S84 CBOVIEI DB CB. DB BERNARD
il dit, le malheureus, quand il s'est vu déoiasquéT N'a-t-il
pas essayé de se justiBerl
— Vuus pensez bien, madame, qu'une fois l'identité constatée, toute discussion avec un pareil drAIe était saperflue ; la seule chose à faire était de le mettre à la porte; et c'est moi qui me suis chaîné de ce soin.
— Et il est partit
— Sur-le-champ
— Sait-OQ où il ert allét
— A Paris, sans doute, c'est là le rendes-vous général des flibustiers de sou espèce. — Hais non, ajouta H. de Vaudrey en feignant une surprise soudaine, il n'est pas à Paris, puisque le voilà !
— Le voilà I répéta la douairière d'une voix altérée ; ah I mon Dieu 1 où le voyez-vous donc?
— Là, répondit le baron en montrant lebateauà vapeur; n'est-ce pas lui que j'aperçois sur le pont, appuyé contre la galerie? Oui, c'est bien lui... je ne me trompe pas.... Tenez, il nous regarde.
En ce moment, en efiét, Adrien Pichot, debout sur l'arrière du bateau, contemplait avec une indicible stupeur le groupe qui venait de s'arrêter à l'entrée de l'embarcad^.
— Cet homme est un démon acharné à me poursuivre, s'étmtril dit en reconnaissant H. de Vaudrey dans le ctdossal personnage i qui madame de Bonvalot donnait le bras; quel tour infernal va>t-il encore me jouer?
— Quelle audace 1 dit de sou c6té la douairière, lorsque d'un regard où la crainte et l'indignation semblaient se confondre, elle eut reconnu que c'était bien le faux Langerac qni l'avait précédée dans le bateau et semblait l'y attendre ; il <Toit sans doute que j'ignore encore tout, et il espère... Ah ! quelle horreur 1
— Ha foi 1 madame, reprit le baron avec un accent d'intérêt, je vous avoue que je ne suis pas très-content que vous tjet ce Picbotpour compagnon de voyage. Qui saÛ à, fii-
;,Coo^|i:
LE fiENTILBOim CAHPAGNABD. Ui
rienx comme il doit l'être de se voir démasqué, il ne cherchera pas à se venger en vous jouant quelque tour de son métier I Si vous le permettez, je vais descendre avec vous sur le bateau, et je recommanderai au capitaine, que je connais, de le faire surveiller attentivement; car on ne peut prévoir ce qu'un pareil drôle
— Non, c'est inutile, interrompit madame de Bonvalot en s'attachent fortement au bras du vieui gentilhomme, je ne pars pas.
— Comment! madame, vous ne partez pasi
— Voyager avec cet homme, j'aimerais mieux mouriri — Georgina, continua la douairière en s'adressant i sa femme de chambre, fais reporter tous mes bagages k l'hâtel où nous avons passé la nuit; nous ne partons plus.
— Quoîl sérieusement, madame! demanda H. de Vai^ drey.
— L'idée seule de me retrouver avec ce Pichot me donne la fièvre. Baron, je me mets sous votre protection, entendez-vous! Si cet odieux personnage avait l'audace de qiùtter le bateau et de s'approcher de moi...
— Soyez tranquille, interrompit te vieux gentilhomme en souriant d'un air moqueur, il n'aura pas cette audace, et d'ailleurs, en fût-il capable, ce serait trop tard maintenant, puisque voilà le bateau qm se met en route.
En voyant les portefaix chargés du bagage de la douai* rière rebrousser chemin au lieu de descendre l'escalier de l'embarcadère, le capitaine, qui avait déjà pesté en luimême contre la voyageuse en retard, venait en effet de donner le signal du départ,
— Ah 1 je respire enfin 1 murmura madame de Bonvalot en voyant le bateau s'éloigner.
— Bon voyage, monsieur Pichot, cria M. de Vaudrcy de sa voix tonnante, et en même temps il envoya du bout dM ddgts un adieu ironique à l'ancien clerc d'avoué qui, debout et immobile lur te pont, se tordait les mains de fureur
o;,Googlc
OBCntES DE CH. DE BERIfAIID.
en pensant aux millions qu'illaissaitsurle rivage sani^?spoir (irobable de les rejoindre jamais.
LE BETODR JtU BERCAIL.
Le Boir du même jour, M. BobilteretFroideTaDxdioaieii gn cb&teau. Le marquis et sa femme avaient aocueiUile Jeune avocat avec un empressement aussi cordial qne s'il eût étéen réalité le Sis du baron de Vaudrey. En se voyant comblé de prévenances et d'égards par un homme qu'il avait autrefois accusé d'orgueil, Georges, en dépit de ses opinions radicales, se sentait involontairement réconcilié avec l'aristocratie. Le moyen d'ailleurs de conserver du passé le moindre souvenir rancunier en présence de la charmante marquise de Chfiteaugiron qui, par anticipation, le traitait avec enjouement de cousin, et lui témoignait de la manière la plus gracieuse le dé«r de devenir l'amie de Tlctorine î
L'arrestation des auteurs présumés de l'incendie, l'étrange mésaventure du vicomte de Langerac, le départ de H. Grandperrin et de sa famille pour Charolles, et, plus que tout le reste, la mystérieuse conduite du baron de Vaudrey fournissaient à la conversation un texte intarissable.
— Je commence à être véritablement inquiète de notre bon oncle, répétait madame de Ch&teaugiron ; sorti à cheval sans dire où îl allait, et point de nouvelles depuis vingtquatre heures I *
— Madame la marquise, dît le joge de paix, il n'y a pas Tombre d'une inquiétude k concevoir ; ce n'est pas la première fois que M. le baron s'idnente innsi à llnçieTfele.
;. L'.OOJ^Ic
If ii«l0iur& il a prévenu hier son fidèle Rabusson qu'il M revieudraii pas avant un Jour ou deux.
~- Se mettre en route seul, i l'entrée de la nuit, quelle imivudence I reprit la jeune femme. C'est en vain que votu cherchez à me rassurer, monsieur Bobilier, je ne suis pas tranquille.
— Vous saurez, messieurs, dit Héraclîus en souriant, que ta petite escapade de M. Bancroche et de M. Lamoureux a donné à ma femme la plus mauvaise opinion de notre pays; à ses yeux, le paisible département de SaAne-et-Loire est ane Calabre oà chaque buisson cache son bandit, et elle Toit déjà mon oncle au pouvoir de quelque Fra-Diavol« bourguignon.
— Madame, dit Froidevaux, qui sourit à son tour, votre inquiétude prouve que vous ne connaissez pas encore tout à fait M. de Vaudrey ; si, par impossible, il pouvait tomber dans une embuscade de brigands, ce sont ces pauvres hùgands que je plaindrais, et non pas lui.
Des claquements de fouet réitérés et le roulement d'iuw voiture se firent entendre dans la cour.
— Qui donc nous arrive là ? demanda le marquis.
— C'est la voiture de madame de Bonvalot, dit un dei domestiques après avoir regardé par la fenfitre.
— Voilà un postillon qui ne sait pas son métier, reprit Béraclîus ; il fait claquer son fouet comme s'il ne ramenait^ pas une voiture vide.
— UoBsieur le marquis, la voiture n'est pas vide, dît le laquais ; je vois mademoiselle Georgina sur le siège, et voilà Jean qui ouvre la portière.
— Ua mère revient donci s'écria Hathîlde en se levattf awec empressement.
Aussi prompt que sa femme, ïe marquis s'était déjà f^voché de la feaéfro.
— Hais c'est QMQOBcIetdiUE en reconnaissant le geo-
1*8 (BUVBfefi bs ta. bt aAtlSilt;
tïlbotiuue campagnard qui descendait en ce momeut àa Si chaise de poste.
— Et voilà ma mère ! quel bonheur ! dit à son tour madame de Chftteaugiron à la vue de la douairière, qui sortait de la voiture en s'appuyaot sur le bras que lui présentait galamment son compagnon de voyc^e.
— Voici deux convives sur qui nous ne comptons pas, mais ils n'en seront pas moins les bienvenus, repnt te marquis presque aussi satisfait que sa femme.
Le dîner fut interrompu, et tout le monde alla au-devant des deus voyageurs. Madame de Bonvalot expliqua en deux mots son retour imprévu par un de ces revirements de caprice féminin dont personne n'a le droit de s'étonner ; puis, avant de paraître à table, elle entra dans son appartement pour y opérer un de ces changements de toilette qui sont l'occupation principale et essentielle des coquettes sur le retour,
— Ha chère, dilrelle à sa fille qui l'avait accompagnée, et avec qui elle se trouvait seule, il n'est jamais trop tard pour reconnalhre ses torts ; je t'avouerai donc que mes préventions contre le baron étaient souverainement injustes ; c'est un homme charmant, mais charmant; et je m'y connais.
— Vous trouvez, ma mëreî répondit la marquise un peu
— Quand je te dirai, reprit la douidrière d'un air épanoui, que, dans le seul but de venir me souhùter un heureux voyage, il a fait la nuit dernière, la nuit, entends-tu bien I douze lieues à franc étrier ; — douze lieues à franc étrier 1 répéta-t-elle avec emphase.
