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éclat de rire affecté, vous êtes donc du nombre des personnes qui prennent au sérieux le nouveau nom de M. Froidevaux ?
- Je suis du nombre des personnes qui donnent à M. Froidevaux le nom qu'il a le droit de porter, répondit d'un ton bref madame Giraud, et pour peu que cela puisse vous être agréable, je suis toute prête à lui donner aussi son titre.
— Son titre ! quelle dérision !
— Oui, mademoiselle, son titre ; il n'y a point de dérision là-dedans. M. Froidevaux est baron de Vaudrey, puisque cela convient à son père adoptif, et sa femme, une charmante et excellente personne, quoi qu'on puisse en dire, est tout aussi bien baronne que sa cousine, madame de Châteaugiron^ est marquise.
— M. Froidevaux cousin du marquis de Châteaugiron ! si ça ne fait pas pitié ! reprit Ursule Chavelet en affectant de hausser les épaules.
— Il est sûr que les deux ou tioîs brûlures qu'il a pu recevoir lors de rincendie du château lui ont été largement payées, dit madame Estèveny, et je connais bien des gens qui so jetteraient volontiers dans le feu à ce prix.
— Cela est beaucoup plus aisé à dire qu'à faire, répliqua madame Giraud ; pour moi, je suis d'avis que M. Froidevaux a mérité sa récompense, et que d*un autre côté tout le monde s'est parfaitement conduit, M. le marquis de Châteaugiron aussi bien que son oncle ! Quant à madame lamarquise, il ne peut y avoir qu'une voix sur son compte, et sans doute...
— Qu'on ne me parie pas de tous ces gens-là ! interrompit la vénérable dévote d'un ton acariâtre ; tous^ sans excoplion, ils sont le scandale et le fléau du pays !
— Le scandale et le fléau du pays ! répéta la cousine du juge de paix avec une sorte d'ébahissemcnt ; mais vous n'j/ songez pas, mademoiselle liergcrct ; comm.^nt ! madame la
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marquise de Chatcaiigiron et sa cousine^ deux vcritables anges de bonté et de vertu, la providence des pauvres et des malades, sont le scandale du pays ! comment ! M. le marquis, M. le baronet M. Froidevaux sont le iléau du pays, eux qui emploient dans leurs domaines et à la forge des centaines d'ouvriers dont la plupart sans cela se trouveraient sans travail ! C'est vraiment pousser Fesprit de dénigrement trop loin.
— Ah ! je dénigre! répliqua mademoiselle Bergeret dont les petits yeux gris pétillèrent de courroux; ah ! je dénigre ! Eh bien ! je vais les passer en revue un à un, tous ces enfants de Bélial qui vous tiennent tant au cœur, et quand j'aurai réglé le compte de chacun, ces dames jugeront si, comme on vient de m'en accuser, j'y mets du dénigrement, ou si au contraire je ne suis pas cent fois trop indulgente.
Un profond silence s'établit, cnose assez rare dans une assemblée de femmes pour qu'il soit permis de la faire remarquer, mais qui cependant se répétait toutes les fois que la venimeuse dévote annonçait qu'elle allait, selon son expression, régler le compte de quelqu'un. On savait alors que la curée de médisance serait copieuse et savoureuse, et toutes Icsoreilles s'ouvraient pour y prendre part.
— Commençons par l'impio Iléliodore, poursuivit mademoiselle Bergeret, qui avait riiabitude de désigner par cette injure bi'nlique le baron de Vaudrey ; n'est-il pas certain pour toutes les personnes de bonne foi qui^ la coupe de ses iniquités déborde ? Ce n'est point i)arun r(\ssontiment personnel et parce qu'il a voulu me noyer l'an dernier, ainsi qu(* madomoist^lle Cliavch t, qr^e je dis cela ; c'est pour rendre hommage à la vérité. Un liounne qui par ses intrigues est parvenu à diviser noire comnuuic en deux, a(in de tyranniL^ei- tout à son aise les paysans de Château;.,!ron-le-Vicil, au moyen de son digne acolyte Habusson, qu'il a fait nommer maire tout exprès pour cela I
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— Quoi ! vous en voulez aussi à Rabusson ? interrompit madame Giraud.
— J'en veux à tous les débauchés ; et qui mettrai-je dans le nombre, sinon ce Rabusson qui, après avoir été Tamoureux de cette petite coquette de Virginie, qui a suivi à Paris sa digne maîtresse, en conte maintenant à cette autre effrontée deGeorgina, la femme de chambre de madame de Bonvalot ? Je vous le demande, mesdames, n'est-ce pas un véritable scandale qu'un pareil libertin ait été nommé maire de la nouvelle commune ? Dans quel temps vivons-nous, bon Dieu !
