II
38 CEIVRES DE Cil. DE BERNARD.
Le front appuyé contre une vitre, le conseiller de préfecture semblait examiner attentivement les progrès du tumulte; mais en réalité, sa pensée était ailleurs. La foudroyante apostrophe de son ancien ami Pichot, en ce moment vicomte de Langerac, retentissait encore à son oreille : « Souvenez-vous du portefeuille bleu que le duc de Chérizac oubliait quelquefois sur son bureau. »
En voyant un secret dont la révélation pouvait le perdre à la merci d'un homme qu'il avait eu Timprudence de provoquer, M. de Boisjoly, en dépit de son assurance, sentait une sueur froide humecter la racine de ses cheveux, et ses yeux, vaguement fixés sur les flammes qui jaillissaient de l'arc de triomphe, avaient une expression hagarde comme s'ils eussent aperçu dans leur tourbillon quelque fantôme vengeur.
Tandis que le conseiller de préfecture s'abandonnait ainsi aux sombres méditations qu'enfante une conscience troublée, son voisin de chambre, en revanche, se berçait tout éveillé dans les rôvcs les plus riants que puisse faire un cœur amoureux.
En attendant l'heure où il pourrait, sans manquer aux bienséances, se présenter à la forge, Froidevaux, complètement habillé, s'était mis à la fenêtre, et il regardait l'émeute en pensant à Victorine. Peu à peu cependant le ^ caractère de plus en plus audacieux et violent de la scène qui se déroulait sous ses yeux absorba son attention tout entière.
Ainsi qu'on a pu le voir, le jeune avocat n'aimait guère plus le marquis de Châteaugiron qu'il n'aimait le baron de Vaudrey; jaloux de l'oncle, il nourrissait contre le neveu un de ces sentiments rancuniers dont ne se préservent pas toujo'Ts les caractères les plus généreux, lorsque quelque manque d'égards a éveillé leur susceptibilité. L'ancien étudiant à la Faculté de droit de Dijon n'avait pas encore oublie l'indifférence hautaine que lui avait témoignée soa
noble condisciple pendant toute la durée de leurs études, et sans lui souhaiter aucune calamité sérieuse, il n'eût pas été fâché de voir humilier cette réserve un peu dédaigneuse qui lui semblait, à lui pauvre et obscur, une morgue insupportable.
A la vue du mouvement populaire organisé par le club de Chûteaugiron, Froidevaux, qui crut d'abord qu'il ne s'agissait que d'un simple charivari, donna en lui-même aux tapageurs l'approbation la plus complète.
— C'est bien fait, se dit-il ; la ridicule ovation d'hier méritait bien ce petit correctif.
Mais quand il vit le charivari tourner à l'émeute, la démolition de l'arc de triomphe succéder à l'inauguration du drapeau, les pierres se joindre aux cris, et la llamme couronner de ses panaches sinisti'cs cette scène de plus en plus désordonnée, le jeune avocat ne put s'empêcher de trouver qu'à son tour le correctif méritait une correction ; toutefois il ne bougea pas.
— Ceci, pcnsa-t-il, est une affaire particulière entre M. le marquis de Cliâleaugiron et le citoyen Toussaint Gilles. Pourquoi m'en mêlerais-je ? Que l'aristocratie et la démocratie se gourmont ou s'embrassent, que m'inqiorte ?
Froidevaux resta donc tranquillement à la fenêtre, fort décidé à ne pas sortir de son rôle de spectateur, et, selon tonte apparence, il eut persisté jusqu'au bout dans celte neutralité, si la démarche imprévue de M. lîobilier ne lui eut fait subitement «haiiger de résolution. (Iraigiiant (jue le vieillard, dont il connaissait le; tenq)érameut nritable, pour ne pas dire la téméraire vivacité, ne courût quelque danger au milieu d'une populace» dechainée, il (juilta aussitôt sou poste d'observation, dese(Mi(lil l'esealier eu (luehjues enjambées, et se dirigea préeipitanuniMit vers le chàti^ui.
