‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 19 sur 29 · LA CHASSE AUX VOTES · texte numérisé non relu

LA CHASSE AUX VOTES

En voyant venir à lui M. de Boisjoly, auquel jusque-là il n'avait pas accordé, du moins en apparence, la moindre attention, le gentilhomme campagnard prit un air réservé, mais il ne fit aucune lentative pour échapper à l'attaque dont il se trouvait visiblement menacé.

— Monsieur le baron, lui dit le conseiller de préfecture, avec la politesse mielleuse qui lui était habituelle, et que semblaient accroître encore les circonstances difficiles, j'aurais désiré que M. Grandperrin eut songé à me présenter à vous; mais puisque notre cher hôte a négligé cette petite formalité, permettez-moi de réparer son oubli en me présentant moi-même.

Sans répondre un seul mot, M. de Vaudrey s'inclina légèrement de l'air le plus froid.

— Quoique j'aie déjà eu l'honnenr de me rencontrer avec vous, poursuivit M. de Boisjoly sans paraître remarquer la sécheresse de cet accueil, je doute que vous vous rappelliez mon nom.

—Je le connais, monsieur, répondit le baron d'un ton bref.

— Armand de Boisjoly...

— Conseiller de préfecture à Mâcon. Vous voyez, monsieur, que je vous connais parfaitement et qu'il était inutile que vous prissiez la peine de me décliner votre nom.

— Puisque vous avez si bonne mémoire, reprit le faiseur d'élections toujours souriant, peut-être n'aurez-vous pas non plus oublié à quelle occasion nous nous sommes rencontrés l'an dernier?

— A vrai dire, monsieur, répondit le gentilhomme cara-

pagnard, peu disposé à s'humaniser, je n'ai pas attaché assez d'importance à cette rencontre pour chercher à la graver dans mon souvenir.

— C'était à Charolles, monsieur le baron, lors du dernier comice agricole.

— C'est possible, monsieur.

— J'y remplaçais mon préfet, qui en ce moment se trouvait en congé à Paris.

— Je ne dis pas le contraire, monsieur, mais je n'y ai pas fait attention.

— Je comprends à merveille que vous n'ayez conservé aucun souvenir de notre rencontre ; mais, quant à moi, s'il était possible que je l'eusse oubliée, un seul fait suffirait pour m'en rafraîchir la mémoire.

— Un fait, monsieur?

— Très-flatteur pour vous, monsieur le baron ; car j'entends par là les trois prix que vous avez remportés à ce comice.

— Deux seulement, monsieur.

— N'était-ce que deux ? En tous cas, ces deux prix en valent bien trois, puisque l'un vous a été offert, si je ne me trompe, à l'occasion d'une charrue d'un nouveau modèle dont vous êtes l'inventeur, et l'autre en récompense de vos efforts aussi heureux qu'intelligents pour l'amélioration de la race bovine, dont vous aviez présenté au concours quelques échantillons magnifiques.

— Vous commettez une nouvelle erreur, monsieur, et cette fois elle est double, répondit M. de Vaudrey, qui, pour rester sourd aux flatteries intéressées du courtier électoral, semblait n'avoir aucun besoin qu'on lui mît de la cire dans les oreilles, comme fit Ulysse à ses matelots en passant devant l'île des Sirènes; d'abord je n'ai nullement la prétention d'imiter Triptolème en inventant des charrues; tout mon mérite se réduite me servir dans l'exploitation de mon domaine de celles qui jusqu'ici m'ont paru les meilleures,

la charrue Grange pour les labours profonds, et le svfingplough d'Artur Young pour les terres légères ; "'est donc à mon bon sens, qui, grâce aux devx instruments dont je viens de parler, a obtenu dans mon petit terrain d'assez beau?; résultats agricoles, et non à mon imaginai/on, laquelle, je dois en convenir, ne s'est jamais montrée fort créatrice, qu'on a bien voulu décerner un premier prix, Quant aux échantillons que j'ai présentés au concours, je suppose qu'au lieu de race bovine, c'est race ovine que vous avez voulu dire, puisque les magnifiques bœufs qui, dites-vous, m'ont fait décerner une seconde médaille, ne sont en réalité que de très-modestes moutons.

