‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 24 sur 29 · CONJURATION VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

CONJURATION VILLAGEOISE

La grand'messe était commencée.

Au moment où le dernier coup achevait de sonner, les fidèles rassemblés devant l'église avaient vu sortir du château un groupe sur qui s'était portée aussitôt l'attention générale .

tête, marchait la marquise de Châteaugiran ; cemme la veille, elle donnait le bras à M. Mobilier, qui eût paru

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rajeuni de quarante ans, si le radieux épanouissement delà physionomie avait le privilège d'effacer lesrides.

Derrière ce couple disparate s'avançait, en s'appuyant languissammenl sur son gendre, la douairière de Bonvalot, parée de si éclatants atours qu'il y avait dans cette toilette multicolore de quoi faire mourir de jalousie les bourgeoises de Châteaugiron lesmieux endimanchées.

La marche était fermée par dcu\ laquais en livrée portant des coussins de velours.

Après avoir traversé la place en recueillant sur leur passage les marques non équivoques d'une curiosité respectueuse , contre laquelle pourtant protestaient cà et là quelques visages hostiles et plus d'un chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, les maîtres du château, toujours accompagnés de leur escorte, entrèrent sous le porche et de là dans l'église.

A part quelques retardataires qui pressaient le pas, afin d'arriver à la messe en temps utile, la place se trouva bientôt déserte.

La porte de l'auberge du Cheval-Patriote et les volets des fenêtres durez-de-chaussée étaient exactement fermés, car un arrête de la police municipale interdisait l'ouverture des cabarets pendant la durée des offices; mais, selon l'usage, eette soumission aux ordonnances était plus apparente que réelle. Au lieu de s'adresser à l'entrée ordinaire, les pratiques de Toussaint Gilles, plus altérées du jus de la treille que de la parole divine, passaient en ces occasionnai-une cour où se trouvait l'écurie, et de là s'introduis saient, au moyen d'une porte de derrière, dans le sanctuaire bachique, dont l'extérieur, grâce à cette précaution, ne cessait pas d'offrir aux yeux des passants la clôture la plus édifiante.

Ce jour-là, dès que le dernier coup de la messe eut fini de tinter, Toussaint Gilles, contrairement à ses habitudes, refusa d'accorder une plus longue hospitalité à une demi-

douzaine de buveurs attablés dans la salle à manger, et qui ne se résignèrent à quitter la place qu'après uno assez longue résistance.

— Je n'ai pas envie d'être mis à l'amende à cause de vous, Jit l'aubergiste aux plus récalcitrants; le garde champêtre m'a déjà menacé d'un procès-verbal, et ces deux scélérats de Bobilier et|d'Amoudru ne demanderaient pas mieux que de me prendre en contravention. Ainsi donc, faites-moi l'amitié de vous en aller; mais si vous voulez revenir après la messe, je m'engage à vous servir d'un vin comme vous n'en avez jamais bu de pareil; c'est moi qui régalerai.

Cette promesse, accompagnée d'un clignement d'oeil mystérieux , ramena la gaieté sur le visage des consommateurs, qui se décidèrent enfin à se retirer momentanément et jurèrent tous d'être exacts au rendez-vous.

Dès qu'ils furent sortis, l'aubergiste poussa le verrou afin que personne ne pût pénétrer de ce côté à son insu ; puis, traversant de nouveau la salle à manger , il entra dans la chambre voisine dont la porte était restée soigneusement fermée jusqu'alors.

De chaque côté de la table, autour de laquelle avait siégé la veille le club démocratique de Châteaugiron, deux membres de cette société respectable , les plus altérés, sinon les plus illustres, étaient assis, une bouteille entre eux deux en guise de trait d'union : c'étaient le boucher Gautherot et le taillandier Picardet.

Dans un coin de la chambre se dressait, appuyé contre la muraille, un énorme drapeau tricolore confectionné pendant la nuit par les soins de l'épicier vice-président , et apporté dès le point du jour, dans le plus grand secret, au lieu désigné pour le rendez-vous des conjurés.