— En vérité ! dit Mathilde, qui avait peine à s'expliquer la conduite du vieux gentilhomme.
— Voilà de ces procédés qui paraissent empruntés aux mœurs d'un autre âge, et dont, à quelques rares exceptions près, les hommes d'aujourd'hui ont tout à fait perdu la tradition. Douze lieues à franc étrier pour venir dire .adieu i
L8 QENTILBOnlB CAHPAGKARD. S«t
nue tècame et tout an plus lui baiser la main 1 Je ne me lasse pas de le répéter, c'est courtois, c'est galant, c'est . clicvaleresque ; il y a là de l'Amadis ou plutôt du Galaoi-.
— Mon oncle m'a toujours paru un vrai représentant des anciens paladins, répondit la marquise, à qui le nouvel engouement de sa mère arracha un sourire, mais j'avoua que ce que vous venez de m'ap[H«ndre acâott encore Is haute opinion que j'avais déjà conçue de lui. '
— Et puis> quel homme distingué soua tous les rapports I poursuivit la douairière avec un enthousiaaue croissant ; les meilleures manières, de fort belles dents, plein d'usage et de tact, sachant son monde comme s'il ne l'avait jamais quitté, enfin la fleur des pois du fanboui^ Saint-Gennain. Chose dont tu ne f es peut-être pas encore aperçue, il a le pied et la main tort bien , ce qui est Irës-remarquable chez un homme de cette taille; la conversation excessivement aimable d'ailleurs, spirituelle, enjouée, quelquefois même ud peu vive, mais sans jamais offenser le bon goût; en un mot, le baron me parait un cavalier accompli ; grand seigneur jusqu'au bout des ongles qu'il a, par parenthèse, fort Mea taillés ; enfin^ si ce n'était sa viU^ barbe... mais peut-être se décidera-t-il à la couper.
— Comment 1 interrompit la jeune femme en riant, estce que vous lui avez demandé le sacrifice de sa barbe î
— Je t'avouerai, répondit madune de Bonvalot avec une moue enfantine, que je suis décidée à lui ffûre la guerre jusqu'à ce qu'il l'ait rasée. Cette odieuse barbe à moitié grise donne à sa figure, fort régulière du reste, une espre»sion rude et farouche, et je suis sûre que s'il la coupait, U paraîtrait rajeuni de dût ans.
— Plus vous me parlez, dit Hathilde gaiement, et plus je vois que H. de Vaudrey a fait des fi-ais tout particuliers pour vous plaire.
— Mais je suis forcée d'avouer qu'il n'a pas tout k fût perdu ses peines répliqua la douairière en continuant sm
ItO «UVBH Dl CH. D8 BEBHABD.
IDÎnauderies. Je l'ai trouvé fort aimable, et j'ose croire qoe, de raoïi otHé, je ne lui ai pas paru trop ennuyeuse. 'Bref, nom avons été en coquetterie réglée pendant tout le voyage, et les heures ont passé comme des minutes.
— Hon Dieu t se dit la jeune femme en souriant de sa pensée, pour peu que cet engouement continue, voilà ma mère éprise de H. de Vaudrey t
— Le baron est non-^ulement un causeur fort agréable, rei^itmadame de Bonvalotd'un ton moins fol&lre, il est aussi un bomme trèfrjudideox et très-éclatré. Dans les intervalles de notre assaut d'amabilité, nous avons parlé cboses sérieu* ses, politique, aitaires, arrangement de vie ; et je dois reconnaître qne sur plus d'un point il a modifié mes opinions, rectifié mes idées, cbangé ma maniëre de voir; enfin je ne puis te dire à quel point je suis satisfaite de notre oitretiffli, et je pense que toi-même, quand tu en connaîtras les résultats...
— En vérité, vous piquet étrangement ma curiosité...
— Ne m'interro^ pas ; c'est une surprise que je veux te faire, à toi et ii ton mari. Tout ce que je puis dire, c'est que je resterai fa Cbâteaugiron tant que vous y séjoumerei
— Ah ! ma mère, vcA\k la plus agréable de toutes les surprises. Vous savez combien je désire que vous viviez avec noHst
— D parait, d'après ce que m'a dit ce cher baron, que le pays est moins triste et moins sauvée que je ne le supposais ; U y a un fort bon voisinage, des chftteauic, de la noblesse ; nous avons déjà fait des projets délicieux : peutëti-e seFidt41 possible d'organiser pour cet hiver une petite troupe thé&trale et de monter quelques opéras ; en attendant, nous avons la promenade à cheval, la chasse à coutre. Quelle heureuse idée j'ai eue de faire emballer mon ama< zone ! pourvu qu'on trouve ici des selles de femme convenable I Au bout du compte, s'il n'y en a pas, on en fera venir
a GENTILaOHHI CAHPAfiRAID. 311
de PariSj mais co sera toujours un retard dans nos plaisirs.
Tout en partant de cette façon évaporée qui eût été k peine supportable dans la bouche d'une femme de vingt ans, madame de Bonvolot avait essayé successivement devant la glace d'une toilette plusieurs bonnets plus ou moins surchargés de rubans et de dentelles, sans en trouver un seul qui parvint à satisfaire la recrudescence de coquetterie dont elle se trouvait atteinte.
— Ha mère, je vous assure que ce bonnet que vons 6tez vous sied à ravir, lui dit la marquise en s'efftvçant de cacher l'impatience dont elle ne pouvait se défendre.
— Tu trouves? eu ce caeje le garde, répondit la doudrière, qui, après s'être regûdée enctNre assez Icmgtemps dans la glace d'un œil de complaisance, se retourna tout à coup vers sa fille : — A (ffopos, lui dit-^lle, comme si elle se fût subitement avisée delà chose du monde la plus indifférente, je ne t'ai pas dit que noua avons vu à Ch&loo ce Pichot î
— Vous savez donc la belle histoire de H. de LangenicT répondit Mathilde, en esaminwt avec un intérêt fcvt vif la physionomie de sa mère.
— Sans doute. Le baron m'a tout raconté. Figure-toi donc qu'au moment où j'allais entrer dans le bateau à vapeur, nous avons aperçu sur le poni cet odieux personnt^e. Un serpent ne m'eût pas inspiré une hoireur plus profonde, et mon désir de voir l'Italie s'est éteint comme par enchantement. Je frémis encore, quand je songe eu désagrément auquel m'exposait le hasard de cette rencontre. Me vois-tu confiante et sans soupçons, voyageant sw le même bateau que ce chevalier d'industrie? Un homme qui se nomme Pichot, et dont les paroits... Ahl chapons ce» pensées qui me salissent l'imagination! Me voilà prèle, allons dîner. Le baron, qui a une santé de fer, doit avoir faim, et je serais désolée de le fwre attendre.
ISI CKUVBBS OB CH. DE BERtiARO.
Pendant cet entretien, H. de Vaudrey eu avait eu un autre non moins confidentiel avec son neveu.
— Mon cher Héraclîus, lui avait-il dit en s'étendant dans un vaste fauteuil avec l'abandon d'un homme qui vient de supporter une rude fatigue, tu as en moi l'oncle le plus précieux que le ciel puisse accorder à un simple mortel ; et siai^s ma mort, tu ne me fais pas élever quelque chose comme une statue dans un coin quelconque de ton cbftteau, je te proclame d'avance un ingrat.
— Je ne nie pas que vous méritiez en etfet une statue, répondit le marquis avec un sourire de bonne humeur, mais j'espère bien que ce n'est pas moi qui vous l'épigeraî et que vous nous enterrerez tous.
— Bah! il ne s'agit pas de cela. Sais-tu ce que je viens de faire t
— Non; mais je vois à votre ait que c'est quelque chose dont vous êtes content.
— Pardieu I je serais bien difficile si je ne l'étais pas. Écoute-moi donc et dis si jen'aipaslieudem'applaudirdea résultats que j'ai obtenus danston intérêt^ depuis hier soir.
— Dans mon intérêt, mon oncle?
— Sans doute : qui aurût réparé tes sottises si jenem'en étais pas mêlé ? Écoule-moi donc, voici où nous en sommes : Primo, si Pichot a continué son chemin sur le RhAne ausa. rapidement qu'il l'a commencé ce matin sur la SaAne, il doit être en ce moment bien près d'Avignon.
— Près d'Avignon? interrompit Héraclius d'un air étonné, mais c'est à Paris qu'il va.
Le baron haussa les épaules et expliqua en peu de mots le changement d'itinéraire du chevalier d'industrie. . — Ah I le traître ! s'écria le marquis confus et outré d*^ voir été si longtemps pris pour dupe par son perfide ami.
— U n'est plus à craindre, ainsi ne nous en occupons |dus : parlons de ton aimable belle-mère. C'est une femme, mon cher ami, au cou de laquelle il faut passer une chaîne
13 fiEHTILHOUHE GAHPlGnAIID. Sga
garnie de fleurs, mais solide, àaaa eU.e nous glissera entre les doigts un beau matin, elle et ses millions, ainsi qu'elle a déjà été sur le point de le faire hier
— Je vous avouerai, mon cher oncle, que je n'ai jamais songé à la fortune de ma belle-mère ; ne sommes-nous pas déjà assez riches, Matbilde et moi?
