PÉTION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
l»E F.tCÈlE SIE, ALEXA:«Dr.E DIMAS, ET*.,
1 1, rue du Jardiuei.
la double enpêle.
Quelques heures après les événements que nous venons de raconter, le feu était complètement éteint. Personne n'avait péri, personne n'avait été blessé, et le dommar/e matériel se réduisait, ainsi que l'avait prévu le marquis, aux planchers et aux charpentes de la partie occidentale du château, ainsi
qu'au mobilier d'une douzaine de chambres ; dégât considérable sans doute, mais en songeant au désastre beaucoup plus grand qu'aurait pu causer l'incendie, on devait s'estimer heureux d'en être quitte à ce prix.
Onze heures du matin venaient de sonner. Dans la salle à manger où l'on prenait ordinairement les repas lorsqu'il n'y avait qu'un petit nombre de convives étrangers, trois personnages se trouvaient réunis et attendaient, diversement occupés, le moment du déjeuner.
Dans l'embrasure d'une fenêtre, Langerac parcourait une revue pittoresque dont il semblait examiner attentivement les illustrations; mais la physionomie soucieuse du
vicomte indiquait que ses yeux seuls, et non son esprit, prenaient part au passe-temps qu'il avait choisi.
Assis devant une petite table couverte de papiers, M. Bobilier qui avait remplacé sa robe de chambre à ramages et le reste de ses vêtements nocturnes par son costume noir le plus solennel, rédigeait le préambule d'une enquête sur l'incendie qu'il se proposait de joindre à son fameux procès-verbal.
M. de Vaudrey se promenait de long en large avec une impatience qui semblait causée par la faim, car chaque fois qu'il passait devant la table où le déjeûner se trouvait déjà servi en partie, il y grapillait au hasard quelques menus hors-d'œuvre , palliatif insuffi-
sant pour son robuste appétit surexcité encore ce jour-là par le lever le plus matinal. Usant des droits que lui donnait son titre d'oncle, le gentilhomme campagnard avait jugé inutile de retourner chez lui pour changer d'habits, et il était vêtu fort peu somptueusement d'une redingote à peu près hors de service à laquelle le feu, dont elle portait de larges stigmates, venait de donner le coup de grâce.
— Si vous m'en croyez, Bobilier, nous nous mettrons à table, dit tout à coup le baron en s'arrêtant devant le juge de paix.
— Nous mettre à table, monsieur le baron! répondit le vieillard, qui, sans quitter sa plume, leva sur l'ancien militaire un regard
surpris ; nous mettre à table quand madame la marquise nous a fait espérer qu elle paraîtrait au déjeuner! Ah! monsieur le baron, vous voulez me mettre à l'épreuve.
— C'est moi, morbleu! qui suis mis à l'épreuve en ce moment et d'une rude façon, reprit M. de Vaudrey qui, en dépit de sa mauvaise humeur, ne put s'empêcher de sourire; moi qui déjeune régulièrement à neuf heures, encore à jeun à midi ! après la nuit que nous venons de passer, qui pis^est.
— Si vous preniez la peine de jeter les yeux sur la pendule, vous verriez, monsieur le baron, qu'il n'est guère plus d'onze heures.
— Au diable la pendule î Je vous dis qu'à
mon estomac il est midi passé, et si vous vouliez m'en croire...
— Ah ! monsieur le baron, dit de nouveau le juge de paix en protestant par un geste expressif contre l'énormité qu'on lui proposait, j'aimerais mieux jeûner jusqu'à ce soir.
— Cela vous est facile de faire de l'héroïsme, vous qui ne mangez pas plus qu'une mauviette; tandis que moi, je me sens de force à anéantir ce plat de résistance en dix minutes.
En parlant ainsi, M. de Vaudrey lança un regard de convoitise à un énorme pâté de gibier qu'il avait déjà lorgné plusieurs fois.
— Je VOUS assure, monsieur le baron, qu'en ce moment j'ai très faim, excessivement faim ; mais e respect que je dois à madame la marquise...
— Sans doute, vous avez raison ; vous êtes un véritable chevalier français avec vos scrupules et vos délicatesses, tandis que si votre exemple ne me maintenait pas dans le chemin du savoir-vivre, je sens que mon appétit brutal ferait de moi un vrai rustre. Allons, puisqu'il n'y a pas moyen de vous avoir pour complice, jeiinons.
A ces mots, le baron prit sur une assiette une couple de sandwichs dont il fit deux bouchées; puis il continua sa promenade. Au bout d'un instant, pour changer sans doute
8 LE GENTILHOMME CAMPAGISAUD.
le cours de ses idées, il dirigea les yeux vers Langerac qui continuait de paraître profondément absorbé par les illustrations de la revue qu'il tenait à la main; après l'avoir examiné pendant quelque temps avec une attention singulière, M. de Vaudrey s'approcha de nouveau du juge de paix, et lui dit, à voix basse cette fois :
— Expliquez-moi donc une chose. Hier, quand Héraclius m'a présenté ce jeune et beau gentilhomme d'ici à côté, il vous est échappé un aparté assez bizarre.
— Quel aparté, monsieur le baron ? demanda le vieillard en imitant l'accent confidentiel de son interlocuteur.
— Vous avez dit tout bas, en propres termes : Langerac comme moi.
— Et je le répéterai tout haut quand il vous plaira, dit M. Bobilier d'un ton fort vif, mais iîans élever la voix.
