place. En fait d'ancêtres, l'honorable industriel ne connaissait que son père, qui, pendant trente ans, avait régi comme commis la forge dont lui-même avait fini par devenir le maître, et son grand-père sur lequel il gardait un silence prudent, et avec raison, disaient les bonnes âmes de la société châteaugironaise, car ledit grand-père était véhémentement suspect d'avoir quitté Saint-Flour, sa patrie, en portant sur son dos, comme éléments de sa fortune future, les ustensiles nécessaires à la ::.'.ofession un peu bruyante dont s'honore, de temps immémorial, une partie des habitants de cette agréable cité. Au lelà de cet aïeul, dont l'illustration, ainsi qu'on le voit, ne laissait pas que d'être un peu équivoque, la nuit des temps commençait pour la race des Gra-ndperrins.
Ne pouvant dire sérieusement : Mes ancêtres ! le maître de forges éprouvait du moins certain plaisir consolateur à dire ; Les ancêtres de ma femme ! et cette locution revenait si souvent sur ses lèvres, qu'on pouvait supposer qu'il s'attribuait, par reflet, une partie de l'éclat aristocratique dont avaient brillé ces aïeux vénérables. Peut-être M. Grandperrin se figurait-il qu'à l'exemple du privilège dont jouissait, selon Molière, la maison de La Prudoterie, où le ventre anoblissait, son mariage avec la dernière descendante de la vieille famille de La Gennetière avait corrigé le vice de roture dont il se trouvait précédemment affecté, et finirait par le métamorphoser en véritable gentilhomme.
Au moment où commence la scène que nous allons raconter, deux hommes assis de chaque côté d'un bureau placé perpendiculairement à l'entre-deux des fenêtres, dialoguaient avec la chaleur croissante qu'apportent à un débat plein d'intérêt des interlocuteurs qui ne se trouvent pas d'accord.
L'un était M. Grandperrin lui-même, personnage de cinquante ans environ, doué d'une prestance assez imposante et d'une figure qui eût mérité Pépithète de respectable si une expression de morgue déplacée n'eût gâté le caractère patriarcal dont l'eussent embellie sans cela de belles boucles de cheveux gris correctement disposées autour du front.
L'autre, plus jeune d'une dizaine d'années, était M. de Boisjoly, le même individu que nous avons vu examinant curieusement, mais sans se laisser voir, de l'une des chambres de l'auberge du Cheval-Patriote, les scènes tumultueuses dont la place du château avait été le théâtre pendant la matinée.
Le conseiller de la préfecture de Mâcon était un homme grêle et chétif, aux cheveux noirs, au front fuyant, au teint bilieux, à la prunelle éveillée, et dont la physionomie tenait h la fois de la pie et du renard; il était solennellement vêtu de noir, ainsi que le maître de forges, et en outre, gloire
qui manquait encore à ce dernier, une des boutonnières de son habit se trouvait ornée du ruban de la Légion d'honneur.
— Mon cher candidat, disait M. de Boisjoly en dessinant machinalement, à la pointe d'un crayon, d'informes arabesques sur un papier qu'il venait de poser sur le bureau après l'avoir consulté des yeux, je dois vous le répéter, afin de dissiper une erreur qui pourrait nousdevenir préjudiciable: vous vous abusez complètement sur la force de votre parti.
— Et moi, mon cher conseiller, répondit le maître de forges avec l'accent assuré d'un homme qui connaît sa valeur et son importance, je vous répète que je ne m'abuse en aucune manière et que je suis sur de ce que j'avance. C'est vous qui vous serez trompé dans voire calcul.
— Voilà deux fois que je le recommence, et j'arrive toujours au même résultat.
— Revoyons-le ensemble, ce résultat, dit M. Grandperrin en quittant son fauteuil, afin de pouvoir suivre par-dessus l'épaule de M. de Boisjoly les termes du problème électoral tracés par ce dernier sur le papier qu'il venait de reprendre sur le bureau.
— Le chiffre total des électeurs départementaux du canton de Châteaugiron, dit le conseiller de préfecture d'un ton posé, ne s'élève qu'au minimum exigé par la loi, et encore, pour y atteindre, a-t-on été obligé d'ajouter aux trente-trois noms inscrits sur la liste du jury et sur celle des électeurs à deux cents francs, dix-sept autres noms pris parmi ceux des plus imposés du canton. Nous disons donc cinquante votants; majorité absolue, vingt-six. Est-ce votre compte?
— Jusqu'ici nous sommes d'accord, répondit le maître de forges : majorité absolue, vingt-six voix, et je suis sûr de vingt-huit.
— Dans un instant je vous démontrerai votre erreur.
