‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 25 sur 29 · LE SABRE D'HONNEUR · texte numérisé non relu

LE SABRE D'HONNEUR

En entrant dans la salle des séances du terrible club républicain, le débonnaire Amoudru promena d'abord autour de lui un regard inquiet, comme pourrait faire un lièvre fourvoyé d'aventure dans la tanière d'un loup.

— Il me semblait que vous n'étiez pas seul ? dit-il à l'aubergiste avec un accent de défiance,

— Je causais avec des personnes qui logent chez moi, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru; elles viennent de remonter dans leurs chambres, et si vous avez quelque chose à me dire en particulier, vous pouvez parler.

— Je ne vous dérange pas?

— Vous ne me dérangez pas, mais vous m'étonnez.

— Je vous étonne, Toussaint Gilles?

— Diablement, répondit le capitaine de pompiers qui, la première surprise passée, avait senti se rallumer sa rancune contre l'honnête administrateur. Après l'infamie d'hier, j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite.

— C'est précisément au sujet de ce qui s'est passé hier que je désire avoir une explication avec vous, dit le maire d'un ton aussi bénin que celui de l'aubergiste était âpre et caressant.

— Une explication ! Si, comme moi, vous aviez un sabre et que vous eussiez le courage de vous en servir, je vous dirais : Allez chercher votre sabre ; je fermerai la porte de ma cour pour que personne ne vienne nous déranger, et nous nous y expliquerons.

— Allons, Toussaint Gilles, allons, repartit Amoudru devenu soudainement un peu plus pâle qu'il ne l'était déjà, est-ce que d'anciens amis comme nous font de ces bêtises-là?

— Des amis! nous ne le sommes plus, entendez-vous ça?

— Je ne l'entends pas du tout au contraire, et voilà pourquoi je suis ici. Je serais déjà venu hier soir, mais j'ai voulu laisser passer la nuit sur votre mauvaise humeur. Voyons, Toussaint Gilles, maintenant que vous avez eu le temps de vous calmer, il faut être raisonnable; vous allez descendre à votre cave pour en rapporter une bouteille de votre vin de derrière les fagots, et nous causerons de nos affaires comme de bons amis que nous sommes.

— Vous oubliez, monsieur le maire, que vos arrêtés me défendent de donner à boire pendant la messe, dit l'aubergiste avec un accent sardonique.

— Voilà comme vous les exécutez, mes arrêtés ! répondit Amoudru, en montrant d'un air d'indulgence parfaite la bouteille vide et les verres posés sur la table ; d'ailleurs,

puisque c'est moi qui suis le maire, j'ai bien le droit de casser, si bon me semble, mes ordonnances.

— Cassez-les toutes, ça n'en ira que mieux dans la commune ; mais, en attendant, sachez que dans ma cave il n'y a pas un seul verre de vin pour vous.

— Eh bien! comme il vous plaira. Ce que j'en disais était pour vous être agréable, car je sais que vous ne méprisez pas un verre de bon vin ; mais nous causerons aussi bien sans boire.

— Je n'ai pas le temps de causer; si vous avez quelque chose à me dire, expliquez-vous tout de suite.

— Toussaint Gilles, reprit le maire de plus en plus doucereux à mesure que l'aubergiste redoublait de brusquerie, vous devez me rendre cette justice que jamais je n'ai cherché à vous faire de la peine ; et cependant si j'avais été un homme contrariant, les occasions ne m'auraient pas manqué. Par exemple, les cabarets doivent être fermés à dix heures; eh bien! dans le vôtre on boit et on joue aux cartes, à peu près tous les jours, jusqu'à onze heures, quelquefois marne jusqu'à minuit.

— Cela n'est pas vrai, dit brutalement l'aubergiste.

— Je vous demande pardon de vous démentir, reprit Amoudru sans paraître remarquer que c'était lui au contraire qui venait de recevoir un démenti ; hier soir encore, à onze heures passées, on buvait, et l'on faisait beaucoup de bruit dans votre salle; à travers les fentes des volets le garde champêtre l'a fort bien vu.

