EUVKES DE CD. DE BERNARD
de Chàt«au£^roii-le-Vieil une série de vexations et d'injii»< tices auprès desquelles le passé leur parut regrettable, ce qu'ils n' eussent jamaiscni possible jusqu'alors. Si fastidieux et M puérils que puissent paraître de tels détails, iious devons pourtant en donner encore quelques-uns qui d'ailleurs ne sont pas complètement étrangers aux événements de cette histoire.
Le conseil municipal, composé exclusivement, comme nous l'avons dit, d'habitants du bourg, réglait toutes ses délibérations sur l'axiome suivant : La commune, c'est notre Chftteaugiron. Ainsi Louis XIV avait dit fL'Éta^ c'est moi.
Quant au malheureux annexe dont l'ancien territoire produisait pourtant les meilleurs revenus de la communauté, le conseil ne s'en occupait pas plus que ne se soucie d'une femme vieille et laide un jeune et bel époux qui a fait un mariage d'argent.
En conséquence de l'axiome cité plus haut, les chemins de Chateaugiron-ie-Bourg étaient fort bien entretenus, tandis que ceux de Châteaugiron-le-Vieil ne l'étaient pas du tout, quoique leur nature montueuse y rendit les réparations plus indispensables.
A quoi bon dépenser de l'argent à ces casse-cou î disaient (léftaigneusementles conseillers municipaux.
On s'en rapportait donc à la pluie, qui parfois changeait en torrents ces espèces de ravins, du soin de combler les ornières en y roulant les cailloux,
Les habitants de Cl iteaugiron-Ie-Vieil possédaient sur leur terrain des source'j dont l'eau se perdait faute d'élre utilisée; ils sollicitaient donc instamment la construction d'unu fontaine, qui en môme temps eût servi de lavoir à leurs femmes et d'abreuvoir à leurs bestiaux. Les ruines du vieux château auraient, comme de raison, fourni les pierres, et la main-d'œuvre devait être modique.
- Qu'ils fassent comme nouSj répondaient les gens du
tE fiBKTILBOHMB CAMPA&NAAD. CT
conseil, qu'ils lavent leur linge et qu'ils mènent boire leu.i bétes il la rivière.
L'aubergiste Toussaint Gilles, l'un des meneurs de cette auguste réunion, ne manquait jamais d'ajouter :
— L'eau ne coule-t-elle pas pour tout le monde T Plaisanterie d'autant mieux accueillie chaque fois, que
la rivière qiû traversait le bourg se trouvait à un quart de lieue du viUage.
Le garde champêtre Cbanabard, bourgeois pur sang, gardait avec assez de vigilance les propriétés de ceux des habitants de la commune qui partageaient avec lui ce beau titre ; mais qu'on fit du dégftt dans les champs des paysans du haut ou qu'on maraudftt dans leurs vignes, c'était ce dont il ne s'inquiétait guère.
— Un bourgeois de Chàteaugiron, disait-il fièrement, n'est pas fait pour être le chien de garde de ces gens-là.
Hais parmi tant de griefs, une chose surtout blessait au cœur les habitants de Chflteaugiron-le-Vieil, race 'dévote, comme on a pu le voir, et n'ayant encore ouvert qu'tin œil aux lumières du siècle.
Pendant la Terreur, les églises des deux villages avaient été fermées, et la déesse de la Raison était venue mettre définitivement d'accord saint Contran et saint Pantaléon, . en les expulsant l'un et l'autre. Au rétablissement du culte, des raisons d'économie et le manque de prêtres ne permirent pas de réparer complètement cette double profanafion. Une seule église se rouvrit, et il est inutile d'ajouter que ce fut celle du boui^. Saint Contran fut donc obligé de demander asile à son rival. L'hospitalité ne lui fut pas refusée, mais il faut convenir qu'elle se montra uiesquioe et malgracieuse. Une chapelle, la moindre de toutes, voilà tout ce qu'obtint le saint dépossédé pour sa relique et sa bannière, tandis que l'image du patron de t'église s'étalait glorieusement derrière le mattre-autel.
