‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 18 sur 29 · UNE GRANDE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE NOUVELLE

Lorsque le jeune avocat était tombé de l'écluse dans ïa rivière, plusieurs cris fort différents d'expression étaient partis en même temps de l'un et de l'autre bord.

— C'est le doigt de Dieu ! s'écria la vieille dévote avec une pieuse férocité.

— Oui, Dieu le punit, et c'est bien fait, dit de son côté mademoiselle Ursule, qui trouvait sans doute qu'il n'était mort si cruelle dont ne fût digne un homme assez pervers pour ne pas l'épouser.

Sur l'autre rive un seul cri s'éleva, cri d'angoisse sincère et de profonde épouvante ; après l'avoir poussé, Victorine pâlit et chancela au bras de M. deVaudrey, qui, en la sentant fléchir, la porta plutôt qu'il ne la conduisit à un banc, où il la fit asseoir.

— Ne bougez pas de là jusqu'à mon retour, lui dit-il alors ; surtout rassurez-vous, il n'y a pas le moindre danger, et je réponds de lui.

A ces mots, le gentilhomme campagnard courut à toutes jambes, ce qui, vu son embonpoint, ne lui était pas arrivé depuis vingt ans peut-être, vers une barque qu'il aperçut à quelque distance. La chaîne qui servait d'amarre se trouvait fermée par un cadenas, il arracha de son poignet d'athlète le pieu où elle était attachée. Le baron descendit ensuite dans la barque qui enfonça soudain de plusieurs

pouces, saisit a défaut de rames une gaffe qu'on y avait laissée par hasard, et, au risque de se voir entraîner par le courant sous les roues du chenal, il se dirigea, en «yianœuvrant avec autant d'adresse que de vigueur sa frêle embarcation, vers la place où Froidevaux venait de disparaître.

A l'instant où la barque, docile à la main de son conducteur, atteignait le bord supérieur de l'écluse qu'elle n'était pas exposée à franchir, puisqu'en ce moment ce courant ne la couvrait pas, la tête du jeune avocat reparut au-dessus de l'eau.

— Courage, Froidevaux, je suis à vous ! lui cria M. de Vaudrey d'une voix énergique.

En même temps le baron engrava son batelct sur la crête de l'écluse, de manière à le rendre immobile, puis il examina le terrain d'un œil rapide ; à la vue du talus glissant qui le séparait de l'homme qu'il venait secourir, il hésita un instant en dépit de son courage.

— Si je mets le pied sur ce miroir, se dit-il, je tomberai au premier pas, et je roulerai dans la rivière comme une boule, ainsi qu'il a fait lui-même tout à l'heure. Alors nous serons deux à nous noyer au lieu d'un ; et qui nous repêchera? Bah! poursuivit l'ancien militaire en prenant son parti, si à Leipsick son père avait fait toutes ces sottes réflexions, je ne serais plus en vie.

Sans balancer davantage, et au risque d'être précipité lui-même dans la rivière au lieu d'en retirer le fils de son ancien compagnon d'armes, M. de Vaudrey passa de la barque sur l'écluse.

Par hasard, Froidevaux était tombé dans un endroit assez profond; le seul peut-être, à cent pas à la ronde, où il y eut assez d'eau pour qu'un homme put se noyer. 11 alla au fond d'abord; mais le premier saisissement passé, il se débatiit vigoureusement, et comme madame Perron n'avait cas exagéré son talent de nageur, il ne tarda pas, malgré le poids de ses habits alourdis par l'eau , à revenir à la

surface. Un instant après il s'était accroché à l'un fies pilotis qui renforçaient la base de récluse.

— A merveille, lui cria le baron en lui tendant la gaffe dont il s'était armé: maintenant empoignez-moi cette lignelà et je vous pêche comme un poisson.

L'avocat reprenait haleine en se cramponnant d'une main au pieu qu'il avait saisi, tandis que de l'autre il essuyait ses yeux à demi aveuglés par l'eau qui ruisselait de ses cheveux.

— Ne m'en veuillez pas si je reste ainsi à distance respectueuse, reprit le baron, cette maudite écluse me paraît glissante en diable, et si je tombais à l'eau, je ne m'en tirerais peut-être pas aussi bien que vous ; d'ailleurs la gaffe est assez longue pour que vous puissiez la saisir.

Au lieu de faire ce que lui disait M. de Vaudrey, Froidevaux lâcha le pilotis et se remit à la nage pour recueillir son chapeau qui flottait à quelques pieds de là, circonstance puérile, mais caractéristique, car à moins d'avoir passé par les plus rudes épreuves de la gêne et du besoin, quel homme en pareil accident eût songé à son chapeau ?

Après avoir reconquis sur Tonde perfide l'indispensable complément de sa toilette , si pleine de lustre , hélas ! l'instant d'auparavant, et maintenant si déplorablement trempée, le pauvre avocat saisit des deux mains le bord inférieur du barrage et se tira hors de l'eau par un effort vigoureux ; un moment plus tard il était debout sur le talus ruisselant qui lui avait été si fatal.

— Venez, lui dit le gentilhomme, j'espère que la barque pourra nous porter tous les deux, quoiqu'elle paraisse déjà trouver son lest un peu lourd.