— Tout le monde est parti, dit Toussaint Gilles à ses amis politiques, et maintenant personne n'entrera plus sans lo mot d'ordre.

Au même instant on entendit frapper à la porte qui ou- I. 19

vrait sur la cour plusieurs coups séparés par des intervalles dont l'irrégularité semblait calculée.

— Qui vive? demanda le président du club à travers le trou de la serrure.

— Evandre et Scœvola ! répondit par le même canal une voix emphatique.

— C'est le greffier, dit Picardet à Gauthcrot, tandis que l'aubergiste allait ouvrir la porte.

— Le greffier est un savant, je n'en disconviens pas, répondit le boucher avec un sourire ironique ; mais c'est égal, il faut convenir qu'il nous a donné hier soir un drôle de mot d'ordre.

— Qu'a-t-il de si drôle? demanda le taillandier.

— Comment! tu n'as donc pas entendu ce qu'il vient de dire?

— Je l'ai bien entendu , mais j'avoue que je ne l'ai pas parfaitement compris, répliqua naïvement Picardet.

— Il a dit : Eventrez ces veaux-là.

Telle était en effet l'étrange variante qu'avait subie le mot d'ordre du greffier en passant par l'intelligence du boucher, plus familier avec les animaux du jcur qu'avec les grands hommes d'autrefois.

— Je conviens que le mot d'ordre est drôle, dit le taillandier en se versant à boire, comme s'il eût éprouvé le besoin d'arroser cette drôlerie pour en faciliter la digestion.

— Et moi , je soutiens qu'il n'a pas le sens commun, reprit Gautherot d'un ton péremptoire; car on n'éventre pas les veaux, on les assomme.

En pareille matière, l'autorité du boucher était trop irrécusable pour que Picardet osât se permettre la moindre objection; aussi se contenta-t-il dévider son verre d'un tn.it.

Pendant ce rapide dialogue, Toussaint Gilles avait ouvert la porte en évitant de faire du bruit, et le greffier Vermot était entré dans le cénacle républicain d'un pas non moins discret.

— Citoyens, dit-il avec une gravité tragique dès que la porte fut refermée , ce n'est pas le moment de boire : l'aristocratie ne boit pas, elle ne s'endort pas non plus; en ce moment même il se trame un complot contre nous.

— Un complot? dit l'aubergiste en interrogeant le greffier du regard.

— Un complot? répétèrent comme un écho Gautherot et Picardet.

— Ecoutez, reprit Verni ot, d'un air important et mystérieux : tout à l'heure j'étais à ma justice de paix, assis à mon bureau et occupé à rédiger une consultation pour ce pauvre père Cocquard à qui Bobilier a coupé hier la parole d'une manière si indigne, afin d'aller recevoir plus vite son marquis et sa marquise. Vous savez que ma justice de paix n'est séparée de la mairie que par un corridor; je prête l'oreille, et je reconnais bientôt la voix d'Amoudru père et celle de Rabusson, le garde de Vaudrey.

— Un gaillard presque aussi solide que son maître, interrompit le boucher Gautherot avec un accent d'admiration mêlée d'envie; je suis sûr qu'il assommerait un bœuf d'un coup de poing, car, pour le dire en passant, on n'éventre pas plus les bœufs que les veaux; on les assomme.

— Rabusson n'est pas plus méchant qu'un autre, dit l'aubergiste en souriant dédaigneusement, et je connais quelqu'un qui lui prêtera le collet tant qu'il voudra.

— Et moi j'en connais un autre, ajouta le taillandier, qui ferma par manière de défi ses grosses mains noires et calleuses.

— Laissez-moi donc finir mon narré, reprit Vermot d'un ton d'humeur.

— O'est juste, dit le président; vous avez la parole.

— Ayant donc reconnu la voix d'Amoudru et celle de Rabusson qui entraient à la mairie, je me lève à pas de loup, je vais dans le corridor, et je colle mon oreille contre la porte, qu'ils avaient par bonheur laissée entr'ouverte.