-- Vous croyez done que notre vicomte n'est pas un véritable Langerac ?
— Est-ce qu'il y a encore des Langerac? Éteints depuis Louis XIV. Notre vicomte, si toutefois il a réellement droit à ce titre, n'est donc pas plus un Langerac qu'il n'est un héros. Nous l'avons vu au feu cette nuit; eli bien ! je parierais que ses parchemins ne feraient pas meilleure contenance devant l'examen d'un juge d'armes, s'il y avait en-
-iO LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.
core des juges d'armes, que n'a fait son courage devant les flammes.
— Ce que vous me diles-là, mon cher Bobilier, et certains souvenirs qui viennent enfin de se fixer dans ma cervelle après y avoir trotté confusément depuis hier, me donnent grande envie de faire subir à ce Monsieur un petit interrogatoire sur faits et articles, et, ma foi, je ne vois pas pour quelle raison je ne m en passerais pas la fantaisie.
Habitué à joindre immédiatement l'action à la détermination, M. de Vaudrey, s'approcha du vicomte, tandis que le vieux juge de paix interrompait ses écritures pour prêter l'oreille au dialogue qui allait avoir lieu.
— Monsieur de Langerac, dit le gentil-
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. 'l'I
homme campagnard d'un ton poli , permettez-moi d'interrompre un instant une lecture qui doit être fort intéressante, si j'en juge par l'attention que vous y mettez.
Le vicomte posa la revue sur une console et regarda silencieusement le baron en attendant qu'il s'expliquât.
— Vous avez peut-être remarqué, reprit ce dernier, que depuis hier je vous ai examiné attentivement à plusieurs reprises , en cherchant à me rappeler où je vous avais déjà vu ?
— Je ne me suis pas aperçu , Monsieur le haron, que vous m'ayez honoré d'une atten-
tion particulière, répondit Langerac un peu ému de ce préambule.
— Ma mémoire , longtemps en défaut , vient de se remettre sur la voie , et maintenant je pourrais, je crois, sans risquer de me tromper, nommer le lieu où je vous ai rencontré, il y a six ou sept ans.
Quoiqu'il s'attendît à cette reconnaissance, Langerac ne put s'empêcher de rougir.
— Pour moi , Monsieur le baron, répondit-il, je cherche en vain à me rappeler...
— C'était chez maître Huguenin , avoué , demeurant à Paris , rue Caumartin , interrompit M. de Yaudrey; à moins que je ne
sois en ce moment le jouet d'une de ces ressemblances qu'on ne rencontre guère que dans les pièces de théâtre imitées des Ménec limes , vous êtes bien le jeune homme blond que j'ai aperçu assis au premier bureau , à droite , en entrant dans l'étude de ce respectable praticien, et à qui je me suis adressé d'abord.
En face de souvenirs si précis, Langerac comprit qu'une dénégation absolue serait imprudente, et il prit le parti de conjurer par un demi-aveu habilement ménagé le danger qui semblait le menacer.
— Monsieur le baron, répondit-il en affermissant sa voix, je ne me souviens pas de la circonstance que vous venez de me rappe-
1er; mais il est fort possible , ou plutôt, d'après ce que vous venez de dire, il est certain que vous m'avez vu en effet chez maître Huguenin.
— C'était donc bien vous?
— Selon tout apparence, car à l'époque dont vous parlez j'ai travaillé en efiet pendant quelque temps chez ce digne avoué. ,
— Ah ! ah ! fit M. de Vaudrey en lançant au juge de paix un coup d'œil expressif.
— Comment I Monsieur le vicomte de Langerac, dit M. Bobilier en aspirant lentement une prise de tabac , tandis qu'il arrêtait sur le soi-disant gentilhomme un regard perçant
et railleur, est-il possible qu'un homme de TOtre naissance ait fait le métier de clerc d'avoué ?
— J'avoue que je ne vois pas ce qu'il y a là de si surprenant , répondit Langerac qui reprenait peu à peu son aplomb ; mais ce que je ne comprends pas surtout, c'est qu'un savant magistrat tel que Monsieur le juge puisse s'étonner qu'un homme du monde, appelé à administrer une assez belle fortune, ait consacré à l'étude des lois et même à celle de la procédure quelques-uns des loisirs de sa jeunesse.
— Tout ce qu'il vous plaira , Monsieur le vicomte, répliqua le vieillard d'un ton caustique; mais vous avez beau dire, Langerac et clerc d'avoué jurent ensemble.
— D'abord je vous prie de croire que je n'étais pas tout à fait clerc d'avoué , reprit l'ex-Pichot avec un rire affecté. Voici le fait : au lieu de me permettre d'embrasser l'état militaire, comme c'eût été mon désir, mon père m'a obligé de faire mon droit...
— A cet égard , je ne saurais blâmer monsieur votre père , interrompit le baron d'un air de froide ironie, le métier de soldat exige une vocation bien déterminée, car il est fort rude; il vous eût exposé à voir le feu de près, or, il m'a paru cette nuit que vous n'aviez pas un goût bien prononcé pour cet élément.
— Tout le monde. Monsieur le baron, n'est pas comme vous un héros , répondit Lan-
gerac, qui s'inclina en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
— Monsieur votre père vous a donc fait faire votre droit? reprit M. de Vaudrey, fort insensible à ce compliment.