Froidevaux ne répondit rien, if est même probable qu'il n'entendit pas. Lorsque aprèssa chute il s'était senti entraîné au fond de l'eau, l'instinct de la conservation, ci exclusif en pareil cas, l'avait porté à lutter contre la mort; il s'était donc débattu machinalement sans qu'une volonté réfléchie

pour rien dans ses efforts. Mais dès qu'il se vit sain et sauf sur les dalles de l'écluse, le ridicule de son accident le saisit à la gorge et faillit d'accomplir, en le suffoquant, la catastrophe commencée par la rivière.

Pendant quelques instants, l'amoureux désolé éprouva la plus violente tentation de se rejeter à l'eau la tête la première, et s'il n'y succomba pas, ce fut parce qu'il se dit avec justesse qu'il était trop bon nageur pour réussir à se noyer, et qu'au dernier moment, le lâche instinct de la nature, plus fort que sa volonté même , l'arracherait de nouveau à la mort.

— Si j'avais seulement sous la main une pierre d'une cinquantaine de livres pour me l'attacher au cou, pensa-t-il, j'aurais l'espoir de rester au fond, mais malgré moi je m'en tirerais encore ; sans compter qu'avec son croc cet abominable homme serait capable de me repêcher, et ce suicide avorté n'aboutirait qu'à un ridicle de plus.

— Venez donc, lui cria le baron qui ne comprenait rien à l'attitude de l'avocat; il ne fait pas chaud, et avec vos habits trempés vous pouvez attraper un refroidissement. A la forge, on vous donnera de quoi changer.

L'impression que lui causa la seule idée de paraître devant Victorine et sa famille dans le piteux état où l'avait mis son accident, tira soudain Froidevaux de sa morne immobilité. Sans répondre un mot à M. de Vaudrey, sans jeter un regard du côté où il eut pu apercevoir la jeune fille, il se frappa le front par un geste de désespoir, et prit sa course le long de l'écluse pour regagner le bord d'où il était parti.

— Perdez-vous la tête ? s'écria M. de Vaudrey, qui, dans l'intention la plus charitable, remit sa barque à Ilot afin de poursuivre par eau le fugitif; mais cette manœuvre ne fit qu'accroître la vélocité de ce dernier ; poussé déjà par le besoin de cacher son humiliation à tous les yeux, et avant que le batelet eût pu le rejoindre, il atteignit l'extrémité de l'écluse, d'où il gravit précipitamment sur la berge.

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Là une dernière épreuve l'attendait.

Dans le jardin du percepteur, mademoiselle Bergeret et mademoiselle Chavelet, dont on apercevait les figures grimaçantes par-dessus la haie d'aubépine, glougloutaient à l'envi comme deux dindons en colère. Lorsque le malheureux avocat passa devant elles, car il n'y avait pas d'autre chemin, leur harmonieux duo redoubla de vivacité et d'énergie, cjmme éclate à la strette un morceau d'opéra.

— Monsieur Froidevaux ! cria mademoiselle Ursule avec une ironie triomphante, c'est bien peu galant à vous de passer ainsi sans nous saluer; mais, mon Dieu ! qu'avez-vous donc? vous voilà trempé de la tête aux pieds ! Sortez-vous de la rivière, par hasard9 Quelle idée de prendre un bain par une bise pareille, et avec vos habits, encore ! deshabitstout neufs ! C'est une drôle d'étrenne que vous leur avez donnée là !

De son côté, mademoiselle Bergeret, qui possédait les saintes Ecritures plus qu'il n'appartient d'ordinaire aux dévotes catholiques, fut saisie à la vue du pécheur châtié par le doigt de Dieu, c'était son expression, d'un transport semblable à celui qui s'empara de Marie, sœur d'Aaron, après le passage de la mer Rouge.

— « Chantons des hymnes au Seigneur, s'écria-t-elle de sa voix la plus aiguë, en répétant les paroles de la sainte prophétesse, chantons des hymnes au Seigneur, parce qu'il a signalé sa grandeur et sa gloire, et qu'il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. »

Poursuivi par ces cris sauvages, Froidevaux, qui en ce moment enviait le sort de Pharaon, s'élança dans le sentier du bord de l'eau, sans trop savoir où il allait, et ne tarda pas à disparaître.

M. de Vaudrey, pour le rejoindre, avait remonté la ligne de l'écluse jusqu'au rivage. Voyant l'inutilité de sa poursuite, il arrêta son batelet et se tourna vers les deux vieilles filles, qui continuaient leur chant de victoire à quelques pas deluL

— Mademoiselle Bergeret et mademoiselle Chavelet, leur eria-t-il d'une voix tonnante, si vous ne cessez pas sur-lechamp vos glapissements, je vous accroche l'une et l'autre avec ma gaffe, et je vous mène prendre un bain en pleine eau.

A cette foudroyante apostrophe, et surtout à la vue du croc à deux branches dont était armée la perche que le baron brandissait vers elles d'un air menaçant, les deux dévotes, frappées d'une terreur panique, baissèrent d'abord la tête derrière la haie comme pour se dérober au premier coup ; puis, sans répliquer un seul mot, tant leur parut terrible le colossal gentilhomme debout sur sa barque et prêt à les harponner, elles battirent en retraite précipitamment, et disparurent bientôt au fond du jardin comme s'évanouissent dans le brouillard les sorcières de Macbeth.