— Je suis sûr de mon fait, tous dis-je.
— Nous verrons cela tout à l'heure; en ce moment, permettez-moi d'achever mon calcul. Sur nos cinquante votants. deux sont malades; un est à Paris, un autre en Suisse; faisons la part des indifférents, des gens qui n'aiment pas à se déranger, et nous trouverons que notre chiffre définitif doit se réduire à quarante, peut-être trente-cinq; mais mettons quarante, ceci nous donne pour majorité absolue vingt et un.
— Or, comme je vous le disais, je suis sûr de vingt-huit, dit M. Grandperrin avec une superbe obstination.
— Vingt-huit, soit; je ne demande pas mieux, reprit le négociateur électoral en souriant assez ironiquement ; mais faites-moi le plaisir de me dire où vous les prenez, vos vingt-huit voix.
— Le calcul en est facile.
— Je suis tout oreilles.
— Onze voix que m'assure le concours du gouvernement, et dont vous m'avez répondu vous-même.
— Et dont je vous réponds encore; pas un de mes hommes ne bronchera ; ils savent trop bien ce que leur coûterait une trahison ; d'ailleurs, pour plus de sûreté, leurs votes seront contrôlés.
— Comment ! contrôlés?
— Nous avons de petits bulletins; au moyen d'un signe de convention cela va tout seul ; je vous expliquerai ça.
— Onze voix que vous me garantissez?...
— C'est le plus beau fleuron de votre couronne.
— Et sept dont je suis sûr personnellement, car ce sont les voix de gens avec lesquels j'ai des rapports d'intérêt journaliers, et sur qui j'exerce une influence directe; onze et sept font bien dix-huit.
— A la bonne heure, j'accepte encore ces sept voix-là, quoique j'aie quelque lieu de craindre qu'à l'égard d'un de vos hommes du moins vous n'éprouviez un petit désappointement; mais je ne veux pas vous chicaner sur ce
point. Cela fait donc dix-huit voix ; trouvez-m'en encore
quatre ou cinq, et je réponds d'enlever l'élection.
— Comment quatre ou cinq ! Et les sept voix dont dispose le curé Dommartin qui m'est tout dévoué, et les trois voix de Amoudru, père, fils et oncle,, pour qui les comptez-vous ?
— Pour qui je les compte?
— Oui.
— Pas pour vous.
— Allons donc !
— Ou plutôt contre vous.
— C'est une plaisanterie.
— En pareille matière je ne plaisante jamais, de même que je me trompe rarement. Croyez-en mon expérience électorale, à l'heure qu'il est le curé Dommartin, c'est-àdire les sept voix qu'il représente, et le triumvirat des Amoudru ont passé à l'ennemi.
— Ce sont d'honnêtes gens, mon cher conseiller, et vous leur faites injure.
— Entre nous, dit M. de Boisjoly avec le sourire sardonique dont ses lèvres étroites et blafardes avaient l'habitude, ils peuvent voter pour le marquis de Châteaugiron sans cesser pour cela d'être d'honnêtes gens.
— Assurément. Mais cependant lorsqu'il y a eu des promesses, des engagements...
— Vous croyez aux promesses? interrompit M. de Boisjoly en haussant légèrement les épaules; on voit bien, mon cher candidat, que vous faites votre premier pas dans la carrière. Il n'est, sachez-le bien, promesses ni engagements qui tiennent. Un fait domine toute la question: c'est la réception excessivement significative que viennent de faire à votre adversaire ce vertueux curé Dommartin et ces bons Amoudru que \ous croyez si dévoués à vos intérêts.
— Vous vous inquiétez là d'un simple acte de politesse.
— Ah ! vous appelez cela un simple acte de politesse?
— De déférence, si vous voulez. Après tout M. de Châteaugiron appartient à l'une des premières familles du pays,, famille alliée anciennement à celle de ma femme ; il possède dt; grandes propriétés; depuis quelque temps, il s'est montré fort généreux envers la commune, il est donc assez naturel qu'on se mette en frais pour le recevoir. Moi-même, quoique nous ayons en ce moment quelques difficultés au sujet des bois dont il m'a vendu la coupe pour ma forge, je ne dis pas que je n'irai point lui rendre visite.
•< — Ma foi, moi, à votre place, dit M. de Boisjoly, toujours sardonique, j'aurais poussé la courtoisie plus loin, et je serais allé l'attendre sur la place, à son débotté, ainsi qu'ont fait vos soi-disant partisans. De la part d'un adversaire le procédé eût été neuf et généreux.