A travers la fente, je les voyais tous les deux. Et d'abord remarquez ceci : Rabusson a coupé ses moustaches, et au lieu de sa veste de garde-chasse, il a une redingote noire, un chapeau, enfin une tenue bourgeoise. J'espère que c'est assez significatif.

— Significatif, en quoi? demanda le boucher; voilà Picardet et moi, par exemple, qui avons les manches retroussées pendant toute la semaine ; eh bien ! le dimanche, nous possédons notre tenue bourgeoise tout comme la premier marquis venu. Pourquoi Rabusson n'aurait-il pas le droit d'en faire autant ?

— Passe pour la redingote, quoique ce soit déjà fort louche, répondit le greffier ; mais les moustaches coupées, comment me les expliquerez-vous ?

— Quand on a des moustaches aussi maigres que l'étaient celles de ce grand échalas de Rabusson, il me semble que ce qu'on a de mieux à faire, c'est de les couper, observa Toussaint Gilles en caressant orgueilleusement la fourrure épaisse dont était décorée sa lèvre supérieure.

— Et moi je vous dis, répliqua Vermot avec chaleur, qu'il y a là-dessous une manœuvre ténébreuse. En changeant de costume et en coupant ses moustaches, Rabusson évidemment a voulu se déguiser et se rendre méconnaissable, afin d'accomplir plus sûrement les ordres de son digne maître.

— Se déguiser en plein midi ! fit Gautherot en haussant les épaules.

— Vous en penserez ce que vous voudrez ; pour moi, mon opinion est bien arrêtée.

— Mais enfin, dit Toussaint Gilles, que manigançaient-ils ensemble, ces deux chiens d'aristocrates?

— Rabusson a d'abord remis au maire une lettre que celui-ci a lue en se grattant l'oreille d'un air embarrassé, selon son habitude. Ensuite Amoudru a dit: — Où sont les papiers dont parle M. le baron? — Ce plat valet de

maire a dit : M. le baron ! — Alors Rabusson a tiré de sa poche un gros paquet cacheté qu'Amoudru a ouvert.

— Voyez-vous ça ! dit le taillandier en se versant à la dérobée un verre de vin.

— Après avoir lu deux ou trois des papiers contenus dans le paquet, Amoudru , qui semblait un peu ébahi, a recommencé à se gratter l'oreille, à pousser des soupirs, à regarder dans tous les coins, comme il fait toujours quand il lui faut prendre un parti; et comme Rabusson semblait s'impatienter, il a fini par lui dire : — Ce qu'on me demande là m'embarrasse beaucoup, car je vais déplaire à bien du monde, et j'ai déjà assez d'ennemis; mais puisque M. le baron y tient absolument, je ferai ce qu'il exige. — Aujourd'hui? a dit Rabusson. — Aujourd'hui! a répondu le maire d'un air aussi lamentable que s'il eût appris la mort de tous les siens.

— Que fera-t-il aujourd'hui? demandèrent à la fois Toussaint Gilles et Gautherot.

— C'est là que commence le ténébreux mystère, répondit le greffier en redoublant de gravité; Rabusson ayant fait un mouvement pour sortir, je n'ai eu que le temps de me retirer bien vite, et je n'ai pu en entendre davantage; mais pour peu qu'on ait d'intelligence, il est facile de deviner qu'il se trame quelque chose contre nous.

— Pourquoi contre nous plutôt que contre d'autres? dit le boucher Gautherot, qui, comme tous les orateurs malheureux, avait un goût prononcé pour la contradiction.

— Amoudru n'a-t-il pas dit que ce qu'on lui demandait déplairait à ses ennemis? Or, quels sont ses ennemis dans la commune, si ce n'est nous? Si donc ce qu'on lui demande et ce qu'il a promis de faire aujourd'hui doit nous déplaire, c'est que probablement cela nous portera un préjudice quelconque.

— Cela me parait certain, dit Picardet, qui, voyant que

personne ne le regardait, vida dans son verre le reste du contenu de la bouteille.

