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Le gentilhomme campagnard

La visite du maître de forges était si im ^ prévue , si peu probable , en un mot si étrange, que le marquis crut d'abord avoir mal entendu le nom prononcé par le domestique; mais presque aussitôt il ne put conserver aucun doute, et d'un air de froide politesse, il fit quelques pas au-devant de son adversaire politique.

M. Grandperrin était entré dans le salon avec la dignité étudiée d'un homme qui connaît, ou plutôt s'exagère l'importance de ses moindres démarches ; après avoir adressé à madame de Châteaugiron et à sa mère un salut cérémonieux, il s'inclina plus légèrement devant le marquis, et lui dit d'une voix posée, de manière à être entendu de tout le monde :

— Je m'empresse, Monsieur, à mon retour deRancenay, d'où je suis arrivé il y a quelques minutes seulement, de venir vous exprimer la profonde indignation que m'inspirent les scènes de désordre qui ont eu lieu devant votre château. Je vous prie d'être assuré que si je m'étais trouvé chez moi lorsqu'elles ont commencé, je serais accouru des premiers vous offrir mes services ; et maintenant en-

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core, quoique j'espère que ces déplorables excès ne se renouvelleront pas, je viens mettre à votre disposition la faible influence que je puis avoir dans la commune.

Quoique empreintes d'une certaine emphase, les paroles du maître de forges étaient si évidemment inspirées par un sentiment honnête et loyal , que Châteaugiron sentit s'évanouir aussitôt les soupçons involontaires qu'avait éveillés dans son esprit la perfide insinuation du curé Dommartin.

— Monsieur, répondit-il d'un air ouvert, je vous remercie de la preuve d'intérêt que vous voulez bien me donner, et dont je dois être d'autant plus reconnaissant que notre

. position respective...

— Monsieur, interrompit M. Grandperrin,

on peut avoir des intérêts opposés, on peut être engagé dans une rivalité politique, on peut même se trouver en procès, sans pour cela manquer à ce qui me paraît un des premiers devoirs de la vie sociale. Selon moi, quels que soient leurs désaccords momentanés, tous les honnêtes gens se doivent réciproquement secours et assistance.

— C'est aussi mon avis, Monsieur, et Je vous prie de croire que si l'occasion s'en présentait, je m'empresserais de mettre en pratique à votre égard les principes que vous venez d'établir.

— Je crois pouvoir répondre de tous les ouvriers de ma forge ; cependant, si l'on découvre que quelques-uns d'entre eux aient pris part à ces scènes déplorables, je vous

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prie de vouloir bien m'avertir, ils seront renvoyés sur-le-champ.

Le marquis s'inclina en silence.

Jusque là M. de Yaudrey, quelque déplaisir que lui eût fait éprouver d'abord la visite du maître de forges, n'avait pu s'empêcher de trouver que cette démarche, au fond, ne manquait ni de générosité ni de convenance ; mais son dépit se ralluma lorsqu'il eut entendu le mari de Clarisse reprendre la parole pour dire à Héraclius avec un sourire qui visait à la linesse :

— Je crois, monsieur le marquis, que vous connaissez madame Grandperrin?

— Pardieu ! je défie qu'on soit plus mari

que cela ! se dit le baron en se mordant la moustache.

— En effet, Monsieur, répondit Châteaugiron qui eut peine à dissimuler son embarras ; j'ai eu quelque part l'honneur... de me rencontrer avec madame Grandperrin, avant son mariage.

— En ce cas, poursuivit le mari sans défiance, en continuant de sourire, je prendrai la liberté de vous faire observer que vous êtes beaucoup plus avancé avec ma femme, que je ne le suis moi-même à l'égard de madame la marquise.

— J'espère bien, morbleu î qu'il en sera toujours ainsi ! pensa Héraclius.

— Tu ne sais pas, triple aveugle que tu es,

jusqu'à quel point tu dis vrai, grommela de son côté le baron déplus en plus impatienté, va ton chemin, tu feras de belles affaires si je n'y mets ordre.

— Ne pensez-vous pas, reprit M. Grandperrin en se penchant confidentiellement vers Châteaugiron, que puisque j'ai l'honneur de me trouver en présence de madame la marquise, honneur auquel j'étais loin de m'attendre, car si j'avais pu le prévoir, je ne serais pas entré si librement ; ne pensezvous pas qu'un petit bout de présentation.....

— Madame, dit le marquis en se retournant brusquement vers sa femme, je vous présente M. Grandperrin, un de nos voisins de campagne les plus honorables et le plus justement considérés.

Complètement ignorante des événements accomplis avant son mariage , madame de Cliâteaugiron accueillit par un gracieux sourire la profonde salutation du maître de forges, dont le procédé honnêle et les offres de service lui parurent mériter un accueil particulièrement bienveillant, quelque soupçon qu'eût cherché à faire planer sur lui le rancunier ecclésiastique.

Dans nos meilleures démarches , il entre presque toujours, et le plus souvent à notre insu, une arrière-pensée d'intérêt personnel. Ainsi que nous l'avons dit, établir des relations de voisinage et, si cela devenait possible, d'intimité, entre la forge et le château, était le rêve du riche industriel, surtout depuis qu'il avait épousé en secondes noces une femme dont la naissance, l'éducation et les

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manières distinguées ne pouvaient manquer, selon lui , de lui faire à lui-même le plus grand honneur. Pour voir, à cet égard, ses désirs réalisés, nul doute qu'il n'eût consenti à transiger avec le marquis au sujet de leur procès, et même à se désister de sa candidature. Il avait donc éprouvé une véritable satisfaction en trouvant, à propos des désordres qui venaient de troubler la tranquillité habituelle du bourg , une occasion plausible et même honorable de se présenter au château. Maintenant que le premier pas était fait, il s'agissait de gagner du terrain; ce fut à quoi le maître de forges procéda sans délai.

— Madame la marquise, dit-il après s'être assis, j'ai en effet l'honneur d'être un de vos plus proches voisins, et j'ose espérer que

VOUS voudrez bien permettre à Madame Grandperrin et à moi de profiter quelquefois...

Une brusque interruption du gentilhomme campagnard ne permit pas à M. Grandperrin d'achever sa phrase.

Depuis quelques instants M. de Vaudrey se trouvait entre deux colères : les inculpations hypocrites du curé Dommartin avaient causé l'une , la visite du maître de forges était le sujet de l'autre. Ne pouvant sans inconvénient exprimer à ce dernier à quel point il trouvait ridicule sa cécité conjugale, il se dédommagea de cette contrainte aux dépens du jeune prêtre dont la position ne lui parut pas mériter les mêmes ménagements.

— Vous arrivez fort à propos pour nous

donner votre avis, dit-il à M. Grandperrin en l'interrompant au beau milieu de sa requête ; au moment où vous êtes entré nous commencions une petite enquête en attendant celle de la justice ; nous nous demandions quels pouvaient être les instigateurs de l'émeute de tout à l'heure.

— Quels qu'ils soient, répondit le maître de forges, assez contrarié de cette interruption , ils méritent d'être sévèrement punis,

— C'est aussi notre opinion; mais pour être punis il faudrait d'abord qu'ils fussent connus.

— Ils Le seront , on doit Tespérer; vos soupçons , sans doute, sont déjà tombés sur quelqu'un ?

— Oui ; mais les avis sont partagés.

— Voyons, mettez-moi au fait; je connais le pays presque aussi bien que M. le juge de paix et que M. le maire, et en réunissant nos lumières il est diftîcile que nous n'arrivions

pas à un résultat.

— M. Bobilier, poursuivit le baron , prétend que le coup a été monté par Toussaint Gilles et son club.

— Je crois , répondit le maître de forges que du premier pas M. le juge de paix a atteint le but. Depuis bien des années , toutes les fois qu'il est arrivé du désordre dans la commune, c'est toujours de l'auberge du Cheval-Patriote que l'impulsion est partie ; Toussaint Gilles est un démocrate , un radical, un communiste, fort mauvais drôle,

d'ailleurs; je ne serais donc nullement étonné qu'en haine de la noblesse et de la fortune de M. le marquis, caries gens de cette espèce détestent toutes les supériorités sociales , il . eût organisé cette scène, qui semble empruntée aux mauvais jours de la Révolution.

— Nous sommes tous du même avis.... à Texception pourtant de M, le curé , ajouta

^j|, le gentilhomme campagnard d'une voix incisive.

— Ahî ah! dit M. Grandperrîn en jetant au jeune prêtre un regard oblique ; M. le curé n'est pas de cet avis?

— Non , reprit M. de Yaudrey, qui de son côté arrêta sur l'individu dont il parlait son œil ferme et perçant ; les soupçons de M. le

curé sont tombés sur une autre personne ; mais il va vous expliquer cela lui-même.

En voyant la tournure que prenait la conversation, M. Dommartin avait paru éprouver un malaise étrange et croissant, comme si les fleurs brodées sur la tapisserie de son fauteuil eussent été autant de charbons enflammés.

— Monsieur le curé, vous trouvez-vous mal ? s'écria traîtreusement M. Bobilier en affectant un air alarmé ; tout à l'heure vous étiez rouge, ensuite vous avez pâli, et voilà maintenant que vous devenez vert.

— Vicomte, dit Madame Bonvalot en tendant son flacon à Langerac, veuillez passer cela à M. le curé. Il me paraît effectivement

tout défait; cette scène abominable est peutêtre cause qu'il est encore à jeun , et après un sermon si pathétique... Avez- vous besoin de prendre quelque chose, monsieur le curé ?

— Madame la douairière est mille fois trop bonne, balbutia le jeune prêtre, après avoir pris machinalement le flacon que lui présentait Langerac : je n'ai besoin de rien... quoiqu'en effet je me sente mal à mon aise... Je ne sais à quoi attribuer... ; la chaleur sans doute... il me semble que le grand air me ferait du bien.

En prononçant ces derniers mots, le curé Dommartin fît un mouvement pour se lever, mais il fut prévenu par M. de Vaudrey qui quitta prestement le siège où il était assis.

— N'est-ce que de l'air qu'il vous faut? il est facile de vous en donner, dit le baron, qui en un clin-d'œil eut ouvert toutes grandes 1 es deux fenêtres du salon .

Le curé retomba sur son fauteuil, et, pour se donner un maintien , il approcha de son nez le flacon de Madame Bonvalot.

TVI. de Vaudrey vint se rasseoir.

— Pendant que M. le curé, dit-il avec une douceur traîtresse, se remet de l'espèce de défaillance que lui a causée, selon Madame Bonvalot, son jeûne d'aujourd'hui , je vais vous dire, mon cher Grandperrin, sur qui sont tombés ses soupçons.

— Permettez, monsieur le baron, intec-

rompit le prêtre dont les lèvres blêmes frémissaient convulsivement, il me semble que vous avez mal compris ce que j'ai dit, et je vous demanderai la permission de m'explique r moi-même.

— Vous vous expliquerez , monsieur le curé, j'y compie bien ; mais auparavant permettez-moi de mettre M. Grandperrin au courant.

La physionomie et le maintien du jeune ecclésiastique avaient une telle expression de dépit, d'huiniliation , de crainte et de sourde rage, que la marquise, à qui ses manières humbles et doucereuses avaient déplu de prime-abord, éprouva cependant cette sorte de commisération qu'inspire le spec-

tacle d'une torture, si peu digne d'intérêt que soit par lui-même le patient.

~ Héraclius , dit-elle tout bas en se penchant vers son mari, ce pauvre curé est au supplice ; n'y aurait-il pas moyen de changer la conversation?

— Essayer d'arrêter mon oncle au moment où il est en train d'exécuter un lîomme dont il croit avoir à se plaindre ou qui lui est seulement antipathique ! j'aimerais autant aller chercher un daim entre les griffes d'un lion, repondit le marquis ; que le curé s'en tire comme il pourra! C'est un petit tartufe qui me déplaît fort avec ses basses flatteries, et dont je prierai mon oncle d'Autun de nous débarrasser le plus tôt possible.

— Un moment avant votre arrivée, mon

cher Grandperrin , avait dit pendant ce temps-là le baron avec un flegme parfait, M. le cnré nous disait que pour découvrir les véritables auteurs du dramatique épisode qui a animé cette matinée, il fallait remonter beaucoup plus haut que Toussaint Gilles , remonter le plus haut possible, sans cependant sortir de la commune.

— Monsieur le baron, balbutia M. Dommartin, je vous supplie de me permettre...

— Permettez-moi vous-même d'aciiever, monsieur le curé ; deux mots encore, et je vous céderai la parole.

— Le jésuite n'en réchappera pas , se dit le vieux juge de paix à qui la déconvenue de

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son ennemi causait, nous devons l'avouer, une satisfaction féroce.

— En entendant M. le curé prétendre que pour découvrir l'instigateur de notre petite émeute il fallait remonter le plus haut possible, sans toutefois sortir de la commune , je lui ai fait observer que de la sorte on arriverait directement à mon neveu. A cela M. le curé a répondu qu'évidemment ses paroles ne pouvaient s'appliquer ni à mon neveu ni à moi-même. — N'est-ce pas là ce qui a été dit de part et d'autre ? ajouta le baron en s'adressant au vieux magistrat , en qui , dès qu'il s'agissait de mettre à mal le prêtre ulîramontain, il était bien assuré de trouver un allié plein d'ardeur.

— Mot à mot, Monsieur le baron , répon-

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dit M. Bobilier qui ne dissimulait qu'avec peine sa jubilation intérieure ; il est impossible de faire un exposé plus exact et plus vrai.

— Monsieur le baron, dit le curé après avoir lancé au vieux juge de paix un regard vindicatif auquel celui-ci riposta par le plus dédaigneux sourire, nfest-il enfin permis ..

— Un mot encore, Monsieur le curé, et j'ai fini. 31. le juge de paix et M. le maire ici présents ne pouvant être sérieusement mis en cause, il ne reste dans la commune que trois personnes de quelque importance à qui puisse s'appliquer votre accusation : 31. Grandperrin...

— Moi ! s'écria le maître de forges stupéfait.

— Laissez-moi achever , mon cher GrandperriD. Il ne reste, dis-je, que trois personnes sur qui puissent tomber les soupçons : M. Grandperrin , mon neveu et moi. Mais 31., le curé ayant bien voulu déclarer qu'il croyait à l'innocence de mon neveu ainsi qu'à la mienne, il ne reste plus en définitive qu'un seul accusé, M. Granperrin, à qui je laisse maintenant le soin de se tirer d'affaire comme il pourra.

— C'est ce maître Escobar qui sera diablement habile si, avec toutes ses ruses jésuitiques, il parvient à s'en tirer ! se dit le juge de paix en se frottant les mains d'un air de satisfaction sournoise, tandis que M. Grandperrin s'élançait de son fauteuil, pâle de colère et d'indignation.

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— Monsieur, dit le maître de forges au curé avec une véhémence qu'il s'efforçait de modérer par égard pour madame de Cliâieaugiron, quelque autorité qui s'attache aux moindres paroles de M. le baron de Vaudrey, j'ai peine à croire qu'il n'y ait pas ici un malentendu.

— Ce n'est pas autre chose en effet, s'empressa de répondre le curé Dommartin, en faisant un effort surnaturel pour affermir sa voix et sa contenance.

— Il me paraît impossible que vous ayez pu m' accuser d'être l'instigateur des désordres qui viennent d'avoir lieu.

— Je vous assure, monsieur Grandperriu, que je n'y ai pas songé un seul instant.

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— Ce serait une calomnie si déloyale, si lâche, si infâme, poursuivit le maître de forges en élevant la voix malgré son désir de se contenir, que si je pouvais y croire, je m'adresserais à l'instant même aux tribunaux pour la confondre publiquement et obtenir une réparation éclatante.

— Réparation que je m'empresserais d'oiïrir de moi-même si je me sentais coupable, dit d'un air patelin le jeune prêtre ; mais je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d'attribuer à un homme aussi honorable sous tous les rapports que monsieur Grandperrin , la moindre part dans un attentat qui nous révolte tous. A moins d'être en démence, comment une pareille idée aurait-elle pu me venir? Monsieur le baron, à mon grand regret, a mal compris ce que je

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voulais dire, et s'il m^avait permis de m'expliquer...

— Allons, Monsieur le curé, interrompit M. de Vaudrey d'un air sardonique , ayez donc le courage de voire opinion ; vous croyez monsieur Grandperrin un artisan de troubles , un chef d'émeutes , eh bien ! dites-le lui hautement en face , comme vous venez de le dire tout à l'heure en son absence.

— Au nom du Dieu que je sers, dit le jeune prêtre en allongeant le bras par un geste dont la solennité se trouvait gâtée par un tremblement visible, je proteste contre l'interprétation donnée à mes paroles ; je prends à témoin madame la douairière, madame la marquise, tout le monde enfin, que

Je n'ai pas même prononcé le nom de monsieur Grandperrin.

— Vous n'avez pas prononcé son nom, c'est parfaitement vrai ; mais vous l'avez désigné lui-même trop clairement pour qu'il fût possible de ne pas le reconnaître, reprit le baron, qui semblait prendre un plaisir particulier à prolonger la torture du patient; ainsi donc, Monsieur le curé, au lieu de soutenir votre dire, ainsi que doit le faire tout homme franc et loyal, pourquoi vous retrancher derrière une équivoque?

pourquoi surtout, à propos de cette équivoque qui ne saurait rentrer dans la classe des mensonges pieux, invoquer le nom du Dieu que vous servez, dites-vous, et que nous servons nous-mêmes , car pour cela il n'est pas indispensable de porter une soutane? ce

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nom est grand et saint, songez-y, Monsieur le

curé !

Pontife, il est des dieux !

dit à l'oreille de sa femme le marquis, à qui les paroles de M. de Yaudrey et son regard sévèrement fixé sur le prêtre aux abois, venaient de rappeler la dernière scène du Paria.

—J'atteste madame la douairière.. . j'atteste madame la marquise... j'atteste Monsieur le marquis... s'écria le curé Dommartin en tournant successivement son visage effaré vers les différentes personnes dont il invoquait le témoignage ; mais cet appel pour ainsi dire suppliant, n'eût pas le résultat qu'il en espérait. Le marquis n'y répondit qu'en affectant une froide gravité ; madame

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de Cliàteaugiron, en apparence exclusivement occupée de la petite Pauline, parut n'avoir pas entendu; la douairière enfin, quoique fort disposée à soutenir le jeune prêtre, n'osa prendre son parti quand elle vit que l'opinion générale se prononçait contre lui ; car à part Langerac, qui semblait absorbé par ses propres réflexions, tous les autres témoins de cette scène étaient évidemment hostiles à l'ambitieux ecclésiastique : M. Bobilier, sa tabatière ouverte à la main, y puisait coup sur coup des prises copieuses qu'il aspirait à mesure d'un air épanoui ; moins expansif que le juge de paix, Amoudru, au fond, n'était guère moins content, car, quel est le maire de village qui n'ait eu quelque maille à partir avec son curé ? Quant au baron et au maître de forges, ils tenaient entre deux feux M. Dommartin,

qui n'essuyait la bordée de l'un que pour recevoir aussitôt celle de l'autre.

— Monsieur le curé, dit M. Grandperrin avec un accent ou l'indignation se trouvait remplacée par une sorte de pitié dédaigneuse, le fait que vous impute M. le baron de Vaudrey est constant pour moi dès à présent ; mais la manière dont vos délations me semblent avoir été accueillies'ici me dispense d'y attacher la moindre importance, il est des procédés auxquels un honnête homme ne doit répondre que par le mépris, et le vôtre est de ce nombre.

— 3Ionsieur ! interrompit le jeune prêtre dont les yeux parurent lancer, non pas des éclairs, mais du venin, si je ne devais pas respecter la robe que je porte...

— Si je ne la respectais pas moi-même, interrompit à son tour le maître de forges, et surtout si je ne respectais pas le lieu où je me trouve, j'aurais déjà répondu à vos calomnieuses accusations autrement que par des paroles.

— Des menaces... balbutia M. Dommartin en se levant.

— Prenez-le comme il vous plaira, répondit l'industriel d'un air de hauteur.

— Monsieur Grandperrin, dit Héraclius, qui jugea nécessaire d'intervenir, par égard pour ces dames, si ce n'est pour moi, veuillez mettre fin à une scène pénible qui a déjà duré trop longtemps.

— Vous devez me pardonner, Monsieur le

marquis, la vivacité que j'ai pu mettre à repousser une accusation...

-- Qui ne saurait vous atteindre et h laquelle je n'ai pas ajouté foi un seul instant.

— Eh quoi ! Monsieur le marquis, dit le curé Dommartin d'une voix altérée, est-il possible que vous ayez si mal compris des paroles qui me sont échappées par excès de zèle, et qui dans tous les cas n'avaient pas l'intention qu'on veut leur attribuer?

— Monsieur le curé, répondit Châteaugiron de l'air le plus froid, je ne vous cacherai pas que j'ai compris vos paroles absolument comme mon oncle les a comprises luimême.

— En ce cas, reprit le jeune prêtre, à qui cette déclaration acheva de faire perdre contenance, puisque ma conduite est si mal interprétée... puisque mes bonnes intentions ont été méconnues... et que tout le monde ici refuse de prêter l'oreille à ma justification... il me semble... qu'il ne me reste plus... qu'à offrir au Dieu qui lit dans les cœurs... la mortification qu'on me fait subir en ce moment... mortification bien cruelle... mais qui n'est rien au prix des tourments que Notre-Seigneur a soufferts lui-même sur sa croix.

— Tu ferais mieux de citer le mauvais larron, grommela M. Bobilier.

— Je me retire donc... poursuivit le curé en affectant un air de résignation et d'humi-

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lité qui dissimulait mal son profond désappointement.

— Bon voyage ! ajouta entre ses dents le juge de paix.

En voyant que le marquis, auquel il avait adressé particulièrement ses dernières paroles, conservait un air glacial et ne faisait pas un seul geste pour le retenir, le curé Dommartin parut perdre complètement la tête ; le front couvert de sueur, l'œil fixe, la ijouche entr' ouverte, il se mit à adresser machinalement de droite et de gauche plusieurs saints dont le plus profond, par un hasard dérisoire, tomba sur M. Bobilier; puis il traversa le salon d'un pas mal assuré, non sans se heurter aux tables et aux fauteuils

qu'il trouva sur son passage, et finit par sortir en se trompant de porte, comme fait Mathan dans Athalie, après la foudroyante apostrophe de Joad.

Cd mari.

Un silence de quelques instants suivit la retraite ou plutôt la déroute de M. Dommartin.

— Ma foi, dit tout à coup le baron de Vaudrey d'un air satisfait, n'en déplaise à messieurs les patriotes, la journée me semble bonne, puisqu'elle nous débarrasse de ce

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prestolet. Il y a longtemps que je le guette, et j'ai été charmé de le prendre en flagrant délit.