L'appi'éliension du jeuntî avocat n'était pas dénuée de fondement.
M. Dobilier, par sa contenance assurée, sa marche ra-
pide et silencieuse, surtout grâce à l'écharpe officielle dont il s'était revêtu, avait d'abord porté parmi les émeut iers Tespèce de trouble que cause à une bande turbulente d'ecoliers en jaquette l'aspect de leur pédagogue armé de sa férule; mais à peine eut-il prononcé sa sommation, le prestige s'évanouit. En menaçant l'attroupement d'employer la force, le vieux magistrat s'était strictement conformé aux prescriptions de la loi, sans réfléchir que les mêmes paroles peuvent devenir, selon la circonstance, imposantes ou ridicules, et que telle injonction, à laquelle personne n'oserait désobéir, pour peu qu'elle fût soutenue par une batterie de canons ou par un escadron de cavalerie, perd nécessairement la phis grande partie de son autorité, lorsqu'elle est privée de son appui.
Or, la seule force militaire qu'eût à sa disposition le bouillant juge de paix consistait dans le tambour Toinot qui, comme ce capitaine Picart dont les caricatures du temps de la Fronde nous ont transmis le portrait, composait en ce moment à lui seul toute sa compagnie.
Entre une menace si haute et des moyens d'exécution si petits, il y avait un contraste qui ne pouvait manquer de compromettre le succès de la démarche si hardiment tentée par le vieux juge de paix.
— Vous êtes prévenus qu'on va faire usage de la force, s'écria Bancroche en achevant de passer une de ses jambes par-dessus l'un des montants de la grille pour s'asseoir à califourchon; c'est ça qui sera curieux; suivez le monde ! prenez vos billets ! Qui veut ma place pour cinq sous ?
— lié ! ïoinot, cria de son côté Lainoureux, c'est-il toi qu'est la force, par hasard ? Faut donc que ça te soit venu depuis peu, car la dernière fois que j'ai battu la générale sur ton dos, à la fête de Rancenay, t'étais pas fort du tout.
A cette apostrophe qui lui rappelait de poignants souvenirs, le tambour «eta sur le juge de paix un regard effaré.
qui n'obtint pour réponse que ces trois mots prononcés d'un ton bref :
— Un second roulement !
Malgré sa frayeur, Toinot essaya de nouveau d'obéir; mais des clameurs confuses, parmi lesquelles dominait la voix menaçante de Toussaint Gilles, couvrirent aussitôt le son de sa caisse.
— A bas le tambour ! mugissait le capitaine ; à bas les suppôts de l'aristocratie ! Nous sommes tous de bons citoyens... pas un de nous ne se retirera... nos intentions sont pures... nous sommes sur le terrain de la commune... nous n'avons d'ordre à recevoir de personne... à bas le tambour !
— A bas le tambour î répétèrent un grand nombre de voix.
— A bas le juge de paix ! s'écria le greffier Vermot qui, craignant son supérieur presque autant qu'il le haïssait, eut soin, en lui adressant cette iiisullo, de se caclier derrière les larges épaules de Toussaint Gilles, comme Teucer, tils de Télamon, s'abritait sous le vaste bouclier de son frère Ajax, pour décocher aux Troyens ses flèches meurtrières, sans s'exposer à être atteint lui-niénie.
— A bas le juge de paix ! répétèrent docilement les mêmes voix; à bas le juge da paix et à bas le tambour !
— S'ils ne nous fichent pas la paix tous les deux pi'ompement, je leur casse la margoul(>lte, dit Laniourcux en
montrant au greffier, près ducpui il se trouvait en ce moment, un caillou qu'il venait de ramasser.
— Toi î tu n'oserais pas, répondit Vorniot du ton qu'il crut le plus propre à pi(|uer l'amonr-propre du bandit.