— A qui la faute? Hier vous avez mis toute la commune en révolution : on a bien pu s'amuser chez moi comme partout ailleurs.

— En attendant, vous étiez en contravention ; mais j'ai formé les yeux, comme toujours, parce que je serais désolé de vous mettre dans l'embarras; et puis, si je voulais faire procéder à une visite rigoureuse de votre cave, on y trouverait peut-être bien autant d'eau teinte en rouge que

de vin véritable; et vous savez qu'en pareil cas j'aurais le droit de faire vider vos tonneaux au milieu de la rue ; l'aije jamais fait?

— Ne parlez pas si haut, dit l'aubergiste avec un accent d'anxiété ; car il n'avait nulle envie que les habitués de son établissement , retirés dans la salle voisine , pussent entendre le grief de falsification assez clairement articulé contre lui.

— Que craignez-vous ?

— Quelqu'un de mes locataires pourrait entendre ces infâmes mensonges...

— Ne venez-vous pas de me dire qu'ils sont remontés dans leurs chambres ?

— C'est égal, de pareilles calomnies offensent même les murailles.

— Vous voyez donc que je n'ai jamais cherché à vous faire de la peine ; bien au contraire, je ne demande qu'à vous rendre service, et la preuve, c'est que l'occasion s'en étant présentée hier, je me suis empressé de la saisir.

— Quel service m'avez-vous rendu hier? demanda le capitaine de pompiers en élevant la voix; appelez-vous un service votre indigne connivence avec ce gueux de Bobiner?

— Permettez, il ne s'agit pas de cela !

— De quoi s'agit-il alors?

— De cinq ou six muids de vin dont on a besoin au château, et dont je suis à peu près parvenu à vous assurer la fourniture.

— Parlez donc plus bas ! dit l'aubergiste, en jetant un regard inquiet vers la salle à manger.

— M. Bobilier, qui vous garde rancune, ne voulait pas en entendre parier ; mais je l'ai tant prêché, qu'il a fini par

r. Six muids, davantage peut-être, savez vous qu'il y a un joli bénéfice à réaliser? d'autant plus que M. le maïquii est fort généreux, et qu'il no regardera pas au prii.

— J'ai justement dans ma cave plusieurs tonneaux de mâcon qui feraient joliment l'affaire, répondit Toussaint Gilles, chez qui en ce moment la passion républicaine se trouva un peu étouffée par l'intérêt mercantile.

— Goûtons-le tout de suite, reprit le maire en s'empressant de mettre à profit l'impression favorable que sa proposition venait de produire sur le cœur de l'aubergiste; je vous dirai franchement s'il peut convenir.

A la campagne on ne discute et à plus forte raison l'on ne se réconcilie guère sans boire.

L'aubergiste, attaqué par son faible, était devenu rêveur.

— Six muids, finit-il par dire, à deux cent quatre-vingthuit pintes le muid, et, je suppose, à vingt sous la pinte, font comme qui dirait...

Avant que Toussaint Gilles fût venu à bout de sa multiplication, la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et les quatre clubistes, le greffier Vermot en tête, se précipitèrent dans la chambre.

A cette irruption inattendue, le pacifique Amoudru, qui se crut tombé dans quelque horrible guet-apens, fit un saut en arrière et posa la main sur la clef de la porte d'entrée, prêt à battre en retraite à la première démonstration hostile.

— Toussaint Gilles, nous avons tout entendu, dit le greffier d'une voix vibrante d'émotion, et quelque confiance que nous inspire votre désintéressement patriotique, nous n'avons pas voulu le laisser exposé plus longtemps aux offres perverses de cet émissaire de corruption. La chair est faible; peut-être eussiez-vous succombé si vous aviez été seul; mais maintenant vos frères vous entourent, et ce serpent tentateur ne remportera d'ici que la honte d'avoir échoué.

— Oui, à bas le serpent, et vive la Charte ! s'écria chaleureusement Picardet.

— Amoudru, reprit le greffier en allongeant vers le maire

une main frémissante d'indignation , allez dire h ceux qui vous envoient que le citoyen Toussaint Gilles méprise l'argent des aristocrates, et qu'il aime mieux renoncer au gain le plus légitime que de souffrir que son vin passe par leur gosier.