— .le m'intéresse fort peu à M. Dommartin, dit à son tour Madame deChàteaugiron ; dès la première vue je lui ai trouvé l'air faux, et ses manières insinuantes et mielleuses m'ont paru indignes du caractère dont il est revêtu; mais pourtant, continua-t-elle en adressant au baron un regard de doux reproche, j'aimerais autant, je l'avoue, que vous l'eussiez exécuté, comme dit M. de Chàteaugiron, partout ailleurs quici.

— Voilà le désagrément des oncles barbus et bourrus, répondit M. de Vaudrey en riant, ce sont de vrais paysans du Danube ou plutôt d'abominables loups toujours prêts à

mordre. Vous venez d'avoir, ma chère nièce, un échantillon de mon amabilité, et je dois vous prévenir qu''il m'arrive assez souvent d'être aussi aimable qu'aujourd'hui.

— Gela nous promet une compagnie bien agréable ! murmura entre ses dents jiadame Bonvalot.

— Mon oncle se fait plus méchant qu'il n'est, dit le marquis à sa femme ; d'ailleurs en cette occasion je trouve qu'il a parfaitement eu raison de châtier vertement M. Dommartin, et, s'il ne s'en était pas chargé, j'ailais le faire, tant le procédé de ce doucereux personnage m" a paru odieux.

— Tu me feras le plaisir d'écrire sans re-

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tard à monseigneur d'Autun pour qu'il ait l'extrême bonté de nous en débarrasser, reprit le baron.

— J'y avais déjà songé.

— A la bonne heure. Si je jouissais du moindre crédit près de mon cher cousin, il y a longtemps que l'affaire serait faite ; mais, en ma qualité d'ancien lieutenant-colonel de cuirassiers, je passe à ses yeux pour l'impie Achab, et il suffirait que je lui demandasse quelque chose pour qu'il fit précisément le contraire ; tandis que toi, tu es son benjamin, et il n'a rien à te refuser, écris-lui donc.

— Dès demain.

— Qu'il nous envoie, au lieu de ce petit porte-soutane, un bon vieux curé ; ce sont les meilleurs.

— Certes oui , dit le juge de paix d'un air de vive approbation.

— Gallican surtout, n'est-ce pas, BoLilier? reprit le baron en riant.

— De ceux-là , il n'y en a plus guère , répondit le vieux magistrat avec un accent de regret : tous les prêtres d'aujourd'hui sortent du séminaire dix fois plus ultramontains que le Pape.

— Enfin, gallican ou non, un prêtre franc et loyal, et non un ambitieux hypocrite

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comme ce Dommartin. Prie notre vénéra])le parent, poursuivit le baron, de nous choisir le dessus de son panier ; un curé surtout qui ne prêche pas trop lon^juement; et s'il savait jouer aux échecs , il ne me conviendrait que mieux. ^

— Mon oncle, dit Madame de Chûteaugiron en souriant, je ne prêche ni peu ni beaucoup , mais en revanche je joue aux échecs.

— Vraiment! s'écria M. de Yaudrey d'un air radieux, mais aussitôt il ajouta en changeant d'accent : ~ Eh bien, je vous plains, nia belle nièce, car je suis un joueur détestable, et quand je perds la partie, me voilà en colère pour deux heures au moins.

LE GEMILII0M31E CAMPAGNARD. A\

— J'en sais quelque chose, dit le maître de forges avec un sourire railleur.

— Vous, Grandperrin, vous n'êtes pas de force î

— Toujours est-il que c'est n:oi qui vous dois une revanche.

— Si je me suis laissé battre , c'est par pure courtoisie, et je vous rendrai la tour au lieu du fou tant qu'il vous plaira. Mais, en attendant, expliquez-nous donc ce que vous avez fait à ce tartufe de Dommartin ; il me parait impossible que sa difi'amation n'ait pas une cause ; pour qu'il ait essayé traîtreusement de vous faire passer ici pour l'instigateur de cette ridicule émeute, il faut qu'il ait contre vous quelque grief.

— Son grief, le voici , répondit M. Grandperrin avec un sourire plein d'amertume ; depuis qu'il est arrivé à Châteaugiron , il n'est sorte de prévenances dont il n'ait été comblé chez moi ; son couvert a été mis tous les jours à ma table ; il a puisé dans ma bourse pour ses aumônes, à discrétion, je puis le dire ; Madame Grandperrin et ma fille ont renouvelé pièce à pièce, par leurs cadeaux continuels , le mobilier de son église ; voilà les seuls griefs qu'il puisse avoir contre moi.... à moins pourtant que ce ne soit une lettre que Madame Grandperrin lui a écrite hier soir...

— Madame Grandperrin lui a écrit ! interrompit vivement le gentilhomme campagnard ; alors je comprends tout.

En ce cas, vous êtes plus avancé que

moi.

— Vous n'avez pas lu cette lettre ?

— Non.

— Ni moi non plus ; mais je crois en deviner le contenu. Hier Madame Grandperrin m'a paru profondément blessée des procédés ingrats dudit curé, et je parierais qu'elle ne lui a écrit que pour l'inviter à cesser ses visites à la forge.

M. de Vaudrey avait deviné en effet.

Orgueilleuse autant qu'indignée, Clarisse n'avait pas voulu laisser au curé Dommartin

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le bénéfice d'une rupture qu'il prétendait évidemment exploiter dans l'intérêt de son ambition, en s'en faisant un mérite auprès du marquis ; elle lui avait donc signifié, dans une lettre toute empreinte d'une vindicative ironie, le congé le plus méprisant qui puisse sortir de la plume d'une femme offensée. De là le courroux du bilieux ecclésiastique, de là sa rancune, de là sa calomnie.

— Madame Grandperrin est bien capable, en effet, d'avoir fait ce que vous dites là, reprit le maître de forges avec un sourire d'orgueilleuse satisfaction ; polie avec tout le monde, elle ne pardonne pas un manque de procédés. A cet égard elle pousse la susceptibilité fort loin ; et j'ose ajouter qu'elle en a le droit: quand on est une La Gennetière...

— La Gennetière ! répéta involontairement Langerac, qui, depuis qu'il avait reconnu le gentilhomme campagnard, n'avait pas ouvert la bouche une seule fois.

— Oui , Monsieur, reprit M. Grandperrin en se tournant vers le vicomte, La Gennetière est le nom de famille de ma femme ; peut-être la connaissez-vous, car vous êtes, je crois, de Paris, et elle l'a habité longtemps.

— Je ne suis pas de Paris, répondit Langerac, qui, à son tour, examina le maître de forges avec une curiosité mêlée d'embarras ; il n'est pas probable que j'aie jamais eu l'honneur d'y rencontrer Madame Grandperrin . . . Mais le nom de La Gennetière ne m'est pas inconnu.

■— Il est, en effet, assez connu, en Bourgogne surtout, pour que vous ayez pu l'entendre prononcer. — Monsieur le marquis, poursuivit le vaniteux industriel en se retournant vers Héraclius, vous ignorez peut-être que Madame Grandperrin a l'honneur d'être alliée à votre famille ?

A cette interpellation imprévue, M. de Yaudrey et Châteaugiron échangèrent involontairement un regard expressif.

— Il y tient ! se dit le baron, dont le courroux se raUuma ; il ne sera pas content qu'il n'ait forcé sa femme d'embrasser mon neveu sous prétexte de parenté !

— J'ignorais en effet, Monsieur, balbutia

le marquis, au moins aussi embarrassé que venait de i'ètre Langerac, qu'il y eût eu quelque alliance entre la famille de Madame Grandperrin et la mienne.

— Comment donc! repartit le maître de forges avec un sourire plein de suffisance, il n'y en a pas eu une seule, il y en a eu plusieurs, et M. de Yaudrey le sait bien.

— Il y en a eu une surtout dont tu ne te doutes guère,. pauvre aveugle! dit le baron entre ses dents.

— Philibert de La Gennetière, dont j'ai le portrait dans mon cabinet, poursuivit M. Grandperrin d'un air d'emphase, le preux Philibert de La Gennetière , capitaine

48 LE GENTILHOMME CAMPAGNABD.

d'une compagnie d'ordonnance, chevalier de Saint-Michel, et tué en ^597 au siège d'Amiens, avait épousé la propre sœur du baron de Ghâteaugiron, qui commandait l'artillerie française audit siège, et à qui Henri IV, en récompense de sa belle conduite, fit présent des deux fauconneaux qui sont encore en ce moment sur la terrasse de M. de Vaudrey.

— Comment! mon oncle, dit vivement la marquise, les canons que nous avons entendus ce matin ont été donnés à l'un de vos aïeux par Henri IV ?

— C'est jrai, ma nièce, et ce don fut accompagné d'un autre bien plus précieux encore.

— Quoi donc ?

LE GENTILHOMME CAMPAGNAllD. ^9

— Une lettre du bon Roi, qui fait le plus bel ornement, je devrais dire le seul ornement de mon modeste salon.

— Mais, en vérité ; je suis horriblement jalouse, reprit Mathilde avec enjouement ; il me semble qu'en cette circonstance la branche cadette des Châteaugiron a dépouillé la branche aînée.

— Pas tout à fait, car mon frère, voyant le prix que j'y attachais, m'a cédé sans discussion l'autographe et les fauconneaux.

— Je renonce volontiers aux canons, ils font trop de bruit ; mais je donnerais tout le mobilier du château pour posséder cette lettre d'Henri IV.

— Eh bien! voyons, l'affaire pourx"a peut-

être s'arranger, dit M. de Vaudrey qui se pencha vers, la jeune femme et poursuivit à demi-voix : — Donnez d'ici à un an un frère à cette jolie petite fille, je serai son parrain, et je vous promets pour cadeau de baptême l'autographe d'Henri IV : est-ce convenu?

La marquise rougit subitement et baissa les yeuxaulieu de répondre ; nrais le sourire qui errait sur ses lèvres semblait annoncer qu'elle n'avait aucune répugnance à conclure ce marché.

La conversation continua quelque temps sans que M. Grandperrin parût disposé à mettre un terme à sa visite. De plus en plus contrarié de voir commencer malgré lui des relations dont les suites lui paraissaient olfrir plus d'un danger, M. de Vaudrey finit

par s'approcher du maître de forges et lui dit à l'oreiire :

— Ah çà, vous ne dînez donc pas aujourd'hui?

— Si fait; mais il n'est pas encore l'heure, je pense?

— Comment! il n'est pas l'heure ! Faitesmoi donc le plaisir de regarder la pendule.

— Une heure trente-cinq minutes! tit M. Grandperrin en jetant les yeux sur le cadran ; ah ! diable ! moi qui ai du monde à dîner ! C'est inconcevable comme le temps passe vite en bonne compagnie !

Le maître de forges se leva, s'inclina rêvé-

rencieusement devant Madame de Chàteaiigiron, et recommençant la phrase qu'avait interrompue à dessein le vieux gentilhomme quelques instants auparavant ;

— Madame la marquise , dit-il , j'espère que vous voudrez bien permettre à 3iadame Grandperrin et à ma fille de profiter quelquefois de la bonne fortune qui vient de leur donner un si agréable voisinage.

— Comment donc, Monsieur, répondit poliment la marquise, c'est moi qui aurai le plaisir de prévenir Madame Grandperrin ; déjà je me disposais à aller lavoir.

— A l'autre, maintenant, se dit le baron tandis qu'Héracliusse mordait les lèvres d'un

LE GENTILnOMJIE CAMPAGNARD. 55

air soucieux, il est dit que nous n'éviterons pas l'abordage.

« — Nous serons comblés, Madame la marquise , véritablement comblés , reprit M. Grandperrin, qui se retira fort satisfait d'avoir atteint son but, et rentra quelques instants après à sa forge, où se passait dans le même moment une autre scène qui devait avoir une grande influence sur les événements postérieurs de ce récit.

le défaut de la cuirasse.

En voyant les émeutiers ss disperser, Georges Froidevaux avait jugé inutile de rester plus longtemps devant le château, et il s'était dirigé vers la forge , car l'heure du dîner approchait.

Madame Grandperrin, qui voulait avoir un entretien confidentiel avec le jeune avo-

56 LE GENTILHOMME CAMPAGNAnD.

cat, le reçut dans un petit salon où elle se tenait habituellement ; sous un de ces prétextes qui ne manquent jamais aux femmes, elle avait éloigné sa belle-fille.

— A^ous arrivez à propos , dit-elle à Georges en raccueillanfc par un gracieux sourire qui contrastait avec la froideur hautaine qu'elle lui témoignait d'ordinaire, M. Grandperrin n'est pas encore revenu de Rancenay où il est allé ce matin, et je vous avoue que mon isolement, car les domestiques ne comptent pas, commençait à me faire peur. Ne dit-on pas qu'il y a du bruit sur la place du château.

Froidevaux raconta la scène dont il venait d'être témoin.

— Ce que vous m'apprenez là me contrarie vivement, dit Clarisse lorsqu'il eut achevé son récit qu'elle avait écouté toutefois avec une satisfaction àpeine dissimulée; 31. Grandperrin se trouve engagé dans une lutte politique avec M. de Châteaugiron, et je crains que nos ennemis, tout le monde a les siens, ne cherchent à lui attribuer le désordre qui vient d'avoir lieu.

— Une pareille calomnie tomberait d'ellemême, répondit le jeune avocat ; M. Grandperrin est trop universellement estimé pour qu'il soit possible , à moins de vouloir être démenti par le canton tout entier, de le mêler en rien à cette ridicule échauffourée.

— Vous avouez donc que M. Grandperrin jouit de la considération publique ?

— Assurément, Madame.

— Qu'il justifie par son caractère l'estime que tout le inonde lui accorde ?

— Je l'ai toujours dit hautement.

— Enfin que c'est un homme probe, loyal, intelligent et de tous points fort honorable?

— Voilà en effet, Madame, l'opinion que j'ai toujours eue de M. Grandperrin.

— Eh bien, s'il en est ainsi, reprit Clarisse avec un sourire plein de finesse, comment conciliez-vous cette bonne opinion que vous avez de M. Grandperrin avec l'opposition que vous faites contre sa candidature? Ce

vilain médecin Boisselat vous tient donc bien au cœur?

— En aucune façon, Madame ; nous avons les mêmes principes politiques, voilà tout.

— Les principes politiques de M. Boisselat ! dit Madame Grandperrin d'un ton railleur; comme si le pauvre homme était capable d'enchaîner deux idées ! Dites que vous n'aimez pas M. Grandperrin, que vous avez contre lui quelque grief, que vous êtes décidé à le contrecarrer ; mais, de grâce , ne me parlez pas des principes politiques de M. Boisselat.

— Je vous jure, Madame, qu'en toute autre circonstance je serais heureux de prouver à M. Grandperrin l'estime que j'ai pour lui;

00 LE GENTILHOMMt: CAMPAGNARD.

mais malheureusement il s'agit ici d'une question de parti, et nous sommes enrôlés sous des bannières opposées.

— Pas si opposées que vous voulez bien le dire.

— Mais , Madame , M. Grandperrin est conservateur, et moi je suis de l'Opposition.

— Vous êtes tous les deux, avant tout, du parti des honnêtes gens et des hommes raisonnables; pourquoi donc quelques petits dissentiments sur des points secondaires vous empêcheraient-ils de vous entendre quand vous êtes déjà d'accord sur le fond? Voyons, ajouta Clarisse avec un accent de coquetterie enjouée, j'ai mis dans ma tête

de vous séduire, et, à moins que vous n'ayez un cœur de rocher , j'en viendrai à bout

— Gomme je n'ai nullement un cœur de rocher, répondit Froidevaux en riant, je crois qu'il est prudent que je me retire.

— Mettez-vous là et écoutez-moi, reprit Madame Grandperrin en montrant au jeune avocat, qui avait pris modestement une chaise, une place sur la causeuse où ellemême était assise.

Froidevaux obéit en silence.

— Je vais vous parler comme je parlerais à mon confesseur si j'osais l'entretenir d intérêts si mondains, dit Clarisse toujours souriante ; je tiens beaucoup à ce que M. Grand-

62 LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD.

perrin soit élu membre de ce conseil-général; j'y tiens tellement que, s'il échoue, je ne m'en consolerai pas.

— Cependant, Madame, un échec de cette nature n'est pas assez sérieux...

— Tout ce qu'il vous plaira; traitez cela de caprice si vous voulez, je vous répondrai qu'on n'est point femme pour ne pas avoir quelques petits caprices.

— Et vous pourrez ajouter, Madame, que personne plus que vous n'a le droit d'en avoir, répondit Georges, qui, quoiqu'il regardât la belle-mère de Yictori^e comme l'ennemie de ses amours, s'efforçait en toute occasion de gagner ses bonnes grâces.

— Dois-je tout vous dire ? reprit Clarisse en se penchant confidentiellement vers le jeune avocat; eh bien! c'est plus qu'un caprice, c'est pour moi une question d'amourpropre.

— Une question d'amour-propre ?

— Oui, vous aurez peut-être de la peine à me comprendre ; pour cela, il faudrait être femme comme moi.

— Si cette condition est indispensable, dit Froidevaux en se remettant à rire, vous avez eu tort de me choisir pour confident.

— C'est égal; puisque j'ai commencé, j'achèverai la confession. Écoutez donc mes puérilités avec la gravité convenable, et sur-

€4 LE GENTILHOMME CAMPAGÎSARD.

tout ne riez plus, car je croirais que vous vous moquez de moi. — Vous saurez, poursuivit Clarisse en affectant une sorte de bouderie enfantine, que je ne puis souffrir cette belle marquise qui nous est arrivée hier.

— Vous la connaissez donc, Madame ?

— Je ne l'ai jamais vue.

— Et vous ne pouvez pas la souffrir ?

— Je la déteste.

— Quoi ! sans la connaître ?

— Voilà de ces choses, dit Clarisse avec un geste mutin, qu'un homme, malgré tout son esprit, ne fera jamais entrer tout seul

dans sa grosse tête carrée. Vous ne coniprenez donc pas, cerveau bouché, que depuis mon mariage je suis la femme la plus importante du pays, la dame de la paroisse en un mot, et qu'il est par conséquent tout à fait impossible que je ne prenne pas en haine, avant même de la connaître, cette belle marquise qui, avec son titre, son château, ses livrées et tout son étalage, va me détrôner impitoyablement ! Il me semble pourtant que cela est bien facile à comprendre.

En dépit de sa pénétration, naturelle, Froidevaux fut complètement dupe de cette fausse confidence par laquelle Madame Grandperrin, afin de donner à sa conduite un prétexte plausible et non compromettant, feignait d'éprouver pour Madame de Ghâ-

teaugiron la haine qu'elle avait vouée ea réalité à Héraclius.

— A la bonne heure, répondit-il, vous détestez cette belle marquise...

— Quand je dis belle, l'est-elle d'abord?

— Oui, Madame.

— Vous l'avez donc vue ?

— Hier, à son arrivée.

— Et vous l'avez trouvée belle ? demanda Clarisse avec un dépit qui cette fois n'avait rien d'affecté, car quelle femme, abandonnée par son amant, n'éprouverait un certain plaisir à trouver laide et ridicule la rivale épousée par le perfide ?

— Jolie plutôt que belle , répondit Froidevaux ; rien de très remarquable, mais un enseml^le gracieux.

— Grande, ou petite?

— Elle m'a paru à peu près de votre taille.

— Brune ? blonde ? rousse ?

— Très blonde.

— Une couleur fade... Ah! pardon, ajouta Madame Grandperrin en arrêtant sur l'amant de Victorine son regard plein de feu ; j'oubliais que je parle devant un admirateur déclaré de la couleur blonde.

— Madame, répondit Georges sans pou-

68 LE GENTILHOMME CAMPAGNAnO,

voir s'empêcher de rougir, mon goût n'a rien d'exclusif, et j'admire tout ce qui me paraît beau.

— Ainsi vous avez admiré cette marquise qui vous a paru si belle?

— Je n'ai fait que l'entrevoir, et d'ailleurs j'étais trop loin pour la bien examiner.

— Et... le marquis, reprit Clarisse d'une voix légèrement altérée, semblait-il s'occuper beaucoup de sa femme ?

— Mais oui, autant du moins que j'ai pu le remarquer ; et, à vrai dire, continua-Froidevaux avec un demi-sourire, il aurait grand tort s'il se relâchait sur ce point, car un au-

ire me paraît s'occuper aussi beaucoup de Madame la marquise.

— Quoi!... un autre... que voulez-vous dire? s'écria Clarisse avec une extrême vivacité.

— Je plaisante, Madame, répondit le jeune avocat qui parut se repentir des paroles qui lui étaient échappées ; je veux parler de la passion subite et renversante que m'a paru éprouver, à la vue de Madame de Chàteaugiron, notre digne juge de paix.

— Vous me trompez... il n'est pas question de M. Bobilier... Vous avez découvert quelque chose...

— Je vous assure, Madame...

— Ne mentez pas ; je lis dans vos yeux un roman tout entier, et vous allez me le raconter.

— Mais quand je vous jure...

— Je vous jure, moi, que nous serons brouillés à mort si vous ne satisfaites pas ma curiosité ; et vous savez, ajouta Clarisse, qui arrêta sur le jeune avocat un regard singulièrement expressif, que vous avez bien quelque intérêt à me ménager...

— Au fait, se dit Froidevaux en capitulant avec sa conscience, pourquoi, par une délicatesse exagérée, risquerais-je de m'en faire une ennemie déclarée, au moment même où elle se montre mieux disposée en ma faveur ? Mon mariage avec Victorine dépend d'elle

seule, car M. Grandperrin ne voit que par ses yeux ; ne serais -je pas bien fou alors de l'irriter contre moi en refusant de satisfaire sa curiosité?

— Je vous écoute, reprit Madame Grandperrin d'un ton d'impatience.

— J'ai en effet, Madame, découvert quelque chose d'assez singulier, dit Georges avec un reste d'hésitation, mais, comme c'est le secret d'autrui , je craindrais en le divulguant...

— Me le confier, ce n'est pas le divulguer, car je vous promets une discrétion absolue.

— Mais ne commettrais je pas moi-même une indiscrétion impardonnable ?

— Comment pourriez-vous être tenu de garder un secret qu'on ne vous a pas confié ? Ce que vous avez découvert vous appartient sans aucun doute.

— Peut-être avez -vous raison, cependant...

— Mais parlez donc ; vous ne savez donc pas ce que c'est que la curiosité d'une femme ?

— Eh bien ! Madame, puisque vous l'exigez, et qu'il m'est impossible de rien cacher, voici ce que le hasard m'a fait découvrir.

La physionomie et lattitude de Madame Grandperrin annoncèrent une attention pour ainsi dire dévorante.