— Mais, mademoiselle, dit madame Estèveny avec un sorinre indulgent, il me semble qu'à la rigueur un homme peut avoir le goùtde lagalanterie et se montrer bon administrateur. On dit que les habitants de Châteaugiron-le-Vieil sont très-contents de leur maire.
— Je le crois bien ! ils ne valent pas mieux que lui, reprit la vieille dévote d'un air grondeur ; d'ailleurs le seul chef, le véritable monarque de le commune, n'est-ce pas l'impie Héliodore ? Ils ne jurent que par lui et regardent comme parole d'Evangile le moindre mot qui sort de sa bouche ; un païen sans foi ni loi, qui ne manaue pas une occasion de nous humilier !
— Mais enfui que reprochez-vous à M. le baron de Vaudrey ? demanda la cousine du juge de paix.
— Connnent ! ce que je lui reproche ? Et la magnifique fontaine qu'il a fait construire, tandis qu'ici nous n'avons que de l'eau de puits ou de l'eau de rivière ! et la cloche qu'il a donnée à léglise d'en haut, cloche si scandaleusement grosse, que quand elle sonne en même temps que la nôtre, on n'entend plus celle-ci ! et notre relique de saint Contran qu'il nous a volée, sous le prétexte qu'elle avait été anciennement à Chateaugiron-le-Yieil ! Ce que je lui reproche ? mais ses infamies sautent aux yeux^ et pour no pas les voir, il faut être aveugle !
— Eh bien! nous vous abandonnons M. de Vaudrey, dit la maîtresse de la maison ; mais il me semble qu'il n'y a rien à dire contre M. le marquis.
— C'est-à-dire, au contraire, qu'auprès du neveu ronde est un petit saint. N'est-ce pas votre marquis de Châteaugiron qui est cause qu'on nous a ôté notre digne curé Dommartin? Pauvre cher homme! ajouta la dévote en frottant le coin de ses yeux du bout de ses doigts décharnés, je n'y songe jamais sans qu'il me prenne envie de pleurer. On ne le remplacera pas de sitôt.
— Mais il me semble qu'il est déjà tout remplacé, dit madame Giraud, qui n'avait jamais partagé l'engouement de la vieille fille pour M. Dommartin ; notre nouveau curé est bien certainement un des plus vénérables prêtres du diocèse, et on ne peut en dire que du bien.
— Un vieux gallican ! répliqua aigrement la dévote; un monsieur presto, qui, lorsqu'on va se confesser, ne vous laisse pas le temps de parler et vous donne tout de suite l'absolution.
— Aimeriez-vous mieux qu'il vous la refusât?
— J'aimerv'.is mieux qu'il m'écoutAt, comme faisait ce pauvre cher curé Dommartin; avec lui c'était un plaisir, je pouvais me dégonfler et lui dire tout ce que j'avais sur le cœur; et je suis sûre que je serais restée à son confessionnal des heures entières sans qu'il eut l'impolitesse de me dire comme fait ce vieux Maléchard : Abrégeons !... Comme si l'on se confessait pour abréger! «
— Mon Dieu ! mademoiselle, chacun a sa manière,reprit madame Giraud qui, partageant les opinions religieuses de son cousin Dobilier, tenait chaudement le parti du curé ac- <3usé de gallicanisme ; ce que vous venez de dire prouve seulement qu(î M. Maléchard ne voit dans la confession que la confession elle-même et tic^it beaucoup moins (|ii(î M. Dommartin à éfn* au courant de la chronique du bourg.
— Conmient madame, que \oulez-vous dire par là? s'é-
cria mademoiselle Chavelet d'une voix tremblante de courroux ; que parlez-vous de chronique ? Est-ce à moi, par hasard, que vous prétendez appliquer une pareille expression ? Si je croyais...
— Mesdames, mesdames, interrompit vivement madame Perron qui depuis quelques instantss'était approchv^e d'une fenêtre d'où Ton apercevait la place, le château, l'auberge du Cheval- Patriote et une partie de la granderue, venez donc, il paraît qu'il y a du nouveau.
— Quoi donc? demanda madame Estèveny en se levant aussitôt, dans l'intention de prévenir, par un changement de conversation, la querelle près de s'engager entre la vieille dévote et la cousine du juge de paix.
— Tout à l'heure, répondit madame Perron, pmsieurs domestiques sont sortis du château et ont couru dans différentes directions comme s'il s'agissait de quelque chose de très-pressé; maintenant en voici un qui revient, et derrière lui j'aperçois M. Froidevaux et sa femme qui marchent aussi vite que le permet la grossesse de celle-ci.
