‹ Le gentilhomme campagnard (volume 4)Chapitre 8 sur 29 · LA ROBE ET L EPEE · texte numérisé non relu

LA ROBE ET L EPEE

A neuf heures moins cinq minutes, ponctualité toute militaire, le baron de Vaudrey avait paru à l'entrée de la place du château. La veste un peu trop négligée qu'il portait habituellement le matin se trouvait en ce moment remplacée par un habit bleu à boutons dorés, fermé du haut en bas, de manière à cacher le gilet, et que décorait à Tune des boutonnières la rosette d'officier de la Légion d'honneur. Un pantalon blanc, une cravate noire, un chapeau penché cavalièrement sur l'oreille droite, des bottes dont les talons supportaient des éperons sans molettes, complétaient son costume, où l'on retrouvait la propreté minutieuse et la correction un peu roide que donne l'habitude de l'uniforme.

Les groupes qui couvraient la place s'ouvraient devant le baron, et chacun mettait à se découvrir au moins autant d'empressement qu'il en avait montré sur le passage de l'avocat Froidevaux. On pouvait cependant remarquer une différence assez prononcée entre les saluts des bourgeois de Châteaugiron et ceux des paysans des villages d'alenfbur. Les figures de ces derniers , lorsqu'ils ôtaient leurs chapeaux, offraient une expression de cordialité respectueuse, tandis que les autres, en s'inclinant plus bas peut-être, semblaient moins obéir à un sentiment affectueux que rendre un involontaire hommage à un antagoniste redouté.

Lorsque les pompiers, rangés devant la mairie, aperçurent M. de Vaudrey, on entendit circuler dans leurs rangs l'avertissement suivant :

— Yoi'i le colonel; attention, voici le colonel.

Ces mots produisirent un effet électrique. Le peloton, assez mal en ordre jusqu'alors, rectifia de lui-même son alignement; chacun redressa la tête, avança la poitirne, allongea les bras le long des cuisses, tourna les pieds en dehors, prit en un mot son plus beau port d'armes ; peu s'en fallut même que le lieutenant Amoudru ne fit mettre le sabre à la main et que le tambour Toinot ne battît aux champs.

Sans paraître étonné du mouvement dont son arrivée était la cause, le baron ralentit le pas comme un général qui commence une revue, et il passa devant le front du peloton en regardant successivement chaque homme de son œil ferme et pénétrant; deux ou trois fois il salua familièrement de la main quelques pompiers qu'il connaissait, et à qui cette distinction fit porter le casque deux pouces plus haut; enfin, arrivé près de Philippe Amoudru, car il avait commencé cette espèce d'inspection par la gauche, il s'arrêta et lui dit à haute voix :

— Vos pompiers sont superbes, lieutenant, et je doute que ceux de Paris aient meilleure mine.

Malgré son antipathie pour les bourgeois de Châteaugiron, l'ancien lieutenant-colonel n'avait pu voir une soixantaine de casques en bataille sans penser à ses cuirassiers et sans sentir la fibre militaire vibrer dans sa poitrine. .

— Qu'a dit le colonel ? demandèrent à la fois trente pompiers qui quittèrent leurs rangs pour entourer le lieutenant, dès que M. de Yaudrey eut monté le perron de la justice de paix.

— Il m'a dit que nous étions superbes, répondit Amoudru avec une juste fierté, et il a ajouté que les pompiers ûe Paris n'avaient pas si bonne mine que nou?

— Eh bien ! Toussaint Gilles en pensera ce qu'il voudra, s'écria un des hommes du peloton, j'aime le colonel ; voilî un dur à cuire, un troupier fini.

— C'est lui qui figurerait crânement en tête du bataillon, si l'on réorganisait la garde nationale du canton !

— Que cela arrive, je lui donne ma voix d'avance.

— Et moi la mienne, dirent en même temps plusieurs pompiers.

— Mais Toussaint Gilles prétend que c'est un aristocrate.

— Toussaint Gilles est un envieux, et pas autre chose.

— C'est vrai ; tout ce qui est au-dessus de lui, il le traite d "aristocrate.