LE CENilLnOMxME CA.MPAGNAUD. dO

— Hier matin, poursuivit Froidevaux, j'ai eu pendant quelques instants pour compagnon de chambre, à l'auberge du Cheval-Patriote, où je descends quand je viens ici, un petit jeune homme extrêmement fat, assez j oli garçon du reste et qui se dit l'ami intime du marquis de Ghâteaugiron.

— Ah!... un jeune homme... Savez-vous comment il s'appelle ?

~ Le vicomte de Langerac.

— Je ne connais pas ce nom-là ; continuez.

— Il attendait à l'auberge l'arrivée du marquis.

74 LE GENTILHOMME CAMPAGNAP.D.

— De la marquise, peut-être? s'écria Clarisse dont les yeux étiiicelèrent soudain.

— En vérité, dit Froidevaux en souriant, il n'y a aucun plaisir à vous raconter une histoire ; on prépare son récit de manière à en ménager l'intérêt, comme font nos romanciers, et voilà que sans pitié pour le narrateur, vous sautez de la première page au dénoùment.

— J'ai donc deviné ?

— C'est ce que vous saurez , Madame , si TOUS me permettez de poursuivre.

— Parlez, je suis muette.

— Aussitôt après l'arrivée du marquis,

M. de Larigerac est allé s'établir au château ; mais par une étourderie que je ne puis attribuer qu'à deux ou trois bouteilles bues par lui en déjeunant, il a laissé dans la chambre, dont je suis maintenant l'unique locataire, le brouillon d'une lettre...

— Adressée à cette belle marquise? interrompit de nouveau Clarisse, dont la perspicacité naturelle, aiguisée encore par un sentiment vindicatif, devançait les paroles du narrateur.

— Je ne pourrais pas l'affirmer, car il n'y avait pas d'adresse.

— Sur un brouillon! y songez-vous?

Puisque ce M. de Langerac est reçu au chà-

teau, il est certain qu'il n'aura pas mis d'adresse à la lettre elle-même.

— En effet, à quoi bon, puisque, selon toute apparence, il l'aura remise en main propre?

— D'ailleurs, une adresse, cela prend de la place, et les amoureux n'en ont jamais trop ; car il est bien convenu que c'est une lettre d'amour?

— Sans aucun doute.

— Vous allez me la montrer, n'est-ce pas ? Cela doit être si amusant à lire, une lettre d'amour !

Quoiqu'elle sût depuis longtemps à quoi

s'en, tenir sur l'amusement que peut causer la lecture d'une épître de cette espèce. Madame Grandperrin prononça ces derniers mots d'un air de curiosité ingénue, comme aurait pu faire la pensionnaire la plus ignorante.

— Il m'est impossible de vous satisfaire, répondit Froidevaux.

— Pourquoi donc ?

— J'ai brillé ce brouillon.

— Quel malheur ! s'écria Claribse avec un dépit réel ; mais du moins vous Tavez lu attentivement avant de le brûler?

— Je me reconnais coupable de cette indiscrétion.

— Alors, reprit la jeune femme en cl^erchant ses paroles comme si elle eût craint d'expliquer trop clairement sa pensée, vous avez pu deviner où en est le roman?

— A mi-chemin à peu près, autant que je puis m'y connaître : on remercie déjà, mais on demande encore.

— Je comprends... et ce jeune homme est assez bien, dites-vous ?

— Beaucoup moins bien à coup sûr que M. de Châteaugiron ; mais on prétend que cela ne fait rien.

— Allons, dit Clarisse avec un rire étrange, la monotonie de notre vie de campagne va être égayée, grâce à cette belle marquise et

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD, 79f

à cet agréable' vicomte, par un petit drame romanesque dont les détails ne sauraient manquer d'être fort intéressants ; j'espère, monsieur Froidevaux, que vous me tiendrez au courant si vous découvrez quelque chose de nouveau ?

— Pour cela, Madame , il faudrait que le hasard où plutôt le vin de Champagne se mît encore de la partie ; et cela n'est pas probable.

Que la lettre dont Froidevaux avait trouvé le brouillon pût être destinée à Madame Bonvaiot et non à sa fdle, c'était là une de ces suppositions invraisemblables jusqu'à l'extravagance auxquelles personne ne s'arrête ; et en effet ni Georges ni Madame Grandperrin n'y songèrent un seul instant.

Clarisse fit un effort surnaturel pour refouler au fond de son âme la joie vindicative que venait d'y soulever cet incident, et elle reprit l'attaque décisive qu'elle avait résolu de livrer au jeune avocat.

— Je vous ai expliqué, dit elle, que l'arrivée triomphante de cette marquise au cœur sensible équivaut, pour moi, à une véritable abdication, et je vous avoue que s'il m'est difficile d'éviter une défaite, je voudrais du moins la retarder le plus possible; si dans cette élection M. le marquis de Ghâteaugiron l'emporte sur M. Grandperrin,.

nous serons donc vaincus du premier coup,, sans coup férir pour ainsi dire et sans espoir de nous relever jamais ! Cette perspective, je ne vous le cache pas, blesse mon amourpropre à un degré inexprimable. Ayez donc

LE GENTILHOMME CAMPiGNARD. 81

quelque compassion de ma faiblesse, mon bon monsieur Froidevaux , et faites-moi l'aumône, là, entre nous, des voix dont vous disposez ; je ne veux pas avoir l'air de mettre un prix à ce service, je ne prends pas d'engagement, je ne promets rien ; mais je vous jure que vous n'aurez pas obligé une ingrate. Comme femme que vous connaissez depuis longtemps j'aurais déjà des droits à vos bons offices, mais ne ferez-vous rien pour la bellemère de Victorine ?

Le regard de Madame Grandperrin était si éloquent, sa voix avait une expression si persuasive , le nom dont elle avait adroitement couronné sa péroraison possédait une autorité si souveraine, que le jeune avocat, incorruptible jusqu'alors, se sentit soudainement subjugué ; il avait repoussé victorien-

sèment les offres par lesquelles on s*était efforcé de tenter son ambition, mais comment résister à une attaque dirigée- contre son cœur? comment refuser ce qu'on lui demandait au nom de Victorine?

— Après tout , se dit-il en cherchant à excuser à ses propres yeux sa faiblesse, tout le monde dans le pays sait fort bien que ce pauvre Boisselat n'est qu'un mannequin que je mets en avant jusqu'à ce qu'il me soit possible de paraître moi-même sur la scène ; si donc il me plaît, à moi qui suis en réalité le candidat sérieux de l'Opposition, de me retirer devant M, Grandperrin , qui aurait le droit d'y trouver à dire?

Après avoir ainsi concilié tant bien que mal les exigences de ses opinions politiques

et les intérêts de son amour, Froidevaux finit par dire à Madame Grandperrin :

— 11 est impossible de vous résister, Madame ; disposez de moi.

— Je ne vous remercie pas, répondit Clarisse avec le plus charmant sourire, car je veux laisser ce soin à une personne dont les remercîments vous seront sans doute plus agréables que les miens... je crois l'entendre qui vient.

Un bruit de pas se faisait entendre en effet dans la pièce voisine ; bientôt une des portes du petit salon s'ouvrit, mais, au lieu de Victorine , ce fut M. Grandperrin qui parut.

Projels (le vengeance.

La physionomie de M. Grandperriri offrait un mélange de triomphe et d'embarras ; car si d'une part il était fort satisfait du résultat de sa visite au château, il craignait de l'antre que cette démarche n'eût pas la complète approbation de sa femme.

— Il me semble que je suis un peu en

86 LÉ GENTILHO'iiME CAMPAGNARD.

retard , dit-il en entrant , mais ce n'est pas ma faute.

• — J'ai déjà présenté vos excuses à M. Froidevaux, répondit Clarisse; il sait que vous venez deRancenay.

— Pendant votre absence Châteaugiron a eu sa petite émeute, dit le jeune avocat.

— C'est ce que j'ai vu en passant sur la place.

— Il vous faudra, après dîner, aller faire une visite à M. de Châteaugiron, dit Clarisse à son mari, de ce ton péremptoire qu'emploient volontiers les femmes lorsqu'elles ont l'habitude de se voir obéies.

—Vous avez donc changé davis? demanda le maître de forges un peu étonné.

— Ce sont les circonstances qui ont changé. Les scènes tumultueuses de tout à l'heure rendent cette visite indispensable. Entre adversaires d'une certaine classe, il est des procédés auxquels il n'est pas permis de manquer.

— Je suis charmé de ce que vous me ditesla, répondit M. Grandperrin d'un air épanoui, d'autant plus charmé que j'ai prévenu vos désirs.

— Comment cela?

— Je viens du château.

— Sans m'avoir consultée? dit Clarisse d'un ton sec, car bien que son mari n'eût fait en cette circonstance que ce qu'elle-même voulait lui faire faire, elle ne voyait pas sans dépit qu'il se fut permis de prendre l'initiative.

— Allons, allons, ne te fâche pas. Puisque tu voulais que j'allasse au château, quel mal y a-t-il à ce que j'en vienne ?

— Il y a toujours du mal à faire quoi que ce soit sans la permission de sa femme, répondit madame Grandperrin, qui reconnut la puérilité de son dépit et essaya de le tourner en plaisanterie.

— Voilà une maxime qui devrait être ins-

LE GENTILHOMME CAMPAGN.vr.D. 80

crite dans le Code civil au titre du mariage, dit le jeune avocat en riant.

— Si vous voulez que je vous pardonne, reprit la jeune femme, racontez-nous, sans en rien omettre, cette mémorable visite.

M. Grandperrin ne demandait qu'à faire ce récit; il raconta donc avec une certaine complaisance Ihumiliante déconvenue du curé Dommartin, les marques d'estime qu'on lui avait prodiguées à lui-même, l'accueil parfaitement 'poli de M. de Chàteaugiron, les grâces et la beauté de la marquise ; dans son éblouissement de parvenu, il n'était pas jusqu'au rouge de madame Bonvalot qui ne lui eût paru du meilleur goût.

— Cette marquise est donc réellement

90 LE GExNTlLHOMME CAMPAGNARD.

belle? demanda Clarisse dont le dépit se ralluma en secret.

— Ce sera, après vous toutefois, dit galamment le maître de forges, la plus jolie femme du pays. n

— Et Victorine ! il paraît que pour lui elle n'est pas la plus jolie, se dit Froidevaux; ces pères sont d'un aveuglement absurde.

— La marquise, d'ailleurs, se dispose à venir vous voir, poursuivit l'industriel d'un ton emphatique ; elle veut absolument vous prévenir, ainsi, attendez-vous à sa visite prochaine. Il me semble que, par précaution, on pourrait faire garnir de fleurs les étagères du salon et ôter les housses des

LE GEMILIIOMME CAMPAGNARD. 91

meubles; les domestiques aussi feraient bien, je crois, de mettre leur livrée et de ne pas la quitter.

— Ces détails me regardent, répondit Clarisse à qui les vaniteuses préoccupations de son mari arrachèrent un sourire de dédain; vous pouvez être sans inquiétude : madame la marquise de Châteaugiron sera reçue ici avec tous les honneurs qui lui sont dus.

Ni M. Grandperrin ni Froide vaux ne remarquèrent l'accent amer et pour ainsi dire menaçant dont furent prononcées ces dernières paroles.

La cloche du dîner, qui sonnait depuis un instant, amena dans le petit salon Yictorine,

92 LE GENTILHOMME CAMPAGNAUI).

madame Estèveny, et deux ou trois autrc^j convives qui s'étaient promenés jusqu'alors dans le jardin en attendant, quelques-uns avec impatience, le moment de se mettre à table. •

A part les regards furtivement échangés entre la jeune fdle et son amant, le repas n'offrit aucun incident digne d'être mentionné. Les scènes tumultueuses dont la place du château venait d'être le théâtre firent naturellement tous les frais de la conversation, et chacun , à l'exemple des maîtres du logis , en blâma sévèrement les auteurs.

Après le dîner, M. de Vaudrey vint à la forge. D'un coup d'œil expressif il avertit Clarisse du succès de la démarche dont elle

l'avait chargé, et la jeune femme, profitant d'un moment où tous les convives étaient réunis dans la salle de billard, s'esquiva, bien sûre d'être bientôt suivie ; un instant après, en effet, le baron l'avait rejointe dans le petit salon.

— Ma chère enfant, lui dit-il en lui présentant le portefeuille que lui avait remis le marquis, brûlez et oubliez.

Madame Grandperrin déchira l'enveloppe

avec une sorte d'avidité, ouvrit le portefeuille, examina rapidement les différents objets qu'il contenait, et compta les lettres pour s'assurer qu'aucune n'était restée au pouvoir de son ancien amant. Lorsqu'elle se fut assurée que la restitution était complète,

un éclair de satisfaction illumina son visage rêveur et sombre jusqu'alors.

— Vous venez de me rendre un service que je n'oublierai jamais, dit-elle au baron après avoir enfermé le portefeuille dans un meuble dont elle retira la clé.

— Peut-être vous en demanderai-je un jour le prix, répondit M. de Vaudrey avec un sourire expressif, mais le moment n'est pas encore venu ; parlons de choses plus urgentes. Vous savez sans doute que votre mari est venu aujourd'hui au château ?

— Il me l'a dit.

— Vous a-t-il dit aussi que ma nièce voulait venir vous voir?

— Sans doute.

— Voilà ce que nous voulions éviter; mais votre mari a des façons d'agir qui déconcerteraient les plans les mieux combinés. Voyons , qu'imaginerez-vous pour éluder la visite de ma nièce? Serez-vous malade ?

— Mais je me porte à merveille, répondit Clarisse en affectant un air surpris.

— Je ne vous demande pas comment vous vcus portez en ce moment, mais comment vc us vous porterez quand ma nièce viendra vous voir ?

— Pourquoi feindrais-je d'être malade si madame la marquise de Châteaugiron me fait l'honneur de me rendre visite ?

96 LE GEMILHOMME CAMPAGNARD.

— 3Ia foi! J'avoue que je n'y suis plus du tout, dit le baron, et l'on a raison de dire xju'avec les femmes on marche toujours de surprise en surprise.

— Qu'ont donc mes paroles de si surprenant?

— Ne m'avez-vous pas dit hier que plutôt que de revoir Héraclius vous aimeriez mieux vous condamnera une réclusion perpétuelle, vous enterrer vivante s'il le fallait? Ce sont là , si j'ai bonne mémoire , vos propres paroles.

— Que voulez-vous , mon cher baron ? Il me semble maintenant qu'il m'est impossible de me soustraire sans imprudence à l'hon-

neur que veut bien me faire madame la marquise de Châteaugiron. De quel prétexte colorerais-je ma conduite ?

— Une indisposition ; c'est reçu en pareil cas.

— Sans doute; mais que penserait M. Grand perrin qui ne serait pas dupe de cette indisposition ?

— Ainsi donc, ma chère Clarisse, reprit M. de Vaudrey en fixant sur la jeune femme son regard pénétrant , vous avez complètement changé d'avis depuis hier?

— Je l'avoue ; la nuit a porté conseil.

— Et VOUS n'avez plus aucune répugnance à voir ma nièce.

— Pourquoi lui en voudrais-je d'un passé dont elle est innocente ?

— Mais avez- vous bien réfléchi qu'elle ne viendra pas ici sans être accompagnée de son mari?

— Je dois m'y attendre, répondit Clarisse avec un étrange sourire, de jeunes mariés ! cela est inséparable.

— Ainsi donc, malgré vos larmes d'hier, vous êtes résignée aujourd'hui à vous retrouver en présence d'Héraclius?

— Un peu plus tôt un peu plus tard, ne faudrait-il pas toujours finir par là ?

— Voilà un revirement qui n'est pas naturel, se dit le baron atteint d'une défiance soudaine ; ce n'est pas un caractère comme celui de Clarisse qui passe ainsi subitement de la tempête au calme plat ; je crains bien qu'il n'y ait dans tout ceci quelque diablerie de femme ; mais j'y veillerai.

— Vous me trouvez bien légère, n'est-ce pas? reprit madame Grandperrin avec un sourire mélancolique, et vous traitez d'inconséquente une conduite qui au fond n'est que résignée , car , forcée de vivre en ce pays, comment échapper aux nécessités de ma position? N'étaient -ce pas les gladiateurs ro-

mains qui prenaient une attitude gracieuse pour mourir? J'essaierai de faire comme eux, du moins tant que mes forces soutiendront mon courage. J'avais fait un autre plan pour me soustraire aux tortures qui m'attendent, mais j'ai dû reconnaître hier que ce plan n'était qu'une chimère.

— Quel plan? demanda le baron.

— L'élection de mon mari à ce conseil-général, à mes yeux c'était un grand pas pour arriver à la députation ; puis, une fois dé-

"-§ puté, M. Grandperrin aurait sans doute consenti à confier à un commis principal l'administration de ses forges, et, momentanément du moins , nous nous serions fixés à Paris, comme je lui en ai exprimé plusieurs fois le

LE GENTILHOMME CAMPAGNAl'.D. ^01

désir. De la sorte, j'aurais évité d'une manière naturelle et plausible ce voisinage que je redoute, mais auquel je n'ai pas d'autres moyens de me soustraire. Ainsi l'absence et le temps, ces deux consolateurs, dit-on, auraient fini par me rendre le repos dont j'ai besoin ; et plus tard, devenue calme et résignée, devenue vieille femme en un mot, j'aurais pu sans danger me retrouver en présence de cet homme quune fatalité va me forcer à revoir dès demain peut-être. Je frémis quand j'y songe î Voilà quel était mon plan.

— Je le trouve fort raisonnable ; mais pour qu'il pût réussir il faudrait d'abord que la députation de Charolles fût vacante.

— Elle l'est.

— M. Ricquier est donc mort? demanda le baron avec un geste de surprise.

— Oui, répondit Clarisse laconiquement.

— Ètes-vous sûre de cela?

— Parfaitement sûre. M. Ricquier est mort il y a deux jours à sa maison de campagne de la Cerisaie ; j'en ai reçu la nouvelle ce matin pendant l'absence de M. Grandperrin.

— Avez-vous dit cela à votre mari ?

— Pas encore ; j'étais sûre que vous viendriez aujourd'hui et j'ai voulu vous consulter avant tout. Que me conseillez-vous ?

LE GENTILHOMME CAMPACNAUD. -105

— Je viens de vous dire que votre plan me paraissait fort raisonnable ; j'ajouterai maintenant qu'il faut agir vigoureusement et sans délai.

— Mais, dit madame Grandperrin avec un accent plein de finesse, comment mon mari oserait-il se mettre sur les rangs pour la députation, lui qui ne parviendra pas même à se faire élire membre de ce conseil-général?

— Pourquoi n'y parviendrait-il pas ?

— En héroïne malheureuse à qui toutes les distractions sont bonnes , reprit madame Grandperrin en affectant de sourire tristement, j'ai fait le calcul de nos chances de suc-

ces, et j'ai été forcée de reconnaître qu'elles diminuaient tous les jours ; d'abord la trahison de ce curé Dommartin, qui, après nous avoir promis ses Yoix, va les donner à M. de Chàteaugiron.

— Le curé Dommartin ne donnera pas plus ses voix à mon neveu qu'à votre mari; j'y ai mis ordre.

— Gomment cela ? demanda Clarisse d'un air de vif intérêt.

— Votre mari ne vous a-t-il pas raconté la petite scène qui s'est passée au château pendant qu'il y était?

— La scène où M. Dommartin a joué un si misérable rôle ?

— Oui. Vous connaissez donc le résultat, mais non la cause.

— N'était-ce pas l'odieuse calomnie qu'il s'était permis d'articuler contre M. Grandperrin?

— Il y avait cela en effet ; mais il y avait encore autre chose.

— Qu'y avait-il donc ?

— J'ai donné les étrivières audit Dommartin pour trois raisons : V i\ m'a toujours déplu avec son air faux, sa parole mielleuse et sa conduite hypocrite ; or, j'ai l'habitude de régler tôt ou tard le compte des gens qui me déplaisent ; 2" son procédé à l'égard de votre

mari élait réellement abominable et méritait le châtiment le plus exemplaire : 5° enfin j'étais bien aise de le brouiller avec mon neveu.

— Dans quel but?

— Gomment, fine comme vous êtes, vous ne devinez pas?

— Non, je l'avoue.

— Une fois brouillé avec mon neveu, le curé ne lui donnera pas les voix dont il dispose; comprenez- vous à présent?

— Vous ne soutenez donc pas M. de Ghâteaugiron? s'écria Clarisse du ton le plus vif.

— Bien loin de le soutenir, répondit le baron avec un sourire tranquille, vous voyez que je n'épargne rien pour le faire échouer.

— Mais le meilleur moyen de le faire échouer c'est d'appuyer M. Grandperrin !

— C'est ce que je me suis dit.

— Vous le soutiendrez donc?

— Pourquoi pas ?

— Ainsi vous êtes à nous? ainsi vous voterez pour mon mari ? reprit Clarisse dont la figure rayonnait.

— Voter, non, répondit M. de Vaudrey en

souriant, je ne puis pas vous promettre cela ; je suis un Vieux carliste têtu et incorrigible, et tous les beaux raisonnements de quelquesuns de nos journaux, qui veulent maintenant nous persuader d'aller aux élections après avoir prêché pendant plusieurs années la thèse contraire, ne me feront point dévier d'un pas de la ligne que je me suis tracée. Pour voter, il me faudrait prêter serment au gouvernement actuel, et, si je prêtais ce serment, je me croirais en conscience obligé de le tenir ; or, comme, vu mes vieilles croyances, je n'y prendrais pasle moindre plaisir, j'aime mieux m'abstenir, ainsi que je lai fait jusqu'à présent. Ainsi donc, ma chère Clarisse, je ne voterai pas pour votre mari, mais je V014S promets de lui assurer les voix de tous

LE GENTILHO.MME CAMPAGNAnD. -109

les braves électeurs du canton sur qui je puis avoir quelque influence.

— Ah ! mon cher monsieur de Vaudrey, que ne vous devrai-je pas? dit madame Grandperrin en saisissant la main du gentilhomme campagnard.

— Vous ne me devrez rien, mon enfant ; ce que je fais là, ce n'est pas du tout pour que M. Grandperrin soit élu, mais bien pour que mon neveu ne le soit pas. L'électir^n de votre mari est donc assurée, à moins pourtant que le curé, par un revirement diabolique dont il est bien capable, ne donne maintenant ses voix au médecin Boisselat, auquel cas la candidature de ce dernier, soutenue déjà

aO LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.

par Froidevaux, pourrait devenir redoutable.

— Mais M. Froidevaux est à nous, s'écria Clarisse d'un air triomphant; c'est arrangé.