— Il est trop bon pour ces vils esclaves ! ajouta le taillandier non moins exalté, et d'ailleurs nous le boirons sans eux.

— Allons, messieurs, dit Amoudru en s'efforçant d'affermir sa contenance, allons, nous sommes tous des amis.

— Il n'y a pas de messieurs ici , interrompit avec emphase l'épicier vice-président; il n'y a que des gens qui s'honorent du titre de citoyen.

— Et nous ne sommes pas les amis d'un suppôt de l'aristocratie, reprit Vermot, nous ne sommes pas les amis d'un homme qui, en ce moment même, complote contre nous.

, — Moi! je complote? s'écria le maire qui leva les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin de son innocence.

— Oui, tu complotes, beugla Picardet en avançant sous le nez de l'administrateur effrayé un poing presque aussi brun-, aussi dur et aussi gros qu'une noix de coco ; mais tiens-toi pour averti; si ça chauffe, et ça chauffera, je te couche sur mon enclume et je t'y aplatis à coups de marteau jusqu'à ce que tu sois devenu aussi mince qu'une feuille de tôle.

Aulieu de répondre à cette écrasante apostrophe, Amoudru tourna la clef, ouvrit la porte, s'élança dans la cour, et prit sa course, sans essayer de couvrir la honte de cette retraite par la dignité de démarche dont son caractère officiel semblait devoir lui faire une loi.

Cette fuite précipitée fut accompagnée d'une clameur fie triomphe que le club démocrate poussa comme un seul homme et dont le bruit arriva aux oreilles du vicomte de Langerac au moment où il sortait de la chambre de M Je Boisjoly.

On a pu remarquer que depuis l'instant où ses compagnons avaient jugé à propos de venir au secours de son patriotisme ébranlé, Toussaint Gilles n'avait pas prononcé un seul mot. Maudissant en secret une intervention qui l'avait empêché de conclure un marché dont le bénéfice semblait abandonné à sa discrétion, et l'on sait ce que vaut la discrétion d'un aubergiste, il n'osa rien objecter contre le désintéressement qui lui était prescrit par ses amis politiques; mais sa pkysionomie plus renfrognée encore qu'à l'ordinaire, trahit son dépit intérieur.

— Six muids, répétait-il en lui-même, à deux cent quatre-vingt-huit pintes le muid, et à vingt sous... non, à vingtcinq sous la pinte, car je suis sûr que ce gueux de marquis donnerait les vingt-cinq sous... Voyons: d'abord 288 multipliés par 6...

Nous faisons grâce au lecteur du calcul de l'aubergiste , qui finit par trouver pour résultat qu'en ne vendant son vin que vingt sous la pinte, ce qui lui semblait très-modéré, lui-même l'ayant payé dix sous, et l'acheteur étant un chien d'aristocrate , il réaliserait un bénéfice clair et net de huit cent soixante-quatre francs.

— Huit cent soixante-quatre francs qui sortent de ma poche, se dit-il avec une fureur sourde, pareeque ce scélérat d'Amoudru n'a pas eu l'esprit de venir me trouver pendant que j'étais seul ! Il me le paiera, le brigand !

— A quoi pensez-vous, président? lui demanda le greffier, lorsque se furent apaisées les clameurs qui avaient poursuivi le maire dans sa fuite; un vil intérêt est-il la cause de votre silence? Regretteriez -vous le sacrifice que vous venez de faire sur l'autel de la patrie ?

— Si je savais ça, Toussaint Gilles, je t'étranglerais de mes propres mains, dit le taillandier, qui, grâce à la bouteille qu'il avait vidée presquVn totalité, était graduellement arrivé à ce degré de chaleur où la passion tutoie

i rdinaireet étrangle quelquefois.

Pour employer un axiome qui n'est pas hors de propos, puisqu'il s'agit d'un aubergiste, le vin était tiré et le mieux était de le boire de bonne grâce; Toussaint Gilles fit donc de nécessité vertu.

