‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 29 sur 29 · LE RÉCIT INTERROMPU · texte numérisé non relu

LE RÉCIT INTERROMPU

Lorsque M. Bobilier fut parvenu à triompher de la triste émotion qu'avait réveillée en lui le souvenir des in foi tunes de Louis XVI, il reprit sa narration.

— Loin de se démentir en cette circonstance critique, le courage de M. le chevalier brilla au contraire alors de l'é-

clat le plus vif. — Vous me dites de boire à la santé de la nation, s'écria-t-il, qu'est-ce que c'est que la nation ? — C'est tout le monde, excepté les aristocrates, comme ton père et ta famille, répondit Toussaint Gilles. — Vous et vos camarades, vous êtes donc de la nation? — Sans doute. — Eh bien ! dussiez-vous me couper en morceaux, je ne boirai pas à sa santé, car ce serait boire à la vôtre. — Et pourquoi, petit insolent, ne boirais-tu pas à notre santé? — Parce que vous êtes tous des pillards et des bandits sur qui je ferais feu comme sur une troupe de loups enragés, si j'avais seulement le fusil de mon frère. — En prononçant ces mots de l'air le plus hardi, M. le chevalier jeta la bouteille dans le feu.

— De plus en plus héroïque ! s'écria la douairière, qui, d'habitude, s'abandonnait d'autant plus volontiers aux sentiments admiratifs, que cela lui donnait le prétexte d'exécuter un jeu de physionomie spécialement étudié pour ces occasions.

— Le père Toussaint Gilles, furieux, saisit M. le chevalier à la gorge, le souleva brutalement en l'air à plusieurs reprises, comme s'il se fût apprêté à l'envoyer rejoindre la bouteille au milieu des flammes ; mais tout à coup il se ravisa. — Il ne faut pas prodiguer les biens que Dieu nous envoie, dit-il avec un ricanement féroce ; c'est ton père qui doit nous fournir le rôti. Ainsi pour aujourd'hui, je te fais grâce delà grillade; mais tu boiras à notre santé malgré toi : si ce n'est pas du vin, ce sera de l'eau. — A ces mots, le brigand se fit apporter une corde, lia M. le chevalier pardessous les bras, et le traîna vers le grand puits que madame la marquise a pu remarquer à l'extrémité de la cour, à l'angle de l'aile droite du château.

— Ah ! mon Dieu ! il voulait le noyer? dit madame de Châteaugiron.

— Pas précisément ; du moins le père Toussaint Gilles a toujours nié depuis que telle eut été alors son intention ; il

voulait seulement, disait-il, triompher de la résistance de M. le chevalier, et le forcer déboire à la santé de la nation.

— Et pour cela il le jeta dans le puits ? demanda Langer rac; il faut convenir que le moyen n'était pas trop mal imaginé.

— Pendant plusieurs heures, M. le chevalier supporta, sans que son courage l'abandonnât un seul instant, l'abominable torture qui excite en ce moment la gaieté de M. le vicomte de Langerac; tantôt suspendu au-dessus du gouffre, tantôt plongé dans l'eau jusqu'au menton, il voyait à cinquante pieds au- dessus de sa tête ses bourreaux se relayer pour jouir, chacun à son tour, de ses souffrances; de temps en temps, Toussaint Gilles venait s'appuyer sur la margelle. — Eh ! là au fond, criait-il, es-tu assez gelé comme çà ? vas-tu dire enfin : Vive la nation ? — Vive le roi ? répondait chaque fois M. le chevalier. — Jamais on ne put lui arracher d'autres paroles ; mais enfin ses forces qui n'égalaient pas son courage, s'épuisèrent, et il cessa de répondre. — En voilà assez, dirent alors plusieurs paysans moins barbares que leurs compagnons, il n'y a pas de justice à tourmenter ainsi un enfant qui ne nous a jamais fait de mal. — Et profitant d'un instant où Toussaint Gilles n'était pas là, ils retirèrent du puits M. le chevalier ; il était temps, car il avait perdu connaissance, et pendant quelque temps or crut qu'il était tout à fait mort.

— Pauvre enfant! répéta la marquise d'un ton de compassion.