— Oh! en ce cas, reprit le baron, nous sommes sûrs de notre affaire ; après-demain M. Grandperrin passera au premier tour de scrutin ; comme vous le disiez tout à l'heure, ce sera un grand pas pour arriver à la députation ; j'ai quelque crédit en dehors du canton, et vous pouvez être sûre, ma chère Clarisse, que je soutiendrai votre mari jusqu'au bout.

—Ainsi donc je triompherai de cet homme odieux et j'humilierai son orgueil, se dit ma-

dame Grandperrin en triomphant déjà au fond de son âme : mais quelle vengeance plus complète si je -parviens à saisir les fils de cette jolie intrigue dont m'a parlé ce Froidevaux !

— Ah ! madame la douairière de Bonvalot, pensait au même instant le baron, au lieu de continuer le commerce de l'honorable marchand de vins votre défunt mari, vous voulez être reçue aux Tuileries, et vous avez imposé à un Chàteaugiron la condition de devenir pair de France sous le gouvernement actuel ! Vous avez compté sans moi, ô la plus fardée des douairières !

Madame Grandperrin et M. de Yaudrey rejoignirent le reste de la compagnie ; puis

auboutde quelques instants, le gentilhomme campagnard, qui avait refusé de dîner au château, remonta à Châteaugiron-le-VieiU où il était impatiemment attendu.

La eommane affrauchie.

L'entrée principale de la maison du baron de A^audrev était tournée au levant, vers les ruines de l'ancien château. Une grande porte coclîère peinte en gris, dans laquelle se trouvait pratiquée une seconde porte destinée au passage habituel des piétons , donnait accès dans une cour assez vaste quentou-

raient des trois autres côtés des bâtiments destinés à différents usages. En face , le corps de logis principal; à droite, le colombier, le pressoir, les écuries et les étables ; à gauche, les remises et les granges, ainsi que plusieurs de ces constructions accessoires que rend nécessaires une exploitation rurale de quelque importance.

Au moment où le baron remontait la pente assez escarpée qui séparait le petit vallon au milieu duquel s'élevait Ghàteaugironle-Bourg du coteau où s'éparpillaient les maisons du vieux village, la plus spacieuse des granges dont nous venons de parler se trouvait momentanément métamorphosée en une salle de banquet commode, sinon élégante. Sur l'aire, balayée avec soin, deux

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. Wo

tables longues et étroites avaient été disposées parallèlement, de manière à laisser entre elles un espace libre pour les gens chargés du service.

Quelques ais de chêne ou de sapin, supportés par des futailles vides, telle était la base modeste sur laquelle s'étalait ce festin improvisé; mais des nappes fort propres cachaient en partie ces appuis rustiques. D'un autre côté, si la porcelaine se trouvait remplacée par une faïence assez grossière ; si, au lieu de donner aux flacons et aux coupes de cristal la teinte du rubis, le vin du crû emplissait de son rouge bord les verres les plus vulgaires, en revanche des couverts d'argent bien vieux et bien massifs semblaient indiquer que l'amphitryon avait plus

-l-iO LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.

de confiance en ses hôtes que n'en témoignent quelquefois à leurs convives les ordonnateurs de certains banquets par souscription, où l'on voit étinceler , dans tout son éclat économique , l'argenterie de fer ou d'étain (nos descendants en rougiront pour nous) dont nous sommes redevables aux ingénieux procédés deM. de Ruolz.

Ces disparates dans l'ordonnance du repas offert par M. de Vaudrey à une partie des habitants de Chàteaugiron-le-Vieii attestaient chez le gentilhomme campagnard ^ une connaissance profonde du caractère et des habitudes des invités.

— Ils ne prendront rien , mais à la fin du dîner il y aura bien quelques assiettes et

LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD. ^ \ 7

quelques bouteilles cassées , avait-il dit la veille au soir au fidèle Rabusson, qui, en attendant les honneurs administratifs auxquels le destinait son ancien colonel, s'acquittait près de lui de plus de fonctions différentes quen'en remplissait maître Jacques dans le logis d'Harpagon ; — tiens donc précieusement sous clé la porcelaine et les cristaux, mais donne de l'argenterie tant qu'il en faudra ; cela ne se casse pas.

En vertu de ces disposition libérales et prudentes à la fois, les humbles convives du baron avaient donc à leur disposition de fort beaux couverts d'argent, ce qui ne leur arrivait qu'en ces occasions solennelles, et nous devons dire que leur amour-propre en était singulièrement flatté.

^^i8 LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.

Il est sans doute inutile d'ajouter que le banquet champêtre auquel nous allons faire assister le lecteur avait pour but de fêter le même évènen>ent que venaient déjà de célébrer par leurs salves joyeuses Jean-Fracasse et Piéveille-Matin.

La réunion se composait, à part une seule exception , de tous les nouveaux électeurs communaux dont le baron avait eu soin de dresser la liste d'avance, en se conformant rigoureusement aux prescriptions de la loi. La population de Châteaugiron-le-Vieil étant d'environ quatre cents habitants, il y avait une quarantaine de convives, représentant tous les âges, depuis vingt-et-un ans jusqu'à l'extrême vieillesse. Fermiers du baron pour la plupart, ils devaient au droit qu'ils avaient

de s'attribuer le tiers de la contribution du petit domaine exploité par chacun d'eux le privilège d'être inscrits sur la liste des plus imposés de la commune; c'est dire assez qu'ils se trouvaient sous la direction immédiate, ou plutôt dans la dépendance absolue du propriétaire dont ils cultivaient les vignes et les champs.

Pour être moins directe , l'influence du baron sur les autres électeurs communaux n'était pas moins grande, car il n'était aucun d'entre eux auquel il n'eût rendu quelque service. Depuis surtout qu'il avait fixé définitivement sa résidence dans sa terre natale, le gentilhomme campagnard était devenu, pour les paysans de Châteaugiron-le-Vieil , une sorte de providence parfois bourrue et

même emportée, mais toujours bienfaisante et généreuse. La petite pharmacie qu'il avait établie dans sa maison était à la disposition des malades, tandis que des aliments plus sains et plus substantiels que ceux dont ils avaient l'habitude étaient journellement portés par ses ordres aux pauvres convalescents. Au grand regret de M. Bobilier, qui l'accusait tout bas d'empiéter sur ses attributions, il était l'arbitre des habitants du vieux village lorsqu'il s'élevait entre eux quelque différend. 3Iais autant dans ce cas il mettait de soin à rétablir la concorde, autant il montrait de zèle et d'énergie à soutenir leurs intérêts lorsqu'ils se trouvaient engagés dans quelque débat avec leurs outrecuidants voisins les bourgeois de Chàteaugiron - le - Bourg.

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. t2f

Pour ces différentes raisons et pour d'autrès encore qu'il serait trop long d'énumérer, 31. de Yaudrey était chéri et respecté dans le pays ; à ces deux sentiments se mêlait, il est vrai, une sorte de crainte motivée par le châtiment qu'il avait cru devoir infliger de sa propre main à deux ou trois méchants drôles habitués à tenir le haut du pavé, et qui, dans les commencements de son séjour, s'étaient permis d'affecter envers lui, en haine de sa fortune et de sa naissance, des manières grossièrement impertinentes. Corrigés sans délai ni rémission par la plus rude volée de bois vert que puisse appliquer un poignet vigoureux, ces coqs de village avaient dès lors porté la crête basse, et leur mésaventure avait inspiré à tous ceux qui auraient pu être tentés d'imiter leur insolence une frayeur

salutaire qui n'avait nui en aucune manière à la considération et à l'attachement dont était entouré le baron.

— C'est la poudre, disaient en parlant de lui les habitants de Châteaugiron-le-Yieil , et quand il vous regarde de travers il faut marcher droit ; mais€'est égal, nous l'aimons tous car il n'est pas fier et il est juste.

Au moment dont nous parlons, le repas était commencé depuis quelque temps.

Grégoire Rabusson présidait à l'une des tables. En voyant l'émeute complètement dispersée, le baron avait ordonné au futur maire de remonter à Châteaugiron-le-Yieil en attendant qu'il pût y retourner lui-même.

LE GENTILH03IME CAMPAGNAnO. ^25

et de faire servir sans délai le dîner retardé jusqu'alors, au grand désappointement des invités.

La seconde table avait pour président un des principaux fermiers du baron : c'était un vieillard à cheveux blancs et à physionomie patriarchale, qui occupait un rang distingué parmi les anciens du village et qui avait à la bouche, presque aussi souvent que M. Bobilier lui-même, dont il était le contemporain, le nom de la grande marquise Ren garde de Ghàteaugiron, Montboissieux en son nom.

Vis-à-vis de Rabusson était assis le père Coquart, le seul parmi les convives qui fut étranger à la commune ; sa parenté avec l'ex-garde-chasse, dont il était l'oncle ma-

•124 LE GENTILHOMME C VMFVGNAP.D.

ternel, lui- avait attiré cette distinction aus^i agréable que flatteuse.

Quoiqu'on mangeât fort et qu'on but de même, car les plats couverts de mets non moins plantureux que les demi-moutons rôtis et les dos de porcs engraissés, menu habituel des héros d'Homère, semblaient défier les appétits les plus robustes , tandis qu'un gros tonneau où l'on allait remplir les bouteilles à mesure qu'elles se vidaient provoquait la soif et partant la gaîté, la conversation cependant était aussi bruyante qu'animée. La victoire éclatante que venait de remporter le vieux village sur son insolent voisin fournissait à la conversation un texte intarissable ; la joie du triomphe bril- Jait dans tous les yeux. D'une table à l'autre

LE GEÎSTILHOMME CAMPIG.MRD. -125

s'échangeaient mille propos joyeux, mille plaisanteries dont les bourgeois d'en bas fournissaient nécessairement le sujet, mille fanfaronnades inoffensives telles qu'il en échappe souvent aux gens longtemps opprimés, dans l'enivrement où les jette leur émancipation.

Un incident surtout avait porté au comLle l'allégresse moqueuse des convives ; c'était le récit fait par Rabusson de la scène qui avait eu lieu sur la place du château quelques instants auparavant, scène à laquelle le baron, Rabusson lui-même et le terrible Sultan avait pris une part si brillante et si décisive. Pour satisfaire la curiosité de ses auditeurs, l'ex-garde- chasse avait dû recommencer plusieurs fois sa narration, et à

^26 LE GENTILHOMJIE CAMPAGNARD.

chaque reprise les applaudissements et les rires avaient éclaté par redoublements.

— Notre colonel a-t-il bien fait de frotter les oreilles à ce faiseur d'embarras de Toussaint Gilles ! s'écria un gros paysan qui avait eu un procès avec l'aubergiste.

A part les vieillards du village qui avaient vu la fin de l'ancien régime, et qui en conséquence donnaient à M. de Yaudrey son titre de baron, tous les autres paysans de Châteaugiron-le-Yieil , à l'exemple de Rabusson, disaient en parlant de lui : le colonel^ ou mieux encore, notre colonel!

— Quel malheur que notre colonel nous ait défendu de l'accompagner ! dit à son tour

un robuste vigneron en brandissant sa fourchette d'un air belliqueux ; comme je vous aurais aussi rossé avec plaisir et agrément mon bourgeois de Châteaugiron !

— Et moi, le mien donc! ajouta un troisième.

— Moi, un de chaque main, dit un autre connu par ses fanfaronnades.

— Au moins , Rabusson , reprit le gros paysan, as-tu donné un atout un peu soigné à ce gredin de Gautherot qui prétend que ses côtelettes sont trop bonnes pour nous autres de Ghâteaugiron-le- Vieil ?

— Tout ce que je puis vous dire, répondit

Rabusson qui ne paraissait éprouver aucune répugnance à célébrer ses propres exploits ; -tout ce que je puis vous dire, c'est que quand le boucher s'est relevé, le sang lui sortait par le nez et par la bouche ni plus ni moins que le vin va sortir de cette bouteille.

En achevant ces mots , le victorieux Grégoire versa à boire à son voisin de droite.

— Il n'a pas demandé son reste ? demanda le vigneron.

— Il a trouvé sans doute qu'il avait assez de dents de moins dans la bouche comme ça, réphqua Rabusson, qui cette fois remplit à plein bord le verre de son voisin de gauche.

LE G?:yni.iif;MMi: CAMi'AGNAun. !20

— Ce qui devait être joliment drôle, dit le père Goquart en s'armant de son côté d'une bouteille , c'est la figure de Laverdun quand Sultan lui a sauté au cou ; je donnerais bien vingt sous pour m'ètre trouvé là. Viens ici, Sultan, poursuivit le vieux paysan en s'adressant au redoutable dogue qui se promenait fièrement autour des tables et semblait prêter une oreille complaisante au récit de ses prouesses; viens ici, mon joli chien viens ici , mon mignon , tiens voilà pour te récompenser.

Le père Coquart jeta à terre un gros os qu'un chien de bonne maison pouvait ronger sans déshonneur tant il était encore garni de chair ; mais au lieu d'accepter avec empressement et reconnaissance ce cadeau amica! ,

ainsi que s'y attendait le donateur, Sultan, qui avait le nez tourné vers l'entrée de la grange, renifla subitement à plusieurs reprises et se précipita ensuite dehors en aboyant joyeusement.

— Voici le colonel, dit Rabusson, d'une voix sonore.

— Voici le colonel ! voici notre colonel ! répétèrent en chœur les convives.

Par un mouvement électrique tout le monde se leva.

Presque au même instant M. de Vaudrey entra dans la grange.

la commune affranchie (Suile.)

\ En revenant dans sa maison après avoir pris une part active aux divers événements de cette journée orageuse, M. de Vaudrey éprouva une satisfaction véritable , car ni sa réconciliation avec Héraclius, ni son indulgente sympathie pour madame Granperrin , ni son affection naissante pour la

4Ô2 LE GENTILHOMME CiMPAGMRD.

marquise, ne lui avaient fait complètement perdre de vue le triomphe qu'il venait de remporter sur les bourgeois de Châteaugiron, et il lui tardait de rejoindre les membres de la nouvelle commune pour célébrer avec eux cette victoire si longtemps disputée.

A sa vue, une acclamation générale fit retentir les voûtes de la salle du banquet.

— Vive Monsieur le baron ! s'écrièrent les vieillard^.

A quoi les hommes faits et les jeunes gens ripostèrent par cet autre cri plus éclatant encore : — Vive notre colonel ! ■

LE GENTILHOMME CAMPAGXAUD. >loO

Le gentilhomme campagnard accueillit par un sourire de bonne humeur ces démonstrations bruyantes; mais comme elles menaçaient de se prolonger indéfiniment, il agita une de ses mains en l'air pour y mettre un terme.

Le silence s'établit aussitôt.

— Vous laissez refroidir le dîner, dit le baron à haute voix ; au dessert vous crierez tant qu'il vous plaira; mais maintenant il s'agit de manger et de boire.

Le conseil parut excellent à suivre, et toutes les mâchoires se remirent à l'œuvre avec l'émulation la plus exemplaire.

MJA LE GE>"TILnOM.UE CAMPAGNARD.

Au rebours de certains coureurs, de popularité qui, aux jours décisifs, s'attab'entdans les cabarets de village avec les électeurs en blouse, quoique leur vanité en rougisse secrètement, 3i. de Vaudrey, d'un esprit fort libéral au fond, avait soin de maintenir en toute occasion la distance que le hasard avait mise entre lui et les autres habitants de Châteaugiron-le-Vieil. Il traitait les paysans de son village comme il avait traité naguère les soldats de son régiment, sans leur montrer aucune morgue, mais aussi sans leur permettre la moindre familiarité, car il savait que c'est sur l'un ou l'autre de ces écueils qu'échouent d'ordinaire les gens d'un certain rang lorsqu'ils ont quelques rapports avec leurs inférieurs.

LE GEiNTlLHOMME CAMPAGNARD. I ÙO

Au lieu de s'asseoir au banquet ainsi que n'y eût pas manqué à sa place plus d'un seigneur châtelain, le baron alluma un cigare et fit lentement le tour des tables en s'arrètant de temps en temps pour adresser la parole à quelques-uns des convives dont pas un n'eût osé se permettre de prendre l'initiative. Les vieillards surtout étaient l'objet de cette distinction, et ils s'en montraient aussi fiers que reconnaissants.

Lorsque le robuste appétit de ses hôtes lui parut enfin complètement rassasié, M. de Vaudrey se fit apporter un verre et prit une bouteille sur une des tables.

— Messieurs les électeurs communaux , dit-il alors en développant sa voix sonore ,

ainsi qu'il avait l'iiabitude de le faire autrefois pour commander la manœuvre à ses cuirassiers.

En s'entendant donner pour la première fois le titre auquel ils n'avaient droit que depuis quelques heures seulement, les paysans se regardèrent d'abord d'un air ébahi, comme si on leur eut lancé quelque brocard peu intelligible; mais la physionomie calme et ouverte du baron leur lit comprendre qu'il parlait sérieusement et n'avait en aucune rnanièrel'intentiondese moquer d'eux; rassurés sur ce point, ils s'apprivoisèrent bientôt avec leur dignité nouvelle, et se redressèrent orgueilleusement sur leurs bancs.

— Remplissez vos verres jusqu'au bord.

ajouta le baron qui joignit l'exemple au précepte.

Ce commandement futponctu'jUement exécuté.

Dans la plupart des banquets où se perpétue la coutume des toasts, il est d'usage de porter d'abord la santé du roi, ab Jove principium ! Mais le carliste endurci crut devoir se dispenser de cette formalité.

—Nous allons boire, dit-il à la prospérité de la commune de Ghâteaugiron-le-Vieil.

Un lîurrali d'enthousiasme accueillit ce toast qui répondait si bien à l'attente des convives.

AùS LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.

— Au commencement de la révolution , poursuivit le baron quand le calme se fut rétabli, une grande injustice avait été commise à votre égard; après bien des années, cette injustice vient enfin d'être réparée : mieux vaut tard que jamais. Dorénavant, vous ne partagerez votre affouage avec personne, et messieurs nos voisins, au lieu de se chauffer de votre bois, comme ils l'ont fait pendant quarante ans, auront la bonté de se pourvoir ailleurs.

— Doivent-ils rager ! interrompit une voix qui rentra aussitôt dans le silence. .

— Au lieu de faire des corvées pour entretenir leurs chemins, vous travaillerez aux vôtres, continua le gentilhomme campagnard.

— Ce n'est pas pour vous flatter, dit le père Coquard à l'un de ses voisins, mais vos chemins ont bon besoin qu'on y travaille ; pas plus tard que ce matin, j'ai manqué de me casser le cou deux fois en montant ici.

— Ce n'est pas tant nos chemins qui sont mauvais que vos yeux qui ne valent plus rien, répondit le voisin avec la susceptibilité d'un citoyen qui ne souffre pas qu'à raison ou à tort on critique devant lui sa patrie.

— Ensuite, ajouta le baron, au lieu de voir l'argent provenant de la vente de votre quart de réserve appliqué à des dépenses dont vous n'avez retiré jusqu'ici ni avantage, ni agrément, ni profit, c'est vous qui désormais en disposerez ; et pour en faire un emploi utile,

VOUS n'aurez que l'embarras du choix ; car ici tout est à améliorer, ou plutôt tout est à créer.

— C'est diablement vrai, dit à demi-voix le père Coquard, les chemins d'abord, de vrais casse-cou où l'on dégringole dans les ornières en plein midi.

—Enfin, reprit M. de Vaudrey, au lieu de rester à la merci de messieurs les bourgeois d'en bas, et vous savez si leur domination est douce et juste, vous administrerez vous-mêmes vos affaires, et vous serez les maîtres chez vous.

— C'est ça qui sera flatteur et agréable , fit observer Rabusson à ses voisins.

LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD. 141

— Depuis hier un changement aussi avantageux qu'inespéré s'est donc accompH dans votre condition ; ce changement à qui le devezvous ?

— A vous, Monsieur le baron ; à vous, mon colonel, répondirent d'une voix unanime les paysans.

— Vous dites vrai, reprit d'un ton grave le gentilhomme campagnard; si aujourd'hui vous êtes délivrés du joug que vous ont imposé pendant trop longtemps vos voisins, c'est à mes efforts persévérants que vous le devez. Après deux ans de lutte, j'ai enfin atteint mon but, votre émancipation. Maintenant que la victoire est certaine, ma tâche est terminée, et il ne me reste plus qu'à sou-

haiter à votre commune des administrateurs éclairés et intelligents, qui sachent exploiter, dans l'intérêt de tous, les éléments de prospérité qu'elle renferme.

Un murmure confus suivit ces dernières paroles. Tandis que le baron remettait à un domestiquele verre qu'il venait de vicier, etportait de nouveau son cigare à ses lèvres , les convives échangèienc des regards où l'on pouvait lire un désappointement mêlé d'inquiétude. A la fin, après s'être entretenu quelque temps à voix basse avec ses voisins, le vieux fermier qui présidait à l'une des tables se leva et adressa au gentilhomme campagnard un salut révérencieux.

— Pardon, excuse, Monsieur le baron, dit-

LE GENTILH0M3IE CAMPAGNAIlD. 145

il, mais avec votre permission, je voudrais bien vous demander quelque chose.

— Parlez, père Fournier, répondit M. de Yaudrey avec une bienveillance prononcée ; vous savez que je vous écoute toujours avec plaisir.

— Tous êtes bien bon, Monsieur le baron j d'ailleurs c'est votre habitude d'être bon, et voilà pourquoi ce que vous venez de nous dire nous a mis la puce à l'oreille à tous.

— Pourquoi ça, père Fournier ?

— Dame, Monsieur le baron, reprit le paysan en se.grattant l'oreille comme s'il y eût senti en effet la morsure de l'insecte dont il

venait de parler figurément, il nous paraît, sauf votre respect, que maintenant que vous nous avez fait rendre notre commune, vous avez envie de nous planter là.

— Vous planter là! Non, répondit le baron avec un sourire involontaire; j'aime notre vieux village, et plus que jamais je suis décidé à ne plus le quitter.

— Et c'est bien le plus grand bonheur qui puisse arriver aux gens de Châteaugiron-le- Vieil, dit sentencieusement l'oncle de Rabusson.

— .l'entends ce que je veux dire, reprit le père Fournier en hochant la tête.

LE GEiMlLHOMME CAMPAGNARD. 145

— C'est possible, réplitfiiaM. de Vaudrey toujours souriant, mais moi je ne l'entends pas du tout.

— A quoi sert de tant barguigner? dit en se levaqt à son tour le vigneron dont nous avons déjàparlé, je vais vous expliquer ça en deux mots, mon colonel. Ce que vous venez de dire nous fait craindre que vous ne vouliez plus vous mêler de nos affaires.