M. de Vaudrey n'accorda qu'un léger sourire à la déroute de ce couple malfaisant, et, virant de bord aussitôt, il traversa rapidement la rivière. En un tour demain, il eut renfoncé le pieu qui servait à amarrer la barque, et sautant à terre, il se dirigea vers le banc où il avait laissé Victorine, mais il ne l'y trouva plus. Vainement le baron, qui ne put se défendre d'une sorte d'inquiétude, jeta les yeux de tous côtés; il ne découvrit rien. La jeune fille était devenue invisible.

— Allons, se dit-il après s'être convaincu qu'il était impossible que cette disparition eût pour cause un nouvel accident, il me paraît maintenant prouvé qu'elle l'aime réellement. Elle a craint sans doute qu'à mon retour i& ne m'égayasse aux dépens de ce pauvre Froidevaux, et, pour éviter mes plaisanteries, elle s'est sauvée. La fuite est significative. Au fait, pourquoi ne l'aimerait-elle pas? poursuivit le baron en s'efforeant de secouer le dépit involontaire que lui causait cette idée ; puisqu'il moins de vouloir jouer le rôle d'un Cassandre, il m'est interdit de prétendre encore au don de plaire, mieux vaut Froidevaux que bien d'autres:

du moins c'est un garçon d'esprit et un honnête homme.

M. de Vaudrey, qui malgré lui était devenu rêveur, quitta l'allée des marronniers et prit un des sentiers qui conduisaient à la maison du maître de forges; au moment d'y arriver, il aperçut à l'entrée d'une petite pelouse et sous 1 ombrage d'un vaste platane le garde-chasse Rabusson conversant avec la jolie femme de chambre de madame Grandperrin.

— Mes enfants, ne vous dérangez pas, dit avec bonhomie le baron, qui ne put s'empêcher de sourire en remarquant le mouvement de retraite qu'avait fait involontairement la jeune fille à sa vue.

— Mon colonel, se hâta de dire Rabusson, moins dé< ontenancé que la femme de chambre, le facteur est arrivé, et je vous cherchais, ainsi que vous m'en avez donné l'ordre, car j'ai une lettre datée de Mâcon à vous remettre.

— Tu as le front de dire que tu me cherchais? reprit le gentilhomme campagnard, en prenant la lettre que lui présentait le garde-chasse.

— Mon colonel, je vous assure que je vous cherchais.

— Sans bouger de place, n'est-ce pas? Mademoiselle Virginie, poursuivit le baron en s'adressant d'un air railleur à la femme de chambre, vous voyez avec quel magnifique aplomb le vaurien ment; que cela vous serve de leçon et vous apprenne à ne pas trop vous fier à ses cajoleries

— Mais croyez bien, monsieur le baron, que je ne m'y fie pas du tout, répondit vivement la jolie soubrette.

— Ce sont vos affaires, ma belle enfant, et vous êtes avertie. A propos, pourriez-vous me dire où est mademoiselle Victorine?

— Je viens d'apercevoir mademoiselle qui rentrait à la maison, répondit Virginie, dont les joues s'étaient couvertes des plus belles couleurs.

— M. de Vaudrey inclina la tête en signe de remereîment, et il ouvrit la lettre que venait de lui remettre le parue-chasse. Dès les premiers mots qu'il y lut, une vive

satisfaction éclata sur son visage, et il poursuivit avec Intérêt le plus prononcé.

Mademoiselle Virginie profita de cette lecture pour, s'éloigner à petit bruit, mais non sans avoir échangé auparavant, en dépit des conseils du baron, un tendre regard avec l'ancien sous-officier de cuirassiers.

— Rabusson, dit M. de Vaudrey après avoir achevé de lire la lettre qu'il mit dans sa poche, tu vas retourner chez moi, et tu couperas tes moustaches.

— Couper mes moustaches! s'écria le garde ébahi.

— Il me semble que je m'exprime en français, reprit Texlieutsnant-colonel avec l'accent d'un homme habitué par un long commandement militaire à se voir obéi à la lettre; tu couperas tes moustaches.

— Je les couperai bien certainement, mon colonel, si ça peut vous être agréable, répondit Rabusson d'un ton soumis, mais c'est drôle.

— Drôle ! en quoi ?

— C'est drôle que la même idée vous soit venue au même instant, à vous, mon colonel, et à mademoiselle Virginie.

— Mademoiselle Virginie veut donc aussi que tu coupes tes moustaches?

— Elle en parlait tout à l'heure.

— Mauvais sujet, dit le baron en riant, que lui ont donc fait tes moustaches? Est-ce que tu aurais eu l'audace de l'embrasser?

— Ma loi, mon colonel, il n'a tenu qu'à elle, et je n'aurais pas mieux demandé si elle avait voulu, répliqua Rabusson, qui mit dans cette réponse évasive toute la discrétion qu'on peut attendre d'un amant délicat.

— Je le crois bien, morbleu ! Virginie est un gentil brin de fille. Mais revenons à ton affaire: tu vas donc aller couper tes moustaches et quitter ta bandoulière.