— Mon cher conseiller, répondit le maître de forges un peu piqué, comment un homme aussi froidement positif que vous l'êtes peut-il prendre ainsi la mouche à propos de deux cloches mises en branle et du fracas d'une trentaine de boites d'artifice ?
— Mon cher candidat, si, comme vous dites, je prends la mouche, ce n'est pas sans raison. Là où vous ne voyez qu'une vaine et insignifiante cérémonie, je vois, moi, une démonstration de la plus haute gravité. J'ai plus d'expérience que vous de ces sortes d'affaires ; ainsi vous pouvez m'en croire. Au point où nous sommes rien n'est indifférent, et c'est un coup fort sérieux que nous a porté là ce vieux sournois de Bobilier.
— Allons donc! dit dédaigneusement M. Grandperrin, ne voilà-t-il pas maintenant que vous prenez au sérieux la perruque du bonhomme Bobilier?
— Mépriser ses ennemis n'est pasle moyen de les vaincre. Le juge de paix est un rusé compère, et ce n'est pas un autre que lui qui a débauché, à notre détriment, les Amoudru, en promettant au maire le fermage de la terre du marquis. Mîs renseignements à cet égard sont positifs.
*— Eh Non ! à supposer qu'il y ait quoique chose devrai dans ce que vous dites là, répondit M. Grandperrin après avoir réfléchi un instant (et, au fait je dois convenir qu'après leur promesse, la conduite des Amoudru est un peu équivoque), ce ne serait jamais que trois voix défectionnaires, et celles du curé suffiraient. . . .
— Celles du curé me paraissent tout aussi bien perdues pour vous que celles du maire.
— Ah ! ceci est trop fort.
— C'est fort peut-être, mais c'est exact, et c'est encore aux manœuvres du bonhomme Bobilier, dont vous seniblez faire si peu de cas, que vous serez redevable de cette nouvelle défection.
— Quoi ! vous voulez me persuader que Bobilier a trouvé moyen d'exercer une influence directe sur le curé Dommartin avec lequel il est en dispute réglée depuis plus d'un an !
— Une influence directe, non ; mais une influence indirecte, ce qui revient au même.
— Expliquez-vous.
— Voici la chose : vous verrez si, pour un patriarche de soixante et douze ans, portant perruque, le coup est si mal joué. Bobilier, qui est le factotum du marquis de Châteaugiron, et qui sait son canton sur le bout du doigt, n'a pas manqué de faire le calcul que nous faisons nous-mêmes en ce moment, et il a trouvé que, pour assurer la majorité à son candidat, il était indispensable de tirer aux sept voix du curé. Qu'a-t-il fait? Il a écrit au marquis; le marquis, convenablement stylé, a écrit à son oncle l'évêque d'Autun, dont il est le favori, et monseigneur d'Autun, à son tour, a écrit au curé, qui, comme de juste, n'a rien à refuser à son évêque. Voilà quels ricochets a décrits le boulet qui menace de casser bras et jambes à votre élection. Comprenez-vous maintenant le sens politique des cloches qui sonnaient il n'y a qu'un instant à toute volée, et dont le tapage vous semblait si inoffensif?
— Mais si vous êtes bien renseigné, c'est une infamie ! s'écria le maître de forges, qui pour la première fois parut éprouver quelque inquiétude ; un prêtre entrer dans de pareils tripotages !
— Comme si un prêtre n'avait pas ses petits intérêts tout comme un laïque ! Pour un candidat électoral, vous êtes encore un peu naïf, mon cher Grandperrin !
— Un prêtre reçu dans ma maison et nourri à ma table, pour ainsi dire quotidiennement, depuis plus d'un an.
— Tout cela ne fait rien, et le pis c'est que nous n'avons aucun moyen de parer le coup ou de punir le défectionnaire. Si Amoudru nous trahit, je le fais suspendre sur-lechamp, par un arrêté de mon préfet, en attendant qu'une bonne ordonnance le révoque ; rien ne nous empêche non plus de provoquer la destitution du bonhomme Bobilier, quoiqu'il soit assez d'usage de laisser les juges de paix mourir de vieillesse sur leur siège ; mais mordre à la soutane d'un prêtre ! nous y laisserions nos dents. Un prêtre ! répéta M. de Boisjoly avec une expression sarcastique où perçait l'espèce d'envie rancunière qu'éprouvent certains hommes d'expérience et d'affaires à la seule idée que d'autres peuvent être aussi habiles qu'eux-mêmes ; un prêtre ! mais c'est l'arche sainte ; si nous avions le malheur d'y toucher, le clergé tout entier prendrait les armes pour sa défense, et le garde des sceaux nous donnerait tort comme de coutume.
