‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 7 sur 29 · LA CHAMBRE A DEUX LITS · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE A DEUX LITS

En rentrant à l'auberge du Cheval-Patriote, Georges Froidevaux se trouva de nouveau en butte aux sollicitations du capitaine de pompiers , qui s'obstinait à vouloir lui raconter Thistoire de sa défaite., traitée par lui de guet-apens ; mais il coupa court brusquement à cette narration intempestive.

— Je vous répète , dit-il, qu'en ce moment il m'est impossible de vous écouter; il faut avant tout que je m'habille pour l'audience; je coucherai ici, et dans la soirée vous pourrez me conter votre affaire.

Un peu calmé par cette assurance, Toussaint Gilles se décida enfin à laisser passer le jeune avocat , qui, après avoir pris son fusil et sa gibecière , se dirigea , suivi du fidèle Pyrame, vers l'escalier conduisant au premier étage.

— Où allez-vous me mettre? demanda-i il au moment de monter la première marche.

— Il y a du monde dans toutes mes chambres, répondit l'aubergiste ; mais quand je devrais vous céder mon propre lit, il ne sera pas dit que M. l'avocat Froidevaux soit venu frapper à la porte du Cheval- Patriote et qu'on ne lui ait pas ouvert. Voyons. J'ai au numéro 1 M. de Boisjoly, conseiller de préfecture à Mâcon...

— M. de Boisjoly ! que diantre vient-il faire à Châteaugiron?

— Sans doute manigancer quelque diablerie au sujet de l'élection au conseil général qui doit avoir lieu ces jours-ci.

— Et tous, républicain farouche, vous donnez l'hospitalité à un émissaire de la préfecture de Mâcon !

— Que voulez-vous, monsieur Froidevaux ? j'ai mes opinions, mais je suis aubergiste.

— Raison péremptoire. Le numéro 1 est donc pris, elle numéro 2?

— Occupé aussi par un monsieur qui est sorti dès le matin.

— Le numéro 3 ?

— La chambre jaune à deux lits? il s'y trouve cinq voyageurs.

— Cinq pour deux lits ?

— Ce sont des Auvergnats.

— Merci ; ce n'est pas moi qui compléterai la demidouzaine. Et enfin le numéro -4 qui est, je crois, le dernier?

— L'autre chambre à deux lits? celle-ci fera votre affaire. Il ne s'y trouve qu'une seule personne : le vicomte de Langerac, à ce que dit l'adresse de sa malle ; connaissez-vous ce nom-là?

— Pas le moins du monde. Quel homme est ce vicomte?

— Un gringalet blond dont les moustaches ne feraient pas le demi-quart des miennes , et qui a toujours l'air de vous rire au nez quand il parle ; enfin un petit insolent comme tous les nobles ; mais, à part ça, depuis ce matin je n'ai pas trop lieu de m'en plaindre. A son déjeuner, il a bu une bouteille de pouilly, une autre de thorins, et il vient de s'en faire monter une troisième de Champagne.

— Voilà des façons d'agir qui feraient pardonner trentedeux quartiers de noblesse et le titre de duc, dit Froidevaux en riant; en conscience, je ne pouvais guère espérer de trouver un compagnon de chambre si aimable. Va donc pour cohabiter jusqu'à demain avec le vicomte de Langerac.

— Je vous laisse aller, dit l'aubergiste à l'avocat qui, sans plus amples informations, commençait à monter l'escalier.

— Oui, oui, je connais le chemin, allez à vos affaires. La chambre vers laquelle se dirigeait le jeune avocat,

toujours accompagné de son chien , donnait sur la place,

ainsi qu'on l'a déjà vu; les deux lits, séparés par la porte, se trouvaient placés chacun en face d'une fenêtre; en retour, et vis-à-vis l'une de l'autre, deux commodes de bois de chêne, une petite table dans l'embrasure de chaque croisée, quatre chaises de paille dépareillées , tel en était le mobilier.

M. de Langerac était assis à l'une des tables où l'on apercevait, au milieu des débris d'un copieux déjeuner, trois bouteilles à peu près vides et une carafe à laquelle ne manquait pas une goutte d'eau. Quoique les assiettes et les flacons couvrissent la nappe presque en entier , le vicomte, en empilant les unes et en serrant les autres, avait trouvé moyen de placer devant lui un cahier de papier et une écritoire dont il se servait en ce moment. A voir le froncement laborieux de ses sourcils et ses longs temps d'arrêt, le coude appuyé sur la table et le front dans la paume de la main, on eût deviné que cet épilogue de son déjeuner exigeait qu'il fit un appel énergique à toutes les puissances de son cerveau, de même que le déjeuner lui-même avait dû mettre à l'épreuve toutes les forces digestives de son estomac.

