BUVHES DE CH. DE BERNARD
Celui-ci était ud jeune liorame d'environ trente ans, presque aussi grand que le baron, mais plus svelte, ain^ que le comportait la difF<^rence de leur âge. Ses habits simples, mais fort propres, étaient ceux d'un garde-ohasse. Il portait en bandoulière un suc de cuir et un fusil à deux coups, tenait sa casquette d'une main, et de l'autre essuyait son front mouillé de sueur par un geste familier aux gens qui, craignant d'être accusés d'inexactitude, espèrent désarmer les reproches en indiquant que, s'ils sont arrivés tard, du moins sont-ils venus vite.
En le voyant approcher, le baron fronça le sourcil, s'arrêta pour attendre, et tira sa montre.
— Huit heures et quart, Rabusson, dit^il ensuite avec un accent de sévérité; aujourd'hui encore tu as manqué à l'ordre, et c'est la troisième fois que cela t'arrive depuis quinze jours.
— Mon colonel, répondit Rabusson d'un air contrit, je sais que je suis dans mon tort; mais c'est que...
— C'est que... quoi î
— C'est qu'en revenant de votre bois de la Tremblaie, , j'ai passéparla ville, où j'ai été retenu plus longtempsque
je ne le supposais.
En prononçant ces mots, la ville, d'un ton d'ironique emphase, le garde-chasse dirigea les yeux sur le bourg de Château giron.
— C'est-à-dire, reprit M. de Vaudrey, que pour venir de la Tremblaie ici tu as décrit une parabole au lieu de suivre la ligne droite. Ce n'était pas le moyen d'arriver à temps. Du reste, tu n'avais pas besoin de m'avouer que tu venais de la ville; je t'y ai vu.
— Avec votre diablesse de lunette d'approcbe, dit Rabusson, en regardant du coin de l'oeil l'instrument délateur.
— Oui, avec ma diablesse de lunette d'approche, répondit ie baron, qui ne put réprimer un sourire ; je m'aperçois
LE GBKTILHOMHE GAMPAGNAUD. 2B
que depuis qndque temps tu vas fort souvent à ia ville; mais passe encore pour aujourd'hui, et puisque nous paiv Ions de la ville, il paraît qu'il y a du nouveauT
Pour la troisième fois, M. de Vaudrey se servait de cette expression la ville, et à chaque reprise, il y avait mis la même emphase ironique dont son garde-chasse lui avait donné l'exemple. Cette hyperbole dénigrante composait une plfûsanterie traditionnelle à Chateaugiron-te-Vieil ; c'était une des mille et une vengeances incffensives que se permet volontiers contre l'injustice de l'oppresseur la rancune de l'opprimé.
En remarquant le sourire du baron, Rabusson reprit soa assurance habituelle.
— Du nouveau, je le crois bien, mon colonel, dit-il, en continuant d'essuyer la sueur qui de son front ruîsseliut sur ses joues brunies par le h&le ; ils sont tous sens dessus de^ sous; on dirait le tremblement de terre de Babylone.
— Tu veux dire de Lisbonne, interrompit H. de Vaudrey en souriant de nouveau, car en réalité il y avait plus de sévérité sur ses traits que dans son caractère, et en outre il ne pouvait se défendre d'une indulgence particulière pour les petites peccadilles du garde-chasse qui, ancien maréchal des logis dans l'un de ses escadrons, était pour lui une espèce de confident, c'est-à-dire de favori.
— De Lisbonne; c'est juste, mou oolonel, ditR^usson.
— Et & quel propos sont-ils sens dessus dessous T
— Parce qu'il parait que c'est décidément aujourd'hui qu'arrive M. le marquis.
— Jusqu'il présent, ji ne vois pas qu'il y ait la matière à un tremblement de terre, dit le baron d'un ton bref.
— C'est une manière de parler, mon colonel; ça veut dire que les bourgeois de Chàleaugiron préparent à M. le marquis une réception un peu distinguée. Il paraît que ce sera aussi beau dans son genre que l'entrée d'Alexandre à...
— A Babylone, cette fois, interrompit M. de Vaudrey,
IS (BUVRB Dl CB. Dl BEUUBD.
en voyant bésiter l'aaàea maréchal de& k>(is, dont Vénidiiion se trouvait de nouveau, en défaut.
— A Bub^iue ; c'est juste, mon colonel, rcftrit Rabiuson avec défér&Dce.
— Peite 1 dit le baron, il parait que meeâeurs les bourgeoù de GbÂteau^roa, noa sei^^urB et maîtres, sont dia- Uem^it cliangés à leur avautage. En 89, il& ont voulu brûler le fèn ; ils mt fait faire au âls ie tour du château une fourche au cou, et les. voilà maintenant qui voot audevant du peUt-filâ avec la croix et la bannière 1
— Sans compter ce que les gredins vous ont tait it vou»inâme, mou ct^ooel.
— Oh ! quant à moi, je n'ai pas trop à m'en plaindre ; eo qualité de cadet, je ne devais pas hériter du château, et ilï m'ont tnilé en conaéqu«)ce. Au lieu de vouloir me jater dan» le fow comcse mon p^, ou de lae nuttre ta fourche au cou coDime à mon &ère , ils se scmt coateaté& de m' attacher à une oorde ei de me pkmger dans le puits, avec de l'eau jusqu'au meidon, pendant deux heures d'horloge.
— Les brigands ï s'écria Habusson; un enfant deux anal
— J'^ avais huit, flatteur, ne cherche pas à me rf^imir j et puis tout cela n'avait rien de sérieux, — affaira île rire, comme disait le père Toussaint Gill^ qui tenait h corde.
— Eh bien! mon eoknel, dit l'honnête garde-chasse dont la physiouoniie exprimait I indignation et contrastait ftvec le calme sardonique de M. de Vaudrey, vous m'en croirez si vous voulez, mais les bourgeois de ChflteaugiroD de maintenant ne valeat pas mieux que ceux d'autrefois, et Kaubei^ste Toussaint GiHes, entre autres, est au moins un aussi grand coquin que son père. Tous tant qu'ils sont, Bialgré leurs momeries d'aujoiurd'hui, iis ne demanderaient pas imeux que de recommencer leurs bamboches du tempi de la rérolutioo. Pur exemple, je ne ccois pas qu'aucun
tfeux se hagerderait h TOfdoir voua redescendre dans un puits avec une corde.
— D'abord Ift corde casBcrait, dit le baron en regardant plnsamneat sa colossale personne, et pu» je pourrais biea en fakv iHHre qoelqnes-uns mmt de boÎM moi-mAme.
— Suie compter cenx que se cbargevait d'abreuver fifi> goire Rabu96on.
L'anden lieal«iwit-cokm«l et t'es-soas-ofSàcr, taillés en Hercule Ions deux, échangèrent le regard souriant et aasuri d'hoiDBMs qui connussent Inrs fones et savent que dans on péril ib peuvent compter l'un sur Pnotiie.
~ - Aiasi donc, reprit Ib baron, monsienr mon neveu n^ rive au;oaFd'hui, et messieurs les bourgeois de (Mteiatgiron se disposent à lut faire une réception solennelleT CçA Ifc sans doute la cause du mowvenwnt et dé allées et venues que j'aperçois depuis une demi-heure anr la place duchU^.
M. de Vaadrey braqua ta longue vue vers l'emfroit t^'il venait d'iaOiqaer.
— Qu'est-ce que c'est, dcmanda-t-il ensuite, que cette machine verte qu'on élève devant la grille I
— Un arc de triomphe, dit Rabnsson.
— Un arc de triomphe 1 et quelle victoire a remportée V. le marquis, pour qu'on lui élève des arcs de triomphe! Ces niaiseries sont ausH ridicules dans leur genre qu'étùent odieuses dans le leur les saturnales révolutionnaires. A coup sâr, BOUS c^tte sottiae-là, il y a du B<^ilier.
— Vous avez deviné, mon- colooel, c'est le juge de paix >qai dirige tuuL
— L'aristocrarte Bobilier du cMé droit, le tribun Toutsaint GiUes du côté gmicfae, et au centre le méticuleux maire Amoudru ne sachant de quel cAté pencher, et ausd «mbairaeeé que l'ftne de Buridim entre ses deux picotins d'avone I Pauvre comnuioe 1 Du rest«, c'est comme par-
3t OGdVRES DE CB. OE BERNARD.
— C'est que c'est tout à fût ça, mon colonel, dît le gardechasse en riant, ils sont là tous les trois sur la place ; M . Bobilier fait une vie de cbien aux ouvriers qui ne vont pas sssez vite, Toussaint Gilles ricane en attendant qu'il hurle, et le maire, selon son habitude, ménage la chèvre et le chou. Je serai bien trompé s'ils ne se prennent pas tous trois aux cheveux avant la lin de la journée.
— L'arc de triomphe sans doute ne composera pas toute la fête; qu'y aura-t-il encore?
— On dit que les pompiers prendront les armes.
— Il est asseï juste qu'ils remercient mon neveu des casques dont il vient de leur faire cadeau ; mais qu'en dit le capitaine Toussaint Gilles î
— Il parait qu'il n'en sait rien.
— Comment 1 la compagnie s'assemble, et le capitaine n'en sait rien 1 Qui donc commandera!
— Le lieutenant Âmondru, le fils du maire, un petit ambitieux.
— C'est donc un coup monté contre ce brave républicain de Toussaint Gilles?
— Ça m'en a tout l'air. Et à propos de ça, mon colonel, j'ai quelque chose à vous demander.
— Si l'on bat le rappel, faudra-t-il que nos pompiers à nous se mettent en marche? Ils voudraient savoir ce que vous voulez qu'ils fasse&t.
— Que pas un ne bouge, dit vivement le baron ; les foUes de Châteaugiron-le-Bourg ne doivent pas gagner Chftteaugiron- le- Vieil. D'ailleurs nos pompiers n'ont à témoigner aucune reconnaissance à mon neveu; sur les soixante casques qu'il a envoyés, ils n'en ont pas obtenu un seul, car; messieurs les bourgeois se sont fait la part du lion comme de coutume : tout pour eux, rien pour nous. Ainsi, je le répète, que pas un de nos pompiers ne bouge; tu m'entends.
DiglIMbyGOOglC
Li eBKTiLnoiun campagnard. tf
— Suffit, mon colonel, pas un ne bougera : tout ce qui TOUS dites est ici mot d'Évangile.
— Les ptHnpiers de la ville prendront donc les iirniefc Après î
— Les garçons doivent donner un mouton.
— A qui ? à mon neveu T
— Eh I non ; à madame la marquise qui vient au château pour la première fois.
— C'est juste, dit k demi-voix le baron d'un air pensif, Héraclius amène sa femme.
— On dit qu'elle est Sèrement jolie, la femme de M. le marquis.
— C'est ce que nous saurons quand nous l'aurons vue.
— Comment ! mon colonel, dit lagaide- chasse élonn^, vous ne connaissez pas encore m^Rtme la marquise, la femme de votre neveu, qui est marié depuis plus de dixhuit mois? Cependant vous âtes allé à Paris il n'y a pas longtemps?
— Il me semble, midtre Rabusson, dît H. de Vaudrey d'un ton sévère, que dôme changeons un peu de rôle el (|ue c'est toi qui m'interroges; continue ton rapport, et revenonc à nos moutons.
— Pardon, mon colonel, j'ai dit un mouton.
~ Un ou plusieurs, peu importe. Ce cadeau-là me parait mieux imaginé que la parade des pompiers; c'est plus substantiel du moins.
— Oui, mon colonel, ça se mange.
— Est-ce toutî
— Les filles, que vous pouvez entendre brailler d'ici...
— Il me semble en effet avoir entendu, à plusieurs reprises, des miaulements aigus dont je ne me rendais pas bien compte.
— Un vn\ concert de chats ; c'est bien ça.
— Où sont-elles î
— Dans la sacristie.
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■• CBOVHXS SE CB. JW MBUARB.
— Et on les enleod d'ici t quels gotiers 1
— La fenêtre de la sacristie «st fHiverte, et le vent porte la voix de ce ctAé; et puis, il faut leur reodre justice, dles Giierit bien : je suis sdr qu'elles auraient couvert les tn»apettes du ré^ment.
— Elles veulent donc chanter quelque chose b ma nièce!
— bes coapletâ qu'a composés M. Bobilier, et que le enré, qui les fait répéter en ce mçxaeot, a oais sur un ak de caniique; mtûs ce n'est pas tout.
— Quoi encore?
— Quand elles ont su que les garçons voulaiuit donner un mouton, elles se sont piquées d'honneur et ont parlé d'offrir deux tourterelles. Halheuieusement on n'en a pas trouvé. Alors il » été question de se rabattre sur des pigeons.
— J'a{^ouve le Jpnplacenient, dit le barmi qui rit de nouveau : cooime symbole, les tourterelles eussent été préférables sans doute] mais comme rôti les pigeons valent mieux.
— Eïi bien ! il parait que U. Bobilier, qui gouverne tout ça, n'aime pas ce rôli-là, car il m'a pas voulu e^itic&dce parler de pigeons. U a décidé que, puisqu'on ne trouvait pas de tourterelles, on offrirait à madame U marqiùse une corbeille de ileurs.
— Un pur Céladon, un vrai berger de Watteau, ce Bobi- Ë^, malgré ses soixante-douze ans et sa perruque jaune 1 — Mais de qui, diable ! tiCHs-tu tous ces détails î
— Je vais vous dire (a, mon colonel, répondit Rabussoa avec une nuance d'embarras; comme je passais par hasard devant la forge, mademoiselle Virginie, la femme de chambre de madame Grandperrin en est sortie...
— Par hasard aussi, sans doute, interrompit le baron d'un air malicieux.
— C'est elle qui m'a raconté tout ce qui se passe, se nàta d'ajouter le garde-chasse, et de plus elle m'a remis pour TOUS une lettre de sa maîtresse.
■DiglicJbfGoOgle
IS GEHTILW»!» CAMPAIIIUU. Il
R^uss<m tira de sa pocbe un petit billet à cachet annoné el dont le papier soyeux était imprégné d'un doux p^um. A moios de se rappeler que Vénus àaît La femnie de Vulcain, il eût été impossible de soupçonner qu'un objet si miguon pût eortlr de cette chose Mifiunée qui se nomme nue forge.
Toute exptessioa de moquerie avait disparu sur les traits du baron. Il prit d'une main empressée le papier que lui préseniait le gardercbasse et dit bràsqnement :
— Voilà deux heures que tu me contes des somettea, tandis que tu aurais db commeoc» par me remette eette lettre.
Sans attendre la réponse, H. de Vaudrey fit uh demi' tonr, reprit sa promeuada et oumt la nûssive parfumée qu'il lut en marchant.
Le billet de madame tirandperrin œ oûotenait que les tbffAs suivants :
« Nous comptons sur votre promesse, et nous vous ata tendons à dîner; mais surtout venez de bonne beure. D « est néceasmre que je vous voie avant que les autres pero sonnes soient arrivées, et que je vous parle sans témoins, a II s'agit de l'affaire la plus importante pMir moi, d'une « chose que je ne peux dire qu'à vous, d'une chose que e vous ne pouvez deviner mal^ tout ce que vous savez « déjà, enfin d'un service que vous seul pouvez me rendre. « Je suis orgueilleuse, vous le savez. Aussi ne vous avoue- 4 rais-je pas que j'ai besoin de vous, si je n'étais sûre que « TOUS ferez ce que je demande. Je vous aitfnds à oùdi; « VOUS me trouverez -dans l'allée des marroanieES. f>.
— Voilà les petits pro&ts des barbes grises, se dit le b»< Tûo en lueUant la letlre date sa poche; les plus jolies femmes leur dounent des rendez-vous avant même d'en avoir été priées. A vrai dke, j'akoerus tout autant être à l'âge oii c'était moi qui en demiudais et où l'on m'en reiiisait .MBveid : mais il ne s'a^t sas de cài. Cette pauvre Clarisse
D,izMb>Goôgle
•s AUTRES DE CH. DB BERNARD.
a mis sa confiance en moi, je lui montrerai qu'elle l'a bien ïlacée.
M. de Vaudrey retourna sur ses pas, et se rapprociiant du garde-chasse :
— Tu n'as pas autre chose à me dire î lui demandaf-il.
— Si fait, mon colonel, répondit Rabusson en reprenant . 'attitude du port d'armes qu'il avait un instant quittée pour caresser de la main le chien de garde ; j^i à vous dire qu'en traversant votre boia de la Tremblaie, j'ai entendu tirer deux coups de fusil l'un sur l'autre, enfin un coup double.
— Encore 1 s'écria le baron d'un ton de colère, car il partageait au suprême d^gré l'aversion qu'inspirent aux propriét^res de bois les toacomiiers; et l'a^-tu arrêté, le co^^ quînT
— Malheureusement non j j'ai couru à toutes jambes, mais'ilavait été aussi leste que moi; plus personne. J'enrageais, comme vous pouvez croire, mon colonel, quand cinq minutes plus tard, en passant dans le chemin de la Croix-Blanche, qu'est-ce que j'aperçois? l'av«cat Froidevaux.
— C'était lui, dit M. de Vaudrey avec l'accent d'une codvtctionbien arrêtée.
— It n'y a pas de doute, mon j^lonel, car c'est bien la plus infôme bracoimier du pays. Aussi je lui garde une dent, et il ne portera pas en paradis tous les perdreaux qu'il cous atu^. Dire qu'il n'a jamais été pincé qu'une fois, et pas par moi I
— Pends-toi, Crillon, dit le baron malgré sa mauv^se'^ humeur. Et que lui as-tu dit, à maître Froidevaux T
— Que pouvais-je lui dire ? il était sur le chepiiu de la commune; il avait son fusil sous le bras, le chien au repos; et son gueux de Pyrame lui marchait sur les talons comme un hypocrite qu'il est. Quepouvais-jeluidireî
— - Tu pouvais lui dire. . Hais je le lui dirai mieux moi"
im CBtniLHOHUE CAMPAGNARD. Il
même dans quelques instants, car c'est aujourd'lnii qu« vient notre affaire à la justice de pm. Est-ce loutT
— Oui, mon colonel.
— Voici l'ordre pour aujourd'hui : Je vais descendre àla ville...
— Pour recevoir H. le marquis à son arrivée t deniiinda Rabusson avec la ramiliarité que se permettent volujitiers les favoris.
— Non, répondit M. de Vaudrey d'un ton sec; si M. le marquis a envie de me voir, il prendra la peine de monter chez moi.
— Au fait, mon colonel, il est votre neveu, et c'est loi qui vous doit le respect.
— Pendant mon absence, tu resteras ici. Quand io facteur arrivera, tu regarderas s'il y 8 des lettres avec met journaux.
— Oui, mon colond.
^~ S'il y en a, tu examineras si dans le nombre il no s'en trouve pas qui portent le timbre de Hàcon. '
— Oui, pon colonel.
— En ce cas, tu me les ^porteras. Je serai à la instice de paix probablement jusqu'à midi; à partir de là, lu me trouveras à la torge.
— Oui, mon colonel.
— Surtout si le rapp^ bat, que personne ne bouge. Maintenant, va déjeuner.
Rabusson salua mîlitiùrement, et reprit avec son ciuen le chemin par où ils étaient venus, tandis que H. de Vaudrey rentrait dans sa maison par un perron donnant sm H tinsse.
D,izMb>Googlc
H OOVItBS OS CB. SK BRXI*ASIk
LES ADTOHITËS DU VlUAfiB.
Pour employer l'expression dont s'était serri le gtnie Rabusson, tout » trouvait sens dessus dessous i Châleau- ^ron-le-Bom^ Haâ c'était sur la place du ch&teau que se passaient les scènes les plus animées; car là derait omit lieiilaréeeptioDOlBâelletlu martfoi», et dès le poiat du ^our OD y avait travaillé aux préparatifs de la (Me.
Devant la grille, sur te terre-plein qui coupait le fossé en 4eu!c parties égales, des ouvriers servaient de dresser l'arc de verdure qui s'était attiré l'improbation du barcm de Vaudrey. Quatre poteaux, d'une vingtaine àe pieds, réunis au «Hnmet par autant de cintres, et revêtus de fourreaux de buis soigneusement taillés, en fomaient la partie essentielle. Quant aux accessoires, ils se composaifl^t de bandes «le calicot rouges, bleues et jaunes qoi, roulées en spirale autour des poteaiK, leur donnaient une ptiysiononûe de colonnes torses, et d'un grand châssis de papier recouvert d'une toile que deux hommes, pensés sur des échelles, s'efforçaient d'ajuster au-dessus <le la partie ant^eure de l'arc de triomphe.
Parmi les curieux groupés devœrtles ouvriers, on apercevait au premia- rang lui grané homme maigre, i tête diauve, et k 6gm<e à la fois débonnaire et madrée, qui semblât présider à l'achèvement des travaux. La déférence qu'on lui témoignait, et surtout un bout d'écharpe tricolore qui sortait d'une des poches de son habit d'un gros drap bleu à boutons pareils^ fais^ent reconnaître en lui la première autorité de Ch&leaugiron, le méticuleux maire Amoudruj dont il a été question plis haut.
Ll GEHIILHOllHE CAWAGItUD. If
De chaque cdté de l'arc, le long du fossé, se trouvait fichée ea terre une rangée de boites d'arti&ce qui, presque autant que l'arc lui-même, excitait l'admiratioD des enfante du txHirg ; cette batterie, qui leur promettait un si agréable tapage, était placée sous la surveillance du garde champétrs (^ambaid, promu en cette occason à la dignité de grand maitze de l'aitillerie. V£tu de ses plus beaux habita, et omé de sa bandoulière, cet émineot fonctionnaire se promenait gravement devant ses pèces, en réprimant parfois, k l'aide d'une baguette armée d'avance d'une mèche, la curiosili îadtscrëte des eniântsdont il était obsédé.