— Mais êtes-vous bien sûr de l'exactitude de vos informations? Comment , par exemple, avez-vous pu découvrir que l'évêque d'Autun a écrit à ce jésuite de Dommartin?
— Dans notre position ne devons-nous pas tout savoir? répondit le conseiller de préfecture, sans s'expliquer davantage.
— Je vois qu'en effet la conjoncture est plus grave que je ne croyais, dit le maître de forges en hochant la tête d'un an soucieux.
— Si grave qu'a moins d'un miracle nous échouerons, et ce sera votre faute.
— Ma faute?
— Oui, votre faute. Mais voilà comme vous êtes, vous autres candidats conservateurs : une fois assurés de l'appui du gouvernement, vous vous endormez dans la plus magnifique confiance, sans attendre que votre lit soit fait, quoiqu'il soit bien certain cependant qu'il ne se fera pas tout seul et sans que vous y mettiez la main.
— Mais il me semble que je ne me suis pas endormi du tout, répondit M. Grandperrin un peu blessé de cette petite leçon ; tout le monde ici pourra vous dire que je n'ai pas épargné mes démarches.
— Vos démarches? parlez-m'en, reprit le négociateur avec l'accent bourru que se permettent volontiers les gens qui se sentent nécessaires; quelques visites à vos électeurs, des poignées demain, des promesses : menue monnaie que tout cela l ça pouvait suffire il y a quelques années pour défrayer une élection, mais le siècle a marché: aujourd'hui on n'a rien pour rien, et c'est dans un creuset d'or qu'il faut fondre la cloche.
— Mais c'est de la corruption cela !
— Pas le moins du monde, répondit froidement M. de Boisjoly, c'est le progrès naturel de nos mœurs constitutionnelles, le développement inévitable de nos institutions. Voyez l'Angleterre, notre aînée en fait de gouvernement représentatif: aux élections, lescandidats wihgs ou tories jettent les bank-notes parles fenêtres; c'est parfaitement reçu.
— Nous ne sommes pas en Angleterre.
— Sans doute; mais sous ce rapport nous nous en rapprochons tous les jours; et sans aller chercher des exemples au loin, voyez ce que vient de faire ici même un de vos adversaires, le plus à craindre des deux, le marquis de Chàteaugiron. 11 a compris le siècle, lui, ou plutôt ce vieux renard deBobilier, qui n'a d'arriéré que les principes, mais
non l'intelligence, le lui a fait comprendre. Qu'a donc fait votre concurrent? lia pris voire population châteaugironalse par son faible; il a donné des casques aux pompiers, promis des tableaux à l'église, fondé une pharmacie pour les pauvres, accordé à la commune un droit de passage auquel son père n'avait jamais voulu consentir. Voilà comnv"H se conduit un candidat habile. Qu'avez-vous fait de tout cela?
— Je ne suis pas aussi riche que M. de Châteaugiron, répondit l'industriel intéressé, qui parut éprouver fort peu de sympathie pour les théories dispendieuses professées par le manipulateur d'élections.
— Plus ou moins riche, peu importe ; d'ailleurs si vous n'aviez pas une très-jolie fortune, vous ne seriez pas notre candidat au conseil général ; car le gouvernement, et il a parfaitement raison, ne veut appuyer que des hommes qui aient un intérêt sérieux à le soutenir. Et puis au bout du compte , il ne s'agit ici que de semer pour recueillir. Voyons : sèmerons-nous, oui ou non?
— Qu'entendez-vous par là? demanda M. Grandperrin d'un air embarrassé.
— Voici, reprit le conseiller de préfecture en tirant un papier de sa poche, une petite note que j'ai rédigée tout à l'heure à l'auberge, lorsque j'ai été convaincu, par ce que je venais de voir, qu'il était urgent de recourir aux grands moyens.
M. de Boisjoly déploya le papier et en commença la lecture, sans paraître remarquer l'espèce d'inquiétude soudainement répandue sur la physionomie de son interlocuteur.
— Note. « Reprendre en sous-œuvre chacune des libéralités de X...»
— X ! répéta le maître de forges étonné de cette formule d'algèbre.
— Dans le style des notes diplomatiques, dit le conseiller en souriant, X signifie le marquis de Châteaugiron
— Àh! fort bien.
— « Reprendre en sous-œuvre chacune des libéralités de X, de manière à en saper l'effet par la base. » Ceci, tomme vous voyez, n'est qu'une indication générale : suit le détail.
— Voyons ce détail, dit M. Grandperrin avec une légère anxiété.