— Non, citoyen, dit-il en s'efforçant de cacher son dépit et sa colère , je ne regrette rien; c'est un millier de francs que je perds, puisque je n'avais qu'un mot à dire pour réaliser en toute sûreté de conscience ce bénéfice qui pour moi n'est pas à dédaigner, car mille francs ne se trouvent pas dans le pas d'une mule ; mais entre son intérêt et son opinion, Toussaint Gilles n'hésitera jamais. Comme l'a dit Vermot, c'est un sacrifice que je fais sur l'autel de la patrie; j'espère que mes concitoyens l'apprécieront.

— Oui, président, soyez-en sur, dit l'épicier d'un air ému mais digne, vos concitoyens apprécieront votre désintéressement patriotique, et pour vous prouver combien je l'admire moi-même, je demande à faire une motion.

Dans un club politique , l'annonce d'une motion excite toujours l'intérêt le plus vif.

— Vous avez la parole, dit le président.

— Je propose, reprit Laverdun en élevant la voix, d'ouvrir une souscription afin d'otfrir au citoyen Toussaint Gilles, président de la Société patriotique et capitaine des pompiers de Châteaugiron , un sabre d'honneur destiné à perpétuer le souvenir de son trait de civisme.

— Bravo ! adopté ! s'écria le club d'une seule voix.

— Et je m'inscris dès à présent pour la somme de deux francs, ajouta l'épicier, qui n'articula pas sans emphase le chiffre de sa souscription.

— Moi aussi, dit Gautherot : quarante sous, ce n'est pas la mort d'un homme.

— Va pour quarante sous, et j'assomme le premier qui refuse de s'inscrire ! s'écria le taillandier dont le cerveau échauffé par le vin commençait à résumer toutes les ques-

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tions par des coups de poing à administrer à ces infâmes aristocrates.

— Je m'inscris pour trois francs, dit Vermot qui, visant sourdement à enlever à l'épicier la vice-présidence, trouva de bonne politique de se montrer plus généreux que lui, et je demande qu'on grave sur la lame du sabre l'inscription suivante: A l'incorruptible Toussaint Gilles, pour avoir méprisé les faveurs empoisonnées de l'aristocratie !

— Adopté ! crièrent à la fois avec un égal enthousiasme Picardet et Gautherot.

Le vice-président ne dit mot, et l'on peut supposer qu'il n&A'itpas sans quelque dépit son rival lui enlever une partie de l'honneur qu'il s'était attiré en prenant l'initiative de la motion.

— Qu'ils aillent au diable avec leur récompense civique ! pensa le capitaine de pompiers ; un mauvais briquet qui me reviendra à 864 francs !

— Citoyen président, dit l'épicier, vous gardez de nouveau le silence ; hésiteriez-vous à accepter la marque d'estime que veulent vous offrir vos concitoyens ?

Toussaint Gilles comprit qu'en laissant planer le moindre doute sur la reconnaissance dont il devait être pénétré, il courait le risque de compromettre gravement sa popularité, à laquelle il tenait presque autant qu'à l'argent.

— Non, citoyens, répondit-il en composant son visage, je n'hésite pas, mais mon cœur est plein et les mots me manquent pour vous exprimer ce que je sens. J'accepterai avec orgueil l'arme que vous voulez bien me décerner en récompense d'une action qui ne m'a rien coûté, car on est patriote ou on ne l'est pas ; oui, j'accepte ce sabre d'honneur et je jure de me montrer digne de le porter.

— Nous n'en doutons pas, dirent plusieurs voix à la fois.

— Je jure, répéta le capitaine en grossissant sa voix, de ne tirer ce sabre que pour la défense de la patrie et de la liberté. Oui, si jamais l'étranger franchissait notre frontière,

ou si à l'intérieur l'infâme aristocratie essayait de relever la tête, je saisirais l'arme glorieuse que m'offre votre civisme, je jetterais le fourreau loin de moi, et dussé-je affronter seul une batterie de canons chargés à mitraille..

Une violente détonation coupa la parole au belliqueux président et porta l'étonnement et le trouble dans le club patriotique de Châteaugiron.

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