— Quitter ma bandoulière, mon colonel, et pourquoi ça ans vous commander?

— Parce que n'étant plus mon garde, à compter de cet instant, il n'est pas convenable que tu portes plus longtemps une bandoulière où se trouve la plaque de mes armes.

— Vous me renvoyez ! s'écria l'honnête Rabusson, dont l'étonnement fit place soudain à une émotion douloureuse qu'exprima fortement son visage martial.

— Te renvoyer! dit M. de Vaudrey en lui frappant amicalement sur l'épaule ; est-ce qu'on renvoie jamais un brave garçon comme toi? J'aurais donc perdu la tête ? Bien loin de me priver de tes services, je te fais monter en grade : tout à l'heure tu étais mon garde-chasse, à dater d'à présent tu es mon commis de bois.

— C'est-à-dire, répondit Rabusson d'un air épanoui, que de simple maréchal des logis vous me faites maréchal des logis chef ? Accepté, mon colonel.

— Je te fais officier, morbleu! ne confondons pas. Entre un commis de bois et un garde-chasse, il y a autant de différence qu'entre une épaulette et un galon.

— Alors, ça me va de mieux en mieux, mon colonel.

— Et ce n'est là que le commencement des grandeurs qui t'attendent, ajouta en riant M. de Vaudrey.

— Je suis content comme ça, dit Rabusson qui se frottait les mains d'un air radieux, et si je pouvais seulement savoir pour quelle raison il faut que je coupe mes moustaches...

— Pour la même raison qui exige que tu quittes ta bandoulière.

— Je ne suis pas plus avancé, mon colonel.

— Ni les moustaches ni la bandoulière ne sont d'uni- Corme dans le régiment où tu vas entrer.

— Le régiment! nous reprenons donc du service? ça me va encore.

— Non, Rabusson, nous ne reprenons pas du service, et nos campagnes sont bien finies.

— Alors, mon colonel, je n'y suis plus du tout.

— Avant deux mois, Grégoire Rabusson, dit le baron avec emphase, tu auras l'honneur de faire partie de l'administration municipale du royaume : tu seras maire.

— Maire ! répéta le nouveau commis de bois en ouvrant de grands yeux .

— Maire de l'illustre commune de Châteaugiron-le-Vieil, ajouta M. de Vaudrey en redoublant de solennité.

— Nous avons donc notre commune? s'écria Rabusson, qui parut prêt à danser de joie.

— Nous l'avons, mon brave Grégoire, dit le baron dont le contentement semblait tout aussi vif que celui de l'exgarde-chasse; cette fois nous la tenons, notre pauvre et vieille commune. Après tant de démarches et d'efforts inutiles, je l'ai emporté enfin, en dépit de toutes les chicanes que m'ont suscitées les honorables bourgeois nos voisins. J'ai triomphé malgré le conseil municipal, malgré le sous-préfet, malgré le préfet, malgré le ministre, je crois. Eh! eh! poursuivit le gentilhomme campagnard en se frottant les mains, il paraît que petit bonhomme vit encore. Quoique je sois un des vaincus de 1830, il y a à Paris quelques personnes qui n'ont pas oublié les services qu'Henri de Vaudrey a pu leur rendre sous un autre régime. Allons! allons! l'espèce humaine n'est ni si ingrate ni si noire qu'on veut bien le dire.

— C'est donc la lettre que vous venez de lire, mon colonel, qui a apporté cette grande nouvelle ?

— Voilà dix jours que je l'attends; mais enfin la voilà, et la chose est certaine. L'ordonnance du roi est arrivée à Màcon, et le maire Amoudru a peut-être déjà reçu les avertissements de la préfecture pour dresser les listes électorales de la nouvelle commune.

— Ça ne lui donnera pas beaucoup de peine, mon colonel, puisque vous les avez déjà dressées vous-même, et qu'à notre dernier voyage à Mâcon vous les avez fait imprimer. Il ne reste plus qu'à poser les affiches.

— Cela sera fait demain matin.

— Comme vous menez tout ça, mon colonel ! Ça me rappelle le régiment; nous faisiez-vous assez voltiger, malgré qos casques et nos cuirasses !

— Tu trouves ? dit le baron en souriant.

— C'est que quand vous vous êtes mis quelque cnose en tête, il n'y a pas à dire ; il faut que ça marche.

— Cette fois-ci cela n'a pas marché fort vite ; mais enfin, comme dit le proverbe : Mieux vaut tard que jamais.

— D'ailleurs maintenant ça va aller tout seul, puisque Lout est prêt, tant vos mesures étaient bien prises. Avoir fait imprimer ces listes d'avance, de manière qu'on n'ait plus qu'à les afficher, voilà une idée ! Vous pensez à tout, non colonel.

— Oui, on me prend rarement sans vert, répondit M. de Vaudrey, qui ne paraissait pas complètement insensible aux éloges que lui adressait son confident.

— Ce sont nos bourgeois qui ne s'attendent guère à ce qui leur pend à l'oreille ; vont-ils enrager !

— Je le crois, et, entre nous, j'y compte.

— Et moi donc, mon colonel ! La fête ne serait pas complète s'ils ne se trouvaient pas prodigieusement vexés»

— Sois sûr qu'ils le seront.