— Est-il possible que de pareilles horreurs aient été commises en effet, dit la douairière avec un accent d'incrédulité ? Plutôt que de le croire, j'aime mieux supposer qu'en cette circonstance la mémoire de M. le juge de paix le sert mal, ou que son imagination de poëte en exagérant les faits...

— Madame, interrompit sèchement le vieux magistrat, j'ai septante-deux ans, mais je ne radote pas encore, et si

mon imagination n'est pas des plus brillantes, ma mémoire, en revanche, est fort bonne; je n'invente rien, je raconte ce que j'ai vu.

— Le récit de M. Bobilier est en effet de l'exactitude la plus scrupuleuse, dit Héraclius, et à part une petite lacune que j'ai lieu de croire volontaire il s'accorde de tous points avec celui que mon oncle m'a fait plusieurs fois des mêmes événements.

— Une lacune, monsieur le marquis ?

— Que vous me permettrez de combler. Ce ne fut pas de leur propre mouvement, ainsi que vous l'avez donné à entendre, que les moins féroces de ces bandits mirent fin à la torture de mon oncle ; ce fut lorsque, à force de remontrances, de supplications et au risque de devenir victime de votre dévouement, vous fûtes parvenu à ranimer quelques sentiments humains dans ces âmes cruelles et abruties. A part vous, toutes les personnes qui ont assisté à la scène que vous venez de raconter, conviennent que ce jour-là vous avez exposé votre vie pour sauver celle de mon oncle.

— De grâce, monsieur le marquis... dit le vieillard avec une sorte de confusion.

— Non, mon cher Bobilier, je n'accorderai aucune grâce à votre modestie, car, vous la poussez réellement jusqu'à l'exagération. Mon oncle lui-même, qui se rappelle parfaitement tous les incidents de cette journée, m'a dit à plusieurs reprises que, sans votre courageuse intervention, il eût fini infailliblement par être noyé.

— Monsieur le baron est mille fois trop bon de se souvenir...

— Qu'il vous doit la vie ? Mais il me semble que c'est bien ie cas d'avoir de la mémoire, dit madame de Châteaugiron en adressant au vieillard un sourire plein de bienveillance.

— A supposer que j'ai été en effet assez heureux pour

donner à M. le baron une faible preuve de dévouement Je n'ai fait que mon devoir, dit M. Bobilier du ton le plus naturel, mais avec l'accent d'une conviction profonde.

— Mon cher juge de paix, reprit Héraclius, ne cherchez pas, par excès de délicatesse, à amoindrir une action qui vous assure des droits éternels à notre reconnaissance. Quelque amitié qui unît depuis longtemps nos deux familles, votre devoir n'allait certes pas jusqu'à vous faire tuer pour sauver mon oncle, comme vous en couriez le risque. Où vous voulez ne voir qu'une obligation accomplie, je vois, moi, et tout le monde ici sera de mon avis, le trait de dévouement le plus gratuit, le plus spontané et le plus généreux.

— Monsieur le marquis, répondit le vieux magistrat en s'inclinant d'un air de respectueuse gratitude , quelque flatteuse que soit pour moi la distinction que vous venez d'établir, je prendrai la liberté de maintenir le terme dont je me suis servi, car c'est le seul qui ait l'exactitude désirable. Dans la famille des Bobiliers, les pères ont toujours enseigné à leurs enfants, comme devoirs principaux et essentiels, trois choses : la crainte de Dieu, la fidélité au roi et le dévouement aux Châteaugirons.

— N'en déplaise aux jésuites et à l'Université, dit Langerac, voilà un programme d'éducation qui me semble parfait; seulement il est un quatrième précepte que je m'étonne de ne pasy trouver. De la part d'une race aussi galante qu'a dû l'être celle des Bobiliers, si nous en jugeons par M. le juge de paix, j'avoue qu'un pareil oublie m'étonne.

— Quel précepte, Monsieur? demanda le vieillard en regardant fixement le vicomte.

— L'amour des dames, répondit Langerac avec une emphase ironiqne ; c'était la devise des troubadours, et j'aurais supposé que ce devait être aussi celle des baillis.

