Le gentilhomme campagnard
Apr('S avoir traversé la place en chantant la Marseillaise avec beaucoup plus d'énrririe que (rcnsomble, les patriotes (le Château t^iron-le-Bourg s'étaient arrêtés sur le teireplein qui coupait en deux le fossé du château.
Cet espace d'une étendue médiocre, que rétrécissait encore depuis la vrille l'arc do triomphe voué à la destruction, se trouva trop petit pour cont(Miir la bande tumultueuse (jui venait de l'envahir. Les premiers rangs, poussés par les(lerniers, se virent bientôt tellement serrés contre la grille, que quelques-uns des plus froissés essayèrent de sortir de cette position pénible en pénétrant dans la cour du châUnai ; mais la porUMh^ fer, qu'on av;;il lérniée par iiasard, résista aux elforts qu'ils firent pour Iduvrir. Cet obstacle inattendu irrita les esprits, fori échaufles déjà.
-- A bashi grille! s'écria un de ces nuiiNidus .. mine simslre, qui, au premier signal de désordre, semblent siM'tir déterre, v-omme font certains reptiles pcniiani un urage.
— Oui, à bas la grille ! dit à son tour le taillandier H. 1
2 CEUVllES DE eu. DE lîEîlN^tîlD.
Picardet d'une voix mugissante; il nous faut nos coudées franches.
— A bas la grille ! répétèrent en cnœur la plupart des émeutiers.
Trois ou quatre d'entre eux, joignant l'action à la parole, arrachèrent quelques pierres au parapet du fossé et s'efforcèrent de briser la serrure, tandis que d'autres, s'accrochant aux barreaux, tentaient une escalade qui, vu les fers de lance dont était garnie la partie supérieure de îa grille, eut pu se terminer pour plusieurs par un empalement.
— Arrêtez, citoyens, s'écria le greffier Vermot, à qui deux de ses voisins venaient de prêter complaisamment leurs épaules pour qu'il put dominer et haranguer le rassemblement, arrêtez ! au nom de votre propre intérêt. Ne compromettez pas par votre imprudence la plus juste et la plus sainte des causes. Ici nous sommes sur le terrain de la commune, c'est-à-dire chez nous; mais de l'autre côté de la grille commence la propriété de ce Chateaugiron, et nous ne devons pas y entrer.
— Pourquoi ça? répondit brusquement Gautherot, qui, après avoir montré d'abord une certaine modération, était devenu, depuis que l'action était engagée, un des plus turbulents ; pourquoi nous entasserions-nous ici comme un troupeau de moutons, tandis qu'il y a de la place dans la cour ?
— Pour deux raisons, répondit le greffier en se soulevant de nouveau à l'aide de ses voisins, afin de se remettre en évidence : d'abord, en foulant ce sol infesté d'aristocratie, nous salirions nos souliers...
— Eh bien ! nous en serons quittes pour les décrotter, dit le boucher qui s'apprêtait à i3riscr la serrure à l'aide d'une pierre énorme.
— D'ailleurs la moitié de nous n'a pas de souliers, ajouta un plaisant complètement déclraussé en effet.
— D'un autre coté, reprit Vermot en élevant la voix de
manière à se faire entendre de tout le nionde^ ceux qui escaladeront ou qui forceront la grille commettront une violation de domicile^ ce qui peut les faire condamner à trois mois de prison et à deux cents francs d'amende.
— Ça c'est une raison,, murmura Gauthcrot en laissant tomber la pierre dont il s'était armé.
— Écoutez le greffier, s'écrièrent plusieurs voix, c'est un savant et il connaît les lois.
— Oui, le citoyen Vermot a raison, dit Toussaint Gilles, qui, grâce à l'élévation de sa taille et à la puissance de ses poumons, n'avait pas besoin pour se faire voir et entendre de recourir à l'expédient imaginé par le greffier; ici nous sommes chez nous, restons-y ; d'ailleurs il n'est pas nécessaire d'entrer dans la cour de ce ci-devant pour lui donner la leçon qu'il s'est si justement attirée. Allons, citoyen Picardet, il ne s'agitpas de grimper à la grille, mais à l'arbre; que tardez-vous à remplir la glorieuse mission que nous avons conliée à votre patriotisme ?
— Docile à la voix de son chef, le taillandier lâcha les barreaux auxquels il s'était suspendu, et se dirigea fièrement vers l'arbre de la liberté, en bourrant sans ménagement ceux qui ne s'écartaient p;is assez vite pour lui livrer passage. Arrivé au pied du peuplier, il donna en garde à l'épicier Laverdun le drapeau qui aurait pu gêner ses mouvements, et se mit à l'œuvre.
Quoique l'arbre, complètement sec, fut dépouillé de ses branches, ce qui rendait l'entreprise assez dil'licile, Picardot, réduit aux ressources naturelles que lui offraient ses membres alertes et vigoureux, atteignit la cime en quelques secondes, aux acclamalions unanimes de ses conq)agnons. Délachant alors l'étendard mis en lambeaux de[)uis lon;j,temi)s par le vent, d'accord avec la pluie, il le descendit à l'aide d'une corde dont il avait eu soin de se numir, et hissa ensuite son remplaçant par le mémo moyen.
Au moment où le nouveau drapeau, solidement fixé à la
tige du peuplier, fit flotter dans les airs ses glorieuses couleurs, rattroupement républicain tout entier poussa un long 'cri de triomphe ; puis le chant de la Marseillaise retentit de nouvciu avec une telle furie d'exécution, que Jean- Fracasse et lié veille-Mai in eux-mêmes, s'ils eussent recommencé leur canonnade, auraient eu peine à le couvrir.
Ce fut alors que les maîtres du chiiteau et leurs hôtes, surpris de ce tumulte imprévu, se levèrent de table et s'approchèrent des fenêtres avec une curiosité à laquelle commençait à se mêler, pour quelques-uns du moins, une sorte d'inquiétude.
— Savez-vous ce que cela signifie ? demanda le marquis aujuge de paix, après avoir examiné pendant un instant la troupe turbulente rassemblée sur le terre-plein.
— C'est quelque nouveau tour de cet endiablé jacobin de Toussaint Gilles, répondit le vieillard, qui, doué, malgré son âge, d'une fort bonne vue, venait de reconnaître au milieudel'attroupementle capitaine de pompiers gesticulant et pérorant avec feu.
— Enfin que veulent-ils, reprit Chàteaugiron, et pourquoi cet homme, que j'aperçois grimpé sur l'arbre de la liberté, s'y démène-t-il comme un singe sur son perchoir ?
— C'est Picardet, un autre enragé ; j'aperçois aussi au pied de l'arbre l'épicier Laverdun, bien digne acolyte des deux premiers, et mon greffKn* V^erinot, le plus co([uin de tous; enfin la synagogue républicaine au faraud complet.
— Mais qu(4 est leur projet oX dans quelle intention fontils un pareil tapage devant le cUùteau ?
. — Ah ! mon Dieu ! quelle troupe hideuse ! dit à son tour maduirie de Bonvalot avec une émotion visible ; des bras nus! des cheveux hérissés! des gestes de démoiiiaqnes! dos guenilles! des hurlements! des bâtons! Au nom du ciel! qui sont ces gens-là? "
— Ces gens-là, madame, répx)ndit M. lîobilier avec une
LE GE^TIL^O:>li\îE CAMPAGNARD. &
ironie peu dissimulée, sont les honnêtes et excellents Châteaugironais.
— - Mais ils ont Tair de vrais bandits î reprit la doLairière în laissant retomber d'un air stupéfait le binocle dont elle venait de se servir; est-il possible que ce soii là cette même population qui hier à notre arrivée et tout à Theure encore me paraissait si polie^ si convenable, si respectueuse !
— Il est sûr que la toilette de ces braves gens est passablement débraillée, et leur gaieté un peu bruyante, dit Langerac qui de son côté avait appliqué à son œil gauche un petit lorgnon d'écaillé. A quel jeu jouent-ils là? au mât de Cocagne, si je ne me trompe.
— C'est cette poule mouillée d'Amoudru qui nous attire cette algarade, grommela le juge de paix entre ses dents.
Moins troublée que sa mère, ou sachant mieux dissimuler son émotion, madame de Cliâteaugiron tourna vers le vieillard un regard interrogateur.
— Monsieur Bobilier, lui dit-elle, que pensez-vous de ceci ? Est-ce l'usage à Cliâteaugiron de céK''bi'er si tumullueustMnent le dimanche, ou la scène dont nous sommes témoins a-t-elle quehjue cause particulière?
— Rien qui doive vous alarmer, madame la marquise, répondit le vieux magistrat, dont la figure soucieuse donnait un démenti àsos paroles.
— Il me semble, reprit la j(Hme femme, (juc lorsque nous sommes sortis (h; la messe, le drapeau que j'aperçois à la cime de cet arbre n'y était pas encore?