A l'une des fenêtres du b&timent où vivaient fraternel lement la justice de paix et la mairie, sans parler des pompes de la commune et de leurs accessoires, apparaissait à chaque instant une vieille figure à nez en bec-è-corbin et i( menton de galoche, coiffée jusqu'wix yeux d'une perruque ébouriffée qui, si l'on en croyait sa couleur jmui&tre, avait pu être blonde dans sa jeunesse. Cette face respectuÛe ^>partenatt à H. Bobilier, le juge de paix du canton, qui, forcé par l'a{^oche de l'heure de son audience d'abandonner au maire Amoudni la direction des préparatifs de la fêle, ne pouvait s'empêcher cependant de jeter, de temps en temps, un regard vigilant sur les ouvriers que dans scm tèle U avait tracassés inexorablement pendant toute la matinée, au point d'être vingt fols envoyé tout bas par eux aux CLoq cents diables.
Le digne ma^strat, beaucoup plus occupé en ce moment de la cérémonie dont il s'ét^t constitué l'ordonnateur que des procès qu'il aUait «voir à juger, ne se dissimulait pas l'étendue de sa responsabilité. La première visite de la marquise de ChAteaugiron, qu'on disait si jolie, au château dont elle avait épousé le maître, roulait sur lui, Bobilier, comme autrefois avait roulé sur Vat^ le voyage de Louis XIV à Chantilly; une femme, après tout, mérite bien autant d'honneurs ^a'un roij, surtout quand elle est channaidei
D,i.,.iiGoogle
tl (KtrTEB. CB CD. DE BBBNAItD.
aussi nous ne répordrisns pas qu'en cas d'écfaec îo galant juge lie paix n'eût renouvelé la catastrophe qui a rendu illustre à jaaims la mémoire de l'hércaque maître d'tiAtel.
En ce moment i^ toilette de M, Bobilier offrait une tran- EÎtion pittoresque sntre le costu!ne de ville et celui de ti'ibunal Son petit buste maigre et sec se trouvait emboîté dans un justaucorps de percaline noire boutonné du^ bauf de la poitrine au nombril, sorte de pacifique jaque de mailles, que les gens de palais endossent d'ordinaire par-dessous leur robe. A son cou pendait un i'uoat iur,lequel son net crocliu semblmt se courber comme pour y aspirer les grains de tabac copieusement éparpillés sur la mousseline. Sans craindre de compromettre sa dignité en se montrant à ses justiciables dans cet appareil incomplet, le juge de paix, sa toge A la main, se penchait à la fenêtre en grommelant entre sos dents d'un air de courroux :
— Fi ub us maladroits ! lourdaudsl bétes de somme ! jamws ils n'en viendront à bout ; voilà un quart d'heure qu'ils sont après, et rien o'avsince. Us sont capables de crever mon tableau , les chiens qu'ils sont 1 et cet Amoudru qui les regarde faire bouche béante, sans plus s'émouvoir qu'une souche 1
Devant la porte de l'auberge du Cheval-Patriote, entouré d'un grolipe de paysans des villages voisino qui attendaient l'ouverture de l'audience, un autre personnage suivait non moins attentivement que le juge de paix les travaux de l'arc de triomphe, mais nous devons ajouter que leur attention était d'une nature fort opposée : autant l'une était m'iuiète, et l'on pourrait dire paternelle, autant l'autre semblait dénigrante et hostile.
Maître Toussaint Gilles (le lecteur l'a reconnu sans doute) était un grand et gros homme , porteur d'une large âgure bourgeonnée que surmontaient des cheveux noh^ fort crépus, et sur laquelle se découpaient en forme de fer à cheval d'énormes moustaches qui, après avoir encadré la
U GENTILHOHUE CÀUPAGlfAHT). ST
bouche, descendaient de chaque cAté jusqu'au bas du menton. Pour relever la physionomie farouche dont, la nature l'avut doué et à laquelle il tenait évidemmeat beaucoup, l'aubergiste portait sur l'oreille une calotte grecque du plus beau rouge> ainsi que te gland qui s'y trouvait attaché ; autour du cou une cravate de laine de même couleur, et, comme vêtement principal, une longue veste bnme taiUée en carmagnole ; à cela près que la calotte ne reproduisit pas exactemeut lelionnet phrygien, c'étût le costume des Jacobins de 93.
Les différents groupes répandus sur la place se livraient à des discussions fort animées ; mais toutes ces conversations qui pourtant avaient lieu à très-haute voix, étaient couvertes par l'aiguë mélopée qui s'épanchdt, torrent fort peu harmonieux, par une des fenêtres de l'église. Dans la sacristie, en efifet, ainsi que l'avait dit le garde-chasse, une (rentre de jeunes filles , les plus belles vois de Ch&teaugjroD, répétident , sous la direction du curé , des couplets consacrés à l'étoge des vertus , plntAt supplées que connues, de la nouvelle dame du chAteau ; et les instruments cuivrés de H. Sa\ lui-même auraient eu quelque peine à lutter avantageusement contre les éclats de voix surhumains de ce vigoureux chœur de chant.
— n y a donc du nouveau chez vous, monsieur Toussaint Gilles î dit à l'aubei^^ste du Cheval-Patriote un vieux paysan, assigné à comparaître le jour même & la justice de pwx, et qui venait d'arriver sur la place.
— Pai^jieu ! ça se voit de reste, rép<mdit d'un ton bourru le farouche républicam , sans quitter une énorme pfpe de buis de laquelle il tirait ^encieusement , depuis quelque temps, des bouffées de tabac non moins copieuses.
— Ça se voit, c'est possible, quand on a de bons yeux, reprit le paysan; mus voue savez que les miens ne valent plus guère grand'chose. Qu'est-ce qu'ils font donc là-bast unreposoiri
D,lzMb>G00l^lf
' «• . (BDVBIS DI GH. DE BEBIURD.
— Un reposoir ; vous ; âtes père Cocquttd, dit Paube^ giste ea ricanant. '
— Pourtust oe n'est pas aigourd'hui Is Fète-Dieii.
— Ni la Saint-PantaléOD, dit an autre.
— Nî même la Saint-Gontran, ajonta un troisième.
— Tout ça n'empêche pas que le père Cocquard a mit le doigt dessus, reprit Toussât Gilles en quittant sa pipe ceUe fois, car la démangeaison de haranguer commençait à lui monter à la goi^. 11 est vrai que ce n'est aujourd'hui si la Fëte-Dieuj ni la S^nt-Pantaléon, ni la Saint-Gontran ; mais en revanche c'est la fête de sainte Aristocratie, patronne de tous ces plats valets qui travaillent là-bas.
— Sainte Aristocratie! répétèrent plusieurs assistants d'un air ébahi ^ nous n'avons jamais entendu parier de cette sainte-là.
— Je le crois bien , continua l'aubergiste dédaigneusement; voue autres paysans, quand vous avez travaillé comme des bètes de somme, vous ne songes plus qu'à boire, manger et dormir; aussi qu'en résulte-tr-il ! c'est qu'il n'y a pas moyen d'avoir une conversation raisonnable avec vous; autant vaudrait adresser la parole à vos bœufs.
— Monsieur Toussaint Gilles, dit le père Cocquard avec un sourire ùgre-dous, il me semble qu'eil votre qualité d'aubergiste vous ne devriez pas tant mépriser ceux qui songent à manger et à boire.
— Ce n'est pas que je les méjanse, père Cocquard, répondit le républicain d'un ton moins âpre; je lese^ime au contraire, et la preuve c'est qu'au sortir de l'audience, tous les gens qui auront envie de faire un bon dtner le trouve* runt chez moi à juste prix. Ce que je voulais dire, c'est que je suis indigné quand je pense à l'ignorance dans laquelle les prêtres d'un cdté, les nobles de l'autre, et le gouvernement par-dessus tout, cberdient à retenir les gens de li campagne. Voilà C9 qui m'indigne^ pète Cocquaid»
— Ah»! doBc j'avais nisoa, et ce i|ae je \o^ A c'ett m repoeoir.
— Kaia non, dît tînûdenMDt tu jewa vîlfa^eoi» ^ ils f^ pellent ça une arcbe de inoiaphe,
— Et moi, inUrromiHt io^iietisetneit Tousaainl Gilles, je Boie de Vavia du fèee Cocqitani : je MatreiM qae c'ett un vrai reposoir ; senlOBeiri, an bi» fan saiot, c'nt od d-devant qai en aura l'étnans.
— Votre marquis de Chàteeugiron T dit uo paywa : on aman qu'il anive ce matin.
— Notre Meiqwa ! s'écria L'aubergiste avec îwiigiMUoil : libre à vous, qui n'êtes pas d'ici , de voua nettie à genotlK dertmt les bodiets nobiliairea; nais s«cb« que let bourgeois de CbàteBugÎHH), j'aUends cefs qui ont le sentiaient de leur dig]Mté,etBoncet«sd'imbéciie»qui sepromèBeiUaar la place en ayant l'air de trouver tout ça superbe ; sachez , dî»-je, qu'un bom^eoia de GhAteaugiron digue de l'èbe, et j'en potur^adter an moins un, ne reconaelt m euaale, ni duc, ni marquis, et n'accorde ces titres surannés, on pkitôt «19 ri^i^s loïviquet» à penoMe.
ConAtsA et aa période, Toussaint GMa ternit le bout da tajm lie sa ^pe entre se» lèvre», enfonça ses deux ntiA» ôam les vastes poches de sa carmagnole, et, ae cambrant nKtjestueusement, il promena sur le groupe qui l'entourait un regard qui semblait attendre les applaudissements.
Le» payaoBi, dont quelqne»-uns ar^nt la bouche ouverte et ks yeox écai^Aiés, gaedasent un sileitM qu'il ne tenait qn^^evateurdeprendre pour celui de l'admiration, ei qe'ioternmpit VinterpeUation suiraoto, patàe sosdiia: de l'intérieat de l'aubei^e :
— Dites donc! monsiear l'hôte, monsieur le tafftmierl Tinnaaint Gilles se retoama vivement, et tous les yeus
VMant kev^ vers ime des f«nèb«s dn premier éiage d'ojk était descendi^e l'apostrophe, y aperçurent un jeune honuae Uond, d'âne figase aHercavaiièro, et mis avao ane Hé-
DigiliciluGoOglc
40 (EDTBEB DE CH. DB BBRnARD.'
gance poussée jusqu'à la recherche, qui se penchait en dehorsj une serviette d'une main et un verre vide de l'autre.
— Que désire£-vous, monsieur le vicomte T dit l'aubergiste en portant la main à son bonnet rouge.
— Du vin, pardieul Voilà une henre que Je m'égosilleà en demander ; il n'y a donc pas plus de garçons que de sonnettes dans votre respectable établiscementl
— Vous allez être servi à l'instant, monsieur )e vicomte; à l'instant même.
L'auber^te se préçùpita dans son logîs en iqtpelant d'une Toix de taureau furieux l'unique seniteur qai l'^dait à KTrir ses pratiques.
— Tiens, tiens, dit le narquois père Cocqoard, il parali qne si les ducs et les marquis sont rayés du calendrier de Toussaint Gilles, les vicomtes ne le sont pas encore.
En ce moment le châssis que les ouvriers essayaient vainement de poser au sommet de l'arc de triomphe échappa des muns de l'un d'eux et tomba, sans que l'autre parvint Aie retenir.
— Ah I les brigands t s'écria de la fenêtre où il était en observation H. Bobilier, qui, distrait de ses fonctions de iil%istrat par l'intérêt qu'il preniût à ce qui se passait sons ses yeux, n'avait pas encore songé à passer sa robe : ab t les gredins I un ouvrage qui m'a coûté quinze jouirs de travul.
Sans s'inquiéter de ta singularité de son costume, le bouil- Isnt vieillard s'élança bors du vestiaire, sauta plutôt qu'il nedescendit les cinqmarches du perron, etcourutdetoute la force de ses jambes, encore irâtes malgré son âge, ver» les ouvriers, qu'il trouva pestant et maugréant contre la besogne difficile qui leur était imposée.
— Ce n'est rien, monsieur Bobilier, lui dît le m^re en le voyant accotuir, rouge de colère ; votre châssis n'est pas crevé.
Le jo^e de paix s'assiua d'abord avec une s<dli»itude ft-
U GENTILBOmiB CUTAOIUID. tl
tesneOe de la vérité de cette assertion, et s'adressant ensttite aux ouvriers :
— Hais, fines b&tés, leur dit-il, mais, oisons biidés que ?'ous £tes, vous ne voyez donc pal que vos échelles sont trop courtes?
— Nous le savons bien, répondit on des travailleurs d'un Ion bourru.
— En ce cas, pourquoi n'en allez^ous pas chercber d'autres?
— Où ça?
— Gomme s'il manquait d'écbellesàCbftteaugjnml Allet tu plus près.
— Il n'y a que celles des pompiers qui soient assez Jfntgues.
— Eh bien I fainéants, au Ij^u de rester là à me regarder comme si j'étais un animal curieux, courez chercher les échelles des pompiers.
Le digne juge de paix, avec son justaucorps de percaline, son rabat attaché de travers et sa perruque jaune aux cei boucles, était en effet plus curieux à voir qu'il ne l'imaginait.
— Pour aller chercher les échelles, dit un des ouvriers, il faudrait avoir la clef de la remise où elles sont.
— Ladefl Amoudru, la clef 1 dit le magistrat impatient; c'est vous qui devez ravoir. '
— Je ne l'ai pas, répondit le m^e avec une sorte d'en»barras.
— Comment I vous ne l'avez pas ! où est-elle donc ?
— C3iez le capitaine des pompiers.
— Et vous n'avez pas une seconde clef t *
— Non.
~ Quoi I vous, maire de Ch&teaugiron, vous, le chef de la commune, vous n'avez pas une double clef du lieu où ■ont les Dompes ! s'écria H. Bobilier qui^ dans la mauvaise L p Qj^ ]g Qieitait le retard apporté à l'achèvement de
41 OBCTHS M CB. la BEMABD.
aoB ouvrage, ne demandût qn'à trouver sur qui la passer ; linsi donc, si ce drâle de Toussaint Gilles était absent on ivre, ce qui lui arrive souvent, et que le feu prit quelque part, il faudrait enfoncer les portes pour avoir les pompes I Voilà comment vous entendez vos devoirs d'administrateur ; je vous en fais mon compliment.
— Faut-il demander û def à M. Toussaint Gilles T dit un (les ouvriers, tandis que le maire ne soufflait mot, habitué et résigné qu'il était sans doute aux semonces du juge de paix.
— Oui, certes, il faut y aller, et vite.
— Pourvu qu'il veuille la donner, dit Amoudro à voix basse.
— Pourvu qu'il veuille donner la clef? répéta le ma^ gistrat d'un ton cassant; je voudrais, ma foi, qu'il la refusât; j'avoue que je serûs curieux de voir ça.
— Eh bien ! vous le verrez, selon toute apparence, reprît le maire toujours à demi-voix, car Toussaint Gilles, un digne homme d'ailleurs, a parfois la tête un peu pr&s du bonnet; vous connaissez ses opinions, et peutrAtre vaudrait-il mieux...
— Justin, dit H. Bobilieren coupant la parole au prudent administrateur, va demander de ma part à l'aubergiste Toussamt Gilles la clef de la remise où sont les pompes.
— Et dis-lui, ajouta lemaire, que nous le prions...
— DiB4uî, interrompit brusquement le juge de paix, que j'ai besoin de la clef, et pas autre chose.
Le jeune ouvrier traversa la place en courant pour jjlef & la recherche du capitaine des pompiers, qu'on ne voyait plus devant la porte de son aub^e.
• - Amoudru, dit pendant ce temps le juge de paix wi maire qu'il avait pris à l'écart, avec votre système cle ten»porisation, de conciliation et d'irrésoluUon, vous ne ferez jamais besogne qui vaiUe, et à force de vouloir devenk l'ami de tout le monde, vous ne resterez celai de personne.
iM oamianan umpionmid. ««
Ckunment, ayant on intérêt aussi grand à vous mettre dans les bonnes grftces du marquis, pouveK-vooB songer h mé< nager un drtle tel que Toussaint Gilles, qui ne fait que d^ blatérer contre lui du matin au soiri Je vous en jH^ens, Amoudm, parce que je voudrMs wir réussir votre affaire, â le marquis apprend que vous conserve! des relations infimes avec un de ses ennemis déclarésj il vous en saura te plus mauvais gré, et alors adieu le fermage de sa terre.
— Ma position, monàeur Bobilier, est bien embamusante, voyez-vous, bien embarrassante, rép<mdit le maire en bochant la tète lentement.
— Toct vous embarrasse, vous,' tout vous fait peur.
— Si vous étiez k ma place...
— Avotre place, je ferais ce que je fats àla mienne, j'aor^ une opinion à moi, une volonté à moi, et quand j'au* rais pris un parti, je n'en démordras pas. Hûs vous, vous bitcs des monstres de tout. Par exemple, cet afireux manche à balai, qu'ils appellent l'arbre de la liberté, et qui me gftte mon arc de triomple, que ne vous ai-je pas dit pour TOUS décider à le fnre abattre T Y suis-je parvenu 1
Le manche à bMai dont parlait avec tant d'irrévérence le Juge de paix était un pleuplier qu'en 1830 les patriotes de Cli&teaugiron, Toussaint Gilles en tête, étaient venus planter solennellement au milieu du terre-plein, devant ia grille du château. Transplanté déjà grand et sans trop de précaution, ii n'avùt pas tardé à dépérir ; en ce moment, il était parfaitement desséché, et derrière l'arc de triomphe qui ne le masquait qu'en partie, il se dressait (Hteosement, ^ussemblableàun mâtqu'à un aibre. Au s(Hnmet,nnloog b^a'euiq>OTtait une bande étroite d'étamine bleue ; c'était tout ce qui restùt du drapeau tricolore de 1830; lèvent, maà qull arrive presque ttmjonrs en pareil cas, ayant de> puis longtemps déchiré et emporté le reste.
— Guupar l'arbre de la liberté I dit le maire en baissant encore la voix; vous n'y songez pas, monsieur Bobilier.
44 (BDTUS 91 CH. DI BBBIUI9.
— Si psrdieu, j'y songe, et depuis longtemps.
— Couper l'arbre de U liberté ! pour que si les républicains l'emportent; comme c'est pos^ble, on vienne brûler ma maison et moi dedans I
— Bah I TOUS n'avez en tête que pendùsons et incendies.
— C'est que nous avons à Chàleaugiron bien des mau^ vais sujets, reprit Amoudru, qui regarda autour de lui d'un air inquiet, comme s'il eût craint qu'm autre que son interlocuteur pût l'entendre. Voyez-vous, monsieur Bobilier, quoique je n'aie pas votre Age, je connms le pays mieux que vous. On n'y est pas bon.
— Je le sais, Amoudru, je le sais. Vos boui^eois de Chftteaugiron, comme ils s'appellent, sont un tas de vantards et de criards qui auraient besoin d'une bonne leçon ; mais i^ils ne valent pas grand'chose, raison de plus pour ne pas mollir dans l'exercice de vos fonctions.
— Rfuson de plus, tant qu'il vous plaira; en attendant je ne suis pas tranquille.
— Pourquoi çaî
— D'abord, à cause de toutes ces manigances au sujet de l'élection au conseil général. Pas plus tard qu'hier, U. de Boisjoly ne m'a pas laissé ignorer que je courais risque d'être destitué si je ne votais pas pour le candidat du gonvemement,
— Amoudru, vous savez ce que dit l'Évangile : a Nul ne peut servir deux maîtres, b Ënb'e M. le marquis de Ghàteaogiron et M. le mallre de forges Grandperrin, il faut donc choisir.
— C'est justement ce choix...
— Qui vous embarrasse } Il me semble pourtant que M. Grandperrin ne possëdepas, ainsi que H. le marquis, un magnifique domaine dont le bail est sur le point d'espû«r.
— C'est vrai, monsieur le juge de paix, et je comprends la valeur de cette raison-là mais il y a aussi une autre chose qui me tracasse.
i„Goo^lc
a cntriLHOim cahfaokard. 41
—Quoi donc encore?
— Cet ordre que vous m'avez tait signer hier.
— Pour la prise d'armes des pompiers?
— Justement. Quand Toussaint Gilles va entendra le rappel, il sautera au plancher.
— Qu'il y saute et s'y brise te aftne» le jacobin qu'il est!
— Mais, monsieur Bobilier, étes-vous bien sAr au moins que je sois dans mon droit t
— Si j'en sms sûr, répondit le pétulant vieillard d'un air blessé : si moî, juge de paix du canton, je siûs sAr de ce que j'avance quand il s'agit d'une question d'aotOTÎté administrative t
— Ce que je dis là, ce n'est pas pour vous offenser ; mais il y ades personnes qui prétendent....
— II y a partout des sots qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Voici la chose en deux mots, et je ne devrais pas être obligé de vous la répéter, ajouta le juge de paix d'un ton péremf^ire : vous êtes maire de la commune, et eu cette qualité vous êtes le chef né defa garde nationale ; or les pompiers font partie de la garde nationale, ou plutôt à Cliàteaugiron ils sont toute la garde nationale ; donc vous avez le droit de faire, prendre les armes aux pompiers. Estrce clair T
— J'admets ça, répondit le m^e d'un air assez peu convaincu; mtûs puisque Toussaint Gilles est le chef delà compagnie, n'était-ce pas à lui qu'il eftt fallu envoyer Vatdtel
— Dans les cas ordinaires, oui ; aussi c'est ce que vous avez fait il y a quinse jours, quand on croyait que le marquis devait arriver à cette époque. Qu'a fait Toussaint Gilles T
— Ce qu'il a feitf... dit Amoudru en se mordant les !è\Tes.
— Il vous a envoyé promener. . . et vous l'avez souffert dit ironiquement le juge de paix.
— C'est que, voyez-vous, monàeui Bobilier, je ne suis pas
DiglIMbyGOO^IC
\$ iwnm.ES rs ch. db nntitABD.
un homme méchant, moi, et se brouiller comme ça, pour ■ un mot, avec une ancienne connaissance...