— Non-seulement mon père a voulu que je suivisseles cours de la Faculté de Paris, mais, mon droit achevé, il a exigé que je fisse une espèce de stage chez un des meilleurs avoués de la capitale. Ayant eu beaucoup de procès dans sa vie, et prévoyant qu'il m'en léguerait quelques-uns , il désirait me voir armé de pied en cap contre les chercheurs de noises , c'était son expression. Voilà , ?îles-
sieurs, ce qui vous explique ma présence Ti. a
accidentelle dans l'étude de maître Hu-
guenin.
— Monsieur votre père habitait la campagne? demanda le baron qui trouvait cette explication assez plausible.
— Oui , Monsieur le baron; mon père vivait dans sa terre et n'en sortait pas pour ainsi dire, car il avait, ainsi que vous, beaucoup de goût pour le rôle de gentilhomme campagnard.
— S'il en est ainsi, reprit M. de Vaudrey tout à fait convaincu de la véracité de son interlocuteur, je comprends qu'il ait eu quelques procès dans sa vie et qu'il ait voulu vous mettre en état de défendre votre bien
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. Vu
contre les chicaniers de village, -— race abominable! j'en sais quelque chose, ajouta l'ancien mihtaire en hochant la tête.
— Autres temps, autres mœurs, dit M. Bohilier sur les lèvres duquel semblait s'être fixé le sourire du persifflage ; autrefois les gens de bonne maison complétaient l'éducation de leurs enfants en les attachant au service de quelque grand seigneur; aujourd'hui la mode a changé, et ce sont les études d'avoué qui servent d'écoles de savoir-vivre à notre jeune noblesse. Au lieu de pages, nous avons des saute - ruisseaux gentilshommes ; c'est flatteur pour les gens qui ont des procès.
— Monsieur le juge de paix dit plus vrai
20 LE GENTILHOMME CAMPAGNAIID.
quil ne le croit peut-être, répliqua Langerac en prenant à son tour l'accent du sarcasme ; tandis que je cueillais les fleurs de la procédure dans le jardin assez mal odorant de maître Huguenin, j'ai fait souvent le Palais avec de jeunes confrères qui n'auraient pas été embarrassés pour prouver leurs seize quartiers.
— Peste! dit le baron, je n'aurais jamais deviné que les études des avoués de Paris fussent autant de succursales des chapitres d'Allemagne ; mais chez maître Huguenin, vous n'étiez pas sans doute tous gentilshommes?
— Non, assurément, dit îe vicomte en ricanant ; il y avait, comme dans les chapitres
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. 2f
dont vous parlez, le haut-chœur et le baschœur.
— Eh bien ! parmi les clercs non gentilshommes de l'étude de maître Huguenin, il en est un qui a dû s'y trouver précisément en même temps que vous, et sur le compte duquel je vous serais fort obligé de vouloir bien me donner quelques renseignements.
— Volontiers, monsieur le baron. Son nom?
— Pichot ; Adrien Pichot.
Le coup était si imprévu que le vicomte fit un mouvement en arrière comme s'il eût été matériellement atteint en pleine poitrine.
— Pichot, balbutia-t-il en essayant de se remettre, je ne me rappelle pas... je n'ai aucune idée d'avoir connu... une personne de ce nom.
— L'individu dont je parle , poursuivit M. de Yaudrey, sans se douter que c'était à cet individu lui-même qu il adressait en ce moment la parole, était un mauvais drôle dont j'aurais quelque intérêt à connaître l'adresse et le visage.
—Il ne me connaît pas, se dit Langerac un peu rassuré.
— Et à qui, continua le baron, je me propose d'appliquer, certain cas échéant, la plus rude correction qui puisse sortir d'une canne
solide emmanchée d'un bras rigoureux
Mais qu'avez-vous donc, monsieur de Langerac? vous étiez fort rouge tout à l'heure, et vous voilà tout pâle, vous sentez-vous indisposé ?
— La faim... je crois, répondit le vicomte d'une voix à peine distincte ; il y a si longtemps que nous sommes levés...
— Ah ! vous êtes comme moi? interrompit le gentilhomme campagnard ; vous avez envie de déjeûner? eh bien, tant mieux ! puisque nous voilà deux contre un, nous allons nous mettre à table, quoi qu'en puisse dire notre surhumain juge de paix. Je prends tout sur moi.
24 LE GE.MlLnOMME CAMPAGNARD.
Au moment où M. de Vaudrey se dirigeait résolument vers la table, une des portes de la salle à manger s'ouvrit et le marquis entra.
ut»
— Pardieu! lui dit son oncle d'un ton bourru, nous ne sommes pas des Turcs pour que tu nous fasses faire un pareil rhamazan. N'est-ce pas assez que ton château brûle sans qu'il devienne encore la tour de la faim? Depuis une heure au moins je me mets à la place d'Ugolin, et pour peu que cela continue, je finirai par comprendre qu'il ait mangé ses enfants.
i^ J3 vous demande pardon, mon oncle, mais il m'a été impossible de venir plus tôt.
— A lu bonne heure ! je te pardonne ; mais déjeùnons-noiis ?
— Certes oui ; déjeunons.
— Mais , monsieur le marquis , objecta M. Bobilier, est-il convenable en l'absence de madame la marquise...
— Ma femme, interrompit Héraclius en s'asseyant, m'a chargé de vous faire agréer ses excuses. Elle ne déjeunera pas avec nous, car il lui est impossible de quitter sa mère.