— Madame la marquise va sans doute accoucher, dit madame Giraudavec un accent d'intérêt; mon cousin Bobilier me disait encore ce matin qu'on s'y attendait de jour en jour.
— Et puis après? dit d'un air hargneux la vieille dévote; parce que cette marquise est grosse, est-ce une raison pour mettre le pays sens dessus dessous ? ï/autre jour encore le premier accoucheur de Paris qui arrive en poste conmie un ouragan, si bien que je n'ai eu que le temps de me jeter dans la boutique de Laverdun, et que Pyrame a failli avoir une patte écrasée par une des roues ; il en a été malade de peur pendant deux jours, le pauvre chérubin ! Si vous croyez qu'on peut voir de sang-froid de pareilles choses !
Au lieu d'écouter les doléances de la mnîtresse de Prjrame, toutes les autres femmes s'étaient groupées aux
fonôtros pour voir passer le couple dont madame î^orron venait de signal^T Tapprocilie.
Froidevaux et sa femme venaient d'arriver à l'angle de la place, vis-à-vis de l'auberge du Cheval- Patriote, devant laquelle Toussaint Gilles et Vermot se trouvaient en ce moment. L'ex-capitaine de pompiers et l'ex -greffier de la justice de paix (nous expliquerons tout à l'heure cette double mésaventure) leur adressèrent d'un air sombre un salut que le gendre de M. Grandperrin accueillit froidement par un léger signe de tête. Quoiqu'elle se trouvât elle-même assez près du terme qu'allait sans doute atteindre madame de Cliàteaugiron, Victorine, tendrement appuyée sur le bras de son mari, marchait avec une légèreté gracieuse que madame Giraud, de la fenêtre où elle s'était mise à l'affût ainsi que ses compagnes, ne put s'empêcher de faire remarquer.
— Il est impossible, d't-elle, de voir une plus belle grossesse.
— Comme si une grossesse pouvait jamais être belle ! répondit Ursule Chavelet avec l'acre jalousie ([u'inspiro aux filles vieillissantes l'aspect d'une jeune et charmante maternité ; pour moi, je ne trouve rien de si dis;^racieux à voir qu'une femme en cet état.
— Ce n'est toujours pas notre chère baronne qui est disgracieuse à voir ; jimiais elle ne m'a paru si jolie.
— Baronne ! dit la majeure en souriant comme wm^ autre eut grincé des dents.
— Oui, baronne ! ré[x'^ta m lame Giraud (jui appuya emphatiquement sur cf mot ; tOut ce qu'il y a de plus l)aronne, et il faut que vous en preniez votre parti.
— Mon parti ! Est-ce que vous croyez par hasard que je suis envieuse de madame Froidevaux? reprit Ursiih^ (\\\{\ air de dédain qui cachait mal son amer dépit.
— Si vous éles envieuse de la baronne de Vaudrey-Froidevaux ! répondit la parrnte du juge di^, paix avec une ironie que n'eù-1 pas laissé soupçonner la bonté naturelle de son
caractère, et dont elle ne faisait usage que lorsqu'il s'agissait de défendre les gens qu'elle aimait contre des attaques injustes et haineuses ; mais cela est peint dans vos yeux, sur votre physionomie et dans vos moindres gestes ; vous lui enviez tout ce qu'elle possède, entendez-vous bien, ma chère demoiselle, tout, sans exception ; son titre, son nom, sa fortune, sa jeunesse, sa beauté, Tenfant qu'elle aura bientôt, et par-dessus tout le reste, son mari.
Foudroyée par cette véhémente sortie, mademoiselle Ursule Chavelet ne trouva pas un mot à répondre ; mais au lond de son cœur dévoré déjà de jalousie et de rancune, elle jura une haine éternelle à la femme qui venait d'y lire si bien.
Pendant ce temps, Toussaint Gilles et Vermot, toujours arrêtés devant la porte de l'auberge, échangeaient quelques paroles dont on comprendra mieux la portée lorsqu'on connaîtra le changement survenu depuis près d'un an dans la position des deux membres du club patriotique de Châteaugiron.
CONCLUSION (suite).