— Ali! je n'oserais pas!... Eh bien ! vous allez voir. Lequel voulez-vous que je vise ?
— Si tu avais il choisir entre un lièvre et un moineau, lequel viserais-tu? re})rit sournoiscMuent le grelTier.
— Cette demande ! je tirerais sur le lièvre.
42 aiUVRES DE CH. DE BEUNAIID.
. — Oui^ mais le juge de paix n'est pas un lièvre,
— C'est-à- dire que si on le mettait en civet il ne serait pas aussi bon à manger ; mais, à part ça, je n'ai pas plus peur de lui que de l'autre, et vous allez le voir.
Moitié fanfaronnade, moitié instinct malfaisant, Lamoureux ajusta M. Bobilier et lui lança la pierre dont il était armé; mais, quelque divinité propice au magistrat et hostile au tan1t»our la détourna sans doute en chemin, car, au lieu d'atteindre le vieillard, elle frappa Toinot en pleine poitrine.
— Monsieur Bobilier... je suis mort ! s'écria le malheureux jardinier en se laissant tomber à la renverse.
— Ce n'est rien, poltron! répondit le magistrat, qui, d'une voix haute et ferme, adressa ensuite pour la seconde fois aux émeutiers la sommation légale :
Obéissance à la loi ; on va faire usage de la force ; que les bons citoyens se retirent !
Le premier coup avait été porté, et l'on sait qu'en pareil cas il est décisif; trois ou quatre pavés lancés par les amis de Bancroche répondirent à l'injonction comminatoire du juge de paix, qui, cette' fois encore, ne fut pas atteint, mais l'un d'eux retentit avec bruit sur le casque de Toinot, toujours étendu sur le carreau. La frayeur qui avait renversé le tambour le remit sur pied non moins lestement : sans prendre le temps de ramasser son casque qui était tombé, tandis que lui-même il se relevait, il tourna Jionteusement le. dos à l'ennemi, et reprit à toutes 'jambes le chemin du rhiiteau. L'n instant après on le vit détacher sa caisse (jui le gênait pour courir et l'abandonner au milieu de la cour, relicià non benè parmulâ, comme Horace jeta son bouclier à Phiiippes.
V'W concert de huées et une grêle de pierres saluèrent la déroute du tambour; en même temps la serrure de la grille céda aux efl'orts redoublés de ceux qui depuis quelque temps s'efiorçaient de la briser, et la porte, subitement enfoncée, livra passage aux éniputicrs, qui se précipitèrent dans la
cour^ comme déborde un torrent quand sa digue est rompue.
Au lieu de battre en retraite, ainsi qu'à sa place plus d'un homme courageux l'aurait fait, sans croire pour cela commettre un acte de faiblesse, M. Bobilier se jeta intrépidement au milieu des envahisseurs, et saisit au collet le premier qui lui tomba sous la main ; ce fut Bancroche ; car, en voyant sauter la serrure, le bandit, pour ne pas céder à ses compagnons la gloire de pénétrer avant lui dans la cour, s'y était élancé hardiment du haut de la grille, au risque de se rompre le cou.
— Au nom de la loi, je t'arrête ! lui dit le juge de paix, et je requiers tous les bons citoyens de me prêter mainforte.
Aucun des assistants ne parut supposer qu'une réquisition formulée en pareils termes pût le concerner personnellement ; quelques-uns même, bien loin d'y obtempérer, arrachèrent au vieillard son prisonnier.
— Il ne s'agit pas de nous amuser aux bagatelles de la porte, s'écria Bancroche, dès qu'il se vit en liberté, qui a soif me suive!
A ces mots, il ramassa le casque de Toinot, s'en coilTa victorieusement.
Le cri d'armes de Bancroche avait rallié lu troupe déguenillée, qui, sur ses pas, se précipita en luulant vers le chAteau. Plus leste que ses compagnons, Lamoureux s'empara du tambour abandonné au milieu delà cour el roiloubla l'ardeur géiu^rale en battant la charge.