— Commuent se trouve maintenant madame de Bonvalot? demanda Langerac avec une anxiété qu'il s'efforçait de dissimuler.
iSb LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.
— Mais, pas trop bien; elle ne sort d'un évanouissement que pour tomber dans un autre, et dans l'intervalle des crises son état est peut-être pire encore.
— Après la terrible épreuve qu'a subie cette nuit madame la douairière, il n'est pas étonnant, dit M. Bobilier, qu'elle soit en ce moment sérieusement indisposée.
— Malheureusement, c'est plus grave qu'une indisposition, et il y a des moments où cela a tout l'air...
Le marquis s'interrompit brusquement, et s'adressant aux domestiques :
— Laissez-nous, leur dit-il , j'ai à causer
avec ces messieurs ; quand nous aurons besoin de vous, je sonnerai.
— Qu'y a-t-il donc? demanda M. de Vaudrey à son neveu, quand les domestiques se furent retirés.
— Il y a... je puis vous dire cela puisque nous sommes entre nous , répondit Héraclius en baissant la voix par surcroît de précaution ; le danger qu'elle a couru, a fait une telle impression sur madame de Bonvalot, qu'il y a dès à présent transport au cerveau, et que j'ai tout lieu de craindre que le désordre d'idées auquel elle est en proie depuis quelques heures ne dégénère en une véritable folie.
28 LE GENTILHOMME CAMPAG.NAUD.
— Folle ! s'écria Langerac qui jusqu'alors avait trouvé que la douairière ne l'était pas assez.
— Diable ! dit M. de Vaudrey ; mais ta belle-mère peut avoir en ce moment les idées un peu troublées, et cela se conçoit, sans pour cela devenir folle.
— Si vous l'aviez entendue tout à l'heure, vous partageriez mes craintes.
— Que disait-elle donc ?
-^ D'abord elle a tenu les propos les plus incohérents , elle parlait du clair de lune, de promenades au Lido, des ruines du Colysée ; elle appelait Pioméo comme si elle-même eût
LE GENTILHOMME CAMPAGNAr.D. 29
été Juliette, enfin mille folies; puis la raison a paru lui revenir; mais ce n'a été qu'un éclair, et tout en répétant qu'elle avait maintenant toute sa tête et qu'elle se rappelait parfaitement ce qui s'était passé dans sa chambre cette nuit, elle nous a raconté , à Mathilde et à moi, l'histoire la plus extravagante...
— Quelle histoire? demanda M. de Vaudrey.
— Je vais vous la répéter, et vous jugerez ensuite si je m' alarme à tort.
Les convives prêtèrent une oreille attentive, et le marquis de Châteàugiron poursuivit son récit.
la donhle enquête (Soite).
— Voici, reprit Héraclius, ce qui me fait craindre que l'intelligence de madame de Bonvalot n'ait éprouvé au milieu des émotions de cet incendie une secousse dangereuse. Ma belle-mère vient de nous raconter le plus sérieusement du monde que cette nuit, au moment où elle commençait à s'en-
dormir, d'affreux brigands dont elle ne peut déterminer le nombre sont entrés dans sa chambre, sans qu'elle sache par quel moyen ils sont parvenus à s'y introduire. S'il faut en croire cet étrange récit, ces bandits, en la voyant se réveiller, se sont précipités sur elle et l'ont étroitement bâillonnée après l'avoir roulée dans sa couverture de manière à l'empêcher de faire un seul mouvement ; puis autant qu'elle a pu le remarquer à travers la fente du capuchon dont ils lui avaient couvert le visage, ils se sont emparés d'une cassette renfermant une somme assez considérable qui se trouvait placée sur une étagère en face de la cheminée, et ont disparu par la porte du cabinet de toilette. A demi-morte de peur et suffoquée par le bâillon destiné à étouffer ses cris, madame de Bonvalot alors
LE GENTILHOMME CA:-IPAC?;Ar.D. 55
a perdu connaissance, e»tson évanouissement a duré si longtemps, qu'elle n'a conservé aucun souvenir de l'incendie. Voilà le rêve que ma belle-mère veut nous faire prendre pour le récit véridique des événements de celle nuit. Qu'en peiisez-vous ?
— Es-tu bien sûr que ce soit un rêve ? demanda M. de Yaudrey, en arrêtant sur son neveu un re^^ard singulièrement expressif.
— j'aurais dû dire un cauchemar.
— Xi l'un ni l'autre peut-être.
— Quoi ! mon oncle, vous seriez disposé à croire à ces brigands ?
— Pourquoi pas?
— A cette cassette enlevée ?
— D'abord la cassette existait-elle en effet?
— Pour cela, c'est indubitable, je la connais depuis longtemps. C'est un petit coffret d'ébène dans lequel madame de Bonvalot a Ihabitude de laisser une vingtaine de mille francs en or ; c'est ce qu'elle appelle son en cas de voyage.
— Eh bien! Fa-t-on retrouvée, cette cassette?
— Comment aurait-on pu la retrouver? A part vous et 31. Froîdevaux, personne ne s'est hasardé à pénétrer dans la chambre de ma
belle-mère. Le coffret d ebène est donc en ce moment réduit en cendres, ainsi que le reste du mobilier; mais il est probable que lorsqu'on aura déblayé les décombres on retrouvera les mille louis changés en lingot.
— J'en doute, dit d'un ton bref M. de Vaudrey.