— Propos de jeune homme ! Vous étesassez riches, c'est fort bien; mus vous aurez des enfants, beaucoup d'enfants, |e l'espère, et alors tu ne trouveras plus que la fortune de madame de Bonvalot soit du superflu. D'ailleurs, que tu sois dé^ntéressé ou non, ce n'est pas làjla question; j'examine la chose à mon point de vue et non au tien; or, voici pion point de vue : en adoptant Froïdevaux, je prive tes enfants de vingt mille livres de rente ; je leur dois donc une indemnité. Cette indemnité, je la leur aurai payée grande et large si je parviens à leur assurer les millions de ta belle-mère, et c'est ce que je ferai, mordieul La chaîne de fleurs dont je te parlais tout à l'heure, c'est moi qui me charge d« l'attacher.
— Vous, mon oncle 1
— Hoi-méme, mon neveu. Si je te disais que ta bellemère la porte déjà autour du cou sans s'en douter, cette susdite chaîne, et que les deux bouts en sont réunis dans la main que voilà 1
En disant ces mots, le baron étendit une desmains dont la douairière avait admiré pendant le voyage la fonne aristocratique.
— Je sais, mon cher oncle, que rien ne vous est impossible, dit le marquis en riant, mais pourtant, enchaîner les variations capricieuses, les fantaisies romanesques et les veHéilés errantes de ma belle-mère me semble une entreprise...
— Écoute et juge, interrompit M. de Vaudrey : voici article par article ce que j'ai obtenu de ta belle-mÈre depuis Chàlon jusqu'ici : je crois que ponr peu que nous eiissicn/i
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Itt ŒDVBBB'DK CH. I>B BSHNAUD.
continué jusqu'à Paris, J'aur&îs eu la chmce cfobtentr Picore bien d'autres choses ; mais, k vrai dire, ajonta-t-îl avec un sourire railleur, j'aime autant que le voyage se soit terminé ainsi.
Primo donc, ta belle-mëre te dispense de devenir un homme politique, et par conséquent de {vétcr Rennent an gouvernement actuel : c'était on point aoqud je tenais beaucoup, et que j'ai voulu Hxer avant tout.
— Comment, mon onde, vous avez (^)tena de madame de Bonvalot....
— Elle te dégagera elle-même de la parole que tu lui BVEÛs donnée en véritable étourdi.
— Cest-à-dîre en véritable amoureux. Hais par qud moyen aves-vous réusai 1
— En m'adressant aux sentiments vaniteux dont notre aimable donairière est surabondamment pourvue. J'ai fini par lui faire comprendre que, pour être quelque chose, un Chàteaugiron n'avait pas précisément besoin de si^er au Palais-Bourbon ou au Luxembou^, et qu'il était assez inutile de se mettre en route lorsque, de fait, on était déjà arrivé. Mais j'ai remporté un autre triomphe plus décisif encore, et ici j'arrive k mon second article : secundo. Madame de Bonvalot renonce à être admise aux Tuileries I
— En vérité I elle qui n'avait que le château en tète I Comment avez-vouspuT...
— Je lui ai mis autre chose en tête, voilà tout. C'est toujours ainsi qu'il faut agû- avec les femmes, car elles ont horreur du vide, et l'on ne parvient à leur arracher une idée folle qu'en la remplaçant aussitôt par une autre. '
— Et, s'il vous plaît, mon cher oncle, à la place de sa pas»on effrénée pour les Vendeurs des Tuileries, qu'avezvous logé dans la tête de madame de Bonvalot ? i
— Le culte du malheur, mordieu ! et l'amour de la lé« i giUmité, répondit gravement M. de Vaudrey. i
— Bah intUéraclius stupéfait, I
d.,Googlc
LB GBNTILBOim CAHPAfiNABD. 19t
— Cela t'étonneî reprit le gentilhomme campagnard en haussant les épaules, tu es encore bien jeune, mon pauvre garçon 1
— Comment! madame de Bonvalot est munt^uant légitimiste? dit Ghfiteaugiron en comprimant à demi un fol éclat de rire.
— Un peu phu que moi, je crois, et ce n'est pas peu dire.
— Mais c'est incroyable I
— C'est fort simple, au contraire. Les opinions politiques des femmes ressemblent à leurs principes religieux; c'est une affaire de sensibilité nerveuse bien plus que de raisonnement on de conviction. Or les nerfs sont un clavier dont on tire tes mélodies les plus diverses pour peu qu'on en connaisse le doigté; ce doigté, je l'ai connu dans ma jeunesse, poursuivit le baron en souriant, et ma petite épreuve d'aujourd'hui m'a appris que je n'étais pas encore aussi rouillé que je le croyais. J'ai donc prouvé à madame de Bonvalot, par A plus B, qu'une femme de sa fortune, de sa position, de sa qualité ô'ai Iftché le mot de qualité I), qu'une jeune et charmante douairière comme elle, en un mot, ne pouvait pas se dispenser d'être des nAtres : je l'ai fait convenir que l'opinion légitimiste était fort élégante, fort distinguée, fort bien portée, comme disent les mar> chaudes de modes ; puis, quand j'ai vu ses convictions ébranlées, j'ai fait iouer les touclies sentimentales et mélancoliques, les souvenirs du passé, la fidélité chevaleresque, la religion du malheur. Brrf, je l'ai convaincue, et la preuve, c'est qu'elle a fini par me demander si je trouvais que le blanc et le vert s'harmoniaient heureusement avec un teint légèrement coloré; je me suis prononcé hardiment pour l'affirmative, et voilà comment ta belle-mère est de-
— Mais vous êtes sorcier I dit le marquis en se remettant à rire de plus belle.
— Tertio, repnt le baron, comme je sais que la plus
t9t (ErVHBS DB GH. DE BERNARD.
grande partie de sa fortune consiste en rentes sur l'État, ce qui me parait sujet à plus d'un inconvénient en raison de la mobilité souvent fantasque de ses sentiments, je l'ai déterminée à acheter la terre de Marieucourt.
— £i8 terre àe Mariencoort I s'écria le marquis d'un air éhahi.
— Ouij mon cher ami, la terre de Hariencourt, un petit placement de quatre-vingt mille livres de rentes en biensfonds, des propriétés superi)es qui touchent les tiennes de toutes parts, ce qui fait qu'en réunissant les deux domaines après la mort de ta belle-mère, tu te trouveras le plus riche propriéuire du département ; alors je te permettrai peulr être de songer à faire du torysme.
— La terre de Hariencourt ! répéta Héraclius, qui avait peine à revenir de son étonnement.
— Comme le château de Hariencourt tombe en ruines, ii est décidé que ta belle-mëre habitera Cbàteaugiron. De sorte que vous Taures, ta femme et toi, sous votre tutelle, et ce sera i vous d'écarter les adorateurs à la P'chot ; car il s'en présentCTa encore, gardes-mut d'en douter; il y a tant d'oiseaux de proie par le monde, et les millions se sentent de si loin I
— Tout ce que vous avez ffdt là, mon cher oncle, est parfait et comblera les vœux de ma femme ; mais, encore une fois, comment vous ; étes-vous pris pour ployer amsi à votre gré la volonté d'une femme... entre nous passablement rétive, déraisonnable et capricieuse ?
— J'ai tâché de me souvenir de ma jeunesse, et, ma foi, ajouta le baron en frisant cavalièrement sa moustache, je crois que je n'y ai pas trop mal réussi; j'ai eu de fort beaux moments, j'ai été très-aimable, j'ai passablement plu. iiûfin, je te dis ceci entre nous, j'ai quflque raison de croire que si, après avoir continué pendant quelque temps mon rôle d'homme séduisant, je finissais par mettre aux pieds de ton aimable belle-mère mon nom, ma main et ma .
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U GENTILBOimB GAUPAffifAlD. StT
couroDDe de baron, elle n'aurait pas trop de répugnance & les relever.
— Faites cela, mon cher oncie, et vous aurez mis le com> ble à toutes vos belles actions.
— Qu'est-ce que tu dis? s'écria brusquement H. de Van* drey, que j'épouse ta belle-mère ?
— Be la sorte nous n'aurions plus à craindre qu'elle fit un jour ou un autre quelque ridicule mariage.
— Pardieu, sans doute, elle ne ferait pas un ridicule
mariage, mais moi I Halte-là, mon garçon ! Je veillerai
de conserve avec ta femme et toi, dans l'intérêt de vos enfants futurs, k la garde des militons de La douairière, mais me marier avec cette vieille %ure fardée^ moi qui n'aurais eu qu'un mot & dire pour épouser cette charmante petite Victorine l mon dévouement ne va pas jusque-là.
Un domestique vint avertir son maître que la marquise et sa mère venaient d'entrer dans la salle à manger.
— Bonne nouvelle 1 dit H. de Vaudrey, mes efforts d'amabilité m'ont donné un appétit d'enfer ; allons nous meU tre à table I
xxxn
Cn an environ s'était écoulé depuis les événements que nous venons de raconter.