— Votre remarque, madame la marquise, est })arfiiitenient juste. Le drapeau dont vous parle/, vient d'être arboré à l'instant même, et voilà l'uniciue cause de cet attroupement, qui, je le répète, ne doit vous causer aucune inquiiHude : trois ou quatre tapageur.>, autant d'ivrog'.ies, des enfants, des curieux, il n'y a rien là qui mérite d être pris au sérieux. Bientôt ils se lasseront de crier et (luns une demi-heure il n'y ai:ra plus personne sur la place.
6 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
. — Mon cher Bobilier^ dit le marquis avec un sourire forcé, c'est à vous pourtant que nous devons la sérénade assez peu harmonieuse dont on nous régale en ce moment.
— A moi, monsieur le marquis ? demanda le vieillard surpris.
— A vous-même. La réception magnifique, on pourrait dire royale, que vous nous avez faite hier, aura déplu à ceux de vos concitoyens qui m'honorent de leur inimitié politique ; et ils essaient aujourd'hui de prendre leur revanche. Après Fovation, le charivari ; après tout, ils sont dans leur droit.
— Dix contre un que tu as deviné, dit Langerac ; c'est un coup monté par tes adversaires, il y a là-dessous du Grandperrin.
— M. Grandperrin est un honnête homme, interrompit le juge de paix, et il est incapable de chercher à vaincre par de pareils moyens. Non, le coup n'est pas parti de la forge, mais bien de l'auberge.
— En effet, dit le marquis, c'est l'Iionorable citoyen Toussaint Gilles qui paraît être le chef de cet aimable attroupement; je le reconnais à ses grosses moustaches et à son bonnet rouge.
— Le rustre qui hier a affecté de ne pas se découvrir sur notre passage ? demanda madame de Bonvalot d'un air de dédain mêlé d'anxiété.
— Le fils de son père, et c'est toittdire, reprit le vieux magistrat.
— Quoi ! s'écria la douairière, est-ce donc le fils de cet homme affreux dont vous nous racontiez tout à l'heure les pr()uesses révolutionnaires ?
— C'est lui-inême, madame, et pour égaler son père il jie lui manque qu'une chose, l'occasion.
— L'occasion ! mais il me semble que la voilà, reprit la nuu'c coquette de })lu3en plus alarmée; qui nous dit que ces hommes effrayants n'ont })asr!ntenlion de pénétrer dans
LE GENTILnO?,niE CAMPAGNARD. 7
le château? Au moins la grilie est-elle bien fermée?
— Elle rétait parfaitement en octante-neuf^ dit à demivoix le juge de paix.
— Et malgré cela, le château a été envahi à cette époque, observa madame de Châteaugiron en s'efforçant de cacher, sous un air calme et souriant, l'inquiétude dont elle ne pouvait se défendre ; en vérité, monsieur Bobilier, je crois que vous avez l'intention de nous effrayer.
— Ah! madame la marquise, pouvez-vous croire... les mots que je viens de prononcc-r me sont échappés par une étourderie impardonnable... Du reste, il n'y a aucune ressemblance entre les deux époques...
— M. Bobilier a raison, dit Héraclius en passant le bras de sa femme sous le sien, comme si par ce rapprochement il eût cherché à la rassurer ; nous sommes en 1836 et non en 1789, le mélodrame d'autrefois est passé aujourd'hui à l'état de parodie ; au lieu du sac du château, messieurs les patriotes de Châteaugiron, pour tout régal, seront obligés de se contenter d'un petit tapage bien ridicule, bien inoffensif, fort indigne, à coup sur, de l'altenlion que nous lui accordons en ce moment, et qui ne mérite même pas que le garde champêtre endosse sa bandoulière pour le faire cesser. Si vous m'en croyez, nous laisserons ces honorables citoyens s'égosiller tant qu'il leur plaira, et nous nous remettrons à table.
Personne ne parut disposé h déférer à cette invitation, et le marquis lui-même, doucement retenu par sa fenmie, n'insista pas pour s'éloigner de la fenêtre.
Pendant un instant le silence régna dans la salle à manger, tous les yeux restaient (ixés sur la bande dos émeutiers qui continuaient à célébrer l'installation du drapeau par leurs vociférations patriotiques, et s'excitaient mutuellement à de nouveaux exploits.
Le marquis de Châteaugiron était soucieux, quoiqu'il chercliût du sourire et du regard à rajjsurer sa fcnnne, tou-
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jours appuyée sur son bras ; Langerac, son lorgnon maintenu dans l'orbite de Toeil gauche par une contraction qui rehaussait encore Texpression assez impertinente de sa physionomie^ semblait assister à une première représentation, plus disposé à siffler qu'à applaudir ; madame de Bonvalot (cette fois la minauderie n'y était pour rien) respirait un flacon de sels, et paraissait pâle malgré son rouge ; enfin le vieux juge de paix, les lèvres serrées et le nez démesurément rapproché du menton, dissimulait avec peine son dépit ou plutôt sa colère.
— Si Amoudru avait fait couper cet affreux manche à balai, ainsi que je le lui demandais encore hier, tout cela ne serait pas arrivé, finit par dire ce dernier en ayant l'air de se parler à lui-même.
— Quel manche à balai? demanda le marquis.
— Leur arbre de la liberté.
— Mais il me semble, mon cher Bobilier, reprit Châteaugiron, que vous, mon fondé de pouvoir, et vous sa\ez si votre mandat est absolu, vous n'aviez pas besoin de la permission du maire de la comnmne pour faire couper un arbre planté sur mon terrain.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, dit le vieillard un peu embarrassé; vous avez pari'aitement raison. Il est certain que ce maudit peuplier est planté sur votre terrain, quoique ces faiseurs d'embarras du conseil nmnicipal soutiennent le contraire.
— Comment! prétendraient-ils que ic lerre-pk.in qui est devant ma giille fait partie de la phice ?
— Précisément, monsieur le marquis.
— Mais c'est absurde !
— Archi-absurde ! Évidemment le terre-plein qui se trouve daiis raligiiement des fossés appartient au château comme les fossés eux-mêmes; voilà ce que je leur ai dit vingt fois ; mais h' moyen de faire entendre raison à une réunion de paysans entêtés comme des Bretons, chicaneurs
LE GEMILHOMMK CAMPAGNARD. 9
comme des Normands, à des bourgeois de Châteaiigiron en un mot, et c'est tout dire !
» — Ainsi le conseil municipal, abusant de la condescendance, tranchons le mot, de la faiblesse qu'a montrée mon pc're lorij de la révolution de juillet en laissant planter cet arbre devant la porte de son chûloau, le conseil municipal soutient aujourd'hui que le sol même du terre-plein appartient à la commune ? En vérité, la prétention me semble aussi impertinente que bouffonne, et je ne sais qui me retient que je ne fasse abattre ce manche à balai (car Texpression est fort juste) à l'instant même.
— Y pensez-vous, marquis? s'écria la douairière alarmée; avez-vous envie que ces hommes hideux mettent en pièces ceux de vos gens que vous chargeriez de cette mission, et nous-mêmes peut-être ensuite ?
— Je trouve que madame de Bonvalot a raison, dit Langerac ; non que ces braves gens me semblent aussi redoutables et aussi féroces qu'elle paraît le croire ; quelques coups de cravache bien appliqués mettraient à la raison, je n'en doute pas, ceux qui crient le plus haut en ce moment; mais réllcchis ({ue couper l'arbre, ce serait abattre le drapeau; et que deviendrait ta popularité si tu te permettiiis une pareille irrévérence?
— (^est juste, répondit le marquis en s'eflbrçant de sourire; je suis candidat, et dès lors je dois m'iinposer... jusqu'à mon élection du moins, les vertus du métier : AlVabilité, modestie, douetuu'...
— Patience, surtout, interrompit le vicomte.
— Patience, soit ; mais à mon tour je dis : Patience ! Une fois député, je m(* promets de faire chanter à ces messieurs les bourgeois de Cliàleaugiron une tout(» auh'e ganune tjue celle dont ils nous assourdissent (hMuiis une denii-hruie.
— Ah ' mon Dieu ! s'écria madame de Bonvalot, qui dans son anxiété croissante ne quittait pas des yeux le rasseni-
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Llemcnt^ les voilà maintenant qui démolissent l'arc de triomphe !
Par un mouvement dont il ne fut pas maître^ et qui contrastait avec sa civilité habituelle^ M. Bobilier s'avança brusquement entre la marqu ise et sa mèrCj derrière lesquelles il se trouvait déjà placé depuis un instant^ et qui^ vu Texiguïté de sa taille^ rempechaient de voir ce qui se passait sur le terre-plein.
Ainsi que la douairière s'en était aperçue avant tout autre^ le second acte de rémeute était commencé.
— Maintenant que nous avons régénéré Tarbre de la liberté, s'était écrié le capitaine Toussaint Gilles après avoir obtenu, non sans peine, un instant de silence, il nous reste un autre devoir civique à accomplir. Notre œuvre serait-elle complote si nous laissions debout ce monument élevé à l'orgueil par la servilité? Non, citoyens, nous ne devons pas souflrir que les armoiries d'un ci-devant insultent plus longtemps notre glorieux drapeau ! A bas l'œuvre des aristocrates !