— D'aillé tu s, citoyens, poursuivit le greffier en gesticulant comme un avocat à la barre, vous remarquerez que 3'instigateur de la trame ourdie contre nous est Vaudrey : n'est-ce pas en dire assez ? Car que peut-on attendre de bon de cet enragé carliste ? Un homme qui en toute occasion ne cherche qu'à nous vexer, nous autre* bourgeois de Châteaugiron! Hier encore, à l'audience, il fallait entendre comme il nous arrangeait; j'en frémissais d'indignation sur ma chaise, et Bobilier lui-même, malgré son infâme aristocratie , avait peine à se contenir. Un homme qui, à son retour, après la révolution de Juillet, a eu l'insolence de placer deux canons sur sa terrasse, et de dire hautement que si nous nous avisions de remuer, il bombarderait notre Châteaugiron et en ferait une poêle à frire où nous rôtirions comme des châtaignes, et cela parce que quelques bons patriotes, parmi lesquels je me fais gloire de me ranger, et dont était aussi le citoyen président, avaient manifesté l'intention d'aller planter un arbre de la liberté devant la maison de ce lâche incendiaire ! un homme enfin, qui hier encore, pour assouvir la plus odieuse vengeance, a jeté à l'eau, avec préméditation et guet-apens, un citoyen qui sans doute n'est pas à la hauteur des principes autant que nous le désirerions, mais enfin un citoyen honorable...

— Paix ! interrompit Toussaint Gilles en appuyant brusquement sa main sur la bouche du véhément orateur.

Les quatre clubistes prêtèrent l'oreille.

Au bout d'un instant, plusieurs coups frappés avec une sorte d'impatience retentirent pour la seconde fois contre la porte.

— Qui vive ! demanda le président en appliquant de nouveau ses moustaches contre la serrure.

— Vendre assez, voilà qui est bien ! répondit une voix essoufflée.

— Ce n'est pas là tout à fait le mot d'ordre, dit Toussaint Gilles; mais je reconnais le frère et ami : c'est Laverdun.

L'aubergiste ouvrit la porte sans plus ample informé, et l'épicier se précipita dans la chambre, suant, haletant et trépignant.

— Citoyen vice-président, lui dit le greffier Vermot avec un accent de sévérité, vous avez oublié le mot d'ordre.

— C'est-à-dire, répondit Laverdun en se laissant tomber sur une chaise, que, pour le rendre intelligible, j'y ai ajouté trois mots; car, je vous le demande, qu'est-ce que signifie : Vendis assez, voilà ?

— Le mot d'ordre est Evandre et Scœvola, dit le greffier, qui eut soin d'articuler nettement chaque syllabe.

— Eventrez ces veaux-là ! dit le boucher en ricanant ; je suis de l'avis du citoyen Laverdun, c'est là un drôle de mot d'ordre.

— Il n'est drôle que dans votre bouche, s'écria le greffier, dont les petits yeux verdâtres s'allumèrent soudain.

— Silence, citoyen Vermot ! dit impérieusement Toussaint Gilles, la parole est au citoyen vice-président, qui, si j'en crois l'émotion peinte sur son visage, a une communication importante à nous faire.

— Importante en effet, répondit l'épicier, en essuyant de la paume de sa main la sueur qui ruisselait de son front.

— Parlez, vous avez la parole, reprit d'un air digne le président du club.

— Savez-vous d'où je viens ?

— A moins d'être sorcier, comment pourrions-nous le savoir ? répondit le greffier d'un ton sec.

— Je viens de la messe, reprit l'épicier.

— Pas possible ! s'écria Toussaint Gilles avec une dédaigneuse incrédulité.

— C'est tellement possible que cela est.

— Vous, un homme éclairé ! venir de la messe ! Ah çà, vous avez donc envie de vous faire jésuite ou capucin ?

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— Pas plus l'un que l'autre ; mais je prévoyais qu'il se passerait aujourd'hui à l'église des choses honteuses, et j'ai été bien aise de les voir de mes propres yeux.

— Que s'est-il donc passé ? demanda Gautherot.

