DEUX INVITAI IONS
En recQflpjùss^nl son adversaire de la veille, Pyrame s'était mis à gronder d'un air menaçant ; de son côté, dominé par le désir de trouver quelqu'un sur qui passer sa mauvaise humeur, et pensant que le hasard le servait à souhait en lui envoyant le Parisien dont l'outrecuidance lui avait déjà souverainement déplu, Froidevaux fronça les sourcils et prit une attitude altière.
— La paix avec le maître et avec le chien ! dit le vicomte de Langerac avec une aisance incomparable. Pyrame, voilà un gâteau dont je me suis muni à ton intention ; croismoi, c'est au moins aussi bon à manger qu'un gilet, et Cerbère, dont tu me parais descendre en droite ligne, n'y aurait pas résisté !
Le vicomte jeta à l'épagneul une petite brioche que le fidèle animal se mit à flairer en dépit de sa colère naissante, et qu'il finit par manger de fort bon appétit.
— Mon cher avocat, reprit Langerac du même ton d'enjouement, je n'ai pas de gâteau à vous offrir; mais, en revanche, voici de vrais puros ; j'espère que vous ne refuserez pas de fumer avec moi le calumet de la paix.
Vu lieu de prendre un cigare dans l'étui bizarrement ciselé que lui présentait le vicomte, Froidevaux se redressa d'un air hautain.
— Je ne fume jamais, monsieur, dit-il d'un ton bref; et avant que vous allumiez votre cigare, je prendrai la liberté de vous demander ce qui me procure le plaisir de vous voir.
— Ne vous ai-je pas dit hier que vous recevriez ma visite ce matin au plus tard
— Je me . L'ais. plutôt attendu à recevoir celle de M. de Chàicaugiron.
— Pourquoi cela? demanda le vicomte un pin étonné.
— Parce qu'en ces sortes de choses, comme vous en aveî fait vous-même la remarque, il est assez d'usage d'employer des intermédiaires.
— Allons donc ! est-ce que vous songez encore à nos folies d'hier? Pour moi, je vous déclare que je n'y pense plus depuis longtemps.
— Hier, pourtant, vous vous trouviez offensé, dii Ya\ocat avec un sourire agressif.
— Parbleu ! j'avais à peu près vidé trois bouteilles, et après un pareil rafraîchissement, on voit des offenses partout.
— Vous prétendiez que je vous avais arraché votre stick d'une manière...
— Vous étiez dans votre droit, car il s'agissait d'un cas de légitime défense; de même que vous pouviez en toute justice réclamer la moitié de ce splendide appartement, puisque votre prétention n'avait rien qui ne fût conforme aux us et coutumes de l'illustre bourgdeChâteaugiron.En un mot, hier, tous les torts ont été de mon côté, et je n'hésite pas à le reconnaître. J'espère que, de la part d'un homme qui est allé quelquefois sur le terrain, cette explication vous suffira , et que vous me permettrez maintenant d'allumer mon cigare.
— Allons ! pensa Froidevaux avec un secret dépit, il est dit qu'il ne me fournira pas le moindre prétexte pour le jeter du haut en bas de l'escalier.
— Bien loin que j'aie chargé Châteaugiron de venir vous trouver, reprit le vicomte en commençant à fumer, c'est lui au contraire qui m'envoie près de vous en ambassade.
— En amk.ssade? répéta l'avocat dont 1rs yeux se fixèrent aussitôt sur le jeune homme blond avec une curiosité involontaire.
— Le mot est peut-être un peu fastueux, surtout lorsqu'il s'agit d'une chose aussi simple que naturelle, une liaison à renouer enlre deux anciens camarades d'école ; car vous avez fait votre droit avec Châteaugiron. C'est la première chose qu'il m'a dite lorsque je lui ai parlé de notre petite discussion d'hier.
— J'ai suivi en effet à Dijon, pendant trois ans, les mêmes cours que M. de Châteaugiron, répondit d'un ton froid le jeune avocat.
— A Dijon, c'est bien ça. Vous êtes donc son camarade d'école, ainsi que je le disais tout à l'heure, et il espère qu'à ce titre vous voudrez bien venir diner aujourd'hui au château, sans cérémonie. Il serait venu lui-même, mais vous comprenez, un jeune mari, le mari d'une femme charmante surtout, n'est pas toujours libre ; et voilà pourquoi l'invitation de notre ami Châteaugiron passe en ce moment par ma bouche, au lieu de vous être adressée directement, comme il en avait le désir.
