CONCLUSION
Un an environ s'était écoulé depuis les événements que nous venons de raconter.
M. Grandperrin, membre du conseil général du département de Saône-et-Loire, député de rarrondissement de (.narolh^s et clievniier do la Légion (riioiiiUMir, liahitait Paris avec sa fiMuine, (}iioique en ce monuMit les clKinibr(^s ne fussent pas assemblées. Depuis son élection le maître de lorges n'était revenu qu'une seiile fois à Chàteaugiron pour
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présider an mnria^^e de sa fille avec Froidevaux ; il prenait tellement au sérieux son nouveau rùle d'homme politique, le large ruban rouge qui décorait enfin sa boutonnière l'avait mis en si bel appétit de distinctions et d'honneurs^ que Clarisse était facilement parvenue à obtenir qu'il fixât leur résidence à la source des faveurs et des grâces ministérielles. Pour tout dire^ le député conservateur^ héritant des visées de son ancien voisin de campagne, nourrissait le secret espoir d'arriver tôt ou tard à la pairie, rêve enchanteur, mais trop souvent chimérique dont se bercent au Palais- Bourbon tant d'honorables cervelles !
Tandis que son mari devenait l'effigie d'un homme politique, madame Grandperrin entrait fièrement et librement dans le rôle pour lequel la nature l'avait formée, et qu'un long séjour en province ne lui avait pas permis de jouer jusqu'alors, le rôle de femme à la mode. Une maladie de sa tante, qui habitait Paris, était venue lui fournir à propos un prétexte plausible pour se dispenser d'assister au mariage de sa belle-fille. Ainsi, grâce à la prudente intervention de M. de Vaudrey, aux vues ambitieuses de son mari et aux salutaires conseils de sa propre expérience, Clarisse n'avait pas revu lïéraclius depuis leur séparation ; et nous ne l'avouons pas sans regret, au milieu du tourbillon de la vie parisienne, les seniiments vindicatifs qui avaient succédé h son ancien amour commençaient à leur tour à s'elTacer ; à regret, disons-nous, car il y a encore de la passion dans certaines haines, tandis que le cœur lui-même semble s'anéantir lorsqu'à sonné l'heure de l'indifiérence et de l'oubli.
Il y avait longtemps déjà qu'elle avait sonné à l'égard d'Adrien Pichot, cette heure implacable et fatale. Quoi qu'on ait pu dire de la durée des premières impressions, il m est des tendres souvenirs comme des étoiles, dont le rayonnement s'affaiblit à mesure que s'accroît leur éloignement. Dans la mémoire de certaines femmes à l'âme ardente, mais mobile, les sentiments les plus dominateurs
autrefois finissent par occuper un peu moins de place que n'en possèdent dans Timmensité du ciel ces astres de la treize cent quarante-deuxième grandeur aperçus par lîers-, chell : soleils de près^ nébuleuses de loin.
Le premier amant de Clarisse, forcé de renoncer aux illusions dorées dont il s'était bercé si longtemps, poursuivait à Paris une de ces carrières avantageuses dont le terme ordinaire est la dégradation, la misère et quelquefois le châtiment.
Son compatriote et ennemi intime, Armand de Boisjoly^ dont le savoir-faire administratif était de plus en plus apprécié par le gouvernement, venait d'être nommé sous-préfet dans un des départements de lOuest.
Bancroche et Lamourcux, condanmés aux travaux forcés à perpétuité comme incendiaires et voleurs, subissaient leur peine à Toulon.
Tous les autres personnages de cette histoire se trouvaient à Châteaugiron au moment où nous reprenons notre récit.
Au premier étage d'une maison située à l'angle de la place du château et de la principale rue du bourg, presque en face du Clieval-Palriote, dans une chambre assez mesquinement meublée, en dépit de ses prétentions au tilre de salon, une demi-douzaine de fenmies, que le lecteur connaît déjà, se trouvaient rassemblées par un beau jour d'automne, vers quatre heures de l'après-midi. Le but de cetlo réunion était de fêter le retour de la maîtresse de la maison, madame Estèveny, arrivée la veille de Paris. De menues pâtisseries, du fruit, une jatte de crème frite composaient une espèce de luncheon à la mode de Bourgogne, où le thé se trouvait remplacé, à la satisfaction générale, par une petite blaiHiuelle du cru qui, gràee au sucre candi, jouait le vin de Champagne, du moins sous le rapport de kx mousse.