— Bovine, ovine, dit M. de Boisjoly en affectant de rire, c'est comme Borgia et orgia ; il n'y a qu'un B de différence, et en retranchant ce B, ainsi que cela se pratique dans le drame de Victor Huso, nous nous trouverons d'accord. Je me rappelle parfaitement maintenant, ajouta-t-il d'un ton plus sérieux, que ce sont en effet vos superbes mérinos qui vous ont valu un second prix.

— Troisième erreur, monsieur. Mon domaine n'est pas assez vaste pour que je puisse y offrir à des moutons de

race espagnole le changement de pâturage sans lequel prospèrent rarement ces animaux transhumants de leur nature ; mes superbes mérinos sont donc tout simplement des moutons de Dishley et de C'neviot que j'ai réussi à acclimater, et dont l'espèce semble môme s'être améliorée depuis que j'ai eu l'idée de les croiser avec des moutons de Saxe.

— Cela va-t-il durer longtemps comme ça? se demanda le conseiller de préfecture ; jusqu'à présent j'ai eu la main aussi malheureuse que ce cachalot a la peau dure, et voilà mon premier grappin hors de service. Allons ! essayons d'un autre.

M. de "Vaudrey venait de s'incliner légèrement comme pour mettre fin à la conversation.

— Monsieur le baron, se hâta de dire M. de Boisjoly, puisque nous parlons du comice agricole, vous souvenezvous de la piètre figure qu'y fit votre sous-préfet?

— Je vous croyais l'ami de M. Dérivaux? dit le gentilhomme campagnard d'un ton glacial.

— Son collègue, oui, ou du moins à peu près; mais son ami ! fit le conseiller de préfecture avec une moue dédaigneuse ; si j'étais l'ami de M. Dérivaux, je n'aurais pas ri de si bon cœur de la petite leçon que vous lui avez donnée en plein comice, et qu'il s'était si justement attirée. Elle était verte et piquante, la leçon : ah ! ah ! j'en ris encore quand j'y pense.

— Je ne sais, monsieur, à quoi vous voulez faire allusion, dit le baron, dont le visage froid et sérieux refusa impitoyablement de s'associer à l'hilarité que M. de Boisjoly s'efforçait d'épanouir sur sa propre physionomie.

— Comment! vous ne vous rappelez pas? C'était dans une réunion des membres du comice; on parlait, comme de raison, économie agricole, et l'entretien était tombé sur les meilleurs moyens de nourrir et d'engraisser le bétail. Vous prites la parole, monsieur le baron, et dans une allocution pleine de substance, comme vous savez en faire, vous énumérâtes différents systèmes d'alimentation parmi lesquels vous sembliez pencher pour le système légumineux. Vous devez vous en souvenir?

— Fort vaguement.

— Le mot de carottes revint à plusieurs reprises sur vos lèvres : en pareille matière cela était fort naturel, mais cette répétion fit sourire M. Dérivaux, qui a des prétentions à la causticité, et il se permit d'adresser à l'un de ses voisins une observation qui vous parut devoir s'appliquer ironiquement au terme dont vous veniez de vous servir. Ce fut alors que, vous redressant de toute votre hauteur et prenant votre plus grand air (c'est qu'il n'y a pas à plaisanter quand vous pre-

nez cet air-là, ce pauvre percepteur Chavelet vient d'en faire l'épreuve tout à l'heure) ; prenant donc une attitude ■nposante, tandis que votre physionomie exprimait une dédaigneuse ironie , vous vous tournâtes du côté de M. Dérivaux, et, le regardant bien en face, vous lui dites : « Monsieur le sous-préfet , un pauvre campagnard de mon espèce n'est pas obligé de mettre de la littérature ni de l'éloquence dans ses paroles ; pourvu qu'il ne cherche à blesser personne et qu'il se fasse clairement comprendre, on doit lui permettre l'emploi du mot propre et le dispenser des périphrases poétiques, un peu passées de mode d'ailleurs depuis l'abbé Delille. De plus, je vous ferai observer, monsieur le sous-préfet, que si je parle de carottes, que si j'en plante même, du moins je n'en tire jamais. » Ah! ah! jugez de l'éclat de rire général.