Au bruit de la porte, le jeune homme blond leva la tête en laissant échapper un geste d'impatience, et il dirigea un regard assez peu bienveillant vers l'importun qui se permettait de le déranger.

L'avocat salua poliment son futur compagnon de chambre, fit entrer son chien et referma la porte.

— Qu'est-ce que vous me voulez ? demanda le vicomte d'un ton brusque.

— Moi? je ne vous veux rien du tout, répondit Froidevaux, qui, sans paraître accorder une plus longue attention à l'interrogateur peu poli, lui tourna le dos et regarda alternativement les deux lits.

Sur l'un, près duquel on apercevait une petite malle de

se trouvaient un chapeau et un stick à tête d'or ci-

■clée. Respectant ces indices de la prise de possession,

Froidevaux s'approcha de l'autre lit, y jeta sa casquette et sa gibecière et posa sou fusil à l'angle du chevet, tandis que le fidèle P.yrame , harassé par la chasse du matin, se couchait sur le plancher, en chien qui se seni chez lui.

— Ah ça , m'sieur, qu'est-ce que ça signifie ! s'écria tout à coup Langerac, qui avait suivi ces différents mouvements d'un œil surpris.

— Ce que ça signifie, m'sieur? répéta l'avocat en reproduisant exactement l'abréviation assez impertinente dont s'était servi le vicomte.

— Oui, où croyez-vous être ?

— Dans une auberge, répondit Froidevaux, qui se mit à ôter sa blouse.

— Eh bien! qu'est-ce que vous faites donc maintenant?

— Vous le voyez, j'ôte ma blouse.

La blouse ôtée, l'avocat la jeta sur le lit, près de sa gibecière, et il commença de détacher les boutons de son pantalon de coutil.

— Pardieu ! ceci est trop fort, s'écria le vicomte en faisant mine de se lever.

— Rassurez-vous, je n'ai nullement l'intention d'offenser votre pudeur.

En un instant, et avant que le jeune homme blond, un peu alourdi par les libations copieuses de son déjeuner, fut parvenu à se mettre debout, Froideveaux enleva son pantalon de coutil et parut alors vêtu d'une sorte de braie en casimir noir tout neuf; mais ce ne fut là qu'un vêtement transitoire, car en deux tours de main la culotte se déroula jusqu'aux pieds et redevint pantalon.

— Assez comme ça, s'écria impérieusement le vicomte, dont la mauvaise humeur ne fut pas désarmée par l'amélioration qu'avait apportée ce changement à vue au costume Je son interlocuteur ; la chambre où je me trouve n'est pas faite pour vous servir de vestiaire; détalez donc sur-lechamp, vous, vos bagages et votre baie chien.

A ce dernier mot, Pyrame, qui depuis son entrée dans la chambre n'avait pas quitté des yeux le vicomte, se mit à gronder sourdement comme s'il eût voulu répondre à une insulte par une menace.

Sans paraître partager ie moins du monde l'émotion courroucée qu'indiquait l'attitude de l'épagneul, Froidevaux s'assit sur une chaise, et s'occupa de détacher ses guêtres.

— L'épithète de sale dont vous venez de gratifier mon chien est impropre, dit-il avec le plus grand sang-froid ; je dis cela sans chercher à faire un calembour. La saleté est une habitude, tandis que la boue n'est qu'un accident; mon chien n'est donc pas sale , mais je conviens qu'il est crotté.

— Sale ou crotté je vais le jeter par la fenêtre , et vous après, si vous ne me laissez pas en paix tous deux ! s'écria le vicomte, irrité par ce flegme imperturbable.

Pyrame gronda de nouveau , mais plus fort cette fois.

— Monsieur , dit Froidevaux en se levant pour aller ouvrir sa gibecière d'où il tira une paire de bottes aussi neuves que le pantalon, je connais tous les égards dus à un homme qui a bu à son déjeuner trois bouteilles, dont une de vin de Champagne ; vos apostrophes pourront donc émouvoir mon chien, mais je vous déclare que pour moi j'y suis parfaitement insensible ; si vous étiez à jeun, je vous répondrais autrement.