— M. le marquis de Châteaugiron daigne m'inviter à dîner, dit Froidevaux avec une humilité sardonique; en vérité je ne m'attendais guère à un pareil honneur.
— Entre anciens camarades, il n'est pas question d'honneur, mais de plaisir. Notre ami Châteaugiron se fait une fête de vous présenter à sa femme. La marquise sait déjà que vous avez une voix superbe ; elle est elle-même excellente musicienne ; Héraclius chante de son côté ; je fais ma partie au besoin; enfin il n'est pas jusqu'à madame de Bonvalot qui ne s'en mêle. Nous ferons de la musique, nous aborderons le quintette, ce sera charmant.
— Délicieux! ravissant! s'écria le jeune avocat d'un air d'enthousiasme qui ressemblait fort à du persiflage.
— Et puis vous êtes chasseur, et Châteaugiron, qui connaît le mauvais tour que vous a joué son oncle, car j'assistais à l'audience d'hier, et je lui ai tout raconté. Château-
giron met ses bois à votre disposition; vous savez si lâchasse y est beile !
— Magnifique ! quoiqu'à vrai dire les bois de M. de Vaudrey soient encore plus giboyeux. Ainsi donc je dînerai, je chanterai et je chasserai ; c'est fort agréable sans doute, mais est-ce là tout ce qu'a à'm'offrir M. le marquis de Châteaugiron?
Le vicomte de Langerac regarda son interlocuteur avec un étonne ment qui n'était pas exempt de quelque inquiétude.
— Je ne vous parle pas, dit-il après un instant d'hésitation, du crédit dont jouit notre ami Héraclius.
— Parlez-m'en, au contraire, car c'est là le point capital, répliqua Froidevaux de l'air le plus naturel.
— 11 paraît que l'avocat vise au solide, se dit Langerac sans parvenir à dissimuler complètement sa surprise ; mais, après tout, il a raison : bien fou qui se repaît de chimères.
— Vous dites que M. le marquis de Châteaugiron a du crédit? reprit Georges du ton d'un homme décidé à vider sans délai une question importante.
— Infiniment, et il est sans doute inutile d'ajouter que ce crédit est tout entier au service de ses amis.
— Cela est fort bon à savoir, au contraire ; continuez.
— Continuez! répéta le vicomte de plus en plus ébahi; mais c'est là, je crois, tout ce que j'avais à vous dire.
— Comment! voilà à quoi se réduit la mission dont vous a chargé M. le marquis de Châteaugiron ?
— Mais à peu près...
— Des dîners, de la musique au piano, des parties de chasse, c'est là tout ce qu'il me fait offrir?
— Si vous vouliez bien vous expliquer plus clairement, je vous comprendrais mieux sans doute, et peut-être, alors, finirions-nous par nous entendre tout à fait.
— Je m'explique donc, puisque cela peut vous plaire, dit Froidevaux avec un flegme imperturbable; je ne vous ca-
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cheraj pas que le procédé de M. le marquis de ChàteaugiroD me paraît passablement mesquin, surtout si je le compare à la conduite beaucoup plus large de son compétiteur.
— M. Grandperrin vous a donc fait faire des propositions? s'écria Langerac avec une vivacité pour ainsi dire alarmée.
— Des propositions assez honnêtes, soyez-en juge. En retour des voix dont je pourrai peut-être disposer à l'élection prochaine, on me garantit une place de substitut. Avouez que c'est là du positif, et que toutes les gracieusetés de M. le marquis de Châteaugiron paraissent un peu creuses auprès de ce résultat substantiel.
— Je ne chercherai pas à contester le mérite et surtout l' à-propos des propositions de M. Grandperrin, et je regrette que nous n'ayons pas nous-mêmes envisagé la question sous ce point de vue ; mais enfin rien n'est encore terminé, et si vous me permettez de retourner au château, je me fais fort d'en rapporter les bases d'un petit traité, qui, en offrant à vos intérêts une satisfaction légitime, vous permettra...
— De vous jeter par la fenêtre, interrompit Froidevaux en croisant tranquillement ses bras sur sa poitrine.
— Monsieur ! s'écria Langerac aussi surpris que courroucé, voilà un propos...
