‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 21 sur 29 · LES PRÉSENTS D'ARTAXERCE · texte numérisé non relu

LES PRÉSENTS D'ARTAXERCE

Le lendemain matin, avant qu'eût sonné l'heure de la grand'messe, Georges Froidevaux, vêtu de la blouse et du pantalon de coutil qui avaient excité à un si haut point l'indignation du vieux juge de paix, était assis solitairemeikt dans la chambre à deux lits dont il était resté l'unique habitant, depuis l'installation du vicomte de Langerac au château.

Devant la cheminée, quoique le feu allumé la veille se fût éteint de lui-même au bout de quelques heures, on apercevait, étendus sur des chaises, les vêtements auxquels la rivière avait accordé une hospitalité si perfide; ils étaient séchés depuis longtemps, mais leur propriétaire n'avait pas encore eu le courage d'en examiner les détériorations et d'aviser aux moyens d'y porter remède. Morne et pensif,

il se contentait de jeter de temps en temps sur ce costume tout neuf, mais si lamentablement défloré, le regard que pourrait adresser à ses ailes éparses sur la poussière un papillon redevenu chenille par le fait de quelque méchant écolier.

La table ou avait déjeuné le vicomte de Langerac se trouvait encombrée des débris de ce pantagruélique festin, ce qui semblait annoncer qu'à l'hôtel du Cheval-Patriote le service n'était pas complètement exempt du champêtre abandon et de la philosophique insouciance qui distinguent la plupart des auberges de village. Sur l'autre table, également placée darts l'embrasure d'une des fenêtres, on voyait aussi les restes du beaucoup plus modeste repas, qu'en dépit de son chagrin, l'amoureux avocat s'était vu forcé de commander la veille au soir pour obéir aux exigences impérieuses d'un jeune et robuste appétit encore aiguisé par une chasse de plusieurs heures.

Au milieu de la chambre, Pyrame accroupi, îa queue allongée sur le plancher et le museau posé entre ses pattes de devant, couvait son maître d'un regard aussi intelligent qu'affectueux, et semblait se conformer à sa triste pensée, comme autrefois les coursiers d'Hippolyte.

— Espérances déçues, projets insensés, luttes sans trêve ni résultat , voilà ma vie ! se disait Froidevaux en recommençant pour la vingtième fois cet amer monologue du découragement que tant d'hommes, avant d'avoir atteint leur trentième année, ont acquis le droit de réciter; — si j'avais suivi ma vocation et que j'eusse embrassé l'état de mon père , j'aurais fait mon chemin, j'en suis sûr, car c'est du sang de soldat qui coule dans mes veines. Je serais allé en Afrique, et si le climat et le fer des Arabes m'avaient épargné, j'en serais revenu avec un grade supérieur. Mais comment résister aux vœux de ma mère, au moment même où la mort de son mari la laissait sans autre soutien que moi ? Pour lui obéir, j'ai donc fait mon droit; cela mène à tout,

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dit-on. Pauvre mère ! Elle avait entendu répéter si souvent cette absurdité qu'elle y croyait sincèrement. Dans son illusion, qu'heureusement elle a emportée dans la tombe, elle faisait pour moi les rêves les plus éblouissants. Déjà elle me voyait conseiller à la cour royale de Dijon , procureur général, premier président; que sais-je? garde des sceaux, peut-être! car sur le chemin des châteaux en Espagne on ne fait guère halte avant d'être arrivé à la dernière borne. Où a-t-elle abouti, cette route trompeuse? à ce puits perdu qui se nomme Châteaugiron, et dont le sable ignoré absorbe irréparablement chaque jour toutes les facultés de mon esprit.

Le jeune avocat pencha la tête sur sa poitrine et demeura quelques instants dans une morne Immobilité.

— Sans protection et sans amis, j'ai lutté cependant, reprit-il en poursuivant son triste soliloque; je puis me rendre cette justice, qu'abandonné de tous, du moins ne me suisje pas abandonné moi-même ; mais comment soulever le double fardeau de l'obscurité et de la misère, quand partout je sentais le sol s'effondrer sous mon levier? Où trouver ce point d'appui que demandait Archimède pour remuer le monde? Si les dépenses de mon cours de droit n'avaient pas épuisé mes minimes ressources, s'il m'était resté de quoi meubler un appartement et acheter une bibliothèque, j'aurais pu m'établir à Dijon, y suivre le barreau, et peut- (Hre aurais-je fini par percer, comme ont fait tant d'autres à qui je ne reconnais d'autre supériorité que celle du succès: à la vérité, dans la vie, le succès, c'est tout. Mais le moyen de donner des consultations dans un grenier ? Je me suis donc vu forcé de revenir à mon premier gîte, pour y mourir comme un lièvre épuisé par des efforts inutiles. 11 est vrai qu'en attendant le dénouaient, ma longue agonie n'est pas sans quelque gloire. le suis évidemment le premji ■■■ avocat du i ;:nton, la (leur du barreau de la justice de paix, le Démosthène du tribunal dont M. Bobilier est le Jiinos! iMes