— Notre saint, qui était roi de tout le pays pendant m
fl «BUVSISJIB O. DE KUIABD.
vie ! disaient piteusement les anciens de Chftteangtroiw le-VJeil, le voir réduit it ane chapelle pas plnsgrandequ'one cal>aii6 de vignecoa, tandis que ce parvenu de médecki a pris la plus beUe place dndiceur 1
Le médecin panwoa, e'éUit suot Pantaléon. Si la prolessioa de ce pieux penonitaf^ lui attira quelque déâain île la part de gens tiÂbituég au pstnMuge d'un nù, eo $«vanche, elle lui avait valu la bienveillance, car ce s«-aît trop de dire U vénération, des habitants du bourg. Sans -doute ils ne le priaient guère, mais ils l'eatiouient, et, à vriii dire, c'était li tout ce qu'on pouvait exiger de pn:^ ifi^its forts.
— Celui4à du moins, disaient-ils, ce n'est pas un aàstocrate, c'est un bourgeois, et nous autres bouigeois -de <^âteau^ran, nous ne renierons jamais un des nâtres, fùtïl encore dix fois plus canonisé.
Aussi «ux processions de la Fëte4>ieu, le roi devait-il «éder te pas au médecin, ce qui ne s'accomplissait jaauûs sens que se rouvrissent les plaies des dévots du village déebu. En voyant la bannière de saint Contran ouvrir la tnardie, tandis que celle de saint Panl^lévn se déployait Iriomphalemeat devant le dais, les plus vieux baissaient la léte avec confusloo et se disaient que, puisque tout était "bouleversé, la &q du monde devait être proche.
C'est ainsi que froissés dans leurs intérêts, dans lew vt jiité et dans leurs croyances, les habitants de Cb&teaugironle-Vîeil, au milieu d'un siècle de progrès eX de liberté, «emblùent rétrograder de jour eu jour vers la condition àes serfs leurs anoélres. Plusieurs années se passèrent sans «{porter aucune améijoratian à leur sort j mais entia la {évidence, qui &nt toujours un libérateur en résene poiff chaque peuple c^tprimé, laissa tomber un regard |taternel sur les pauiTes paysans bourguignons. EÙe avait envoyé Holse aux Uébreux, Guillaume-Tell h la E'uiss^ £olivar à la Coloint>ie et O'Gonaellà l'Irlande; £dèle à
lE GEITTILHOinn CUIPAGNAftD. |t
ces précédents consolateurs, elle envoya h Cbâtetrogiroâ-Je- Tteil rhomme près de qui nous bIIoos introAidre le lecAenr.
Bit MOI n HiB.
Sut la cAte où se -trouve bftd <!hftteangtnn^e-^il, en aperçoit une assez grande, maison, qui, ssns«ih'ir an aspect seigneurial, l'emporte infiniment cependant sur loitles les autres limitations du village. La façtiAe d'un gne clair, égayée de contrevents verts, se détacbe agréablement des massif qui l'entourest. L'entrée princ^>^ e^ tmmée au levant et ftiit face aux roioes du tliàteau, qu'wi voudnùt un peu plus éloignées, car, sans pari» ée l'horizcm qu'elles rétrëcissent brusquement, elles a&oAAatt toajoars prêtes à s'écrouler sur votre tête. De l'autre cAté, la maisas reprend tous ses avantages. An lieu d'Mre àoanuée et comme rapetissée par l'escarpement de rocher que couronne la vieille tour encore debout, c'est elle à een tour qui, gr&cfl à la dëcthité continue du tenais, <k)iBiiK le paysage largement ouvert an coudiant.
De la terrasse assez étroite qui borde la façade, et <qB'enfiadrcà chaque bout un couvert de ttHeuls, la vue eoibrasse d'abord la totalité d'un grand jardin, plastédons le fjoùt français d'autrefois, et qui descend par étages jusqu'nx premières maisons de Chftteaugtron-le-Bourg. L'œH plonge ensuite sur le bourg lui-mËme et sur son -vallon, à lTa\'ers lequel il peut suivre assez loin les capricieux détours de la petite rivière ; puis, passant par-deesm les faiWes renOements de terrain qui, à droite, en circonsorivent le coors, il plane sur la vallée de l'Arroui:, âont les deroiers plans s'éteignent dans la direction de ta Ltnre.
SO- (BDVSES DE CH. DE BERNAKD.