H. Grandperrin, membre du conseil général du département de Sa&ne-et^Loire, député de l'arrondissement de bnarolles et chevalier de la Légion d'bonneUr, habitait Paris avec sa femme, quoique en ce moment les chambres ne fussent pas assen^lées. Depuis son élection le maître de turges n'était revenu qu'une seule fois à GhflteaugiroQ pour
39S «nmCS Dl CD. 08 BRRRÀBD.
préaider au mariage de ta fille avec Frotdevaux ; it p tellement au sérieux son nouveau râle d'homme politique, le large nibao rouge qui décorait enfln sa boutonnière l'avait mis en si bel appétit de distinclions et d'honneur^, que Clarisse était facilement parvenue à ebtenir qu'il fixât leur résidence à la source des faveurs et des grâces ministérielles. Pour tout dire, le député conservateur, héritant dA visées de son ancien voisin de campagne, nournsseit le secret espoir d'arriver tôt ou tard b la pairie, rêve enchanteur, mais trop souvent chimérique dont se bercent au Palai»* Bourbon tant d'honorables cervelles t
Tandis que son mari devenait l'effigie d'un homme politique, madame Grandperrin entrait fièrement et librement dans le rôle pour lequel la nature l'avait formée, et qu'un long séjour en province ne lui avait pas permis de jouer jusqu'alors, le rôle de femme à la mode. Une maladie de sa tante, qui habitait Paris, était venue lui fournir à propos us prétexte plausible pour se dispenser d'assister au mariage de sa belle-fllle. Ainsi, gr&ce It la prudente intervention de M. de Vaudrey, aux vues ambitieuses de son mari et aux salutaires conseils ds sa propre expérience, Clarisse n'avait pas revu Héraclius depuis leur séparation ; et nous ne l'avouons pas sans regret, au milieu du tourbillon de la vie parisienne, les sentiments vindicatifs qui avaient succédé à son ancien amour commençaient à leur tour à s'effacer ; à regret, disons-nous, car il y a encore de la passion dans certaines haines, tandis que le cœur lui-même semble s'anéantir lorsqu'à sonné l'heure de l'indifférence et de l'oubli.
Il y avait longtemps déjà qu'elle avait sonné k l'égard d'Adrien Pichot, cette heure implacable et fatale. Cuoi qu'on ait pu dire de la durée des premières impressions, il en est des tendres souvenirs comme des étoiles, dont le rayonnement s'affaiblît à mesure que s'accroît leur éloignement Dans la mémoire de certaines femmes k l'âme - ardente, maïs mobile, les sentiments les plus dominateurs
IB GEflTILHOHHB CAHPAaNARD. 3M
autrefois finissent pur occuper un peu moins de place qu8 n'en possèdent dans l'immensité du ciel ces astres de )• treize cent quarante-deuxième grandeur aperçus par Her&: chell : soleils de près, nébuleuses de loin.
Le premier amant de Clarisse, forcé de renoncer aux illusions dorées dont il s'était bercé si longtemps, poursuivait à I^isunede ces carri^s avantageuses dont le terme ordinaire est la dégradation, la misère et quelquefois le châtiment.
Son compatriote et ennemi intime, Armand de Boi^oly, dont le savoir-faire administratif étaitde plus en plus apprécié par le gouvernement, venait d'être nommé sous^iréfet dans un des départements de l'Ouest.
Bancroche et Lamoureux, condamnés aux travaux forcés & perpétuité comme incendiaires et voleurs, subissaient leur peine à Toulon.
Tous les autres personnages de cette histoire se trouvaient il CtiAteaugiron au moment oii nous reprenons notre récit.
Au premier étage d'une maison située à l'angle de la place du chfiteau et de la prindpale rue du bourg, presque en f&ce du Cheval-Patriote, dans une chambre assez mesquinement meublée, en dépit de ses prétentions au titre de salon, une demi-douzaine de femmes, que le lecteur connaît déjà, se trouvaient rassemblées par un beau jour d'automne, vers quatre heuresde l'après-midi. Le but de cette réunion était de fêter le retour de la maîtresse de la maison, madame Estèveny, arrivée la veille de Paris. De menues pâtisseries, du fruit, une jatte de crème firite composaient une espèce de lunckem à la mode de Bourgogne, Où le thé se trouvait remplacé, à la satisfaction générale, par une petite blanqnette du cru qui, grâce au sucre candi, jouait le vin de Champagne, du moins sons le rapport de la mousse.
Parmi les invitées brillaient, au iN>emier rang, mademoiselle Bergcret. dont la dévotion redoublait chaque jour
tM (BtlTHBS DB CH. DE ^MAKD.
■aiu devenir moins hargneuse, madame Perron, toujours prude et revëche, et mademoiselle Ursule Chavelet, de plus en plus aigrie par son célibat involontaire. C'est dire que la cottversatioD contrastait par sa malignité acre avec les friandises ^oacefttres du gobter, et que chacune de ces aimables créatures mordiût tour à tour dans le fwoch^ d'aussi bon appétit au moins que dans les gàteaui^
— Ainsi donc, madame Estèveny, dit madame Perron en conUnuant l'entretien, vous avez vu à Paris madame Grandpenrin, et vous n'aves pas eu lieu d'£tre satisfaite de son accueil ?
La docte buraliste de la poste aux lettres venait de faire le voyage de Paris pour sollidter une faveur administrative que le crédit de son vénérable ami, le membre de l'Institut, n'était pas parvenu cette fois à lui faire obtenir ; et comme elle n'avait pas trouvé près de la femme du nouveau député de l'arrondissement autant d'appui qu'elle s'y était attendue, elle en avait conçu une rancune, qui perça dans ses paroles.
— Vous m'avez mal com^rnse, répoûdit-cUe ; je n'ai pas dit que madame Grandperrin m'avait mal reçue, sous ce rapport je n'ai pas à me plaindre d'elle ; j'ai dit seulement que certaines choses m'avaient engagée à mettre beaucoup de réserve dans mes visites, et enfin à les cesser tout à fait.
— Certaines choses I répéta mademoiselle Chavelet d'uQ lir d'avide curiosité, quoi doncT
— Madame Grandperrin, reprit madame Estèveny en se pinçant les lèvres, m'a paru beaucoup trop entourée, beaucoup trop courtisée pour qu'une femme qui se respecte put en faire sa société habituelle.
— Ainsi, dit vivement madame Perron, je ne me trompais pas quand je vous disais qu'en dépit de ses mines méfencoliques elle n'était au fond qu'une franche coqueUa et que c'était l'occasion seule qui lui manquait 1
— L'occasion I fit Ursule Chavelet en ricanant, mais il
iB enniuroBnii CAUPAaitAw. i*t
paraît qu'ici même, avant son mariage, elle ne lui a pas toujours manqué, et que M . de Chftteaugiron en sait quelque chose.
— Oui, je conviens que dans le temps on a tenu des propos, dit l'indulgente cousine de H. Bobilier, mais il y a tant de mauvaises langues I
— Madame Giraud, reprit la buraliste, nous ne parlons pas du passé mais du présent. Si comme moi vous aviez vu madame Grandperrii: à l'Opéra, couverte de pierreries, un bouquet gros comme sa tête à la mfùn, et décolletée de manière à me rendre honteuse pour elle, si vous aviez va sa manière d'accueillir les hommes qui se relayaient dans sa loge, vous feriez comme moi, vous plaindriez ce pauvre H. Grandperrin.
— Plaignez-le tant qu'il vous (daira, dit mademoiselle Bergeret d'un ton aigre; pour moi, il ne m'inspire aucune compassion : un homme qui ne met pas le pied à l'église trois fois par sa l
— Je vous ferai observer, mademoiselle Bergeret, dit avec un acent doucereux madame Perron, que l'impiété notoire de H. Grandperrin ne justifie pas pourtant la conduite de cette coquette.
— Qui vous dit le contrah« 1 répondit brusquement la vieille dévote; le mari et la femme sont dignes l'un de l'autre, et je ne connais dans la famille que deux personnes qui vaillent encore moins qu'eux...
— ie crois les connaître ausH, dit Ursule avec un haineux sourire.
— La fille et le gendre, reprit fuidemoiselle Bergeret en achevant sa phrase.
— Ah ! par exemple, voilà qui est trop fort 1 s'écria U parente du juge de paix, dont la bonté naturelle parut prè& de se révolter : que vous ont fait M. de Vaudi'ey et sa charmante femme pour que vous en pariiez ainsi 1
— Ah! Ah! fit mademoiselle Ghavelet, qui partit d'un
|«1 œUTBES DE CH. DE BEBNARD..
éclat de rire affecté, vous êtes donc du nombre des personnes qui prennent au sérieux le nouveau nom de M. Froidevaux t -^
- Je Eoîs du nombre des personnes qui donnent & H. Froidetaux le nom qu'il a le droit de porter, répondit d'un ton bref madame Giraud, et pour peu que cela puisse vous être agréable. Je suis toute pr^te à lui donner aussi son titre.
— Son titre ! quelle déri^on !