Tamerlan ordonnant la destruction de Smyrne ou de Bagdad n'avait pas été plus promptemcnt obéi que ne le fut en ce moment le chef du club démocratique de Châteaugiron; en quelques secondes l'arc de triomphe se trouva escaladé par une demi-douzaine de démolisseurs ni moins lestes ni moins bouillants que le taillandier Picardet, et dont la sainte fureur patriotique s'assouvit d'abord impitoyablement sur le tableau où se trouvaient peintes les armoiries du marquis de Chateaugiron.
En voyant l'œuvre qui lui avait coûté quinze jours de travail mise en lambeaux et ses tristes débris lancés dérisoirement dans toutes les directions, connue autrefois on jetait au vent les cendres des criminels morts sur le bûcher, M. Bobilier sentit se changer en une véritable fureur la sourde colère qu'il s'était efforcé de contenir jusqu'alors. Ouvrant violemment la fenêtre, au risque de blesser la
marquise et sa mèrC;, qui curent à peine le temps de se mettre à Técart, il se pencha en dehors^ et d'une voix naturellement aiguë, mais tellement étranglée en ce moment par l'indignation qu'on eût dit d'une trompette à sourdine :
— Gredins ! s'écria-t-il, brigands ! scélérats ! canailles de jacobins ! attendez-moi; je suis à vous !
A ces mots, avant que ses voisins stupéfaits eussent pu faire un mouvement pour le retenir, M. Bobilier s'élança hors de la salle à manger, et seul de sa personne, sans autres armes que son courage et sa colère, il courut sus à l'émeute.
L'EMEUTEJ
Jusque-là les partisans de Toussaint Giles avaient exécuté ses ordres et servi son ressentiment sans que personne eût essayé de mettre un terme à leurs tumultueux ébats.
Sur la place, un grand nombre de curieux, parmi lescpuls les femmes et les enfants se trouvaient comme de coutume en majorité, assistaient, les yeux écarquillés et la bouche béante, à la deslruction de l'arc de triomphe et semblaient en général plus disposés à approuver les démolisseurs et à les aitler au besoin, qu'à leur porter obstacle; car le peuple est partout le même, prompt à se passionner, mais volage dans ses adections, et toujours prêt à jet(U' au feu, le soir, l'idole qu'il a adorée le malin.
L'inconstance dont faisaient preuve, en celte occasion, ceux des habitants du bourg qui avaient montré le plus d'empressement à fêler l'arrivée du marquis de Chàleaugiron, u'a donc riiMi qui doivi^ surprendre, quoique nous soyons forcés de convenir que chez quel(pi(\s-uns elle alla jusqu'à ringratilude; ainsi par exemph^ au nombre des
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spectateurs, se trouvaient plusieurs des pompiers qui^ la veille, T> aient unanimement juré un attachement éternel au noble amphitryon dont la générosité venant de leur donner un .* bon repas, mais pas un seul ne ht mine ue s'opposer, ne fiit-ce qu'en paroles , à la scène de désordre orgvinisée par le club démocratique, et qui menaçait de se terminer par l'envahissement du château : il faut dire, pour la justification de ces dignes citoyens, qu'en ce moment ils avaient complètement digéré le dîner du marqui-s.
Si l'attitude neutre, pour ne pas dire approbatrice, que gardèrent les bourgeois de Châteaugironen face des perturbateurs, s'explique facilement par la nature bien connue du tempérament populaire, en revanche, il est nécessaire de faire connaître au lecteur pour quelles raisons les fonctionnaires spécialement chargés de veiller au maintien de l'ordre avaient laissé jusqu'alors le cham») libre à l'émeute.
Le bourg de Chateaugiron n'ayant pas l'insigne honneur de posséder une brigade de gendarmerie, la force pn])lique s'y réduisait, en temps ordinaire, au garde champêtre ; or, quel que pût être son zèle, Jérôme Chambard n'avait pas le don de l'ubiquité, et en ce moment il se trouvait sur un des points les plus éloignés de la commune.
Les pompiers, il est vrai, formaient un corps assez considérable, qui eijt suffi et au delà pour dissiper le rassemblement ; mais quoique la veihe, la plupart, attendris jusqu'aux larmes par des lil)ations réitérées, eussent déclaré au marquis de Chateaugiron, qu'entre lui et eux ce serait désormais à la vie et à la mort, bien peu paraissaient avoir conservé la mémoire de cet engagement sacré, et la bonne volonté de ceux qui eussent été disposés à y faire honneur, se trouvait paralysée par un concours de circonstances aussi propres à enhardir les tapageurs qu'à décourager les amis de la p:àx. D'un côté, Toussaint Gilles, le chef de la compagnie, se trouvait à la tête de l'émeute ; de l'autre, le lieutenant Amoudru, le seul qui eut pu balancer l'infhn'nce de
LE GENilLîiOrtîME CAliîPAGiNARD. 13
son supérieur^ était parti dès le matin pour Charolles où rappelait une affaire d'intérêt, et en son absence, aucun des officiers subalternes n'eût osé affronter le courroux du redoutable capitaine en donnant l'ordre de battre le rappvl.
Ceux des pompiers qui se trouvaient sur la place contemplaient donc, les bras croisés, la démolition de Tare de triomphe; et si quelque spectateur paraissait s'étonner de leur inertie, ils se croyaient suffisamment justifiés lorsqu'ils lui avaient répondu :
— Nous n'avons pas reçu l'ordre de prendre les armes.
Quant aux autorités du bourg, plus particulièrement responsables des atteintes portées à la paix publique, voici quelle était leur situation au moment dont nous parlons :
Dès le premier couplet de hx Marseillaise, Amoudru s'était enfermé à double tour dans la salle de la mairie, prêt à s'esquiver par une porte de derrière, si le danj^er devenait plus pressant; l'honnête maire de Chateaugiron appartenait à cette classe d'adnfmistrateurs dont la fermeté n'éi^alG pas la prudence, et qui, lorsque l'émeute descend dans la rue , descendent eux-mêmes dans leur cave, pour nous servir de la locution consacrée en pareil cas.
L'adjoint restait également dans l'iîiaclion, mais par un autre motif; cousin de Toussaint Gilles et presque aussi démocrate que l'aubergiste lui-même, il favorisait en secret le parti républicain.
FI n'entr:iit pas légalement dans les fonctions du curé Donimartin d'ordonner aux perturbateurs de se disperser; mais le caractère sacré dont il était revêtu lui donnait une influence morale qui peut-êtn^ n'eût pas été inefficace, s'il l'eût mise au service de la tranquillité publique; par malheur en ce moment le curé Dominai !iu dînait ; et pour que sa gouvernante so pormît de le déranger au milieu (runc ocnipatiou si inipi^rtante, il aurait fallu que le feu eût pris au,, (piatre coins du bourg.
M. Bobilierse trouvait donc, ainsi que nousTavons dit, II. 2
réduit aux seules ressources que lui offraient son intrépidité naturelle et sa colère; Tune et l'autre étaient grandes^ il est vrai, mais suffiraient-elles pour imposer aux émeutiers ? C'est ce d-)nt parut douter le maître du château; car dès qu'il fut revenu de la surprise où l'avait jeté la brusque sortie du juge de paix, il s'élança sur ses pas pour le retenir, de peur sans doute que, dans son indignation, il ne commît quelque imprudence plus propre à accroître le désordre qu'à le calmer.
La crainte du marquis était d'autant mieux fondée que déjà l'apparition du bouillant vieillard à la fenêtre avait produit sur la foule ameutée un effet comparable au soulèvement des vagues que vient de fouetter un coup de vent imprévu. Si l'altération de la voix du digne magistrat, jointe à la distance, n'avait pas permis à ses interpellations menaçantes d'arriver à leur adresse, sa pantomime, en revanche, s'était fait clairement comprendre; mais, loin de paraître intimidés par les gestes exterminateurs que leur prodiguait le premier magistrat du canton, les émeutiers y avaient répondu par un épouvantable concert de sifflets, de huées et de rugissements, quelques-uns même par des cailloux, cette dernière raison de la populace.
Au moment où Châteaugiron sortait à son tour de la salle à manger, le bruit d'une vitre cassée, suivi aussitôt d'un double cri de terreur, lui lit tourner Lt tête. Une pierre aussi grosse qu'un biscaïen achevait de rouler sur le parquet; madame de Châteaugiron, pale d'effroi, regardait avec inquiétude sa mère qui, cent fois.plus épouvantée encore, venait de se laisser tomber à demi morte en apparence, entre les bras du vicomte.
Iléraclius se rapprocha rapidement de la fenêtre, et tout en aidant Langerac à soutenir la douairière qui semblait menacée d'une attaque de nerfs, sérieuse cette fois, il s'efforça de rassurer sa femme par les paroles les plus affectueuses.
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. lo
— Surtout ne me quittez pas^ dit Matliilde en lui saisissant le bras comme pour s'opposer à ce qu'il tentât de nouveau de s'éloigner.