— M. Bobilier se redressa sur sa chaise, et répondant par un regard dédaigneux au sourire du persifleur :

— Il est possible, répondit-il, que les jeunes gens d'au-

jourd'huij parmi tant d'autres leçons qui leur seraient nécessaires, aient besoin qu'on leur enseigne à aimer les dames et aies servir; mais de mon temps, cette tendre vénération naissait d'elle-même dans les cœurs bien placés; c'était un sentiment qu'on suçait avec le lait, et qui réchauffait jusqu'aux dernières gouttes le sang des vieillards.

— En vérité, monsieur le juge de paix, dit gaiement madame de Châteaugiron, vous vous exprimez avec tant de feu au sujet de l'amour, que je suis tentée de croire...

— Quoi donc, madame la marquise? demanda le vieillard en voyant que la jeune femme hésitait à finir sa phrase.

— Qu'en ce moment même les blessures qu'a pu vous faire le dieu malin ne sont pas complètement fermées.

— Je vous jure, madame la marquise, qu'elles l'étaient encore hier matin.

— Est-ce à dire que depuis hier matin elles se sont rouvertes? demanda Héraclius en riant.

— Toutes à la fois, et pour ne plus se refermer, répondit le juge de paix, qui s'inclina galamment devant madame de Châteaugiron.

— Mon cher Bobilier, dit le marquis avec un redoublement de bonne humeur, vous oubliez que je suis jaloux, et qu'une pareille déclaration faite en ma présence...

— Ma foi, monsieur le marquis, interrompit le vieillard d'un ton leste et pimpant, vous en penserez ce qu'il vous plaira ; mais puisque mon secret m'est échappé, je ne rétracte rien.

— Tout ceci est charmant sans doute, fit la douairière en feignant d'étouffer un bâillement ; mais il me semble que la narration de M. le juge de paix n'est pas terminée.

— Je me joins à madame de Bonvalot pour réclamer la fin de l'histoire, dit Langerac; l'épisode des puits est sans doute fort intéressant, mais je suis sûr que celui du four ne lui cède en rien.

— Si madame la marquise désire que j'achève mon récit,

je suis prêt, répondit M. Bobilier d'un ton qui disait clairement : Peu m'importent vos éloges et vos critiques, pourvu que j'obtienne le suffrage de madame de Châteaugiron.

— J'allais vous prier de continuer, dit Mathilde avec un redoublement de bienveillance, car elle reconnaissait de plus en plus dans le juge de paix des sentiments nobles, généreux et dévoués, propres à compenser et au delà quelques petits ridicules.

— Bien avant qu'on eût retiré du puits M. le chevalier, d'autres scènes non moins cruelles s'étaient passées dans le château. Saisis à leur retour de la chasse par les paysans insurgés, M. le marquis et M. le comte étaient devenus à leur tour l'objet des outrages les plus indignes. Les brigands voulaient que le premier leur livrât le terrier caché par mon père, et renonçât par un acte formel à tous ses droits féodaux; mais M. le marquis déploya dans cette circonstance plus de courage encore peut-être qu'il n'en avait montré à la guerre dans sa première jeunesse. — Vous pouvez me tuer, mais vous ne parviendrez pas à m'avilir, répondit-il avec le sang-froid le plus dédaigneux, chaque fois que ses vassaux ivres de vin et altérés de sang renouvelèrent leur demande et leurs menaces.

— La garde meurt et ne se rend pas, dit le vicomte d'un ton léger.

— Tous les braves sont frères, reprit gravement le vieux magistrat ; il n'est donc pas étonnant que M. le marquis, l'un des héros de Laufelt et de Fontenoi, ait tenu dans la circonstance la plus périlleuse de sa vie une conduite analogue à celle que l'histoire attribue au général Cambronne sur le champ de bataille de Waterloo.

— L'observation de M. Bobilier est parfaitement juste, dit le marquis en s'adressant à son ami avec un accent sérieux ; tu devrais en faire ton profit et te corriger, s'il est possible, de cette frivole habitude de plaisanter de tout.

— Merci, répondit Langerac, puisque tu le prends sur

ce ton, je serai désormais grave et muet comme un poisson.