— Que vous prendrez comme il vous plaira ; en attendant, je m'explique : il n'y a qu'un instant, un frêle individu, qui se nomme, à ce qu'il assure. M. de Boisjoly, est venu m'adresser les propositions honnêtes auxquelles j'ai fait allusion. S'il ne s'était pas trouvé si chétif, s'il ne m'avait pas paru indubitable qu'en cas de lutte je le renverserais d'un souffle, j'aurais, selon toute apparence, chercha à lui faire prendre le chemin aérien dont je viens de vous parler; mais l'expérience in anima vili que j'aurais rougi d'essayer sur un si débile personnage, aucune considération humaine, sachez-le bien, monsieur le vicomte, ne m'empêchera de la tenter sur un homme de mon âge,
alerte et nerveux, comme \ous semble? lY-lrc, pour peu que je découvre dans ses paroles l'intention de tendre un piège à ma conscience ou à mon honneur.
En remarquant la chaleur avec laquelle s'exprimait son maître, Pyrame, qui avait achevé d'avaler la brioche, se remit à gronder contre le vicomte avec la plus magnifique ingratitude.
— Où diantre voyez-vous que j'ai l'intention de vous tendre un piège? dit Langerac, passablement décontenancé ; c'est bien vous au contraire qui venez de m'attirer dans une abominable embuscade.
— Vous en sortirez cette fois, reprit Froidevaux en se dirigeant vers la porte, mais n'y retombez pas.
— Ah çà, entendons-nous. M. Grandperrin a essayé de vous corrompre, c'est son affaire ; vous, vous êtes incorruptible, cela vous regarde ; pour moi, qu'ai-je fait, au total? Je suis venu vous inviter de la part de notre ami commun, Châteaugiron. Pour voir dans un fait si simple une tentative de corruption, il faudrait avoir, permettez-moi de vous le dire, l'esprit diablement biscornu. Je reste donc dans les termes de mon mandat, et je vous demande une réponse. Ferez-vous à votre ancien camarade d'école le plaisir de venir diner aujourd'hui au château ?
— Mon ancien camarade d'école, répondit Froidevaux en accentuant ironiquement ses paroles, a passé trois ans à Dijon avec moi, sans m'accorder la moindre marque d'attention ; à notre retour ici, sa conduite est restée la même, et il a toujours eu très-grand soin d'établir entre l'humble avocat de village et le grand propriétaire descendant des croisés, une ligne de démarcation que, du reste, je n'ai jamais cherché à franchir. Comment voulez-vous alors que je prenne au sérieux son appel aux souvenirs d'une cama-
ie qui, en réalité, n'a jamais existé? Cette démarche, aussi imprévue que peu désirée, n'est à mes yeux qu'une manœuvre électorale, rien de plus.
— Je vous assure qu'en cherchant à se rapprocher de vous, le principal motif de Châteaugiron...
— Est d'acquérir un partisan, je n'en doute pas.
— Dites un ami.
— Les amis ne s'acquièrent pas ainsi ; d'ailleurs, à mon égard, il a laissé passer le moment. Il y a dix ans, j'aurais pu saisir avec empressement l'occasion qu'il m'offre aujourd'hui, mais maintenant il est trop tard.
— Ainsi vous refusez ?
— Positivement.
— Je croyais que vous vous contentiez d'être le Gicéron de l'endroit, ditLangerac en reprenant l'accent de persiflage qui lui était ordinaire et qu'il semblait s'être étudié à mettre de côté depuis le commencement de l'entretien, mais je vois que vous en êtes aussi le Caton; et dès lors il ne me reste qu'à tirer ma révérence à vos vertus stoïques. Serviteur donc au maître et au chien.
Le vicomte fit une pirouette, et sortit aussitôt de la chambre, sans paraître avoir remarqué le haussement d'épaules méprisant par lequel l'avocat avait accueilli cette allure impertinente.
Resté seul, Froidevaux se remit à marcher de long en large.
— Une invitation à dîner ! se dit-il, réellement le prétexte n'était pas suffisant pour m'autoriser à le jeter par la fenêtre. C'est fâcheux, car dans l'état d'atonie où je suis, ce petit exercice gymnastique m'aurait ranimé, j'en suis sûr.
Un instant après on frappa de nouveau à la porte.
— Serai-je plus heureux cette fois ? se dit le jeune avocat qui s'empressa d'ouvrir.
En aeconnaissant un des domestiques de la forge, Froidevaux sentit son émotion changer subitement de nature; le sang qui gonflait les artères de ses tempes reflua vers son cœur, aussi prompt que la foudre.
— Monsieur l'avocat, dit le laquais, voilà une lettre que madame m'a chargé de vous remettre.