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clients campagnards nie paient fort mal. sans doute, quand par hasard ils me paient; mais en revanche ils ne jurent que p;;r moi et chantent partout mes louanges. A trois li ues à la ronde, j'exerce sur l'univers une certaine influence; et si seulement je payais le cens électoral, il ne tiendrait qu'à moi de devenir un homme politique. Enfin, gloire dernière et triomphe suprême, en dépit des cris féroces dont elle m'a salué hier au passage, mademoiselle Ursule Chavelet, je crois, ne dédaignerait peut-être pas de devenir madame Froidevaux.

A cette dernière idée, Georges partit d'un éclat de rire si plein d'amertume et d'ironie, que Pyrame se leva aussitôt avec une sorte d'inquiétude, et vint poser son museau sur les genoux de son maître , comme pour lui demander le sujet de cette hilarité de mauvais aloi.

— Mais c'était trop peu des souffrances de l'amour-propre et des épreuves de la pauvreté, continua le jeune avocat en accordant au fidèle épagneul une caresse machinale ; il a fallu qu'une passion insensée vînt encore se mettre de ma partie, comme si je n'avais pas été assez malheureux déjà ! Moi, petit avocat de village, sans réputation et sans fortune, tomber amoureux de cette coquette qui a dès à présent 15,000 livres de rentes du chef de sa mère, sans compter ce que lui laissera M. Grandperrin ! Quelle audace ! quelle démence! mais aussi quelle punition !! L'aventure d'hier m'a-t-elle assez couvert de ridicule ! Si du moins je m'étais noyé ! peut-être ne m'aurait-elle pas refusé une larme ; mais me laisser choir dans l'eau comme un homme ivre, y barboter sous ses yeux avec autant de grâce qu'un canard, et m'en tirer enfin lâchement au lieu de m'at tacher au fond cb b deux mains, comme j'aurais certes fait si je n'eusse pas i u complètement perdu la tète ! Voilà le cauchemar qui me poursuivra jusqu'à mon dernier jour ! Quand j'y arrête ma pensée, la rougeur de la honte me monte au visage, et il me pread des envies de me jeter par la fenêtre.

Froidevaux se leva, et fit plusieurs tours dans la chambre h pas précipités.

— Voilà donc ma vie, reprit-il en se rasseyant tristement : à droite la misère, à gauche la folie ; partout l'humiliation, le découragement, le ridicule, la honte ! En vain je réclame ma place au soleil, c'est à l'ombre, une ombre humide et froide, qu'est vouée ma destinée. De quelque côté que je me tourne, une implacable fatalité m'emprisonne. Lorsque j'étends les bras pour embrasser mon songe, ce songe m'écliappe et s'envole avec un rire moqueur, si j'essaie de marcher, un mur d'airain m'arrête dès le premier pas ; veux-je m'asseoir, toutes les places sont prises. Déplorable existence, dans laquelle pourrait s'abrutir un cœur vulgaire, mais, qui pour une âme énergiquement trempée n'a qu'un dénoûment probable, le suicide. Car que fais-je au monde? à qui suis-je utile? qui songe à me demander un service? quel besoin a-t-on de moi? A quoi sert enfin, dans ce monde maudit, ce zéro, cet atome, ce grain de poussière qui se nomme Georges Froidevaux?

En ce moment le vigilant Pyrame gronda sourdement, et presque au même instant on frappa à la porte.

Persuadé que c'était encore quelqu'un des amis indiscrets dont il avait été importuné la veille, l'amoureux désespéré ouvrit avec une brusquerie voisine de l'emportement; mais le courroux qu'exprimait d'avance sa physionomie se changea en une froide réserve à la vue d'un visage qu'il n'avait jamais aperçu auparavant.

— Mon voisin, dit d'un air dégagé l'inconnu qui n'était autre que M. de Boisjoly, j'ai appris l'accident qui vous est arrivé hier, et quoique je n'aie pas encore eu le plaisir de faire votre connaissance, j'ai cru pouvoir venir sans indiscrétion m'informer de l'état où vous vous trouvez maintenant.

— Vous avez trop de bonté, mons.eur, répondit Froidevaux d'un ton sec; mais votre visite est sans doute le ré-

sultat d'une méprise, car je n'ai pas, que je sache, l'honneur d'être votre voisin.