— En reconnaissant qu'il était impossible de vaincre l'héroïque résistance de leur seigneur, poursuivit le juge de paix, les paysans sentirent leur fureur s'exalter jusqu'à la rage. — Puisqu'il refuse de signer, dit Toussaint Gilles, employons les grands moyens; mettons-le dans le four; quelque entêté qu'il paraisse en ce moment, vous verrez qu'avant que le premier fagot soit consumé il en passera par tout ce que nous voudrons. Tous les autres brigands accueillirent cette proposition féroce par des hurlements sauvages qui firent alors une telle impression sur mon esprit, que pendant bien longtemps leur souvenir a troublé mon sommeil et qu'en ce moment même il me semble encore les entendre.

— M. le juge de paix a une manière de narrer si chaleureuse et si colorée, dit le vicomte en oubliant l'engagement qu'il venait de prendre, qu'il fait passer dans l'âme de ses auditeurs ses propres émotions. Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble entendre aussi les cris sauvages dont il vient de parler.

Depuis un instant, les clameurs confuses des émeutiers villageois se faisaient entendre au dehors.

— On crie en effet, dit le marquis ; c'est sur la place. Sans doute quelque dispute d'ivrognes ; car à la campagne la célébration du dimanche consiste, pour beaucoup de gens, en deux points capitaux : boire et se quereller.

Madame de Bonvalot hocha la tête d'un air de contradiction.

— Nouvelle injustice envers ces bons Châteaugironais, dit-elle; car, quelque répréhensible qu'ait pu être jadis la conduite de leurs pères, je persiste à croire ceux-ci d'excellentes gens; ce que vous prenez pour des cris de dispute, ce sont des chants fort inoifensifs.

— Ma mère a raison, dit la jeune femme, on chante en effet sur la place, sinon très-juste, du moins très-fort.

— De l'indulgence, marquise, de l'indulgence, reprit la douairière; rappelle-toi ce que tu me disais hier : «Nous ne sommes pas ici aux Italiens. «Sans doute quelque concert organisé en notre honneur, et alors il y aurait de l'ingratitude à se montrer trop sévère, car c'est le mérite de l'intention et non celui de l'exécution qu'il faut apprécier. Pour moi, je l'avoue, je suis très-sensible au procédé de ces braves villageois, et je suis d'avis que nous paraissions au balcon pour mieux les entendre ; leurs chansons gaies' et naïves nous reposeront agréablement du lugubre récit de M. le juge de paix.

Le refrain de l'hymne patriotique, vigoureusement attaqué à l'unisson par soixante voix à la fois, retentit alors distinctement.

— Crient-ils en chantant ou chantent-ils en criant ? fit Langerac; voilà la question, comme dit Hamlet.

— Je serais curieuse d'entendre les paroles, reprit la douairière en faisant mine de se lever, car elle mourait d'envie d'aller sur le balcon et de se montrer au bon peuple châteaugironais.

— D'après l'air, vous pouvez deviner les paroles, dit le juge de paix, qui depuis un instant prêtait l'oreille avec un étonnement mêlé d'inquiétude. Pendant la révolution, cent mille personnes peut-être ont été égorgées au bruit de celte chanson qui vous paraît, madame, si gaie et si naïve.

— C'est en effet la Marseillaise, s'écria Châteaugiron, dont la physionomie annonça qu'il partageait la surprise, sinon l'anxiété du vieillard.

La Marseillaise! répéta madame Bonvalot,. subitement désenchantée.

— Pierre, qu'y a-t-il donc? demanda le marquis à l'un des laquais, qui par curiosité regardait à travers la fenêtre ce qui se passait au dehors.

— Monsieur le marquis, répondit le domestique en tournant vers son maître un visage assez effaré, c'est un

rassemblement qui marche sur le château; ils sont plus de deux cents, ils ont un grand drapeau tricolore, et l'on dirait qu'il veulent enfoncer la grille.

Ghûteaugiron se leva précipitamment et s'approcha de la fenêtre.

Les autres convives s'empressèrent de l'imiter.

Ils restèrent tous, hommes et femmes, immobiles de surprise à la vue de la scène inattendue qui «'offrit alors à leurs yeux.

Page 1