Tandis que ces enfants perdus de l'émeute s'aventuraient ainsi h la quête d'une proie, une certaine hésitation commençait à se manifester parmi les citoyens qui n'avaient cherché dans les faits accomplis ju<(|u'alors qu'une occasion de déployer leurs sentiments patriotiques.
— Capitaine, je vous ré[)cle que ça se gâte, dit l'épicier Laverdun en hochant la tête.
44 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Bah ! répondit Toussaint Gilles^ il faut les laisser s'amuser.
— Quand ils forceraient le marquis à leur lâcher quelques bouteilles de vin, où serait le mal? ajouta le boucher.
— Le mal ne serait pas grand, sans doute, s'ils en restaient là, reprit l'épicier ; mais qui vous dit qu'après avoir bu le vin du marquis, il ne leur prendra pas fantaisie de venir boire le nôtre ?
— Pas le mien, toujours, répliqua Gautherot ; j'achète mon vin au litre chez notre président, et aussitôt arrivé, aussitôt bu. Ainsi je les défie bien...
— Voilà comme vous êtes, interrompit Laverdun ; pourvu qu'on ne pille pas chez vous, peu vous importe qu'on pille chez les autres.
— Dites donc tout de suite que vous avez peur pour votre eau-de-vie et pour votre sucre, reprit le boucher en ricanant.
— Il me semble que j'en ai le droit, répondit solennellement l'épicier.
— Il est sûr qu'avec ce qu'il y a dans votre boutique on ferait un fameux punch.
— Mon magasin n'est pas un café ; d'ailleurs, je ne vous empêche pas de donner gratis à ces coquins de la bande de Bancroche vos pieds de veau et vos côtelettes de mouton ; mais pour ce qui me concerne, je ne me soucie nullement qu'ils mettent mes denrées au pillage. Or, je dis que si on les laisse commencer, il n'y a pas de raison pour qu'ils finissent.
— 11 y a du vrai dans ce que vous dites là, citoyen Laverdun, dit Toussaint Gilles; d'un autre côté, il serait désagréable qu'un si beau jour fût souillé par les excès de quelques mauvais garnements.
— Dites des voleurs, c'est leur vrai nom.
— Cela pourrait dénaturer le caractère de notre manifestation politique...
— Et nous faire donner sur les doigts, car enfin, c'est nous qui avons mis la cloche en branle, et qui sait si Ton ne prétendra pas nous rendre responsables. . .
— Vous avez raison, citoyen Laverdun, interrompit le capitaine, il faut les arrêter avant qu'ils aient fait quelque sottise. Venez avec moi.
Ce colloque avait lieu près de Tarbre de la liberté où les clubistes étaient restés réunis, tandis que la plupart des émeutiers subalternes faisaient irruption dans le château. En voyant Toussaint Gilles se diriger vers la grille, le prudent épicier le retint par le bras.
— Faites attention, lui dit-il, qu'ils ont brisé la serrure et enfoncé la porte, en sorte que tous ceux qui entreront en ce moment dans la cour seront censés complices, et pourront bien se mettre une méchante affaire sur les bras.
— Croyez-vous? demanda Gautherot d'un air perplexe; pour moi je distribuerai des taloches tant qu'on voudra, sauf à en recevoir à mon tour; mais je ne veux pas de procès.
— Je suis sûr de ce que je dis, reprit Laverdun, c'est ce que le citoyen Vermot appelle une violation de domicile.
— Le greffier va nous expliquer ça, dit le capitaine ; — Vermot !
Personne ne répondit.
— Vermot! répétèrent à la fois Gautherot et Laverdun. Mais en vain renouvclèrcnt-ils cet appel en regardant tout autour d'eux, le greffier était devenu invisible.
— C'est lui qui a souftlé le feu, dit Laverdun avec un rire amer, et maintenant qu'il le voit allumé, il a peur de s'y brûler les doigts, et nous plante là comme un jésuite qu'il est.