— En vérité, mon cher oncle, reprit Héraclius en riant, je ne savais pas que vous eussiez un goût si prononcé pour le merveilleux ; et ce terrible bâillon, y croyez-vous aussi ?
— J'y crois d'autant plus que le voilà.
En disant ces mots qui excitèrent la curiosité générale, le baron tira de sa poche le
morceau d'étoffe rouge dont le visage de ia douairière était couvert lorsqu'il l'avait arrachée à la mort.
— C'est un lambeau des torsades de mon pauvre arc de triomphe, s'écria M. Bobilier en étendant vivement la main pour saisir cette importante pièce de conviction, qu'il se proposait de joindre à son procès-verbal.
— Je ne crois pas que ce chiffon vous sera d'une grande utilité pour découvrir les malfaiteurs, dit Yi. de Vaudrey en remettant le morceau d'étoffe au juge de paix; quarante individus peut-être se sont disputé hier les torsades dont vous parlez ; comment parmi eux reconnaître les coupables?
— Qu'on me donne un seul brin de lil, ré-
pondit le magistrat d'un air assuré, je me charge de démêler récheveau.
— Venez-vous de parler sérieusement, mon oncle ? demanda Chàteaugiron que la surprise avait d'abord rendu muet.
M. de Yaudrey décrivit la position dans laquelle il avait trouvé madame Bonvalot, ses membres enchaînés par les rephs de la couverture du Ht, et le lambeau de toile rouge fortement noué autour de son visage, de manière à servir à la fois de bâillon et de bandeau. A la fin de ce récit, chacun des auditeurs resta convaincu que l'attentat nocturne et mystérieux dont avait parlé la douairière était un fait réel et non la vision chimérique il une imagination troublée par la peur.
— Voici comment les choses ont dû se passer, dit le vieux juge de paix avec l'aplomb d'un homme qui se trouve sur son terrain : quoique le feu n'ait pu gagner la tourelle de l'ouest, qui est restée intacte, vous avez pu remarquer que la fenêtre de cette tourelle est ouverte, et qu'une des vitres se trouve brisée.
— Je ne me suis pas aperçu de cela, répondit Hérachus.
— Mais j'y ai fait attention, moi, reprit M. Bobilier, car mon métier est de tout voir, et même quand j'ai l'air de ne penser à rien, je ne perds pas de vue mon enquête. La fenêtre de la tourelle est donc ouverte ; or, qui a pu rouvrir si ce n'est le bandit ou plutôt les
bandits qui ont accompli cet audacieux attentat? Et comment ont-ils ouvert la fenêtre sinon en brisant une des vitres ? Une fois dans l'intérieur de la tourelle, une simple porte qui, selon toute apparence, n'était pas même fermée, les séparait de la chambre à coucher de madame la douairière ; ainsi rien de plus facile pour eux que de pénétrer dans ladite chambre.
— Fort bien, dit Chàteaugiron , mais la tourelle est fort élevée, et à moins d'une échelle immense dont on aurait retrouvé quelques traces...
— Monsieur le marquis, vous me mettez sur la voie interrompit le juge de paix; de deux petites échelles il est facile, au moyen
40 LE GEMILHO>JME CAMPAGNARD.
(l'une corde, d'en faire une grande, et c'est à quoi n'ontpas manqué ces coquins. Les deux éeiielies liées ensemble qui se sont brisées sous M. le baron, et qu'on a trouvées au bout de la terrasse, appuyées contre le mur de clôture, ont évidemment servi à ces brigands pour s'introduire dans la tourelle d'abord, et ensuite pour se sauver. Monsieur le marquis, ajouta le vieillard avec un accent animé, il faut sans délai se mettre à leur poursuite ; veuillez, je vous prie, ordonner à un de vos gens d'aller chercher le maréchal des logis de gendarmerie qui sans doute n'est pas encore retourné à Rancenay.
Châteaugiron sonna.
— Monsieur le marquis, dit le domestique après avoir reçu l'ordre de son maître, il y a
LE GtraiLIIOMME CAMPAGNARD. A\
là quelqu'un qui insiste pour parler sur-leciiamp à monsieur le baron.
— Après déjeuner, dit jÎ. de Vaudrey, qui, comme toutes les personnes de bon apîitiit, n'aimait pas à être dérangé lorsqu'il éîait à table.
— Monsieur le baron , reprit le laquais, c'est un grand jeune homme de bonne mine qui appartient , à ce qu'il dit, à votre maison.
— Rabusson, sans doute, reprit le baron ; faites-le monter.
— Fidiis Jchatcsj dit M. Bobilier en souriant.
— Le fidèle Achate va être tancé d'impor-
42 LE Gî.NTILHOMME C.VMPAGNARD.
tance, fit le [;entilhoin!ne campa/jnard d'un ton grondeur. .
Un instant après, Uabusson parut à la porte de la salle à manger ; il tenait sa casquette dune main, et de l'autre un petit paquet dont il était impossible de deviner la nature, car il l'avait enveloppé dans sa blouse.
— Te voilà, déserteur, lui dit M. de Vaudrey en cherchant à donner à son regard une expression sévère ; d'où viens tu ?
— Mon colonel...
— Ta conduite est sans excuse, aussi at-elle déjà reçu sa punition.
— Sa punition, mon colonel ?
—N'était-ce pas à toi de me retirer du feu, et n'est-ce pas M. Froidevaux qui l'a fait à ta place ?