— Et comme le colonel le dépasse au moins de quatre pouces, il est tout simple qu'il en dise du mal.

— Ce n'est pas tant encore de la taille du colonel qu'il est jaloux que de sa naissance et de sa fortune.

— C'est vrai, c'est vrai, répéta-t-on de toutes parts : aristocrate ou non, le colonel est un brave militaire, un soldat de l'empire, un vieux de la vieille ; et Toussaint Gilles, qui, malgré ses grandes moustaches, n'a jamais déchiré une cartouche, n'est pas digne de lui tirer ses bottes.

La faveur publique abandonne volontiers les vaincus ; il n'est donc pas étonnant que l'échec éprouvé par le capitaine des pompiers eût porté quelque atteinte à sa popularité. En ce moment, d'ailleurs, la plupart des soldats de sa compagnie, préoccupés du festin qui les attendait au château, se trouvaient, sans le savoir, de l'avis de Sosie ; l'amphitryon où l'on devait dîner leur semblait digne de tous leurs hommages, non-seulement lui, mais ses parents jusqu'au dixième degré. Or, à part sa valeur personnelle, et dans le pays personne ne songeait à la contester, le lieutenant-colonel de Vaudrey était l'oncle du marquis de Châteaugiron.

Quoique la masse des plaideurs ne fût pas encore admise dans le sanctuaire de la justice de paix, la porte s'ouvrit pour le baron comme elle s'était ouverte quelques instants auparavant devant l'avocat Froîdevaux. Il se trouva donc bientôt en présence du vieux magistrat, qui avait repris sa prom lo-ntlaphysionomie, sousun masque de

politesse empressée, trahit à sa vue f espèce d'angoisse que

JOO ŒUVRES DE Cil. DE RERNARD.

cause à un débiteur peu solvable la rencontre de son créancier.

-C'est un grand jour pour yous que ce jour, Sangaridel dit M. de Vaudrey d'un ton de comique emphase.

— Monsieur le baron, je suis votre très-humble serviteur, répondit le vieillard en cherchant à dompter son agitation : c'est un beau jour en effet pour moi comme pour tout le pays, que ce jour qui ramène dans le domaine de ses ancêtres le rejeton d'une famille illustre et honorée.

— C'est sans doute là l'exorde de la harangue que vous vous disposez à débiter à mon neveu ; sans flatterie il me paraît fort bien tourné, et il répond dignement aux autres préparatifs de votre fête.

Il est assez rare qu'un auteur distingue un persiflage d'un compliment : aussi quoique M. Bobilier eût quelque raison de se défier de la sincérité de l'ancien militaire, se laissa-t-il prendre au sérieux affecté par ce dernier.

— Serais-je assez heureux, monsieur le baron, dit-il avec un sourire qui semblait, par son humilité même, solliciter de nouveaux éloges ; serais-je assez fortuné pour que mes efforts obtinssent votre approbation ?

— S'ils ne l'obtenaient pas, monsieur le juge de paix, je serais bien difficile. Tout ici a un air animé qui sent sa fête d'une lieue : vos pompiers sont magnifiques; vos cantatrices de la sacristie tirent de leurs gosiers des notes que pas un soprano de l'Opéra n'obtiendrait du sien ; quant à votre arc de triomphe, je n'ai qu'une chose à vous en dire, c'est que, sous un rapport au moins, il surpasse celui de la barrière de l'Étoile.

— Oh ! monsieur le baron, ceci, c'est de l'ironie, dit le magistrat, qui ne put s'empêcher de trouver l'exagération un peu forte.

— Pas le moins du monde, monsieur Bobilier; car observez que je ne vous ai pas dit que votre arc de triomphe

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surpassait celui de l'Étoile sous tous les rapports; je me suis contente de dire sous un rapport.

— Et ce rapport ?... demanda l'ordonnateur de la fête avec un intérêt visible.

- C'est le couronnement ; l'arc de l'Étoile attend encore le sien, tandis que votre aro de triomphe à vous en possède un qui produit un effet monumental.