A part la qualification de jésuite, dont la justesse pouvait paraître contestable, l'honnête épicier n'avançait rioii qui ne fût conforme à la vérité.
Si dans toutes les révolutions se retrouvent inévitable-
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ment ces individus qui ont reçu le nom caractéristique d'hommes du lendemain, il s'en rencontre aussi, en revanche, à qui conviendrait non moins bien celui d'hommes de la veille; ils conseillent, ils suggèrent, ils provoquent, mais ils laissent à d'autres le soin d'exécuter. Vermot appartenait à celte classe prudente. Au moment où la grille avait été enfoncée, il s'était glissé à travers la foule, comme rampe sous l'herbe un serpent, et avait lestement disparu sans que personne eût pu dire par où il avait passé.
— Le greffier n'est pas capable de nous jouer un pareil tour, dit le contradicteur Gautherot; s'il n'est pas ici, c'est qu'il est entré avec les autres.
— Il faut nous en assurer, répondit Toussaint Gilles, qui de nouveau se dirigea vers l'entrée du château.
Les autres clubistes raccompagnèrent, et le vice-président Laverdun lui-môme Unit par suivre leur exemple.
A quelques pas en arrière de la grille, M. Bobilier, la tête nue, la perruque de travers, les vêtements en désordre, l'écliarpe déchirée, mais plus intrépide que jamais, se tenait immobile, un crayon d'une main et de l'autre un petit portefeuille sur lequel il griffonnait avec une fureur silencieuse.
— Voilà le juge de paix qui nous sert un plat de son métier, dit Laverdun au capitaine de pompiers; peut-être ferions-nous bien de lui parler.
— Que voulez-vous lui dire à ce vieux chouan-là ? répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru qui laissait percer quelque irrésolution.
D'un conmum accord, tous les clubistes s'arrêtèrent et parurent se consulter.
— Entrez, messieurs, entrez donc, leur cria M. Bobilier avec un rire sardonique, il ne faut pas reculer en si beau chemin; maintenant vous avez franchi le Uubicon, et il ne vous en coûtera pas plus de pousser votre petite plaisanterie jusqu'au bout.
— Quel diable de nom donne-t-il ù la grille? dit àTunde ses voisins le boucher Gautherot^ qui, comme on a pu le voir, n'avait pas fait de Thistoire romaine le principal objet de SCS études.
— Bonjour, monsieur Toussaint Gilles... Votre serviteur, monsieur Laverdun... J'ai bien Thonneur de vous saluer, monsieur Gautherot... poursuivit le juge de paix en inscrivant sur son cidepin, à mesure qu'il les prononçait, les noms des chefs de l'émeute. Mais qu'est devenu mon honorable greffier, M. Vermot? 11 me semblait l'avoir aperçu. Me serais- je trompé ? Je le souhaite pour lui.
— Monsieur le juge de paix, quel grimoire écrivez-vous là? dit Gautherot en s'approchant d'un air inquiet ; j'espère que tout ceci s'arrangera sans qu'on barbouille du papier timbré.
— Ah ! vous espérez cela, monsieur Gautherot, répondit le vieux magistrat sans discontinuer d'écrire les noms de ceux qu'il reconn;iissait dans lo groupe formé autour de lui; ah ! vous aurez brisé, brûlé, lancé des pierres, enfoncé des portes; vous aurez commis une violation de domicile, vous vous serez mis en rébellion ouverte contre l'autorité publique, et vous croyez que cela j)assera sans qu'on noircisse du papier timbré ! Vous vous trompez, messieurs. On en noircira, c'est moi qui vous le jure ; oui, on en noircira.
En achevant ces mots, le juge de paix joignit l'action à la parole avec tant de vivacité, qu'il écrasa sur la feuille du calepin la pointe de son crayon.