— Soit. Si les grandes moustaches lie Toussaint Gilles TOUS font peur, c'est votre affaire.
— Peur, répéta le maire dont ce mot parut émouvoir la débonn^relé habituelle; sachez que je n'ai peur de perr sonne ; mais on a toujours assez d'ennemis.
— Enfin, peur ou non , ce n'est pas là la question. Le capitaine de la compagnie ayant refusé po^tivemeut de TOUS obéir , que deviez-vous faire aujourd'hui T donner l'ordre au lieatenant; car il faut pourtant que force reste à l'autorité, et l'autorité, Amoudru, c'est vous, entendez- TOUS bien î -
— Oui, je sais tout cela, dit en se grattant l'oreille l'administrateur dans l'embarras ; et puis, d'un autre cûté, Philippe est si content de mettre son casque doré et de commander la compagnie, qu'il a bien fallu que j'en passe par ce que vous avez voulu tous les deux. Mais çan'empét^ pas que Toussaint Gilles va foire un vacarme d'enfer.
— Vous vous boucherez les oreilles.
— Au moins s'il s'en prend à moi, vous me soutiendrez, monsieur Bobitierî
— Soyez tranquille, répondit le juge de paix en souriant de pitié ; s'il veut faire le méchant, c'est moi qui me chai^ de le mettre à la rfùson. Ah çà 1 vous moquez- vous de moi t ajouta-t-il brusquement en s'adressent aux ouvriers; vous voilà encore les bras croisés ! Et ces échelles ?
— Nous attendons toujours la clef, répondit un des tra- Tailleurs.
— Comment I ce drôle de Justin n'est pas encore rerenat
— Le voici, dit le maire.
En ce moment, en effet, le jeune ouvrier revenait d'un pas beaucoup plus lent qu'il n'était parti.
— Eh bien ! la clef î lui cria d'un ton d'impatieiKW le vieux magistrat qui lui vit les mains vides.
DiglIMbyGOOglC
u GunuHonn cahpagnabd. «t
— H. Toussaint Gilles ne veut pas la donner, reperdit le jeuno ouvrier d'un air ahuri.
Qu'est-ce que je disais 1 St Amoudru entre ses dente;
et le nnage qui couvrait le front de Tbonnête administra* leur parut s'y appesantir.
^46 juge de paix ne dît mot, mais il fironça si violemment seb sourcils grisonnants , que les boudes inférieures de sa perruque s'abaissèrent sur ses yeux comme pour les Oftr^ser ; en même temps, par une contracti(Hi subite de aes mftdwrires, veuves de dents, son nea et son menton se rap- {vochèrent au point de se i^joindre.
— Il ne faut pas vorn faire du mal pour cela, monsienr Bobîlier, lui dit doucement le maire en remarquant ces Byii> ptômes d'une tempête près d'éclater; on se passera de leurs échelles; avec de la patience on vient à bout de bien des choses.
Parler de patience à un Komme irrité, c'est le moyen de l'exaspérer. Sans daigner répondre un mot, le juge de paix jeta sur le pacifique administrateur un regard méprisant, redressa fièrement sa petite taille maigre, et, d'un pas qu'eût précipité la colère si la conscience de sa dignité ne l'eût retenu, il se dirigea vers l'auberge du Cheval-Patriote, au seuil de laquelle venait de reparaître Toussaint Gilles.
Au lieu de l'accompagner pour prendre part k la diseuse non orageuse qui allait inévitablement s'engager entre Yirascible ma^stratetlenon moinsbomllant aubei^ste, le maire Amoudru, sortant de son bésitation habituelle, adressa vivement la parcJe aux ouvriers qui, curieux de voir la fin de la scène, ricanaient entre eux et faisaient oùne de suivre M. Bobilier.
— Allons, mes garçons, du conn^ ! je ttàs vous à(jnner un coup de main. Ce serait drWe de ae passer des échelles des pompiers. AHons, il fant fante w» farce h celte mauvaise tête de Toussaint GiBes. Mot qm suis grand, gagewis que j'en viens ft bout ; quand le cbftsns sera posé» 3 j «n»
..f.oojjlc
it iKUVBBS DE CH. DE SESnAXD.
& boire, et du chenu. Allons, tout le monde à roovTRgft, Joignant l'action i la parole, le maire empoigna te châssis par un des coins, tandis qu'un des ouvriers le prenait par l'autre, et il se mit à giimper à l'une des échelles, sans s'inquiéter autrement de sa dignité municipale.
En voyant approcher lejuge de pais dont la physionomie flamboyait de colère, Toustiaint Gilles croisa les bras, se redressa de toute la hauteur de sa taille, et aspirant sa pipe coup sur coup, s'entoura d'un nuage de fumée ; nouvelle . irrévérence, nouvelle bravade ajouteeàla première, car tout le monde savait que le digne magistrat, priseur déterminé, exécrait l'odeur de la pipe. Jamais, en un mot, héros chanté par Homère n'attendit son adversaire d'un courage plus fermed'un regard plus provoquant, d'un maintien plus belliqueux.
UNE IBKP&TE DAKS DN VEBBB d'eAU.
lie groupe des paysans arrêtés devant l'auberge du Cfieval- Potriote s'était accru de nouveaux arrivants, et d'un autre «Até, en voyant leur juge de paix traverser la place, la colère sur le visite, dans le bizarre accoutrement que nous avons décrit, une partie des bourgeois, après lui avoir livré passa{;e, s'étaient mis en marche sur ses pas dans l'attente de quelque événement dramatique. Un cercle nombreux se forma donc autour du magistrat et de l'aubergiste aussitôt qu'ils se trouvèrent en présence.
Attiré à la fenêtre par le murmure confus de cette espèce ^'attroupement, le jeune homme blond que le m^tre de l'aube!^ avait traité de vicomte s'y ^puya de nouve&'j^
U GENTILHOIDIB UHPAGRASD. 4*
■ans quitter pour cela l'asùetle où it était en train de manger une aile de poulet.
Eh même temps les rideaux de la chambre voisine e'entr'ouvrirent, et derrière une des vitres on put apercevoir la figure étroite et blafarde d'un homme d'un Age moyen, qui semblait épier curieusement, mais sans voidoir se mettee en évidence, ce qiû se passait sur la place.
— Qu'est-ce à dire, Toussaint Gilles? s'écna pour débuter le juge de paix d'une voix tremblante de courroux; on prétend que vous refusez de donner U clef de la remise où sont les pompes.
— Est-ce que le feu a pM quelque partî répondit le capitaine en affectant par persiflage un tôt surpris ; cependant je n'ai pas entendu sonner le tocsin. Il est vrai que vos braillardes de la sacristie, font un tel charivari qu'on n'entendrait pas le Père éternel tonner.
-- Il n'est question id ni de feu, ni de sotte plaisanterie, reprit le vieillard dont les petits yeux gris brilluent comme ceux d'un chat en colère ; il s'a^t de savoir si vous allez me donner la clef, oui ou non !
— Non ! dit Toussaint Gilles, qui accompagna ce mot décisif d'une énorme bouffée de tabac.
C'était la fumée qui sort du canon après le boulet.
— Et peut-on connaître la raison de votre refus ? reprit M. Bobîlier en essayant de se contenir.
Le capitaine républicain promena sur l'as^stance un regai'd qui semblait dire : Attention ; ce que je vais dire mérite d'être écouté.
— Je refuse la clef de la remise des pompes, dit-il ensuite, pour plusieurs raisons : !■> je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.
^ C'estce que nous verrons toutàFheure.
— Tout de suite. Vous êtes juge de paix, je suis capitaine de pompiers; vous conciliez les procès, j'éteius les incendies; nous avons tous deux nos attributions qui peu-
i„Gooi^le
SO (ECTRES DB CB. Dl BEBNABK
vent se ressembler, mus qui n'ont rien de commmi. !'&{ donc raison de dire que je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous et que votre robe n'a rien à commander à mon épée.
— Erreur, estimable tavemier, cria de la fenêtre le jeune homme blond qni, mis en belle humeur par an déjeuner copieusement arrosé, semblait prendre un plaisir particolier à la scène dont il se trouvait le q>ectateur te mieux placé ; «reur. Cicéron , un illustre pompier dans son temps, B dit : Cédant arma tagœ, ce qui signifie que ce vénérable magisti'at, qui a une si belle perruque, a droit b voire obéissance.
— Il ne s'agit pas de nous donner en spectacle à des ivro> gnes, dit M. Bobilier, après avoir jeté à l'auteur de cet ii>* cident un regard courroucé ; nous examinerons tout & l'heure la valeur de votre première rason. Voyons les autres.
— Ma seconde et dernière raison, répondit Toussaint Gilles en élevant la voix, afin d'être entendu de tout le monde, ma raison péremptoire, c'est que tant que je seriu capitfûne des pompiers de la commune de Châteaugiron, je ne souffrirai pas que les instruments placés sous ma garde et destinés à la conservation de nos maisons et de nos personnes, je ne soufi'rirai pas, dis-je, que ces instruments, qui sont une propriété publique, soieat déshonorés en servant & élever un monument d'adulation servile en l'honneur d'un particulier quelconque, quand même ce particulier serait vingt fois marquis et cousin du roi des Français.
On entendit courir dans l'auditoire un murmnre approbateur auquel, malgré le titre de vicomte que l'aubei^ste lui avait donné, le jeune homme blond s^associa ouvertement.
— Bien parlé I la calotte rouge; que répondrez-vous à cela, la perruque jaune t
— Est-ce toutT iSH le ji^ de paix avec l'accent d'un homme qui s'apprête à terrasser d'un seul coup son adversaire;
U OrariLHOlDIS CAHPAflNAKD. Il
— Cest tout. Vous êtes le juge de paix do canton, ainsi jugez tant qu'il vttus plaira les procès des gens du canton ; mais les affaires de notre Chàteaugiron ne vous regardent pas. Mes pompiers sont les pompiers de ta commune; ils ' n'ont d'ordre à recevoir que de la comnmne, et la commune n'a qu'un chef, son maire.
— Et c'est ici que je vous prends, s'écria le juge de paix qoi allongea le bras par m geste victorieux; Amoudnil ajouta-t-il en regardant de tous côtés, ici, Amoudrul... Que dianlre est-il devenu?
— Me void, répondit le maire en se montrant soudain à cdté du vieux magistrat comme une apparition docile à la voix du magicien qui l'évoque ; me voici, monsieur Bob^ lier; qu'y a-t-il pour votre service t
Amoudra essuyait avec un mouchoir de cotonnade è car^ reaux son front baigné de sueur, mtûs du reste il avait l'sât radieux.
— Amoudm, dites à monaeur Toussaint Gilles...
— Tout ce qu'il vous plaira, monsieur Bobîlier, mais auparavant faites-moi le plaisir de vous retourner.
Le maircjirit le juge de paix par le bras et lui fit faire fin demi-tour. Machinalement ccnx des assistants qui se trouvaient placés derrière M. Bobîlier imitèrent ce mouvement, et tous les yeux se dirigèrent vers le point que désignait Amoudru d'un air triomphant.
Au sommet de l'arc de triomphe, le châssis, débarrassé de la toile qui l'avait dérobé jusqu'alors aux regards des curieux, s'élevait noblement en étalant aux rayons du soleil, dont l'éclat parut redoubler en ce moment pour les saloer, les armoiries des Gh&teaugirons que nous aÔons essayer de décrire.
La partie inférieure se composait de huit pièces altem»- Gvement rouges et jaunes, taillées en triangle, comme le» marches d'un escalier à vis, et dont les pointes se réunissaient ■u cœur de l'écu; au-dessus, on voyait sur un fond bleu la
tS CBUTKB8 DE CB. DE BEBKABD.
figure d'un cbàtean entièremeat blanc, sauf quelques nvv ' Qus détaib.
Dans la langue technique du blason, ces armoiries poiiv^ent se formuler ainsi : — Gironné d'or et de guenles, aa chef d'azur, chaîné d'un château d'ai^ent ajouré, maçonné et essoré du premier émail.
Le tout composait ce que la science héraldique nomme des armes parlantes, el^igniSaît (les rébus datent de loin) CMleaugiron,
Une couronne de marquis surmontait l'écusson que supportaient deux lions, au naturel, dont les crinières ébouriffées, les gueules sanglantes et les griffes effroyables, avaient d(t faire peur plus d'une fois au peintre lui-même.
Dans un coin du tableau se trouvait tracée modestement, eiî assez gros caractères toutefois pour pouvoir être lue à dix pas de distance, la signature suivante , Théophile SMlier fecit.
A la vue du tableau vraiment étonnant auquel il avait travaillé pendant quinze jours, [^acé enfin après tant d'efforts inutiles, au-dessus de l'arc de triomphe qu'il terminait, le juge de paix éprouva un orgueil d'artiste qui dissipa subitement sa colère et lui fit prendre en pitié profonde les grossières insolences du capitaine des pompiers. Sans d^gner lui jeter un regard, il se rapprocha vivement du monument enfin achevé, afin d'admirer son œuvre de plus près.
— Magnifique coup de théâtre, dit le vicomte à cheveux blonds, qui, après avoir envoyé un plein verre de vin de Thortns rejoindre l'aile de poulet qu'il venait d'avaler, approcha de son œil gauche un petit lorgnon d'écaillé. Voilà, pardîeu, de la peinture qui me donne envie d'en connaître l'auteur. Dites donc, monsieur le capitaine; car je connais maintenant votre qualité, et je sais le respect qui vous est dû ; monsieur le capitaine de pompiers I
Toussaint Gilles leva la tête ; on pouvait lire à la fois sur sa
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U GKNTILHONHB CAUTAfiHAKD. <|
figure la tentation de réduire au silence, par quelque coup de boutoir bien appliqué, le mauvais plaisant qui se moquait de lui, et la crainte de perdre, faute d'une suitisaDlo obséquiosité, une pra^que arrivée du matin seulement, et qui, si l'on en jugeait par le menu de son déjeuner, promettait d'être excellente. Ce dernier sentimeat l'emporta; car si le capitaine de pompiers était républicain, il •^.tait aussi et avant tout aubergiste.
— Que désirez-vous, monteur le vicomte T répondit-îl aussi poliment qu'il put l'obtenir de sa mauvaise humeur secrète.
— Je voudrais connaître l'artiste qui a peint le tableau que je vois là-bas.
— C'est le juge de pmx, avec qui vous m'avez vu parler teut à l'heure, et qui, j'ose le dire, n'a pas eu l'avantage dans la discussion.
— C'est vrai, dit un des assistants presque aussi démcH crate que Toussaint Gilles lui-même, vous lui avez rivé son ,. clou, et proprement.
— Difj)Ie 1 reprit le vicomte, les juges de paix de SaAneet-Loire sont de cette force-là 1 vous pouvez vous vanter d'être nn heureux peuple. Et, dites-moi, cet.e6timable ma- ^strat juge-tril aussi bien qu'il peint T
— C'est ce que vous pourrez voir tout à l'heure ; car son audience va s'ouvrir,
— J'y asâsterai bien certainement ; mais en attendant, monsieur le chef... je veux dire monsieur le chef des pon^ piers, auriez-vous la bonte de m'envoyer du dessert et du café, avec un carafon de rhum, si vous en avez de passable 1
— D'excellent, monsieur le vicomte; Jamaïque auUientique ; vous allez être sen'i,
— Ah !... attendez donc, j'oubliais l'essentiel : envoyezmoi en même temps du papier à lettres, ce que vous aves de mieux, et ce qu'il faut pour écrire.
— A l'instant même.
D'i.,.inCoogle
M (BVTSBS DB 08. M KBBKABB.
Toussaint Gilles entradaDS l'anberge pour tranemettre \ son garçon les ordres qu'il venait de recevoir. Un instant après, il reparut sur le seuil de son établissem^t. -
— Monsieur ToassmntGilIes, vous qui êtes un savant, lui dit alors le père Cocquard , qui s'était assis sur un banc de cette pieire près de la porte, expliquez-nous donc ce que signifie cette enseigne qu'ils viennent de mettre Ihrbes sur leor reposoir ; au moins la vôtre, on y comprend quelque chose ; on cheval blanc, tout le monde connÊilt ca; mais c^e de là-bas, ils disent, car moi dlci je n'y vois goutte, que c'^ un vrai grimoire, et que le diable y perdrait son latin.
Plusieurs paysans se rapprochèrent afin d'écouter l'explication de l'aubergiste et de voir s'il serait meilleur latt-oiste que le diable.
— Ça ! dit Toussaint Gilles en montrant d'un doigt méprisant le tableau du juge de paix, ça ne mérite pas le nom d'enseigne que vous lui donnez, père Cocquard; une enseigne est une chose qui a du mérite quand elle est bien peinte, tandis que ce t>arbomllage n'est bon qu'à faire penr aux moineaux.
— Hais enfin qu'eslrce qu'il refwésente i
— C'est ce que les nobles appellent des armes; un tai d'insolences pour \exer le peu[de.
— Dites donc, monsieur Toussaint Gilles, demanda un antre paysan, ces diables de bétes qui marchait sur leurs pattes de derrière ei. qui ouvrent des gueula qu'on dirait un four allumé, esirce que ce sont des singesî je n'en ai jamais vu de si gros.
— Des singeai dit l'aubergiste en ricanant; en effet, ils ont plus l'air de singes que de licffis.
— Ce sont donc des lionsT *
— C'est une allégorie, AutrefcHS, qund les noblt» étaient les maîtres et que tout leur était pennis, il y w' avait qui élevaient dans leurs maisons des liona.
LB GinriLHomn CAUPAGnAio. si
— Us devaient coûter gros à nourrir I dit le 'père Ooo> qaard.
— Ça leur était bien égal & ces gueus-4à; quand la riande de boucherie était trop chère, savez-vous ce qu'on faiiiaitT
— Qu'est-ce qu'on feigait, monsieur Toussaint Gilles T demandèrent à la fois plusieurs des auditeurs avec un intérêt visible.
— On prenait le premier serf venu, et on le jetait dans la fosse aux lions.
— Le premier cerf vennî répéta un des paysans ébahis, ce n'était pas déjk une si grande économie.
— C'est qu'apparemment dans ce temps-là, dit un autre, le gibier était plus commun que maintenant.
Le savant aubergiste sourit de pitié.
— Je ne vous parle pas de cerf h quatre pieds, fines que TOUS Êtes ! je vous parle d'un serf à deux jambes ; c'est le nom que ces gredins de ci-devant donnaient autrefois aux faabitants de leurs terres, à ce qu'on appelait leurs vassaux, enSn aux paysans comme vous.
— Voyez-vous ça ! dît l'auditoire impressionné ; et voua dites qu'on les donnait à manger aux lions!
— A part les ignorants de votre espèce, tout le monde sut cela. On vous prwait donc le malheureux serf par lea quatre membres, et on le jetait dans la fosse; vous penses que son affaire était bientôt bâclée.
Un murmure d'horreur «ircula parmi les assistants.
— Cest pourtant bien vrai ce que dit là H. Toussaint Gilles, dit l'un d'entre eux j et la preuve c'est que j'ai va dans les temps, à Autun, sur un tableau d'église, un de ces malheureux serfs au milieu d'une demi-douzaine de lions qui s'apprêtaient aie dévorer.
L'interrupteur faisait allusion à un tableau représentant le prophète Daniel qui se trouve en effet dans la cathédrale (i'Autun, mais personne, parmi les auditeur»^
&« (BnntES DE GH. DE BEBNARD.
n'était en éftit de rectifier Verreur de l'honnête villageois.
— Il faut avouer, dit un autre d'un ton sentencieux, que dans ce temps-là le nrétier de paysan' était encore plus rude que maintenant : mangé par les bâtes, si la viandç était rare 1 sapristi I
— Ces gueuK-lk, reprit Toussaint Gilles avec l'aplomb d'un orateur sur d'avoir captivé son auditoire, ces chiens d'aristocrates avaient comme cela une foule d'inventions pour diminuer le peuple quand il devenût trop nombreux. Dans la terre de Honjoie, par exemple, lorsque le seignçur revenait de la chasse et qu'il cr^gnait d'attraper un refroidissement, il faisait éventrer un de ses vassaux pour se r&r chauffer les pieds dans son sang tout fumant. Que <lite»> vous de çaï
— Ohl lesgredinsl les brigands 1 les scélérats! s'écrièrent à la fois la plupart des auditeurs qui acceptèrent, comme mot d'Évangile, ainsi que l'avaient fait avant eux leurs pères, en 89, la sanguinaire calomnie remise en lunûëre par Toussaint Gilles.
— ¥oiee ces gueux de lions, dit un paysan lorsque cette émotion fut calmée> on dirait une mtuson.
— C'est le poclrait du vieux château, répondit l'aubeiv giste sans hésiter; heureusement il n'existe plus que sur 1$ papier.
— Et savez-vous, mondeur Toussaint Gilles, vous qui savez tout, si, dans le vieux ch&teau, ils avaient aussi leur fosse aux lions T
— C'est probable, mâs je ne l'affirmerai pas; car il ne faut affirmer que ce dont on est s&r.
Ce qu'il y a de certain, c'est que quand on a eu besoin de ' pierres pour réparer l'écluse et qu'on a déblayé les ruines de la tour qui regardait la route de Cliâlons,oo a trouvé un souterrain qui bien certainement a servi de cacltot et peutêtre même de tombeau à plus d'un de ces pauvres diables de aetk.
U GERTILHOIOIB CAHPAGKAHg. ST
— Hais il y en a qui disent que ce cachot c'était une cave, objecta le' père Cocquard, qui semblait moins subjugué que ses voisins par l'érudition de l'aubergiste.
— Laissez donc, une cave ! reprit Toussaint Gilles ea somiant de pitié.
— Vous conviendrez cependant que les seigneurs du ch&teau devaient boire du vin comme vous et moi, et même [dus, pnisque c'étaient des nobles et que tout leur était permis.