— La plaisanterie, à supposer que j'aie adressé en effet quelque chose de semblable à M. Dérivaux, me paraît fort médiocre, dit le baron toujours impassible, et à coup sûr elle ne mérite pas l'honneur que vous lui faites en vous en souvenant.

— Une plaisanterie médiocre ! s'écria M. de Boisjoly, qui feignit de se révolter contre la modestie exagérée du gentilhomme campagnard; mais c'est à dire que dans la circonstance c'était bien plus qu'un trait piquant décoché avec autant d'à-propos que d'esprit, c'était un vrai coup d'assommoir pour ce pauvre sous-préfet, qui , au su de tout le monde, est criblé de dettes , sans cesse aux expédients , journellement occupé à tirer, aux dépens de ceux qui s'y laissent encore prendre, quelque légume du genre de ceux dont vous parliez. Ah ! ah ! ce bon M. Dérivaux ! Et ce qui rendait encore la chose plus amusante, c'est qu'il y avait là, au comice, trois ou quatre de ses créanciers qui riaient jaune, tandis que tout le reste éclatait. Une plaisanterie médiocre ! moi je vous soutiens, monsieur le baron, que la plai-

santerie était excellente, et vos carottes tout à fait nssaisonnées au sel attique. Ah ! ah!

Le conseiller de préfecture recommença ses éclats de rire, dans l'espoir sans doute que son interlocuteur finirait par y prendre part ; mais il fut déçu dans son calcul , et , faute d'écho, cette gaieté factice ne tarda pas à s'éteindre.

M. de Vaudrey avait attendu sans sourciller la fin de l'accès; il regarda alors M. de Boisjoly, et en même temps un sourire fin et moqueur vint animer sa physionomie, jusque-là grave et impassible.

— Monsieur, dit-il tranquillement, comptez-vous me faire poser longtemps?

— Vous faire poser, monsieur le baron! s'écria le conseiller de préfecture, dont la figure n'offrait plus la moindre trace d'hilarité.

— Écoutez ; débarrassez-vous de votre tasse, aussi bien votre café doit être froid, et allons faire un tour dans le parc; pour causer nous y serons mieux que sur cette terrasse, où tous les yeux sont fixés sur nous.

Sans parler de madame Grandperrin et de son mari , la plupart des convives en effet observaient curieusement les deux principaux d'entre eux, et semblaient attendre avec une sorte d'impatience le résultat de leur entretien.

M. de Boisjoly se hâta de remettre à un domestique sa tasse de moka presque pleine, et il accompagna le baron qui dirigea sa marche vers l'allée des marronniers. Bien avant d'y arriver, les deux interlocuteurs se trouvèrent assez loin du reste des invités pour pouvoir reprendre leur conversation sans craindre les oreilles indiscrètes.

— Maintenant causons, dit le baron en rompant lo silence qui avait duré depuis qu'ils avaient quitté la terrasse; mais (l'abord, permettez-moi de vous adresser une petite question.

— Parlez, monsieur le baron.

— Vous la trouverez peut-être assez déplacée, car un

écolier de huitième pourrait y répondre, et vous êtes, je le sais, un homme fort instruit; mais veuillez considérer que je suis moi-même un pauvre campagnard devenu depuis plusieurs années fort étranger aux helles manières...