— Le mérite, monsieur le baron, en est moins à mes faibles pinceaux qu'à la beauté du sujet. Vous avez sans doute reconnu les armes de votre famille ?

— Parfaitement; sauf quelques petites erreurs, fort peu importantes, elles sont d'une exactitude irréprochable.

— Quelques erreurs ! répéta le magistrat artiste, d'un air alarmé.

— Oh ! des bagatelles.

— II n'y a pas de bagatelles dans les choses de cette gravité, reprit M. Bobilier de plus en plus inquiet; de grâce, monsieur le baron, s'il est vrai que j'aie péché, veuillez me dire en quoi !

— D'abord, vos lions, effrayants de ressemblance du reste, devraient être d'or et non au naturel.

— Erreur, monsieur le baron, s'écria le vieillard dont la physionomie s'éclaircit soudain; je sais que La Chenaye- Desbois, et d'après lui Viton de Saint-Alais, sont aussi tombés dans cette erreur qui, de leur part, me semble inexplicable. Mais je soutiens, moi, que les supports de vos armes sont bien deux lions au naturel et non deux lions d'or. C'est ainsi, en effet, qu'ils sont désignés dans tons les anciens ouvrages. Si vous ne me croyez pas, monsieur le baron, lisez {'Histoire de Bourgogne, par dom Plancher et dom Merle; lisez le Nobiliaire de Ckarolais; lise^ l'Illustre Orbandal ou Histoire de la ville de Chalon-sur-Saône, paï Bertaud et Cusset; lisez...

— Je ne lirai rien de tout cela, interrompiten riant M. de Vaudrey, j'aime mieux vous croire sur parole, et je passe

condamnation sur les lions ; mais comment expliquerez-vous l'hérésie que vous avez commise dans la peinture du château?

— Une hérésie ! s'écria M. Bobilier, qui de nouveau parut alarmé, car sur un point de cette nature il n'était pas homme à entendre la plaisanterie.

— Sans être de votre force en blason, je ne suis pas cependant tout à fait un ignorant ; il me semble donc que le château du chef de l'écu, vous voyez que je sais employer au besoin les termes techniques, doit être ajouré, maçonné, essoré et girouette d'or; girouette, entendez-vuus, monsieur Bobilier?

D'un violent coup de la paume de sa main le vieux juge de paix aplatit sur son chef chenu les boucles de sa perruque jaune.

— J'ai oublié les girouettes ! s'écria-t-il en même temps d'un air désolé.

— Vous avez positivement oublié les girouettes.

— Quelle étourderie impardonnable !

— Me permettez- vous de dire ce que je pense ? dit M. de ■ vy, qui avr.it quelque peine à conserver son sérieux.

— Parlez, monsieur le baron; accablez-moi, je le mérite : ■ oublié les girouettes !

— Eh bien! je crois qu'il n'y a dans votre fait ni oubli ni étourderie.

— Gomment ! me croyez-vous capable d'avoir supprimé •tairement?...

— Oui, je vous en crois capable, monsieur Bobilier, et j'ajoute que, pour ma part, je ne vous en sais pas mauvais gré.

— Je ne vous comprends pas, monsieur le baron.

— Je m donc. La suppr \'xm objet qui a de tout temps passé pour le symbole de l'inconstance politique me semble une ingénieuse leçon que vous voulez don-

ner à mon neveu, et, je vous le répète, je ne vous en sais nullement mauvais gré.

— Donner une leçon à M. le marquis ! comment oseraisje me le permettre?

— Si vous ne vous le permettez pas, je me le permettrai, moi, et il n'y perdra riefi, dit le baron qui paraissait ne plus avoir envie de plaisanter. On assure que mon neveu, quittant la ligne qu'il a suivie jusqu'à ce jour, a commencé des démarches pour se faire élire au conseil général de Saôneet-Loire, et que ce n'est là qu'un acheminement vers la députation. Si le fait est vrai, et vous devez en savoir quelque chose, mais je ne vous interroge pas; si le fait est vrai, il y aura une rupture définitive entre la branche aînée et la branche cadette des Châteaugirons ; et, après tout, une rupture définitive vaudra peut-être mieux que le désaccord qui règne depuis deux ans entre mon neveu et moi.