— Je ne prétends pas dire, père Gocquard, qu'ils ne buvaient que de l'eau et qu'il n'y avait pas de caves dans leur château; mfûs ce que je répète et ce que je soutiens, c'est que le souterrain dont je parle éUài bien un cachot, et la IH«uve ce sont les instruments de torture qu'on y a trouvés.
— Des instruments de torture ! dirent quelques-uns des auditeurs en ouvrant de grands yeux.
— Oui; des cercles de fer qu'on passait autour de la ceinture du prisonnier, probablement après les avoir fmt rougir au feu, car ces brigands de nobles sont capables de 'tout, et qu'on rivait ensuite aux murs du cachot. Quand l'opération était finie, on fermait la porte, et le pauvre diiî)Ie mourait de faim; voilà conune les choses se paag^ent à cette époque-là.
Un nouveau frémissement dlndignaUon parconmt les rangs des auditeurs.
— It parait alors, dit le sceptique père Cocquard, que dans les anciens temps les hommes étment quatre fois plus gros que maintenant ; j'ai vu les ferrailles dont vous parlez chez M. Bobîlier; elles sont larçes conuRe des cercles de tonneaux, et y ressemblent comme se ressemblent deux mour ches.
. ~ Des rercles de tonneaux 1 s'écria Toussaint Gilles indi-' gué ; c'est ce vieux chouan de Bobilier et les autres aristocrates du pays qui ont fait courir ce bruit-là, et je qe croyais pas, père Cocquard^ que vous fissiez partie'de leur dique.
U (MVitM SB CB. M miUU.
Le vieux paysan se tut prudranment^ car U lut daba In regards de ses voisins une désapprobation comfdète de sea objections critiques. .
— Et cette antre peinture qui est au-dessous du cbfltean, dit un autre interlocuteur, qu'est-ce que vous croyez que ca représente, monsieur Toussaint Gilles i
Le docte aubergiste examina les ginms du cbanip d» l'écuquelui désignait l'iaterK^ateur; mais cette fois bm érudition se trouva en défaut, et malgré son désir de m laisser, dons l'intérêt de sa réputation, aucune question sans réponse, il hésita nn instant.
~- Ça ressemble aux rayons d'une roue, dit on des bsbîstanls dont le costume était celui d'un garc^Mi boncber.
— Ça ressemblerait plntM, dit un autre, taillandier de ■on métier, & huit lames de coupwet qui se toucheraient par la pointe.
— Hais le fer n'est ni rouge ni jaune, rei»it le premier <)ai, sous cet allument décisif en apparence, espérait écraser son contradicteur.
— Le fer n'est naturellement oi rouge ni jaune, j'en conviens, dit Toussfunt Gilles en reprenant son aploc^ i»^>Ees* soral, mais il peut le devenir; Picardet a donc raison, en partie du moins ; je ne dirai pas comme lui que ces lames en triangle sont des couperets ; le couperet est un instrument utile, et les ci-devant, qui n'ont jamais été que des boBs à rien, ne s'en servaient pas plus autrement que oiaiatenant; mais je dis que ce sont des lames de salû^ou de poignard : c'était plus dans leur genre.
— Tout comme il vous i^aira, monsieur ToussaîM 6illes> répliqua*celui des auditeurs doat l'aubergiste vmaît de reo- Terser le système héraldique; mais, couperet ou poignard, le Sex n'est ni jaune ni rouge, j'en reviens toujours là.
— Gautherot, pour un boucher, vous pouvez vous flatter d'être diablement bouché.
Hae risSe univetselle accueiUit cb calembour dont l'Att*
IS GENTILBOIUIB CAHPAGKJAD. tf
bergiste ae s'était peut-être déjà servi que deux ou troÎB cents fois à l'égard de Gaotherot; car Toussaint Gilles était un de ces hommes qu'entoure la faveur populaire, et ses moindres bons mots étaieot sûrs d'être opidaudis.
— Faiteft-mo) le plaisir de répondra à une seule question, continuB-t^il , dès que l'hilarité des assistants fut calmée ; quand vous saignez un mouton, de qi^lle couleur vient votre couteau ?
— Qu'est-ce qu'ont de communales moutons!...
— C'est pourtant bien aisé à comprendre : une partie des lames de poignard que vous voyez là-bas est censée teinte du sang des pauvres vassaux égorgés pour l'amusement du seigneur; c'est encore une allégorie.
— Ëh bien] à la bonne heure pour les rouges, répondit le boucher forcé de se rendre à l'évidence ; mais les jaunesl
— Les jaunes t Ça n'est pas plus difBcUe k eKjdiquer. Les jaunes.É.
An moment où l'aubeigiste se creusait l'esprit pour trouver le sens mystique renfermé dans la couleiu d'or de la seconde moitié des girons changés par lui en lames de poignard, et nul doute que cet étrange docteur en blason n'e&t fini par s'en tirer à son honneur, le bruit d'un tamboiur battant le rappel se fit entendre dans le lointain.
Au premier son qui frq>pa son oreille, Toussaint Gilles tressaillit comme s'U eût été mordu par un serpent, sa pipe faillit à s'échapper de ses lèvres, et sur ses cheveux crépus son bonnet rouge parut se soulever.
— Tiens I tiens ! vous pouvez vous vanter d'être un fameux sournois, lui dil le père Cocquard ; votre compagnie prend les armes, et vous ne nous eu disiez rien.
Le capitaine de pompiers ne répondit mot ; la face flamboyante, le^ yeux hors de leur orbite, le nez au vent du cAté d'où veiûùt le bruit du rappel, il ressemblait à un ca£oassier qui flaire une proie.
Après quelques iuataots d'altente^ on vit déboucher à
DiglIMbyGOO^IC
«0 (EUntES DB CB. DI mgUUSD.
l'un des angles de la place la cause de l'émotion extraordinaire qu'éprouvait Toussaini Gilles. C'était un Assez chétif jouveDceau vêtu d'un uniforme de pompier et coiffé d'un casque tout neuf, dont le cuivre reluisait au soleil, comme autrefois sur la tête du barbier mancbois l'annet de Hambrin conqiùs par don Quichotte. Calme et fier à la fois, ainsi qu'a-Ie droit de i'être un homme qui remplit un devoir légitime en exerçant une fonction publique^ le tambour chftteaugironaïs descendait la grande rue du village en battant sa caisse k tour de poignet. L'innocent mouton n'avait nulle défiance du loup qui l'attendait au passage. U marchait d'un pas cadencé, les yeux h demi clos, comme pour mieux savourer la mék)die de son instrument^ mais » le rêve était agréable, le réveil fut terrible.
Au moment où le tambour passait devant son chef en (ffnant sa batterie de roulades pour lui faire honneur, celuici traversa la rue «u deux bonds, le saisit à la gorge et le tint cloué sur place.
— Toinot, qui t'a donné l'ordre de battre le rappel î loi dit^I en même teotps d'une voix tonnante.
— Capitaine, c'est le lieutenant, finit par répondre le tambour, lorsqu'il fut revenu de son saisissement; et il essaya de se dégager pour ramasser les baguettes que la terreur avait fait tomber de Sbe mains.
— C'est le lieutenant, c'est Philippe Amoudru qui fa ordonné de rappeler?
— Oui, capitaine, mais làcbez-moi donc, vous abtmex ma buFQeterie.
— Ah Me lieutenant t'a ordonné de rappeler, poursuivit Toussaint Gilles sans quitter prise et avec un ricanement farouche ; eh bien 1 moi, Toinot, je t'ordonne de cesser surlenihamp.
— Cependant, capitaine, puisque le lieutenant...
— Je t;inlime l'ordre de te taire et d'aller quitter ton uniforme à l'instant méine, et à tu répliques tm mcA, à tu
i„Gooi^|i:
donnes encore un seul coiip de baguette, je t'enfonce ta caisse sur la tête jusqu'au nomÊril, je te culbute d'un coup de poing, et du bout de ma botte je te roule dans ton tamboiû jusqu'il la rivière, toi et ton casque.
Fort peu désireux de faire l'expérience d'un pareil sy»* tente de locomotion, et très-conviùncu que son rugissant ca* pitaine ne lui promettait rien qu'il ne ttA c^able de tenir^ Toinot, pftle comme la peau de son instrument, rengaina ses baguettes et détacha sa cmsse; mais au moment où il s'apprêtait à la placer derrière Boii épaule, selon l'usage des tambours dont le service est âni, le cercle des assistants fut brusquement rompu par un nouveau personnage, qui n'était autre que le lieutenant Amoudru en uniforme d'officier de pompiers.
Le ûls du maire de Ch&teaugiron était aussi grand que son père; mais quoiqu'il lui ressembl&t, sa figure et son maintien avaient mie expresùon résolue qui annonçait un caractère exempt des étemelles perplexités du digne administrateur.
Sans regarder Toussaint Gilles, qui en l'apercevant avait laissé échapper un geste de courroux, Philippe Amoudru s'adressa au tambour d'un ton sévère :
— Que fais-tu là, et pourquoi interromps-tn ton rappel t
— Lieutenant, balbutia Toinot, c'est le capit^ne...
— C'est ^ moi qu'il faut parler, lieutenant, dit Toussaint Gilles, en prenant l'attitude qu'il jugea la plus imposante.
— Les deux chefs des pompiers se regardèrent un instant, con^me on le dit familièrement, dans le blanc des yeux.
— Je désirerais savoir, reprit l'auhfflgiste, lequel de voua ^Q de moi est le commandant de la compagnie 1
— C'est vous, capitaine, répondit froidement Philippe Amoudru ; ça ne fait pas une question. .
— De quel droit alors vous permettei-vous d&donner ou «idre avant de l'avoir reçu de moi, votre chef!
..Coogk
«1 (BOTUI M CB. H KNMAD.
— Du droit que j'ai d'obéir ml maire, qui ert notre cktt à tous deux.
— Ou m'en avwt prévetm. . . mù je ne TOaloB pn 1* O'Oire, reprit le capHeûte d'une Toix e&trecoi^Me; ainii -dcHK c'est un coi^ moaté... Voici les éleetiCHis qui approchent, et l'on veut m'enlever le eonuDandement de )■ cwnpegnie.
— Il n'y a paa de coup maati, et personu ne BMige k vous eiriever le commandement de la aonq>i^e, répondit Philippe Amoadru, qui mentait, car l'amlntioD dont l'avait accusé le g«de Ralnisson était loin d'être une iiirentioii cidoninieuse> et, tdoa l'uaagè d'un assez grand nombre de W9 collègues de la milice cttoyome, le kentenant n'avait pas de plus chaud désir que celui de supplanter saa «apitune.
— Je YOUB di» que c'«t un com^dot contra moi, et qiw iftai votre père et vous qui en êtes les chefs.
— La preuve que vous vous trompez, c'est que vous n'avez qu'à aller endosser votre uniforme, et je sevtà la premier à voue obéir.
— Endosser mon uniforme I s'écria Toussaint Gilles areo indignation; m'assocîer à ce tas de bêtises qu'on prépare I mettre de côté ma dignité de patriote connu, de citoyen français, de boui^eois de Châteaugiron, pour faire la paffiide devant une famille d'aristocrates ! jamais I
— En ce cas, riposta Philippe Amoudni d'un ton détcrliriné, puisque vous, capitaine, vous refusez le commandement de la compagnie, c'est à moi, lieutenant, de le prendre, et je le prends. Allons, Toinot, ajouta-t-il impérieusement en s'adressant au tambour, rattache ta caisse, prends tes baguettes, et partons du pied gauche.
— Mais, lieutenant, dit Toinot, le capitaîne.t .'
— Si tu boiïges, je t'assomme, beugla Toussaint GîlleSt'
— Hais ctfitaioe^ puisque le lieutenaiit...
D,lzc3lnG00l^lf
IX eEfmiHOIQR CAHPAGIIASD. «>
— Si tu n'obéis pas, je te casse mon sabre sur le dos, dK nùlippe Amoudni.
— Mais, lientenaitt... maisoi^taioe...
Tandis que l'infortHné Toûiot, aifisi placé entre le marteau et rencliune, tournait ahernativement vers ses deux cheh un regard effaré, le cercle des spectateurs s'ouvrit de nouveau pour livrer passage au vieux juge de paix, qui ae (véoipita impétneasemeot sur le terraîn en traînant k la remOTqne, et non sans eSorIs, le maire Amoudru presqu'wissi hUme q«e le Uonbcrar.
<— Qu'y a-t-H escope?et quelle ooavdie insolence se permet ce brouillon T s'éeria M. B(d>Uiflr; car loin d'imiter, ainsi que devaient le lui conseiller sa profession et aon tge, le )>0D fot Sobrin s'efforçnrt d'ajpaiser les querelles du camp ^Agramant, le vieiU»d lemblaK pliUM «voir <^ià pour modMe le bouillant Ferragus ou le fougueux Handricaid.
— Moiuieur le Juge de paix, s'écria Toussaint Gilles dont farrirée de oe raifort d'enn^iîts ne fit qu'accroître la fi^ reur, je vous ai déjà dit que les aflaires de notre comnoune B8 TOUS «gardent pas. et ceci «et une affaire de cMomune.
"- Eh hiea 1 vwci le nuire de la oommune, répondit le msgittsat en peiusant en avant Araoudru qui chierdiait à FMIer sur le second plan; nous allotts voir si vous oserai commettre un acte de révolte contre aon autorité. Parler, Amoudm, et fkit6B re^eeter les ordres que vous avez donnés. -'
— AUoDS, Toussaint GiNes, <fit le maire Iwsqu'il se fut enfin décidé à parler ; allons, Toussaint Gilles. . . il n'y a pae dans tout cela de quoi fouetter un chtt... De vûux amis comme ooui... Allons, Toussaint GiHei...
Ce Alt là toute la harangue comminatoire que le premier magistrat de Oiàteragiroo parvint à tirer de son gosier municipal. . •
> — Vous, dtt l'aobergiste en avim<ant ses tarnbles mous» tache» sous le nexdn maire, qui fit un raotwwoent eo svp
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• I (E0THE8 DK CH. DE BBRNAAD.
rière comme une Bouris b U vue d'ua chat ; tous, Amoadru, je vous û déjà dit^ il y a quinze jours, que je me Sch&îs de vous et de votre mairie, entendez-vous ça 1
— U y a rébellion déclarée, et il avoue la récidive, s'écria le juge de paix avec une satisfaction sournoise ; allons, Amoudru, votre écharpe,.. il est temps^d'en Unir... voire écharpel...
Le maire mettant une lenteur pleine d'inésolutjon & swtir de sa poche l'emblème de son autorité, l»pétulant vidllard arracha l'écharpe de ses mains, ta lui passa brusquement autour du corps et se mit à la nouer avec la dextérité d'une femme de chambre alerte qiù lace le corset de sa
— Lieutenant Amoudru, dit-il alors sans interrompre cette ànguliëre besc^e, en ce moment les pompiers n'ont de chef que vous, car la garde, c'est l'uniforme; plusieurs de vos hommes sont déjà sur la place; rassemblez-les; nous en aurons besoin, si la rébellion veut essayer des voies de fait. Vous, père Cocquard, ajouta-t-il en s'adressent au vieux paysan qui se trouvait au premier rang des specta^ teurs, faites-moi le plaisir de courir à la justice de paix et de dire à mon greffier de venir ici ; surtout qu'il apporte de quoi écrire; car il parait que tout à l'heure nous allons avoir à dicter un assez joli procès-verbal.
Enchanté de pouvoir se concilier par ce petit service les bonnes grficesdu magistrat qui devait le juger le jour même, le père Cocquard, dont les jambes valaient ,mieux que les yeux, partit en courant.
— Appelez vos greffiers, mugit alors l'aubergiste exaspéré ; appelez vos gendarmes, appelez les vingt-cinq miUe diables, je me moque d'eux comme de vous. Je m'appelle Toussfùnt Gilles et je ne crains personne. J'étais à Paris eo juillet et je m'y suis battu; et si je n'ai pas eu la croix, c'est que déjà dans ce temps4à le gouvernement ne favorisait que les intrigants et les Jésiùies. Personne ici ne me fera la
LE GENTILHOHHB CAUPAGHAItD. et
loi, entendez-vous, quand voire marquis lui-mâmc et le reste de sa valetaille viendraient encore tous prêter maioforte; je suis Français, moi. . . l'auberge du Cheval-Patriote est connue... je m'appelle Toussaint Gilles.
Tandis que le capitaine républicain poursuivait, en s'adressant à l'auditoire tout entier, cette allocution plus remarquable par la véhémence du débit que par l'enchaînement des idées, M. Bobilier, qui possédait le coup d'œil d'aigle et la ^omptitude de décision d'un général consommé, s'approcha du tambour.
— Tu t'appelles Toinot, je crois t lui dit-il à demi-voix.
— Oui, monsieur le juge de paix, répondit le tambour uo peu remis de son effroi.
— Jardinier de ton état ?
— Pour vous servir, monsieur^ juge de paix.
— A partir d'aujourd'hui, tu es jardinier au château, et tu seras content des gages. Ça te convient-il î
— Si ça me convient, monsieurle juge de paix 7 s'écria Toinot qui avait peine à croire à sa bonne fortune.
— A une condition i continue ton rappd et n'oublie pas un de« recoins du village.
Toinot hésita un instant, car les terribles menaces de son capitaine étaient encore présentes à son esprit ; mais la voix de l'intérêt l'emporta sur ceUe de la peur ; il se glissa âienciensement hors du cercle, ât par prudence une cinquantaine de pas sans même effleurer du bout de ses bap guettes la peau de sa caisse, et prenant enfin un parti décisif, il recommença son rappel.
A ce bruit, Toussaint Gilles bondit, et il voulut se préci- . piter sur les pas' du tambour défectionnaire pour lui infli-. ger le châtiment pittoresque dont il l'avait menacé ; mais, plus leste eacnte, Philippe Amoudru le stdsit énei^iquement au collet : plusieurs des assistants, subissant la triple influence de l'uniforme de l'ofBcier, de l'écharpe du maire et du rabat du juge de paix, prêtèrent main-forte au lieuU>-
•• «mm M or. DB BBSKARK
Dant. Aprte quelque* instants d'une lutte osses vive, car fanbergisle était n^nste, l'aiitorilé l'emporta but la révolte, et, coiume dUent les journaux en pareil cas, force resta k la loi.
— SaTez-Toas ce qui résultera de tout ceci 1 s'iécria Tonssaint Gilles vaincu, en ceseaot tout h coup de se débattre mtre les poignets vigoureux qui le contenaient.
— Rien du tout, monsieur Toussaint Gilles, répondit le juge de paix d'un air railleur, car je veux bien vous faire grâce de mon procès-verbal.
— Il en résultera une Sainte-Barthélémy, ^a le capitaine républicain d'une voix de tmnerre. Puis, suis ajouter un mot, de peur sans doute d'affùblir l'effet de cette écr^ santé apostrophe, 11 se dégagea par un effort imprévu des mains qui le retenaient encore, et s'élança dans son auberge, dont il referma violemment la porte, comme un lion blessé se retire dans son antre pour y méditer sa vengeance.
{,'AVDUT DB CiHPiCnb
H. Bobilier et les deux Amoudru, restés maîtres du champ de bataille, ne tardèrent pas h le quitter pour se diriger ensen^le vers la maison commune. Le maire, dont le premier soin avait fté de remettre ecm écharpe dans sa poche, portait l'oreille basse et semblait inquiet de ■on triomphe ; son fils, au contraire, marchait martialement, m oFfider qui a bien mérité de son pays, et espère en conséquence te voir bientôt élevé en grade ; mais quelle que At la fierté de son maintien, plus orgueilleuse encore était le satisfaction épanouie sur le visage du ju^ de paix. En MUigeant à la victoire qu'il venait de remporta sur ce jaco-
u eBinLRomfi cAiiPAenABD. n
bin de Toussaint Gilles, sa bâte noire depuis longtemps, l'aristocrate magistrat se trouvait presque aussi grand que I« parut un jour à Kléber le général en chef de l'année d'Egypte.
Sur la place commençaient & arriver de différents côtés les pompiers convoqués par le tambour de Toinot, qui continuait d'éveillw successivement tous les échos du bourg. En cette occasion, Ftnfluence exercée par l'aubergiste du Chevaî-Pairiote avait éprouvé un échec véritable. Parmi les soldats de sa compagnie, bien peu, quoiqu'il eût fait pour les endoctriner, avaient résisté à la tentatioD de se montrer b leurs concitoyens dans toute la gloire de leurs casques neufs, et, ajoutons-le, dans l'intérêt de la vérité historique, à hi perspective du dîner qui les attendait au chflleau, épisode esEcntiel de la fête, et que l'adroit juge de paix n'avai eu garde de passer sous silence.
Dans tous les groupes, la scène qui venait d'avoir lieu fournissait un thème intarissable aux débats les plus animés, et peu s'en fallait qu'au feu du brandon de discorde jeté par l'arrivée du marquis au milieu des dignitaires de l'endroit, vingt querelles particulières ne s'allumassent. Selon ses opinions politiques, car quel est le village de France où il ne se trouve des opinions en présence t chacun prenait parti pour le capitaine des pompiers ou pour les autorités constituées. A en croire les uns, Toussaint Gilles était une victime, un martyr du despotisme judiciaire et municipal ; aux yeux des autres, ce n'était qu'un mauvai» brouillon, un effronté perturbateur de l'ordre public.
— De quoi se méle-t-U t disaient les derniers ; que lut a fait H. le marquis de Ch&teaugiron T de quel droit veut>il nous empêcher de recevoir poliment ce digne jeune homme qiû a envoyé de si beaux casques à nos pompiers et qui veut donner des tableaux à notre église T
— Toussaint Gilles a raison, répliquaient les autres; c'est ouvrai scandale de révolutionner toute une cwumnne parce
es (SUVBBS, DE CH. DB BUDUB».
qu'il a pris fantaiae à un noble^ qui au fond ne vaut pas plus que nous, de venir montrer son cli&te&u à sa femme.
