ON ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION
"- Mesdames, dit M. Bobilier en continuant son récit, par une belle journée comme celle-ci, au mois d'août, les patriotes de Châteaugiron (en octante-neuf il n'était pas encore question de jacobins) envahirent le château sous la conduite du père de l'aubergiste Toussaint Gilles, un forcené coquin, madame la marquise me pardonnera cette expression, dont le fils se montre le digne successeur. M. le marquis et M. le comte se trouvaient alors à la chasse; quant à M. le chevalier, il jouait à travers les jardins dans toute l'innocence de son âge, car à cette époque il avait huit ans à peine.
— Le chevalier? demanda madame de Châteaugiron.
— Notre oncle de Vaudrey, dit Héraclius ; M. Bobilier lui donne le titre qu'il portait alors.
— Et qu'il était digne de porter en effet, reprit le juge de paix, car, en dépit de son jeune âge , il montra en cette occasion un courage et une fermeté dont eût pu s'enorgueillir le paladin le plus intrépide ; mais procédons par ordre. Après avoir enfoncé la grille et maltraité ceux des valets qui avaient essayé de leur opposer quelque résistance, les bandits se dirigèrent d'abord vers la salle des archives, car, à part l'amour du désordre et l'envie de faire le mal, la plupart d'entre eux avaient un but déterminé et très-positif, ils voulaient s'emparer du terrier.
— Je croyais, dit madame de Bonvalot, que ce n'était que dans la chasse du renard ou du lapin qu'il était question de terrier ?
— Madame, répliqua le vieillard à qui l'ignorance de la douairière arracha un sourire, sous l'ancien régime, on
nommait terrier ou papier terrier le recueil de foi et hommage, aveux et dénombrements;, déclarations et reconnaissances passées à une seigneurie par les vassaux censitaires, ^.mphytéotes et justiciables.
— Ah! mon Dieu ! quel grimoire ! s'écria la douairière; j'avoue humblement qu'il est au-dessus de mon intelligence.
— Ce grimoire, madame, était parfaitement intelligible pour les scélérats dont j'ai l'honneur de parler, et qui presque tous s'y trouvaient inscrits. Leur principal but, en se ruant sur le château, était donc de s'emparer du terrier et de le brûler ; car, en détruisant le titre du seigneur, leur créancier légitime, ils comptaient se trouver quittes envers lui.
— Voilà une manière de payer ses dettes, dit Châteaugiron, qui aujourd'hui encore serait du goût de plus d'un débiteur.
— Heureusement, reprit M. Bobilier, grâce à la présence d'esprit de mon père, le terrier et les autres titres les plus importants avaient été cachés en lieu sûr. Après avoir bouleversé de fond en comble la salle des archives, la horde, devenue furieuse en reconnaissant l'inutilité de ses recherches, jeta par la fenêtre tous les papiers qui lui tombèrent sous la main, et les brûla au milieu de la cour, précisément en face de cette fenêtre. Ce fut le père Toussaint Gilles qui y mit le feu. Il me semble encore le voir, le brigand (madame la marquise voudra bien excuser l'expression), avec sa veste de droguet, ses cheveux crépus, son air féroce et la lame de faux qu'il brandissait en guise de sabre ! Combien de titres précieux, combien de pièces pares, combien de documents du plus haut intérêt pour l'histoire féodale de notre province, périrent dans cet incendie sacrilège! Parmi ces pertes irréparables, il en est une surtout à laquelle je ne pense jamais sans un regret poignanl. Pour pouvoir ressusciter uc manuscrit inappré-
ciable, poursuivit le vieux magistrat d'une voix émue je donnerais ma place déjuge de paix, je donnerais la moitié du peu de jours qui me restent à vivre, je donnerais mon bras droit !
— Votre bras doit, monsieur Bobilier, dit la marquise en souriant, mais vous n'y pensez pas, vous qui peignez si bien !
— Eh bien ! madame la marquise, puisque vous daignez vous intéresser à mon faible talent, mettons mon bras gauche ; mais celui-là, je le sacrifierais de grand cœur, je le jure, si à ce prix je pouvais rendre la vie à cet ouvrage dont je déplore chaque jour la perte.
— Quel était donc ce chef-d'œuvre ? demanda Héraclius. Voilà la première fois que j'en entends parler.
— Ce chef-d'œuvre, monsieur le marquis, car il méritait en effet le titre que vous voulez bien lui donner, était l'histoire généalogique de votra. maison écrite par mon bisaïeul Fructueux Bobilier, bailli de cette terre, ainsi que l'avaient été ses aïeux et que le furent après lui ses descendants, jusqu'à moi exclusivement.