Le jour même où, grâce à l'habile coup de main de M. de Viiudrey, la douairière de Bonvalot était revenue au château, madame de Châteaugiron, heureuse du retour inespéré de sa mère, avait résolu de le célébrer par un acte d'anuiistie. Sur ses instances, M. Bobilier avait dû jeter au feu le procès-verbal dressé par lui contre les instigateurs de rémeute. Ce n'était pas sans regret que l'irascible juge de paix s'était résigné k un sacrifice qui devait le priver du
LE GENTILIIOl^IME CAMPAGNARD. 309
plaisir de la vengeance ; mais comme après tout il lui restait pour fiche de consolation l'instruction judiciaire qu'il venait de commencer contre les auteurs présumés de Tincendie du château^ il avait fini par consentir à se montrer clément ; encore y avait-il mis la même restriction mentale que la femme de Sganarelle.
— Soit, je leur pardonne^ s'était-il dit, mais ils me le paieront, Toussaint Gilles et Vermot du moins, car tous les autres sont un tas d'imbéciles, indignes de ma colère.
Quelques jours après, sur la demande formelle et dûment motivée de son supérieur, le greffier Vermot fut révoqué de ses fonctions, et un peu plus tard, lors de la nouvelle élection des officiers des pompiers, Toussaint Gilles, à son tour, grfice à la puissante opposition organisée par le vieux magistrat au sein de la compagnie, perdit à la fois ses deux épaulettes, dont hérita Philippe Amoudru.
Animé par ce double triomphe, M. Bobilier alors prit Théroïque résolution d'en remporter un troisième plus éclatant et plus décisif encore ; cette fois, il ne s'agissait de rien moins que de [uottre à mal le club patriotique luimême ; au lieu de le briser en fciisceau, le vieillard, conformément au précepte d'Esope, \o saisit dard à dard, et réussit ainsi à le rompre. Un achat assez considérable de sucre et de bougie, et la promesse qu'une p.'ireille occasion de bénéfices se renouvellerait souvent, déterminèrent sans peine l'épicier Laverdun h renoncer aux hoimeurs improductifs de sa vice-présidence. Le bouclier (iauthcrcit ne résista pas davantage à l'assurance délre le foiiriiisscuir en titre du chîlteau ; et Picardet entin, plus vaniteux qu'intéressé, devint un des plus chauds partisans du marquis dès qup l'iiinuence du jng(^ de paix I'cmiI fait noninierlit iitenant desponq)iersenr(Mnplacenicnt(le IMiilippc Amoudru, élevé lui-même au grade supérieur.
Au moment dont nous parlons, le club patriotique se trouvait donc dissous de fait, et les seuls membres qui fus-
sont restés fidèles à ses principes, peut-être parce qu'on n'avait rien fait pour les en détacher, Toussaint Gilles et Vermot, deux grands débris debout au milieu de cette ruine, en étaient réduits à se consoler entre eux.
— Nous sommes les derniers des Romains de Chûteaugiron, disait d'un ton d'amertume l'ex-greffi^r, qui, comme on a pu le voir, se piquait d'érudition littéraire.
— Ils triomphent, les brigands ! répondait Tex-capitaine avec une rage concentrée ; mais, patience, nous aurons peut-être un jour la république !
En cette occasion, la froide inclination de tête par laquelle Georges Froidevaux venait de répondre à leur salut, donna un aliment nouveau à Thumeur morose et atrabilaire des deux compagnons d'infortune.
— Il n'était pas si fier quand il venait plaider devant moi, dit Vermot en essayant de ricaner.
— C'est sa baronnie et sa fortune qui lui ont tourné la tête, répondit l'aubergiste du même ton.
— J'ai toujours dit que ce n'était pas là un vrai patriote ; il a suffi de quelques écus et d'un peu de fumée nobiliaire pour lui faire oublier ses anciens amis politiques.
— Les vrais patriotes ! dit Toussaint Gilles en souriant amèrement^ à part nous deux, où sont-ils ?
— Il n'y en a plus, c'est vrai ; et j'ai raison de le dire, nous sommes les derniers des Romains. ^
— Quand je vois la servilité de tous ces brigands-là, qui dans le temps criaient plus haut que nous, il me prend des cn\ies de décrocher mon sabre (car on m'a enlevé mes épaulettes, mais on ne m'a pas pris mon sabre) et de tout mettre à feu et à sang. Un Laverdun, qui, après avoir eu l'honneur d'être vice-président de notre club, a maintenant la bassesse de porter lui-même au château les pains de sucre qu'on lui achète ! Un Gautherot, plus vil encore, qui, lorsqu'on va cliez lui chercher quelque morceau, met à votre nez les plus belles pièces de côté en disant cllVontément :
C^csl retenu pour le cliàtcau ! Un Picardet, que je croyais pur et incorruptible comme moi-même, qui, depuis que les intrigues de ce vieux gueux de Bobilicr l'ont fait nommer lieutenant, ne jure plus que par le château. Le château ! ils n'ont que ce mot-là à la bouche, les lâches esclaves qu'ils sont ! Vois-tu, Vermot, si je ne me retenais, je ferais une Saint-Barthélémy à moi tout seul.