— Ce sera bien fait ; ont-ils assez vexé eux-mêmes notre oauvre village, ces vilains maringouins ï Voulez-vous me permettre une chose, mon colonel ?

— Quoi?

— De parcourir la ville en annonçant partout la grande îouvelle. Et que pas un de messieurs les bourgeois ne fasse a ftrimace ou n'ait l'air d'y trouver à dire, à moins qu'il ne /euille que je lui sangle ma bandoulière à travers la figure;

aussi bien, puisque vous dites que je ne dois plus la porter, je n'aurai pas peur de la détériorer.

— Je te défends, répondit le baron, de parler à âme qui vive de ce que je viens de te dire. Aujourd'hui l'arrivée de mon neveu occupe tout le monde, et cela empêcherait notre nouvelle de produire l'effet que nous en attendons; mais demain nous offrirons à nos aimables voisins un petit déjeuner d'artillerie qui les tiendra en joie tout le reste du jour. Conbien y a-t-il de poudre à la maison ?

— Deux livres à peine.

— Ce n'est pas assez; achètes-en encore quelques livres. J'entends que Fracasse et Réveille-matin répondent victorieusement aux boîtes qu'on tirait tout à l'heure. Après tout, une commune affranchie d'un long esclavage vaut bien un marquis visitant son château, et l'on ne saurait trouver une meilleure occasion pour brûler de la poudre.

— J'en achèterai en m'en retournant ; mais, mon colonel, est-ce sérieux ce que vous disiez tout à l'heure au sujet de cette place de maire ?

— Comment ! si c'est sérieux ? Je ne puis pas être maire moi-même, puisqu'il ne me convient pas d'exercer un emploi sous le gouvernement actuel : mais j'entends que la place soit remplie par un homme sur qui je puisse compter en toute occasion, par un second moi-même, en un mot, et ce second moi-même est trouvé; c'est toi, Rabusson.

— Vous me flattez diablement, mon colonel, dit le futur administrateur en rougissant de plaisir et d'orgueil ; mais si toute ma personne n'est pas digne d'entrer en comparaison avec votre petit doigt, en revanche, je vous suis dévoué corps et âme, et si vous pensez que ça suffise pour faire un maire passable...

— Ça suffit et au delà, le reste n'est qu'une routine, une bagatelle, et avant six mois je t'aurai mis au courant de ta besogne ; tu sais que je n'entends pas trop mal l'administration?

— Si vous entendez l'administration ! s'écria Rabusson d'un air exalté; ah ! sacrebleu ! le conseil municipal de nos bourgeois et le sous-préfet de Charolles, et le préfet de Hâcon, pourraient en dire des nouvelles. Les avez-vous suffisamment fait enrager toutes les fois que l'occasion s'en est présentée ! Tous tant qu'ils sont, mon colonel, pour peu que la fantaisie vous en prit, vous les feriez passer par le trou d'une aiguille.

— Pas tout à fait, dit en riant M. de Vaudrey; mais enfin je connais passablement mon Code municipal et mon Bulletin des lois, et je me charge de faire de toi un maire fort présentable; d'ailleurs tu as déjà un commencement.

— Sans doute, répliqua Tex-garde-chasse déjà tout apprivoisé avec sa dignité future ; quand j'étais maréchal des logis fourrier, n'était-ce pas moi qui tenais les écritures de l'escadron?

— Sancho Pança, reprit le baron, qui rit de nouveau, n'avait point par devers lui un pareil apprentissage à son entrée dans la carrière administrative, et malgré cela l'île de Barataria conserve encore aujourd'hui le souvenir de son gouvernement. Ainsi, à plus forte raison, est-il certain que *u feras un excellent maire. — Mais il est une heure passée, continua le gentilhomme campagnard en tirant sa montre, et je me fais peut-être attendre. Fais donc ce que je t'ai dit, et surtout bouche close.

— Soyez tranquille, mon colonel; motus Dour le quart d'heure, mais demain canonnade à mort.

— Demain, pour te dédommager de ton silence d'aujourd'hui, tu feras causer Finançasse et Ré veille-mat in tant qu'il te plaira.

, me de l'agréable assurance de faire enrager les bourgeois u.'Uiàtcaugiron presque autantque de la carrière bril- : uûallaits'ouvrir devant lui, lemaireen perspective s'inchn.i ît^pectueusement devant son futur administré, et se dirigea vers la sortie des jardins, tandis que M. de Vaudrey,

256 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.

un peu en retard sur l'heure fixée pour le dîner, reprenait à grands pas le chemin de la maison d'3 maître de

forges.

m DINER D'ÉLECTEURS.

Lorsque M. de Vaudrey entra dans le salon de la forge, tous les convives s'y trouvaient déjà réunis, à l'exception de Georges Froidevaux,

Après avoir salué la maîtresse du logis comme s il ne l'eût pas encore vue de la journée, le baron s'approcha de Victorine qu'il aperçut assise à l'écart, plus pâle que de coutume et visiblement préoccupée.

— Le petit accident de notre jeune ami n'aura pas de suite fâcheuse, lui dit-il tout bas, et il en sera quitte pour changer d'habits; ainsi ne nous punissez pas tous en restant triste et boudeuse, au lieu de vous montrer aimable comme de coutume.