— Il y a assez longtemps que je m'en mêle, il est juste que je m'occupe maintenant des miennes.

— Pour lors, répliqua le vigneron, c'est un coup de serpe que vous venez de donner au beau milieu de notre satisfaction.

— C'est ce que je voulais dire, reprit le père Fournier. Si Monsieur le baron nous met la bride sur le cou, nous irons de travers ni plus ni moins que des chevaux borgnes, et à la première ornière, la charrette versera.

— C'est vrai, dit un autre paysan, l'un voudra tirer à dià, l'autre àhuhau, et tout ira à la diable.

— Tandis que si notre colonel garde le fouet, ajouta un troisième en continuant la comparaison, il n'y a pas de danger que l'attelage fasse des siennes.

— La commune gouvernée par notre colonel, c'i^si une vigne de bon plant, dit le vigneron n'ijt} ton doctoral; gouvernée par un au-

tre,ce ne sera plus que du méchant gamet, et pour lors je ne donnerais pas cinq sous de la vendange.

•L'impulsion était donnée, et de toutes les parties des deux tables s'élevèrent des réclamations respectueuses , mais énergiques , contre le parti que semblait avoir pris le gentilhomme campagnard.

D'un geste calme, M. de Vaudrey apaisa ce tumulte croissant.

— Entendons-nous ! dit-il quand le silence fut rétabli ; vous tenez donc beaucoup à ce que je m'occupe encore de vos affaires ?

— Oui, Monsieur le baron, oui, mon colo-

nel, s'écrièrent tous les paysans d'un accord unanime ; il n'y a que vous (Jui puissiez conduire comme il faut notre commune.

— Si nous tenons à ce que vous vous mêliez de nos affaires, mon colonel ! s'écria un des plus exaltés; c'est-à-dire que si vous ne vous en mêlez plus, tout sera sens dessus de^ous, et cela fera joliment rire les bourgeois d'en bas.

— D'abord si notre colonel nous abandonne, dit un autre avec une certaine emphase, moi je donne ma démission d'électeur, et la commune ira ensuite comme elle pourra.

— Nous n'avons confiance qu'en vous, mon colonel!

— Vous ne voudriez pas, Monsieur le baron, nous laisser comme ça dans l'embarras !

— Ce n'était pas la peine de nous faire rendre notre commune !

. — Sans vous, mon colonel, jamais nous ne nous en tirerons !

— Allons ! allons ! calmez-vous, dit le baron , intérieurement flatté de ces instances , dont la sincérité ne pouvait être suspecte ; puisque vous y tenez , je ne refuserai pas de vous donner dans l'occasion quelques

■ conseils.

— A la bonne heure! s'écria le vigneron d'un air joyeux, voilà notre gamet qui re devient du pineau !

— Silence, Jacquinet, s'écria le gentilhomme campagnard, qui ajouta en s'adressant à tous les convives : Je consens donc à vous donner des conseils quand vous en aurez besoin, mais à une condition.

— Tout ce qu'il vous plaira, Monsieur le baron, répondirent plusieurs paysans à la fois.

— Ma condition, reprit M. de Vaudrey en élevant la voix, c'est que lorsque je vous aurai donné un conseil, vous le suivrez sans hésitation et sans discussion.

— C'est trop juste, Monsieur le baron, répondit le père Fournier en s'inclinant respectueusement.

LE GENTILH03ÎME CAMPAGNARD. V)\

— nierait beau voir, mon colonel, dit le vigneron Jacquinet, qu on se permît d'y regarder après vous !

— Acceptez-vous ma condition ?

— Nous l'acceptons, nous l'acceptons! répondirent à la fois la plupart des paysans.

— Vous me semblez tous d'accord; cependant il pourrait se trouver parmi vous quelqu'un qui fût d'un autre avis.

— Il ferait beau voir! répéta le robuste vigneron en promenant de tous côtés un regard qui semblait défier les opposants, si toutefois il y en avait, de manifester leur opinion.

— Silence donc Jacquinet ! interrompit se-

vèrement le baron ; si quelqu'un ici n'a pas en moi la confiance la plus absolue, s'il croit que d'autres conseils peuvent être préférables aux miens, qu'il le dise hautement.

Le plus profond silence régna dans la grange.

En réalité, M. de Yaudrey n'arait pas la moindre envie de renoncer à l'ascendant qu'il avait exercé jusqu'alors sur les habitants du vieux village. Son seul but, en les menaçant d'une abdication, était de leur faire comprendre le besoin qu'ils avaient de lui, et, comme on dit en style constitutionnel, de retremper son autorité dans le suffrage populaire.

— Vous êtes donc unanimes, reprit-il en

LE G[:>iTiiJio>nn: campag.nabd. Mjô

voyant que pas un des assistants ne réclamait la parole; en ce cas, je consens à vous continuer mes conseils comme par le passé, et puisque nous voici réunis, autant vaut causer tout de suite des prochaines élections.

Les paysans prêtèrent l'oreille d'un air de vif intérêt.

— Vous serez convoqués dans un mois environ pour nommer vos conseillers municipaux au nombre de dix. Afin d'éviter qu'on perde un temps précieux et pour prévenir les petites cabales qui ne manqueraient pas de s'élever, car vous êtes tous plus ou moins tôtus, glorieux et chicaniers...

Un rire de bonne humeur accueillit cette

boutade du baron.

— Pour abréger donc, poursuivit-il, j'jai dressé une liste dès dix d'entre vous qui me paraissent les plus capables d'exercer les fonctions de conseiller municipal. Si cette liste vous convient, vous n'aurez qu'à donner vos voix à ceux qui s'y trouvent inscrits ; du reste, je vous le répète, ce n'est qu'un conseil que je vous donne là, et vous êtes parfaitement libres de ne pas le suivre.

— Pas si niais que de ne pas le suivre ! dit un madré paysan qui savait d'avance que son nom se trouvait parmi ceux des élus; vous nous planteriez là, Aîonsieur le baron, et alors tout irait à la débandade.

— Rabusson, reprît >I. de Vaudrey, donne lecture à ces messieurs de la liste des conseil-

lers municipaux qu'ils nommeront à la prochaine élection.

Le futur maire tira de sa poche un papier sur lequel se trouvaient inscrits dix noms, le sien en tête.

Un murmure d'approbation suivit la lecture de cette liste ; car si le gentilhomme campagnard n'avait pas le moindre goût pour la théorie du pouvoir partagé, il était en revanche aussi clairvoyant que juste ; et pour composer le conseil municipal de la nouvelle commune, il avait choisi les plus honnêtes et les plus capables. L'élection la plus sérieusement pratiquée n'aurait pu donner un meilleur résultat, et selon toute ap-

parence elle eût eu la main un peu moins heureuse.

— C'est ça! — Voilà ce qu'il nous faut! — Notre colonel a choisi les bons ! —Ça fera un fameux conseil municipal ! s'écrièrent à l'envi les électeurs délivrés ainsi de l'embarras du choix.

— Ceux d'entre vous qui ne savent pas écrire, reprit le baron, dicteront leurs bulletins à Rabusson, au père Fournier ou à moimême.

— C'est entendu, Monsieur le baron, vous verrez que ça ira tout seuL

— La liste dont vous venez d'entendre la lecture vous convient-elle ?

LE GENTILHOMME CWiPAGNiRD. ^ 57

— Oui, oui!

—Y a-t-il des opposants ?

— Pas un seul ! Il ferait beau voir !

— Ainsi donc, il y a unanimité ?

— Oui , oui ! il y a unanimité.

— En ce cas, voilà notre élection faite, dit M. de Vaiidrey, qui ajouta mentalement : Je voudrais bien que Platon , Fénélon et autres faiseurs d'utopies assistassent à cette petite leçon de gouvernement pratique ; je crois qu'ils seraient forcés de reconnaître qu'au prix de la manière simple, nette etexpéditive dont je mène les affaires de Châteaugiron-le- Yieil, leur République et leur ville de Salente ne sont que des rêveries creuses.

La commune affrancWe (Suile.)

Les conseillers municipaux improvisés se rengorgeaient sur leurs bancs et recevaient les félicitations de leurs voisins.

— Je m'adresse maintenant, reprit le baron , aux dix d'entre vous dont les noms viennent d'être lus par Rabusson, et que je regarde dès à présent comme composant le

^GO LE GE.MILnOMME CAMPAGNARD.

nouveau conseil municipal. Aussitôt que nos biens communaux auront été séparés de ceux du bourg, on procédera à la vente de notre quart de réserve, et dès votre première session vous pourrez vous occuper des améliorations d'intérêt public dont je vous parlais tout à l'heure. La plus urgente de toutes, selon moi , c'est la construction d'une fontaine,

— C'est bien vrai , dirent plusieurs voix à la fois ; à dix lieues à la ronde, il n'y a peutêtre que nous qui n'ayons pas de fontaine.

— Dire que ces gueux de bourgeois d'en bas, qui se chauffent de notre bois depuis quarante ans, n'ont jamais voulu lâcher un sou pour qu'on en construise une!

— Avec ça que par la sécheresse qu'il fait depuis deux mois nos citernes sont à sec, en sorte que nous n'aurons bientôt plus d'eau à Loire.

— Ça ne serait qu'un demi mal , car ia vendange sera belle , dit le vigneron Jacquinet; mais une supposition que le feu prenne au village , qu'est-ce que nous ferons avec nos citernes vides? Nous serons brûlés avant d'avoir eu le temps de crier miséricorde.

— Il est sûr et certain qu'une fontaine

nous serait bien utile, dit à son tour le vieux

fermier, mais, ajouta-t-il en s'adressant au

baron avec une sorte d'hésitation , j'espérais V. la

Mj2 le GEMILHOMljlE CAMPAGNARD.

qu'avant tout on s'occuperait de restaurer notre pauvre église.

— Père Fournier, répondit M. de Vaudrey avec un accent de bienveillance, vous n'allez à la messe que le dimanche, tandis qu'il vous faut de l'eau tous les jours; ainsi donc la fontaine avant tout et l'église ensuite.

— 3Iais, monsieur le baron, reprit le vieillard d'un air attendri , pourvu qu'on nous permette de la rouvrir, cette chère église ?

— Comme si notre colonel , qui est le propre parent de monseigneur Tévêque , n'était pas sûr de la faire rouvrir quand ça

lui plaira ! s'écria Jacquinet en haussant les épaules:

— Tranquillisez-vous, père Fournier, dit le gentilhomme campagnard, notre éghse sera rouverte, c'est moi qui vous le promets, et si le budget de la commune ne permet pas d'offrir un supplément de traitement pour obtenir un curé à denieure du moins nous aur»ns' un prêtre qui viendra tous les dimanches , et nous ne serons plus obligés , par les plus mauvais temps de l'hiver, de descendre à Ghàteaugironle-Bourg pour entendre la messe.

— Il est sûr que quand il pleut, ou quand il gèle, les chemins ne sont pas commodes, ditun des paysans.

— Je crois bien, lui répondit le père Coqiiard ; on s'y casse le cou dans vos chemins quand il fait beau, qu'est-ce que ça doit être par le mauvais temps ?

— Cette pauvre chère ég'ise ! dit un vieillard qui semblait être le doyen de la réunion ; quel malheur que c^ . brigands du temps de la première révolution aient fondu notre cloche pour en faire des gros sous !

— C'était 31adame la marquise Rengarde de Châteaugiron qui en avait été la marraine, ajouta le père Fournier en hochant mélancoliquement la tête au souvenir de ces grandeurs éclipsées ; quelle cloche, monsieur le baron! Quoique vous soyez bien

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. >l 65

plus jeune que nous, vous devez vous la rappeler?

— Je me la rappelle , en effet, répondit M. de Vaudrey.

— Quand il faisait de la bise et qu elle sonnait à toute volée, on l'entendait autant dire jusqu'à Rancenay, reprit le plus âgé des deux vieillards.

— Celle du bourg n'était qu'une clocliette à côté, dit à son tour le père Fournier ; aussi fallait voir comme les bourgeois enrageaient toutes les fois qu'on mettait ia notre en branle! An! jamais nous n'en entenarons une pareille !

— Pourquoi pas ? interrompit le baron à

i6G LE GENTILHOMME CAMPAGNAr.D.

qui les naïfs regrets de ces anciens du village arraclièrent un sourire plein de bonhomie ; pour célébrer la restauration de notre église mon intention est de lui faire cadeau d'une cloche.

— Bien vrai, monsieur le baïon? s'é-

crièrent à la fois les deux vieillards d'une voix émue.

— Tout ce quil y a de plus vrai. Je vous promets de plus que cette cloche sera encore plus grosse que l'ancienne et qu'elle aura aussi pour marraine une marquise d^ Cliàteaugiron. Serez-vous contents ?

— Ce seraient de fiers gueux s'ils ne l'étaient pas! s'écria le père Coquard avec un

LE GEÎSTILHOMME CAMPAGNARD. 167

attendrissement subit auquel le vin qu'il avait bu à plein verre depuis le commencement du banquet n'était pas complètement étranger. »

— Si nous serons contents, monsieur le baron ! répondit le père Fournier, qui ne put en dire davantage, car son émotion lui coupa la parole.

— Ah ! monsieur le baron , dit le vénérable doyen du village en portant à ses yeux le revers de sa main calleuse et ridée, je suis déjà si content pour ma part, que ça me donne envie de pleurer comme quand j'ai perdu ma pauvre femme, et je n'aurais plus rien à désirer au monde, si tant seulement

-108 LL GEMILnOMME CAMPAGNARD.

VOUS nous faisiez rendre notre cher bienheureux saint Contran.

— Vous voulez dire le reliquaire qui est à l'église du bourg?

— Oui, monsieur le baron, dit un autre vieillard ; c'est , sans faire tort aux autres, la relique la plus miraculeuse qu'il y ait à vingt lieues à la ronde ; aussi ces gredins de bourgeois d'en bas ont-ils bien eu soin de nous la voler quand on a rouvert leur église.

— Je ne peux pas vous promettre qu'on vous la restituera, répondit M. de Vaudrey ; mais écoutez : notre évêque, qui arrive de Rome, en a rapporté plusieurs reliques d'un grand prix, entre autres quelques os de

sainte Philomène, et je ne doute pas qii"il ne consente à m'en donner un pour notre église. Il me semble que cela pourrait remplacer le doigt du bienheureux saint (iontran.

Les anciens du village se regardèrent un instant comme font des gens à qui l'on propropose un marché qui les intéresse tous; mais bientôt un hochement de tête général annonça que l'offre du gentilhomme campagnard n'avait obtenu près de ces âmes dévotes qu'un fort médiocre succès.

— Monsieur le baron, nous vous remercions bien, dit le père Fournier en prenant la parole au nom des autres vieillards; voyez- vous, la confiance, ça ne se commande

i70 LE GENTILHOMJIE CAMPAGNAP.D.

pas. Nous ne voulons pas dire dti mal de cette Philomène, c'est peut-être une grande sainte , mais ça ne peut pas approcher de notre saint Contran.

— Nous aimerions mieux notre petit doigt de saint Contran que tout le corps de cette Philomène , dont personne n'a jamais entendu parler dans le pays, ajouta un autre vieux paysan d'un air assez dédaigneux ; ce doit être une nouvelle sainte.

— En effet, répondit M. de Vaudrey en réprimant un sourire, il n'y a pas fort longtemps qu'elle est canonisée.

— Qu'est-ce que je disais ? Eh bien ! monsieur le baron, les nouveaux saints, c'est bon

LE GE>'TILn03IME CAMPAGNARD. 171

pour les nouveaux villages ; par exemple ceux de Rancenay, qui n'existaient pas hii :, sont tout fiers de leur dent'de sainte Colette, dont nous ne voudrions pas pour rien ; car, je le» demande, qui est-ce qui se soucie de sainte Colette?

— Allons, allons, père Richard, interrompit le baron en riant tout à fait, soyez «^lus respectueux envers sainte Philomène et sainte CûJette , dont les reliques, soyez-en sûr, en valent bien d'autres. Puiscpie vous n'avez foi qu'en votre saint Contran, MM. les bourgeois vous restitueront son doigt, je vous le promets, dussions-nous prendre leur église d'assaut.

Cette assurance ramena la joie sur le front

172 LE GEMILnOM>5K CAMPAGNM'.D.

(les vieillards, et par esprit de corps, sinon par une dévotion bien vive, les moins âgés des convives partagèrent l'allégresse qu'inspirait à leurs anciens la perspective de rentrer bientôt en possession de l'os du métacarpe du bienheureux roi de Bourgogne.

Après que M. de Yaudrey eut expliqué aux futurs conseillers municipaux, toujours sous forme de conseils , les améliorations administratives qui lui paraissaient les plus urgentes, et qui furent votées d'avance à l'unanimité, les convives quittèrent enfin la table, mais la fête ne fut pas terminée pour cela ; on dansa gaîment sur le coteau comme on l'avait fait la veille dans le vallon, et quand la nuit fut venue, un feu d'artifice tiré

sur la terrasse du baron compléta dignement cette journée de triomphe.

Parmi les personnes qui des jardins du château assistaient à ce spectacle pyrotechnique, deux semblaient préférer la solitude et l'obscurité aux plus éblouissantes arabesques des fusées et des chandelles romaines, c'étaient la douairière de Bonvalot et le vicomte de Langerac.

YIIÏ

La récoDcîliatioD normande.

Depuis plus de six mois, Adrien de Langerac, autrement dit Pichot, poursuivait avec un-^ persévérance digne d'une meilleure cause un plan qui, en cas de succès, devait singulièrement améliorer sa condition aussi précaire qu'équivoque!) Il ne s'agissait de rien moins que d'épouser en légitime et indissoluble mariage les deux ou trois millions qui com-

476 LC GENTILHOMME CAMPAGNARD.

posaient la fortune personnelle de madame Bonvalot. Pour un homme habitué à vivre d'industrie, la proie était appétissante ; aussi le pseudo-vicomte avait-il accompli des prodiges de ruse et d'adresse pour s'en assurer la possession, et voilà qu'au moment où il se croyait certain de réussir, deux contre-temps imprévus menaçaient de lui arracher cette victoire à demi gagnée : l'un de ces contretemps était M. Boisjoly, l'autre s'appelait le baron de Yaudrey.

— Me voici entre deux écueils , se dit-il lorsque l'ordre fut rétabli au château; à droite cet intrigant de Miron, qui me connaît trop bien; à gauche ce colosse campagnard, qui tôt ou tard me reconnaîtra, si même ce n'est déjà fait ; car il me regardait tout à

LE Gl'MILHOMME CAMPAGNÂUD. 177

l'heure avec une attention étrange. Si je ne parviens pas à les éviter l'un et l'autre, je suis noyé inévitablement ; il faut agir sans délai, et avant tout me réconcilier avec 3Iiron, car \indicatif et plein de fiel, il est de beaucoup le plus à craindre des deux. J'ai fait ce matin un \Tai pas de clerc, poursuivit l'ancien grattepapier sans chercher une plaisanterie ; qu'avais-je besoin de réveiller cette vieille affaire, et que m'importait qu'en passant par les mains de ce filou patelin le portefeuille du duc de Chérizac se fût allégé de quelques billets de banque ? Pourvu qu'il soit encore temps de réparer ma sottise !

La conclusion de ce soliloque fut un petit billet par lequel Langerac demandait à M. de Boisjoiy un second entretien. A peine eut-il

confié cette missive à l'un des domestiques du château , qu'on lui remit une lettre du conseiller de préfecture.

— Un second pas de clerc que je viens de faire là ! se dit-il après l'avoir lue ; le drôle a au moins aussi peur de moi que j'ai peur de lui, et si je m'étais moins pressé, j'aurais conservé l'avantage delà position.

Un instant après, le vicomte de Langerac et M. de Boisjoly se trouvaient de nouveau en présence dans la chambre occupée par ce dernier à l'auberge du Cheval-Patrioie.

— n faut avouer, mon cher, que pour des Gascons nous nous sommes montrés ce matin passablement sots et ridiciûes? dit le conseil-

1er de préfecture, qui prit un air riant et dégagé pour aller au-devant de son. compatriote.

— C'est ce que je me disais tout à l'heure, répondit Langerac en s'efforçant de se mettre au niveau de cet enjouement factice.

— Notre conduite a \Taiment été celle de deux enfants.

— Tranchons le mot : de deux niais.

— Je &uis charmé de voir que l'esprit et le bon sens vous sont revenus aussi vite qu'à moi.

— A peine sorti d'ici, je me suis repenti de ce qui venait de se passer.

— Quelle folie de part et d'autre, n'est-il pas vrai?

— Quelle extravagance I

— De vieux amis comme nous, se brouiller pour une misère I

— C'était absurde de tous points ; car, je vous le demande , mon cher Boisjoly, que mon ami Chàteaugiron ou M. Grandperrin soit nommé membre de ce conseil-général, est-ce une raison pour que vous et moi nous nous arrachions les 'yeux comme deux coqs de combat?

— C'est que vous avez raison, dit le con- seiller de préfecture avec un rire affecté ; j'ai

VU le moment où , à la lettre, nous allions nous arracher les yeux. Mais voilà comme nous sommes, nous autres Méridionaux, dont les veines contiennent plus de salpêtre que de sang ; pour un mot entendu de travers, nous prenons la mouche, et une fois lancés, nous allons, nous allons, il n'y a plus moyen de nous retenir.

— Et si dans le feu de la dispute un gros pavé bien lourd se trouve sous notre main, nous commençons par nous le jeter à la tête, sauf à reconnaître plus tard que nous avons eu tort.

— Ah ça ! en fait de pavés plus ou moins lourds, il est bien entendu que nous retirons de part et d'autre les expressions un peu

trop vertes qui ont pu nous échapper ce matin ?

— Comment donc ! est-ce que vous y avez attaché la moindre importance? Pour ma part, je n'y pense déjà plus.

— Et vous avez raison. Dans la colère on fait des armes de tout, du faux comme du . vrai : une calomnie bien absurde traînet-elle dans le ruisseau ? on la ramasse sans scrupule pour en éclabousser son adversaire. Par exemple , pour m'exécuter complètement, ce procèsDufailly dont je me suis servi contre vous en guise d'assommoir, pensezvous que je croie un seul mot de ce que m'en ont dit vos anciens camarades de l'étude de maître Huguenin ?

— Ah !... que vousont-ils dit, ces venimeux personnages ? demanda Langerac, en rougissant malgré lui.

— Vous savez bien... de l'argent reçu de Dufailly... des pièces soustraites à l'étude... enfin l'histoire la plus absurde, et dont, je vous le répète, je n'ai jamais cru le premier mot.

— C'est une justice que vous m'avez rendue, mais je dois dire qu'à mon tour je n'ai jamais ajouté foi aux bruits injurieux qui ont pu courir, sur votre compte ; et si dans un moment de vivacité je vous ai parlé du portefeuille du duc de Chérizac...