Cela dit, l'avocat changea tranquillement de chaussures, et remplaça ses gros souliers crottés par des bottes d'un luisant irréprochable.

— Vous mlnsultez, je crois ! reprit Langerac furieux.

— Pas le moins du monde ; je fais un simple rapprochement. D'une part, j'additionne les bouteilles posées sur cette table; de l'autre, j'examine le vermillon de vos joues, l'éclat de vos yeux, le tremblement de votre voix; ces deux laits observés et rapprochés l'un de l'autre, j'en tire la conséquence. '

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— Quelle conséquence ? fichtre !

— La conséquence , fichtre ! que vous êtes ivre.

En disant ces mots, Froidevaux prit dans sa gibecière une cravate de mousseline blanche soigneusement pliée et destinée à remplacer le foulard roulé en corde qui lui avait entouré le cou jusque-là.

Le vicomte se précipita du côté de son iit pour y prendre le stick qu'il y avait posé, et s'avança ensuite vers l'avocat de l'air le plus menaçant; mais, à mi-chemin, il se trouva prévenu par le vigoureux Pyrame, qui passant subitement des grondements sourds aux hostilités déclarées, lui sauta à la gorge sans plus de façon que s'il se fût agi d'étrangler un lièvre.

— Retenez votre chien ou je l'assomme , s'écria Langerac, car malgré la petite canne dont il frappait i'épagneul un peu au hasard, il semblait menacé d'avoir le dessous dans le combat, et déjà son gilet était déchiré, en attendant sa peau.

— A bas, Pyrame ! dit Froidevaux, qui d'une main saisit le chien par le cou , tandis que de l'autre il désarmait le vicomte.

Châtié par quelques coups de stick que son maître lui appliqua sans ménagement, l'épagneul se réfugia sous un des lits en poussant des cris plaintifs.

— Monsieur, dit alors l'avocat, tandis que le jeune homme blond, que col assaut était loin d'avoir raffermi sur ses jambes, se rasseyait machinalement, avant de nous jeter par la fenêtre l'un ou l'autre, et pour vous dire ce que j'en pense, je crois que c'est vous qui sauteriez le pas ; avant donc de chercher réciproquement à nous casser le cou, il me semble que nous ne ferions pas mal de nous expliquer, si toutefois Bacchus le permet.

— Ce n'est pas à Bacchus, c'est ;i votre enragé Pyrame qu'il faut demander la permission, répondit le vicomte en • nant d'un œil courroucé le d

— Un gilet perdu, et j'en suis fâché ; car je sais par expérience qu'un gilet de moins dans une garde-roi

— J'ai vingt gilets, interrompit brusquement Langerac, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit. M'expliquercz-vous enfin, monsieur, de quel droit, abusant de la férocité de votre cliien et peut-cire de la supériorité de vco muscles, vous venez vous emparer d'une chambre où je suis ?

— Permettez, monsieur, je ne m'empare pas de la chambre, mais de la moitié de la chambre, ce qui est bien différent.

— Le tout ou la moitié, peu importe ; cette chambre est à moi, puisque je l'occupe depuis ce matin, et je neveux la partager avec personne.

— Le droit du premier occupant est fort respectable sans doute, quoique, aux yeux de la loi, il ne constitue pas souvent un titre suffisant.

— Monsieur est avocat ? demanda le vicomte avec un accent d'ironie.

— J'ai cet honneur, monsieur, dit Froidevaux en endossant un gilet de soie noire qu'il venait de tirer de sa gibecière.

— Je serais honoré moi-même, monsieur, de jouir de la société d'un homme de votre robe ; mais la cohabitation que vous semblez vouloir m'imposer n'est pas dans mes habitudes ; je vous le répète, cette chambre est à moi puisque je la paie, et je prétends y être seul.

— Prétention mal fondée, ainsi que je vais avoir l'honneur de vous le démontrer, reprit le jeune avocat qui boutonnait avec une certaine complaisance son gilet non moins neuf que son pantalon ; vous êtes de Paris, monsieur ?

— À quoi devhtez-vous ça ? dit d'un air de dédain Lan-

— A vos vingt gilets ; en province on ne donne pas dans de semblables prodigalités. Étant donc de Paris, il est naturel

. partout les idées et les mœurs de Pari!

là votre erreur, monsieur. Chaque pays a ses habiludes, chaque localité ses usages.

— Et l'usage à Châteaugiron, en fait de chambre d'auberge, c'est sans doute que là où il y a place pour un, il y a place pour deux ?