— Où voyez-vous que je boude ? répondit la jeune fille avec une sorte d'impatience nerveuse; j'ai mal à la tête, voilà tout.

— Nous savons ce que signifie le mal de tête en pareil cas. Vous boudez, vous dis-je ; et par malheur c'est moi qui en suis la cause.

— Vous ! Cela veut-il dire que vous croyea m'en avoir donné sujet?

— Peut-être ; mais faisons un accord.

— Quel accord ?

— Ne boudez plus, et je ne plaisanterai plus.

— Bien vrai ? demanda Victorine en levant sur le baron ses jolis yeux dont l'éclat semblait amorti par quelque souci secret.

— Foi de gentilhomme? répondit M. de Vaudrey, qui prononça ce serment d'aussi bonne grâce qu'eût pu le faire François Ier lui-même.

— En ce cas, je vous crois, reprit la jeune Iule dont le front s'éclaira soudain.

— Nous sommes amis ?

— Oui, car si tout à l'heure vous avez été bien méchant d'abord, votre conduite ensuite a réparé vos torts. Vous exposiez votre vie.

— Bien, bien, ne parlons pas de ça, dit le gentilhomme campagnard à qui parut médiocrement plaire l'espèce de remercîment que lui adressait Victorine au sujet du secours qu'il avait porté à son amant.

— M. l'avocat Froidevaux nous fait un peu attendre, dit à haute voix M. Grandperrin, d'un ton qui semblait annoncer que l'honorable maître de forges avait une aussi haute idée des égards qu'il croyait lui être dus qu'autrefois le roi Louis XIV de susceptible et orgueilleuse mémoire.

— Je crois qu'il est inutile de retarder le dîner à cause de lui, dit M. de Vaudrey en répondant à l'observation aigredouce du maître de la maison; tout à l'heure il lui est arrivé, en partie par ma faute, un petit accident qui l'empêche peut-être de venir.

— Un accident ? demanda madame Grandperrin, tandis que Victorine, persuadée que le vieux gentilhomme allait déjà violer le traité qu'ils venaient de conclure, lui lançait à la dérobée un regard courroucé.

— Oui, madame, reprit le baron du ton le plus naturel; tout à l'heure, avant d'entrer ici, je suis allé faire un tour de promenade dans votre parc, au bord de l'eau. De l'autre côté de la rivière, j'ai aperçu M. Froidevaux se promenant comme moi, et je lui ai fait signe de venir me rejoindre, car j'avais à lui parler. Au lieu de faire le grand tour par le pont, mon étourdi, ce n'est pas un crime à son âge, a voulu prendre le plus court et passer sur l'écluse qui,

comme vous savez, est presque à sec; par malheur à michemin le pied lui a glissé et il est tombé dans la rivière.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria madame Grandperrin, qui tout aussitôt jeta sur sa belle-fille un regard scrutateur, que celle-ci n'aperçut pas. car elle tenait les yeux baissés et semblait fort embarrassée de son maintien.

— Rassurez-vous, madame, poursuivit M. de Vaudrey. notre spirituel avocat, qui nage fort bien, est sorti de i'eau presque aussi vite qu'il y était entré, et son accident se réduit à des habits mouillés. Mais comme il demeure à une demi-lieue d'ici, aller chez lui, changer de vêtement, et revenir, si toutefois il revient, tout cola lui prendra bien certainement plus d'une heure; c'est ce qui me fait penser qu'il est inutile de l'attendre, car nous pourrions l'attendre longtemps; et, comme a dit je ne sais quel poète :

Un dîner réchauffé ne vaiut jamais rien.

Madame Grandperrin s'approcha de la cheminée et tira le cordon de la sonnette.

Un domestique parut.

— Faites servir, dit la maîtresse du logis.

— Voilà un faux pas assez contrariant, lui dit à demi-voix M. de Boisjoly, qui se trouvait assis près d'elle; si M. Froidevaux ne vient pas, c'est une bonne occasion manquée.

— Chargez-vous seulement de M. de Vaudrey; c'est l'essentiel, répondit Clarisse du même ton. Quant à M. Froidevaux, peut-être n'aurai-je besoin de personne pour l'amener à composition. Ainsi occupez-vous uniquement de livrer au baron une attaque décisive.

— Fiez-vous à moi, madame, reprit le courtier politique avec un rusé sourire; je guigne mon sanglier, et fùt-il encore dix fois plus féroce, j'ose espérer qu'il restera dans mes toiles.

Quelques instants plus tard, tes convives, composés.

outre les personnages qu'on connaît déjà, d'une quinzaine d'électeurs départementaux, étaient assis aulour d'une table servie avec la fastueuse abondance qui distingue en général les festins des maîtres de forges.

Madame Grandperrin avait à sa droite le baron de Vaudrey, et à sa gauche M. de Boisjoly. Victorine était assise près de son père, qui avait fait mettre de l'autre côté de lui, à la place primitivement destinée à l'avocat Froidevaux, le percepteur des contributions, Chavelet. Les autres convives, fermiers ou industriels, petits propriétaires ou employés subalternes, mais pour la plupart bourgeois de Châteaugiron, s'étaient assis au hasard.