— Monsieur le baron, interrompit le conseiller en feignant de sourire , du moment que vous vous traitez de pauvre campagnard , c'est que vous allez me décocher quelque bonne malice, car c'est ainsi, je me le rappelle fort bien,, que vous avez commencé l'exécution de ce bon M. Dérivaux.

— Laissons là M. Dérivaux, et revenons à ma question. Vous avez lu immanquablement la fable du Renard et du Corbeau ?

— Je l'ai lue, en effet, répondit M. de Boisjoly en s'efforçant de stéréotyper sur sa physionomie un enjouement inaltérable.

— Je vois à votre sourire que vous devinez déjà l'application que j'en veux faire. D'ailleurs, si vous ne ta devinez pas, la voici. Vous avez, certes, au moins autant d'esprit, d'adresse et d'éloquence que maître renard; mais, de grâce, qui a pu vous faire supposer que j'eusse de mon côté la sotte et crédule vanité de maître corbeau?

— Mon Dieu ! monsieur le baron , dit le conseiller avec un rire contraint, veuillez bien être persuadé que je n'ai pas la moindre envie de manger votre fromage.

— Si fait, monsieur, si fait ; ou du moins , s'il ne vous convient pas de le manger vous-même, ne seriez-vous pas fâché de pouvoir en faire cadeau à notre digne hôte, M. Grandperrin, puisque mon fromage, pour en finir avec l'allégorie, n'est autre chose que les voix des électeurs de ce canton sur lesquels vous vous figurez, à tort ou à raison, que je puis exercer quelque influence.

— Eh bien ! j'aime beaucoup mieux ça , s'écria M. de Boisjoly en prenant tout à coup un accent de brusque franchisa; je tournais fort gauchement autour de la question,

et je vous sais gré, monsieur le baron, d'avoir mis un terme à mes évolutions maladroites , en abordant de vous-même le sujet dont je voulais vous entretenir. Oui, je n'hésite pas à en convenir, un de mes désirs les plus vifs, je n'ose pas encore dire une de mes espérances, est d'assurer à la candidature de notre ami commun Grandperrin l'appui de votre haute et si légitime influence.

— Avez-vous réfléchi, monsieur, qu'un des adversaires de M. Grandperrin est le marquis de Châteaugiron, mon neveu ?

— Il était impossible que je ne fisse pas une pareille réflexion.

— Et quoique vous l'ayez faite, vous cherchez cependant à me gagner à votre parti ?

— C'est en ce moment mon désir le plus vif, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire.

■*- Cependant il doit vous paraître probable que si je me décide à me mêler de cette affaire, je soutiendrai mon neveu plutôt qu'un étranger.

— De la part de tout autre que monsieur le baron de Vaudrey, cela, je l'avoue, me paraîtrait en effet excessivement probable.

— Pourquoi cette exception en ma faveur ?

— Parce que monsieur le baron de Vaudrey est lui-même un homme d'exception . un homme de dévouement autant que d'honneur, constant dans ses sentiments, invariable dans ses principes, fidèle à son parti en dépit des revers, un homme enfin...

— Nous voilà retombés dans notre fable de tout à l'heure, interrompit sèchement le gentilhomme campagnard.

En dépit de son assurance, M. de Boisjoly parut un instant démonté.

— Monsieur le baron, reprit-il après un silence de quelques secondes il est vraiment fort difficile de discuter avoo

vous. Au moindre mot qui ressemble à un éloge, vous vous emportez comme un cheval ombrageux. Est-ce ma faute à moi si pour ce qui vous concerne la vérité ressemble quelquefois à la flatterie ?

— Encore ! dit M. de Vaudrey avec un sourire sardonique ; de grâce, maître renard , laissez là mon plumage , et veuillez me dire la raison qui vous fait supposer que je pourrais abandonner la candidature de iron neveu pour soutenir celle de M. Grandperrin ?