— A la place du capitaine, s'écriait un des plus échauffés, je me serais fait assoouner plutdt que de céder, le lui croyais plus de caractère que ça. , '~
— Soyez tranquille, répondit un voisui, on ne perdra rien pour attendre. Je connais Toussaint Gilles; il mettra le feu aux quatre coins du boui^ plutAt que de ne pas se venger de l'aifront qu'on vient de lui faire.
— Mettre le feu aux quatre coins du bourg ! ça serait drAle de la part d'un capitaine de pompiei^ I
— Ave^vous vu, disait un autre, comme Phibppe Amoudru t'a pris au cgllet? Il est cr&ne, tout de même le lieutenant.
— n ne ressemble pas à son pèr^ en ce cas; était-il pftle, notre maire 1
— Ce pauvre cher homme, ajoutait une femme, ces scénes-là lui tournent le sang, et cependant il devrait être habitué au bruit car sa.femme ne fait que de crier du matin au soir.
— C'est notre juge de paix qui ne s'épouvante pas du bruit; quel vieux petit rageur I
— En voilà un qui a de l'aplomb.
— C'est qu'il faut marcher droit avec lui !
— Avec ça, il aurait dû mettre sa robe avant de a*en mêler, disait un des savants du bourg.
— Hais puisqu'il avait son rabat...
— Ça ne suffit pas; s'il avait été obligé de dresser prooèsverbal, cela aurait pu être one cause de nullité.
Parmi les partisans de Toussaint Gilles, on entendait surtout répéter une phrase qui semblait exprimer une de ces opinions incontestables sur lesquelles tout le monde est tenu de se trouver d'accord.
— Si l'avucat Froîdevaux avait été là, les choses ne m seraient pas passées ainsi.
DiglicJbfGoOgle
LB «raTILBOlllUB CAUPAGSARD. SE
Au bout de quelques instaots, l'espèce de vœu public conteou dans ces paroles se trouva exaucé, et k l'entiée de la place on entendit répéter de groupe en groupe :
— Voici l'.'vocat ; voici M. Froidevaux : que va dire de tout ceci M. l'avocat Froidevaux T
L'accent de déféreuce' mêlée d'emphase avec lequel étùent prononcés ces deux mots : l'amcal Froidevaux, n'a rien qui doive surprendre le lecteur. Dans les campa, ^nes, après le curé pour qui l'on conserve un respect de tradition que commence marne à altérer en certains lieux le progrès des idées libérales, le personnage important c'est l'avocat : le médecin lui-même ne vient qu'après, car la préoccupation des intérêts passe avant le soin de la sauté chez les paysans qui presque tous ont le cuir de leur bourse beaucoup plus sensible que celui de leur peau.
Aux yeux des personnes habituées à la tenue uniforme et correcte, au maintien grave, important, quelquefois même gourmé des membres du barreau de Paris et des principales villes du royaume, l'avocat Froidevaux eût paru quelque chose de singulièrement disparate et anormal. Plus d'un naturaliste y eût regardé à deux fois avant de se décider à ranger dans la classe des coléoptères à noir fourreau qu'on voit fourmiller partout où s'émiette quelque procès, l'irrégulier scarabée dont voici la description :
Âge, trente ans environ ; taille moyenne, robuste et bîra découplée ; physionomie peu distinguée, mais en revanche ' expressive et mobile; visage naturellement coloré et en outre bruni par le soleil jusqu'au fond de l'épiderme ; cheveux bouclés et roux que venait rejoindre, en avant de chaque oreille, un large collier de barbe d'une nuance plus claire, c'est-à dire presque rouge ; blouse et pantalon de coutil gris; guêtres et souliers de chasse; sur la tête une vieille casquette de drap bleu ; une gibecière h l'épaule, un fusU sous le bras, nn épagneul derrière les talons, tel était l'avocat Froidevaux du portrait duquel nous n'avons pas cru devoir exclure son
Iir OHTHKS m en. DB HEBIUB».
chien, car en dépit de l'accusation d'bypocride portée contre ce dernier par le garde-chasse Rahusson, le robuste Pyrame était ùncèrement attaché tison maître qui lui reodùt cette affection ; ei bien qu'on ne les voyait presque jamais l'un sans l'autre^ mente à l'audience.
L'avocat Froidovaux se dirigea en droite ligne vers l'auberge du Cheml-Potrioie, au milieu d'une haie d'habitants du bourg et de paysans des villages voisins, qui la plupart se découvraient respectueusement sur son passage. Parmi ceux qu'une affaire litigieuse amenait à la justice de pafx, plusieurs, le père Cocquard entre autres, essayèrent de l'aborder pour le prier de se charger de leur cause ou du moins pour en obtenir un avis; maisà toutes' ces requêtes, dont quelques-unes prenaient l'accent de la supptication, il répondait d'un ton bref, comme si cet empressement de clients l'eût moins flatté qu'importuné :
— Plus tard... Je u'ai pas le l£mps maintenant Aujourd'hui je ne plaide que pour moi... Une consultation, dites-vous t.. . Vous me trouvereu au Cheval- Patriote après faudieni».
Au moment oli l'avocat de campagne s'approchait de l'auberge qui était restée fermée depuis la furibonde reteaile de son propriétaire, une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvrit brusquement, et entre tes deux châssis apparut, enOunmée comme un morceau de fer au sortir de la fournaise, la farouche figure du capitaine Toussaint Gilles.
— Arrivezl Hoosteur Froldevaux, arrivez! dit-il avec l'accent pmpressé d'un géuéraj qui, après avoit.été battit par l'ennemi, voit survenir un renfort capable de rétablir $es affaires.
— Bonjour, capitaine, répondît l'avocat; qu« diai^re aves-vous donc pour être rouge ainsi î
— C'est une infamie... c'est un attentat & mon eutnrhé.,. c'est un guet-apeus... Je vais vousconter ca.
—A vous comme aux auties, interrompit Froidevaux,je
D,ii,.i,,GoOi^ll;"'
u omiu«ii»i cmàma». ii
sws crf>)igéde répondre que je a'ai pas le temps de vous en* tendre eo ce moment. Ilfaut que j'aille aop-le-champ&UjUf ticede paiXjCwH. Bobîlier veut me parler avuit l'audience,
— C'est précuément de ce gueux-4à et de ces deux antres scélérats d'Atnoudru que je veux tous eG*reteDi]u Figurez-vous donc. . .
'- Plus tard; pour vous aussi bien que pour moi. El ca mc»nent votre colère sort du four, mais dans quelque* heures vous serez refroidi, et vous pourrex alors me raconter \oite affaire sans bviter de scélérat H. Bobilier et I^ Amoudru, qui sont tous de fwt honnêtes gens.
— Çad'iwnoétesgeos... trms titeade brigands dans le m£me bonnet.
^ Passe eneore n le bonnet étnt ronge, n'est-il pas vrait dit Froidevanx ea souriant; mais laissons cela. Je sub pressé, et je venus sedemettt ià font me débarrasser de mon équipem^it; tenez, pnnes mon fusil et an cama^ sièie yel metteii-lrâ dans un endroit où l'on ne puisse pas y toucher, car l'uo est chargé et l'autre pleine. A toi,Pyrame, ajouta t-il ^très amâe passé son attirail de chasse h. l'aubergiste.
L'épt^eul comiffit ce qu'on attendait de bà, n dressa contre la fbnétre et essaya de la franchir ; niffls comme elle était assez élevée, il est douteux qu'il en ftA venu à bout si son maître n'eût facilité son ascension en le soulevant par le Boqae.
-^ Faîtes-loi donner k manger, i^outa Froidevuix, qui, en véritable chasseur, songeait aux besoins de son chien avant de s'occupa des «ens. Le pauvre Pyrame a Inen gagné son déjeuner ce matin ; surtout ne le laissez pas sortir, car il viendrait me retrouver à la justice de païi, et le greffier, dtmt il a contaminé ta robe à la demi^ audience, pourrait bien, par rancune, lui jouer quelque mauvais tour pmdEoit que je caosard avec H. Bobilier.
Satu écouter l'^iitw^ate qoi essayait do W retenir, l'avor
1t * ÏBtnES DX CD. DB SBUtARD.
cat s'éloigna. Uo instant après, ii vit s'ouvrir devant lui la p(nte de la Justice de paix, encore fermée au public.
Le sanctuiùre où M. Bobilier rendait ses arrêts était une Balle plus longue que large, située au rez-^-chaussée et éclairée 'par deux fenêtres donnant sur la place. Cette chambre se trouvait coupée, vers les deu^ tiers de sa longueur, par une barrière à hauteur d'appui, au centre de laquelle on apercevait une petite porte à claire-voie. La partie antérieure, destinée aux plaideurs et k l'auditoire, offrait pour tous meubles des bancs de bois rangés le long des murs, et le fond réservé au magistrat luî-m^me n'étiut guère plus splendidement meublé. Un bureau couvert d'un vieux tapis et placé sur une estrade d'tm pied de haut ; en face du public, un fauteuil pour le juge de paix ; svr le cAté, une chaise de paille pour le grefSer; une vieille horloge accrochée à la muraille vis^-vis la fenêtre; tel était le modeste mobilier de ce prétoire, qui, comme on le voit, avait singuliërementbesoind'ètrerehaussépar la dignité du juge.
H. Bobilier s'était enfin décidé à endosser sa robe; il se promenait de long en lai^e, les mains avisées derrière le dos, et tourmentait avec une impatience fébrile une foit belle tabatière d'or dans laquelle il puisait k chaque instant. A la vue de l'avocat, il s'arrêta brusquement; mais au lieu de lui adresser la parole, il l'examina de la Ûte aux pieds d'un air de désagréable surprise.
— Bonjour, monsieur Bobilier, lui dit Froidevaax avec un accent de familiarité; on vient de me dire que vous vouliez me parW.
— Froidevaux, repartit le juge de paix d'un ton sec, «st-ce que vous comptez plaider î «
— Comment, si je compte plaider ? n'est-ce pas aujourd'hui que revient mon i^aire avec H. de Vaudreyî Oui, pardieu, je plaiderai, et de mon mieux; c'est le cas ou j^ mais d'avoir de l'éloquence, puisque je suis moi-même mon dientj aussi j'espère bien que ma défense fera un
. U eiNTILHOI«B CAVPA6NAEU. Tf
disne pendant à t'oraison de Cicéron, pro Domo suâ.
— Et votre intention est-elle de plaider dans le costume où je vous vois T reprit le magistrat, dont la physionomie conservait une expression sévère contrastant avec l'accent de plaisanterie du jeune avocat.
— Eh bienl qu'y trouvee-vous à dire, à mon costumet répondit Froidevaux, qui se regarda de haut en has et parut avoir quelque peine à retenir un sourire.
— Comment, ce que j'y trouve à diret une blouael
— Une blouse; et puis après T
— Une blouse pour plaider devant moi ! une blouse !
~- Je vous ferai observer, monsieur le juge de paix, dit FVoidevaux avec un sérieux affecté, qu'après tout une blouse est une robe, et que la robe est le costume réglementaire des avocats plaidants dans tous les tribunaux du royaume.
— Il ne s'agit pas de plaisanter.
— Où voyez-vous que je plaisante! le viens de dire qu'une blouse est une robe, un peu courte, j'en conviens, mais une robe, enfin. Je maintiens ma thèse, et je délie le barreau en masse de me prouver que j'ai tort.
— Froidevaux, dit le vieux magistrat, dont la fibre irascible Commençait à s'émouvoir, je vous ai passé bien des choses jusqu'à présent ; mais voici une inconvenance pw trop forte. Sans croire mon tribunal à la hauteur de la cour de cassation, j'ai te droit d'exiger que les bienséances y soient re^iectées. Depuis quelque temps vous avespris l'habitude de venir plaider en veste de chasse, et je l'ai toléré ; un tort réel que j'ai eu là, car c'est celte indulgence qui a encouragé votre sans-géne naturel et amené enfin l'incongruité d'aujourd'hui. £n blouse ! pourquoi pas en chemise * Autrefois, quand vous avez commencé de plaider, TOUS étiez, je dois vous en avertir, beaucoup plus convenable ; toujours en habit, en habit noir même, ce qui est plus respectueux ; tandis que maintenant...
— Permettez-moi un mot de justification, monteur lo
}4 awnM M CB. M mauRB.
}i^ de paix, interrompit FroideiMx ea s'efforçant de pmder SOB sérieox : à le respectueux habit now dont vous parlez n'attire jJus depiûs peu les regards aff«iJ)iAeurs (fae TODB n'avez pas dédaigné de lui lancer quelqueffàs du haut is votre tribunal, c'est qu'après six aoa de b^u et loyattx Mrvices, ilest devemi...
L'avocat parut bésiter.
— Devenu quoi 1 demanda U. BobiUee d'un air d'impatience.
— Robe de chambre, répcudit Froidevauz. avee une comique empLase ; je doute que measeigoeurg éa barreau de Paris soient obligés de faire subir à leurs vieux babils, à supposer qu'ils aient de vieux habits, de semididiles métempsycoses ; mais un pauvre avocat de village ne saurût aj^rter trop d'éconwnie dans l'administratitHi de ss garderobe. Or, comme je n'avais que cet babiV4à, ce qui vous «xpli(|ue pourquoi voua me voyiez invatiablemenl vêtu de Boir, vous comprenez...
— Je coiBpiefMk que vous êtes na<M^p»nilaiX;intenN»ftpit M. Bobilier d'un toa radouci, car la péwirie qu'anstHi- «ait l'avco du jeune avocat lui aspirait une coiBiûieératioD aiëeUmae qui se révéla phis danexOGot encore par la am- «hisiÔB de sa pliraae ; oui, un orgueUleux, saefl cek von» seriez veau nw trowver et nous aurions avisé fflsesible aa moyens de douer on ieai|daçantà votre habit noir. Que diantre 1 après toi^, ce u'est pas un ehonin de fer àétatdùt. Je sais que vos cli«iAi(Mitene<»«{du8iadi8sque ptuvres, rt qu'avec voshooorùres ila'y a pas de qsoîroidarearraese. Quoique je ne sois pas riebe moi-^néme, j'ai unfi petite rér serve au fond desMin secrétaire, et elle est tout à v<dre aO' vice. Vous êtes bien un peu mordu de la béte, comme tant d'autres ; mais malgré les foLes républicaines qui voue traitent dans la cervelle, vous êtes un brave garçon que j'apprécie comme il lem^ite. Ainsi, c'est ent^ul», voua ^iuKlrez me voir demain ; car pour aujourd'hui t«Âe ma
LE firanLOQHlU cmPâOIUKII. 1»
jovniée est prâe ; et la Benoaine prochaine j'aurai le plaiùr de vous voir reparaître à mon tribunal en coBtume cuavenable. Pas d'obiecticMis, Froidevaiu^ faa de refus; nous nous bFouiUeridBS.
Le ienoe avocat Baûit la main du vieui. juge de pûx et u serra éoergiquement.
— Kerci, monsÎËur Bobîlkr, lui dit-il avee énotian, vous êtes UB Agne hotaoïe, et je le sais d^HÙs longtemps ; soyez aûr <fte Totre offre m'inspire autant de Meonnaîasance que ai je deva>& l'accepter.
— Tons ne me refuserez pas, si voua voulez que nous KstitHis amis. 11 n'y a pas d« bonté, aachea'le bien, à aeceptir un si petit senice d^un Immudc q/û poumit âtte votre grand-père.
— alésais, monsieur Bobilier, je le sais; «issî vous promets-je que si jamûs j'ai besMn d'un service de cette nature, je ne m'adresserai pas à mi autre que vous; mais en ce moment, ce besoin n'existe pas ou plutdt n'existe |dus; gr&ce à mes économies, je suis parveau enfin à réparer le désastre de ma garde-ix^, et depuis quelques jours mou &meux habit noir a un successeur.
— Mais, malheureux, s'écrialejugede paix dont ces p»rôles rallumèrent le courroux, s'Û eA vrai que vous ayiex Bi^tenant un costume cfmvenable, de quel front vous présentez-vous ici dans cet odieux attirail que ne s'y permettrai pas un paysan, et dont l'a^>ect seul ^ace tout mon système nerveux I
— RassnrCï-vouE» répondît en riant le jeune avocat; je suis trop pénétré du respect dû il la majesté de votre tribsnid pour avoir l'inteiktioa d'y manquer. Cette blouse, qui ^ite votre ind^nalioa, n'est que la coque fort peu élégante, j'en conviaos, >l'oJl, modeste chrysalide en ce moment, je sortirai, dans cinq minutes, briÛant papillon.
— Comment eelal
— Vous le Teiter-, tonte» que je puis vous dire, c'est
T* OKirVUS DB GH. DE BBUUtD.
qn'aujoutd'hni, loin de rougir de votre barreau, vous-D'att rez qu'^ vous en enorgueillir.
— Bien vrai î dit le juge de paix d'un air de doute.
— Tout ce qu'il y a de plus vrai; et puisque veus semblez avoir peu de confiance en mes paroles, voici une preuve qui vous convaincra peut-être 1 je dîne à la forge.
— Oh! en ce cas je suis tranquille, s'écria H. Bobilier dont le visage se rasséréna soudain; puisque vous dînes avec l'objet de votre flamme, je suis sûr que votre toilette aura toute la recberche qu'elle laisse quelquefois désirer.
— L'objet de ma flamme ! répéta Froidevanx après avoir rougi fortement en dépit du renom d'insensibilité qu'ont en général les avocats, les médecins, les confesseurs, tous les bommes, en un mot, qui, par état, subissent le continuel frottement des intérêts, des souffrances ou des passions.
— il ne faut pas rougir pour cela, Froidevaux; quand ' sera-t-on amoureux, si ce n'est à voire âge 7 d'ailleurs l'objet
de votre tlamme n'en est pas indigne. Un vrai morceau de roi, comme on disait dans le bon temps.
— Prétendiût-on que je suis amoureux de madame Grandperrinl dit le jeune bomme, qui prononça ces paroles avec une héûtation visible.
Le juge de pdx se mit à rire.
— En ce moment, dit-il, vous ressemblez à ces cerfs dixcors qui font lever un jeune daim afin de dépister la meute; mais je suis un trop vieux limier pour prendre le chaîne; qui vous parle de madame Grandperrin?
— Bequi alors... est-il questionî balbutia Fh)idevaux de |dns en plus décontenancé.
— De sa belIe-fiU^^ ventrebidie I de la jeune et cbarmantt Victorine ; un morceau de roi, je le répète ; pas de roi ootf ^itutionne^ par exemple ; ceux-là n'tmt guère l'habitude d'en manger de si friands.
Le vieillard se mit à rire ; mais cette fois il est probable que ce fut aux dépens des rois constitutionnels, pour le»;
LE CEKTILBOHUB CAHPAClMAaD. Tt
quels l'opiniâtre partisan de l'ancien régia^ professait une vénération assez médiocre.
— C'est une histoire absurde, dit le jeune avocat en cherchant à dissimule.' son émotion. Je crois ne pas manquer de bon sens ; comment admettre alors que je sois assez fou pour oublier à ce point la distance qui me sépare de mademoiselle Grandperrin T
— Quelle distance 1 s'écria vivement le juge de paix ; certes, je ne suis pas l'ami des mésalliances ; mais ici oh serait-elle î Georges Froidevaux vaut bien Victorine Grandperrin !
— Non, monsieur Bobilier, non, dit avec un accent de tristesse le jeune homme accusé d'être amoureux.
— Pourquoi non î
— Parce que mademoiselle Grandperrin est riche, et que Geoi^s Froidevaux est pauvre.
— C'est une raison, j'en conviens ; mais que d'avocats ont fait leur fortune qui n'avaient pas votre talent I car vous avez du talent, mon garçon, je le dis à qui veut l'entendre.
— Faire fortune k Châteaugiron I dit Froidevaux avec un sourire oii pergait une amertume secrète.
— Qui sait î répliqua le vieillard d'un air de mystère ; mais la poire n'est pas encore mûre, quand elle le sera, nous reparlerons de tout ceci. En attendant, ne vous laissez pas aller au découragement, tenez-vous ferme et maîntenes votre terrain contre votre rival.
— Mon rival ! s'écria l'avocat, dont les joues se couvrirent de nouveau d'une rougeur ardente. Qui appelez-vous mon rival ?
— Ai-je commis une iudiscrétionî
— Non; mtùs veuillez me répondre. Qui appelez-vous mon rival 1
— Le baron de Vaudrey, ventrebiche ! Ne le savie»- TOuspas?
— Le baron de Vaudrey I
— Dn mirins toot le monde le dit.
— Tout le monde le dit ?
— Sans donteï i^s de dix personnes m'en ont parlÀ
— Et TOUS B-i-oa donné des détate T dit le jenne avocat ^nae voix mal assurée. '
— ChacuD raconte la diose à sa manière : les uns disait que le baron est amoureux comme un fon mrigré ses dosante-cinq ans , car il n'est pas Iwn des cinquante-cinq MIS, le baron, j'en ssàs quelque chose ; si je ne l'ai pas planté, dn niwns je l'ai vu n^re, ajonta le vieux magistFat en riant lui-même de cette allusion h une romance en vogue dans n jraDesse.
. — Et que <tisent les aiib>est
— Les autres disent que c'est madame Grsndperrin qui dierche k condm<e ce maiiage pour se débarrassor à'm» belle-fllle dont la jeunesse et la beanté f impcntunent,
— Geux-4ji disûit 'nrai , s'écria impétoeuscment Fnùdevaux.
— Puisque vons en savez plus qne tncA, poorquoi m'interrogei-vousT demamita le juge de paix d'un air rwtlenr.
— Pour que vous me faseiee boire le calice jusqu'à la lie, pour que vous me disiez que je auls nn fon, povr que TOUS me forciez de rougir de na sottise; car je l'aime, monsieur Bobilier, et si elle se marie à tm autre... Mais ne parlons plus de cela, . . C'est assez d'«n avoir perdu le sommeil... c'est assez d'être près d'en perdre la raison... stuis vous rendre encore témoin de mes extravaguioes. Parlons d'aiTtre chose. Vous m'avez fait demai^fôr ; qu'aves-vous ^ me direî
Quoique les traits assez vulgaires de l'avocat Froidevaux ^sa physionomie, plutôt joviale que sérieuse, fussent complètement dépourvus de cette romanesque mélancolie qra seule sendile digne de servir d'interprète aux grandes passons, il y avait dans son accent une émoti<m vraie et pOH Snante dont le vieiQard fut touohé.