Parmi les invitées brillaient, au premier rang, mademoiselle Bcrgerct, dont la dé\olion redoublait cluuiue jour
sans devenir moins hargneuse, madame Perron, toujours prude et revêche, et mademoiselle Ursule Chavelet, de plus en plus aigrie par son célibat involontaire. C'est dire que la conversation contrastait par sa malignité acre avec les friandises douceâtres du goûter, et que chacune de ces aimables créatures mordait tour à tour dans le prochain d'aussi bon appétit au moins que dans les gâteaux.
— Ainsi donc, madame Estèveny, dit madame Perron en continuant Tentretien, vous avez vu à Paris madame Grandperrin, et vous n'avez pas eu lieu d'être satisfaite de son accueil ?
La docte buraliste ae la poste aux lettres venait de faire le voyage de Paris pour solliciter une faveur administrative que le crédit de son vénérable ami, le membre de Tlnstitut, n'était pas parvenu cette fois à lui faire obtenir ; et comme elle n'avait pas trouvé près de la femme du nouveau député de l'arrondissement autant d'appui qu'elle s'y était attendue, elle en avait conçu une rancune, qui perça dans ses paroles.
— Vous m'avez mal comprise, répondit-elle ; je n'ai pas dit que madame Grandperrin m'avait mal reçue, sous ce rapport je n'ai pas à me plaindre d'elle ; j'ai dit seulement que certaines choses m'avaient engagée à mettre beaucoup de réserve dans mes visites, et enfin à les cesser tout à fait.
— Certaines choses ! répéta mademoiselle Chavelet d'un air d'avide curiosité, quoi donc ?
— Madame Grandperrin, reprit madame Estèveny en se pinçant les lèvres, m'a paru beaucoup trop entourée, beaucoup trop courtisée pour qu'une fennne qui se respecte put en faire sa société habituelle.
— Ainsi, dit vivement madame Perron, je ne me trompais pas quand je vous disais qu'en dépit de ses mint^s mélancoliques elle n'était au fond qu'une franclie coquette et que c'était l'occasion seule qui lui manquait ?
— L'occasion î fit Ursule Chavelet en ricanant, mais il
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paraît qu'ici même^ avant son mariage, elle ne lui a pas toujours manqué, et que M. de Châteaugiron en sait quelque chose.
— Oui, je conviens que dans le temps on a tenu des propos, dit l'indulgente cousine de M. Bobilier, mais il y a tant de mauvaises langues !
— Madame Giraud, reprit la buraliste, nous ne parlons pas du passé mais du présent. Si comme moi vous aviez vu madame Grandperrin à l'Opéra, couverte de pierreries, un bouquet gros comme sa tète à la main, et décolletée de manière k me rendre honteuse pour elle, si vous aviez vu sa manière d'accueillir les hommes qui se relayaient dans sa loge, vous feriez comme moi, vous plaindriez ce pauvre M. Grandperrin.
— Plaignez-le tant qu'il vous plaira, dit mademoiselle Bergeret d'un ton aigre ; pour moi, il ne m'inspire aucune compassion : un homme qui ne met pas le piod à l'église trois fois par an !
— Je vous ferai observer, mademoiselle Bergeret, dit avec un acent doucereux mudame Perron, que l'impiété notoire de M. Grandperrin ne justifie pas pourtant la conduite de cette coquette. /^ "
— Qui vous dit le coniraire? répondit brusque'. tiit la vieille dévote; le mari et hi femme sont dignes l'un de l'autre, et je ne connais dans h» famille que deux personnes qui vaillent encore moins qu'eux...
— Je crois les connaître aussi, dit Ursule avec un haineu.x sourire.
— La fille et le gendre, reprit mademoiselle Bergeret en achevant sa phrase.
— Ah ! par exemj)le, voilà qui est trop fort ! s'écria \t\ parente du juge de paix, dont la bonté naturelle parut près dt; se révolter : que vous ont fait M. de Vaudrey et sa charmante femme pour (pie vous en parliez ainsi ?
— Ah! Ah! lit mademoiselle Chavclel, ([ui partit d'uu