— Ce que vous me dites là, monsieur le baron, me fait beaucoup de peine, répondit le juge de paix, à qui l'accent sérieux de son interlocuteur fit perdre de vue l'accident des girouettes oubliées, j'osais espérer que ce beau jour serait l'occasion d'un rapprochement entre vous et M. le marquis; je me flattais même que c'était pour assister à son arrivée que vous étiez descendu aujourd'hui à Chàteaugiron.

— Vous avez commis là, mon cher juge de paix, l'erreur la plus complète, répondit M. de Vaudrey en reprenant l'accent du persiflage; je n'ai vu nulle part que les oncles, surtout les oncles à barbe grise, fussent obligés de se déranger pour venir faire des salamalecs à leurs neveux. Je sais qu'autrefois j'aurais dû prêter foi et hommage entre les mains d'Héraclius pour mon fief de Vaudrey ; mais, sous le régime actuel, je ne lui dois rien, et c'est lui qui me doit.

— Si ce n'est pour M. le marquis, que ce soit du moins madame la marquise, qui vient dans son château pour

la première fois, reprit le juge de paix d'une voix insinuante: on la dit si belle, si aimable, si distinguée!

— Vous nie prenez par mon faible, monsieur Bobilier, et la botte est adroitement dirigée; cependant je ne céderai pas. Madame la marquise est ma nièce, et je ne refuse pas de la voir; mais fùt-elle encore cent fois plus belle et plus distinguée, c'est à elle de me prévenir. Si donc vous me voyez ici, ce n'est pas que j'aie le moins du monde l'intention de lui présenter mon hommage à sa descente de voiture ; j'ai quitté mon antre pour une affaire d'une tout autre espèce et que vous paraissez avoir un peu oubliée.

— Votre affaire avec l'avocat Froidevaux ? dit le juge de paix dont le front s'assombrit.

— Précisément. Mais tandis que nous causons, le temps s'écoule; il est neuf heures passées. Est-ce que vous n'ouvrez pas l'audience ?

— Dans un instant, monsieur le baron. ..je crois que Froidevaux n'est pas encore arrivé... Tenez-vous beaucoup à le faire condamner, ce pauvre garçon ? ajouta le magistrat après un instant d'hésitation. «

— J'y tiens particulièrement, monsieur le juge de paix ; j'y tiens même infiniment ! Ce pauvre garçon, comme vous l'appelez, est le plus enragé braconnier du pays; il a juré à mes perdreaux une guerre à mort qui, depuis trois ans que je suis ici, m'a fait faire plus de mauvais sang que les perdreaux ne valent à coup sûr ; car ce n'est pas tant le meurtre de mon gibier qui me courrouce que la manière dont il est opéré. Si M. Froidevaux m'avait demandé la permission de chasser dans mes bois, il est probable que je ne la lui aurais pas refusé^; mais il y met de la bravade, du défi; aussi, puisque je trouve enfin l'occasion de l'amener, non pas pour délit de chasse, car on ne l'a pas vu chassant, et d'ailleurs vous seriez incompétent , mais pour délit forestier, devant votre tribunal, rien ne m'empêchera de faire tous mes efforts pour que vous le condamniez; et. malgré la remise à huitaine que vous lui ave/, accordée jeudi dernier, en dépit de mes réclamations, je crois que vous serez obligé

de le condamner, monsieur le juge de paix; car l'affaire est claire comme le jour, continua le baron en se frottant les mains de l'air d'un homme sûr de son fait, claire comme le jour, quoique jeudi vous n'ayez pas voulu en convenir.

— Je n'ai jamais prétendu que vous eussiez tort, monsieur le baron; jamais. Jeudi dernier, ma religion n'était pas suffisamment éclairée, voilà tout.

— Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui elle le sera tout à fait ; car pour suppléer à l'insuffisance de mes arguments, pour lesquels vous professez, je crois, assez peu d'estime...