— Des indignités ! des infamies ! répondit l'épicier en continuant de se bouchonner le visage avec son mouchoir de poche; d'abord, figurez-vous qu'on n'a sonné le dernier coup que quand on a su que madame de Châteauginfn était prête; en sorte que toutes nos bourgeoises, mon épouse et mes filles entre autres, ont dû se morfondre sur leur banc, en attendant qu'il plût à madame la marquise de venir à la messe.

— De la part du curé Dommartin aucune servilité ne m'étonne, dit le greffier d'un ton aigre.

— Vous n'y êtes pas encore. Quand M. et madame de Châteaugiron se sont enfin décidés à arriver, savez-vous ce qu'a fait le curé ?

— Qu'a-t-il fait? dit Toussaint Gillef ,

— Il est allé les recevoir, en étole et en surplis, à la porte de l'église, et après leur avoir adressé un vil compliment, il leur a offert l'eau bénite.

— L'eau bénite ! s'écria l'aubergiste démocrate d'un ton de courroux.

— J'aurais mieux aimé un verre de vin, dit à demi-voix le taillandier. •

— Le retour à l'ancien régime ! dit à son tour le greffier en riant sardoniquement ; vous verrez quela prochaine fois il les encensera.

— Ce n'est pas tout, continua le vice-président, vous savez, ou vous ne savez pas, que pendant l'ancienne révolution ce qu'on appelait le banc seigneurial avait été brûlé...

— C'est mon père qui y a mis le feu de ses propres mains, interrompit Toussaint Gilles avec un accent d'orgueil.

— Votre père y a mis le feu, c'est vrai, mais c'est le mien qui a donné le premier coup de hache, reprit l'épicier

du ton d'un homme peu disposé a laisser amoindrir les titres de gloire de sa famille; le banc avait donc été détruit, et personne jusqu'à présent n'avait songé à le rétabli» Qu'a fait le curé?

— Il a rétabli le banc? dit Vermot.

— Pas encore, mais en attendant il a fait placer trois fauteuils devant le chœur, tout contre la table de la communion.

— Trois fauteuils?

— Un pour le marquis, un autre pour la marquise, et le troisième pour cette vieille poupée qu'ils appellent la douairièrr.

— C'est un attentat contre l'égalité qui doit régner à l'église comme ailleurs, observa le greffier d'un ton silencieux.

— Un attentat d'autant plus odieux, que mon banc, qui se trouve le premier, puisqu'il touche à la chapelle de la Vierge, est maintenant masqué par ces trois fauteuils; en sorte que pendant toute la messe nous avons été, mon épouse, mes filles et moi, positivement empestés par les abominables odeurs que porte sur elle la douairière ; tellement empestés, que mon épouse, qui est fort délicate, a manqué de se trouver mal.

— Ces aristocrates, hommes et femmes, dit Gautherot avec un accent improbateur, ont comme ça une foule d'inventions pour vexer les citoyens.

— Je me suis contenu, poursuivit Laverdun ; mais mon épouse, qui n'est pas très-patiente, n'a pu s'empêcher de dire assez haut pour que la vieille poupée pût l'entendre : Dimanche prochain j'apporterai à la messe un sac de cannelle et de clous de girolle, ça paralysera peut-être cette infection.

— Bien tapé, s'écria le taillandier; savez-vous, citoyen, que votre épouse a de l'esprit ?

— Infiniment. Mais voici le comble de la vexation :

quand on a passé le pain bénit, naturellement on con> menée par mon banc, puisqu'il est le premier. Eh bien1 aujourd'hui, qu'a-t-on fait ? ce coquin de Gigonnet, le vil espion du curé, est sorti de la sacristie en portant ia corbeille; mais au lieu de me l'apporter d'abord, comme de coutume, il s'est approché du marquis avec toutes sortes de révérences plus ridicules les unes que les autres, et a tiré de dessous la serviette une assiette de porcelaine dorée où se trouvaient trois chanteaux énormes.

— Et il les a offerts à ces aristocrates? s'écria Toussaint Gilles d'un air outré.

— Oui, ce lâche bedeau les a offerts! Et ces insolents aristocrates les ont pris ! poursuivit l'épicier avec un sourire amer; alors, je l'avoue, j'ai senti mon sang bouillir dans mes veines!...