— Si nous retombons dans les baillis, Dieu sait quand nous en sortirons, dit madame de Bonvalot à Langerac.
— Dans ce livre, fruit de trente ans d'études et de recherches, mon bisaïeul établissait victorieusement que ^ nom primitif et patronymique de vos ancêtres, monsieur le marquis, était Giron, et que votre maison elle-même était une branche, branche aînée, selon toute apparence, des Giron d'Espagne ; à l'aide de raisonnements et d'inductions qui n'étaient peut-être pas d'une rigueur mathématique, mais du moins fort ingénieux et fort plausibles, il faisait même remonter votre origine jusqu'à Giron le Courtois.
— Peste ! dit le marquis, il paraît, mon cher Bobilier, que votre bisaïeul n'y allait pas de main morte. Giron le Courtois n'était-il pas contemporain du roi Artus ?
— LesLévi.s se disaienl bien cousins de la sainte Vierge,
et les Montesquiou descendants de Charlemagne ; pourquoi un Cliàteaugironne se serait-il pas assis à la table^onde ?
— Au fait, reprit Héraclius en riant, la chose n'est pas impossible, ou du moins ce n'est pas à moi de la trouver telle.
— Il serait trop long d'énumérer toutes les choses intéressantes; curieuses et originales renfermées dans l'œuvre de mon bisaïeul, poursuivit le vieillard avec un accent d'enthousiasme mêlé de regret ; érudition variée, connaissance approfondie du droit féodal, vues neuves sur le blason, cette science des sciences qui embrasse presque toutes les autres, et qu'on affecte maintenant de dédaigner faute de savoir la comprendre, tout se trouvait réuni dans cet ouvrage ; c'était un livre comme personne ne serait capable d'en écrire un semblable aujourd'hui, un livre qui aurait suffi pour immortaliser son auteur. . . un livre enfin ! Je m'en étais nourri dès l'âge de quinze ans, et à vingt cinq j'osais rêver la gloire d'en être le continuateur et l'éditeur, mais la révolution en a disposé autrement.
— Ces abominables révolutions n'en font jamais d'autres, dit Langerac avec une gravité affectée. Ainsi donc le chefd'œuvre de monsieur votre bisaïeul a péri dans la tourmente de 89?
— Je l'ai vu'jeter parle père Toussaint Gilles dans le feu que venait d'allumer ce nouvel Omar, reprit M. Bobilier, dont la perruque aux cent boucles parut se hérisser d'horreur à ce souvenir.
— Et vous ne vous êtes pas jeté au feu vous-mêm* pour l'en retirer ? s'écria le vicomte d'un air d'étonnement improbateur.
— Je l'aurais fait bien certainement, monsieur, répondit le vieillard avec chaleur ; oui, Dieu m'est témoin que je voulais le faire, mais par malheur, deux de ces coquins (madame la marquise me pardonnera encore ce terme), deux de ces coquins me saisirent à la gorge au moment où je m'élançais dans les flammes.
— Dites par bonheur, mon cher Bobilier, interrompit le marquis; car si ces braves gens, envers qui vous me semblez un peu ingrat, n'avaient pas mis obstacle à votre dévouement par trop héroïque, vous vous seriez rôti, selon toute apparence, sans parvenir à sauver ce précieux ouvrage.
— En ce moment nous serions privés du plaisir de vous entendre, ajouta madame de Chàteaugiron avec un demisourire ; mais permettez-moi une question. Vous venez de nous dire que M. do Vaudrey avait montré en cette occasion un courage au-dessus de son âge ; que fit-il donc ?
— M. le chevalier fut le premier de la famille qui tomba au pouvoir des brigands, puisque, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire, M. le marquis et M. le comte se trouvaient à la chasse. Comme il était tout jeune, huit ans à peine, et fort joli, car la beauté a toujours été héréditaire chez les Chàteaugiron...
— Héraclius, saluez donc ! interrompit gaiement la jeune femme.
Le marquis, dont les avantages extérieurs confirmaient en effet l'assertion du juge de paix, s'inclina en riant.
— Ce quej'en dis, reprit M. Bobilier, n'est pas pour flatter M. le marquis, mais pour rendre hommage à une vérité proclamée dans le pays de temps immémorial. Tout le monde en Bourgogne connaît ce vieux dicton : Riche de Châlon, bel de Châteuugiron, bon baron de Bavffremont. — A une Cour d'amour tenue en 1285, sous le duc Robert II, ce dicton devint même l'objet d'une discussion fort ingénieuse. Il s'agissait de décider laquelle d'une de ces trois qualités, richesse, beauté ou ancienneté de baronnie, méritait la préférence.