— Oui, mademoiselle, son titre ; il n'y a peint de dérision Ià-dedans.M. Froidevaux est baron de Vaudrey, puisquecela convient à son père adoptif, et sa femme, une cbannante et excellente personne, quoi qu'on puisse en dire, est tout aussi bien baronne que sa cousine, madame de Cbâteaugïron, est marquise.
— M. Froidevaux cousin du marquis de Cbâteaugiron ! Bi ça ne fait pas pitié ! reprit Ursule Cbavelet en affectant de hausser les épaules.
— ïl est sur que les deux ou trois brûlures qu'il a pu recevoir lors de l'incendie du château lui ont été largement payées, dit madame Estèveny, et je connais bien des gens qui se jetteraient volontiers dans le feu h ce prix.
— Cela est beaucoup plus aisé à dire qu'à faire, répliqua madame Giraud ; pour moi, je suis d'avis que M. îïoide- VBUx a mérité sa récompense, et que d'un autre cflté tout le monde s'est parfaitement conduit, M. le marquis de Châteaugiron aussi bien que son oncle '.Quant à madame lamarquise, il ne peut y avoir qu'une voix sur son compte, et sans doute...
— Qu'on ne me parle pas de tous ces gens-là 1 interrompît la vénérable dévote d'un ton acariâtre ; tous, sans esceptioi), ils sont le scandale et le fléau du pays I
— Le scandale et le fléau du pays 1 répéta la cousine du juge de paix avec une sorte d'ébahissement ; mais vous n'y songez pas, mademoiselle fiergeret ; comment I madame la
LB eiHTILHOHHB CAHPACIIABD. «flt
marqDige de Cbftteaagiron et sa cousine, deux véritables aages de bonté et de vertu, la providence des pauvres et des malades, sont le scandale du pays 1 comment 1 M. le marquis, H. le baronet H. Froidevaux sont le fléau du pays, eux qui emploient dans leurs domaines at à la forge des centaines d'ouvriers dont la plupart sans cela se trouve* rfûent sans travail I C'est vraiment pousser l'esprit de dénigrement trop loin.
— Ah t je dénigre I répliqua mademoiselle Bergeret dont tes petits yeux gris pétillèrent de courroux ; ati I je dénigre t Eh bien ! je vais les passer en revue un à un, tous ces enfants de Bélial qui vous tiennent tant au cœur, et quand j'aurai réglé le compte de chanim, ces dames jugeront «t, oomme on vient de m'en accuser, j'y mets du dénigrement, ou si au contrurs je ne suis pas c«nt fois trop indulgente.
,' Un profond eilenoe s'établit, cnoee assez rue dans une assemblée de femmes pour qu'il soit permis de la feir« remarquer, mais qui cependant te répétait toutes les fois que la venimeuse dévote annonçait qu'elle allait^ selon son expression, régler le compte de quelqu'un. On savait alors que la curée de médisanco sertit copieuse et savoureuse, et toutes leaoreilles s'ouvraient pour y prendre part.
"Commençons par l'impie Héliodore, poursuivit mademoisetle Bergeret, qui avait l'habitude de désigner par celte injure biblique le baron de Vaudrey ; n'esl-ïl pas certain pour toutes tes personnes de bonne foi que la coupe de ses iniquités déborde î Ce n'est point parun ressentiment personnel et parce qu'il a voulu me noyer l'an dernier, ainsi que mademoiselle Chevelet, que je dis cela ; c'est pour rendre hommage à la vérité. Un homme qui par ses intrigues est parvenu à diviser notre commune en doux, afin de tyranniser tout i boq. aise les paysansde Chàteaugironde-Vieil, au moyen de son digne acolyte Rabusscm, qu'il a fait nommer mure tout exprès pour oela )
104 (EUTBE8 DB CH. DK KRHARD.
— Quoi ! vous en voulez aussi à Rabusson T iiiteiTompît madame Giraud.
— J'en veux à tous les débauchés ; et qui mettrai-je dans le nombre, sinon ce Rabusson qui, après avoir été l'amoureux de cette petite coquette de Virginie, qui a suivi à Paris sa digne maltresse, en conte maintenant à cette autre effirontée deGeoi^ina, la femme de chambre de madame de Bonvalot ? Je vous le demande, mesdames, n'est-ce pas un véritable scandale qu'un pareil libertin ait été nommé maire de la nouvelle commune ? Dons quel temps vivons-nous, bon Dieu I
— Hais, mademoiselle, dit madame Ëstèveny avec un sorinre iudulgent, il me semble qu'à la rigueur un homme peut avoir le goMde lagalanterie etse montrer boa administrateur. On dit que les habitants de ChAteaugîron-le- Vieil sont très-cont«nts de leur maire.
— Je le crois bien t ils ne valent pas mieux que lui, reprit la vieille dévote d'un air grondeur ; d'aiUeurs le seul chef, le véritable monarque de le commune, n'estrce pas l'impie Héliodore 1 1ls ne jurent que par lui et regardent comme parole d'Evangile le moindre mot qui sort de sa bouche ; un paien sans foi ni loi, qui ne manaue pas une occasion de nous humilier I
— Hais enfin que reprochez-vous à M. le baron de Taudrey 1 demanda la cousine du juge de paix.
— Comment I ce que je lui reproche î Et la magnifique fontaine qu'il a fait construire, tandis qu'ici nous n'avons que de l'eau de puits ou de l'eau de rivière 1 et la cloche qu'il a d<Hmée à l'église d'en haut, cloche si scandaleusement gr<^se, que quand elle sonne en même t^mps que la nMri>, on n'entend pluscelle-dl et notre relique de saint Contran qu'il nous a volée, sous le prétexte qu'elle avait éAé anciennement à Châteaugiron-le-Vieil ! Ce qoe je lui reproche ? mais ses infamies sautent aux yeux, et pour ne pas les voir, il faut être aveugle I
LB GENTILHOlfHB CAMPAGNARD. <0|
— Eh bien ! nous vous abandonnons H. de Vaudrey, dît la maîtresse de la maison; mais il me semble qu'il n'y a Tien à dire contre H. lemarquis.
— C'est-à-dire, au contraire, qu'auprès du neveu l'oQCte est un petit saint. N'est-ce pas votre marquis de Châteaugiron qui est cause qu'on nous a ôf é notre digne curé Doramartin T Pauvre cher homme 1 ajouta la dévote en frottant le coin de ses yeux du bout de ses doigts décharnés, je n'y sODge jamais sans qu'il me prenne envie de i^eurer. On ne le remplacera pas de sitôt.
— Mds il me semble qu'il est déjà tout remplacé, dît madame Giraud, qui n'avait jamds partagé l'engouement de la vieille fille pour M. Dommartin; notre nouveau curé est bien certainement un des plus vénérables prêtres du diocèse, et on ne peut en dire que du bien.
— Un vieux gallican I répliqua aigrement la dévote ; un monsieur presto, qui^ lorsqu'on va se confesser, ne vous laisse pas le temps de parler et vous donne tout de suite l'absolution.
— Aimeriez-vous mieux qu'il vouslarefbsàtT
— J'aimerais mieux qu'il m'écoutât, comme faisait ce pauvre cher curé Dommartin ; avec lui c'était un plaisir, je pouvais me dégonfler et lui dire tout ce que j'avais sur le coeurî et je suis sbre que je serds restée à son confessionnal des heures entières sans qu''il eût l'impolitesse de me dire comme fait ce vieuxHaléchard : Abrégeons!.. .Gomme à l'on se confessait pour abréger I
— Mon Dieu \ mademoiselle, chacun a sa manière,reprit madame Giiaud qui, partageant les opinions religieuses de son cousin Bobilier, tenait chaudement le parti du curé accusé de gallicanisme ; ce que vous venez de dire prouve seulement que M. Haléchard ne voit dans la confession que la confession elle-même et tient beaucoup moins que H. Dommartin a être au courant de la chronique du boui^. "— ConuDeot madame, que vonlei^vous dire par là Ts'^
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têi ŒUTIira DB CB. OB BBSNAIB.
cna mademoiselle Chavelet d'une voùl tremblante de courroux; que parlez'vous de cbronique t Estrce à moi, par hasard, que vous prétendez appliquer une pareille expression îSîjecroyais...
— HesdameSj meEdames, interrompit vivemeot madame Perron qui depuis quelques instantes'était approchée d'une fenêtre d'où l'on apercevait la place, te château, l'auberge du Cfuval-Patriûte et une partie de la granderue, venez donc, il paraît qu'il y a du nouveau.
— Quoi donc ? demanda madame E&tèveny en se levenl aussitôt, dans l'intention de prévenir, par un changement de conversation, la querelle près de s'engager entra la vieille dévote et la cousine du juge de paix.
— Tout à l'heure, répondit madame Perron, plusieurs domestiques sont sortis du château et ont couru dans différentes directions comme s'il s'agissait de quelque cbose de trè»-pressé; maintenant en voici un qui revient, et derrière lui j'aperçois H. Froidevaux et sa femme qui marchent aussi vite que le jiermet la grossesse de celle-ci.