— Je vais m'expliquer clairement et catégoriquement , répondit M. de Boisjoly avec la résolution désespérée d'un joueur malheureux jusqu'alors qui place le reste de son enjeu sur une seule carte. Vous êtes légitimiste, monsieur le baron : vous avez quitté le service en 1830 pour ne pas prêter serment au gouvernement actuel, et pour la même raison vous vous êtes constamment abstenu d'aller aux élections. Il est donc impossible que vous ne voyiez pas avec un souverain déplaisir la conduite du marquis de Châteaugiron, prêt à quitter la ligne où il a marché jusqu'ici sur vos pas, pour se rallier au nouvel ordre de chose. Voilà ce qui me fait penser que, loin de l'encourager à un acte qu'il ne m'appartient certes pas de blâmer, mais qui à vos yeux doit équivaloir à une véritable défection , vous n'épargnerez rien au contraire pour l'en détourner; et voilà, par une conséquence fort logique, pourquoi j'espère obtenir de vous que vous appuyiez notre candidat. En ce moment, vous le savez fort bien, et j'en conviens franchement, l'élection dépend de vous. Si vous soutenez votre neveu, ou même si vous restez neutre, nous serons battus ; si vous nous donnez vos voix , au contraire , il échouera et restera ainsi forcément dans la ligne où vous l'avez maintenu depuis six ans. Conserver au nom de Châteaugiron l'éclat d« fidélité sans tache dont il a brillé jusqu'à ce joui, ou le voif donner un démenti à son passé en se laissant inscrire sur les li«i?s des Tuileries, voilà, pour ce qui vous regarde , où

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se réduit la question. Maintenant c'est à vous de la résoudre. — Eh bien ! monsieur le baron, ajouta le conseiller en arrêtant sur le vieux gentilhomme un regard fin et pénétrant, êtes-vous content, cette fois? M'accuserez-vous encore d'être un flatteur ou de manquer de franchise, et suisje toujours maître renard :

— Plus que jamais, morbleu ! s'écria M. de Vaudrey d'un ton bourru ; car cette fois vous avez trouvé le vrai moyen de me soutirer mon fromage.

— Vrai ? dit M. de Boisjoly, qui ne put réprimer un mouvement de joie.

— Ne triomphez pas encore, reprit le baron en rem arquant ce geste involontaire; je ne promets rien, je ne prends pas d'engagement. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai déjà envisagé la question sous le point de vue que vous venez de me présenter avec toute l'habileté qui vous caractérise, et que j'y réfléchirai encore sérieusement. En un mot, comme disent les rois, j'aviserai.

— C'est que je suis forcé de partir demain, observa M. de Boisjoly d'un air insidieux; et si j'emportais la moindre assurance...

— Si vous partez, M. Grandperrin reste ; il me semble que c'est l'essentiel, interrompit d'un ton bref le gentilhomme campagnard.

— Assurément ! mais cependant si avant mon départ j'avais pu obtenir un résultat certain, je serais...

— J'aviserai, vous dis-je.

M. de Boisjoly vit à la physionomie du baron, redevenue soudain froide et sérieuse, qu'il y aurait de l'imprudence à insister davantage, et qu'à poursuivre un triomphe complet il courrait risque de compromettre le demi-succès qu'il venait d'obtenir.

— L'affaire est en bonne voie, se dit-il prudemment, et je puis abandonner maintenant à madame Grandperrin ,

qui me parait une femme fort adroite , le soin de la conduire au port.

Les deux interlocuteurs reprirent le chemin de la maison et firent quelques pas en silence.

— Monsieur le baron, dit au bout d'un instant le conseiller de préfecture d'un air souriant , maintenant que nous sommes d'accord, ou à peu près, et que je ne puis plus être accusé de chercher à vous séduire, ce qui serait, je crois, un peu difficile, j'ai bien envie de vous offrir un petit cadeau.

— Un cadeau ! répéta M. de Vaudrey en arrêtant sur son compagnon un regard sérieux.