— L'usage des auberges de Châteaugiron, c'est que la chambre, c'est le lit. Ici vous voyez deux lits : c'est donc absolument comme s'il y avait deux chambres.

— Chez quels sauvages suis-je tombé ! s'écria le vicomte en se levant par un mouvement d'indignation.

— Entre l'hôtel Maurice et un wigwam il y a plus cfun degré ; vous êtes ici à peu près au milieu de l'échelle.

— Et il n'y a que cette auberge dans votre aimable patrie ?

— SI fait ; elle n'est pas la seule, mais elle est la plus logeable de beaucoup.

— Comment diable alors sont les autres?

Froidevaux,qui n'avait pas un instant interrompu sa toilette pendant ce dialogue, tira de sa carnassière un habit soigneusement plié, dans les manches duquel il passa successivement ses deux bras avec les précautions pour ainsi dire respectueuses que mérite un vêtement porté dout la première fois.

— Ah çà, dit le vicomte qui ne put s'empêcher de rire en dépit de sa mauvaise humeur, votre sac de chasse est donc aussi fécond que les jupes de madame Gigogne ! Que diantre en allez-vous tirer encore ?

L'avocat replongea la main dans sa gibecière, et y prit cette fois une boite de carton peinte en rouge, ronde comme une assiette, un peu plus iarge et presque aussi mince.

— Je suis sûr que vous allez sortir de cette tabatière une calèche à quatre chevaux, reprit Langerac en riant tout à fait, car il commençait à trouver que l'aventure ne méritait pas d'être prise au tragique.

Froidevaux ouvrit la boite et en tira un objet noir et plut

qui, au moyen d'un coup de poing en dessous, se développa soudain, comme se gonfle un ballon quand le gaz le remplit: Chapeau Gibus ! fit l'avocat , qui enfonça sur sa tête cette coiffure élastique.

— Vous n'êtes vraiment plus le même homme que quand vous êtes entré, dit Langerac en le considérant de la tête aux pieds d'un air d'admiration moqueuse. Que ne vous présentiez-vous tout de suite dans cet imposant appareil ? j'aurais reconnu le gentleman avec qui l'on peut partager sa chambre sans inconvénient ; j'aurais reconnu la fleur des pois de l'endroit, le lion de Châteaugiron, en un mot; car, n'est-ce pas, vous êtes le lion de Châteaugiron ?

— Pas plus que vous n'êtes vous-même le lion de Paris, monsieur le vicomte de Langerac.

— Ah ! vous savez mon nom ? dit le jeune homme blond un peu surpris; je ne me doutais pas que la renommée l'eût porté jusqu'en ces parages.

— Ce n'est pas la renommée qui l'y a porté, c'est votre malle.

— Je comprends : il paraît que si le garçon qui a monté ma malle est sourd quand on l'appelle, en revanche il n'est pas aveugle.

— On est curieux partout, et U ne loge pas tous les jours des vicomtes à l'auberge du Cheval-Patriote.

— C'est parfaitement juste, dit Langerac avec fatuité ; mais, monsieur l'avocat, puisque le hasard vous a appris mon nom, ne vous semblerait-il pas convenable de me décliner le vôtre? Peut-être serons-nous dans la cruelle nécessité d'échanger une balle ou deux ; car enfin, en admettant la légitimité du droit que vous prétendez avoir à la moitié de ma chambre, d'après je ne sais quel usage barbare en vigueur dans cette capitale ; en admettant, dis-je, que je doive vous accepter pour compagnon de logis, il est un aulre fait qui exigera peut-être que je vous demande une légère réparation.

94 COUVRES DE CH. DE BEHNAilD.

— Quoi fait, monsiour ? demanda Froidevaux en tirnnt d'une poche de son habit une paire de gants noirs da quels il commença d'introduire, non sans peine, ses larges et fortes mains brunies par le soleil, comme le sont inévitablement les minus de tout chasseur.

— Il me semble, monsiour l'avocat, que tout à l'heure vou^ m'avez arraché mon stick un peu brusquement.

— Votre stick ?

— Ma canne, si vous voulez, reprit le vicomte, que l'ignorance du provincial fit sourire de pitié : vous m'avez donc enlevé ma canne d'une manière un peu leste, sans compter mon gilet dévoré par votre chien.