— Cette lâche canaille te fait donc peur ? demanda le marquis dont le visage exprimait un mélange de dédain, de sollicitude et de colère.
— Une peur aflrcusc! reprit la jeune femme en se serrant contre son mari par un mouvement involontaire; moi qui accusais ma mère de faiblesse et qui me croyais du courage !
— Madame de Bonvalot a tout à fait perdu connaissance, et peut-être serait-il prudent de la porter dans sa chambre, dit Langerac, qui, depuis un instant, palpait du bout des doigts, avec une sorte d'inquiétude, sa joue gauche, sur laquelle ruisselaient quelques gouttes de sang.
— Tu es blessé? lui dit Châteaugiron.
— Meurtri seulement, répondit le vicomte avec une affectation d'insouciance que démentait la pâleur de son visage.
— Est-ce que ce pavé t'a atteint 'M-eprit lléraciius en montrant la pierre que venait de ramasser un des domestiques.
— Fort heurousement, car si je ne m'étais pas jeté en avant au moment où il a brisé la fenêtre, madame de Bonvalot aurait pu être blessée.
En dépit de l'émotion dont il n'avait pu se défendre, Langerac altérait singulièrement la vérité; d'abord, il ne s'était pas jeté en avant, mais bien en arrière ; ensnite, l'unique cause des cinq ou six gouttes de sang qui mouclietaient son visage était un éclat de la vitre brisée par le caillou, et non le caillou lui-même. Fidèle au plan de séduction qu'il avait organisé contre le cœur de la riche et sensible douairière, rex-clcrc d'avoué trouvait de bonne politi(|ue d'exagérer ledangerqu'i! avait pu courir et (le tirer de l'égratigmu'e la plus involontaire le profit ((u'aurait pu lui rapporter imo l^lessurc sérieuse qu'il se fut attirée par un excès de dcvouenicnt.
IC OiUYRES DE CU. DE BERNARD.
Le mensonge intéressé du vicomte produisit l'effet qu'il en atteiidait. Madame do Bonvalot interrompit ses contorsions nerveuses pour ouvrir un œil languissant qu'elle fixa 5nr son soi-disant sauveur avec une expression de tendre gratitude.
— Blessé... pour moi !... nmrmura-t-elle en même temps d'une voix éteinte.
— Ma mère, vous êtes mal ici, allons dans votre appartement, dit madame de Ghâteaugiron à qui la manœuvre du vicomte n'avait pas échappé, et qui ne remarqua pas sans dépit la scnlimenlale crédulité avec laquelle madame de Bonvalot s'y laissait prendre.
— Oui... ôtez-moi d'ici... reprit la douairière, en se renversant de nouveau sur les bras qui la soutenaient; par pitié, ôtez-moi d'ici... j'y mourrais.
Un second caillou non moins gros que le premier entra en ce moment par la fenêtre, eflleura les cheveux du vicomte, et après avoir frappé le plafond, retomba sur la table où il fit un certain dégât parmi les verres et les assiettes.
— La place, en effet, n'est plus tenable... pour des femmes, balbutia Langerac qui avait entendu siffler à son oreille ce nouveau projectile.
Sans dire un mot, le marquis laissa à son ami le soin de veiller siu'madame de Bonvjiloî, et, prenant sa femme par le bras, il l'entraîna rapidement hors de la salle à manger.
Un instant après, la mère et la fille étaient en sûreté dans l'appartement de madame de Ghâteaugiron qui donnait sur les jardins, et où l'on n'avait rien à craindre des émcutiers, à moins que le château ne fut tout à fait envahi.
Lorsqu'on eut étendu sur une causeuse madame de Bonvalot qui continuait ses soupirs, ses roulements de prunelles et ses soubresauts nerveux, sans que la marquise, habituée à de pareilles scènes, parut fort alarmée, Ghâteaugiron, dont la figure colorée et les yeux élincelants trahissaient une ce-
LE GENTlLlîO?.nîE CA!»]I»AGNARD. 17
1ère contenue avec peine, prit à partie vicomte et lui dit tout bas : \»
— Je reste ici un instant pour achever rie rassurer ma femme; en attendant que j'aille te rejoindre, ordonne aux domestiques de tout fermer au rez-de-chaussée , portes et fenêtres, les volets partout, au besoin, des barricades, car on ne peut prévoir comment ceci se terminera; mais que pas un d'eux ne se montre dans la cour.
— 'lu peux être tranquille, répondit Langerac ; à l'air effaré de ceux qui nous servaient à table, il est facile de voir qu'ils sont plus disposés à se cacher dans les greniers ou dans les caves qu'à se montrer dans la cour.
— Lâches comme des laquais ! reprit le marquis avec un sourire de mépris; cependant Germain et Bourguignon font exception, et l'on peut compter sur eux ; à nous qualre nous saurons bien, si cela devient indispensable, rappeler à Tordre messieurs les patriotes et leur donner une petite leçon.
— Y penses-tu ! s'écria le vicomte d'un ton où perçait l'inquiétude qu'il s'était efïbrcé de dissimuler jusqu'alors sous une affectation d'héroïque insouciance; quatre contre deux cents
— Allons donc ! bon pour Pierre, qui est un pollion, d'avoir vu deux cents lionnnes \ii où il n'y en a en réalité qu'une soixantaine, mais je ne croyais pas que ton lorgnon grossît les objets à ce point.
— Ne fussent-ils qu'une soixantaine en elfet, ce sciait encore ([uinze contre un, puis(|U(' tu reconnais qu'à part le cocher et le chasseur, il ne faut par compter sur tes ihv mestiques.
— Je conviens que la partie ne serait pas égale si nous n'avions que (h^s ])i(UTes à leur lancer en retour des leurs; mais j'ai là d'excellents fusils de chasse.
— Eh quoi ! faire feu !
— Parfaitement, si l'on m'y force.
18 ŒUVIŒS DE CH. DE KERNARD.
-^ Songe donc que ce serait le moyen de changer ces gredins de paysans en autant de loups enragés.
— Le moyen^ au contraire^ ou je les connais mal, de les rendre doux comme des moutons.
— Cependant...
— Si ma femme n'était pas ici, j'aurais déjà montré à cette canaille-là le cas que je fais de ses menaces.
— Sans doute, s'empressa de répondre Langerac, si nous n'étions que des Jiommes au château, je serais le premier à te proposer de faire une petite sortie qui avant cinq minutes aurait balayé la place. Mais, le moyen de tenter un pareil coup de main en présence de madame de Gliâteaugirou et de madame de Bonvalot, si elfrayées déjà? Ce serait vouloir les faire mourir d'inquiétude et de peur.
— Je donnerais 10,000 fr. de grand cœur pour qu'en ce moment elles fussent avec ma petite Pauline bien tranquilles dans notre appartement de Paris, ou à Autun, chez mon oncle.
— Parbleu ! je te crois. Ce ramassis de manants verrait alors beau jeu , Chàteaugiron en avant ! et Langerac à la rescousse ! Jamais les drôles ne se seraient trouvés à pareille fête.
— Quand je songe qu'une de ces pierres aurait pu blesser Mathilde!...
— Je comprends ta colère, et la mienne n'est pas moindre; mais cnfm puisque la présence de' ces dames nous lie les mains, il faut savoir nous contenir. J'ai fait mes preuves; ainsi j'ai le droit do te conseiller d'clre prudent ; vu les circonstances, Texpédicnt de tes fusils de chasse me semble désastreux.
— Nous n'y aurons recours qu'à la dernière extrémité; mais tu ne prétends pas sans doute que, si l'on atlacpie sérieusement le château, nous restions les bras croisés, au lieu de nous défendre ?
— En ce cas... je conviens... mais alors...
— Il faut être en mesure à temps. Tu vas donc prendre avec toi Germain et Bourguignon. Vous irez dans la chambre où est mon arsenal de chassC;, à côté de la bibliothèque, et vous chargerez tous mes fusils, moitié à petit plomb, moitié à chevrotines. Dépêche-toi : avant cinq minutes j'irai vous rejoindre.
Ce rapide dialogue avait eu lieu sur le seuil de la chambre de madame de Châteaiigiron; le marquis y mit fin en fermant la porte, et il revint près de sa femme, tandis que Langerac, un peu plus ému qu'il n'eût voulu l'avouer, se dirigeait vers la partie du château où se tenaient ordinairement les domestiques.
Au moment où le vicomte traversait un corridor dont les fenêtres donnaient sur la cour, et qui aboutissait au grand escalier, une lueur ardente, semblable à un commencement d'incendie, frappa subitement ses yeux, et en même temps des cris perçants partis du vestibule mirent à une nouvelle épreuve son courage, passablement ébranlé déjà.
L'ÉCHARPE TRir.OLORE
En sortant de la salle à manger, M. Bobilior s'était dirigé vrrs le grand (^scalier et l'avait descendu avec une rapidité incroyable pour son âge, déterminé qu'il était à se jeter à corps perdu au milieu de l'émeute ; mais au moment d'ouvrir la porte qui donnait du vestil)ule sur le perron dhonneur, uiu' réllexion le retint.