— Ne m'en parlez pas, mon colonel, répondit Tex-garde-chasse d'un air contrit, quand j'ai appris la farce que vous aviez faite de vous jeter au beau milieu de la fournaise et comme quoi c'était ce méchant avocat qui était allé vous y chercher, il m'a pris envie de me casser la tête contre un mur. Il peut se flatter d'avoir du bonheur, ce chien de braconnier; aussi je lui garde une dent...
— Comment, diôle! tu gardes une dent à Froidevaux parce qu'il m'a sauvé la vie?
— Vous avez raison, mon colonel; après tout, quoiqu'il m'ait volé mon emploi, je lui dois de la reconnaissance.
— A la bonne heure.
— Aussi, dorénavant, il peut bien tuer nos perdreaux tant qu'il voudra; ce n'est pas moi qui lui déclarerai procès-verbal.
— Tu feras très bien, pour deux raisons : la première, c'est que tu n'es plus garde...
— Ah! c'est juste, mon colonel; je n'y pensais plus.
— La seconde, c'est que j'ai donné à Froidevaux droit de vie et de mort sur mon gibier.
—Quand je disais qu'il était trop heureux, ce braconnier-là.
^Ah ! çà,je ne pense pas que tu sois venu ici pour me parler de Froidevaux; qu'as-tu à me dire de si pressé?
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. Ao
— Mon colonel, répondit Rabusson dont la physionomie s'éclaira soudain d'un sourire de satisfaction, je venais vous rendre compte de ce que j'ai fait depuis que je vous ai quitté.
— Tu permets, Héraclius? dit M. de Vaiidrey.
— Comment donc, mon oncle, n'ètes-vous pas ici chez vous ?
— Parle, reprit le baron en s' adressant à r ex-garde.
— Pour lors, mon colonel, dit Rabusson, qui pour faire son rapport prit l'attitude du port d'armes, vous vous rappelez qu'en arrivant près du gros genévrier, au coin du sentier de la Tremblaie, je vous brûlai la poli-
Ai) LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.
tesse sans demander la permission de dix heures. J'avais mes raisons. Ne voilà-t-il pas qu au moment d'arriver audit sentier, j'avais entrevu, quoiqu'on ne vît guère plus clair que dans un four, deux individus qui semblaient venir de Chàteaugiron-le-Bourg et qui marchaient contre nous. Ça m'avait paru louche.
— C'était fort louche en effet, interrompit vivement M. Bobilier ; deux hommes sortant du bourg au milieu de la nuit et au moment où tous les habitants des villages voisins s'empressaient au contraire d'y accourir à cause de l'incendie; c'était excessivement louche.
— Je me dis donc : Voilà deux gaillards qui me font l'effet de ne pas avoir grande en-
LE GEiMlI.HOMME CAMPAGNARD. A^
vie d'éteindre le feu, puisqu'ils lui tournent le dos ; pour lors qui est-ce qui me dit que ce ne sont pas eux qui l'ont mis?
— Supposition fort logique, s'écria le juge de paix qui semblait s'intéresser de plus en plus au récit de Rabusson. Continuez, mon garçon, continuez.
— Pour lors, au moment où je réfléchissais ainsi à part moi, voilà mes deux lurons qui, au lieu de continuer de marcher contre nous, se jettent dans le sentier de la Tremblaie, et se mettent à courir comme s'ils avaient eu les cinq cents diables à leurs trousses. Pour lors, je ne me dis plus : C'est louche, je me dis au conti aire : C'est clair.
— Et c'était clair en effet, interromiùt de nouveau M. Bobiîier en s'aa'itant violemment
î8 LE GENTILHOMME CAMPAGNARD.
sur sa chaise ; je parierais cent contre un que c'étaient les incendiaires.
— Je ne fais ni une ni deux , poursuivit Kabusson, je saute par-dessus une petite haie pour arriver plus vite, et une fois dans le sentier de la Tremblaie, me voilà à courir comme un perdu après mes deux coquins.
— Bravo ! mon garçon ! s'écria le vieux magistrat d'un air de chaude approbation^ un gendarme n'aurait pas mieux fait.
— Monsieur le juge de paix, répliqua Rabusson en se redressant d'un air de dignité offensée, il me semble qu'un ancien marechal-des -logis au deuxième régiment des cuirassiers de la garde vaut bien tous les grippe-coquins du monde.
— Laisse là les cuirassiers de la (;arde, dit M. de Vaudrey, et continue ton rapport.
— Vous savez, mon colonel, que le sentier de la Tremblaie est bordé des deux côtés, pendant près d'un quart de lieue, par une haie assez élevée ; mes deux fuyards, que je serrais de près, ne pouvaient donc se sauver ni à droite ni à gauche , aussi fdaient-ils droit devant eux, sans s'amuser à compter les cailloux, ni moi non plus. Quoiqu'on ne vit presque goutte, nous courions donc tous les trois comme des chevaux qui ont pris le mors aux dents. Enfin je gagne du terrain et je finis par accrocher un de mes drôles par le collet de sa blouse.
—A moi! dit-il alors en appelant son com-
pagnon , nous sommes deux , et il n'est qu'un.
Pour lors je vois mon brigand qui tire de sa poche un couteau tout ouvert ; mais excusez , au lieu de lui laisser le temps de s'en servir, je lui applique sur la tête un coup de poing qui vous l'étend roide au milieu du sentier. En voyant ça l'autre coquin, qui avait commencé de revenir sur ses pas, se remet à courir un peu plus vite qu'auparavant.