— Ah! oui, à propos, interrompit 3i. de

Boisjoly, dont l'éternel sourire avait en ce moment quelque chose de convulsif, qu'estce que c'est que ce conte de portefeuille ? Je n'ai pas bien compris ce que vous vouliez dire.

— Mon Dieu! comme vous en conveniez vous-même tout à l'heure, dans la colère toutes les armes semblent bonnes, et pour avoir le plaisir de blesser son ennemi, on se fait au besoin l'écho des calomnies les plus extravagantes.

— Mais enfin... de quoi est-il question?

— Il est impossible que vous n'en ayez jamais entendu parler?

— Jamais, je vous le jure.

— Eh bien ! il s'agit de ces dix mille francs en billets de banque qui disparurent un beau matin du portefeuille que le duc de Chérizac, en rentrant chez lui, avait l'habitude de poser sur son bureau.

— Ah!... en effet, je crois me souvenir... Mais en quoi puis-je être mêlé à cette affaire?

— C'est ce que j'ai demandé aux personnes qui m'en ont parlé, dit Lange rac en affectant un air bénin qui contrastait avec la physionomie contractée du conseiller de préfecture.

— Et ces personnes vous ont répondu?

— Un mensonge, bien certainement.

— Un mensonge?

— Abominable. Ne prétendaient-elles pas tenir d'une source certaine que les billets de banque en question avaient passé du portefeuille du duc de Chérizac dans le vôtre !

— Quelle odieuse calomnie! s'écria M. de Bûisjoly d'un air d'indignation.

— Que voulez-vous, mon cher? chacun a ses ennemis : les miens ont imaginé pour me nuire cette belle histoire du procès Dufailly ; les vôtres...

— Je me rappelle maintenant le fait qui a donné lieu à cette inculpation infâme. Dix billets de banque furent soustraits en effet du

portefeuille du duc ; mais le voleur, qui n'était autre que le second valet de chambre, fut mis à la porte le lendemain, le duc n'ayant pas voulu le livrer à la justice.

— Le valet de chambre fut renvoyé, il est vrai, mais les personnes dont je parle prétendent qu'il était complètement innocent de ce vol.

— Et c'est moi qu'on a osé accuser !

— C'est infâme assurément ; il paraît que par une coïncidence des plus fâcheuses, vous perdîtes au jeu une dizaine de mille francs quelques jours seulement après le vol : or, à cette époque vous n'aviez d'autres ressources que vos appointements de précepteur; aussi

plusieurs personnes au courant de vos petites affaires ne purent-elles s'empêcher de se demander où vous aviez pu prendre les dix mille francs que vous veniez de perdre.

— Et ces charitables personnes décidèrent dans leur bienveillance que j'avais dû les voler au père de mes élèves ! dit M. de Boisjoly avec l'accent d'amertume qui caractérise parfois le langage de l'innocence outragée ; heureusement j'ai par devers moi de quoi mépriser ces indignes calomnies.

— Quand notre conscience ne nous reproche rien on se sent bien fort, dit Langerac d'un ton sentencieux.

— Non seulement ma conscience est pure.

mais l'estime, et j'ose même ajouter l'amitié que n'a cessé de m'accorder le duc de Chérizac, me vengent suffisamment de la m^' chanceté de mes ennemis ; il est un fait pourtant qui devrait leur fermer la bouche, la place que j'occupe, c'est au duc que je la dois; me l'aurait-il fait obtenir s'il avait eu le moindre doute sur ma probité et sur mon honneur ? Comment ces lâches calomniateurs expliqneront-ils la conduite du duc à mon égard ?

— Par l'épais bandeau que de tout temps vous avez eu l'art de lui mettre sur les yeux. Oh! ils ont réponse à tout.

— Yoilà pourtant la vie, dit M. de Boisjoly d'un air de résignation philosophique ; ayez du succès, et soudain vous entendrez siffler

autour de vous les serpents de l'envie ; heureusement leurs morsures ne sont pas fort dangereuses ; nous en sommes la preuve vous et moi, mon cher Langerac. En dépit de k méchanceté de nos ennemis, nous nous portons à merveille et nous sommes en passe de faire notre chemin. Aussi je vous déclare que pour mon compte je -me mets fort au-dessus de ces misérables calomnies.

— Et moi je n'y attache pas la moindre importance.

— C'est par le mépris qu'on doit répondre à de semblables attaques.

— Chercher à se venger, ce serait faire trop d'honneur aux calomniateurs.

— L'estime de quelques amis probes et sincères, voilà le seul suffrage que doive ambitionner un galant homme.

— C'est ce que je me suis toujours dit, et voilà pourquoi il m'eût été très pénible de perdre la vôtre.

— Perdre mon estime ! y pensez-vous, mon cher Lange rac? J'ai pu, dans la chaleur d'une discussion qui dégénérait en dispute, me faire l'écho des bruits injurieux qui ont couru sux votre compte^ mais au fond je vous ai toujours tenu pour le plus honnête homme du monde.

— Vous venez d'exprimer ce que je pense

de vous, quoique j'aie pu à mon tour dans un moment d'emportement...

— Ne parlons plus de cela, et que tout soit oublié de part et d'autre .

Le conseiller de préfecture fit un mouvement pour se rapprocher de son compatriote, et les deux honnêtes Gascons échangèrent la poignée de main la plus cordiale, du moins en apparence .

— Maintenant que nous sommes réconciliés, je pars content, dit alors M. de Boisjoly ; vous ne sauriez croire combien j'aurais été désolé de quitter Châteaugiron avant de vous avoir serré la main.

LE GENTILHOMME CAMPAGSAnD. 'i 05

— Vous partez donc? demanda le vicomte.

— A l'instant même ; vous avez dû voir ma voiture devant la porte.

— C'est donc à vous cette chaise de poste armoriée ?

— Armes de fantaisie, comme celles de notre royauté citoyenne, répondit en riant le conseiller de préfecture, car mon cher vicomte, je n'ai pas comme vous à ma disposition le vieil écusson des Langerac... Mais tenez, voici les chevaux qui arrivent, ajouta-t-il en ouvrant la fenêtre.

Deux chevaux de poste, conduits par un postillon, venaient en effet de s'arrêter près delà voiture.

— Vous retournez à Màcon? demanda Langerac.

— Non, je continue ma tournée.

— Vous n'attendez donc pas le résultat de l'élection qui a lieu après-demain ?

-- Impossible. Des intérêts plus graves m'appellent ailleurs.

— Vous paraissiez ce matin attacher beaucoup d'importance à cette élection.

— Trop d'importance; car si M. de Châteaugiron est nommé, ce sera toujours un conservateur, et dès lors je me trouve en règle. Ainsi donc, mon cher, je quitte la partie.

etje VOUS souhaite tout le succès imaginable. J'espère que c'est faire les choses en adversaire généreux?

— C'est faire les choses en ami ; car nous sommes amis, n'est-ce pas?

— Comment donc ! s'écria M. de Boisjoly en serrant d'un air d'effusion la main que le vicomte venait de lui tendre à son tour ; amis à la vie et à la mort!

Langerac conduisit son compatriote à la chaise de poste et ne le quitta qu'après l'avoir vu partir. Au moment où les chevaux se mettaient en mouvement , les deux Gascons échangèrent une troisième et dernière poignée de main non moins sincère que les deux autres.

>I96 LE GENTILHOMME CVMPAGNARD»

— Ail ! vicomte de contrebande, se dit alors M. de Boisjoly en s'enfonçant dans la voiture, tu es bien heureux que certaines considérations m'empêchent en ce moment de te traiter selon tes mérites ; mais, patience ! je te ferai voir tôt ou tard qu'on ne m'offense pas impunément. En attendant , réjouis-toi de ce que je te laisse le champ libre pour cette élection. Pauvre niais ! partirais-je aussi tranquillement si un billet de madame Grandperrin ne venait de m'apprendre que M. de Vaudrey est à nous ainsi que l avocat Froidevaux, et que par conséquent notre triomphe est certain !

— En voilà toujours un que je ne crains plus, pensait Langerac au même instant ; à l'autre maintenant. Gomment me débarras-

ser de celui-ci avant qu'il m'ait reconnu définitivement? La seule chose qui m'étonne, c'est que ce ne soit pas déjà fait, car il a un diable de regard fixe et perçant qui semble vous fouiller jusqu'au fond de Tàme. 11 est vrai que moi-même je ne l'ai pas reconnu tout de suite, mais cela n'est pas étonnant; lorsqu'il vint chez maître Huguenin il y a cinq ou six ans, à propos de son procès avec le duc de Chérizac et qu'il s'adressa à moimême, parlant à ma personne, il ne portait point de barbe et ses cheveux n'étaient pas encore gris. Gela change un homme, tandis que moi je dois être à peu près le même qu'à cette époque. Il est donc indubitable que tôt ou tard il me reconnaîtra, et alors adieu les milHons de la veuve ; car le moyen de la décider à devenir madam.e Pichot, elle que son

^98 LE GEKTILIIOI^IME CAMPAGNAKD.

nom de Bonvalot suffoque déjà, en dépit de la particule dont elle Ta enjolivé. Vicomtesse de Langerac, à la bonne heure; mais madame Pichot ! Il n'y a donc pas une minute à perdre, il faut à tout prix prévenir la reconnaissance ; mais comment? — Éloigner ce géant malencontreux? c'est impossible ; il a pris racine dans son manoir, et autant vaudrait essayer d'arracher un chêne, à la force du poignet, comme faisait Roland le Furieux. — M'éloigner moi-même ? c%st le plus prudent; mais, dit le proverbe, qui quitte la partie la perd. — Décider cette sensible vieillarde à quelque équipée folâtre et romane- que dans le goût des pèlerinages à Gretna-Green, voilà qui serait un coup de maître ; car une fois qu'elle aurait consenti à avaler une prise de fuite purgative, ce serait bien le diable que je

LE GEISTILHOMME CAMPAGNARD. 409

ne parvinsse pas à y mêler deux dragmes de matrimonium en pilules. Oui, c'est là le seul parti digne d'un homme d'esprit comme moi, et aujourd'hui même je li\Terai une attaque décisive au cœur de cette respectable millionnaire.

L'occasion que cherchait Langerac se présenta dans la soirée, lorsque le feu d'artifice tiré sur la terrasse du baron de Yaudrey eut attiré les habitants du château dans la partie des jardins d'où l'on pouvait le mieux voir ce spectacle inattendu. Le vicomte, qui s'était empressé d'offrir son bras à madame Bonvalot, parvint, sans que la douairière fît mine de s'en apercevoir, à la conduire, loin des rayons de la lune et des éclairs des fusées, sous une de ces sombres allées dont la mys-

200 LE GENTILHOMME CAMPAGNAIID.

térieuse solitude invite les poètes à la rêverie et les cœurs sensibles à l'amour.

Un instant avant que le séducteur intéressé et la tendre quinquagénaire eussent mis le pied sur ce sol dangereux, un autre couple bien différent y avait pénétré d'un autre côté ; c'étaient Lamoureux et Bancroche.

La cassette d'ébène.

Au moment où la belliqueuse sortie du marquis et de l'élite de ses domestiques avait mis en déroute l' avant-sarde des émeutiersv Bancroche et Lamoureux avaient pris la fuite ainsi que leurs compagnons, mais au lieu de se sauver comme eux par la grille d'honneur, ils s'étaient jetés à l'aventure sous une voûte

202 LE GENTILHOMME CAMPAGKAIîD.

conduisant à une cour de service.; de là, par des passages connus de Lamoureux, qui avait travaillé comme maçon au château, ils s'étaient réfugiés dans les jardins et ensuite dans le parc, d'où ils espéraient pouvoir s'échapper sans être vus , en franciiissant la muraille, dès que la nuit serait venue.

Pendant tout le reste de la journée , les deux bandits, qui s'étaient prudemment débarrassés, l'un du casque de Toinot, l'autre de son tambour, restèrent tapis dans le fourré , semblables à ces animaux carnassiers qui attendent le coucher du soleil pour se -mettre en campagne. En dépjt de la faim , de la soif et de la mauvaise humeur qui accompagne toujours les entreprises avortées, Lamoureux supportait sa position avec une

certaine philosophie ; mais Bancroche , le visage meurtri et endolori par le coup de crosse que lui avait appliqué Chàteaugiron , ne rêvait que vengeance et carnage.

— Non, tu as beau dire, répéta-t-il plusieurs fois à son compagnon dans les instants où la douleur se faisait sentir plus cuisante, je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir mis le feu au château de ce brigand de marquis.

— Mais s'il t'a flanqué un coup de crosse, répondait chaque fois Lamoureux, efirayé de ce projet , tu lui as toi-même fichu un coup de couteau ; il me semble que ça fait quitte.

~ Pourquoi est-ce qu'il voulait me faire

-04 LE GENTILHOMME CAMPAGNAnO.

descendre l'escalier plus vite qu'au pas ordinaire?

— Et pourquoi, toi, ne voulais-tu pas descendre ?

— C'était mon idée comme ça.

— Il était chez lui, cet homme !

— Ne vas-tu pas faire le capon maintenant?

— Pas plus capon qu'un autre ; mais nous ne sommes pas déjà dans de si békux draps, pour parler encore de brûler le château.

— Je te dis que je ne sortirai pas d'ici sans

y avoir mis le feu ; j'ai une dent cassée, deux qui ne valent guère mieux, et je serais un lâche si je ne me vengeais pas.

A défaut de mets plus substantiels, Bancroche se nourrit de sa colère et Lamoureux de sa frayeur jusqu'à ce que la nuit fût venue; ils se rapprochèrent alors du château sans avoir pu parvenir à se mettre d'accord, car l'un ne songeait qu'à s'échapper, tandis que l'autre s'obstinait à rester pour mettre à exécution ses projets de vengeance. Déjà ils avaient traversé une pelouse assez découverte, lorsque les premières détonations du feu d'artifice leur causèrent une panique soudaine qui leur fit chercher un abri dans l'allée touffue où madame Bonvalot et Langerac entrèrent un instant après.

— Halte ! dit tout à coup Bancroche à voix basse, nous ne sommes pas seuls ici.

Les deux bandits s'arrêtèrent et prêtèrent l'oreille.

— On marche , reprit Bancroche en étendant la main du côté d'où venait le bruit des pas.

• Lamoureux écarquilla ses yeux qui distinguaient les objets presque aussi bien la nuit que le jour, et finit par entrevoir dans

l'ombre le couple qui s'avançait lentement à leur rencontre.

— Les gendarmes ! dit-il d'une voix troublée en saisissant son compagnon par le bras.

— Tu aperçois des gendarmes partout, répondit Bancroche, qui toutefois, en entendant prononcer ce nom redouté, avait fait un soubresaut.

— Je te dis que je vois du blanc, du bleu, du rouge, du jaune , trente-six couleurs.

Les trente-six couleurs que le bandit effrayé prenait pour le respectable uniforme de la gendarmerie n'étaient en réalité que le chfijpeau, le châle et la robe qui composaient le costume ultra-bariolé de madame Bonvalot.

— Ce n'est qu'une femme , poltron , dit Bancroche, lorsqu'un rayon de lune perçant

à travers le feuilla(^e lui eut permis d'entrevoir à son tour la douairière.

— Femme ou gendarme , cachons-nous , reprit Lamoureux. Tu ne vois donc pas qu'il y a un homme avec elle ?

— C'est, ma foi, vrai, et tu as raison ; cachons-nous.

Ils se jetèrent dans un taillis qui bordait l'aUée.

Un instant après Langerac et madame Bonvalot s'assirent sur un banc qui ne se trouvait qu à quelques pas de l'endroit où venaient de se tapir les deux bandits.

— Quelle folie î dit l'aimable douairière en

continuant la conversation commencée ; partir quand nous ne sommes arrivés que d'hier seulement ! aller en Suisse où en Italie et vous permettre de m'y rejoindre ! En vérité ! je ne comprends pas comment de pareilles extravagances ont pu se nicher dans votre cerveau !

— Ce n'est pas dans mon cerveau , Madame, répondit Langerac avec feu, c'est dans mon cœur qu'est éclose cette idée qui ne me quitte ni jour ni nuit.

— Mais c'est donc une monomanie ?

— Une monomanie , une démence , une extravagance, tout ce qu'il vous plaira ; mais avant tout c'est de la pas&ion.

— De la passion ! répéta madame Bonvalot, qui leva sentimentalement les yeux au ciel ; mais l'obscurité était si profonde que ce jeu de physionomie fut complètement perdu.

-- Oui, Madame, de la passion ! de la passion ardente, profonde, folle même si vous voulez ; car est-il réellement amoureux celui que son amour ne rend pas un peu fou?

— Eh bien! à la bonne heure, répondit la douairière en minaudant, soyez fou, je le veux bien ; je n'ai pas le droit de m'y opposer ni le pouvoir de vous en empêcher, mais du moins n'essayez plus de me faire partager votre folie. J'ai été trop indulgente pour vous jusqu'à ce jour, j'ai accueilli par une tolé-

rance trop grande vos étourderies , et c'est là ce qui vous a encouragé à m'adresser tout à l'heure cette étrange et inconvenante sollicitation.

— Etrange en quoi, Madame ? En quoi inconvenante ?

-- Ah ! vicomte, vous n'y pensez pas.

— N'êtes-vous pas la maîtresse absolue de vos actions ?

— Assurément.

— Quelqu'un a-t-il le droit d'exercer un contrôle sur votre conduite?

— Personne au monde.

212 LE GENTILHOMME CAMPAG.NAIID.

— N'ètes-vous pas libre d'aller en Suisse ou en Italie si bon vous semble ?

— Sans doute.

— Et ne vous ai-je pas entendue parler bien des fois de votre désir de visiter ces deux contrées, l'une si pittoresque, l'autre si poétique ; ces contrées où Tamour, si doux en tous lieux, doit être plus enivrant encore ! Oh ! par une belle nuit , comme celle-ci , poursuivit le vicomte d'un ton exalté, monter avec vous en gondole et naviguer mollement sur la mer qui baigne Venise la belle! ou bien , moi guidant vos pas , vous appuyée sur mon bras, parcourir, dans un recueillement plein de pensée , les ombrages de Tibur, le Campo-Santo de Pise , les ruines du Colysée!

LE GENTILIIOJIME CAMPAGNARD. 2\o

— Et Florence, fit la douairière, pour qui le tendre enthousiasme du tentateur commençait à devenir contagieux. Et Naples!

Veder Napoli e poi morir ! Et le Yésuve !

— Volcan moins brûlant que mon cœur!

dit Langerac en appuyant la paume de sa main droite sur la poche gauche de son gilet.

— Comprends-tu quelque chose à leur argot? dit tout bas Lamoureux à son camarade.

— Ce n'est pas de l'argot, c'est du chinois, répondit Bancroche du même ton,

— Oui , ce sont là. <ie doux rêves , reprit

2^4 LE GEiNTILHOMME CAMPAGNARD,

Madame Bonvalot après quelques instants d'un silence pensif; ce sont là d'agréables chimères ! ,.

— Qui vous empêche de donner un corps à ces chimères? repartit le vicomte toujours pressant; dites un mot, et ce rêve deviendra une enivrante réalité.

— Mais, en vérité, fit la douairière du ton d'une femme qui commence à perdre du terrain , on dirait à vous entendre qu'il ne s'agit que de commander des chevaux de poste et de monter en voiture.

— Mais c'est qu'en vérité ce n'est pas plus difficile que cela , répondit Langerac en pas-

sant de la déclamation poétique et exaltée au langai;e vulgaire et positif.

— Quoi! sans même avoir un passeport?

— Est-ce qu'on demande des passeports à une femme qui voyage dans sa chaise de poste ?

— Sans argent ?

— Oh ! sans argent, c'est une autre affaire, dit le vicomte avec un sourire de douce moquerie ; ne vous ai -je pas entendue dire dix fois que vous ne vous mettiez jamais en route sans votre cassette d'ébène et vingt mille francs en or dedans ?

En entendant ces derniers mots, Bancroche

2f6 LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.

donna un vigoureux coup de coude dans les côtes de son camarade , et tous deux redou^ blèrent d'attention.

— Vous avez réponse à tout , reprit Madame Bonvalot en souriant à son tour; mais d'où savez-vous que j'ai ici ma cassette d'ébène ?

— N'ai-Je pas vu Georgina la porter hier dans votre chambre ?

— Allons, je vois bien qu'il est impossible de trouver en défaut vos yeux d'argus.

— C'est-à-dire mes yeux d'amant.

— Eh bien ! oui , ma fameuse cassette aux

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. 2\ i

vingt mille francs est en effet, en ce moment, sur l'étagère de ma chambre à coucher...

Lamoureux riposta au coup de coude qu'il venait de recevoir, par une bourrade si expressive , que Bancroche en perdit l'équilibre et fit quelque bruit en essayant de se remettre d'aplomb.

— N'avez-vous rien entendu ? dit la douairière qui se rapprocha du vicomte par un mouvement involontaire.

— Rien , répondit Langerac en profitant de l'occasion pour s'emparer tendrement d'une main qui ne fit aucun effort pour se dégager.

— 11 me semblait avoir entendu du bruit derrière nous.

218 LE CENTILHOÂIMi' CAMPAGNARD.

— Quelque branche seciie que le vent aura brisée.

— Mais , si c'était quelqu'un ! si l'on nous écoutait! reprit Madame Bonvalot en plongeant dans le taillis un regard inquiet.

Quoique l'obscurité fût trop profonde et le fourré trop épais pour qu'ils courussent le danger d'être découverts, Bancroche et Lamoureux s'accroupirent par un mouvement simultané.

. — Tout le monde est occupé du feu d'arïïfice, répondit Langerac, et personne ne songe à troubler ce tête-à-tête depuis si longtemps désiré; répondez-moi donc, de grâce et accordez-moi la faveur que j'implore.

LE GENTILHO.MME CAMPAGN\UD. 219

— Mais quand je serais assez faible ou plutôt assez folle pour consentir à ce que vous me demandez, reprit la douairière en recommençant à minauder, comment me serait-il possible d'imaginer un prétexte plausible pour quitter ce château où j'ai annoncé l'intention de passer toute la fin de l'automne?

— Manque-t-on jamais de prétextes? Ce sera l'air du pays qui ne vous convient pas et dont pourrait souffrir votre poitrine délicate , ou bien le besoin d'efiTacer , par les distractions d'un petit voyage l'impression pénible qu'a faite sur vos nerfs si irritables la scène d'aujourd'hui.

— Il est sur que depuis ce matin mes nerfs sont dans un état horrible, dit Madame Bon-

valot dont la main , par une crispation sans cloute involontaire, serra à son tour celle du vicomte.