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— Oiu, parioK d'autre ehow, réfiaiidit-il arec un Scc^t d'intérêt; plus tard nous reprendraos cette conversatkw, el «MdcHite >lor«... Ikii jflDe veox pis tou doiuier dee espémtoee qui peat-étre ne se rtatiseraieiit pu. Ainsi parkwu d'aotre cbose. Voalet^oiu ots hiie va {daisù T
— Vous n'en doatez pas.
— ^ Vous me voyes dans «w perplexité tembte , pou^ suivit H. Bc^ilieT, qui en ee nxHnent ouUia les soueu du son interlocuteur pour ne plus aonger qu'aux siens propres ; «l'i^ord jugea de mon guigaoB. J« n'ai qoe deux auifiences par semaine, et c'est le jour de l'une de oes audieaees qos le msrqtHS (^toisit poir otlui de son arrivée ; «isuite, am lieu de n'indiquer le mmneot précis de cette arrivée, il i* contente de m'ffinonœr qu'il sera à CUteaugiroa iam U matinée; vous, FrfHitevaua, qu'eateadriez-vous pu ce* nota : la matinée?
— Ce ^ÊB tout le HOùde entesd sans doute, rendit i'avooat à qui , en déiHt de son diagrin , l'inquiétude du neillard arneba un sourù^; la matinée, o'est le temps qui («éoèdele àtaer.
■ — Port bien ! c'est ansa mon avis ; maie k CUttauginin l'on dîne à midi, tandis qu'à Paris oa dtne au noment rà nous soupons. Or, si le raerquis entend la matinée à U mode partsiffline et qu'il n'arrive que dass sept ou huit kenrea, que deviendront mes préparatife 1 ear tout est prêt : les garçons qui donnent le mouton sont réunis daas la cour &i chÛeau ; (tepuie une heoro les fiUas répètent mes cou< fieis dans la sacristie, et Hles y mettent tant d'ardeur qu'il est h cratndre qu'»i moment Âèâât il ne kuF reste plue d« n»z; enfin, d'ici vous pouvez voir les pompiers qui se rasteaÛeet; tout cet ^faiscprét, Fitùdevaiix, elle marqui n'arrive pas l
L'ordonnateur de la fôte prwionça ces demies mots d'un ton ^ pénétré, que l'avocat à smi tour éprouva quel- ^■e compaseioi) pour cette anxiété puérile , mais siBcèn.
10 (BOTIBB DE CE. DX BBKflAfiS.
— hassurez-vom, monsieur Bobilier , lui dit-îl , je suit BÛT que M. de Chftteaugiroii sera id avant midi.
— Autre cauchemar 1 neuf heures approchent, et je vais être forcb d'ouvrir l'audience. Supposez que le marqnis arrive une fois que je sertd à mon bureau, et c'est prob^Ie maintenant, tant je suis en malheur, quel désagrément poui moi , Froldevaux ! quel contre-temps 1 moi qui me suis donné tant de mal pour que tout se pa^e dans les règles I
•— II est sûr que vous n'avez pas épargné vos peines.
— Mes peines ! elles dépassent les txwnes de l'imagination. Depuis quinze jours il n'est sorte de métier que je n'aie dû ftùre. Peintre, poète , décorateur, artiûcier , tapisser, maître d'h6tel même; car les gens qu'a envoyés le marquis sont un tas d'imbéciles qui n'y entendent rien. Et puis, remettre le curé à sa place, car c'est un petit intrigant qui n'aurait pas mieux demandé que de me souiller la dîrection'Vle la fête ; élever à la hauteur des circonstances le maire Amoudni, véritable mannequin toujours prêt à m'échapper des mains ; enfin réduire àl'impuissance ce jacobin de Toussaint Gilles... ceci, c'est fàt, et victorieusement; mais je n'ai pas le temps maintenant d'entrer dans des détails. Voilà ma vie depuis quinze jours, Froidevaux; et dire que je vais peul-étre échouer au port !
— Chassez ce lugubre présage, dit le jeune avocat, qui eut besoin de tout son empire sur lui-même pour s'empôcher de rire.
— Vous faites-vous une idée de ma positionî poursuivit te juge de paix en s'animant de plus en plus; me voyesvous cloué dans mon fauteuil et ne pouvant assister que des yeux, car d'ici on aperçoit tout ce qui se passe sur la plac^ à cette fêle si laborieusement préparée, et dont les moindres détails sont mon ouvrage!
- Ce serait désagréable en effet.
— Désagréable, dites-vous 1 c'est cruel, c'est affreux, c'est désolant qu'il faut dire. D'un autre côté, voy^-vous Amou-
U GBNTILHOHHE CAMPASHASD. Il
dm offrant la m^ à madame la marquise pour deeceodrs de voiture ? Un honneur qui me revient de droit ! Va brave homme, Amoudru, j'en conviens, quoiqu'il n'ait pas plus de caractère qu'un mouton; mais enfin un paysan^ un vrai tiistre. Sait-il seulement ce que c'est qu'une paire de gantsT
— S'il le sait, dit Froidevaux toujours sérieux, du moins se conduit-il comme s'il ne s'en doutait pas.
— Et quel orateur ! s'il lui faut haranguer madame la marquise sans que je sois là pour l'encourager, il n'arrivera jamais à la fin de sa première phrase. Le curé aussi n'est pas des plus forts, malgré ses prétentions à l'éloquence de la chaire; tandis que moi, sans me flatter d'être un Démostiiène, j'avais préparé un petit discours qui, je crois , eût produit quelque effet.
— Je n'en doute pas, monsieur Bobilier ; tout le monde sait qu'en fait de harangues, vous vous en tirez à men'eîlle, et que, pour être mis h votre véritable place, il ne vous manque qu'un plus grand théâtre.
— Je ne vous demande pas de compliments, dit le vieus ma^strat sans paraître pourtant révoquer en doute le moins du monde la sincérité de son interlocuteur ; je sais bien que je ne suis pas un Berryer, mais je crois aussi n'être pas complètement dépourvu de la faciÛté d'élocution qui a de tout temps distingué les Bobiliers. Juges ch&telains, puis baillis de la terre de Cbàteaugiron de père en fils, et cela pendant dix générations peut-être, nous avons toujouis su nous mettre à la hauteur de noh:% position. Depuis plus âe deux cents ans fl n'est pas arrivé ici une seule nouvelle dame du château, sans qu'un Bobilier se soit trouvé là pour lui adresser le compliment de bienvenue ; dans ma famille» nous savons parler aux marquises, Froidevaux; oui, nous savons parler aux marquises, et c'est là un talent qui s'en va chaque jour.
— J'avooe que la conjonclite est délicate, dit le jeune
M CBDVUK -9S CH. M! KOOUMD.
avoeat, qui trouvût le préamtwle «b pen long ; mais ecêa
en quoi puia-je vous servir ?
— Voici l'affaire. Si je n'avait k jager M^ourâ'hui <pie des paysans, vous ne me veiriez pas sur les épines ; car je mis liUéralemeiit sur les épines. Au prunier -daqueia^ du fouet des postillons, je lèverais l'audience, et bien hardi qui oserait y Ifouvtf à redire. Mus si le baron de Vaadrey vient plaider sa cause liû-méme, et je a'ea doute pas , cax il a une passion effrénée poiD- la jdakkÂrie, et il aurait dû naître avocat; s'il |»end la paixde, en un mot, nom en avons pour ime heure.
— Sduuioofiapter ma déf«nse.
— Sans compter votre défense, et quud le déraon de la ]^doirîe vous tient vous-même , vous n'ëles pas non pku fort laconique.
— J'atH-^erai,si«eiapeat vous étreagréable, ïsoasieur BcAilier.
— Woas abrégeree, c^ett fort bien ; mais le bwou n'atwégéra pas, loi. Et' le moyen de lui coup^ la parole une fois ipill sera lancé ï Aulaut vaudrût essaya d'acr^^ la pluie qui tombe ou le tOBBenre qui fseooàe.
— Que pnifr-je y faire î
— Ce que vous pouvez y faire 1 M le ma^^rat avee cbaleur ; vous pouvez me tirer de peiae , vous powez me rendre un service dont je voasgarâêeaiane reeoQDwsaaace étemeUe, voas fomei ea aa mot...
— Quoi d<Hic, montieurfiobiUert
— Faire déàiuL
— Fiùred^aatî
— Et me bÙGser a^uger au banm le profit dodit défaut; de la sMte il aer» la Ixnidie tkte, et moi je serai Btavé.
— Ce que vous me demmdez le est impossible, répoodtt Froidevaus, dont la physionomie était deveone com[déla' mentgériaue' dans laposiliiuaà jemetuoQveTtfi-iHvisde
£B fiBITOAtHniB CAHPAGICASD. U
X. de Taudrey, je m pws pas plus déeœter le terr^ d'un ftocè» e|ue cdui d'un duel.
— M^ c<Mni»eiiez àvac, reprit te }U(^ de paix d'un (ûb pressaBt, 4pi'â œ s'agit id (lue d'une véiti«ble misère. Uq# palissade brisée, cela n'a jam^ porté iriteiote à la oom»dération de persoime; en un moi, ce n'est pas une cbûse qui touche à l'honneur. Quaat à la qaestuu âoaaciàre, ^(Hita le vieâlard avec nue nuance d'btliaitBfiw, inB Irais et les donamages-inlérét^ u^nt pas en tout i eûiquantd Irancs... et comme le renouvellement de votre gamilë-ijob* doit avoir causé un certaiu vide dans votre boune.^. vous ne trouverez pas mauvais... ^'en qualité de vieil aaii.u
— Monsieur Bobilier, mteiTompit le jeune avoeart aans paraître U^séj mais avec un accent de détermination ioé' Icanlable ; esig^ de moi tout autre service, je serai tro^ heureux de vous le rendre ; mais quoiqu'il m'en cptlte de vAus refuser, iamais^ en aucune circonstance, et vous caoï» prenez ce que je veux dire par là, je ne rooiprai d'un pas devant M. deVaudrey.
— Hais votre cause est détestable, .s'jécna le vieux mafpslxai ea s'échauffaut de nouveau.
— Ce n'était pas votre avis il y a huit jours.
— U y a buit jours, je me suis laissé prendre k vos sopbismes; vous m'avez circonvenu, en un oaot.
— Circonvenu^î
— Ébloui, aveuglé si vous mmez mieux } depuis j'ai étudié la question à fond, et, je dxHS vous le dire, vous avez ' tort, complètement tort.
— Je vous ferai observer, monsieur Bobilier, dit l'avocat avec sang-froid, qu'il est assez d'usage qu'un juge, avant de rendre son an-ét, entende les parties. Lorsque vous aurez écouté la plaidoirie de M. de Vaudrey et la mienos, TOUS serez plus à même de vous former une convictitHi «t de décider dan /otre justice qui de nous deux a tort ou faixm.
B4 (EUVSES DB CB. DE BERNAKD.
— Hais ce sont précisément ces maudites plaidoiries qui me désespèrent ; tandis que vous serez là, le baron e| tous, à voua déchiqueter comme deus coqs de combat, le
n&rquis et la marquise arriveront, et tout ira de travers^
Miisque je n'y serai pas.
— E^Dcore une fois, que puis-je y faire T
— M'accorder ce que je vous demande.
— Vous me désolez, monsieur Bobilier, par cette insistance ; mais, je vous le répète, ce que vous exigez de moi est topossîble.
— Ainsi vous me refusez 1
— A mon extrême regret, mais je le dois.
~~ Eh bien I allez à tous les diables ! s'écria le juge de paix en fermant brusquement sa tabatière dans laquelle, depuis un instant, il prenait coup sur coup des prises qu'il répandu à mesure sur son rabat , l'agitation nerveuse à laquelle il était en proie ne lui permettant pas de les conduire à bon port.
FVoidevaux s'inclina en souriant.
— Je vous demanderai la permission de ne pas aller -le-champ où vous m'envoyez, dit>-il, car il est temps ! je m'habiile pour votre audience. Avant dix minutes ja ai de retour, et j'espère, dMis l'intérêt de ma cause, que ;alme impartialité du magiskat aura remplacé alors l'étion si naturelle d'ailleurs de l'ordonnateur de fêtes.
jC jeune avocat s'inclina de nouveau avant de sortir, s que le juge de paix furieux fit mine de lui rendre son
U GEniILBOHME CAUPAGKAHD. fi
LA GHiOIBRE A DEUX LITS.
En rentrant à l'auberge du Cheval-Patriote, Geoi^i;es Froidevaux se trouva de nouveau en butte aux sollicitalioas du capitaine de pompiers j qui s'obstinait à voutoir lui raconter l'histoire de sa défaite, traitée par lui de guet-apens; mais il coupa court brusquement à cette narration intempestive.
— Je vous répète , dtt-il, qu'en ce moment il m'est impossible de vous écouter; il faut avant tout que je m'habille pour l'audience; je coucherai ici, et dans la soirée TOUS pourrez me conter votre affaire.
Un peu calmé par cette assurance^ Toussaint Gilles se décida enfin à laisser passer le jeune avocat , qui, après avoir pris son fusil et sa gibecière , se dirigea, suivi du fidèle Pyrame, vers l'escalier conduisant au premier étage.
— Où allez-vous me mettre ? demanda-i il au moment de monter la première marche.
— Il y a du monde daus toutes mes chambres, répondit l'aubergiste ; mais quand je devrais vous céder mon propre lit, il ne sera pas dit que H. l'avocat Froidevaux soit venu fra{^>er à la porte du Ckeval-Patriote et qu'on ne lui ait pas ouvert. Voyons. J'ai au numéro 1 M. de Boisjoly, conseiller de préfecture à Màcon...
— M. de Boisjoly t que diantre vient^l faire à Chftteaugironf
— Sans doute manigancer quelque diablerie au slijet da l'élection au conseil général qui doit avoir lieu ces jours-ci.
— Et vous, républicaia farouche, vous donny l'hospi* I talité à un éaùsscûre de la ^fecture de HAcon I
DiglicJbfGoOgle
tV SUTSCH BB CB. VB JKKHAKB.
— Oue voulez-vous, monsieur Froidevaux î j'ai me» tqiinions, mais je suis aubergiste.
— Raison péremptoire. Le numéro i est donc pris, et la numéro 2t
— Occupé ausai p«r un monsieur qui est sorti dès le matin.
— Le numéro 31
— La chambre jaime à deux titei il s'; trouve tilnq Toyageurs.
— Gnq pdnr deux Kts T
— Ce sont ées Aurcr^atii.
— Merfâ ; ce n'est pas moi «[ui com^éterû la denûdouzaine. Et enfin le numéro i qui est, je crois, le demierf
— L'autre dianripre h deux Tits 1 celle-ci fera votre affaire. Il ne s'y trouve qu'une seule personne : le vicomte de Lanfenc, à (M que dit l'adresse de sa malle ; connaisBea-vous ce nom-là î
— Pas le moins Su monde. Quel homme est ce vîcomtet
— Dn gringalet blond dont les monstaches ne feraient pas le demi-quart des miennes , et qui a toujours l'air de vous rire au nez quand il parle ; enfin un petit insolent comme tous les nobles ; mais, & part ça, depuis ce matin je n'm pas trop lieu de m'en plaindre. A son déjeuner, il a bu une bouteille de pouilly, une autre de thorins, et il vient de s'en faire monter une troisième de Champagne.
— Voîlà des façons d'a^p qui fendent pardonner trentedeux quartiers de aoMesse et le titre de duc, dit Froidevaux en riant ; en conscience , je ne pouvais guère espérer de trouver un compagnon de chambre si aimable. Va donc pour cohabiter jusqu'à demain avec le vicomte de Langerac.
— Je vous laisse aller, dit l'aubergiste à l'avocat qui, sans phis amples informations, commençait à monter l'escalier.
— Oui, oui, je connais le (^emin, dlez à vos affairée. La chambre vers laquelle se dirigeait le jeune avocat,
toujours accompagné de son diien, donnait sur la place.
u aamLBomn CAiiPA«iitBB. it
n» qtfoa l'a d^à vu ; lei deax &6, B^paréB par la porto, M trouvaient placéi chacim en faœ d'me fenêtre ; ea re> tour, et Tis-&-vÎB rnne de Vmitxe, deux commodes de boù de cbéne,aae petite tidile dais feiflfaasBre de cbaqaear<Haée, quabre «baises de pi^e dépareillées, tel en était le ■H^Hlier.
H. de Langerac était assis à l'une des tablesoà l'on apercerait, m nilien des dét»iB d'iœ c(^Heux ééitKtietr, trois bouteilles fcpen près Tideset «De carafe à laqseëe ne manquait pas une goutte d'eau. Quoique lee asHetteg ^ les fiacons couvrissent la nappe preique eu entier , le vicomte, e» emp^Mt lœ ânes «t en Mmnt lea aàkei, avmA trouva moyen de placer devant lui bn cahier de papier «t une é<7iture dtmt Use «rvait en ce niomeid. A voir le froncement laborieux de ses sourcils et ses lougs temps d'anét, le coude appuyé sur h iiHAe et le fi»wit dans la paume de la main, on eût itenné que eat épilogue de son d éj cupc r exigeait qu'il fit un appel énergtqae à toutes les puisHoces de si» cerveau, de même que le d^euner tai^nnéme avait d(t mettre à répreuve toutes les forces digestives de son eAomac.
Ad bnnt de la porte, le jeune boonne blend leva ta tête en laissant échapper un geste dimpatience, et il dii^a ua regard aaiez peu InenMdÔaat «ers l'impottun <pà se pemett«t de le dénugw.
L'avocat salua pcAim^t ion ftHw «oMpagson de diam- >«e, -fit entrer son chien et ref^ma k perte.
— -Qu'esUie qae vous me vonlez ? demanda le victHnle d'an ton bn»qoe.
— Moi ? je ne vous veux rien du tout, répondit FroidevtHis, qui, sans panOtie accoider une ^gim longue lAteotiim à l'iateniofateMr peu poli, Im tosma le dos et regiuda aller* nativemeat 1^ deux tits.
Sur l'an, près dsqHel on apercevût mte petite mdle de oair, se iKorairait un «sbapeau et un sti^ à tête d'or àaaléé. RespettnM cet «tboes de la fàee de pessesùon.
ogic
■I (BUVUS DB CB. DE BERMAKD.
FVoidevauz s'apiNrodia de l'autre lit, y jeta sa casqnette el sa gibecière et posa eon fusil & l'ïuigle du chevet, taodig que le fidèle Pyrame , harassé par la chasse du matm, se couchait sur le plancher, en chien qui se sent chez lui.
— Ah çà , m'sieur, qu'est-ce que ça signifie 1 s'écria tout k coup LangeraCj qui avait suivi ces différents mouvements d'un œil surpris.
— Ce que ça signifie, m'sieurl répéta l'avocat en reproduisant exactement l'abréviation assez impertinente d<Mit s'était servi le vicomte.
— Oui, où <ax)yez-vous ôtrel
— Dans une auberge, répondit Froidevauz, qui se mit k Ater sa blouse.
— Eh bieni qu'est-ce que vous faites doic maintenant!
— Vous le voyez, j'ôte ma blouse.
La blouse Atée, l'avocat la jeta sur le lit, près de sa gibecière, et il commença de détacher les boulons de son pantalon de coutil.
— Pardieu 1 ced est trop fwt, s'écria le vicomte en faisant mine de se lever,
— Rassurez-vous, je n'ai nullement l'intention d'offenser votre pudeur.
En un instant, et avant que le jeune homme blond, un peu alourdi par les libations copieuses de son déjeuner, fût parvenu à se mettre debout , Froldeveaux enleva soa pantalon de coutil et parut alors vêtu d'une sorte de braie en tasimir noir tout neuf; mais ce ne fut là qu'un vêtement transitoire, car en deux tours de main la culotte se déroula jusqu'aux pieds et redevint pantalon.
— Assez comme ça, s'écria impérieusement ^ vicomte, dont la mauvaise humeur ne fut pas désarma par l'amé- £oration qu'avait apportée ce changement à vue au costuma ie son interlocuteur ; la chambre oii je me trouve n'est pas bite pour vous servir de vestiaire; détalez donc su>lechamp, vous, vos bagages et votre sale chî^n.
CAHPAfiHAAP. et
A ce dernier mot, Pyrame, qui depuis sod entrée dans la chambre n'avait pas quitté des yeux le vicomte, se mit & gronder sourdement comme s'il eût voulu répondre à une insulte par une menace.
Sans paraître partager le moins du monde l'émolioiL courroucée qu'indiquait l'attitude de l'épagneul, Fnùdevanx s'assit sur ime dunse^ et s'occupa de détacher ses guêtres.
— L'épithëte de sale dont vous venez de gratifier moa chien est impropre^ dit-il avec le plus grand sang-froid; je dis cela sans chercher à faire un calembour. La saleté est une habitude, tandis que la boue n'est qu'un accident^ mon chien n'est donc pas sale, mus je conviens qu'il est crotté.
— Sale ou crotté je vais le jeter par la fenêtre , et vous après, si vous ne me laissez pas en paix tous deux I s'écria le vicomte, irrité par ce flegme imperturbable.
Pyrame gronda de nouveau , mais }dus fort cette fois.
— Monsieur , dît Froidevaux en se levant pour aller ouvrir sa gibecière d'oii il tira une paire de bottes aussi neuves qne le pantalon, je connais tous les égards dus h un honome qui a bu à son déjeuner trois bouteilles, dont une de vin de Champagne ; vos apostrophes pourront donc émouvoir mon chien, mais je vous décûre que pour moi j'y suis parfaite* ment insensible ; d vous étiez à jeun , je vous répondrais autrement.