— Il est sûr que d'assister à de pareilles infamies, cela vous fait prendre la vie en dégoût ; il n'y a plus de patrie, mon vieux Toussaint Gilles, il n'y en a plus !
— Qu'est-ce que j'aperçois là-bas? dit tout à coup l'aubergiste, des uniformes !
— Ce sont les officiers des pompiers, répondit Vermot. Le capitaine Amoudru, le lieutenant Picardet et les deux
sous-lieulenants qui n'étaient autres que Laverdun et Gautherot, venaient de paraître à l'un des bouts de la rue ; ils étaient en grande tenue et marcîiaient deux à deux d'un air important et martial. En passant devant l'auberge du Cheval' Patriote, Amoudru laissa tomber \\\\ regard assez dédaigneux sur les deux démocrates ; mais leurs anciens amis politiques, soit remords de conscience, soitéblouissement de prospérité, évitèrent de les regarder. ..> " ,
— lié ! Laverdun ! dit Toussaint Gilles en s'adressant à celui des quatre officiers qu'il supposait le moins en étal de soutenir énergiqu(yinenf nue querelle, vous êtes bifMi (un' aujourd'hui, que vous ne dites pas même bonjour à vos anciens amis.
— .le no vous a\'ïus pas vus, répondit réi>icier en se retournant malgré lui. nii;. h ?A-À<\ '}i Y*^y\ :
— Où aliez-vous don"c comme ça srcrânnmenl ? î . — Au châtcfiu, dit Laverdun avec ime certaine empliase.
— Il y a doncuac mascarade au chàtoftijL?iditlVs-gi'efflcr d'un air railleur. ' tiol 8l>no!
— Pourquoi dites-vous ça? , >, li.îoc)! C'i
j.;j77;7- Parce que vous voilà tous en co9lnn>e<Ie carnaval.
— Il ne s'agit ni de carnaval ni de mascarade, reprit l'épicier d'un air de dignité offensée ; M. Bobilier vient de nous faire prévenir, ainsi qu'il l'avait promis, que madame la marquise est sur le point d'accoucher, et nous allons en corps chez M. le marquis, car nous voulons être les premiers à lui offrir nos félicitations.
— La lâcheté humaine peut-elle aller jusque-là ? s'écria Toussaint Gilles en enfonçant son menton dans sa cravate, tandis qu'il se croisait les bras par un geste farouche.
— Il me semble que je viens d'entendre le mot de lâcheté, dit Philippe Amoudru qui revint sur ses pas ainsi que ses deux autres compagnons, et regarda son ancien capitaine d'un air provocant.
— Et puis après ? demanda brusquement l'aubergiste.
— Si je croyais que le mot s'appliquât à moi, je vous prierais d'aller chercher votre sabre, puisque j'ai le mien, et nous irions nous expliquer dans les carrières du pré Gibaud, entendez-vous ça, monsieur Toussaint Gilles ?
— Ce n'est pas de vous que je parlais ; ainsi, fichez-moî la paix.
— Est-ce de moi, par hasard ? demanda Gautherot qui prit une pose de capitan.
— Pas davantage.
— En ce cas, qui sait ! c'est peut-être de moi ? dit à son tour le lieutenant Picardet en appuyant fièrement la main sur le pommeau de son sabre.
— Je parlais à Laverdun, dit Toussaint Gilles, qui connaissait l'épicier pour le plus débonnaire des quatre de beaucoup, et s'il n'est pas content, il n'a qu'à le dire.
— Vous entendez, sous-lieutenant ? dit Pliilippe Amoudru en voyant que son inférieur gardait le silence.
— J'entends fort bien.
— Et vous ne répondez pas ?
— Qu'est-ce que vous voulez que je réponde? Toussaint
Gilles est de mauvaise humeur, voilà tout, et quand on est de mauvaise humeur...
— En ce cas, dit le capitaine avec un sourire méprisant, c'est moi qui vais répondre pour vous. Monsieur Toussaint Gilles poursuivit-il en regardant en face Taubergiste, vous ave? commandé la compagnie et vous ne la commandez pluw ,.vous êtes vexé de vous voir dégommé ; c'est tout naturelj mais ça ne vous autorise pas à tenir des propos sur mon compte et sur celui des autres officiers ; je vous préviens donc que la première fois qu'il vous arrivera...