— Il faut faire les choses en règle, se dit-il. ^
Au lieu de sortir, l'impétneux vieillard tourna à gauche sans ralentir le pas, prit un corridor, puis un autre, et après plusieurs détours qui semblaient lui être aussi familiers que
2 0 CSaVilES DE eu. DT lîî.MNARD.
l'étaient ceux du sérail, au vizir Acoaiat^ il arriva daosunff Jurande pièce garnie d'armoires; c'était la lingerie.
Trois ou quatre feunues appartenant à la domesticité du château s'étaient réfugiées dans cette chambre dès le commencement du désordre, et s'y abandonnaient à la terreur la plus bruyante, comme piaulent d'effroi les habitantes d'une basse-cour lorsque .quelque malfaisant animal cherche à s'y introduire.
Un seul être du sexe masculin s'était joint à cette troupe timide; mais sa contenance ne promettait en aucune manière le belliqueux dévouement qui porte le sultan d'un poulailler à défendre ses. compagnes au péril de sa vie. Arrivé depuis quelques instants seulement au château où il venait prendre possession de l'emploi que lui avait fait obtenir la protection du juge de paix, Toinot, car c'était lui, s'était égaré par les corridors qui dans cette partie du bâtiment formaient un dédale inextricable pour quiconque y mettait le pied pour la première fois, et en entendant les vociférations menaçantes qui commençaient à l'ctentir sur la place, ii s'était jeté tout eifaré dans la première chambre ouverte sur son passiige.
La brusque apparition de M. Bobiiier, qui entra dans la lingerie avec la vivacité dont étaient empreints ses moindres mouvements, arracha aux soubrettes un cri non moins aigu que si une troupe de Baskirs ou de Kaimoucks eut envahi leur gynécée, après avoir pris le château d'assaut ; mais un second coup d'œil jeté sur le pétulant vieillard fit reconnaître en lui un ami et dissipa cette panique au moins prématurée.
Sans accorder la moindre attention au groupe babillard au milieu duqu(îl il venait do pénétrer, M. Bobiiier se dirigera en droite ligne vers l'une des armoires et l'ouvrit, il en approcha ensuite une chaise, sur laquelle il montiî, et prit sur un des rayons supérieurs deux pièces d'étoffe, l'une rouge et l'autre bleue, qu'il jeta au milieu de la lingerie.
— Catherine^, dit-il alors en s'adressant à la plus Agée des servantes, faites-moi le plaisir de couper deux aunes de chacune de ces pièces et cousez-les ensemble dans lo sens de leur longueur; surtout dépechez-vous.
— Encore faut-il le temps, répondit la vieille soubrette d'un air rechigné ; si vous croyez qu'on a le cœur à l'ouvrage au milieu d'une pareille révolution...
— Vous bavarderez demain, interrompit le juge de paix d'un air d'impatience; en ce moment il s'agit d'exécuter ce que je vous commande. Il n'est pas nécessaire de coudre solidement, ne faites que faufiler; mais qu'en deux minutes cela soit fini.
— Deux minutes ! je voudrais bien vous y voir, répliqua la servante qui, toujours grondant, finit pourtant par s'armer de ses ciseaux et de son aiguille.
M. Bobilier fouilla de nouveau dans l'armoire et en lira celte fois un rouleau de toile jaune qu'il examina un instant d'un air irrésolu.
— A la rigueur, cela ferait une écharpe tricolore, dit-il m se parlant à lui-même; et certes les trois couleurs do Châteaugiron en valent bien d'iuilres; mais dans une conjoncture si grave, la stricto observation de la loi est indispensable.
Le juge de paix rejeta dans l'armoire le rouleau qui ne pouvait lui servir légalement, descendit de la chaise, où il était resté juché jus(|u'aIors, (4, s'approchant d'une grande table placée au miliini de la lingerie, il y prit au hasard un morceau d'éloire blanche (ju'il se mit à déchirer en banih^s régulières, aussi lestement qu'eut pu faire le plus adroit connnis d'un magasin (h* nouveautés.
— Ah! mon Dieu ! s'écria une des fournies de chambre en se précipitant v(M's le vieillard pour lui arracher robjet qu'il deslinaitii l'iioiuieur de compléter son éeharpe ; que va dire madame ? Vn de ses plus beaux peignoirs de coil-
22 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
fure ! un peignoir dont la garniture seule vaut plus de deux cents francs.
— Serais-je assez malheureux pour avoir déchiré un des peignoirs de madame la marquise? demanda M. Bobilier en rougissant de confusion.
— C'est cent fois pis, répondit d'un air hargneux la vieille Catherine ; il appartient à madame de Bonvalot, et quand elle va voir l'état oii vous- l'avez mis, ça va être de belles attaques de nerfs ! S'il y a du bon sens! du jaconas magnifique ! de la valenciennes à vingt francs le mètre !
— II n'y a ni valenciennes ni jaconas qui tiennent^ s'écria le vieillard, qui reprit brusquement son œuvre au point où il l'avait interrompue; car si les moindres objets appartenant à madame de Châteaugiron lui semblaient par cela même sacrés, les plus splendides atours de la douairière étaient loin de lui inspirer une égale vénération ; mieux vaut un peignoir déchiré, ce peignoir eût-il coûté 2,000 fr. au lieu de 200, que de voir le feu au château.
— Le feu au château ! répétèrent deux ou trois voix avec un accent d'alarme.
— Oui, Mesdemoiselles, le feu au château; car ces grcdins qu'on entend hurler d'ici sont capables de tout, et il est plus que temps que je me montre. Ainsi, pour aller plus vite, mettez-vous deux après l'écharp,e.
— Et vous croyez que c'est votre écliarpe qui les fera taire? dit la doyenne des soubrettes d'un air d'impertinente incrédulité.
— S'il s'agissait, Catherine, de vous faire taire vousmême, j'avoue que j(î n'aurais pas grande confiance dans le pouvoir de mon écharpe; mais ils ne sont là qu'une centaine de braillards, et j'aurai certes moins de peine à les réduire au silence qu'à vous rendre nuielte pendant un ([Uart d'heure.
Catherine fut tentée de jeter au milieu de la chambre l'écharpe à demi cousue, mais elle finit par se résigner à
dévorer son dépit et à achever sa tâche, car le crédit du vieux juge de paix était, trop soUdement étabh au château pour qu'aucun des domestiques se hasardât à hii désobéir. TancUs que hi vieille servante, à laquelle venait de s'adjoindre une des femmes de chambre, achevait d'improviser récharpe dont le juge de paix avait besoin pour se montrer aux perturbateurs dans toute la majesté de l'homme qui représente la loi, le jardinier Toinot sortit du coin où il était resté modestement jusqu'alors.
— Monsieur le juge de paix, dit-il en tirant le pied droit en arrière par manière de révérence, je ne vous ai pas encore remercié...
— Ah ! c'est toi, interrompit M. Bobilicr; voilà qui se trouve bien. As-tu là ton tambour?
— Oui, monsieur le juge de paix, puisque je dois loger au château, j'ai apporté tout mon fourniment ; est-ce que j'ai mal fait?
— Tu as fort bien fait, au contraire, répondit le vieillard après avoir regardé la caisse et le paquet que lui montrait le jardinier; et voilà qui se trouve à merveille. Tu vas mettre ton uniforme.
— Oui, monsieur le juge de paix, dit Toinot un peu ébahi.
— Comment ! vous voulez maintenant que ce jeune lionmie se déshabille devant nous ! s'écria la vieille Catherine d'un air olîensé.
— Il ne s'agit pas de changer de viMements de la léte aux pieds, ilsiiflit (pfil ùle sa veste et (ju'il nu lie so!i uuiforme.
— Et pourquoi (;a;, monsiciu' le juge de \)à\\, s;'ns\(»us commander, faut-il que je mette mon uniforme?
— Pour m'aecompagner sur la place.
— Sur la i)laee ! s'eeria le janliuier en rviuhint de grn:î yeux eliarés ; oh ! pour ça, que nenni ! j'en viens de la place, et ce n'est pas pour y retourner.
54 ŒrVIiK-i DE m. DE r.ERNAKD.
— Pourquoi n'y veux-tu pas retournai'? demanda le vieillard d'un ton sévère.
— Pardine, ce n'est pas difiicile à deviner; ils sont là un rassemblement de mauvais sujets qui parlent de tout fracasser ; et moi^ dame^ je n'ai pas envie qu'on me fracasse.
— Il a bien raison^ ce pauvre garçon, dit la vieille servante en posant sur la table l'écharpe enfin terminée.
— Catherine, taisez-vous! s'écria impérieusement le magistrat, et toi, Toinot, obéis sans répliquer.
— Mais, monsieur le juge de paix, répondit le tambour avec une émotion visible, vous ne savez donc pas qu-e c'est le capitaine qui est à la tète du tapage?
— Je le sais; après?
— Mais savez-vous aussi ce qu'il m'a promis, le capitaine ?
— Des coups de poing ?