— Lâche! lui criait celui que j'avais jeté par terre, tu m'abandonnes !
En même temps il essayait de se relever, mais d'un coup de pied dans les reins je lui ai bientôt fait reprendre la position d'un
chien qu'on fouette. Savez-vous ce que m'a dit alors le gredin ?
— Au lieu de m'assommer , cours donc après ce gueux de Lamoureux, c'est lui qui porte le magot.
— Lamoureux!,.. le magot! répéta le juge de paix, il s'agissait donc d'un vol ?
— C'est ce que je pensai tout de suite ; pour lors comme je venais de reconnaître mon drôle, qui n'était autre que ce filou de Bancroche...
— Bancroche, Lamoureux! interrompit de nouveau M. Bobilier, deux repris de justice, les plus dangereux coquins du canton! Nous sommes sur la voie, je le parierais. Mais continuez» mon brave Babusson.
52 LE GENTILHOMME CAMI'AOAUD.
— Pour lors donc, ayant reconnu Bancroche, je lui prends son couteau et je le laisse sur la place pour courir après le porteur du magot. Il avait de bonnes jambes, celui-ci. Sacristie ! j'ai chassé bien des fois aux chiens courants ; mais ni Mireau ni Rava[jeau n'ont un jarret de cette force-là. Croiriez -vous, mon colonel, que ce brigand de Lanioureux a eu l'infamie de me faire courir jusqu'aux Trois-Chênes, une demi-lieue plus loin que la Tremblaie? Heureusement encore qu'il avait perdu la ièie^ et qu'au lieu de se jeter à droite dans vos bois il avait pris par les prairies ; car une fois dans le taillis il m'aurait bien sur échappé.
— Enfin Tas-tu attrapé ? demanda le baron.
— Il ne manquerait plus que ça que je ne l'aie pas attrapé ! J'ai donc fini par lui mettre la main au collet, et pour lors je lui ai d'abord administré une demi-douzaine de taloches un peu soignées, pour lui apprendre à ne pas courir si vite une autre fois ; puis ensuite je me suis dit : — H y a plus d'une lieue d'ici à Chàteaugiron; je n'ai pas de cordes pour ficeler ce gueux de Lamoureux ; si je le laisse en liberté, il me fera encore courir, et ça ne me sourit pas; le tenir par le collet pendant près d'une heure de chemin, ça ne me sourit pas davantage, d'autant plus qu'il n'est pas encore jour ; pour lors, comment vais-je faire ?
— Qu'as-tu fait ?
— Je me suis rappelé la cabane du vieux
î)4 LE GEMILIIOMME CAMPAGNARD.
Pagery, où il ne reste que les quatre murs, et qui est tout à côté des TroisChênes ; j'y ai fait entrer mon brigand, qui avait aussi besoin de se reposer que moi, et j'ai monté la faction à la porte, c'est-à-dire à la place où était autrefois la porte, jusqu'au jour. Pour lors, quand on a vu clair, j'ai fait marcher mon prisonnier devant moi jusqu'à k Tremblaie, où nous avons cassé une croûte...
— Comment donc, interrompit M. de Vaudrey, tu as déjeûné avec ce drôle ?
— Que voulez-vous, mon colonel, il n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures, à ce qu'il m'a dit, et il me regardait déjeûner d'un air si affamé, que je n'ai pas eu le cœur de lui refuser un morceau de pain et une tranche de jambon.
— ïu as bien fait; l'homme qui a faim, fùt-il un bandit, a droit à des égards.
— D'ailleurs il a payé son déjeûner.
—Comment cela?
— En approchant de Ghàteaugiron , ne voilà-t-il pas que mon ingrat coquin a voulu de nouveau jouer des jambes ; mais, minute, je vous lui ai appliqué une seconde volée encore mieux conditionnée que la première, et ça l'a rendu aussi obéissant qu'un chien bien dressé.
— Vous avez donc amené cet homme ici ? demanda Héraclius.
— Oui, Monsieur le marquis ; je l'ai remis aux gendarmes qui sont dans la cour et je suis venu faire mon rapport à mon colonel.
— Ah çà, dit M. Bobilier, et le magot dont parlait Bancroche, vous n'en faites pas mention -, c'est pourtant le point principal.
— Le magot, Monsieur le juge de paix, répondit Rabusson qui sourit d'un air de triomphe et développa la blouse qu'il tenait en paquet sur son bras, le magot, le voici.
A ces mots, le fidèle Achate du baron de Yaudrey posa sur la table un coffret d'ébène richement ciselé.
— La cassette de madame de Bonvalot î s'écrièrent en même temps Chàteaugiron et Langerac.
la demande en mariage.
Le récit deRabusson, et surtout la cassette retrouvée par lui avant qu'on n'eût pu y rien soustraire, ne laissaient aucun doute sur la double culpabilité deBancrocheetde Lamoureux. C'étaient bien évidemment ces deux bandits qui, après avoir commis un vol dans la cbambre de madame Bonvalot, avaient
mis le feu au château dans le but sans doute de faire disparaître, au moyen de ce second crime, les traces du premier.