Au commencement de l'automne de 1836, par une claire et iraiohe matinée, le sable de cette terrasse, qui mieux que beaucoup d'autres mériterait le non) de Belle-vue, crâf^uait bous les pas saccadés et l'on pourrait dire impatients du personnage providentiel que nous avons annoncé â la fin du chapitre précédent. C'était un homme de cinquante-cinq ans, quoiqu'il parût en avoir à peine cinquante. Il était fort grand et plus gros entore, mais on voyait que les progrès de l'itge seuls avaient un peu alt^é, par un embonpoint fort lestement porté d'ailleurs, les justes proportions d'une taille qui dans sa jeunesse avait dû être irréprochable. S'il avait perdu quelque chose du cAté de l'élégance et de la souplesse, eu revanche la largeur de ses épaules, les solides attaches de ses membres et )a puissante énergie empreinte dan; ses moindres mouvements annonçaient une vigueur athlétique à laquelle les approches du déclin n'avaient encore porté aucune atteinte.
Quoiqu'une bise asssez piquante courût par bouffées le long de la terrasse, ce personnage avait la tête nue, et ses cheveux, coupés fort courts, semblaient défier l'inclémence del'ah*. Une barbe touffue, à laquelle eût convenuf'épithète de pie, tant les poils blancs et les noirs s'y trouvaient mêlés à nombre égal, couvrait la partie, hiférieure d'un visage régulier dont la sévérité habituelle n'excluait pas toujours une sorte de railleuse bonhomie. Ses yeux d'un gris clair, recouverts par des sourcils prompts k se contracter, étaient de ceux qui ne regardent jamâs qu'en face, et devant lesquels se bussent involontairement les yeux des gens qui ont qnelque raison de redouter une obsep< vation pénétrante.
Quant â ses vêtements, ils offraient cette simplicité inculte qu'affectionnent dansleur&pénates et que conservent quelquefois au dehors la plupart des propriétaires campagnards. Une cT&vate de guingamp négligemment roulée autour du cou, une veste ronde de drap bleu qui remplissait a
LE GENTILnOUMS CAUPAGMA1.0. Il
la fois l'office d'habit et celui de gilet en laissant entrevoir mie chemise de grosse toile, un pantalon de coutil devenu presque blanc à force de lavage, des souliers de chassa renforcés de sabols dont le bois mouillé de rosée rxynser- TBit tes traces d'une promenade matinale-à travers les prairies : tel était son costume qui semblait mieux convenir à un paysan qu'à une personne d'ime classe plus élevée. Toutefois il était impossib'rs de s'y méprendre ; sous ces humbles habits portés avec une aisance mêlée de dignité, non seulement on reconnaissait aussitât le maître du Ic^, mais on devinait aussi l'homme de bonne compagnie et d'éducation cultivée, ce que les Anglais nomment un gentleman.
En effei, le personnage dont nous venons d'esquisser le portrait n'était rien moins que H. Henri de Ghftteaugiron, le doyen mais non le chef de la famille qui jadis avait régné féodalement sur un coin de terre ; il était plus généralement connu sous le titre et le nom de bnron de Vaudrey, selon l'usage conservé par les branches cadettes de quelques races nobles de substituer à leur nom patronymique celui d'une terre. Chef d'escadron dans un des régîmOTta de cuirassiers de la garde royale, ce qui lui donnait le rang de lieutenant* colonel, le baron de Vaudrey avait quitté le service lors des événements de 1830, et, après avoir voyagé pendant deux ou trûi? ans à travers l'Europe, il était venu fixer sa résidence à Chàteaugiron-le- Vieil, dans la maison simple mais commode qui avait servi de tous tempsd'apanage aux puînés de la famille, et de laquelle dépendaient d'assez belles propriétés composées en grande partie de boîs. Dana cette retraite qu'il appelait en riant la cabane du soldat laboureur, il se trouvait placé entre les ruines du chAte-au de ses ancêtres et l'habitation seigneuriale possédée par son neveu, le marquis Héraclius de Châteaugiron, chef du nom et des armes de cette m^son chevaleresque.
Le baron, ou si l'on veut, le colonel, car les gens du voi-
DiglicJbfGoOgle
39 ■ CBnVKIS H CB, DB BIAItAlS.
MBBge lui âoanaieDt l'une ou l'iutre de ces qiudi&ntiCHU, ssloD qu'ib ftvaieni |dtt» de respect pew le titie féochU ou {des é'estime poiu le grade mïitwre, U. de Vwidk'ey eîiSa B0 pranentti à fpnuid» pas, d^uia ^u^nes miaiitee, le IflBg de U t^ridte ^ sa mÛBOÈ. Se» nnig csoiaées dtX' rîète aon dm étaient année» d'une loague-vse qu'A ïnt»quit, chfique ftM9 qu'il s'arr^ait, sur le bourg de CbUeaug^Q, dent les logis les plus ra^^ocbés étaieat, eomeoe nous l'aven» dii, presque cwitigus ans murs qui entoo: rmeot l'extrtoité inférteise du jardin.