Cela dit, l'avocat changea tranquillement de chaussures, et remplaça ses gros soi^ers crottés par des bottes d'un luisant irréprochable.
— Vous mtnsultez, je wois I reprit Langerac furieux. - Pas le moins du monde ; je fais on simple rappn>>
,. D'une part, j'additionne les bouteilles posées sur cette table; de l'autre, j'examine le vermillon de vos joues, l'éclat de vos yeux, le tremblement de votre voix ; ces doux f^ts observés et rapprochés l'un de l'autre, j'en tûe la con^ séquence.
t* (BtTTail M CB. n mRUtDb
— Qu^le conséqMoeeî flchtoel
— La conséquence, fichtre! que tous êtes ivre.
En disant ces mote, Froideraux prit dvis es gibeeieve um cravate de mousseline blanche soignemement pliée et destinée à remplacer le foul«r4 roulé en corde qui lui avait entouré le cou jusque-là.
Le TÏcointe se précipita da cdté de «m lit pour y prendic le stick qu'il y avait posé, et s'avança ensuite vers FaTOCtt -âe l'air le plus menaçant; mail, à iù-cfaeinûi, il se trouva prévenu par le vigoweox Pymne, qâ. pusaat Eubitement des grondements sonnfa aux hcwllités'éielaiiées, lui saota h la gorge sans plus de fafon que s'il M fàt agi d'étna^or un lièvre.
— Retenez votre cbien on je fascontme , s'écria Langerae, cfu> malgré la petite eaime dont il frappait l'épagneul un peu au hasard, Ù temlAait n^oeé d'aroir le dessons dans le combat, et déjà soa ffiet éUt déchiré, en attendant sa peau.
— A bas, Pyrame! dit Froideraiix, qui d'une main saisit le c^ùen par le cou , tandis qae da l'aabie il désarmait te
ChMit, par (pK^ques coi^ de ditik que son maître lui ^pliqua laiffi ménagemoit, fipagned se réfugia loos tra des lils en poussant des ci» i^WtifB.
— Monsieur, dit alors l'avocat, tandis que le jeune ItonHne blond, que oet assaut était k>in d'svoir raffenni sur ses jfflidies, se rasseyait maehinalraneDt , avant de son jeter par la fenêtre l'un ou l'autre, et pour vous dne ce qoe j'en pense, je crois que c'e^ vous qa sauterie le pas ; avant donc de <terdier néciproquenent à nous casser le oou, il me senoUe qae nous ne ferioos pas mal -de nous expliquer, si tevtefois fiaoehus le pemeL
— Cen'estpsBàB3cehus,e'ertà7DtaeDragéPyr*^''^'4u^ ftotdemander lapamisaion, réponctit le vicoiote en euGQi> oanl d'un oeil courroucé le déf^t de sa toilette.
•~ Ua gilet perds, et j'en ms f%eb6 ; cm je suspampérience qu'un gilet de moins dans use gudè'robe...
-> J'ai vingt gilets, întwranipît brusquement Langerae, et ee n'est pas de cela qu'il s'ag^ M'expliqueres-Tous enfin, monsieur, de quel droit, abusant de la férodté de votre chien et peut-ëlM de la supériorM de \oa muscles, vous venez vous empeier d'une «ÀaiAre où je suis I
— Permetfcz, monsieur, je ne m'empace pasde iaohaaibre, mais de la aïoitié de la rhwhrn, ce qui eU bien dictèrent.
— Le tout ou la moitié, peu importe ; cette chamlne est à moi, puisque je l'ooeupe depuis eemtftin, et je ae vegx la partager avec persûooe.
— Le droit du premier occupant est fort respectalde sans doute, qunque, aux yeum. de la loi, il ne constitue pas souvent un titre sufSsant.
— Monsieur estavecat? dMianda le vicooste «KC un accent d'ironie.
. — J'ai cet homiem^, monsieur, dit Fp(HdeTaux en endossant un gilet de sne Doire qu'il venait de tirer de sa gibecière.
— Je eeraÎB' honocé soi-mâme, mœseiv, de jouir de la société d'un homme de votre robe ; mais la cohabitation que voue semblet vouloir m'impoear n'est pas dans mes habitudes ; je vous le répète, cette chambre est k moi puisque je la paie, et je préteods y être seul.
— Prétention mal fondée, ainsi que je vaisavoirlltcmneur de vous le démontrer, reprit le jeune avocat qui boutonnAit avec une certaine comptoisaaee eou gilet n<m raoinsneuf que son pantakm ; vous êtes de Puis, taosiàeiar T
— A quoi devinez-vouB ça î dU d'un air da dédain Langerac. "
— À vos vingt gilets ; en proviace on se doime pas dans de semblables prodigalités. Étant donc de Paris, il estnaturel que vous portiea partout les idées et les mœuiisdePtiriBjdc
ff> (BUVItlS m CB. DB BESHAan.
Ut votre erreur, monsieur. Chaque pays a ses habitudes, diaque localité ses usages.
— Et l'usage à Chflteaugiron, en fait de chambre d'auberge, c'est sans doute que là où il y a place pour un, il y a place pour deux T
— L'usage des auberges de Cfaftteaugiron, c'est que la diambre, c'est le lit. Ici vous voyez deux lits : c'est donc iteolument comme s'il y avait deux chambres.
— Chez quels sauvages suis-je tombé l s'éoia le vicomte en se levant par un mouvement d'Indignation.
— Entre l'hôtel Mearice et un wigwam il y a phis d'or degré ; vous êtes ici àpeu près au milieu de l'échelle.
— Et il n'y a que cette auberge dans votre ^mable patrie?
— Si fait; elle n'est pas la seule, mais elle est la pluslogeàblede beaucoup.
— Comment diable alors sont les autres t
FroidevauXj qui n'avait pas un instant interrompu sa toilette pendant ce dialogue, tira de sa carnassière un habit soigneusement plié, dans les manches duquel il passa suc> cessivement ses deux bras avec les précautions pour ainsi dire respectueuses que mérite un vêtement porté pour la première fois.
— Ah çà, dit le vicomte qui ne put s'empêcher de rire en dépit de sa mauvaise humeur, votre sac de chasse est donc aussi fécond que les jupes de madame Gigogne 1 Que diantre en allei-vous tirer encore t
L'avocat replongea la main dans sa gibecière, et y prit cette fois une boite de carton peinte en rouge, ronde comme une assiette, un peu plus large et presque aussi mince.
— Je suis sûr que vous tdiez sortir de cette tabatière une calèche à quatre chevaux, reprit Langerac en riant tout & fait, car il commençait à trouver que l'aventure ne méritait pas d'être prise au tragique.
Froidevaux ouvrit la botte et en tiia un objet noir et plat
U SSSTlLHOiniB CA>PAGNAUI. »■
ifDÎ, ao moyen d'un coup de poing en dessous, se développa soudain, comme se gonfle an ballon quand le gaz le remplit: Chapeau Gibus ! fit l'avocat , qui enfonça sur sa tête cette coiffure élastique.
— Vous n'êtes vraiment plus le même homme que quand vous êtes entrée dit Langerac en le considérant de la tête aax pieds d'un air d'admiration moqueuse. Que ne vous présentiez'voua tout de suite dans cet imposant appareil 1 j'aurais reconnu le gentleman avec qui l'on peut partager sa chambre sans inconvénient ; j'aurais reconnu la fleur des pois de l'endroit, le lion de ChàteaugiroUj en un mot ; car, n'est-ce pas, vous êtes le Uon de Ch&teaugiron T
— Pas plus que vous n'êtes vous-même le lion de Paris, monsieur le vicomte de Langerac.
— Ah 1 vous savez mon nom ? dit le jeune homme blond an peu surpris; je ne me doutais pas que la renommée l'eU porté jusqu'en ces parages.
— Ce n'est pas la, renommée qui l'y a porté, c'est votre malle.
— Je comprends : il parait que si le garçon qui a monta ma malle est sourd quand on l'appeUe, en revanche il n'est pas avei^le.
— On est curieux partout, et il ne loge pas tous les jours des vicomtes à l'auberge du Cheval-Pariote.
— C'est parfaitement juste, dit Langerac avec fatuité ; mais, monsieur l'avocat, puisque le hasard vous a appris mon nom, ne vous semblerait-il pas convenable de me dédîner le vôtre! Peut-être serons-nous dans la cruelle nécessité d'échanger une balle ou deux ; car enfin, en admettant ]a légitimité du droit que vous prétendez avoir à la moitié de ma chambre, d'^rès je ne sais quel usago barbare en vigueur dans cette capitale ; en admettant, dis-je, que je doive vous accepter pour compagnon de logis, il est un autre fait qui exigera peut-être que je vous dem(jid0 une légère réparation.
9* OEBnU IB CH. Dl HBHJJtlk.
— Qoel tait, mousieui ? deniaada Fioiàevwix eatirrai d'une pociie de son lubit une pwe de gioit» aràn dans lesipiéts Û coiameiiça d'introdaire, mn sans peine, ses larges et fortes mms. brunies par le soleil, compae le sont ioévita- Uement les manu de tout cbaseewr.
— n me semble, monfàour l'avocat, que toot à l'beure vou* m'avez airadié eikhi sti^ s.^ peu hnisquemeol.
— Votre sfick, T
— Ha canne, à vous yonks, pe]R^ le vieonite, que IV gnorance du provincial fit sonrira de fâtàé : vous m'avei donc enlevé ma canne d'une raaai^ un peu leste, saos compter mon gilet dévoré par votre ehîeo.
— Je vous ai enlevé votre stick pour voas empêcher de m'en frapper, ainsi que vous paraissiez en avoir l'intentioB J ce qui, par parenthèse, aurait pu vous coûter un peu cher. Quant à votre gilet, je vous ai déjà dit que j'^s f%did qu'il fût déchiré ; mais c'est votre faute, toi» amea dû savoir que qui menace le maître s'expose à être mordu par le chien.
— Bien, fort bien ; on régularisera toat cela. Vous savez,' ou vous ne savez pas, monsieur l'avocat, qu'en pareille circonstance on s'en rapporte au jugement d'un anù. Dès que Chàteaugiron sera arrivé, je lui soumeitrm la chose, et U décidera si je dois exiger une réparation.
- — Vous ét^ l'ami de H. le marquis de Châteangiron ? d^nanda Froidevaux.
— Son ami intime, monsieur l'avocat; mais je prendrai la lUierté de vous Uire observer qe vous connaissez mon nom, ainsi que celiû d'un de mes amis, tandis que moi j'îfnore encore Le vAtre, quoique j'aie déjà eu l'honneur de vous le demantier,
-' — Geoi^esFroidevaux, dît le jeune avocat en boutonnant aes gants.
— Georges Froidevaux ! répéta .la vicomte qui parut
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U SERTILBOIIIK CAaPjUHIAID. t(
ftappédeoenom: attendez doDC....Ge(Nrge*Froidevaiix.H,. et vous êtes avocat T
— Depuis huit ans.
— C'est bien ça, fit i part lui hanfenc, qui tira cPone poche de son gilet un petit carnet et parut le consulter attentivement.
— Vow MKaiasez mon nom t demanda l'avocat assez itonné de cette pantomime.
— ParfùteineBt ; le nom de Georges Froidevaux est de ceux qui, pour aHÔ* loin, n'ont paa besoin d'Atre gravés mx la plaque d'une maUe.
— La pysaQterie, monsieur le vicomte, peut être fort I»quante, mats en ce moment il m'est impossible d'y répondre, car je ne puis [plonger davantage cet «m^)te entretien. L'audience dn juge de paix va s'ouvrir, et, vous le savez, l'exactitHde est le premier devoir d'un avocat.
— ftien de plus juste, monsieur Froidevanx, aHez où le derov vous ;q)peUe ; mais nn mot encore : où me sera-t-il possible de vous retoraverT
— Ici mfime, monsieur de Langeras ; je compte y coitdier.
— le n'eit dis pas autant, car, malgré le dtame de votre •Hiété, les cbunbresàdeuxIitB (Hit poormt» peu d'attraits : mais ce soir ou demain matin vous aurez de mes nouvelles.
— Quand il vous plaira, monsieur le vicenite ; je n'ai pas on moment à perdre, ajouta Froidevaux qui en ce moment te trouvait pr^ de l'une des fenâtres ; voilA ma partie a^ vene qui traverse I» place.
— Ah! voyons la partie adverse ; elle doit être curinue. Le vicomte s'approcha de la fenêtre.
— Ce grand et gros monsieur à longue barbe t reprit-i en regardant H. de Vaudrey que le jeune avocat lui dé»gDEÛt du doigt.
— Lui-même, le baron de Vaudrey.
— Le baron de Vaudrey I répéta Langerac ea portant rir
M CBCTBBS DB CH. DE BBBHABD.
Tentent soa. lorgiiOD à son oâl ; ah I c'est là le baron de Vaudreyt
— Votre carnet en parle-t-ïl aussi T
— De quoi ne parle-t- il pas? Ah I c'est 1& le baron de Vau- -4reyl
— En personne.
— Eh bien I il a l'w d'un taureau qu'il ne doit pas être prudent de prendre par les comes.
— C'est pourtant ce que Je ferai tôt ou tard, dit Froidevaus, & qui ces paroles échappèrent involontairement.
— En vérité T s'écria le vicomte avec un accent de curioàté.
Hab l'avocat pressé par l'heure ou regrettant peut-être 4'ea avoir déjà trop dit, appela son chien, qui quitta aussitôt l'asile où il s'était réfugié; puis saluant légèrement le vicomte, il sortit de la chambre, et descendit l'escalier suivi du Mêle Pyrame.
Après le départ du jeune avocat, Langerac fit quelques tours de long en large, comme pour rappeler l'inspiration 4]u'avùt (Passée cette importune visite ; il se rapprocha ensuite de la table et se versa un verre de vin de Champagne ■qu'il avala d'un trait, quoiqu'il eût déjà pris du café.
— n faut pourtant finir cette satanée lettre ! dit-il alors en se rasseyant, . ■'. i
Le vicomte laissa tomber son fh)nt sur sa main, rSva quelque temps^ reprit enfin la plume et se remit à écrire. Les premiers mois qu'il ajouta à la satanée lettre, dont nous connaîtrons plus tard le contmiu, furent ceux-ci : Ange
U GBNriLUOMHE CAMPAGNARB. 91
U SOBB ET L'Èltt.
A neuf heures moins cinq minutes, ponctualité toot« militaire, le baron de Vaudrey avait paru k l'entrée de la place du château. La veste un peu trop négligée qu'il portait habituellement le matin se trouvait en ce moment remplacée par un habit bleu à boutons dorés, fermé du haut en bas, de manière à cacher le gilet, et que décorait à l'une des boutonnières !a rosette d'officier de la I^égion d'honneur. Un pantalon blanc, une cravate noire, un chapeau penché cavalièrement sur l'oreille droite, des bottes dont les talons supportaient des éperons sans molettes, complétaient son costume, où l'on retrouvait la propreté minutieuse et U coirecUon un peu roide que donne l'habitude de l'uniforme.
Les groupes qui couvraient la place s'ouvraient devant le baron, et chacun mettait à se découvrir au moins autant d'empressement qu'il en avait montré sur le passage de l'avocat Froidevaux. On pouvait cependant remarquer une différence assez prononcée entre les saluts des bourgeois de Ch&teaugiron et ceux des paysans des villages d'alentoiu-. Les figures de ces derniers , lorsqu'ils dtaient leurs ch^ paoux, offr^ent une expression de cordialité respectueuse, tandis que les autres, en s'inclinant plus bas peut-être, semblaient moins obéir à un sentiment affectueux que rendre un involontaire hommage à un antagoniste redouté.
Lorsque les pompiers, rangés devant la mairie, aperçurent H. de Vaudrey, on entendit circuler dans leurs rangs l'avertissement suivant :
— Voici te colonel : attention^ voici la colonel.
ta oBnvBss fil GH. SB buuuhd.
Ces mots produisirent un effet électnque. Le peloton, assez mal en ordre jusqu'alors, rectifia de lui-même son alignement; chacun redressa la ti% avança la poitime, allongea les bras le long des cuisses, tourna les pieds en dehors, prit en un mot son plus beau port d'armes ; peu s'en fallut même que le lieutenant Amoudm ne ftt mettre le sabre k la main et que le tambour Toinot ne battit aux champs.
Sans paraître étonité du mouvemeot dont son arrivée était la cause, le hanm ralentit le pas comme un généxal qui commence une revue, et il passa devant le front du peloton ea regardant successivement chaque homme de son œil ferme et pénétrant; deux ou trois fois il salua familière* ment de la tnaki quelques pompiers qu'il connaissait, et à c^ui cette disUaction fit p^ter le casque deux pouces plus haut; enfin, arrivé près de Philippe AinoudrUj car il avait commencé cette espèce d'inspection par la gauche, il s'arrêta et lui dit à haute voix :
— Vos p(»npiers sont superbes, lieutenant, et je doute ipie ceux de Paris aient meilleure mine.
Malgré son anUpathie pour les bouigeois de Chàteaug^on, L'aociea lieutenant-colonel n'avait pu voir une soixantaine de casques en bataille sans penser à ses cuirassiers et sans sentir la fibre militaire vibrer dans sa poitrine.
— Qu'aditleadonel?d£mandèrentèla fois trente pompiers qui quittèrent leurs rangs pour entourer lelieutenanl, dès que U. de Vaudrey eut monté le perron de la justice de paix.
— Il m'a dit qae nous étions superbes, répondit Amoudru avec ime juste fierté, et il a ajouté que les pompieci âe Paris n'avaient pas si bonne mine que nous^
H — Ëh bien [ Toussaint Gilles en pensera ce <pi'il voudr^ s'écria un des honunes du peloton, j'aime le colonel; voili un dur à cuire, un troupier fini. »
— C'est lui qui figurerait crânement en tête du bataillon, ri l'on réoEganisait lo^arde nationale du canton 1
LE GENTILHOliaB CiMPAGwas, M
~- Que cela arrive, je Im donne ma voix d'avanee.
— Et moi la mîeime, dirent en même temps plusienrs pompiers.
— Hais Touâsmt Gilles prétend quec'est mi aristocrate.
— Toussaint Gilles est mi envieux, et pas autre chose.
-r C'est vrai ; tout ce qui est au-d^sua de In^ il le traite d'aristocrate.
— £t comme le colonel le d^asse au moins de quatre pouces, il est tout àmjde qu'il en dise du mal.
— Ce n'est pas tant encore de la taille du colonel qu'il est jaloux que de sa ntùssance et de sa fortune.
— C'est vrai, c'est vrai, répéta-t-on de toutes parte : aristocrate ou non, le colonel est un brave militaire, un soldat de l'empire, un vieux de la vieille ; et Toussaint Gilles, qui, malgré ses grandes moustaches, n'a jamais déchiré une cartouche, n'est pas digne de lui tirer ses boHes.
La faveur publique abandonne volontiers les vaincus; il □'est donc pas étonnant que l'échec éprouvé par le caiùtaine des pompiers eût porté quelque atteinte k sa popularité. En ce moment, d'ailleurs, la phipart des soldats de sa compagnie, préoccupés du festin qui les attendait au chllteau, se trouvaient, sans le savoir, de l'avis de Sosie j l'amphitryon où l'on devùt dîner leur semblùt i£gne de tous leurs hommages, non-seulement lui, mais ses parents jusqu'au dixième degré. Or, à part sa Tideur personnelle, et dans le pays personne ne songeait à la contester, le lieutenant-colonel de Vaudrey était l'onde du marquis de Gh&teau^ron. «
Quoique la masse des plaideurs ne fCtt pas encore admise dans le sanctutire deJa justice de paix, la porte s'ouvrit pour le baron comme elle s'était ouverte quelques instants auparavant devant l'avocat Froidevaux.il se trouva donc bientAt en présence du vieux magistrat, qui avait repris sa promenade ^itéeet dont la physionomie, sousun masque de politesse empressée, trahit à sa vue l'espèce d'angcnsse que
I0« (KrreES DB CB. DE BEBHAKD.
etRise à un dùbiteur peu solvable la r^contre de son créander.
— Ces! no ^rsDd joar pour toiu que ce jour, Sangaiidel dit H . de Vaudrey d'un ton de comique emphase .
— Monsieurle baron, je suis votre très-humble serviteur, répondit le vieillard en cherchant hdompter son agitation : c'est un beau jour en effet pour moi comme pour tout le pays, que ce jour qui ramène dans le domaine de ses ancêtres le rejetcHi d'une famille illustre et honorée.
— Cest sans doute là l'exorde de la harangue que vous vous disposez à débiter à mon neveu ; sans flatterie il me parait fort bien tourné, et il répond dignement aux autres préparatifs de votre fête.
Il est assez rare qu'un auteur distingue un persiflage d'un compliment : aussi quoique M. Bobiliereùt quelque rnbon de se dé&er de la sincérité de l'ancien militaire, se laissa-t-il prendre au sérieux affecté par ce dernier.
— Serais-je assez heureuXj monsieur le baron, dît-il avec un sourire qui semblait, par son humilité même, solliciter de nouveaux éloges ; serais-je assez fortuné pour que mes efforts obtinssent votre approbation 1
— S'ils ne l'obtenaient pas, monsieur le juge de paix, je serais bien difficile. Tout ici a on air animé qui sent sa fête d'une lieue : vos pompiers sont magnifiques; vos cantatrices de la sacristie tirent de levas gosiers des notes que pas un soprano de l'Opéra n'obtiendrait du sien ; quant à votre arc de triomphe, je n'ai qu'une chose il vous en dire, c'est que, sous un rapport au moins, il surpasse c^elui de la barrière de l'Étoile.
— Oh ! monsieur le baron, ceci, c'est de l'ironie, dit le magistrat, qui ne put s'empêcher de trouver l'exagération un peu forte.
— Pas le moins du lâonde, monsieur Bobilier; car observez que je ne vous ai pas dit que votre arc de triomphe
u flEnriLHomiB campagnud. i«i
forpassait celui de l'Étoile sous tous les rapports ; je me suis contenté de dire sous un rapport.