— Si fait, ma foi, puisqu'en ce moment même je juche dans le poulailler numéro 1, précisément en face du \ùtre. Nous ne sommes séparés que par le corridor; je vois, du reste, ajouta le conseiller de préfecture en poursuivant la plaisanterie, que tous les perchoirs de notre digne hôte se ressemblent, et que partout règne la même somptuosité.

M. de Boisjoly, qui s'égayait ainsi aux dépens du mobilier de l'auberge, n'avait pas manifesté le moindre étonnement à la vue de la blouse à peu près hors de service qui servait de robe de chambre au Démosthène de Châteaugiron.

— C'est donc à M. de Boisjoly que j'ai l'honneur de parler? dit l'avocat en l'examinant avec une attention qui ressemblait à de la défiance.

— A lui-même, monsieur, répondit le conseiller toujours souriant. Hier j'espérais avoir le plaisir de diner avec vous à la forge, mais votre accident n'a pas permis que vous fussiez des nôtres ; croyez-le bien , parmi les convives je ne suis pas celui qui a le moins déploré ce contre-temps.

En parlant ainsi, M. de Boisjoly s'était insinué plutôt qu'il n'était entré dans la chambre, en dépit de la protestation muette que semblaient lui adresser le maintien guindé et la physionomie glaciale du jeune avocat.

— Monsieur, reprit-il alors en s'asseyant sans y être invité, malgré la réputation de diplomatie qu'on cherche âme faire, et qui peut-être est venue jusqu'à vous,' je suis un homme tout rond, et, en affaires, je prends le moins possible le chemin de traverse. Je vais vous le prouver sur-le-champ. Vous avez peut-être déjà deviné que ma visite n'a pas pour but unique de m'informer de la santé d'un homme fort intéressant a coup sûr, mais que je n'ai jamais eu l'occasion de voir jusqu'à ce jour ?

iruidevaux referma la porte, fit signe à Pyrame de s'aller

coucher dans un coin^ cl vint se rasseoir lui-même en face du conseiller.

— Si vous avez quelque chose à me dire, répoiidit-il alors, parlez, monsieur, je vous écoute.

— Monsieur, reprit M. de Boisjoly avec un aplomb qui s'efforçait de prendre les allures d'une franchise pour ainsi dire brutale, vous êtes jeune, pauvre et plein de talents; ces trois causes réunies vous ont jeté dans l'opposition , et c'est fort naturel. Vous êtes donc républicain ou à peu près. Or la république est un peu passée de mode, et d'ici à cent ans, peut-être, il n'est guère probable qu'elle nous fasse porter sa carmagnole et son bonnet phrygien. Votre opposition est donc essentiellement irréfléchie, stérile et prématurée; elle ne peut vous mener à rien qu'à des regrets. Lorsque vous serez arrivé à l'âge où toutes les illusions prennent leur vol à la fois , à mon âge, par exemple, vous reconnaîtrez le vide et l'inanité de celles qui vous séduisent en ce moment, et vous regretterez d'avoir perdu à leur poursuite les plus belles années de votre vie ; mais alors il sera trop tard, car la jeunesse est un capital qui , une fois dépensé, ne se renouvelle plus. En un mot, aveuglé par des chimères dont je ne prétends contester ni la séduction, ni le désintéressement, ni la poésie, vous êtes tombé dans un puits sans issue, et où, à chaque instant, vous pouvez vous noyer : c'est de ce puits que je voudrais vous tirer, et je vous en tirerai en effet pour peu que vous vouliez saisir la main que je vous offre.

— Monsieur, répondit Froidevaux , dont la figure pendant cette tirade s'était graduellement composée au point de paraître à la fin impassible , ceci sans doute n'est qu*un exorrle, du genre de ceux qu'en rhétorique on nomme insinuants -, veuillez, je vous prie, aborder ia question essentielle et me dire quelles seront les suites de ma sortie du puits de l'opposition, à supposer que je sois assez avisé

pour accepter la main secourable que vous daignez me tendre en ce moment.

San? remarquer, ou du moins sans relever l'ironie contenue dans ces paroles, M. de Boisjoly continua son attaque.

— J'ai entendu dire, monsieur, que vous aviez beaucoup d'esprit, et je vois qu'on ne m'a pas trompé. Vous allez droit au fait; du reste, c'est aussi mon habitude, car, ainsi que je viens de vous le dire, je suis un homme sans détour. Voici donc de quoi il s'agit : en ce moment , il y a trois places vacantes dans le ressort ; une place de juge à Langres, une de substitut à Charolles , et enfin une trois! ;me déjuge d'instruction à Semur. Si nous nous entendons , comme je l'espère, je me chargerais volontiers de vos intérêts. Pourquoi n'obtiendriez-vous pas celle de ces trois positions qui vous conviendrait le mieux? Par exemple, que diriez-vous de la place de substitut à Charolles? C'est à deux pas d'ici, et votre talent pour la plaidoirie semble marquer naturellement votre place dans la carrière du ministère public.