— Ce ne serait rien, quoiqu'il frappe dur quand il s'y met; il m'a promis de me couper les deux oreilles si jamais je me représentais devant lui, et il le ferait comme il l'a dit, voyez-vous bien, monsieur le juge de paix.
Pendant la fin de ce dialogue M. Mobilier avait ceint l'écharpe qui devait lui servir d'égide, et dont une des femmes de chambre venait de réunir les deux bouts par un magnifique nœud à rosette.
— Au nom de la loi, tambour Toinot, dit-il alors en fixant sur le jardinier interdit le regard Je plus impératif, j(} vous requiers de revêtir sur-le-cbamp votre uuilorme ainsi que le reste de voire équipement, et de vous tenir I)rèt à obéir à mes ordres ultérieurs ; songez que le moindre délai vous constituerait en ét;it de rébellion.
Ne se rendant pas bien compte de la punition que pourrait lui faire encourir sa désobéissance, Toinot se figura sans doute que ce devait être un châtiment au moins aussi terrible que l'amputation dits deux oreilles, car il ota sa veste et y substitua son habit militaire sans faire une plus longue résistance ni môme articuler un seul mot.
LE GrNTILIIO^niE CAMPAGNARD. 2f)
— Ton sabre.... ton casque.... Ion tambour, reprit le vieillard apaisé })ar la soumission du jardinier, mais impatienté de sa lenteur.
Toinot exécuta ces diiîérenls ordres par une suite de mouvements mécaniques plutôt qu'animés; il était fort pâle et de grosses gouttes de sueur lui humectaient le front.
— Pauvre garçon ! dit pour la seconde fois la vieille Catherine avec un accent de commisération, il a si peur que cela vous en fait mal.
— On dirait un mouton qu'on mène à la boucherie, ajouta une autre servante non moins touchée de compassion.
— Un homme qui a un sabre et qui a peur î s'écria dédaigneusement une jeune femme de chambre plus jolie, et peut-être pour cette raison, plus exigeîmte que ses compagnes; je le verrais maintenant rap[)orler à moitié assommé et couvert de sang que je ne m'y intéresserais pas du tout.
— Je voudrais bien vous y voir ! balbutia Toinot d'une voix étranglée.
— M. le juge de paix s'expose autant que vous, et il vous vaut bien, répliqua prestement l'aimable soubre-lte.
— Il est payé pour ça, grommela Catherine, tandis ([ue si ce pauvre garçon attrape quekiue mauvais coup, ce sera pour-lui.
— Silence, vieille bavarde ! s'écria M. Dobilier d'un ton courroucé; et toi,(!rùle, passe devant moi.
La précaution n'était pas superlîue, car la contenance de l'infortuné jardinier trahissait visibh^nent son désirdes'es- (|ni\er à la première occasion favor.ible; mais l'onlre de marche que venait d'adopter le vigilant magistral rendait t()ul(! tentative de désertion impossible, pour le moment du liiiins.
M. Mobilier et Toinot, le premier serrant l'autre de près cl le gardant à vue, s'engagèrent dans \c labyrintlie de corlidors qui séparait la lingerie du vestibule. Unchiues-uncs
se GiUVRES DE Cil. DE BERNARD.
(les femmes do chambre moins alarmées que leurs compagiies^ ou chez qui en cet instant la curiosité faisait taire la frayeur, se hasardèrent à les suivre de loin, mais elles ne tardèrent pas à se repentir de cet acte de hardiesse. A leur entrée dans le vestibule, qu'éclairaient plusieurs fenêtres donnant sur la cour, une lueur autre que celle du jour frappa soudain leurs yeux, si vive et si ardente, qu'elles crurent le château en feu et battirent précipitamment en retrmte en poussant les cris les plus perçants qui puissent sortir du gosier de femmes épouvantées.
Ainsi que nous l'avons di^., le vicomte de Langerac, en ce moment môme, s'apprêtait à descendre le grand escalier ; presque aussi ému que les soubrettes elles-mêmes, il [)ressa le pas et se trouva bientôt en face de M. Bobilicr, qui, pour maintenir son acolyte dans la ligne du devoir en face de ce danger nouveau, venait de le saisir éncrgiquement au collet.
— Le feu, monsieur, le feu! s'écria le vicomte, qui semblait avoir quelque peu oublié son rôle de lion.
— Eh bien ! monsieur, si c'est le feu, on i'éteindra, répondit ie juge de paix sans lâcher la buflleterie du tambour.
— Si c'est le feu, mais vous ne voyez donc pas? reprit Langerac en montrant les fenêtres.
— Je vois que ce jacobin de Toussaint Gilles a tenu sa promesse, et que mon pauvre arc de triomphe ne sera dans dix minutes (ju'un monceau de cendres; mais il me le paiera, le grcdin qu'il est !
— Ainsi vous croyez que ce n'est que l'arc de triomphe?...
— Il me semble que c'est bien assez; d'ailleurs, il ne tient qu'à vous de vous en assurer.
A ces mots, M. Bobilicr ouvrit d'une main la porte du vc-,tibule, et de l'autre poussa Toinot dehors ; se redressant alors majestueusement, le chapeau enfoncé sur l'oreille, le regard assuré^ le jarret tendu, il sortit lui-même.
LE GENTILIIOMIE CAMPAGNARD. 2T
— Qu'allez-vous faire? s'écria Langcrac en s'abritant prudemment derrière le battant de la porte qui était resté fermé ; car le souvenir des cailloux qui^ à deux reprises, avaient failli l'atteindre, sifflait encore à ses oreilles.
— Mon devoir ! répondit M. Bobilier avec une intrépidité que nous oserons comparer à l'héroïsme de Ré^ulus retournant à Carthage.
La perspective du supplice qui attendait le général romain chez les ennemis de sa patrie n'avait en effet rien de plus elTrayant que le spectacle dont venaient d'être frappés les yeux du digne juge de paix au moment où il avait mis le piedsui' le perron.
OBÉISSANCE A LA LOlI
Le programme d'émeute arrêté par le capitaine Toussaint Gilles, et approuvé par ses amis politiques, avait été suivi jusqu'alors avec une ponctualité rigoureuse que les artisans de troubles n'obtiennent pas toujours de leurs aftidés. Le désordre s'était fait, on peut le dire, avec ordre. Conformément à la volonté du chef, chaque acte de oc drame avait été joué h son tour sans enjambeiaient ni confusion, de manière que l'action ne languît jamais et que l'intérêt suivit jusqu'au bout une })rogression continuelle : en premier Tuni, l'inauguration du nouveau drapeau, ensuite la démolition de l'arc de triomphe, enliii r(M\il)ras'>nuMit de ses débris.
Sans doute, pour la tourbe des émeut iers villageois, la division que nous venons d'établir était imperecptihle; dans le tapage pour lequel on U\s avait mis en ré(|uisition, ils ne voyaient qu'une s(Hile chose, le tapagci lui-même et toutes les joies brutales qu'il comporte ; mais le vaillant capitaine
$8 ŒUVRES DE Cîl. DE BEÏINAKD.
ïoussaîiit Gilles^ mais le savant greffier Vermot, ma's l'honorable épicier Laverdun^, s'élevant à des considérations d'un ordre supérieur, assuraient que chaque phase du mouvement populaire dont ils s'étaient attribué la direction avait son intention particulière et renfermait un sens de la plus haute portée.
Ainsi, par exemple, le drapeau dans lequel le vulgaire ne voyait que trois morceaux d'étoffe de différentes couleurs cousus ensemble au bout d'un bâton, et un prétexte pour chanter la Marseillaise, était à leurs yeux une profession de foi, une déclaration de principes, une proclamation solennelle par laquelle rillustre club de Chàteaugiron, trop longtemps assoupi sur l'oreiihr de la tiédeur politique, annonçait son réveil à l'univers en général et au bourg en particulier, iirbi et orbi ; réveil de lion qui ne pouvait manquer de causer la plus vive sensation à deux lieues à la ronde, et doiit V Indépendant de Saône-et- Loire, ce grand journal, ne dédaignerait peut-être pas d'entretenir ses lecteurs.
Si tel était le sens mystique du drapeau arboré à la cime de Tarbre de la liberté, quel enseignement redoutable dans l'arc de triomphe couché sur la poussière? C'était la plus foudroyante des réponses à la plus insensée des provocations, c'était la révolution victorieuse une fois encore de l'ancien régime, c'était le pied du patriote posé sur la gorge de Taristocrate , conmie aux saints jours de la république une et indivisible!
Le(.on grande et terrible à coup sur ! Mais aurait-elle été complète si l'arc de triomplie, une fois abattu, eût laissé quelques traces de son existence éphémère? Pour achever une œuvre si glorieusement connncncée, n'etait-il pas inilispeusablc d'anéantir jusqu'aux moindres vestiges de ce monunicnt serviie,Lt de puriiicr le sol même qu'il avait souillé? Ici ressortait clairement la moralité de l'embrasement ordonné par le Ciipitaine Toussaint Gilles.