Dans cette réunion gastronomique et politique, ou se trouvaient tous les électeurs du canton qui tenaient par un lien quelconque au gouvernement, le juge de paix Bobilier et le maire Amoudru brillaient par leur absence comme autrefois dans les cérémonies publiques, sous le triumvirat romain, les images de Cassius et de Brutus. Mais aux yeux des invités, la dissidence de deux fonctionnaires devait se trouver plus que compensée par la présence inattendue, et en apparence fort significative, du baron de Vaudrey, ce personnage considéré par-dessus tout autre dans le pays; sans compter qu'on n'ignorait pas que l'avocat Froidevaux, cet autre important personnage si influent parmi les gens de son opinion, aurait aussi assisté au repas, s'il n'eût été, au moment d'y paraître, la victime d'un accident imprévu.

Cependant,quoique les électeurs du parti ministériel parussent devoir se livrer sans arrière-pensée à l'espoir de voir triompher leur candidat, le commencement du dîner fut froid et pour ainsi dire contraint. On mangeait fort bien à la vérité et l'on buvait de même, mais on parlait à peine. A part les maîtres du logis et les personnes placées près d'eux, la conversation se réduisait à quelques paroles échangées entre voisins de table, à voix basse et parfois d'un air

mystérieux; plusieurs des convives semblaient distraits, d'autres même paraissaient soucieux.

En homme d'esprit et d'expérience, M. de Boisjoly devina promptement que la froideur ou, pour mieux dire, le malaise général, n'avait d'autre cause que l'arrivée du marquis de Châteaugiron. Par une coïncidence imprévue et funeste, cette arrivée triomphante écrasait de tout le poids de sa publique solennité le festin à huis clos du candidat conservateur. Il était évident que, grâce à quelques largesses habilement exploitées, le marquis avait obtenu le plus grand succès près de la majorité de la population châteaugironaise ; et comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, ce succès se traduisait pour les partisans de son concurrent politique par une espèce de découragement qui chez quelques-uns même semblait prêt à tourner à la défection.

M. de Boisjoly, tout en soutenant une conversation assez banale, avait l'oreille aux écoutes; il put donc entendre un employé du cadastre, assis à sa gauche, dire à son autre voisin d'un ton confidentiel :

— Des gens bien informés m'ont assuré que si le ministère tombait, le marquis serait nommé pair de France d'emblée ou tout au moins préfet.

— En ce cas, répondit le voisin, autre agent du gouvernement, ceux qui voteront contre lui pourront peut-être s'en repentir.

— C'est justement ce que je voulais vous dire.

— Cela demande réflexion.

Il est inutile de le dire, car tout le monde se le rappelle, en 1836, le ministère menaçait en effet de tomber, ainsi que cela lui arrive périodiquement au moins une fois Tan, et même cette fois-là, par hasard il tomba réellement. Or, pour peu qu'on ait fréquenté la race des employés, il est facile de se figurer l'impression que lie manque jamais de produire sur une partie de ses membres cette simple suppo-

sition, qu'elle soit comminatoire ou seulement prévoyante J Si le ministère tombait.

Que le marquis de Châteaugiron pût être nommé d'emblée pair de France ou même préfet, cela était sans doute absurde à dire, et pourtant cela se disait presque ouvertement, et, qui plus est, cela se disait à la table de son concurrent politique, à qui le gouvernement prêtait hautement son appui. M. de Boisjoly comprit aussitôt le danger qu'il y aurait à laisser prendre la moindre consistance à un pareil propos, et il reconnut qu'il était urgent de porter remède sur-le-champ à l'attiédissement dont semblaient atteints la plupart des électeurs de la réunion.

Le conseiller dirigea donc franchement et hardiment la conversation vers le grand événement du jour, l'arrivée du marquis de Châteaugiron et la réception solennelle que lui avait faite une partie des habitants du bourg. Sachant que, pour détruire le prestige dont a su s'entourer un adversaire, l'arme la plus infaillible est le ridicule, il cribla de plaisanteries impitoyables les différents acteurs qui avaient pris part à la cérémonie du matin. Ni la toge du juge de paix, ni l'écharpe du maire, ni même la soutane du curé, ne mirent ces trois éminents fonctionnaires à l'abri de ses brocards ; et sans la présence du baron de Vaudrey, il est hors de doute qu'il en eût décoché la meilleure partie au marquis de Châteaugiron lui-même.

Pendant cette flagellation satirique, M. de Boisjoly trouva un auxiliaire, sinon très-spirituel, du moins fort zélé, dans le percepteur des contributions, qui en toute occasion affichait un dévouement sans bornes au ministre auquel il devait sa place. Mais comme il arrive presque toujours aux subalternes lorsqu'ils essaient do copier leurs supérieurs, là OÙ M. de Boisjoly avait glissé habilement sans appuyer, c'est-d-dire à l'endroit du marquis, Prosper Chavelet posa une lourde patte dont il croyait les griffes très-acérées, et il

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cassa la glace, au risque de tomber dans l'eau et de s'y noyer; ce qui arriva.