— Voilà donc ce que vous m'offrez, dit Froidevaux en s'inclinant, sans que son visage trahit l'émotion qu'il éprouvait peut-être; maintenant voudriez-vous avoir la bonté de me dire ce que vous me demandez en retour; car, sans doute, ceci n'est pas un présent, mais bien un échange ?

— Je vous demande la chose la plus simple et la plus loyale.

— Mais enfin, cette chose....

— La voici, et selon toute apparence vous l'avez devinée. M. Boisselat, dont vous vous êtes déclaré le champion, n'a aucune chance de réussir; à cet égard, il esc impossible que vous vous fassiez la moindre illusion. Le seul résultat de sa candidature sera d'empêcher M. Grandperrin ou M. de Châteaugiron, les deux seuls compétiteuES sérieux, de passer au premier tour; il y aura donc un scrutin de ballolage, cela est inévitable. Vous voyez comme ceci vous

met à l'aise. Tenez vos engagements envers M. Boisselat, votez pour lui au premier scrutin ; mais au second, abandonnez un candidat impossible et reportez vos voix sur M. Grandperrin; voilà tout ce qu'on vous demande.

— Vous ne me demandez que cela ! dit le jeune avocat avec un sourire sardonique ; en vérité, c'est être bien modéré.

— La route que je veux chercher à vous ouvrir, reprit sans se déconcerter M. de Boisjoly, n'est-elle pas d'ailleurs celle que doivent vous indiquer déjà vos propres sympathies ? Ne pouvant faire triompher votre candidat, ne serez-vous pas forcé de vous rejeter sur celui des deux autres dont les opinions vous paraîtront se rapprocher davantage des vôtres ? Cela posé, comment pourriez-vous hésiter entre le marquis de Châteaugiron, le représentant des idées, des privilèges, des injustices d'autrefois, et M. Grandperrin, bourgeois comme vous, homme du nouveau régime comme vous, le fils de ses œuvres en un mot, comme vous serez vous-même un jour le fils des vôtres?

Georges Froidevaux se leva.

— Monsieur, dit-il en arrêtant sur le tentateur un regard ferme et imposant, si vous vous étiez contenté de demander ma voix pour votre candidat, je n'aurais vu dans ce fait qu'une démarche maladroite et déplacée ; mais vous m'offrez un prix pour mon suffrage ! Ceci, c'est plus qu'une maladresse et plus qu'une inconvenance; ceci, monsieur, c'est une insulte.

— Croyez, monsieur, que je n'ai eu en aucune manière l'intention de vous offenser, s'empressa de dire M. de Boisjoly en se levant à son tour d'un air un peu décontenancé.

— C'est possible, reprit Froidevaux dédaigneusement; peut-être même avez-vous cru me rendre service à votre manière.

— C'était assurément mon désir, et si vous me permettiez de m'expliquer...

— Assez, monsieur. Vous m'avez vu pauvre et en conséquence vous m'avez cru vénal; vous vous êtes trompé : je pourrais peut-être me donner, mais je ne me vends pas.

Froidevaux se dirigea vers la porte et l'ouvrit.

A cette pantomime dont le sens n'avait rien d'équivoque, M. de Boisjoly, dont les lèvres minces et blafardes étaient contractées par un sourire plein de fiel, s'inclina légèrement devant le jeune avocat, et sortit de la chambre sans répliquer un seul mot.

— Mais je suis donc placé dans l'opinion des autres plus bas encore que dans la mienne ? se dit alors Froidevaux en refermant la porte avec colère. Jusqu'à présent du moins on avait respecté ma pauvreté. Je ne sais ce qui m'a retenu que je ne jetasse ce monsieur par la fenêtre; il est bien heureux de s'être trouvé si frêle et sichétif, car si j'avais eu en face de moi un individu capable de se défendre, je m'en serais bien certainement passé la fantaisie. Il n'y a qu'un coup de tête de cette espèce, il n'y a qu'une secousse violente qui puisse me tirer du marasme où je suis tombé depuis cette ridicule aventure. Oui; je voudrais trouver un insolent à souffleter, un brutal à assommer; ça me ferait du bien, je le sens : mon vicomte d'hier, par exemple ; voilà un lion à deux pattes à qui j'arracherais crinière et moustache avec un certain plaisir !

A l'instant même où le jeune avocat formulait mentalement ce vœu assez peu philanthropique, la porte s'ouvrit de nouveau sans que cette fois on eût frappé, et le vicomte de Langerac entra dans la chambre aussi familièrement que s'il eût élé chez lui.

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