Ainsi donc, déclaration de principes, vengeance cxem-
LK GENTILHOMME (:a:\1PACNARD. 29
plaii'e et purification républicaine, tels étaient les trois points (Je l'émeute châteaugironaise ; jamais sermon n'avait procédé d'une manière plus régulière et plus méthodique.
La cérémonie tirait à sa fm. Déjà l'arc de trioniplie n'était plus qu'un amas informe d'où jaillissaient sans interruption des torrents de flamme et de fumée; le buis pétillant et craquetant se changeait rapidement en cendres, et laissait à nu la charpente dont le bois se transformait luimême en charbon.
Des torsades aux couleurs de Châteaugiron qui s'enroulaient autour des colonnes, les unes devenaient la proie du feu, tandis que les autres servaient de jouet aux émeutiers qui se disputaient leurs lambeaux, et s'en composaient une foule d'ajustements pittoresques, qui une ceinture, qui une écharpe, celui-ci un châle, celui-là un turban.
Autour du brasier un bal s'était formé, car il n'est pas de fête complète quand la danse n'en est pas. Au risque d'élre roussis par la flamme ou asphyxiés par la fumée, une trentaine d'individus s'étaient pris i)ar la main et exécutaient avec accompagnement de hurlements et en ornant leur danse de gambades extravagantes, la plus simple, et, selon toute a[)parence, la plus ancienne figure chorégraphique, celle qui consiste à tourner en rond jusqu'à ce (jUi; l'haleine manque ou (juc le jarret fléchisse.
Du haut de l'arbre de la liberté, Picarde t, à Taitle d'une de ses larges mains fermées en manière de conque marine, exécutait une fanfare qu'il eût été difflcile de nottn', mais (ju'on aurait pu conifiarcr, sous le double rapport de fintention et (U; l'exécution, au chant du coq victorieux. Quoique le poste (}u'il avait choisi fût passablenuuit inconinioile, le taillandier mettait un amour-propre particuliiu* à s'y maintenir et à constM'vcr ainsi une supériorité incontestable sur s;'s compaL;nons (pi'il domin^iit de dix mètres au moins.
Au pied du i)euj)lier sacré, Toussai ni (iilU>s, entouré de
son état-major, contemplait, les bras croisés sur la poitrine et les lèvres entr'ouvcrtes par un sourire de triomphe, Tœuvre de destruction dans laquelle il pouvait réclamer la plus l)elle part. A la lueur de Tare de triomphe embrasé et au milieu du branle furieux qui avait fini par envelopper dans ses circonvolutions Tarbre de la liberté lui-même, le farouche républicain avait un faux air du roi des anges déchus, présidant, au sabbat, la ronde infernale.
— Eh bien ! citoyens, dit-il tout à coup en s'adressant aux principaux clu])istes qui se pressaient autour de lui, qu'en dites-vous? Trouvez-vous que j'aie mené la chose rondement, et la journée vous semble-t-elle bonne?
— Très-bonne ! c'est une justice à vous rendre, répondit le boucher Gautherot sans son-^er cette fois à contredire, car le prestige qui entoure toujours le succès lui faisait paraître en ce moment Toussaint Gilles haut de dix pieds.
— Oui, sans doute, la journée est bonne, et ces insolents aristocrates viennent de recevoir un fier soufflet ; mais il est temps de s'arrêter, dit le vice-président Laverdun, dont la physionomie, épanouie jusqu'alors, trahissait depuis un instant une certaine inquiétude.
— Dès que les derniers débris de ce monument de lâche adulation seront consumés, je lèverai la séance, répondit le capitaine.
— Peut-être vaudrait-il mieux la lever tout de suite.
— Pourquoi ça?
D'un regard aussi expressif que pouvaient le comporter ses gros yeux troubles, Laverdun désigna une dizaine d'individus aussi mal partagés du côté de la physionomie que de celui du costume, qui s'étaient groupés tout contre la grille et semblaient t(înir conseil à voix basse.
— Eli bien! quoi? dit Toussaint Gilles à Tépicier.
— Vous ne voyez donc pas Bancroche et sa clique?
— Si fait.
— Alors vous devez me comprendre.
LE GENTILnOUIME CAMPAGNARD. 3l
— ■ Je sais bien que tous, tant qu'ils sont, ils ne jouissent pas d'une excellente réputation.
— Dites qu'il n'y en a pas un parmi eux qui n'ait mérité dix fois les travaux forcés; et si j'avais été du jury la dernière fois que Bancroclie et ie petit Lamoureux y ont passé, j'aurais perdu mon nom ou je les aurais fait condamner. Des maraudeurs^ des pillards, des voleurs, enfin de vrais bandits. Ce n'est pas un autre que le petit Lamoureux qui m'a subtilisé un pain de sucre pas plus tard que le mois passé; et quant à Bancroclie, je mettrais ma main au feu que c'est lui qui nous a escamoté, dimanche dernier, une oie de toute beauté, que mon épouse s'apprêtait à faire rôtir pour notre dîner.
— Tiens ! vous mettez donc les oies à la broche sans en faire pvart au voisin ! s'écria Gautherot^ dont la boucherie touchait au magasin de l'épicier ; ça n'est pas gentil.
— Enfin ils ont été acquittés par le jury, dit Toussaint Gilles, et dès lors ils peuvent user tout comme nous de leurs droits de citoyen.
— A la bonne heure ! mais il y a manière d'en user, rej)iiL Laverdun. Nuus, par exemple, nous arborons notre drapeau, voilà qui est bien ; nous purgeons le sol de la connnune d'une construction qui était un attentat à nos droits, voilà rpii est bien ; nous en faisons un feu de joie, et nos jeunes gens exécutent autour de ce fende joie des danses gaies et innocentes, voilà qui est encore bien, et je ne vois pas ce qu'on pourrait y trouver à dire; mais ces bandits ont bien d'autres proj(>ts.
— Quels projets ? demanda le grelfier Vermot.
— Tout à riieure, sans avoir l'air de rien, poursuivit l'épicier en baissant la voix, je me suis glissé auprès d'eux : savez-vous ce qu'ils disent?
— Qu'est-ce qu'ils disent?
Laverdun promena les yeux autour de lui pour voir s'il
3? (S'A VîlES DE CM. DE BERNAKD.
pouvait s'expliquer sans danger^, et il reconnut qu'il n'c-ait entouré que d'amis.
— Ils disent^ reprit-il alors d'un ton plus assuré, qu'il fait diablement chaud, qu'ils meurent de soif, et qu'il doit y avoir de fameux vin dans les caves du château.
— Tout cela est vrai, dit Gauthcrot d'un air d'approbation sans réserve; il est sur et certain que près de ce brasier on étouffe, que rien ne donne soif comme d'avoir trop chaud, et que s'il n'y a pas de bon vin au château^ il n'y en a nulle part.
— Sans doute ; mais savez-vous la conséquence qu'ils en tirent?
— Comme c'est malin à deviner ! Ils en tirent la conséquence que j'en tire moi-même, et que l'ami Picardet en tire aussi là-haut, j'en suis bien sûr, la conséquence qu'il faut boire ; pas vrai, Picardet ? ajouta le boucher en levant le nez vers la cime du peuplier.
— Quoi? répondit le taillandier qui baissa la tête et arrondit sa main derrière son oreille en forme de cornet acoustique.
— N'est-ce pas que tu boirais bien un verre de vin ? reprit Gautherot en enflant la voix.
— J'en boirais dix, sacristi ! j'en boirais vingt. Avec votre diable de feu vous m'enfumez comme un jambon; de la fumée de buis encore ! Je pleure conime un veau ci il me semble avoir dans le gosier un demi-cent d'aiguilles.
— Eh bien ! descends.
— Non ; la patrie avant tout. Tant (juc la cérémonie durera, je resterai à mon poste : mais quand ce sera fini, qu(;lles lampées !
— Vous voyez que Picardet est de mon avis, dit le boucher k l'épicier, et alors puisqu'il est certain que nous avons soif, pourquoi ceux qui sont là ])rès de la grille n'auraientils pas le droit d'avoir soif aussi'.' Quelle dili'erence voyezvous entre leurs gosiers et les nôtres?
LE GEiVflLIIOMiME CAMPAGNARD. 33
— La différence n'est pas dans les gosiers, mais dans les intentions, répondit Laverdun d'un ton grave ; si nous buvons, et nous boirons, car il est sûr qu'il lait aussi chaud ici que dans un four, et je n'ai pas la prétention d'ètve plus dur à cuire qu'un autre, ajouta-t-il en essuyant la sueur qui lui humectait le front; sinousbuvons, dis-je, nous paierons, tandis que ces gueux-là sont décidés à boire sans payer : voilà la différence.
— Ce n'est toujours pas cliez-moi qu'ils boiront sans payer, dit Toussaint Gilles avec l'accent bourru d'un aubergiste qui n'a pas l'habitude de désaltérer gratuitement ses pr;itique3.
— Si ce n'est pas cliez vous, ce sera ailleurs.
— Où ça, ailleurs ?