■ — Messieurs, messieurs, interrompit vivement Laverdun, voilà M. Bobilier qui sort du château, et à la manière dont il gesticule en marchant, il paraît qu'il y a de grandes nouvelles; il n'est pas question de se disputer, allons au-devant de lui.
Le juge de paix venait en effet de traverser le terreplein qui séparait la cour de la place, et il s'avançait rapidement en agitant son chapeau avec l'action désordonnée d'un homme qu'une émotion excessive met hors de luimôme.
— Un garçon ! cria-t-il d'une voix suffoquée lorsqu'il fut arrivé à portée d'être entendu.
— Qu'est-ce qu'il dit? demanda Picardetà son capitaine.
— Un garçon ! mesdames, un garçon ! reprit le vi{Mllaril en s'adressant aux femmes qui, de la fenêtre du salon de madame Estèveny, le regardaient avec une curiosité avide; je n'ai pas le temps de monter pour vous embrasser toutes, mais il faudra qu'avant ce soir vous en passiez par là.
— D'après ce que vient de dire M. le juge de paix, dit Laverdun avec l'emphase sérieuse qui caractérisait son langage, je parierais que madame la marquise vient d'accoucher d'im garc(»n.
ï^e magistrat, ivre de joie, n'avait pas ralenti sa mnrc h(% et il venait d'arriver près du groupe arrêté devant l'auberge.
— Messieurs, dit-il avec un accent de triomphe, nuntîn vobis gaudium magnum; il vient de nous naître un comte de Chiiteaugiron ! Comprenez-vous, messieurs, la grandeur de cet événement? Ainsi voilà un rejeton mâle qui sort de la vieille souclie, et maintenant, je Tespôre, Tillustre nom de Cliâteaugiron aura autant d'avenir qu'il a déjà de passé : c'est lui promettre une assez longue carrière. Un garçon ! j'en perdrai la tête.
— Monsieur le juge de paix, dit Philippe Amoudru en prenant la parole au nom de ses collègues, nous partageons votre satisfaction, et, si vous voulez nous permettre de vous donner une poignée de main...
— Une poignée de main quand il vient de nous naître un comte de Ghâteaugiron ! on s'embrasse, ventrebiche ! on s'embrasse !
M. Bobilier se précipita dans les bras dû capitaine, puis dans ceux du lieutenant, puis dans ceux des deux souslieutenants ; enfm arrivé devant Toussaint Gilles, il fit un mouvement machinal comme pour continuer la tournée jusqu'au bout, mais l'aubergiste républicain se rejeta brusquement en arrière de l'air le plus renfrogné.
— Dieu me pardonne, dit le vieillard avec un rire de bonne humeur, car il était trop heureux pour ne pas prendre tout gaiement, s'il m'avait laissé faire, je crois que j'allais aussi l'embrasser. 11 faut que la joie m'ait rendu fou !
— Monsieur le juge de paix, reprit le capitaine dos pompiers, vous voyez que nous y mettons de l'empressement. Aussitôt avertis, aussitôt sous les armes. Pensez-vous que nous pouvons maintenant aller offrir nos félicitations à M, le marquis ?
— iji(Mi certainement; il sera cliarmé de vous voir, et je vous présenterai moi-même. Mais c'est M. de Vaudrey qui fie fait attendre. Oii' est allé le prévenir cependant, et il devrîiit déjà être ici. Dans mon impatience de lui annoncer
la grande nouvelle, j'étais sorti pour aller au-devant de lui, et si vous vouliez m'attendre un instant...
— M. de Vaudrey ? interrompit Gautherot, justement le voici.
En ce moment, en eiïet, le gentilhomme campagnard, marchant d'un pas à faire deux lieues à l'heure, venait de sortir d'un sentier qui était le chemin le plus direct pour iiUerà Ghâteaugiron-le-Vieil et aboutissait à la grande-rue. Le fidèle Sultan l'accompagnait; quant au domestique qui était allé le prévenir, ne pouvant soutenir le train dont le baron s'était mis en route, il avait pris philosophiquement le parti de rester en arrière.
— M. de Vaudrey a son ciiien avec lui, dit Picardet en regardant d'un air railleur son collègue Laverdun.
A la vue du dogue colossal qui lui avait donné naguère une si rude accolade, l'honnête épicier, peu confiant dans le sabre qu'il portait au côté, sentit coiuir un frisson dans ses veines, mais il finit par se rassurer après avoir tViit cette réiîexion judicieuse :
— Je suis en unifcu'me, il ne me reconnaîtra pas.