En dépit de ses efforts pour dompter le tremblement nerveux dont ses mains venaient d'être subitement agitées, Froidevaux fut quelque temps avant de parvenir à décacheter le billet que lui avait remis le domestique ; lorsqu'il eut enfin réussi à l'ouvrir, il y lut, avec une avidité qui se changea bientôt en ravissement, les mots suivants :
« Madame Grandperrin espère que l'accident dont elle a été si péniblement affectée hier n'a pas eu de suites fâcheuses ; mais si monsieur Froidevaux désire guérir complètement toutes les inquiétudes qu'a causées ici le danger qu'il a couru, il ne refusera pas de partager aujourd'hui un petit repas de famille, tout à fait sans cérémonie. La partition des Huguenots vient d'arriver, et il s'y trouve un rôle de basse qui semble écrit exprès pour la voix de monsieur Froidevaux ; de plus, le piano est d'accord par hasard : ainsi rien ne s'opposerait à ce qu'on fit un peu de bonne musique en compensation d'un mauvais dîner. »
— Vous direz à madame Grandperrin que j'aurai l'honneur de me rendre à son invitation, dit l'amoureux avocat d'un air aussi calme que le lui permit la joie tumultueuse qui venait de succéder à son abattement.
Dès que le domestique fut sorti de la chambre, Froidevaux, d'un saut, se trouva près de ses vêtements toujours étendus devant la cheminée. Après quelques instants de l'examen le plus minutieux, il reconnut qu'à part le gilet, dont le satin se trouvait sérieusement compromis, le dégât était moins grave qu'il ne l'avait craint d'abord, et que quelques coups de brosse suffiraient pour y porter remède * — J'en serai quitte, se dit-il, pour boutonner mon habit jusqu'à ce que l'état de mes finances me permette d'acheter un autre gilet. Un habit boutonné jusqu'au menton ne va pas déjà si mal lorsqu'on est un peu gros et qu'on a les énaules largos; d'ailleurs cela sent son orateur ; Benyer
par exemple, est toujours boutonné. Et, après tout, le bain qu'ont pris mes vêtements n'est qu'un supplément dedéeatbsage qui ne leur aura pas nui, car rien n'annonce ie provincial endimanché comme le lustre d'un habit tout neuf. En ruminant ces réflexions consolantes, l'avocat tira de son sac de chasse une brosse dont il avait eu soin de se munir la veille, car pour rien au monde il n'eût confié au balourd chargé de servir les hôtes de l'auberge du Cheval- Patriote le soin de restaurer des vêtements, d'autant plus précieux qu'ils n'avaient pas de remplaçants.
— Dincr avec elle ! s'écria-t-il en se mettant à l'œuvre d'une ardeur héroïque ; tout à l'heure j'étais stupide avec mes idées noires; jamais, au contraire, la vie n'a été si rose. La voir ! l'entendre ! lui parler ! peut-être même chanter avec elle!
Ces exclamations passionnées, régulièrement entremêlées de coups de vergettes, aboutirent à une suite de modulations vagues d'abord, qui prirent peu à peu un caractère déterminé et se transformèrent enfin en un air de basse à effet puissant, l'air de don Magnifico dans la Cenerentola. C'était le triomphe du virtuose château-ironais, qui, après avoir entonné sa cavatine favorite à demi-voix, finit par la chanter à gorge déployée avec une verve qui suppléait en partie au défaut d'art et de style.
— J'ai tous mes moyens, se dit-il avec satisfaction en entendant vibrer à l'unisson de ses plus belles notes les vitres des fenêtres ; mon plongeon d'hier m'a bien enrhumé, mais loin de nuire à ma voix, cela n'a fait au contraire que donner plus de sonorité à mon creux.
Tandis que le jeune avoeat, enivré de l'espoir de chanter un duo avec l'objet de sa flamme, ce qui constitue, comme chacun sait, une des plus douces joies du paradis profane, essayait tour à tour ses cordés hautes e1 ses cordes basses, et les trouvait toutes en aussi bon point qu'il pouvait le désirer, cette vocalisation aussi bruyante qu'inattendue était
devenue un sujet d'étonnement pour toutes les personnes qui se trouvaient en ce moment à l'auberge du Ckeeal- Patriote.
— Ne faites pas attention, dit Toussaint Gilles à quelques pratiques attablées dans la salle à manger et qui lui demandaient la cause de ce vacarme musical; c'est l'avocat Froidevaux. Je ne sais pas sur quelle herbe il a marché hier au fond de la rivière, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que depuis vingt-quatre heures il n'a plus la tête à lui, et je ne serais pa« étonné qu'il fût tout à fait fou.
L'aubergiste se trompait, mais de peu ; seulement de la distance qui sépare un fou d'un amoureux
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