— Ah ! monsieur le baron !

— Pour suppléer, dis-je, à l'insuffisance de mes arguments, je me suis muni de deux petites consultations...

— Deux consultations ! s'écria le vieux magistrat, qui tressaillit en voyant tomber sur sa tête, plus lourd encore qu'il ne l'avait prévu, le contre-temps dont il redoutait la chute.

— Tout autant, monsieur le juge de paix ; votre tribunal mérite bien qu'on se mette en frais pour paraître plus dignement devant lui.

— Mais alors nous en aurons pour une heure !

— Pour que cela ne durât qu'une heure, il faudrait que M. Froidevaux fut prodigieusement concis, et ce n'est guère son habitude. Quant à moi, je vous le déclare, je serai peut-être un peu long.

— Il est impossible que cela se passe ainsi ! s'écria le juge de paix tout effaré; une heure !

— Mettons deux.

— Deux heures ! pour une affaire qui peut être plaidée en deux mots et jugée en cinq minutes ! une affaire claire comme le jour, ainsi que vous le disiez tout à l'heure !

— Autant que je me le rappelle, vous ne la trouviez pas claire du tout jeudi dernier.

— J'avais tort, monsieur le baron, complètement tort : vous voyez que je n'hésite pas à en convenir. Deouis jeudi

j'ai étudié la question à fond. Votre droit est incontestable, le procès-verbal du garde champêtre parfaitement régulier, et mon ar%:t est «àicïé d'avance. Ainsi donc, pourquoi de longues plaidoiries? pourquoi des lectures de consultations qui ne m'apprendront rien dont je ne sois déjà convaincu ? pourquoi perdre en phrases inutiles un temps précieux, le temps de tousmes autres justiciables, monsieur le baron?...

— Et pourquoi, interrompit ironiquement le plaideur obstiné, exposer M. Eobilier à manquer l'arrivée de madame la marquise de Chàteaugiron ?

— Eli bien ! monsieur le baron, je ne veux pas faire du stoïcisme hors de propos. Oui, vous avez mis le doigt sur la blessure. Si madame la marquise arrivait sans que je fusse là pour lui adresser le compliment de bienvenue, ainsi que c'est mon droit, ainsi que mes ancêtres l'ont toujours fait en pareil cas depuis dix générations, soit comme juges châtelains, soit comme baillis, je ne m'en consolerais pas, monsieur le baron, je ne m'en consolerais jamais. C'est peut-être une faiblesse; mais je vous conjure d'y avoir égard. Au lieu de la plaidoirie interminable dont vous me

menacez ce n'est pas que je n'aie toujours un plaisir

infini à vous écouter, mais vous me comprenez, un jour comme celui-c i !.... Ainsi donc, au lieu de plaider, contentez-vous de prendre vos conclusions; je déciderai Froidevaux à ne répondre qu'en deux mots; avant cinq minutes, le jugement sera rendu, et je serai libre.

— Mais vos autres justiciables, dont le temps est si pré cieux ?

— Ceux-là ne m'inquiètent guère. Allons, monsieur le baron, accordez-moi ce que je vous demande. A votre premier procès, et vous savez que vous en avez quelquefois, vous tiendrez toute l'audience, si bon vous semble.

— Quelque séduisante que soit coite perspective, elle ne m'empêchera pas de remplir aujourd'hui ce que je regarde comme un devoir.

— Un devoir ?

— Oui, un devoir envers Chambard, le garde champêtre, qui pour la première fois de sa vie peut-être a rempli le sien, à l'égard d'un habitant de Châteaugirou-ie-Vicil, et dont le procès-verbal s'est vu taxé d'illégalité jeudi

par M. Froidevaux. Chambard a gardé mes bois, ainsi que je lui en avais donné l'ordre; puisqu'on l'attaque pour ce fait, c'est à moi de le soutenir, et je le ferai.

— Monsieur le baron, je vous en prie, reprit le juge de paix d'une voix émue ; vous savez si les Bobiliers ont toujours été les serviteurs dévoués des Châteaugirons.