Tandis que M. Bobiiier , dont l'allégresse avait paru redoubler en apercevant le baron de Vaudrey, s'empressait d'aller à sa rencontre, Toussaint Gilles poussa Vermot du bras et lui dit à demi-voix :
— Rentrons; la joie insolente de ces aristocrates me doiHie envie de les pulvériser tous, et je finirais par n'être plus maître de moi; ainsi rentrons, c'est plus prudent.
— Oui, rentrons, car moi-même j'ai peine à me corite- 7iir, répondit l'ex-greffier, non moins courroucé que son ami politique ; allons boire une bouteille à leur confusion.
— Ils triomphent avec leur bambin qui vient de naitr(\ connui» si un pareil embryon valait la peine qu'on s'orcMqiàt de lui 1
— Qu'ils triomphent ! un jour peut-être notre tour reviendra I
316 OÎUVRES DE CH. DE DERNARD.
— Vermot^ j'en accepte Taugure ; oui, peut-être un jour nous aurons la république, et alors...
Toussaint Gilles n'acheva pas sa phrase, mais sctr'i poing levé vers le château sembla le vouer, lui et ses habitants, le cas prévu échéant, à Textermination la plus impitoyable.
Les deux chibistes, on pourrait dire le club tout entier, puisqu'ils le composaient à eux seuls désormais, entrèrent dans l'auberge d'un pas tragique et en refermèrent la porte avec fracas.
— Ça aboie, mais ça ne mord pas, dit Philippe Amoudru, qui salua leur retraite par un éclat de rire ironique.
En remarquant la pantomime désordonnée du juge de paix, dont le chapeau continuait de remplir l'office de télégraphe, M. de Vaudrey avait pressé le pas.
— Pends-toi ! Crillon, lui cria M. Bobilier lorsqu'ils furent assez près l'un de l'autre pour pouvoir s'entendre.
— Et pourquoi diable faut-il que je me pende? demanda le baron, dont la physionomie annonçait une curiosité mêlée de quelque inquiétude.
— Parce qu'il nous est né un garçon, et que vous n'étiez pas là, reprit le vieillard d'une voix éclatante ; un gros garçon ! un superbe garçon! ! un magnifique garçon !!!
— Un garçon ! . . . Alors , vive le roi ! . . . Ah ! qu'est-ce que je dis donc là? poursuivit l'hicorrigible carliste en se reprenant; on aurait pu m'entendre et croire que je me ralliais au gouvernement. C'est vive le comte de Châteaugiron ! que je voulais dire.
— Oui, vive le comte de Châteaugiron ! s'écria M. Bobilier en agitant son chapeau avec un redoublement d'enthousiasme.
— Vive le comte de Châteaugiron ! répétèrent en choeur les officiers des pompiers.
— Vive le comte de Châteaugiron! cria à son tour madame Giraud, de la fenêtre qu'elle n'avait pas quittée.
Dans le salon de madame Eslèveny, mademoiselle Ber-
geret et mademoiselle Ursule Chavelet protestèrent par im hargneux murmure contre ces acclamations répétées, et en même temps, du fond de l'auberge où ils s'étaient retirés, Toussaint Gilles et Vermot entonnèrent, protestation . plus discordante encore, le refrain de la Marseillaise.
— Monsieur le baron, dit le vieux juge de paix, ému jusqu'aux larmes en voyant que le vœu qu'il venait de former pour la longue vie du nouveau-né avait trouvé plus d'un écho, j'ai une faveur à vous demander.
— Tout ce que vous voudrez, mon cher Bobilier ; aujourd'hui, ce n'est plus comme le jour de l'arrivée d'Héraclius ; je n'ai rien à vous refuser.
— Permettez-moi de vous embrasser.
— De tout mon cœur, mordieu ! dit le baron en se baissant avec empressement pour recevoir l'accolade du vieillard. Allons, mon ami, il ne s'agit pas de pleurer, mais d'être joyeux.
— Mais c'est à force d'être joyeux qu'il me vient des larmes dans les yeux, répondit M. Bobilier qui s'efforçait en vain de maîtriser son attendrissement; dernièrement je croyais m'apercevoir que je vieillissais, mais en ce moment il me semble que je viens de signer un nouveau bail.
— Et ce sera, je l'espère, un bail emphytéotique... Ainsi tout s'est bien passé ?
— A merveille! monsieur le baron.
— Ma nièce va bien ?
— Aussi bien qu'on peut le désirer; et heureuse d'avoir un filsî heureuse ! Mais si c'est possible, M. le marquis est encore plus content.
— Il me tarde de les embrasser tous deux ; allons au château.