— Et le climat de l'Italie est si bon pour les maladies nerveuses !

— Vous croyez?

— J'en suis sur. Puis , songez-y, chère Êléonore , si vous repoussez ma prière , je ne réponds plus de ma raison , car je suis si malheureux !

— Vous , malheureux ?

— N'avez-vous pas remarqué vous-même ma rêverie, ou plutôt ma tristesse?

— En effet, vous, si gai d'ordinaire, je vous trouve tout pensif, tout préoccupé, depuis ce matin surtout.

— Et vous ne lisez pas dans ma pensée î ... et vous ne devinez pas la cause de ma préoccupation !... Ingrate ! en venant ici sans votre consentement ou plutôt malgré votre défense , j'espérais trouver dans ce qu'on appelle la liberté de la campagne mille occasions de vous ouvrir mon cœur, et voilà , depuis hier matin , la première fois quil m'est possible de vous parler sans témoins. Oh! si vous pouviez comprendre à quel point cette contrainte me tue ! poursuivit le vicomte en se frappant pathétiquement le front du plat de la main ; ces gens qui vous entourent, qui vous surveillent, que dis-je?

qui vous espionnent , il est des moments , voyez-vous, où il me prend envie de les tuer...

— Allons, ami. calmez-vous , dit la douairière d'un ton de tendre compassion ; une idée doit vous consoler, c'est que vous n'êtes

pas toujours seul à souffrir de cette contrainte j qui vous chagrine.

— Eh bien î s'il est vrai , reprit Langerac €ii redoublant de véhémence, pourquoi résister encore à mes prières? Déjà la marquise a des soupçons ; vainement pour la tromper ai-je essayé de feindre à son égard une de ces passions concentrées et silencieuses , dont la femme la plus rigide ne songe pas à s'offenser; elle n'a pas pris le

LE GENTILHOMME CAMPAGNAP.D. 225

change, et depuis surtout que je me suis jeté au-devant de la pierre qui allait vous atteindre, elle ne doute plus que je ne sois ici pour vous seule!

— Quoi! vous croyez que Matliilde...

— Elle a tout deviné, vous dis-je, et si elle avertit Chàteaugiron , il faudra donc que je m éloigne... que je vous perde à jamais! ajouta le vicomte d'une voix suffoquée.

— M'embêtent-ils avec leurs giries! dit tout bas Bancroche à son compagnon.

Le bandit accompagna cette réflexion d'un geste d'impatience.

— Je vous dis qu'il y a quelqu'un derrière

nous, dit Madame Bonvalot en entendant un léger craquement; et sans attendre la réponse du vicomte, elle se leva d'un air d'effroi.

Langerac se retourna et regarda attentivement dans le taillis; mais il n'aperçut rien.

— C'est sans doute quelque gibier , dit-il , et vous vous alarmez à tort.

— C'est possible , mais en attendant je meurs de peur.

— Près de moi?

— Ah ! vous n'êtes qu'un danger de plus , reprit la douairière d'une voix langoureuse.

LE GENTILHOMME CAMPiGNARD. 22.J

Rentrons donc au château; le feu d'artifice est fini, et peut-être a-t-on déjà remarqué notre absence.

— Ainsi vous me refusez un mot! ainsi vous m'ôtez toute espérance!

— Je vous répondrai demain , dit Madame Bonvalot d'un ton qui n'avait rien de trop décourageant ; mais en ce moment rentrons.

La douairière accepta le bras du vicomte avec un abandon de bon augure, et le couple intéressant reprit à pas lents le chemin du château.

Un instant plus tard les deux bandits sortirent sans bruit de leur cachette.

— Eh ben ! qu'en dis-tu? demanda Lamoureux à son compagnon.

— Qu'en dis-tu toi-même? répondit Bancroche.

— Je dis que si nous pouvions mettre la griffe sur cette cassette où il y a vingt mille francs en or, ça vaudrait un peu mieux que' de brûler le château. ^

-- Tu n'es pas dégoûté ! D'ailleurs l'un n'empêche pas l'autre. Mais comment la subtiliser, cette cassette ?

— N'as-tu pas entendu la vieille que j'ai prise pour un gendarme , dire que le magot était pour le quart d'heure dans sa chambre à coucher?

— A quoi ça nous avance ?

— A quoi ?

— Oui ; ça nous apprend-il où elle est , cette scélérate de chambre à coucher ?

— Tu voudrais bien le savoir, où elle est, hein, gourmand?

— Cette question !

— Eh bien ! je vas te le dire.

-Toi?

— Foi de Lamoureux!

— Tu sais où est la chambre de la vieille ? dit Bancroche d'un air de vif intérêt.

-228 LE GENTILH0M51E CAMPAGNARD.

— Tout juste, mon vieux, et je t'y conduirais les yeux bandés.

— Comment donc ça ? .

— Voici la chose. Tu sais que j'ai travaillé au château pendant plus de quinze jours ; je suis donc entré dans toutes les chambres dont on a réparé les plafonds ou les cheminées, dans celle de la vieille comme dans les autres.

— Sais-tu seulement laquelle c'était ?

— Gomme si nous n'avions pas eu tous les Jours sur le dos, du matin au soir, ce vieux rageur de Bobilier, qui nous faisait donner aux cinq cents diables !

— Qu'est-ce que ça peut avoir de commun....

— Ecoute donc; ce sapajou de juge de paix était toujours fourré au milieu de nous.

— Qu'on mette des ouvriers à l'appartement de M. le marquis, disait-il ; — ou bien : Comment, fainéants, les plafonds de l'appartement de madame la marquise ne sont pas encore finis ! — ou bien : Qu'on fasse du feu dans l'appartement de madame la douairière pour voir si les cheminées fument encore.

— C'est comme ça que j'ai appris où est la chambre à coucher de la vieille.

— C'est donc elle qu'on appelle la douairière ?

— Comment ! tu ne l'as pas reconnue ? Elle était hier assise dans la voiture à côté de la marquise, et ce matin elles sont allées à la messe ensemble.

— Mais enfin, où est-elle cette gredine de chambre à coucher ?

— Viens avec moi, je vais t'en montrer les fenêtres.

Les deux bandits suivirent avec précaution le chemin qu'avaient pris la douairière et le vicomte , et , quoique l'allée se prolongeât jusque contre les bâtiments, ils s'arrêtèrent lorsqu'ils furent arrivés sur la lisière du parc. De grands parterres dessinés à la française les séparaient seuls du château et permet-

taient d'en apercevoir la façade, pleinement éclairée en ce moment par la lune.

— Tu vois bien ces deux fenêtres, près de la tourelle qui est à droite ? dit alors Lamoureux, c'est là que couchent la vieille et son magot.

— Tu en es sûr?

— Tout ce qu'il y a de plus sûr.

— Les fenêtres à côté ?

— Un salon.

— La tourelle ?

— Un cabinet de toilette.

— Sans doute quelque femme de chambre couche près d'elle ?

— La femme de chambre doit coucher dans un cabinet d'entresol où nous mettions nos outils quand nous travaillions dans l'appartement.

— Mais ce cabinet communique avec la chambre à coucher. Ces riches, ça a besoin qu'on les garde quand ils dorment !

— Il y a un petit escalier de service, mais il donne dans un corridor assez loin de la chambre. Je te dis qu'on tordrait le cou à la vieille que la femme de chambre n'y entendrait rien du tout.

— C'est tentant tout de même y dit Bancro-

che en passant sa langue sur ses lèvres comme fait un chat qui flaire un friand morceau ; quel dommage que les fenêtres soient si élevées !

— 11 y a des échelles sous la voûte où nous avons passé pour entrer dans lejaixiin, répondit Lamoureux à qui la cassette pleine d'or donnait à la fois de l'imagination et du courage.

— Seront-elles assez longues?

— Il y a un paquet de cordes à côté, et en attachant deux échelles ensemble....

— Tu as raison... Mais comment entrer dans la chambre sans briser au moins une

vitre, et comment briser une vitre sans faire de bruit?

— Il y a un Dieu pour les bons lurons cornme nous, dit Lamoureux d'un air convaincu; quand nous nous sommes sauvés, il me restait un caillou à la main ; dès que nous avons été dans le jardin, je l'ai jeté par colère contre le château et il a justement cassé la vitre du milieu de la fenêtre de la tourelle ; en sorte que, pour ouvrir cette fenêtre, il n'y a qu'à passer le bras par le trou et soulever l'espagnolette.

— Mais si on a mis une autre vitre ?

— Je parierais ma boule qu'au milieu du tapage personne n'y aura pensé.

LE GEMILHOMME CAMPAGNARD. 255

— C'est possible.

— C'est sûr. Songes-y donc Bancroche , vingt mille francs à partager entre nous deux !

— Vingt mille francs en or, qui plus est l c'est ça qui est peu embarrassant !

— Allons, ça va-t-il ?

— Comme tu es brave aujourd'hui ! jamais je ne t'ai vu tant de cœur à l'ouvrage.

— Dame ! c'est que vingt mille francs...

— Tu as raison, et puisque tu es résolu à tenter la chose, ce n'est pas moi qui bouderai.

236 LE GENTlLUO.ilME CAMPAGNARD.

— Ainsi, ça va ?

— Oui, ça va, dit Bancroche en frappant dans la main que lui présentait Lamoureux ; la lune ne tardera pas à se coucher, et quand tout le monde sera endormi nous nous mettrons à la besogne.

Les deux dangereux compagnons rentrèrent dans le parc par prudence, et s'étendirent tranquillement au pied d'un hêtre, en attendant l'heure du voleur.

La plupart des habitants du château étaient déjà endormis, lorsque madame Bonvalot, coiffée pour la nuit et vêtue d'un peignoir blanc, ouvrit une des fenêtres de sa chambre,

et resta quelque temps accoudée sur la balustrade du balcon.

La lune n'argentait plus la cime des arbres du parc, mais les étoiles se détachaient étincelantes du sombre azur du ciel.

— Quelle nuit romantique ! dit l'aimable douairière avec un accent de douce mélancolie ; ô Shakspeare ! que tu étais un grand poète et comme tu savais lire au fond de nos cœurs de femme !

En ce moment la quinquagénaire exaltée se comparait à Juliette rêvant tout haut, sur son balcon, au milieu des enchantements d'une nuit italienne ; au bout de quelques instants, elle s'était si bien identifiée avec ce

rôle d'une fille de quinze ans , qu'un faible bruit s'étant fait entendre au-dessous d'elle dans le jardin , elle murmura machinalement : — Roméo ! mon Roméo !

Le bruit cessa soudain, et une forme confuse, que madame Bonvalot avait cru entrevoir, disparut en même temps comme si elle se fut enfoncée sous la terre.

L'être mystérieux qui venait de faire batr tre plus vite le cœur de la douairière n'était pas Roméo, ni même Langerac; c'était Ban- ^roche, qui dans son impatience s'était approché tout contre la façade du château en rampant le long des parterres.

— Elle ne se couchera donc pas, cette

vieille folle ! se dit irrévérencieusement le voleur.

Soit qu'elle craignît la fraîcheur de la nuit, soit qu'elle trouvât qu'elle avait consacré à la rêverie shakspéarienne autant de temps que doit y en mettre raisonnablement toute héroïne de roman qui connaît son rôle, madame Bonvalot ne tarda pas à quitter le balcon et à fermer la fenêtre ; une demi-heure plus tard , les lumières qui éclairaient sa chambre s'éteignirent à la grande satisfaction des deux bandits toujours en embuscade.

L'IncendJe.

Vers trois heures du matin, Grégoire Rabusson entra précipitamment dans la chambre de M. de Yaudrey.

— Qu'y a-t-il ? lui demanda le baron en se mettant sur son séant.

— • Mon colonel, le feu est au château, ré-

pondit r ex-garde- chasse, qui en même temps s'approcha d'une fenêtre dont il ouvrit les rideaux et les volets.

A travers les vitres la lueur d'un incendie considérable éclaira soudain la chambre de ses reflets sinistres.

Déjà M. de Vaudrey s'était jeté à bas de son lit.

— Qu'on réveille tout le village, dit-il; fais atteler la pompe, et qu'avant cinq minutes tout le monde soit en route !

Tandis que le baron s'habillait à la hâte, Rabusson sortit en courant pour exécuter les ordres qu'il venait de recevoir.

LE GENTILHOMME CAMPAGNAIID. 245

Un instant après, ceux des paysans de Gbâteaugiron-le-Yieil qui s'étaient trouvés prêts les premiers , descendaient au pas de course le plus direct et par conséquent le plus escarpé des sentiers qui conduisaient au bourg, tandis que la pompe parcourait au trot de deux chevaux vigoureux un chemin un peu plus long, mais en revanche plus praticable.

Le tocsin, qui sonnait à l'église de Ghâteaugiron-le-Bourg, et auquel commençaient à répondre les cloches de deux autres villages situés dans le vallon, la générale battue par Toinot, qui était rentré en possession de son casque et de son tambour, les roues de la pompe et les sabots ferrés des chevaux retentissant sur un sol pierreux, les clameurs

confuses qu'on entendait sortir de l'intérieur du bourg, les langues de flamme que dardaient plusieurs des fenêtres du château, phare destructeur à la clarté duquel se dirigeaient, dans l'obscurité de la nuit, les paysans qui accouraient de toutes parts au lieu du sinistre, tout contribuait à donner à cette scène un caractère lugubre et efi'rayant.

— Mon colonel, voilà un incendie qui n'est pas naturel, dit Rabusson qui marchait à côté de M. de Vaudrey,

— En quoi ne le trouves-tu pas naturel? répondit le baron.

— Je ne sais trop que vous dire, mais on ne

m'ôtera pas de la tête que c'est encore un nouveau tour de ces gredins d'hier.

— Le tour serait un peu fort et pourrait coûter cher à ses auteurs.

— Les brigands ! si l'un d'eux me tombait sous la main...

Au lieu d'achever sa phrase, Rabusson s'arrêta brusquement comme un épagneul qui tombe en arrêt: puis, sans ajouter un seul mot, il s'élança dans un sentier qui coupait à angle droit celui qu'ils descendaient en ce moment.

— Rabusson ! lui cria M. de Vaudrey, où diantre vas- tu par là ?

L' ex-garde-chasse ne répondit pas, et le baron, trop pressé pour s'occuper de cet incident, continua son chemin ainsi que les paysans qui l'accompagnaient.

Toute la population du bourg était sur pied. La pompe de la commune et celle de la forge fonctionnaient à l'envi, alimentées par une double chaîne qui s'étendait du château à la rivière. Arrivés de la veille au soir, les gendarmes de la brigade de R.ancenay maintenaient l'ordre et surveillaient la partie déguenillée des assistants avec une attention défiante qui semblait annoncer que les soupçons manifestés par Rabusson avaient aussi trouvé accès dans l'esprit de ces honnêtes défenseurs de Tordre public.

Après avoir conduit sa femme et sa fille dans la partie du château la plus éloignée du foyer de l'incendie, le marquis s'était mis à la tête des travailleurs, et il dirigeait leurs efforts avec autant de sang-froid que d'intelligence.

M. Grandperrin présidait en personne à la manœuvre de la pompe de la forge , qu'il avait fait amener par ses ouvriers au premier signal d'alarme.

Réveillé en sursaut, le vieux juge de paix avait passé en toute hâte un pantalon à pieds, des pantoufles, une robe de chambre, et sans prendre le temps de remplacer par son imposante perruque le bonnet à fontange qui lui servait de coiffure de nuit, il s'était em-

pressé d'accourir. L'imminence du danger avait redoublé la pétulance naturelle du vieillard qui, se multipliant pour ainsi dire, se montrait presque au même instant, toujours au premier rang, partout où l'incendie semblait redoubler d'intensité.

Le curé Dommartin, malgré sa rage concentcée, avait cru devoir faire acte de présence ; il se donnait aussi beaucoup de mouvement et s'attachait surtout à se faire remarquer par le maître du château.

Enfin, parmi les travailleurs les plus zélés et les plus infatigables, on distinguait, chose assez étrange, le capitaine Toussaint Gilles, Laverdun, Gautherot, Picardet, en un mot, tous les membres du club patriotique, insti-

gateurs de l'émeute de la veille. Il est vrai que, dans cette conduite inattendue, il entrait un peu plus de calcul que de dévoùment. Sachant déjà que le juge de paix était occupé à' rédiger contre eux le plus foudroyant procès-verbal qui put sortir de la plume d'un magistrat indigné, ils avaient senti redoubler leur émotion, en voyant arriver à la tombée de la nuit la brigade de gendarmerie de Rancenay. Le bruit qu'on allait procéder à l'arrestation des principaux émeutiers n'avait pas tardé à se répandre dans le bourg : il n'étaitdoncpas étonnant que, sans s'être concertés, les chefs du parti républicain cherchassent en ce moment à désarmer, par un zèle apparent, les poursuites dontils se trouvaient menacés.

250 LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD.

Jamais le capitaine des pompiers n'avait dirigé avec mie ardeur plus énergique la manœuvre des soldats de sa compagnie. Gautherot et Picardet rivalisaient d'eirorts de leur côté ; enfin il n'était pas jusqu'au viceprésident Laverdun qui ne s'essoufflât à pomper ou à porter des seaux.

— J'attraperai une pleurésie, c'est sûr, se disait de temps en temps le gros épicier en essuyant de sa main trempée d'eau froide la sueur qui ruisselait de son front ; mais c'est égal, j'aime encore mieux ça que d'aller devant le jury ou seulement devant la police correctionnelle.

A mesure que le vieux juge de paix, drapé dans sa robe à ramages et le nœud de sa fon-

LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. 2o1

tange retombant sur ses yeux en guise de visière , passait près de l'un des clubistes , celui-ci s'efforçait d'attirer son attention.

— Monsieur le juge de paix, trouvez- vous ma pompe bien placée comme ça? demandait Toussaint Gilles en faisant violence à la fois à son orgueil et à sa rancune.

— Monsieur le juge de paix, disait à son tour Gautherot, ce n'est pas ici votre place ; votre vie est trop précieuse pour que vous la risquiez ; c'est à nous qui ne vous valons pas, tant s'en faut, de nous exposer pour sauver le château.

— Monsieur le juge de paix, criait de son côté Picardet en montrant au vieux magis-

trat ses mains et ses cheveux brûlés, je suis déjà à moitié rôti; mais c'est égal, je ne quitterai pas la place que le feu ne soit éteint ou que je ne sois moi-même tout à fait cuit.

On voit que le digne taillandier cherchait adroitement à mettre sur le compte de l'incendie la détérioration qu'avait subie son individu en dégringolant du haut de l'arbre de la liberté , et à métamorphoser ainsi en acte d'héroïsme un accident tout à fait involontaire.

— Je suis en nage , monsieur le juge de paix, disait d'une voix attendrissante l'épicier Laverdun, et je serai bien heureux si je n'attrape pas une pleurésie. Mais on a du

cœur ou l'on n'en a pas, et entre honnêtes gens il faut se secourir.

A toutes ces interpellations intéressées» M. Bobilier se contentait de répondre par un, grognement sourd, et il passait outre impitoyablement en murmurant entre ses dents :

— Je vous vois venir , mes drôles ; c'est mon procès-verbal qui vous donne ainsi du cœur à l'ouvrage. Vous espérez désarmer ma juste vengeance en faisant maintenant les bons apôtres, mais il est trop tard : ce qui est écrit est écrit.

Après avoir fait placer sa pompe à l'endroit où elle lui parut devoir agir avec le plus d'efficacité et ordonné aux paysans de Chà-

teaugiron-le-Vieil qiii n'étaient pas nécessaires à la manœuvre, de former une troisième chaîne parallèle aux deux autres, M. de Vaudrey s'approcha de son neveu, qu'il aperçut au premier rang des travailleurs.

— Ta femme et ta fille sont en sûreté ? lui dit-il brusquement.

— Oui, mon oncle, répondit Héraclius en serrant la main du baron comme pour le remercier d'être venu à son secours ; Je les ai conduites à l'autre bout du château, et ma belle-mère est allée sans doute les rejoindre.

— Personne n'a péri?

— Personne, autant du moins qu'on peut

LE GEiNTILHOMME CAMPAGNARD. 255

le savoir au milieu de ce désordre. J'espère que la perte se réduira au mobilier de quelques chamijres.

~ Il y a un mur de refend qui partage le château d'une façade à l'autre, entre ces deux fenêtres , dit le baron en montrant à Héraclius les croisées dont il parlait ; il faut concentrer le feu entre ce mur et l'angle du bâtiment.

— C est à quoi nous visons, mais la besogne est rude ; il paraît que le feu a pris ou a été mis dans une chambre du rez-de-chaussée

— Tu crois donc que cet incendie est l'œuvre de la malveillance?

— C'est l'avis de tout le monde, mais nous saurons plus tard à quoi nous en tenir. Le feu a donc éclaté dans une chambre du rezde-chaussée, où l'on avait placé momenta-* nément de vieilles boiseries lors de la restauration des appartements ; ces boiseries, peintes à l'huile pour la plupart, ont offert à la flamme l'aHment le plus combustible que put souhaiter un incendiaire, et c'est ce qui explique la rapidité des progrès du feu. :.

— Allons , plaie d'argent n'est pas mortelle ; les murs du château sont solides, et, comme tu l'as dit, la perte se bornera à une partie du mobilier qui, par parenthèse, et grâce à MM. les jacobins, n'avait plus rien de précieux. Reste à ton poste, je vais voir comment se comportent mes paysans.

Au moment où M. de Yaudrey retournait près de sa pompe, qui depuis un instant fonctionnait éneroiquement entre les mains vigoureuses des pompiers du vieux village , il fut accosté par le juge de paix.

— Eh bien ! monsieur le baron, s'écria ce dernier d'un air indigné, que dites-vous de ces brigands qui, non contents d'avoir brtilé mon arc de triomphe, viennent de mettre le feu au château? Y a-t-il un supplice assez cruel pour de pareils scélérats, et faut-il qu'on ait supprimé la roue !

— Mais, mon cher Bobilier , n'allez-vous pas trop loin ? répondit M. de Yaudrey d'un ton calme qui contrastait avec l'irritation du vieillard ; je viens d'apercevoir parmi les tra^

vailleurs les plus zélés, Toussaint Gilles et les autres membres de son club ; ne les avezvous pas vus ?

— Sans doute, je sais fort bien qu'ils sont tous là, mais c'est pour mieux cacher leur jeu.

— Comment ! reprit le baron en baissant la voix, les soupçonneriez-vous d'être pour quelque chose dans tout ceci ?