— Je le crois bien ! interrompit le taillandier en frappant la table du poing.

— Qu'on porte un chanteau à celui qui doit rendre le pain bénit le dimanche suivant, c'est l'usage, dit le greffier Vermot ; mais en offrir un.. . que dis-je ? en offrir trois à des gens qui n'ont d'autre mérite que leur fortune et leur soidisant noblesse, c'est un scandale intolérable, et je conçois la juste indignation du citoyen vice-président. Mais qu'estce que je me tue à répéter tous les jours? Les abus et les privilèges renaissent de tous côtés ; nous retournons directement à l'ancien régime : ah ! si l'on n'y met ordre, nous serons bientôt en pleine contre-révolution.

— On y mettra ordre, à Chàteaugiron du moins, dit le capitaine des pompiers avec une majestueuse énergie.

— J'ai donc senti mon sanç bouillir dans mes veines, répéta l'épicier en reprenant sa narration au point où il lavait laissée; alors je n'ai plus jugé à propos de me contenir, car la coupe débordait ; je me suis donc levé après avoir prévenu mon épouse de ce que j'allais faire, j'ai ouvert mon banc, et je suis sorti de l'église de l'air le plus fier,

comme fait toujours ce vieux carliste de Vaudrey quand on commence à chanter le Domine salvurn fac Regem.

— Vous avez parfaitement bien agi, citoyen vice-président, dit Vermot, c'est par le mépris qu'il faut répondre à de pareilles vexations.

— Par le mépris, mais aussi par la vengeance, s'écria Toussaint Gilles en prenant la pose violente que David a donnée à Mirabeau dans le tableau du Jeu de Paume; et la vengeance nous l'aurons aujourd'hui même, dans quelques instants. Toutes mes mesures sont prises; les citoyens sur lesquels nous pouvons compter le plus seront ici à l'heure convenue ; nous serons pour commencer quarante au moins; et une fois le noyau formé...

Plusieurs coups discrètement frappés à la porte interrompirent l'aubergiste, qui alla de nouveau faire une reconnaissance militaire par le trou de la serrure.

Cette fois, au lieu du mot d'ordre plus ou moins défiguré, une voix qu'on cherchait évidemment à adoucir, répondit : — Ami.

Toussaint Gilles recula précipitamment de deux pas, d'un geste imposa silence à ses compagnons, et, se penchant vers eux, il leur dit tout bas :

— C'est Amoudru.

Les conjurés sont braves d'ordinaire ; mais beaucoup plus quand ils surprennent leurs ennemis que lorsqu'ils sont surpris eux-mêmes; dans ce dernier cas, le trot d'une souris suffit parfois pour démonter leur courage. Quoique la débonnaireté du premier magistrat de Châteaugiron fût connue de tout le monde, son nom causa une panique soudaine aux clubistes du Cheval-Patriote, car, qu'elle se présente sous le pacifique aspect d'un maire de village ou sous la rude apparence d'une escouade de gardes municipaux, la loi émeut, toujours désagréablement les gens disposes à l'enfreindre.

— Ouvrez donc, Toussaint Gilles, reprit le maire après

un instant de silence, c'est moi, Amoudru; j'ai quelque chose d'intéressant à vous dire.

— Il m'a entendu, et je ne peux pas me dispenser d'ouvrir, dit l'aubergiste à voix basse ; passez tous dans la salle à manger, et surtoutrne faites pas de bruit.

Les conjurés se levèrent avec empressement, et se dirigèrent vers la chambre voisine, en ayant soin de marcher sur la pointe des pieds.

— Vous oubliez le drapeau, leur dit Toussaint Gilles en baissant encore la voix.

Picardet, qui se trouvait le dernier, revint sur ses pas, prit l'étendard sacré , et joignit aussitôt ses compagnons. Dès qu'ils furent tous sortis, l'aubergiste ferma la porte de la salle à manger, et vint ouvrir celle qui donnait sur la cour.

Aussitôt le maire Amoudru entra dans la chambre; il était assez pâle et visiblement ému.

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