M. de Vaudrey avait écouté en silence, et de l'air d'un homme parfaitement désintéressé dans la question, les plaisanteries assez piquantes du conseiller de préfecture ; mais au premier mot du percepteur qui lui parut s'appliquer, moquerie assez grossière, au marquis de Châteaugiron, son neveu, il se pencha vers madame Grandperrin et lui dit à l'oreille :

— Je vous demande la permission, madame, de rappeler à l'ordre M. Chavelet, qui paraît se croire ici à une table d'hôte et non dans votre salle à manger.

Quoique vivement contrariée, Clarisse n'osa refuser au gentilhomme campagnard la permission qu'il lui demandait, et dont elle le connaissait capable de se passer au besoin.

— Mon cher baron, lui dit-elle à demi-voix, vous savez bien que chez moi vous avez votre franc parler; mais, je vous en prie, ne traitez pas trop durement ce pauvre percepteur, ses bons mots sont certes trop peu spirituels pour mériter l'honneur que vous voulez leur faire en les relevant.

M. de Vaudrey s'inclina du côté de sa voisine, comme pour la remercier de l'espèce de lettre de marque qu'elle venait de lui accorder malgré elle, et sans le moindre délai il donna chasse à l'employé trop zélé.

— Monsieur Prosper Chavelet, dit-il à haute voix en interpellant à travers la table le percepteur qui se trouvait assis précisément en face de lui, vos plaisanteries me semblent d'autant plus déplacées, qu'à part mon neveu, qui n'y attache pas, je crois, une excessive importance, elles tombent d'aplomb sur mademoiselle votre sœur ; car ce matin même elle a pris part à la cérémonie dont vous vous moquez si agréablement, en offrant une corbeille de Heurs à la marquise de Châteaugiron, ma nièce.

— Monsieur le baron, balbutia le percepteur passablement abasourdi, je ne sais si ma sœur a pris part réellement... -v

— Ne faites donc pas l'ignorant, monsieur Prosper Chavelet, interrompit le gentilhomme campagnard avec un rire moqueur, personne ici ne vous croirait.

— Pourtant, monsieur le baron...

— Laissez donc, vous dis-je. Vous êtes un trop profond politique pour abandonner ainsi mademoiselle votre sœur à ses propres inspirations, et vous ne me persuaderez jamais que sa conduite de ce matin n'a pas été convenue d'avance entre vous deux.

— Je proteste, messieurs...

— Qu'on ose encore nier après cela que nous soyons dans un siècle de progrès ! reprit le baron, qui de nouveau coupa la parole au percepteur décontenancé et promena tout autour de la table un regard étincelant de sarcasme : autrefois les plus grands seigneurs seuls osaient pratiquer cette politique raffinée qui consiste à s'arranger entre frères de manière que l'un combatte dans un camp et l'autre dans un autre, afin de s'assurer des amis partout; mais voilà qu'aujourd'hui M. Prosper et mademoiselle Ursule Chavelet, qui ne sont, que je sache, ni duc ni duchesse, se trouvent du premier coup passés maîtres en cette belle science, puisque, tandis que le frère sert le roi à cette table, la sœur, de son côté, sert la Ligue à celle de M. Châteaugiron, le tout du meilleur accord. Pour moi, je l'avoue, je trouve cela fort beau, et je me propose, si toutefois madame Grandperrin me le permet, de porter au dessert un toast en l'honneur du couple intelligent qui nous ramène ainsi aux mœurs édifiantes de certains grands seigneurs d'autrefois.

Parmi les convives, Prosper Chavelet compiait des ennemis; tout percepteur en a. L'apostrophe ironique du baron fut donc accueillie par des rires unanimes, à peine

comprimés par le respect dû aux maîtresses de la maison. Quant au patient, qui, par son imprudence, venait de s'attirer une correction si vertement appliquée, rouge, confus, et forcé de dévorer en silence son humiliation, car un coup de coude de M. Grandperrin l'avait averti de se taire, il semblait rapetissé de plusieurs pouces et près de s'aplatir complètement sur sa chaise, comme s'affaisse un sac dont on vient d'ôter le grain.

— Eh bien ! que dites-vous de notre sanglier? demanda tout bas madame Grandperrin à son voisin de gauche.

— Il a le coup de boutoir fort beau, répondit M. de Boisjoly en affectant la sarcastique impassibilité qui n'était pas le moindre mérite des mots à effet du prince de Talleyrand.

— Cela ne vous décourage pas ?

— Rien ne me décourage, madame , et vous en aurez bientôt la preuve.

— Vous persistez donc dans votre projet?

— Dès que le dîner sera fini, au risque de me voir décousu comme vient de l'être ce pauvre percepteur, j'attaquerai la bête.

Le repas dura plus d'une heure encore, car en province on festine longuement; mais enfin le moment arriva où la maîtresse du logis put, sans violer les lois de l'hospitalité châteaugironaise, donner le signal de la clôture, en se levant de table. A sa suite, tout le monde passa de la salle à manger sur une terrasse située entre la maison et le jardin, où le café fut aussitôt servi.

M. de Boisjoly ne différa pas d'un seul instant son attaque. Profitant d'un moment où les convives se trouvaient divisés en différents groupes, il se dirigea, une tasse de moka d'une main et une petite cuiller de vermeil de l'autre, vers M. de Vaudrey, qui, ne prenant jamais de café, se disposait à rejoindre mademoiselle Grandperrin, assise sur un banc, à l'un des bouts de la terrasse.

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