— Je ne dis pas cela, monsieur le baron, mais il est clair pour moi que le feu a été mis au château par quelques-uns des bandits convoqués hier par ce jacobin de Toussaint Gilles; et si la responsabilité de l'émeute dont il a été le chef avoué doit retomber sur

lui, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de cet incendie qui me paraît avoir une connexion intime avec l'émeute elle-même, ou plutôt qui en est la ccyiséquence logique ?

Avant que M. de Vaudrey eût pu discuter la valeur de cette induction, Langerac, pâle et effaré, aborda brusquement les deux interlocuteurs.

— Madame de Bonvalot ! leur dit-il d'une voix étranglée, savez-vous où est madame de Bonvalot ? ^

— Comment diable voulez-vous que je vous donne des nouvelles de madame Bonvalot, moi qui ne fais que d'arriver, répondit le baron.

— Et VOUS , monsieur Bobilier? reprit le vicomte qui tourna vers le vieux magistrat un regard plein d'angoisse.

— Est ce que madame la douairière n'est pas près de madame la marquise, dit le juge de paix en répondant à une question par une autre.

— Mais non; madame de Châteaugiron est dans une inquiétude mortelle ; la femme de chambre de madame de Bonvalot n'a pu donner aucune nouvelle de sa maîtresse, que personne n'a vue , quoiqu'on l'ait cherchée partout ; et maintenant il n'est plus possible de pénétrer dans son appartement.

— Pourquoi donc? demanda M. de Vaudrey.

— Le feu... dit le vicomte d'une voix entrecoupée, le feu a coupé le passage.

— Ah ! grand Dieu î s'écria M. Bobilier en faisant un soubresaut, ce que vous dites là est possible en effet.

— Où est donc la chambre de madame Bonvalot? demanda vivement le baron.

— L'appartement de feu M. le marquis, près de la tourelle de l'ouest, répondit le juge de paix avec émotion.

-— Diable ! dit 31. de Vaudrey en s'émouvant à son tour; et vous dites, monsieur de Langerac, que du côté du salon vert le passage est intercepté par le feu ?

— Le salon vert brûle, et en voilà la preuve, répondit Langerac en montrant sa blonde chevelure légèrement endommagée par les flammes.

— Si le feu a déjà gagné le salon vert, l'escalier qui de Tappartement de mon père descend au rez-de-chaussée doit être brûlé en ce moment, ainsi il ne reste d'autre issue que les fenêtres qui donnent sur le jardin. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard !

Le baron, à ces mots, courut vers un passage qui séparait le château des bâtiments de son aile droite et conduisait de la cour au jardin.

M. Bobiher, ainsi que plusieurs des assis-

LE GEiNTILHOMME CAMPAGNARD. 265

tants, et avant eux tous Langerac, se précipiterentsur ses pas.

Bientôt ils furent arrivés au pied de la tourelle de l'ouest dont le premier étage servait, comme on l'a dit, de cabinet "de toilette à l'appartement occupé depuis deux jours par madame Bonvalot.

De ce côté, à part quelques lueurs qu'on entrevoyait par intervalles à travers les fenêtres, on n'apercevait encore aucun symptôme d'incendie. La rage du feu s'était portée d'abord presque exclusivement sur les chambres qui donnaient sur la cour ; aussi était-ce de ce côté que tous les secours avaient été dirigés.

Les fenêtres de la chambre à coucher de

madame Bonvalot étaient fermées ainsi que toutes les autres, et la plus grande tranquillité semblait régner dans les différentes pièces qui composaient son appartement.

— Grâce à Dieu, nous arriverons à temps ! dit M. de Yaudrey ; le feu n'a pas encore gagné sa chambre. Allons, vous autres, conlinua-t-il en s' adressant aux paysans qui l'avaient suivi, une échelle! vite une échelle!

— Au nom du ciel , une échelle ! répéta Langerac qui semblait hors de lui ; dix louis à qui m'apportera une échelle !

— De deux choses l'une, reprit le baron^ tandis que les paysans, alléchés par la récompense prom.ise, couraient de tous côtés en

cherchant l'échelle demandée, où elle s'est évanouie de peur avant d'avoir eu le temps de sortir de sa chambre, ou elle dort en dépit de ce vacarme infernal et du feu qui brûle à quelques pieds d'elle, et dans ce dernier cas, qu'on ne me parle plus du sommeil de l'Empereur, que j'ai vu dormir en pleine bataille l

— ■ Monsieur, voici ce que vous demandez, dit au vicomte un paysan qui portait en effet une échelle, ou plutôt deux échelles solidement attachées ensemble au moyen d'une corde.

En un instant M. de Vaudrey eut dressé contre la façade ce fardeau sous lequel fléchissait le porteur.

— Si je n'étais pas si lourd, c'est moi qui

monterais, dit-il alors ; mais il est sûr que les échelons casseraient sous moi, et cela ne nous avancerait guère. —Allons! y a-t-il parmi vous un gaillard qui ait du cœur? Rabusson ! es-tu là, Rabusson?

Personne ne répondit, mais le vicomte s'élança vers l'échelle, et d'un geste pathétique sembla en prendre possession.

— Nul autre que moi ne sauvera madame de Bonvalot ! s'écria-t-il en se mettant à escalader les échelons de l'air le plus résolu.

Depuis le commencement de l'yicendie, Langerac n'avait cessé de ruminer dans son cerveau la pensée suivante :

LE GEiNTILUOMME CAMPAGNARD. 207

— Si je pouvais sauver la vie à cette respectable créature ou faire quelque chose qui eût l'air de cela, elle serait à moi, sans aucun doute, et ses millions avec elle!

Que de dévoûments apparents renferment quelque arrière-pensée de ce genre.

— Voilà qui me réconcilie avec notre jeune homme, dit M. de Vaudrey au juge de paix, en voyant que le vicomte avait atteint le haut de l'échelle sans manifester la moindre hésitation ; il est fat, mais il est brave.

— Du moins, répondit M. Bobilier, y vat-il de plus franc jeu que pendant l'émeute ; mais attendons la fin.

La fenêtre contre laquelle était dressée

2G8 LE GENTILHOMMn: C\M!'AGNA!'.D.

l'échelle n'ayant pas de persienneen dehors, et le volet de l'intérieur n'ayant pas été fermé, le vicomte, une fois qu'il se trouva à sa liauteur, n'eut qu'à briser une des vitres et à introduire la main dans le vide pour ouvrir l'espagnolette. L'accès de la chambre lui fut alors livré; déjà il franchissait le balcon, lorsque le feu, qui jusqu'alors n'avait fait qu'entamer en dessous et en dehors le parquet et les parois de la chambre à coucher, reçut du courant d'air que la fenêtre venait d'établir en s'ouvrant une impulsion nouvelle ei irrésistible.

A la vue des flammes qui s'élancèrent soudain des panneaux d'une porte donnant dans le salon vert, Langerac retira la jambe qu'il venait de passer par-dessus la balustrade du

balcon. La fumée, qui commençait à remplir la chambre, les petits dards rougeàtres qu'il voyait poindre çà et là entre les feuilles du parquet, achevèrent de glacer le courage qu'avait un instant échauffé la perspective delà fortune de la douairière. Dans cet instant critique, l'aimable vicomte se dit qu'après tout les millions étaient bien loin et le feu bien près ; et la conséquence de cette réflexion prudente fut qu'il descendit l'échelle un peu plus vite qu'il ne l'avait montée.

l'Incendie (Suite.)

En voyant le vicomte renoncer ainsi à son rôle de sauveur, M. de Vaudrey haussa légèment les épaules, et s' adressant aux paysans dont il était environné :

— Qui de vous , leur dit-il , veut faire sa fortune?

Les paysans regardèrent tour à tour le baron et la fenêtre qu'il leur montrait, mais pas un seul ne fit mine de bouger. La fumée qui commençait à sortir de la chambre, le reflet des flammes éclairant le plafond , et , plus que le danger même peut-être, la frayeur visiblement empreinte sur les traits de Langerac, triomphaient de l'avarice des plus avides et éteignaient le courage des plus résolus.

— S'il s'agissait de madame la marquise, dit M. Bobilier entre ses dents, je serais déjà au haut de l'échelle.

— Rabusson n'est donc pas là? reprit le baron.

LE GENTILHOMME CAMPAGNAUD. 275

Le silence continua.

— Le drôle m'abandonne au moment où j'aurais le plus besoin de lui, murmura le gentilhomme campagnard, qui poursuivit à haute voix: Ainsi donc, poltrons que vous êtes, pas un d'entre vous n'ira sauver cette femme !

Personne ne répondit.

— Je vous répète que celui qui la rapportera vivante aura sa fortune faite.

— Monsieur le baron, se hasarda à dire un des paysans, la fortune est une belle chose, mais la vie vaut encore mieux.

Un murmure évidemment approbaliian-

274 LR GENTILHOMME ClMl'AGNAKD.

nonça que cette sentence philosophique exprimait l'opinion générale.

— Lâches? grommela le juge de paix qui, par une résolution subite ôta sa robe de chambre et s approcha rapidement de l'échelle.

— Bobilier, que faites-vous donc? s'écria M. de Vaudrey.

— Il ne sera pas dit, répondit l'intrépide vieillard, que j'aurai laissé brûler une femme sans essayer de la sauver 1

— Ètes-vous fou ? reprit le baron ; à votre âge!

— C'est parce que j'ai septante-deux ans que je dois mliabituer à regarder la mort en face. Si c'était madame la marquise qui fût en danger, il y a longtemps que je serais làhaut; mais enfin, vieille ou jeune, c'est toujours une femme.

Le juge de paix, sans ajouter un mot, commença sa périlleuse ascension ; mais au moment où il mettait le pied sur le quatrième échelon. M. de Vaudrey le saisit à deux mains par la ceinture de son pantalon, l'enleva aussi aisément qu'il eût fait d'un enfant, et le déposa sur la terrasse à dix pieds de l'échelle.

— Vous me faites rougir de moi-même , lui dit-il alors ; allons, la nuit est fraîche, re

mettez votre robe de chambre ; c'est moi qui vais tenter l'escalade.

— Monsieur le baron , s'écria le juge de paix étourdi par la parabole qu'il venait de décrire, je ne souffrirai pas...

Avant que le vieillard eut achevé sa phrase, M. de Vaudrey était déjà arrivé au tiers de l'échelle ; il s'y arrêta un instant pour dire aux assistants :

— Courez chercher des matelas , car il est certain que l'échelle cassera ; j'espère atteindre la fenêtre auparavant, mais du diable si je sais comment je ferai pour redescendre.

Les échelons, qin craquaient sous les pieds

LE Gî.M'lLllOMML i:VMl'A(.>AUD. -77

du colossal gentilhomme, semblaient en effet prêts de justifier sa prévision : à mesure qu'il montait, le danger devenait plus imminent, car, l'échelle s'amincissant dans sa partie supérieure , le point d'appui se trouvait de plus en plus disproportionné avec le fardeau qu'il supportait. Au moment d'arriver à la hauteur de la fenêtre, le baron sentit tout-à-coup les traverses de bois se rompre sous lui ; d'un effort désespéré , il s'accrocha au balcon, et, déployant une élastique vigueur que n'eussent laissé soupçonner ni son embonpoint ni son âge , il se souleva à la force des poignets et parvint à escalader la croisée.

Sans s'inquiéter de l'échelle brisée qui venait de glisser le long de la façade et detom-

ber sur la terrasse, sans se laisser arrêter par la fumée et par la flamme qui commençaient à envahir la chambre, M. de Vaudrey courut vers le lit , sur lequel il venait d'entrevoir une forme confuse. Cet objet qu'il reconnut d'abord avec peine, n était autre chose que madame Bonvalot enveloppée ou plutôt emmaillotée dans la couverture presque aussi étroitement qu'une momie égyptienne dans ses bandelettes.

Au lieu de chercher à s'expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans cet incident, le baron saisit la femme ou plutôt le paquet qu'il avait sous les yeux , et revint promptement près de la fenêtre avec ce fardeau ; il reconnut alors qu'indépendamment de la couverture dans laquelle se trouvaient comprimés

ses moindres mouvements , la douairière avait la tète entourée d'un rouleau d'étofte rouge destiné sans doute à étouffer ses cris. M. de Vaudrey détacha cette espèce de baillon, indice évident d'un mystérieux attentat; et tournant le visage de madame Bonvalot du côté de l'air extérieur, il revint à la hâte près du lit. En un instant il eut noué solidement ensemble les deux draps ; attachant ensuite à l'un des bouts de ce moyen de salut im-

provisé la couverture qui semblait servir de suaire à la douairière évanouie, il passa pardessus le balcon ce corps de lugubre apparence, et le fit descendre avec précaution le long de la façade.

Le premier étage du château était fort élevé, aussi les draps se trouvèrent- il s trop

courts. Pendant un instant madame Bon valot demeura suspendue à huit ou dix pieds de terre sans que son sauveur, penché sur le balcon, osât l'abandonner aux risques d'une chute.

— Laissez tomber! dit au bout d'un instant une voix sonore.

— C'est vous, Froideveaux ? répondit monsieur de Vaudrey qui, à travers l'obscurité, crut reconnaître le jeune avocat.

— C'est moi, monsieur le baron; laissez tomber, je réponds de tout.

Le feu, qui envahissait la chambre , ren-

daittout délai mortel. Le baron se décida donc à lâcher le coin du drap, et presqu'aussitôt une rumeur de bon augure lui apprit que la femme qu'il venait de sauver était tombée sans accident dans les bras robustes de Froide vaux.

— Maintenant il s'agit de me tirer moimême d'ici, se dit le gentilhomme campagnard presque suffoqué par la fumée quoiqu'il se trouvât en ce moment près de la fenêtre.

L'échelle dont il s'était servi pour monter se trouvait hors de service, et les draps qui lui avaient fourni le moyen de mettre en sûreté madame Bonvalot étaient sur la terrasse. En une seconde le baron eut compris qu'il

282 LE GENTILHOMME CAMPACNAlîD.

ne lui restait plus qu'une seule chance de salut, car aucun secours n'arrivait et il était impossible de s'échapper par l'intérieur des appartements où le feu régnait en maître. Sans perdre un seul instant, il arracha les rideaux du lit que les flammes allaient atteindre, et les noua ensemble, résolu de s'y suspendre et de suivre le chemin qu'il venait de faire prendre à la douairière ; mais au moment où, pour donner à son ouvrage la sohdité qu'exigeait le poids qu'il voulait lui confier, le baron serrait avec force un double nœud, la fumée, qui depuis un instant lui ôtait à la fois la vue et la respiration , acheva de le suffoquer en l'aveuglant. Il chercha la fenêtre, mais il ne l'aperçut plus, et après avoir fait quelques pas au hasard, il tomba à demi étouffé sur le parquet en partie dé-

LE GENTILHOMME CAMPAGiNARD, 285

voré par les flammes, et près de s'écrouler dans la fournaise du rez-de-chaussée.

Pendant ce temps Froidevaux, après avoir confié madame Bonvalot aux soins de Langerac, avait couru au-devant de quelques paysans qui apportaient une seconde échelle.

— Par ici ! leur cria-t-il, M. de Vaudrey ne paraît plus, et tout est en feu dans la chambre.

L'échelle appliquée contre la fenêtre, Georges s'y élança aussi intrépidement qu'avait fait le baron quelques instants auparavant.

— Macte animo ^ generose puer,\m cria le

284 LE GKiNTILHOMMK CA.Mr.ViàNARD,

juge de paix qui, réduit à l'impuissance par la vieillesse , n'avait jamais trouvé si affligeant le poids de ses soixante-douze années.

Froidevaux escalada lestement le balcon et se précipita vers M. de Vaudrey qu'à travers une épaisse fumée il venait d'entrevoir étendu sur le paquet ; quoiqu'il commençât à se sentir lui-même suffoqué , il le traîna jusqu'à la fenêtre, et à l'aide d'une aiguière pleine d'eau qu'il aperçut sur un meuble, il éteignit d'abord le feu qui commençait à prendre à ses vêtements. Soulevant ensuite le baron, il lui noua solidement autour du corps une forte corde dont il avait eu soin de se munir, et dont il attacha l'autre bout à la balustrade de pierre qui régnait le long de la

fenêtre. Restait à faire franchir le balcon au colosse évanoui ; l'entreprise était rude et scabreuse, et peu d'hommes réduits aux seules ressources de leurs mains s'en fussent tirés à leur honneur ; toutefois, grâce à sa vigueur et à son adresse, Froidevaux en vint à bout.

Un instant plus tard, M. de Vaudrey, amarré à la corde que son sauveur laissait filer avec précaution sur l'appui du balcon, ghssait lentement le long du plan incliné de l'échelle ; au bout de quelques secondes de cette manœuvre pénible et critique, il arriva heureusement à terre et y resta étendu comme une masse inanimée.

Froidevaux alors, mais alors seulement,

s'occupa de sa sûreté personnelle : il était temps. Déjà la chambre de Madame Bonvalot était embrasée de toutes parts , et le feu venait de prendre aux rideaux de la fenêtre. Au moment où le jeune avocat remit le pied sur l'échelle, une masse de flamme jaillit au-dehors et s'épandit autour de sa tête comme une dévorante auréole : on eut dit que l'incendie cherchait , en le poursuivant, à s'indemniser de la proie qui venait de lui être arrachée.

Tandis que Froidevaux, à moitié asphyxié et ses vêtements brûlés en plusieurs endroits, s'empressait de quitter une place où, à moins d'être incombustible, il n'eût pu rester un instant de plus sans exposer inutilement sa vie, M. Bobilier dénouait la cravate du

LE GEiNTlLHOMME CAMPAGNARD. 287

baron et coupait la corde qui lui avait servi de ceinture de sauvetage.

Délivré de ces deux liens qui pouvaient rendre mortelle son asphyxie momentanée, M. de Vaudrey étendit les deux bras en respirant fortement.

En voyant le baron se rattacher d'une manière si énergique à la vie, le juge de paix sauta au cou de Georges qui venait de mettre pied à terre.

— Mon cher Froidevaux, lui dit-il d'une voix émue , que Dieu vous récompense comme vous le méritez, car lui seul peut payer la vie d'unChâteaugiron.

288 I.E fil'NTIFJlo.MMF ^,\^^»^r.^ MU).

Le jeune avocat répondit avec une cordialité respectueuse à l'accolade du vieillard, et après avoir contemplé un instant le baron qui achevait de reprendre connaissance, il s'éloigna rapidement.

— Où diantre suis-je? dit en ce moment M. de Vaudrey, qui était parvenu à se mettre sur son séant.

— Ah ! monsieur le baron, quel bonheur de vous entendre parler ! s'écria le vieux juge de paix les larmes aux yeux.

— C'est vous, je crois, Bobiher?

— C'est moi même , monsieur le baron ; est-ce que vous ne me voyez pas ?

— A vrai dire, pas trop bien; cent mille flambeaux passent et repassent devant mes yeux au risque de me les crever.

— Ce n'est pas étonnant que notre colonel ait la berlue, dit un des paysans, il vient de voir le feu d'assez près.

— Quel diable de rêve viens-je de faire ? reprit M. de Vaudrey ; il me semble que j'arrive du fin fond des enfers , à l'instar du pieux Énée, et que pendant le voyage j'ai avalé par le nez et parles yeux toute la fumée du Tartare.

Le baron toussa à plusieurs reprises, et se îeva ensuite brusquement.

— Ah! je me rappelle, s'écria-t-il, le feu est au château et Madame Bonvalot est en danger... Eh bien ! l'a-t-on sauvée?

— C'est parbleu bien vous , monsieur le baron , qui Favez sauvée , répondit le juge 'de paix ; sans vous en ce moment elle sei^ait morte.

— C'est vrai, je me souviens maintenant de l'avoir descendue par la fenêtre, ni plus ni moins que si elle eût été un sac de farine ; elle est un peu formaliste la chère dame, pourvu qu'elle veuille bien me |i|^donner ce procédé peu respectueux.

— Je lui conseille de se plaindre, dit M. Bobilier en se mettant à rire.

LE GEiNTILHOMME CA8IPAGNARD. 29 f

— Ah çà , et moi / Je ne suis pas descendu tout seul. Je me rappelle fort bien que tout à l'heure je jouais là-haut à colin-maillard au milieu de la fumée la plus épaisse que j'aie jamais avalée malgré moi. Parlez-moi de la fumée du canon ! celle-là ranime et ne suffoque pas ; mais celle de là-haut, j étouffe encore rien que d'y penser. Je crois même qu'elle commençait réellement à m'étouffer bel et bien, et que j'étais déjà par terre quand on est venu à mon secours. Qui donc m'a tiré de ce mauvais pas ?

— Un brave et digne jeune homme, monsieur le baron, qui a imité à votre égard le dévoûment que vous veniez de montrer vous-même en sauvant la vie à Madame de Bonvalot.

— Est-ce mon neveu ?

— Si M. le marquis avait pu se douter du danger que vous couriez, nul doute qu'il n'eût cédé à personne le bonheur de voler à votre secours ; mais il ignore encore...

— Rabusson ?

— Non, monsieur le baron, ce n'est pa;.; Rabusson.

— Mais qui donc, alors?

— Un brave et digne jeune homme, je hi répète, votre adversaire d'avant-hier.

LE GENTILUOMML CAMPAGNAUD. 21)5

— Froidevaux ?

— Lui-même, monsieur le baron.

— Ah ! c'est Froidevaux, dit M. de Vaudrey avec un accent singulier; puis, après un instant de silence, il ajouta : — Allons, je vois que le proverbe est vrai : Bon chien chasse de race. Son père m'a sauvé la vie à Leipzick, et voilà qu'à son tour il me tire de cette fournaise, où sans lui je rôtirais fort désagréablement en ce momenl. C est d'autant mieux de sa part qu'il ne m'aime guère.

— A cause de sa condamnation d'avanthier? C'est là un sujet de dépit, mais non

un prétexte d'inimitié; et d'ailleurs Froidevaux vient de vous prouver. . .

— Vous comprenez parfaitement ce que je veux, dire , mon cher Bobilier ; il ne s'agit pas ici de ce qui s'est passé samedi à votre justice de paix, mais de certain autre petit procès pendant devant le tribunal du dieu Cupidon.

— Ah ! oui , mademoiselle Victorine Grandperrin ! dit le vieillard avec un malin sourire.

— Bien, bien ; tout ce que je puis dire, c'est que voici une petite aventure qui pourrait bien donner gain de cause à votre favori.

— Comment ! monsieur le baron ? voulezvous dire par là..,

— Assez sur ce chapitre pour aujourd'hui , et allons rejoindre mon neveu. Le feu, continua le baron en montrant les fenêtres du bâtiment, gagne maintenant du terrain audelà du salon vert, et il est urgent de l'attaquer de l'intérieur des appartements.

M. de V' audrey , le juge de paix et les paysans qui les avaient accompagnés retournèrent dans la cour du château.

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