— Madame la marquise va sans douteaccoucher, dit madame Giraud avec un accent d'intérêt ; mon cousin Bobilîer me disait encore ce matin qu'on s'y attendait de jour en jour.
— Et puis après? dit d'un air hargneux la vieille dévote; parce que cette marquise est grosse, est-ce une raison pour mettre te pays sens dessus dessous ? L'autre jour encore le premier accoucheur de Paris qui arrive en poste comme un ouragan, si bien que je n'ai eu que le temps de me jeter dans la boutique de Laverdun, et que Pyrome a failli avoir une patte écrasée par une des roues ; il en a été malade de peur pendant deux jours, le pauvre chérubin I Si vous croyez qu'on peut voir de sang-froid de pareilles cbosesl
Au lieu d'écouter les doléances de la maîtresse de Pyrame, toutes les autres femmes s'étaient groupées auï.
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LB aKHTILHOiniB CAHPAGIUHD. 107
fenêtres pour voir passer le couple dont madame Pcitod venait de signaler l'approche.
Froidevaux et sa femme venaient d'arriver à l'angle de la l^ace, vis-à-vis de l'auberge du Cheval-Patriote, devant laquelle Toussaint Gilles et Vermot se trouvaient en ce moment. L'ex-capttaine de pompiers et l'ex-greffier de la justice de pais (nous expliquerons tout a l'heure cette dquble mésaventure) leur adressèrent d'un air sombre un salut que le gendre de H. Grandperrin accueillit froidement par un léger signe de t^te. Quoiqu'elle se trouvât elle-même assee prësdu terme qu'allait sans doute atteindre madame de Châteaugiron, Victorine, tendrement appuyée sur le bras de son mari, marchait avec une légèreté gracieuse que madame Gi'> raud, de la fenêtre où elle s'était mise à l'affût ainsi que ses compagnes, ne put s'empdaher de faire remarquer.
— Il est imposable, dit-elle, d« voir une plus belle
- CiMnme ei une grossesse pouvait jamais être belle ! répondit Ursule Chavelet avec l'acre jalousie qu'inspire aux filles vieillissantes l'aspect d'une jeune et charmante mata*nité ; pour moi, je ne trouve rien de si disgracieux à voir qu'une femme en cet état.
— Ce n'est toujours pas notre chère baronne qui est disgracieuse à voir ; jamais elle ne m'a paru si jolie.
— Baronne ! dit la majeure en souriant comme une autre eût grincé des dents.
— Oui, baronne! répéta m.-Jame Giraud qui appuya enq^liquement sur ce mot ; tOut ce qu'il y a de plus baronne, et il faut que vous en preniez votre parti.
— Mon parti l Est-ce que vous croyez par hasard que je suis envieuse de madame Froidevaux t reprit Ursule d'un air de dédain qui cachait mal son amer dépit.
— Si vous êtes envieuse de la baronne de Vaudrcy-t'roidevaux I répondit la parente du jt^ de paix avec une iro* nie que n'eÛ pas laissé soupçomier la bonté naturelle de s(hi
lot (KUVIIK8 DE CH. DK BKRItARD.'
caractère, et dont elle ne faisait usage que lorsqu'il s'agissait de iWeodre les gens qu'elle aimait contre des attaqaes bjustes et haineuses ; mais cela est peint dan» vos yeux, sur vob« physionomie et dans vos moindres gestes ; tous lui enviez tout oe qu'elle possède, entendez-vous bien, ma chère deoioiselle, tout, sans exception ; son titre, son nom, sa tpTiaoe, sa jeunesse, sa beauté, l'enfant qu'elle aura bientAt, et par>dessus tout le reste, son mari.
Foudroyée par cette véhémente sortie, mademoiselle Ursule Ghavelet ne troova pas un mot à répondre ; mais au fond de son cœur dévoré déjà de jalousie et de rancune, elle jura nne haine étemelle k la femme qui venait d'y lire Bi bien.
Pendant ce temps, Toussaint Gilles et Termot, toujours arrêtés devant la porte de l'aubei^, édiangeaient quelques paroles dont on comprendra mieux la portée lorsqu'on connaîtra le changement survenu depuis près d'un an dans la position des deux membres du club patriotique de Ghà~ teaugiron.
xxxin
CONCLOSIon (tom).
Le jour même où, grâce à l'habile coup de maîn de M. de Vaudrey, la douairière de Bonvalot était revenue au château, madame de Châteaiigiron, heureuse du retour inespéré de sa mère, avait résolu de le célébrer par un acte d'unnistie. Sur ses instances, M. Bobilier avait dû jeter au feu le procè»-verbal dressé par lui contre les instjgateu>^ de 'émeute. Ce n'était pas sans regret que l'irascible juge de paix s'était résigné à un sacrïfiC'e qui devait le priver du
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CAMPASHARD. SOt
plaisir de la vengeaDce ; mais conuoe après tout il lui resUùt pour flche de consolation l'iostructicm jadiciaira qu'il venait de conunencer contre les auteurs présumés de l'iucendie du cb&teau, il avait fini par consentir à se montrer clément ; encore y avait-il mis la même restriction mentale que la femme de Sganarelle.
— Soit, je leur pardonne, ?'étajt-il dit, mais ils me te paieront, Toussaint Gilles et Vermot du moins, car tous les autres sont nn tas d'imbéciles, indignes de ma colère.
Quelques jours après, sur la demande formelle et ddment motivée de son supérieur, le greffier Vermot fut révoqué de ses fonctions, et un peu plus tard, lors de la nouvelle élection des officiers des pompiers, Toussaint Gilles, à son tour, igrftce à la puissante opposition oi^msée par le vieux magistrat au sein de la compagnie, perdit à la fois ses deux épaulettes, dont hérita Philippe Âmoudru.
Animé par ce double triomphe, H. Bobilier alors prit rhéroîque résolution d'en remporter un troisième plus éclatant et plus décisif encore ; cette fois, il ne s'agissait de rien moins que de mettre k mal le club patriotique luimême ; au lieu de te briser en faisceau, le vieillard, confoi^ mément au précepte d'Esope, le saisit dard à dard, et réussit ainsi à le rompre. Un achat assez considérable de sucre et de bougie, et la promesse qu'une pareille occasion de bénéfices se renouvellerait souvent, déterminèrent sans peine i'épicier Laverdun à renoncer aux honneurs improductifs de sa vice-présidence. Le boucher Gauthei-ot ne résista pas davantage à l'assurance d'être le fournisseur en titre du ch&teau ; et Picardet enfin, plus vaniteux qu'intéressé, devint un des plus chauds partisans du marquis dès que l'influence du juge de paix l'eut fait nommer lieutenant des pompiers en remplacemetitde Philippe Amoudru, élevé lui-mSme au grade supérieur.
Au moment dont nous parlons, le club patriotique sa trouvait donc dissous de fait, et les seuls meinbi'es qui fus-
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SlO CBUVKBS DB CH. Dt BEUtASDJ
sent restés fldèles à ses principes, peut-être parce tp^on n'avait rien fait pour les en détacher, Toussaint Gilles et Vennot, deux grands débris debout au milieu de cett« ruine, en étaient réduits à se consoler entre eux.
— Nous somnnes les derniers des Romains de Chftteaogiron, disaitd'unton d'amertume l'ex-greffkr, qui, comme on a pu le voir, se piquait d'érudition littéraire.
— Ils triomphent, les brigands ! répondait l'ex-capitaiDe avec une rage consentrée ; mais, patience, nous aurons peut-être un jour la république 1
£n cette occasion, la fh>ide inclination de tête par laquelle Georges TWidevaux venait de répondre à leur salut, donna un aliment nouveau à l'humeur morose et atrabilaire des deux compagnons d'infortune.
— U n'était pas si fier quand il venait plaider devant moi, dîtVermoten essayant de riciner.
— C'est sa baronnie et sa fortune qui lui ont tourné la tête, répondit l'aubergiste du même ton,
— J'ai toujours dit que ce n'était pas là un vrai patriote ; il a suHî de quelques écus et d'un peu de fumée nobiliaire pour liû faire oublier ses anciens amis politiques.
— Les vrais patriotes ! dit Toussaint Gilles en souriant amèrement, h part nous deux, où sont-ils T
— B n'y en a plus, c'est vrai ; et j'ai raison de le dire, nous sommes les derniers des Romains.
— Quand je vois la servilité de tous ces brigands^là, qui dans le temps criaient plus haut que nous, il me prend des envies de décrocher mon sabre (car on m'a enlevé mes épaulettes, mais on ne m'a pas pris mon sabre) et de tout mettre à feu et à sang. Un Laverdun, qui, après avoir eu l'honneur d'être vice-président de notre club, a maintenant la bassesse de porter lui-même au château les pains de sucre qu'on lui achète ! Un Gautherot, plus vil encore, qui, lorsqu'on va chez lui chercher quelque morceau, met à voire nez les plus belles pièces de cfité en disant effirontément :
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iB GBNTILHOHUB HAMPAanABD. tlt
C'est retenu pour lu château 1 Ha Picardet, que je croyais pur et incorruptible comme moi-même, qui, depuis que le> inti'igues de ce vieux guaux de Bobilier l'ont fait nommer lieutenant, ne jure plus que par le château. Le château ! ili n'ont que ce mot-là à la bouche, les lâches esclaves qu'ils sont ! Vois-tu, Vermot, si je ne me retenais, je ferais une Saiflt-Barthélemy k moi tout seul.