— Je sais cela, mon cher Bobilier, je sais cela ; d* , dez-moi donc toute autre chose, elle vous est accordée d'avance ; mais n'insistez pas pour que je renonce à plaider. Vous m'avez renvoyé à huitaine malgré moi, ce qui a jeté une sorte de défaveur sur ma cause, et je sais qu'à ce sujet MM. vos bourgeois de Châteaugiron se sont déjà égayés à mes dépens : il me faut une satisfaction morale. Et puis, comment voulez-vous que je consente à ménager par mon silence M. Froidevaux, qui ce matin encore tuait mes perdreaux à la Tremblaie ?

— C'est impossible , on vous a trompé, monsieur le baron.

— Rabusson m'a dit qu'il l'avait pris pour ainsi dire sur le fait, et Rabusson ne ment pas.

— Au moment de comparaître à mon tribunal ! l'àudàce serait trop forte.

— C'est mon avis. Vous devez comprendre qu'à part toute autre raison, je ne puis, sous peine de devenir la fable du pays, accorder le moindre ménagement à cet incorrigible braconnier. Peut-être aurais-je pu passer l'éponge sur le reste, mais ce dernier trait sort des bornes de la plai* santerie. Ainsi donc je suis désolé de vous refuser, mon cher juge de paix; mais vous le voyez, M. Froidevaux m'a jeté le gant ce matin encore, et ce n'est pas un vieux

soldat comme moi qui peut se dispenser de le relever.

— C'est donc cet endiablé de Froidevaux qui est l'unique sause du déboire qui me menace en ce moment, dit le rieux magistrat avec une sourde indignation.

Le greffier qui remplissait en même temps les fonctions /l'huissier audiencier, ainsi que cela se pratique dans la plupart des justices de paix, parut à l'entrée de sa salle.

— Monsieur Bobilier, dit-il, neuf heures sont sonnées rlepuis longtemps, et ils ont l'air de s'impatienter là dehors. K*mt-il ouvrir les portes?

Le juge de paix implora du regard M. de Vaudrey; mais celui-ci n'eut pas l'air de comprendre ce dernier appel* et sa figure demeura impassible.

— Faites entrer l'audience, dit alors le vieux magistrat en se résignant à sa destinée, mais sans parvenir à étouffer un soupir.

A l'instant où le greffier se retirait pour ouvrir la porte extérieure, Froidevaux le remplaça à l'entrée de la salle. A son retour, le jeune avocat avait appris que le baron de Vaudrey était en conversation particulière avec le juge de paix, et par discrétion il s'était arrêté dans le couloir qui séparait la justice de paix de la mairie; mais aux derniers mots prononcés par le vieux magistrat, il crut pouvoir entrer.

Froidevaux salua d'un air de politesse hautaine M. de Vaudrey, qui, après avoir répondu par un salut non moins froid, lui tourna le dos et se mit à régler sa montre sur l'horloge de la salle, manifestant clairement ainsi son désir d'éviter toute conversation.

En apercevant le jeune avocat, M. Bobilier alla brusquement au-devant do lui, et le repoussa jusqu'à la porte de la salle, de manière à l'éloigner le plus possible du baron.

— Froidevaux, lui dit-il alors d'une voix altérée par la colère, si ce qu'on vient de me dire est vrai, je regretterai

de ne pouvoir vous infliger, au lieu d'une amende minime, cinq ou six mois do prison.

— Bien obligé, monsieur le juge de paix, répondit le jeune avocat, sans paraître fort ému de cette véhémente apostrophe; moi qui m'attendais à recevoir de vous des compliments au sujet de mon costume ! qu'ai-je donc fait encore?

— Est-il vrai que vous ayez chassé ce matin dans le bois de la Tremblaie ?

— C'est parfaitement vrai; mais^eela ne mérite pns, selon moi, cinq ou six mois de prison.

— Non, je ne veux pas le croire, quoique vous ayez l'audace d'en convenir. Au moment de paraître devant mon tribunal ! ce serait avoir mis en oubli tous les lois de la décence. Non, je ne le croirai pas, à moins d'avoir vu les pièces de conviction.