— « 1° Pour contre-balancer les casques des pompiers. . . » Je commence parles casques, dit M. de Boisjoly, parce que je n'ai pu m'empêcher de remarquer le succès prodigieux qu'ils ont obtenu auprès de vos concitoyens. Le peuple est partout le même : c'est par les yeux qu'on le prend, et le dicton romain : Panemet circenses, sera toujours de saison.
— Vous pourriez ajouter que M. le marquis de Châteaugiron est un zélé partisan de cette maxime, repartit le maître de forges en ricanant; aujourd'hui, par exemple, il n'a pas plus oublié le panem que les circenses ; on vient de me dire que toute la compagnie de pompiers allait s'attabler au château.
— Ce qui prouve que Bobilier pense à tout, et que nous avons en lui un adversaire vraiment redoutable. Revenons à notre note. « 1° Pour contre-balancer le casque des pompiers, Y pourrait. . . »
— Y, c'est moi sans doute ?
— Précisément. — « Y pourrait offrir à la commune, qui ne possède qu'une pompe; une seconde pompe avec tous ses accessoires... »
— Mais il y a une pompe à la forge, interrompit vivement M. Grandperrin, et il va sans dire qu'en cas de sinistre elle est toujours à la disposition des pompiers.
— Votre pompe de la forge n'empêchera pas la commune d'accepter avec une vive reconnaissance celle que vous lui offririez. Croyez-moi, je connais les gens des campagnes : la chose dont ils sont le plus fiers, après la cloche de leur église, c'est leur pompe.
— Mais puisqu'à Châteaugiron ils en ont déjà une...
j*2 ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
— Ils en auront deux, et vous en sauront un gré infini, qu'il nous sera facile d'exploiter dans l'intérêt de votre candidature.
— Va pour une pompe, dit M. Grandperrin en poussant un soupir de résignation.
— Avec tous ses accessoires, paniers, tuyaux, échelles, etc.?
— Avec tous ses accessoires...
— Vous verrez le parti que nous en tirerons de cette pompe. «Avec ses casques qui peuvent être fort beaux à la parade, ferons-nous dire par nos affidés, le marquis de Chàteaugiron n'a cherché qu'à nous éblouir, tandis qu'en donnant une pompe, M. Grandperrin a rendu à la commune un service signalé. La différence ^es deux présents suffit pour caractériser les deux candidats. Comment pourrionsnous hésiter entre celui qui veut nous ;eter de la poudre aux yeux, et celui qui, loin de faire du charlatanisme pour nous séduire, ne s'occupe que de nous être utile : M. Grandperrin est l'homme qu'il nous faut. » Vous voyez que le thème est tout écrit. Voilà donc le premier point réglé ; passons au second. «Pour neutraliser l'effet fâcheux que produiront sansdoute les tableaux promis par X... à l'église, Y pourrait prendre les devants et donner soit un calice, soit un ostensoir, soit l'un et l'autre. »
— Dont ce traître de Dommartin se servirait pour dire sa messe ! s'écria le maître de forges avec emportement; j'aimerais mieux renoncer à ma candidature.
— Puisque vous prenez la chose si vivement, je n'insiste pas. En vous proposant de faire un présent à l'église, j'avais moins en vue d'essayer de ramener à nous le curé, ce qui serait sans doute inutile, que de chercher à complaire aux dévots dont les voix sont à sa disposition; mais nous réussirons peut-être à les avoir par un autre moyen ; ai'^i je n'insiste pas. « 3°.,.»
— Eneore !
— Que voulez-vous? chaque botte exige sa parade. c 3° Pour détacher N du parti de X (N, c'est le maire Amoudru), Y pourrait lui offrir quelque avantage positif, car N vise au solide; par exemple, le charger d'une partie de son exploitation industrielle, au besoin lui garantir un léger intérêt. . . »
— Un intérêt dans ma forge « ce sournois d' Amoudru ! interrompit violemment M. Grandperrin; pour le coup vous vous moquez de moi ! S'il faut me ruiner pour devenir membre du conseil général de Saône-et-Loire, je renonce à me mettre sur les rangs; oui, j'y renonce, continua l'honorable industriel en s'échauifant de plus en plus ; toutes ces manigances me fatiguent à la fin. Jusqu'à ce jour je me suis passé des grandeurs, je saurai m'en passer encore. Oui, c'est décidé, ma femme en dira ce qu'elle voudra, je ne me mets plus sur les rang ; ainsi c'est une affaire finie, n'en parlons plus.
Au moment où le maître de forges, rebuté de la politique, donnait ainsi sa démission de candidat électoral, une des portes du cabinet s'ouvrit sans qu'au préalable on eût frappé.
Sur le seuil, madame Granapernn parut, calme, gracieuse et souriante, en dépit des larmes qu'elle venait de verser.
XYII