Depuis qu'ils se voyaieiit débordés par la bande de Bancrociie, les chefs de l'émeute paraissaient avoir perdu une partie de leur énergi<î ; M. Bobilii'r, au contraire, semblait redoubler de fermeté à mesure qu'augmentait liMlésordre.
— Continuez votre chemin, messicHU's, poursui\ il-il d'un air de menaçante ironie, que ji; ne vous retieime pas ; vous savez que les trois sonmiations ont été faites légalement, et que vous êtes tous dès à présent passibles d'un emprison-
nemeiit d'un an ; c'est une misère, je le sais, mais comme plusieurs d'entre vous peuvent en toute justice réclamer le titre de chefs et de provocateurs de l'attroupement, on tâchera de leur obtenir une petite distinction.
— Une distinction, monsieur le juge de paix ? dit Laverdun avec un redoublement d'inquiétude.
— Deux ans de prison au lieu d'un, ça leur est bien dû.
— Monsieur le juge de paix , reprit l'épicier de plus en plus déconcerté, vous remarquerez que ce n'est pas nous qui avons enfoncé la grille, et que ce n'est pas notre faute si un tas de mauvais sujets...
— Vous vous expliquerez devant le tribunal, répondit d'un ton sec le vieux magistrat. Eh quoi ! poursuivit-il en tournant brusquement la tête vers un nouveau personnage qui venait de fendre la foule pour s'appiocher de lui, en croirai-je mes yeux ? vous, Froidevaux, au nombre des perturbateurs de l'ordre public? Tu quoque, Brute î
— Monsieur le juge de paix, répondit le jeune avocat, loin de songer à troubler l'ordre public, je viens, au contraire, vous aider à le rétablir. Disposez de moi.
Avant que M. Bobilier eut pu répondre à cette offre de service, des cris confus partirent du vestibule où Bancroche et ses compagnons avaient audacieusement pénétré un moment auparavant ; presque aussitôt la bande déguenillée descendit les marches du perron plus rapidement encore qu'elle ne les avait montées, et prit la fuite dans toutes les directions.
La cause de cette déroute soudaine ne tarda pas à être expliquée.
Le marquis, Langcrac, Germain et Bourguignon, armés tous quatre de fusils, de pistolets et de couteaux de chasse, débouchtrent subitement du vestibule et se rangèrent sur la plate-forme du perron, prêts à faire feu au premier signal.
LE GEKTIUI051ME CAMPAGIURD. 4 9
UKE INTERVENTION PACIFIQUE.
La belliqueuse démonstration du marquis et de ses compagnons, qui avait suffi pour mettre en fuite la bande de Bancrociie, porta également le trouble parmi le reste des émeutiers; M. Bobilier au contraire poussa un cri de triomphe à la vue de ce renfort inespéré.
— A moi ! monsieur le marquis, à moi ! s'écria-t-il en se dressant sur la pointe des pieds et en agitant en Tair les deux mains.
A ces mots, le juge de paix parcourut des yeux le groupe dont il était entouré, comme fait, dit-on, le tigre, lorsque tombant à l'improvistc sur une troupe d'Indous, il choisit le plus gras pour sa proie; reconnaissant que le personnage le plus important de la bande était le capitaine Toussaint Gilles, que tant de griefs d'ailleurs recommandaient à sa vengeance, il le saisit résolument au collet.
— Vous êtes l'auteur du trouble et le chef de Tattroupemcnt, lui dit-il d'une voix éclatante ; au nom de la loi, je vous arrête.
Le président du club patriotique s'attendait si peu à ce trait d'énergie, que pondant un instant il demeura immobile, et pour ainsi dire pétritié; mais bientôt il sortit de sa Glupeur, et étreignant de ses larges mains les maigres poignets du juge de paix :
- Monsiein* Bobilier, lui dit il, si ce n'était votre Age, je vous casserais sur mon genou comme un morceau de bois sec.
— Force à la loi ! répliqua le magistrat sans lAcher prise ; Froidevaux, je vous requiers de me prêter main-forte.