— Au château, car ils parlent encore d'enfoncer la grille : et une fois entrés, il est à croire qu'ils ne visiteront pas les caves seulement.
— Ceci, c'est autre chose, dit Gautherot en hochant la tête: chanter, danser, boire, faire du tapage, vexer les aristocrates, démolir leur arc de triomphe, le brûler au besoin et y allumer sa pipe, j'en suis; mais enfoncer les grilles et mettre au pillage le château, je n'en suis plus.
— Voilà justement ce que je voulais vous dire, reprit l'épicier ; si l'on pille, j(^ n'en suis plus, et comme j'ai quelques raisons de croire que tel est le désir et même le projet de certaines gens, je réitère ma motion de lever la séance plus tôt que plus tard.
— Et moi j'appuie la motion, dit Vermol en regardant à la dérobée le groupe désigné par Laverdun ; il y a là plusieurs individus qui ne sont pas de la comnume et qui ont l'air de vrais brigands. Je n'ai pas envie d'accepter la solidarité de leurs actes.
— Ni moi nonphis, répondit r('^pi('ier.
— i^loi pas davantage, ajouta Gautherot.
-— Nous sommes tous d'accord, dit Toussaint Gilles.
?4 ŒUVRES DE CIT. DE BER>fARD.
Il faut dire,, à la louange du club de Châteaugiron^ qu'en ce moment tous ses membres se trouvaient en effet sincèrement d'accord ; peut-être avaient-ils poussé leur démonstration patriotique un peu au delà des limites légales, -inais pas un seul d'entre eux n'avait jamais eu la pensée d'en altérer le caractère tout politique, en portant la moindre atteinte à la propriété du marquis. Par mallieur au nombre des tapageurs qui avaient répondu à leur appel se trouvaient des gens moins scrupuleux, à qui une émeute, pour être complète, semblait devoir être une occasion de profits au moins autant qu'une manifestation de principes. Du reste, c'est là riiistoire de tous les mouvements populaires ; à côté de l'homme qui retrousse les manches de sa blouse pour mieux se battre, il y a presque toujours l'homme qui de sa blouse fait un sac : le voleur près du héros. Le premier jour, le héros fusille le voleur, lorsqu'il le prend en flagrant délit; le second, il le laisse faire ; le troisième, il est tenté • de l'imiter, et peut-être l'imiterait-il en effet le quatrième. Voilà pourquoi il est fort à désirer que les plus grandes révolutions ne durent jamais que trois jours au plus.
Le comité directeur ayant unanimement reconnu que le meilleur moyen de déconcerter les projets des amateurs de pillage étaitde déclarer lajustice des bons citoyens satisfaite et la cérémonie expiatoire terminée, le président Toussaint Gilles réclama le silence, et prononça d'une voix retentissante une espèce (Vite missa est patriotique à peu près semblable à celui que chanta le vertueux Pétion aux Tuileries le 20juin 1792.
— Peuple, grand peuple ! en vociférant, en oui rageant, en brisant et en saccageant, tu as usé de ton droit et tu as fait ton devoir, car tu es sage, juste et sublime; mais voilà qu'il se fait tard ; ainsi donc, aie la bonté de t'en aller.
La harangue de Toussaint Gilles, dont nous donnons ici le sens plutôt que le texte littéral,, fut loin d'obtenir le succès qu'il en attendait ; ses parlisani»^ il est vrai, l'accaeilli-
rent par des applaudissements redoublés^ et s'écrièrent à l'envi que le capitaine avait raison^ et qu'il était temps de se sépaper ; mais la bande peu vetue^ qui reconnaissait pour chef Bancroche et Lamoureux, protesta contre cette décision par des vociférations répétées.
— Se moque-t-on de nous? s'écria, en employant un verbe beaucoup plus énergique, Bancroche, petit homme maigre et noir, qui justifiait son nom ou plutôt son sobriquet par la paire de jambes la plus bistournéc qui ait jamais supporté un torse masculin ; croit-on que nous nous serons égosillés, que nous aurons travaillé des bras et des jambes, que nous aurons sué sang et eau pour nous en retourner chacun chez nous le gosier sec ?
— Ce serait une dérision, ajouta Lamoureux, ce serait une abomination.
— Puisque Toussaint Gilles, qui a peut-être vingt tonneaux de vin dans sa cave, n'a pas la délicatesse de nous en offrir un seul verre, reprit Bancroche, suivons notre idée, et entrons au chMeau.
— Oui, entrons au château ; c'est là qu'il doit y en avoir du bon !
— Au château! et puisque la grille est fermée, enfonçons-la.
— Au château ! répi'ta Bancroche d'une voix glapissante; c'est moi qui Jnvite, et c'est (ihàtoaugiron qui régale.
De sauvages éclats de rire, bientôt changés en hurlements, accueillirent cette plaisanterie, et la troupe déguenillée se précipita vers la grille (>omme se Vue sur la proie qu'elle vient d'éventer une bande de chacals allâmes.
Ce fut en cet instant critique et décisif que M. Bobilier, revêtu de l'écharpe qu'il venait d'imiiroviser, et accompagné de Toiuot, parut sur la plate-lormt» du perron.
Sans se laisseï* émou'.oir par l'ciVrayant tableau (in'offraient en ce moment l'arc de triomphe en feu, la gi-ilh^ escaladée par une douzaine de bandits, et la ronde furibonde
3 G CàiL'VRES DE CH. DE BERNARD.
que continuait d'exécuter au'our du brasier une troupe non moins hideuse^, disposée à y jeter quiconque essaierait de la troubler dans son divertissement, le juge de paix traversa la cour d'un pas ferme, foudroyant l'émeute d'un œil, et de l'autre surveillant l'infortuné tambour, qui, pâle et défait, marchait à ses côtés d'aussi bonne grâce qu'un homme qu'on mène pendre.
Jusqu'alors, à part la courte apparition du vieillard à l'une des fenêtres et les figures effarées de quelques laquais qui s'étaient laissé entrevoir çà et là pour disparaître aussitôt, les habitants du cliâteau n'avaient donné aucun signe de vie. Les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée venaient d'être fermées à la hâte ; mais rien ne semblait indiquer qu'à l'intérieur on préparât une résistance sérieuse. Ce silence, cette grande cour déserte, celte terreur devinée, cette résignation, pour ainsi dire, à des excès imminents, tout contribuait à enhardir les perturbateurs et à exalter leur audace naturelle jusqu'à la témérité la plus aveugle.
Toutefois, et quoique l'émeute à son paroxysme ressemblât en ce moment à un lleuve débordé contre lequel toutes les digues sont devenues impuissantes, l'entrée en scène de M. Bobilier produisit une sensation pour ainsi dire électrique. A l'aspect de ce petit vieillard, en lui-même aussi peu imposant que peu redoutable, et revêtu pour toute armure d'une écharpe tricolore passée sur un habit noir, il se fit subitement un silence d'autant plus frappant (ju"il contrastait davantage avec l'étourdissant vacarme qui avait régné jusqu'alors.
Uancioche et sa troupe s'arrêtèrent au milieu de leur escalade, et restèrent suspendus à la grille, dont plusieurs avaient déjà atteint le sommet; quelques-uns même se laissèrent glisser rapidement à terre. Les danseurs interrompirent à h fois leur chant et leur ronde. Par un mouvement machinal, les principaux clubistcs se rapprochèrent de leur président, comme à la vue d'un milan une couvée de pou-
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letsse serre contre sa mère ; enfin^ à la cime de l'arbre de la liberté, Picardet, non moins effarouché, mit fm à sa fanfare et fit un mouvement pour descendre ; mais la vanité dont il était surabondamment pourvu triompha de cette faiblesse^ et il resta, un peu ému il est vrai, au poste glorieux qu'il s'était choisi.
M. Bobilier traversa la cour en ligne droite, d'un air aussi résolu que si^ à la place d'un chétif jouvenceau à demi mort de peur, il eût eu à ses ordres le plus solide escadron de la garde municipale parisienne. A six pas de la grille, il s'arrêta. Se redressant alors de toute la hauteur de sa petite taille, et fixant sur l'attroupement séditieux un regard comparable à celui dont Neptune foudroya les fils d'Eole déchaînés contre la flotte troycnne, il ordonna au tambour de battre un ban.
Toinot obéit ; mais la frayeur avait tellement paralysé ses moyens, qu'au lieu du roulement perlé qu'il exécutait d'ordinaire en pareil cas, il ne parvint à tirer de sa caisse qu'un chevrotement confus.
Au bout de quelques secondes, M. Bobilier lui imposa silence par un geste majestueux, et d'une voix dont la fermeté compensait la pusillanime batterie dutambonr, il prononça la sommation sacramentelle déterminée par la loi de 1791 :
« Obéissance à la loi ; on va faire usage de la force ', que les bons citoyens se retirent t »
lES CUBISTES ET LES PILLARDS.
Des fenêtres de l'auberge du Cheval-Patriote , deux hommes assistaient à la scène que nous racontons ; l'un était M. de Boisjoly, l'auti'C l'avocat Froidevaux.