— Je vous ai enlevé voire slick pour vous empêcher de m'en frapper, ainsi que vous paraissiez en avoir l'intention ; ce qui, par parenthèse, aurait pu vous coûter un pou cher. Quant à votre gilet, je vous ai déjà dit que j'étais fâché qu'il fut déchiré ; mais c'est votre faute, vous auriez dû savoir que qui menace le maître s'expose à être mordu par le chien.

— Bien, fort bien ; on régularisera tout cela. Vous savez, ou vous ne savez pas, monsieur l'avocat, qu'en pareille circonstance on s'en rapporte au jugement d'un ami. Dès que Châteaugiron sera arrivé, je lui soumettrai la. chose, et ii décidera si je dois exiger une réparation.

— Vous êtes l'ami de M. le marquis de Châteaugiron ? demanda Froidevaux.

— Son ami intime, monsieur l'avocat ; mais je prendrai la liberté de vous faire observer qe vous connaissez mon nom, ainsi que celui d'un de mes amis, tandis que moi j'ignore encore le vôtre, quoique j'aie déjà eu l'honni vous le demander.

— Georges Froidevaux, dit le, ■ jeat en bouton ses gants.

— Georges Froidevaux ! répéta le vicomte qui parut

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frappé de ce nom : attendez donc. . . . Georges Froidevaux

et vous êtes avocat?

— Depuis huit ans.

— C'est bien ça, fit à part lui Langerac, qui tira d'une poche de son gilet un petit carnet et parut le consulter attentivement.

— Vous connaissez mon nom ? demanda l'avocat assez étonné de cette pantomime.

— Parfaitement ; le nom de Georges Froidevaux est de ceux qui, pour aller loin, n'ont pas besoin d'être gravés sur la plaque d'une malle.

— La plaisanterie, monsieur le vicomte, peut être fort piquante, mais en ce moment il m'est impossible d'y répondre, car je ne puis prolonger davantage cet aimable entretien. L'audience du juge de paix va s'ouvrir, et, vous le savez, l'exactitude est le premier devoir d'un avocat.

— Rien de plus juste, monsieur Froidevaux, allez où le devoir vous appelle ; mais un mot encore : où me sera-t-il possible de vous retrouver?

— Ici même, monsieur de Langerac ; je compte y coucher.

— Je n'en dis pas autant, car, malgré le charme de votre société, les chambres à deux lits ont pour moi peu d'attraits : mais ce soir ou demain matin vous aurez de mes nouvelles.

— Quand il vous plaira, monsieur le vicomte ; je n'ai p?,s un moment à perdre, ajouta Froidevaux qui en ce moment se trouvait près de l'une des fenêtres ; voilà ma partie adverse qui traverse la place.

— Ah! voyons la partie adverse ; elle doit être curieuse. Le vicomte s'approcha de la fenêtre.

— Ce grand et gros monsieur à longue barbe ? reprit-il ,7;ardant M. de Vaudrey que le jeune avocat lui désignait du doigt.

— Lui-même, le baron de Vaudrey.

— Le baron de Vaudrey ! répéta Langerac en portant vi-

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vement son lorgnon à son œil ; ah ! c'est là le baron de Vaudrey?

— Votre carnet en parle-t-il aussi?

— De quoi ne parle-t- il pas? Ah ! c'est là le baron de Vaudrey !

— En personne.

— Eh bien ! il a l'air d'un taureau qu'il ne doit pas être prudent de prendre par les cornes.

— C'est pourtant ce que je ferai tôt ou tard, dit Froidevaux, à qui ces paroles échappèrent involontairement.

— En vérité ? s'écria le vicomte avec un accent de curiosité.

Mais l'avocat pressé par l'heure ou regrettant peut-être d'en avoir déjà trop dit, appela son chien, qui quitta aussitôt l'asile où il s'était réfugié; puis saluant légèrement le vicomte, il sortit de la chambre, et descendit l'escalier suivi du fidèle Pyrame.

Après le départ du jeune avocat, Langerac fit quelques tours de long en large, comme pour rappeler l'inspiration qu'avait chassée cette importune visite ; il se rapprocha ensuite de la table et se versa un verre de vin de Champagne qu'il avala d'un trait, quoiqu'il eût déjà pris du café.

— Il faut pourtant finir cette satanée lettre ! dit-il alors en se rasseyant.

Le vicomte laissa tomber son front sur sa main, rêva quelque temps, reprit enfin la plume et se remit à écrire. Les premiers mots qu'il ajouta à la satanée lettre, dont nous connaîtrons plus tard le contenu, furent ceux-ci : Ange adoré t

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