— Eh bien ! vous les verrez, dit Froidevaux avec le plus grand calme, car elles sont chez vous.

— Chez moi ! s'écria le juge de paix ébahi.

— Voici l'histoire : en revenant de la Tremblaie, j'ai passé devant votre maison, puisque c'est le chemin pour venir ici. Votre gouvernante Toinette était sur la porte; elle m'a demandé si j'avais fait bonne chasse , et je lui ai répondu en lui offrant à votre intention les deux perdreaux que je venais de tuer ; car je sais, monsieur Bobilier, que vous ne méprisez pas le perdreau.

Pendant un instant la physionomie du vieux magistrat trahit l'irrésolution d'un homme qui ne sait s'il doit s'attendrir ou se mettre en fureur.

— Froidevaux, je n'entends pas cela, dit-il enfin, en prenant une espèce do terme moyen entre l'indulgence *>* •a colère; voilà trop souvent que cela vous arrive, et, je vous le répète, je n'entends pas cela. D'abord je n'ai pas besoin de vos perdreaux, quoique je doive convenir qu'ils se trouvent toujours fort bons, car vous avez soin de me

réserver les plus belles pièces de votre chasse ; en outre, d'avocat à juge, de pareilles attentions, surtout lorsqu'elles sont répétées, peuvent donner lieu à des observations fâcheuses; et quand même elles n'auraient pas d'autres inconvénients, ce serait une raison suffisante pour qu'on dût s'en abstenir. L'Ecriture a dit : Xenia et munera excœcant oculos judicum. Vous savez le latin mieux que moi, ainsi je n'ai pas besoin de traduire.

— Vous pouvez être tranquille à cet égard, monsieur Bobilier, mes perdreaux n'auront jamais ni l'intention ni le pouvoir d'aveugler votre justice.

— Mais enfin, ce sont des cadeaux, des présents, et de tout temps il a été défendu aux magistrats d'en recevoir; cela constituait autrefois le crime nommé par la loi romaine repetundarum, c'est-à-dire de concussions.

— Un crime de concussion à propos de deux perdreaux qui ne sont pas même truffés !

— Et notre ancien style flétrissait ces choses-là du nom de dons corrompables. Or, toutes les ordonnances de nos rois, celle de Philippe le Bel, de 1302, celle d'Orléans, de 1560, et d'autres encore, ont sévèrement prohibé les dons corrompables ; il est vrai, par exemple, que les choses à boire ou à manger pouvant être consommées en peu de jours, et nommément la venaison, enfin ce qu'on nommait esculentum et poculentuin, n'ont jamais été comprises par lesdites ordonnances au nombre des dons corrompables.

— Vous voyez donc bien, monsieur Bobilier, que vous pouvez manger mes perdreaux sans le moindre scrupule, dit le jeune avocat, qui, lors même qu'il eût su que les ordonnances de Moulins et de Blois, postérieures à celles dont nous avons parlé plus haut, avaient étendu à Ycsculentum et au poculentum Panathème lancé par leurs ainées contre les dons corrompables, se fût gardé d'avertir de son oubli le juge de paix qui les avait passées sous silence

La foule, qui envahit la salle en cet instant mit fin à 1a

L& GENTILHOMME CAMPAGNARD. ltl

conversation. Froidevaux, dont la cause devait être appelée la première, s'approcha de la barre, où le baron de Vaudrey vint également se placer. Le juge de paix, de son côté, alla s'asseoir dans son fauteuil de l'air d'un patient qu'on mène au supplice. Après avoir interrogé du regard la place à travers la fenêtre placée à sa droite et qu'il avait eu le soin de laisser ouverte ; après avoir prêté l'oreille pour écouter si quelques claquements de fouet ne se faisaient point entendre ; après avoir longuement puisé dans sa tabatière et essuyé son front baigné de sueur, le digne magistrat, fort mal résigné à la contrariété qu'il lui fallait subir, se décida enfin à laisser tomber de sa bouche la phrase sacramentelle : — Greffier, appelez les causes !

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