— Oh ! rassurez-vous; le présent que je veux vous faire n'a rien qui puisse blesser la susceptibilité la plus délicate, et j'ose même espérer que vous ne l'accepterez pas sans plaisir.

Le conseiller de préfecture tira d'une des poches de son habit une lettre assez volumineuse et l'offrit à M. de Vaudrey, en mettant dans ce geste toute la gracieuseté dont il était capable.

— Mais ce paquet est adressé au maire Amoudru, dit le baron en lisant sur l'enveloppe le nom de l'honnête administrateur.

— C'est égal, vous pouvez l'ouvrir.

— Briser un cachet ?

— Pourquoi pas, puisque c'est le cachet de la préfecture et que je représente ici cette même préfecture ?

— C'est juste, répondit M. de Vaudrey, qui, sans résister plus longtemps, décacheta l'enveloppe et en tira deux papiers plies en quatre : l'un était une copie de l'ordonnance du roi qui venait d'accorder ou plutôt de restituer au village de Chàteaugiron-le-Vieil le titre de commune ; l'autre renfermait un arrêté du préfet de Màcon, enjoignant au maire Amoudru d'exécutur ladite ordonnance en proce-

dant sans délai à la confection de la liste des nouveaux électeurs communaux.

Après avoir parcouru ces deux pièces, M. de Vaudrey tira de sa poche à son tour la lettre que lui avait apportée Rabusson, et la montra au conseiller avec un sourire railleur.

— Votre nouvelle est un peu déflorée, lui dit-il, car je la sais depuis ce matin.

— Eh bien ! si je n'ai pu parvenir à vous surprendre, reprit M. de Boisjoly assez contrarié , vous me permettrez du moins de vous offrir mes compliments sincères ?

— Sincères, c'est possible, mais à coup sûr fort inattendus, dit le baron d'un air de persiflage.

— Mais pourquoi donc ?

— Parce que depuis deux ans votre préfecture a fait tout ce qui était en son pouvoir pour m'empêcher de réussir.

— Je vous assure, monsieur le baron, que vous êtes complètement dans l'erreur : c'est le sous-préfet Dérivaux qui a cherché à entraver votre affaire; mais à Mâcon...

— A Mâcon aussi bien qu'à Charolles, l'administration a toujours été contre moi, ce qui, après tout, ne m'a pas empêché de réussir, comme vous venez d'en avoir la preuve. Maintenant que j'ai remporté malgré vous, ou plutôt contre vous, une victoire à laquelle, j'en conviens, je tenais infiniment, il est sans doute fort habile de chercher à vous en attribuer le mérite; mais, par malheur, je suis trop bien informé pour ne pas me croire parfaitement dispensé de toute espèce de reconnaissance. Entendons-nous donc bien, monsieur,âvantdenousséparer:nousrestonsvis-à-visl'unde l'autre dans les mêmes termes où nous nous trouvions avant cette conversation ; je ne vous dois rien et je ne veux vous devoir rien, de même que vous auriez tortde vouscroire mon obligé si, par des considérations tout à fait personnelles, je me décidais à soutenir la candidature de M. Grandperrin.

— Grogne, sanglier, grogne, se dit M. de Boisjoly au lieu

de répondre, pour avoir tes votes je te permettrais même de jouer du boutoir.

Un instant plus tard, le baron et le conseiller étaient revenus sur la terrasse, où leur retour excita un sentiment de curiosité qui ne fut pas satisfait, car ils se séparèrent aussitôt. Tandis que M. de Vaudrey allait s'asseoir sur un banc à côté de Victorine, M. de Boisjoly s'approcha de madame Grandperrin.

— Eh bien? lui demanda-t-elle tout bas d'un air d'anxiété.

— Madame, répondit en souriant le courtier d'élections, j'ai blessé la bête, mais elle court encore, et maintenant c'est à vous de l'achever.

— Je m'en charge, dit Clarisse , lorsque M. de Boisjoly lui eut brièvement expliqué où en était l'affaire.

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