— Et que décida-t-on? demanda madame de Bonvalot, :juî, en qualité de coquette surannée, goûtail particulièrement lés subtilités galantes, si chères aux beaux esprits des siècles de la chevalerie.
— Les Cours d'amour étaient exclusivement composées de dames, répondit M. Bobilier d'une voix flûtée, c'est dire assez quel fut l'arrêt.
— Châlon triompha? demanda Héraclius en souriant malignement.
— Ah ! marquis, dit la douairière avec un accent de reproche, voilà une raillerie que j'aurai peine à vous pardonner. Supposer qu'un aréopage féminin puisse accorder la préférence à la richesse, n'est-ce pas méconnaître cette générosité de sentiments, cette délicatesse d'instinct, ce désintéressement, en un mot, qui semble l'attribut naturel de notre sexe ?
— Madame, répondit Châteaugiron avec un sérieux facice, permettez-moi de vous faire observer que je n'ai pas exprimé une opinion, mais adressé à M. Bobilier une simple question ; d'ailleurs il s'agit des femmes d'autrefois, et fussent-elles convaincues d'avoir éprouvé une certaine sympathie pour la fortune, cela ne saurait s'appliquer aux femmes d'aujourd'hui, qui, comme chacun sait et comme je m'empresse d'en convenir, méprisent souverainement les richesses, et brillent toutes, sans exception, par le désintéressement le plus exemplaire.
— Mathilde, reprit madame de Bonvalot en s'adressant à sa fille, je ne comprends pas que vous écoutiez avec cette tranquillité de statue les traits piquants que le marquis se plaît à décocher contre notre sexe.
Au lieu de s'associer au dépit de sa mère, madame de Châteaugiron regarda son mari et lui sourit.
— J'avoue, dit-elle, que sur ce chapitre je n'ai p; ; le moindre esprit de corps; pourvu qu'Héraclius pense du bien de moi, je lui permets de médire tant qu'il voudra des autres femmes.
— Mesdames, dans tout ceci c'est moi seul qui suis coupable, reprit le juge de paix ; M. le marquis ne m'eût pas adressé la question quia éveillé La susceptibilité de madame
In douairière, si j'avais dit tout de suite quel fut l'arrêt de la Cour d'amour.
— Comme s'il pouvait y avoir à ce sujet le moindre doute ! lit madame de lionvalot avec un haussement d'épaules.
— Le lot de Châteaugiron fut proclamé le meilleur à la presque unanimité, ajouta M. Bobilier d'un ton solennel.
— J'en étais sure; car, quelle que soit à cet égard l'opinion du marquis, le cœur des femmes n'a jamais changé ; elles préféreront toujours la beauté et l'élégance aux grossiers avantages de la fortune.
— Il me semble, dit la marquise, qu'avec toutes ces digressions nous n'arriverons jamais à la fin de l'histoire.
— Madame, reprit le juge de paix, j'ai eu l'honneur de vous dire que M. de Vaudrey, qui jouait alors dans les jardins sous la surveillance de l'abbé, son précepteur, tomba le premier entre les mains des brigands dont le château était inondé. Ceux qui l'aperçurent parurent d'abord respecter son jeune âge, et sans lui faire de mal, ils l'amenèrent près du feu qu'on venait d'allumer dans la cour, et autour duquel une partie d'entre eux avait commencé une ronde forcenée, entremêlée de hurlements épouvantables. A la vue de M. le chevalier, le père Toussaint Gilles, à qui le reste de la bande semblait obéir, poussa un cri de triomphe farouche. — En attendant que nous tenions le vieux loup, s'écria-t-ii, voici toujours un des louveteaux; nous allons rire.
— Avec quelle irrévérence, Parlait des dieux ce maraud!
ntorrompit le vicomte de Langerac.
— L'histoire que je raconte, monsieur, n'a rien de risible, dit M. Bobilier avec un accent de sévérité.
— Il parait cependant, monsieur le juge de paix, et cela d'après votre propre aveu, que l'honorable citoyen dont vous venez de parler y trouvait le peti! mot pour rire.
— Toussaint Gilles était un abominable coquin, j'en demande pardon à madame la marquise, et il aurait ri sur la tombe de son père. En cette occasion il tenait sa faux d'une main et une bouteille de l'autre ; car le pillage des caves avait commencé presque aussitôt que celui des archives. Il présenta la bouteille à M. le chevalier, et lui dit... Je ne sais si j'ose me permettre de répéter littéralement devant ces dames les paroles de ce bandit...
— La vérité historique, mon cher Bobilier interrompit le marquis en souriant, la vérité historique avant tout.
— Cependant, dit madame de Bonvalot d'un air pincé, si les paroles en question offrent un sens équivoque et indécent, j'espère que M. le juge de paix voudra bien se rappeler qu'il parle devant des femmes, et nous faire grâce de cette partie de son récit.