— 11 est sûr que d'assister à de pareilles infamies, cela vous fait prendre la vie en dégoût ; il n'y a plus de patrie, nion vieux Toussaint Gilles, il n'y en a plus I
— Qu'est-ce que j'aperçois là-bas 7 dit tout à coup l'aubergiste, des uniformes I
— Ce sont les officiers des pompiers, répondit Vermot. Le capitaine Amoudru, le lieutenant Picardet et les deux
sous-lieutenants qui n'étaient autres que Laverdun et Gautherot, venaient de paraître h l'un des bouts de la rue ; ils étaient en grande tenue et marchaient deux à deux d'un air important et marUal En passant devant t'auberge du Cheval-Patriote, Amoudru laissa tomber un regard assez dédaigneux sur les deux démocrates ; mais leurs anciens amis politiques, soit remords de conscience, soit éblouissement de prospérité, évitèrent de les regarder.
— Hé 1 Laverdun \ dit Toussaint Gilles en i^adressant à celui des quatre ofiîciers qu'il supposait le moins en état de soutenir énei^quement une querelle, vous êtes bien fier aujourd'hui, que vous ne dites pas même bonjour à vos anciens amis.
— Je ne vous avais pas vus, répondit l'épicier en se retournant malgré lui.
— Où allez-vous dODccomme ça si crânement î
— Au château, dit Laverdun avec une certaine emphase.
— 11 y a donc une mascarade au chftteau î dit l'ex-grefder d'un air railleur.
— Pourquoi dites-vous ça t
•» Parce que vous yoilà tous ea costume de carnaval.
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111 (BUVRB8 DB GH. DB BEHRARI).
— D ne s'agit ni de carnaval ni de mascarade, reprit l'é- {Hcier d'uii air de dignité offensée ; M . Bobilier vient de nous faire prévenir, ainsi qu'il l'avut promia, que madame la marquise est sur le point d'accoucher, et nous allons en coips chez H. le marquis, car nous voulons être les premiers à lui oSrir nos félicitations.
— La lâcheté humaine peut«lle aller jusque-là 1 s'é<^& Toussaint Gilles ea enfonçant son menton dans sa cravate, tandis qu'il se croisait les bras par un geste farouche.
— n me semble que je viens d'entendre le mot de Iftcbeté, dit Philippe Amoudru qui revint sur ses pas ainsi que ses deux autres compagnons, et regarda son ancien capitaine d'ua air provocant.
— Et puis après î demanda hmsquement l'aubergiste.
— Si Je croyais que le mot s'appliquflt à moi, je vous prierais d'aller chercher votre sabre, puisque j'ai le mien, et nous irions nous expliquer dans les carrières du pré Gibaud, entendez-vous ça, monsieur Toussaint Gilles T
— Ce n'est pas de vous que je pariais ; ainsi, âcbez-moi la paix.
— Est-ce de moi, par hasard? demanda Gautherot qui prit une pose (te capitan.
— Pas davantage.
— En ce cas, qui sait ! c'est peutrétre de moi 7 dit à son tour le lieutenant Picardet en appuyant fièrement la main sur le pommeau de son sabre.
— Je parlais à Laverdun, dit Toussaint Gilles, qui connaisse l'épicier pour le plus débonnaire des quatre de beaucoup, et s'il n'est pas content, il n'a qu'à le dire.
— Vous entendez, sous-lieutenant T dit Philippe Amoudru en voyant que son inférieur gardait le àlence.
— J'entends fort bien.
— Et vous ne répondez pas î
— Qu'est-ce que vous voulez que je réponde} Toussaint
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Lfi GENTILBOHUB CA«PAGNAB'i>. ttl
Gilles est de mauvaise humeur, voilà tout, et quand cm est de mauvaise humeur...
— En ce cas, dit le capitaine avec un sourire méprisant, c'est moi qui vais répondre pour vous. Monsieur Toussaint Gilles poursuivil-il en regardant en face l'aubei^iste, vous ave? «ommandé la compagnie et vous ne la commandez plui ,.vous êtes vexé de vous voir d^jomm^ ; c'est tout naturel, mais ça ne vous autorise pas à tenir des propos sur mon compte et sur celui des autres officiers; je vous préviens donc que la première fois qu'il vous arrivera...
— Messieurs, messieurs, interrompit vivement Laverdun, voilà M. Bobilier qui sort du château, et à la manière dont il gesticule en marchant, il paraît qu'il y a de grandes nouvelles; il n'est pas question de se disputer, allons au-devant de lui.
Le juge de pùx venait en effet de traverser le terreplein qui séparait la cour de la place, et il s'avançait rapidement en agitant son chapeau avec l'action désordonnée d'un homme qu'une émotion excessive met hors de luimême.
— Un garçon I oria-t-il d'une voix sufloquée lorsqu'il fut arrivé à portée d'être entendu.
— Qu'est-ce qu'il dit T demanda Pîcardet à son ctqiitdne.
— Un garçon ! mesdames, un garçon ! reprit le vieillard en s'adressant aux femmes qui, de la fenêtre du salon de madame Estèveny, le regardaient avec une curiosité avide; je n'ai pas le temps de monter pour vous embrasser toutes, mais il faudra qu'avant ce soir .vous en passiez par là.
— D'après ce que vient de dire M. le juge de paix, dît Laverdun avec l'emphase sérieuse qui caractérisait son langage, je parierais que madame la marquise vient d'accoueher d'un garçon.
Le magistrat, ivre de joie, n'avait pas ralenti sa marche, et il venait d'arriver prîs du groupe arrêté devant l'aubei^e.
D,gn;M;yG00gIc
Sli (BDVRKS DB eu. DB fiBRHABD.
— Messieurs, dit-il avec du acoenl de triomphe, ntaitte tolnsg'>»dium magnum; il vient de nous naître un comte de Ch&leaugironl Comprenez-vous, messieurs, la grandeur de cet événement T Ainsi voilà un rejeton mâle qui sort de la vieille souche, et maintenant, je l'espère, l'illustre nom de Chàteaugiron aura autant d'avenir qu'il a déjà de passé ; c'est lui promettre une asseï longue carrière. Un garçon ! j'en perdrai la tête.
— Monsieur le juge de paix, dit Philippe Amoadni ra prenant la parole au nam de ses ccdlègues, noua partagée»» votre satisfaction, et, si vous voulei nous permette de roua donner une poignée de main..,
— Une poi^ée de main quand il vient de nous nattie un comte de Chflteaugiron 1 on s'embrasse, ventrebicbe ! on s'embrasse 1
M. Bobilier se précipita dans les bras du capitaine, puis dans ceux du lieutenant, puis dans ceux des deux souslieutenants; enfin arrivé devant Toussaint Gilles, il fit un mouvement machinal comme pour continuer la tournée jusqu'au bout, mais l'aubergiste républicain se rejeta brusquement en arrière de 1'^ le plus renfrc^né.
— Dieu me pardonne, dît le vieillard avec un rire de iMnne humeur, car il était trop heureux pour ne pas prendre tout g^ement, s'il m'avait laissé faire, je crois que j'allais aussi l'embrasser. 11 faut que la joie m'ait rendu fou !
— Monsieur le juge de paix, reprit le capitaine des pompiers, voua voyez que nous y mettons de ï'erapresseDient. AussitAt avertis, âussit6t sous les armes. Pensez-vous que nous pouvons maintenant aller offrir nos félicitations à M. le marquis I
— Bien certainement; il sera charmé de vous voir, et je vous présenterai moHnëme. Hais c'est H. de Vaudrey qui fie fait attendre. On est allé le prévenir cependant, et il devrait déjà être ici. Daos Quui impaUence de lui aoiuHKCv
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la grande nouvelle, j'étab sorti pour aller au-devant de lui, et si vous vouliez m'attendre un instant...
— M. de Vaudrey î interrompit Gautherot, Justement le voici.
En ce moment, en effet, le gentilhomme campagnard, marchant d'un pas&faire deux lieues à l'heure, venait de sortir d'an sentier qui était le chemin le plus direct pour aller à Chftleaugiron4e-Vieil et aboutissait à la grande-rue. Le fidèle Sultan l'accompagnwt; quant au domestique qui était allé le prévenir, ne pouvant soutenir le train dont le baron s'était mis en route, il avait pris philosophiquement le paitiderester en arrière.
— M. de Vaudrey a son chten avec lui, dît Picardei en' regardant d'un air railleur son collègue Laverdun.
Alavue du dogue colossal qui lui avait donné naguère une si rude accolade, l'honnête épicier, peu confiant dans le sabre qu'il portait au côté, sentit courir un frisson dans ses veines, mais il finit par se rassurer après avoir fait cette réflexion judicieuse :
— Je suis en uniforme, il ne me reconnaîtra pas.