^ Après avoir reçu les félicitations des officiers des pompiers et les avoir invités à venir avec lui, M. de Vaudrey, toujours accompagné du juge de paix, se dirigea V(M\s le château; mais lorsqu'il fut arrivé à l'endroit de la place
d'où l'on pouvait voir Châteaiigiron-le-Vieil, il s'arrêta. Ses compagnonsTimitèrent, et, dirigeant les yeux à son exemple vers la terrasse de sa maison, ils y aperçurent un groupe au milieu duquel ils reconnurent facilement à sa taille presque gigantesque le maire Rabusson^ qui, armé d'une longue-r vue, semblait suivre tous les mouvements du baron.
M. de Vaudrey mit son chapeau au bout de sa canne, qu'il leva verticalement par un geste semblable à celui qu'exécute un officier supérieur pour ordonner aux tambours de son bataillon de battre un ban.
Le groupe auquel était destiné ce signe télégraphique se rompit à l'instant en deux fractions qui se précipitèrent avec une égale promptitude vers les coins de la terrasse, d'où s'élevèrent presque aussitôt deux nuages de fumée. Une seconde après, une double détonation retentit bruyamment, répétée au loin par les échos des collines ; c'étaient Jean- Fracasse et Rêveille-Matin qui commençaient de célébrer à leur manière la naissance du comte de Châteaugiron.
— Pourvu que ces coups de canon ne fassent pas peur à madame la marquise? dit M. Bobilier avec une légère inquiétude.
— Allons aoncî les marquises de Châteaugiron sont toujours braves; c'est connu depuis longtemps.
— C'est vrai, reprit le juge de paix ; je me rappelle môme qu'en octante-trois, lorsque feu M. le prince de Condé vint dîner et coucher à Châteaugiron, lors de son voyage on Bourgogne, madame la marquise Rengarde donna le signal des salves en mettant de sa propre main le feu à Jean- Fracasse.
— Vous voyez donc bien qu'il n'y a pas le moindre danger. D'ailleurs, ma nièce est prévenue : douze coups pour une fille, cent et un pour un garçon.
^ Cent et un ?
— Tout autant; n'est-ce pas notre dauphin, à nous?
— C'est trop juste, monsieur le baron; mais comment
sauront-ils là-haut s'ils doivent tirer cent et un coups ou seulement douze?
— Et le chapeau que j'ai mis au bout de ma canne?
— Cela voulait donc dire : Un garçon ?
— Précisément. La canne seule^ une fille; la canne et le chapeau, un garçon.
M. de Vaudrey et ses compagnons avaient continue leur marche vers le château; au moment d'entrer dans la cour, le juge de paix dit au baron en souriant avec malice :
— Nous allons avoir un beau baptême ; mais je connais une personne qui y joindrait volontiers un mariage.
— Qui ça, mauvaise langue? demanda le gentilhomme campagnard, qui à son tour ne put s'empêcher de sourire.
— Votre future commère, monsieur le baron.
— Madame de Bonvalot?
— Tout le monde s'aperçoit qu'elle meurt d'envie de devenir baronne de Vaudrey, et il est certain que vous n'auriez qu'un mot à prononcer...
— Peut-être, mais du diable si je le prononce jamais. Je puis dire cehi à vous, mon cher Bobilier, car vous êtes le plus fidèle ami de Kotre famiile; si je fais un petit doigt de cour à l'aimable douairière, ce n'est pas, je vous prie de le croire, que j'y prenne le moindre plaisir, mais c'est parce que je ne verrais pas sans regret sa fcu'tune échapper aux enfants d'IIeraclius. C'est une vraie colombe, cette chère grand'mère, le cœur tendre et l'aile inquiète; or, connue je n'ai pas envie qu'elle s'envole un beau matin et s'ailh faire croquer, elle et ses millions, par quehpie épervier (hi gcMue de maître Pichot, je lui ai attaché à la patte un lil (]u'('lle no rompra pas, dut le diab e s'en mêler. Lui plaire, fort bien; mais l'épouser, allons donc!
M. de Vaudrey et le juge de paix, toujours suivis des quatre ofliciers des pompiers, entrèrent en riant au chàUMu; mais nous n(^ les y suivrons })as^ car que nous r(\st(>-t-il à raconter? une scène de bonheur sans mélaî^tre. Or si le bon-
320 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
heur est doux à éprouver, chacun convient qu'il est assez fade à décrire. Heureux, a-t-on dit, les peuples dont l'histoire est ennuyeuse ! Puissent les lecteurs de notre ouvrage ne pas parodier cet axiome en disant : « Ennuyeux les « romans dont le dénoûment est heureux ! »
Vlil^