La promenade du baron éteit trèa-reslveiate, car eHe aviùt petff lizaites les deux bouts de 1* ternisse qui, médioCTement longue déjà, se trouvait encore diminuée de claquacOté par u» oamfgat qu'en ne place go^e d'ordinaire en p»«il lictt, et dont L'a^ci bdUqueut eoDStraat»! avec I» physioncsnie é^AoBBtûre de la maieciiiei le ealme universel "qu'offrait ■» loin le paysage. Céfatest deux eanons d'une livre et deaae de b^s cha£uB, montés sae des afTàts mulants, pareitSr sauf la différence du vokuiie, à ceux qu'on voit rangé» le long de l'caplaaAde des Invalides. Ces petite» pièces d'artillerie^ d« geate de celles qu'on nomme Eaucoaotma, et qui ne aoHt plus guère d'insage, étaient d'un modèle anciea, curiemement ciselées et terminées au bouti»i de la culasse par une tête armée d'un bec crochu qui rappelait l'eiseau de pieic dont elles paient emprunté lé Mui. Malgré la couche de vert-de-gris dont le temps et la |dnie avùmt eaàH^ leur brouze, on pouvait lire sur toutes deux la date de 1537; de plus, l'une portùt l'inscription awvante gravée en deni-eecele derrière la lumière : Jean- ^racoj», tandis qne l'autre, de mûie nwi lAotos menaçante pourtant, s'élût contentée de ce nom de b^téme beaucoup pins inoneasif : te Réveill^Matin.
Le baron de Vaudieji, les sourcils frtRicés, l'air impatient, et marchant à grands pas sur sa tenasse de l'un à l'autre de M* faacoimeaux, ressemblait en ce uMunoit à Jeao-Bftrt eu
U GEiniLflOiaiB eAVPAfiHAnBl 9»
l fli^TiliB KTpea&sri. le pont de son vaîeieaufliitaie deaxbgnes àm mnnaâdes, et attei^aiit l'éfwcuve d'rai ora^e ou U bcase tetuoe d'iut conAat ; la loagae-voe qu'il teiutit k I» nuiOr rt 4oiù il se Bcrvut & cbaqve instant, coofiUUit en- GOM la reteenblaflce.
P«eF achever eeUe e«|UÂase, tbsons qu'im. énorme chiea de garde, le e«u garni d'un collier à pointes, mju'ebait sur les tahms de son njalto^^ ensuivant, sans a'éeeiter d'ua pas^ toutes ses éventions, ia.adis tfn'tn gros cbat Idanc, coik cbé sur le bronze de Jean-f^cats», se (dkaufFait aui rayon» da soleil qoî commençaient i. éclairer une des entrànités de la terrasse, dont le caiçi da la miieoa teout eocwe 1» rate dana l'ombni.
Da hÊM de lit qa'ii s'éMIc^oisi, saos le doutet que c* fât à l'instar- i» Torenae, le matou Mgsrlttt le dogue avec une sorte de dédain chaque fois que ce dernier "passait dcvanthù. EvidenœiaitU critiquait dans son for intérieur l'esprit de doueiticUé qui aUactuût amsi son ctunroensaL eux pas de leur maître commun. On etlt dit du phitosoph» génereis prenant es m^cis plus raicore qu'en pitié le» waiduitéS' aenite» d'an eearlisaa da l'0Eîl'de4weuf.
Cette scène ^encieuse fut interrompue pai l'arrivée dedenx nouveaux pmonnages. «
Le i»remîer, du moiM daaa l'ordre de 1^ app^tion^ était un fort beau chien d'arrêt qui, rasant, inopinément un des wf^ de la maiaoa, se pcécifHta par une suite de gumbadeasur tt terrasse. A sa vue, le chat blanc, qui reconnut aaenaeoH, sejataàbas de suicanon, et grimpa lestement, malgré son embonpoint, au tronc du plus prochaia tilleuL Le chien de garde, nu contraire, poussa un demi-aboiement plotdt par une babifude de v^çllaoce q«e dans un. esprit d'hostilité, et se prêta eosuite avec ime sorte de condes* cendance sérieuse aux folles accolades du nouveau venu. Tandis que dogue et épagueul fraternisaient ainsi, le second pentHUMge parut à spnttnurè. l'angle de la maison.