— Madame, répondit M. Bobilier en rougissant légèrement, je ne suis pas arrivé à l'âge de septante-deux ans sans apprendre de quelle manière il convient de s'exprimer lorsqu'on est appelé à raconter une histoire devant des dames. Madame la marquise Rengarde de Châteaugiron, Montboissieux en son nom, dont j'ai l'honneur insigne d'être le filleul, n'avait pas dédaigné de me donner à ce sujet, dans ma jeunesse, quelques leçons, qui, j'ose le dire, ne sont pas tombées dans une terre ingrate, et que je me rappelle assez bienpour qu'il soit inutile de m'en donner de nouvelles aujourd'hui.
— Madame, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes alarmée à tort, ajouta Châteaugiron avec un accent où perçait quelque moquerie; M. Bobilier est tout à fait incapable d'effaroucher votre pudeur par aucune expression risquée ou malsonnante. Il possède à un degré fort remarquable le talent de raconter, et dans l'occasion personne mieux, que lui ne sait sauver une situation un peu hasardée ou atténuer un mot trop vif. Mais ici je doute qu'il ait besoin de recourir aux périphrases ingénieuses dont il a le
ser ret en pareil cas ; sans doute, les paroles du père Toussaint Gilles, que M. Bobilier hésite à répéter, ne sont que de grossières et brutales insolences, qui ne méritent pas qu'on prenne la peine de les gazer.
— M. le marquis a parfaitement compris la cause de mon hésitation, reprit le susceptible vieillard ; mais puisqu'elle a pu être mal interprétée, il est de mon devoir de vaincre ma répugnance et de répéter mot pour mot les propos révoltants que se permit en cette occasion le brigand dont je parle. Présentant à M. le chevalier la bouteille qu'il tenait d'une main, tandis que de l'autre il levait sur lui son arme effrayante : — Petit gredin d'aristocrate, lui dit-il, bois à la santé de la nation, ou je te coupe le cou avec ma faux.
— Quelle horreur ! s'écria madame de Bonvalot.
— Pauvre enfant! dit Mathilde. Que fit-il?
— L'enfant, madame la marquise, fit ce que bien des hommes n'auraient pas osé faire à sa place : il prit la bouteille sans hésiter, et regardant Toussaint Gilles en face : « Je bois à la santé du roi, » dit-il à haute voix ; et il but en effet d'un air aussi assuré que s'il eût été tranquillement assis à la table de son père.
— Notre brave oncle ! reprit vivement la jeune femme; n'aurai-je donc jamais le bonheur de lui serrer la main?
— Pour un enfant de huit ans, ajouta la douairière le trait était tout à fait chevaleresque ; je le proclame hautement, et j'ose ajouter que je m'y connais.
— Madame, dit le marquis, vous pouvez aussi ajouter que l'homme a tenu ce que promettait l'enfant : la vie de mon oncle est remplie de traits semblables à celui que vient de rappeler M. Bobilier.
— Si j'ai bien suivi l'intéressante narration de M. le juge de paix, dit à son tour Langerae, au moment où l'héroïque enfant but à la santé du roi, cet odieux croquemitaine de Toussaint Gilles tenait sa faux levée et le menaçait de lui
couper le cou. Le lui coupa-t-il en effet, ou ne le lui coupa t-il pas ?
— Quelle extravagance ! reprit madame de Bonvalot en minaudant^ comme si vous ignoriez que M. de Vaudrey vit encore !
— Madame, on vit fort bien avec un cou plus ou moins entamé; car je n'ai pas prétendu supposer qu'il y ait pu avoir une décollation complète. Maquestiontend seulement à savoir si le susdit Toussaint Gilles mit plus ou moins à exécution sa menace.
— Le brigand, reprit M. Bobilier, brandit en effet sa faux sur la tête de M. le chevalier, mais sans parvenir à lui arracher le moindre signe de frayeur ; en dépit de sa brutale férocité, il fut frappé de ce courage. — Puisque tu es si crâne, lui dit-il, nous ne te ferons pas de mal ; mais dépêche-toi de boire à la santé de la nation, car aujourd'hui le gros ivrogne de Louis XVI ne règne plus que pour rire, et le véritable souverain c'est la nation. — Voilà, poursuivit le juge de paix avec un accent d'indignation douloureuse, en quels termes, grâce à d'infâmes calomnies, on parlait alors parmi le peuple du prince infortuné destiné à devenir, moins de quatre ans plus tard, le roi martyr !
— Le vieillard fit une pause, car l'émotion avait rendu son œil humide et sa voix mal assurée.