Tandis que M. Bobilier', dont l'allégresse avait paru redoubler en apercevant le baron de Vaudrey, s'empressait d'aller k sa rencontre, Toussaint Gilles poussa Vermot du bras et lui dit à demi-voix :
— Rentrons; la joie insolente de ces aristocrates me donne envie de les pulvériser tous, et je finirais par n'être plus maître de moi ; ainsi rentrons, c'est plus prudent.
— Oui, rentrons, car moi-même j'ai peine à me contenir, répondit l'ex-greffier, non moins courroucé que son ami politique ; allons boire une bouteille h leur confusion.
— Us triomphent avec leur bambin qui vient de naître, comme si un pareil embryon valait la peine qu'on s'occupât de lui I
— Qu'Us triomphent I un jour peulrêtre notre tour reviendrai
IIS (ECTHSS DK CH. DE BEHNASD.
— Vermot, j'en accepte l'augure; oui, peut-^tre unjoar nous aurons la république, et alors. . .
Toussunt Gilles n'acheva pas sa phrase, mus son poing levé vers le ch&leau sembla le vouer, lui et ses habitants, le cas prévu échéant, à l'extermination la plus tbipitoyable.
Les deux clubistes, on pourrait dire le club tout entier, puisqu'ils le compostent à eux seuls désormais, entrèrent dans l'auberge d'un pas tragique et en refermèrent la porte avec fracas.
— Ça aboie, miùs ça ne mord pas, dit Philippe Amoudni, qui salua leur retraite par un éclat de rire ironique.
En remarquant la pantomime désordonnée du juge de paix, dont le chapeau continuait de remplir l'ofGcede télégraphe, H. de Vaudrey avait pressé le pas.
— Pends-loi l Grillon, lui cria M. Bobilier lorsqu'ils furent assez près l'un de l'autre pour pouvoir s'entendre.
— Et pourquoi diable faut'il que je me pendeî demanda le baron, dont la physionomie annonçait une curiosité mêlée de quelque inquiétude.
— Parce qu'il nous est né un garçon, et que vous n'éties pas là, reprit le vieillard d'une voix éclatante ; un gros garçon! un superbe garçon! ! un magnifique garçon!!!
— Un garçon!... Alors, vive le roil... Ah! qu'est-ce que je dis donc là î poursuivit l'incorrigible carliste en se reprenant; on aurait pu m'entendre et croire que je me ralliais au gouvernement. C'est vive le comte de Châteaugiron 1 que je voulais dire.
— Oui, vive le comte de Chàteaugiron I s'écria H. Bobilier en agitant son chapeau avec un redoublement d'enthousiasme.
— Vive le comte de Chàteaugiron l répétèrent en chœur les officiers des pompiers.
— Vive le comte de CliAteaugiron! cria à son tour madame Giraud, de la fenêtre qu'elle n'avait pas quittée.
Dans le sabm de madame Ëstèveny, mademoiselle Ber-
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U fiTOTILHOIIin GAXPAGRARD. 111
geret et, mademoiselle Ursule Cbavelet protestèrent par un hargneux murmure contre ces acclamations répétées, et en même temps, du fond de t'aube^e où ils s'étaient retirés, Toussaint Gilles et Termot entonnèrent, protestation plus discordante encore, le refrain de la Marseillaise.
— Monsieur le baron, dit le vieux juge de paix, ému jusqu'aux larmes en voyant que le vœu qu'il venait de former pour la longue vie du nouveau-né avait trouvé plus d'un écho, j'ai une faveur à vous demander.
— Tout ce que vous voudrez, mon cher Bobilier ; aujourd'hui, ce n'est plus comme le jour de l'arrivée d'Héradius; je n'ai rien à vous refuser.
— Permettez-moi de vous embrasser.
— De tout mon cœur, mordieu ! dit le baron en se baissant avec empressement pour recevoir l'accolade du vieillard. Allons, mon ami, il ne s'agit pas de pleurer, mais d'être joyeux.
— Hais c'est & force d'être joyeux qu'il me vient des larmes dans les yeux, répondît M. Bobilier qui s'effi)rçait en vain de maîtriser son attendrissement; dernièrement je croyais œ'apercevoir que je vieillissais, mais en ce mement il me semble que je viens de ^gner un nouveau bail.
— Et ce sera, je l'espère, un bail emphytéotique... Ainsi tout s'est bien passé t
— A merveille! moasieur le baron.
— Ha nièce va bien î
— Aussi bien qu'on peut te désirer; et heureuse d'avoir un fils ! heureuse ! Hais si c'est possible, H. If marquis est encore plus content.
— n me tarde de les embrasser tous deux ; allons an château.
Après avoir reçu les félicitations des oflïcters des pompiers et les avoir invités à venu- avec lui, M. de Vaudrey, toujours accompagné du jugé de paix, se dirigea vers le ehâteau : mais lorsqu'il fut arrivé à l'endroit de la place
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d'ail l'on pouvait voir Chàteaugiron-le-Vieil, il ^arrSta. 8es eoaipagnonsrimitèrent, et, dirigeant les yenx&eon exemple vers la terrasse de sa maisoQ, ils y aperçurent an groupe au milieu duquel ils reconnurent facilement h sa taille presi^ue gigantesque le maire Rabusson, qui, armé d'une longuevue, semblait suivre tous 1^ mouvements du baron.
H. de Vaudrey mit son chapeau an bout de sa canne, qu'il leva verticalement par un geste semblable à celui qu'exécute uu officier supérieur pour ordonner aux tambours de son bataillon de battre un ban.
Le gronpe auquel était destiné ce signe télégraphique se rompit à l'instant en deux fractions qui se précipitèrent avec une égale promptitude vers les coins de la terrasse, d'où s'élevèrent presque aussitôt deux nuages de fumée. Une seconde après, une double détonetion retentit bruyamment, répétée au loin par les échos des collines; c'étaient Jean- FracassejA Réveille-Matin qui commençaient de célébrer à leur manière la ndssanoe du comte de Gh&teaugirou.
— ■ Pourvu que ces coups de canon ne fassent pas peur à madame la marquisel dit H. Bobilier avec ime légère inqnïé^de.
— Allons aonci les marquises de Chftteaugiron sont toujours braves; c'est connu depuis longtemps.
— C'est vrai, reprît le juge de paix ; je me rappelle même qu'en octante-trois, lorsque feu M. le prince de Condé vînt dîner et coucher à Ghâteaugiron, lors de son voyage en Bourgogne, madame la marquise Rengarde donna le signal des salves en mettant de sa propre main le feu à Jean- Fracaue.
— Vous voyez doiic bien qu'il n'y a pas le moindre danger. D'ailleurs, ma nièce est prévenue ; douze coups pour une fille, cent et un pour un garçon,
— Cent et unî
— Tout autant; n'est-ce pas notre dauphin, à nous T
— C'est trop ju^, monsieur le baron; mais comment
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sauroQt-îls là-haut s'ils doivent tirer cent et un coups ou seulement douieî
— £t lo chapeau que j'ai mis au bout de ma canne)
— Cela voulait donc dire : Un garçon 1
— Précisément. La canne seule, une fille; la canne et lo chapeau, un garçon.
M. de Vaudrey et ses compagnons av^ent continué leur marche vers le ch&teau; au moment d'entrer dans la cour, le juge de paix dit au baron en souriant avec malice :
— Nous allons avoir un beau baptême ; mais je connaiï une personne qui y joindrait volontiers un mariage.
— Qui ça, mauvaise langue? demanda le gentilhomme campagnard, qui à sou tour ne put s'empêcher de sourire.
— Votre future commère, monsieur le baron.
— Madame de BonvalotT
— Tout le monde s'aperçoit qu'elle meurt d'envie de devenu- baronne de Vaudrey, et il est certain que vous n'auriei qu'un mot à prononcer...
— Peut^tre, mais du diaUe si je le prononce jamais. Ja puis dire cela à vous, mon cher Bobilier, car vous êtes le plus fidèle ami de notre famille; si je fais un petit doigt de cour à l'aimable douairière, ce n'est pas, je vous prie de le croire, que j'y prenne le moindre plaisir, mais c'est parce que je ne verrais pas sans regret sa fortune échapper aux enfants d'Héraclius. C'est une vraie colombe, cette chère grand'mère, le cœur tendre et l'aile inquiète; or, comme je n'ai pas envie qu'elle s'envole un beau matin et s'aille fiùre croquer, elle et ses millions, par quelque épervier du genre de maître Pichot, je lui ai attaché à la patte uu fil qu'elle ne rompra pas, dût te diable s'en mêler. Lui plaire, fort bien ; mais l'épouser, allons donct
M. de Vaudrey et le juge de paix, toujours suivis des quatre officiers des pompiers, entrèrent en riant au ch&teau; mais nous ne les y sui\T0ns pas, car que nous reste-t^-il à raconter 1 une scène de bonheur sans mélange. Or si le bon-
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heur est doux à éprouver, cbacun convient qu'il est âsses fade à décrire. Heureux, a-t-on dit, les peuples dont l'histoire est ennuyeuse I Puissent les lecteurs de notre ouvrage De pas parodier cet axiome en disant : « Ennuyeux lei • romans dont le dénoùment est Iteureux I »
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