Tandis que M. Bobilier, aiguillonné par cet incident inattendu, reprenait d'une ardeur nouvelle son enquête préparatoire, et que les gendarmes montaient à cheval en toute hâte afin de poursuivre Bancroche, qui n'avait pas jugé à propos d'attendre dans le sentier de la Tremblaie le retour de Rabusson, M. de Vaudrey prit son neveu à part et lui dit :
— Si ta femme peut quitter sa mère pendant quelques minutes, prie-la de m'accorder une petite audience.
— Un tête-à-tête, mon oncle? dit le marquis en souriant.
LE GEMILHOMME CAMPAGiNAUD. 59
— Non, puisque tu seras présent ; j'ai à vous parler à tous deux.
Un instant après Hé radius et Mathilde rejoignaient le baron dans un petit salon dépendant de l'appartement de la marquise, où il était allé les attendre.
— Mes chers enfants , dit M. de Vaudrey après leur avoir fait signe de s'asseoir et s'être assis lui-même, nous allons , s'il vous plaît, tenir un petit conseil de famille- Figurez-vous d'abord qu'en ce moment nos rôles sont intervertis ; vous êtes, vous, deux grands parents bien vénérables et bien raisonnables ; je suis, moi, comme qui dirait votre coquin de neveu , qui , ne sachant trop si ce qui lui trotte dans la cervelle obtiendra votre approbation, vient vous demander conseil et
60 LE GKMILnOMME CAMPAGNAUD.
VOUS soumettre sa conduite, ce que, par parenthèse, les coquins de neveux ne font pas toujours.
D'un regard malicieux le gentilhomme campagnard appliqua au marquis ces dernières paroles.
— Parlez, mon cher oncle , ou plutôt mon cher neveu , dit madame de Châteaugiron dun ton d'enjoùment; en ce moment j'ai soixante ans, et c'est la raison même qui vous conseillera par ma bouche.
— Vous saurez donc, reprit M. de Yaudrey, qu'il y a par le monde, tout près d'ici, un jeune homme plein de cœur et de talent, à qui, pour marcher de pair avec les gens les plus distingués, il ne manque qu'une seule chose, un peu de fortune.
LE GENTILHOMME CAMPAGNAr.D. Cl
— M. Froidevaux, sans doute ? dit le marquis.
— Tu as deviné. Son père m'a sauvé la vie, il y a vingt-trois ans, sur le champ de bataille de Leipsick, et vous savez ce qu'il a fait lui-même pour moi cette nuit.
— En sauvant la vie au sauveur de ma mère, il s'est acquis des droits éternels à notre reconnaissance , dit Matliilde d'une voix émue.
— A la mienne avant tout, répliqua le baron en riant; car, je dois l'avouer, je suis de l'avis du bonhomme Chrysale, ma guenille m'est chère ^ et sans Froidevaux elle serait en ce moment réduite à l'état d'amadou.
— Ah ! mon oncle ! pouvez-vous parler en
plaisantant d'un trait de dévoûment qui a failli vous coûter la vie ! Ma mère n'a pu encore vous témoigner sa gratitude , mais croyez bien...
— Permettez, mon enfant ; il ne s'agit pas ici de mon dévoûment, mais de celui de Froidevaux; ne trouvez-vous pas que j'ai contracté envers lui une de ces dettes...
— Dont il est impossible de s'acquitter.
— Sans doute, car il n'est pas probable que jetrouvejamaisl'occasiondefaire pour lui ce qu'il a fait pour moi ; mais enfin, quoique Je doive renoncer à la satisfaction de m' acquitter conplètement envers lui, n'y aurait-il pas quelque moyen de lui témoigner que je ne suis pas tout à fait un ingrat ? Voilà sur quoi je désire avoir votre avis.
En achevant ces mots, M. de Vaudrey arrêta sur la marquise et sur Héraclius un regard qui semblait fouiller au fond de leurs cœurs.
Madame de Châteaugiron , de son côté , regarda son mari en souriant d'un air d'intelligence , hésita un instant, et dit enfin ;
— Je suis toute prête à vous donner mon avis; mais pour cela, il faut que vous me permettiez d'abord de vous adresser une question.
— Parlez!
— Je vais vous paraître bien hardie, peutêtre même bien indiscrète...
— C'est égal.
— D'ailleurs, si vous trouvez rindiscrétion par trop forte, vous me gronderez bien sévèrement , je vous demanderai pardon , vous me pardonnerez et tout sera dit : est-ce convenu?
— Bien certainement. Gronder, cela me convient beaucoup; vous pardonner, c'est-àdire vous embrasser, cela me convient encore mieux.
— Veuillez donc, me dire mon cher oncle , si certains bruits venus jusqu'à moi, car vous saurez que je suis déjà très au courant de la chronique de Châteaugiron; si certains bruits, dis-je, fort intéressants en eux-mêmes, doivent être pris au sérieux ?
— Quels bruits?
LE GENTILHOMME CAMPAGNAKD, 65
— Votre mariage avec mademoiselle Grandperrin ? dit la marquise , après avoir hésité un instant.
—Ah ! ah ! fit le gentilhomme campagnard en riant ; je parie qu'il y a du Bobiiier làdessous, et que c'est lui qui vous a fait cette belle histoire ?
— C'est lui, en effet... 31ais vous ne répondez pas?
— Avant de vous répondre, ma clière Mathilde , je désirerais savoir quel rapport il peut y avoir entre le bruit vrai ou faux de mon mariage et le conseil que je viens vous demander ?
— Le rapport le plus évident et le plus direct ; si vous vous mariez, ce n'est pas à nous