— Et ce rapport t... demanda l'ordonnateur de la fête avec un intérêt visible.
— C'est le couronnement j l'arc de l'Étoile attend encore le sien, tandis que votre arc de triomphe à vous en possède un qui produit un effet monumental.
— Le mérite, monsieur le baron, en est moins à mes faibles pinceaux qu'à la beauté du sujet. Vous avez sans doute reconnu les armes de votre famille T
— Parfaitement; sauf quelques petites erreurs, fort peu importantes, elles sont d'une exactitude irréprochable.
— Quelques erreurs ! répéta le magistrat artiste, d'un air diarmé. ^
— Oh ! des bagatelles.
— Il n'y a pas de bagatelles dans les choses de cette gravité, reprit M. Bobilier de plus en plus inquiet; de.grftce, monsieur le baron, s'il est vrai que j'aie péché, veuillez me dire en quoil
— D'abord, vos lions, effrayants de ressemblance du peste, devraient être d'or et non au naturel.
— Erreur, monsieur le baron, s'écria le vieillard dont la physionomie s'éclaircit soudain; je sais que La Chenaye- Desbois, et d'après lui Viton de Saint^Alais, sont aussi tombés dans cette erreurqui, de leurpart, me semble inexplicable. Mats je soutiens, moi, que les supports de vos armes sont bien deux lions au naturel et non deux lions d'or. C'est ainsi, en effet, qu'ils sont désignés dans tons les anciens ouvrages. Si vous ne me croyez pas, monsieur le baron, lisez l'Histoire de Bourgogne, par dom Plancher et dom Merle; lisez le Nobiliaire de Charolats; lisez l'Illuttre Orhandal ou Histoire de la ville de Ch&lon-tur-Saàne, pfi' Bertaudet Cusset;lisez...
— Je ne lirai rien de tout cela, interrompit en riant U. <le Vaudrey, j'aime nùeux vous croire sur parole, et je passe
m (SUSTBM Mt CH. DE BROtABB.
oMidanmation sur les Itwas ; mais comment explïquerez-TOni l'hérésie que vous avec commifie dfois la peinture du chftiemi
— Une hérésie ! s'écria M. Bobilîer, qiri de nouvesa parut alarmé, car sur un point de cette nsture il n'était pas honune à entendre la plaisanteiie. ^
— Sans être de votrê foTce en blason, je ne snb pas cependant tout à fait un ignoi-ant ; il me semUe donc que le chftteau du chef de l'écu, vous voyez qae je stûs employer au besoin les termes tediniques, doit £tre ajouré, maçonné, eaoré et girouette d'or; amcvETii, entendez-TOus^ monsieur Bobïlier î
D\in violent coup de la paume de sa main le vieux juge de paix aplatit sur son chef chenu les boucles de sa perruque jaune.
— J'ai onbFié les girouettes ! a'écria-t-a en même temps d'an aip désolé.
— Vous avez positivement oublié les girouette.
— Quelle étourderie impardonnable I
— He permettez-vous de dire ce que je pense T dît H. de Taudrey, qui avait quelque peine i conserver son séneux.
— Parlez, monsieur le baron; accfJilfiE-iDoi, je ia mérite : avoir oublié les girouettes I
— Eh bien] je (Puisqu'il u'y a dan* votre fait ni oubli ai étourderie.
— Conunfiat I me CEoyez-vous capable à'axok supprimé Tdtmtairemeiât...
— Oui, je voos «B <»oii «qnUe, inensteur BobUier, et fajoute que, pour ma part, je se vous w sds pas maorais gré.
— Je ne tobs comprends yas, mmsimr le baron.
— Je m'explique donc, La suppression d'un objet qui a de tout temps passé pour le symbole de l'inconstance p<dttiqae me semble une ing^tense leçon que vous voulez doD-
LB SEfTHAOniB CAUPAfiRAU. t«|
ner b mon neven, et, je vous le répète, je ne vous en sais nulletnent TnauvaiB gré.
— Donner une leçon à M. le m aupiiB t «ommeat OBeniigje me le penoetb^T
— Si vous ne voae le permettez pas, je me le permettrai, moi, et il n'y perdra rien, dit le baron qui paraissait ne plus ■TOÎr envie de |daisanter. On assnre qoe moa neveu, qui^ tant la ligne qu'il a snivie jusqu'à ce jour, a commencé des démsrcbes poor se fùre élire au ctmseil g^iéral de Safneetr'Loire, et que oe n'est là qu'un «^emiDoment vers la députation. Si le fait est vrai, et vow devei en savoir quelque diose, mais je ne tous inteniogepa8;8Î)e fntest vrai, il y aura une ni[Aine4é&)îltTe enta la bnmclie atnée et U branche cadette des Chàteaugirons; et, après tout, une rupture déâiritive vaudra pewt-dtre mieux que le désaccord qui règne depms deux «s «ntre mon neveu et moi.
— Ce que voos me dites lÀ, nonàeur le baron, me fait beaucoup de peine, répondit le juge de paix, fa qui l'accent sérieux de son intertoôiteur fit perdre de vue l'accident des girouettes ouMiées, j'osais e^rer que ce beau jour serait f occasion d'an rf^piocfaonsnt entre vous et M . ie marquis; je me flattais mène que c'était pour assister k son arrivée qne vous étiez deficendn aujourd'hui fa Cbftleaugiroa.
— Toossvez oonsnis k, mon cher JB^de paix, l'erreur lapins com[dète,i<^tonditH.âe'Vaudreyenrq>reaantracoeôt da persiflage; je n'ai tb nuHe part que les ondei^ surtout les oncles fa barbe grisé, fussent obligés de se (Mnager pom venir fére d« nlanalecs à leurs neveux. i« HBB qu'aubcfois j'aorais àt TpetUf» fbi et hommage entre les mains d'Bà-acliuspotr mon fief de Vaadrey;maiE, sous Je régime actuel, ieneloi diMs rien, etc'estlui qui me doit.
— Si ce n'est poor M. le imnfitis, qse ce soit du mmi» pour madame la manfaise, qnî vient dans son ch&teau poor la premi^ fois, n^t le juge de paix d'une voix âisH pHaoteimiIaditiib^e, nùm^le, sidÎGtinguéel
HH (BUVBBS DB CH. DE BBBNABD,
— Vous me prenez par m<vi faible, monsienr Bobilier, et la hotte est adroitement dirigée; cepeadant je ne céderai pas. Madame la marquise est ma nièce, et je ne refuse pas de la voir; mais fùt^elle encore cent fois plus belle et plus distinguée, c'est à elle de me prévenir. Si donc vous me voyez ici, ce n'est pas que j'aie le moias du monde l'intention de lui présenter mon hommage à sa descente de voiture ; j'ai quitté mon antre pour une affaire d'une tout autre espèce et que vous paraissez avoir un peu oubliée.
— Votre affaire avec l'avocat Froidevaux î dit le juge de paix dont le front s'assombrit.
— Précisément. Mais tandis que nous causons, le temps s'écoule; il est neuf heures passées. Est-ce que vous n'ouvrez pas l'audience î '
—Dans un instant, monsieur le baron.. .je crois que Froidevaux n'est pas encore arrivé... Tenez-vous beaucoup à le faire condamner, ce pauvre garçon? ajouta le magistrat après un instant d'hésitation.
— J'y tiens particulièrement, monsieur le juge de^paix ; j'y tiens même infiniment 1 Ce pauvre garçon, comme vous l'appelez, est le plus enragé braconnier du pays; il a juré à mes perdreaux une guerre à mort qui, depuis trois ans que je suis ici, m'a fait fab;e plus de mauvais sang que les perdreaux ne valent à coup sûr; car ce n'est pas tant le meurtre de mon gibier qui me courrouce que la manière dont il est opéré. Si H. Froidevaux m'avait demandé la permission de chasser dans mes bois, il est probable que je ne la lui aurais pas refusée; mtàs il y met de la bravade, du défi; aussi, puisque je trouve enfin l'occasion de l'amener, non pas pour délit de chasse, car on ne l'a pas vu chassant, et d'ailleurs vous seriez incompétent , mais pour délit forestier, devant votre tribunal, rien ne m'empêchera de faire tous mes efforts pour que vous le condamniez ; et, malgn^ la remise à huitaine que vous lui avez accordée jeudi dernîer, ea dé^Ht de mesréclametions, jecrois que vous serez oblige
LS GENTILBOUUB CAUPAGNAU), («(
de le condamner, monsieur le juge de paix; car I'aQ!aire est clùre comme le jour, cfmtioua le baron en se frottant lei mains de t'atr d'un homme sûr de son fait, claire comme la jour, quoique jeudi vous n'ayez pas voulu en convenir.
— Je n'ai jamais prétendu que vous eussiez tort, moo^ sieur le baron; jamais. Jeudi dernier, ma religion n'était pas suffisamment éclairée, voilà tout.
— Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui elle le sera tout à fait ; car pour suppléer à l'insuffisance de mes ai^ments, pour lesquels vous professez, je croîs, assez peu d'estime...
— Ah I monsieur le baron I
— Pour suppléer, dis-je, à l'insuffisance de mes aï^uments, je me suis muni de deux petites consultations...
— Deux consultations 1 s'écria le vieux magistrat, qui tressaillit en voyant tomber sur sa tête, plus lourd encore qu'il ne l'avait prévu, le contre-temps dont il redoutait la Chiïte.
— Tout autant, monsieur le juge de paix ; votre tribunal ^Aérite bien qu'on se mette en frais pour paraître plus dignement devant lui.
— Mais alors nous en aurons pour une ]ieure 1
— Pour que cela ne durât qu'une heuri, il' faudrait que M. Froidevaux fCit prodigieusement concis, et ce n'est guère son habitude. Quant à moi, je vous le déclare, je serai peut-être un peu long.
— Il est imposable que cela se passe ùnsi \ s'écria le juge de paix tout effaré ; une heure !
— Mettons deux.
— Deux heures! pour une affaire qui peut être plaidée eo deux mots et jugée en cinq minutes I une affaire claire comme le jour, ainsi que vous le disiez tout k l'heure !
— Autant que je me le rappelle, vous ne la trouviez pas dure du tout jeudi dernier.
— J'avais tort, monâeur le baron, complètement tort : vous voyez que je n'hésite pas à eu convenir. Depnb jeudi
ItC (KCTBBS DI CB. tu nuusD.
f&i éludié la question à foad. Votre droit eat inc<nitestablei leprocè»-TerbaI du gaide ehampAtre parfeitetneot régulier, rt mon arrêt est ii<M d'aranee. Aiod donc, pourquoi dé longues plaidoiries? poorquoi des iectum de coosultatioiu qui ne nr'sppFendront rien dont je ne sois déjà convaiDcu 1 pourquoi perdre en phnees inutiles un temps précieux, Ig temps de tous mes autres justiciables, monàem le barooî...
— Et pourquoi, interrompit ironiquement le plaid^ir ot>stioé, exposer M. Bobilier h manquer l'urivée de madame la marquise de ChSteaugiron î
— Eh bien ! ibonsieur le baron, je ne tcox pas fùre du stcAcisme bors de propos. Oui, vous avez rois le doi^ft am la blessure. Si madame ]a aiarquîse arrivait suis que je fane lii pour lui adresser le compliment de bienvenue, ainsi que c'est mon droit, ainsi que mes ancêtres t'ont tonjours Aiit en pareil cas depuis dix génératioas, soit «omme ju^s thàtelains, soit comme baillis, je ne m'en consolerais pagj monsieur le baron, je ne m'en consolerais jamus. C'est peut-être une faiblesse ; mais je vous conjure d'y aror ^ard. Au lieu de la plaidoirie interminable dont vous me
menacez ce n'est pas qne je n'aie toujours un|4aisir
Infini à tous écouter, mais vous me coinpreneE, un jour comme celui-ci t.... Ainà donc, au lieu de plaider, conteatez-vous de prendre vos cooclusionG; je dédderai Froidevaux à ne répondre qu'en deux mots ; avant cinq minutes, le jugement sera rendu, et je sertâ libre.
— Mais vos autres justiciables, dont le temps est si pré' deux T
— Ceox-là ne m'inquiMent guère. Altons, monneiirle baron, accordez-moi ce qne je vons demtoide. A votre
' B, et vous savei que vous en vrez quelqne- Irez toute l'audience, si bcHi vous semble, séduisante que'soH cette perspective, elle ne pas de «emplir aigoord'buice qne je regarde
— IId devoir ?
— Otû, UD devoir eama Chambard, le garde champêtre, qiûpourlapicmi^ fois de u vie peut-être a rempli le sien, à l'égard d'an babttant da ChAteaugiron-le-Vieii, et doatle precèsHreihel s'est vu taxé d'iJJégalité jeudi dersier pai M. ProBÉMUi. Chwnhard a gardé mes bois, aiiiâi que je lui en avBÎaidiBiDâ fwdn; puisqu'on l'iUtaque pour ce, &tt, c'est à moi de le aoulenir, el je le ferai.
— Htmâaw le baron, je vous en prie, reprit le juge de paix d'une voix émue; vous savez si les Bobiliers ont totl^J jours été les serviteiirs dévoués des Chàteaugirons.
— Je sais cela, mon cher Bobilier, je sais cela ; demandez-moi donc toute autre chose, elle vous est accordée d'avance; mais n'insistez pas pour que je renonce à plaider. Vous m'avez renvoyé à huitaine malgré moi, ce qui a jeté une sorte de défaveur sur ma cause, et je sais qu'à ce sujet HAL vos bourgeois de Cbâteaugiron se sont déjà' égayésàmes dépens : il me f^ntuae satisfaction nx^ale.' Etpuis, comment voulez-vous que je consente à ménager par mon silence H. Froidevaux, qui ce matin encore tuait mes perdreaux à la Tremblûe T
— C'est impossible, on vous a trompé, mouleur )e baron.
— Rabusson m'a dît qu'il l'avait pris pour aîn^ dire sur le fait, et Rabusson ne ment pas.
— Au moment de compar^trp !k mon tribncaF I l'audace aermt trop forte.
— C'est mon avis. Tous devez comprendre qu'à part toute autre raison, je ne puis, sous peine de devenir la fable • du pays, accorder le moindre ménagement à cet mcorriphle braconnier. Peut-être aurais-je pu passer l'éponge sur le teste, nuùs ce dernier trait sort des bornes de la plaisanterie. Ainsi donc je aiis désolé devons refuser, ama^ ehee juge de paix; maii vou*lé voyez. H'. Froidevaux m'a jeU le gant ce matin encore, et'een'esfc paa ua vieux.
141 «DVHES DB CB. DB BEHHAXD.
soldat comme moi qui peat se dispenser de le relever.
— C'est donc cet endiablé de Froidevaux qui est l'tmique Muse du déboire qm me menace en ce moment, dit le rieux magistrat avec une sourde indignation.
Le greffier qui remplissait en môme temps les fonctions dliuissiei audiencier, ainsi que cela se pratique dans, la plupart des justices de paix, parut à l'entrée de sa s^.
— Monsieur Bobilier, dit-il, neuf heures sont sonnées depuis longtemps, et ils ont l'air de s'impatienter )à dehors. Fâub-il ouvrir les portes?
Le juge de paix implora du regard H. de Vaudrey; mais èelui-ci n'eut pas l'air de comprendre ce dernier appe^ et sa figure demeura impassible.
— Faites entrer l'audience, dit alors le vieux magistrat en se résignant à sa destinée, mais sans parvenir à étouffer un soupir.
A l'instant où le greffier se retirait pour ouvrir la porte extérieure, Froidevaux le remplaça à l'entrée de la salle. A son retour, le jeune avocat avait appris que le baron de Vaudrey était en conversation particulière avec le juge de paix, «t par discrétion il s'était arrêté dans le couloir qui séparait la justice de paix de la mairie^ mus aux derniers mots prononcés par le vieux magistMt, il crut pouvoir entrer. '
Froidevaux salua d'un air de politesse hautaine H. de Vaudrey, qui, après avoir répondu par un salut non moins froid, hù tourna le dos £t se mit à r^ler sa montre sur i^iorloge de la salle, manifestant clairement ainsi son désir d'éviter toute conversation.
En apercevant le jeune avocat, M. B<jbilier alla brusquement au-devant de lui^ et le repoussa jusqu'à la porte de la salle, de manière à l'éloigner le plus possible du baron.
— Froidevaux, lui dlt-jl alors d'une voix altérée parla rolÈre, ù ce qu'on vient de me dire est vrai, je regretterai
U GBIfTILBOimB CAMPAGNARD. lOt
A« ne pouvoir vous infliger, au lieu d'une amende minime, cmq ou six mois de prison.
— Ken obligé, monsieur le juge de paix, répondit Ifl ÎCTine avocat, sans paraître fort ému de c«tte véhéments apostrophe; moi qui m'attendais à recevoir de vous des compLments au sujet de mon costume I qu'ai-je donc fait enctiï3!
— Est-il vrai que vous ayez chassé ce matin dans le bois de la Trcmblaie t
— C'est parfaitement vrai; mais cela ne mérite pas, selon moi, cinq ou six mois de prison,
^ Non, je ne veux pas le croire, quoique vous ayez l'audace d'en convenir. Au moment de paraître devant mon tribtmall ce serait avoir mis en oubli tous les lois de la décence. Non, je ne le croirai pas, à moins d'avoir vu les pièces de conviction.
— Eh bien ! vous les verrez, dit Froidevaux avec le plus grand calme, car elles sont chez vous.
— Chez moi ! s'écria le juge de paix ébahi.
— Voici l'histoire : en revenant de la TremWaîe, j'ai passé devant votre maison, puisque c'est le chemin pour venir ici. Votre gouvernante Toinette était sur la porte; elle m'a demandé si j'avais fait bonne chasse , et je lui ai répondu en lui offrant à votre intention les deux perdreaux que je venais de tuer ; car je sais, monsieur Bobilier, que vous ne méprisez pas le perdreau.
Pendant un instant la physionomie du vieux magistrat trahit l'irrésolution d'un homme qui ne sait s'il doit s'attendrir ou se mettre en fureur.
— Froidevaux, je n'entends pas cela, dit-il enfin, en prenant une espèce de terme moyen entre l'indulgence M la colère; voilà trop souvent que cela vous arrive., et, je vous le répète, je n'entends pas cela. D'abord je n'ai pus besoin de vos perdreaux, quoique je doive convenir qu'ils fe trouvent toujours fort bons, car vous avez soin de me
IfO (EUVBES DG CH> DB BBRNASD.
réserver les plus belles pièces de votre chasse; ea outre, d'avocat à juge, de pareilles attentions, surtout loisqu'etïes sont répétées, peuvent donner lieu à des observations f%chensesi ^*- quand même elles n'auraient pas d'autres inconvénients, ce serait une raison sufTjsante pour qu'on dût s'en abstenir. L'Ëcriture a dit : Xenia et munera excçecant oeulos judicum. Vous savez le latin mieux que moi, ainsi je n'ai pas besoin de traduire.
— Vous pouvez être tranquille à cet égard, monsieur Bo bilier, mes perdreaux n'auront jamais ni l'intention ni le pouvoir d'aveugler votre justice.
— Mais enfin, ce sont ^es cadeaux, des présents, et de tout temps il a été défendu aux magistrats d'en recevoir; cela constituait autrefois le crime nommé par la loi romaine repetundarum, c'est-à-dire de concussions.
— Un crime de concussion à propos de deux perdreaux qui ne sept pas même truffés!
— Et notre ancien stjte flétiîsfiait ces cboses-là du nom de dons corrompsbleB. Or, toutes tes ordonnances de nos rois, celle de Philippe le Bel, de 1303, celle d'Orléans, de lS60,et d'autres encore, ont sévèrement prohibé les dons corrompables ; il est vrai, par ewmplC) que l^s choses à boire ou à manger pouvant être consommées en peu de jours, et nomitiément la venaison, enfin ce qu'on nommait eseulentum et poculenium, p'ont jamaJE été copaprises par lesdites ordonnances au noinbre des dpns corrofnpables.
— Vous voyez donc bien, monsieur Bobilier, que vous pouvez manger mes perdreaux sans lenioindre scrupute, dit le jeime avocat, qui, lors même qu'il eût su que les ordonnances de Moulins et de Blois, postérieures à celles dont rious avons parlé plus haut, avouent étendu à VetculetUum et au pocutentum l'anathéme lancé par leurs aînées contre les dons corrompables, se fût gardé d'avertir do son oubli le juge de paix qui les avait pasgéi's sous silence,
La foulaf qui envahit la salle en cet instant mit Sa k If
ti (iKirrimouHE cahpâgna%p- <ii
eQnvçisEttion. Froidevaiix, dpot la cause devait être appelée la prepiière, s'iipprooha de \n barre, où le baron de Vaudrey \ipl également se placer. Lç juge de paix, de so' , côté, alla s*fl3^oir dap@ son fauteuil de l'air d'un patient qu'on mène ^U^UPpl'c^'- Apf es avoir iuterrogé du regard la place à travers la fcnêlTb placée à sa droile et qu'il avait eu le soin de l^is- ^ puverte j après H\oir prêté l'oreille pour écouter sj quelques clqquenieuts de fquet ne se faisaient point entendre; ^près avoir longuement puisé dans sa tabatière et essuyé son frpnt baigné de sueur, le digne magistrat, fort mal résigné à la contrariété qu'il lui fallaitsubir, se décida enfin 4 l^s^ tomber de «a bouche la phrase sacramentfille : — Çreffiep, appelez les paijseg 1
vm
on AGMB<OI DS JUSTICE DE PAIX.
Jwasiis, diins 1^ salie où Sir Bftbilier rendait ^es arrCis, l'auditoli^ n'iivaitété ;si Domhreiix. Le bruit que George^ Froid^VAU^, Çfi grand svpcat, et le baron de Vgudrey, ca personnage considérable, allaient pl^der en personne l'un contre l'autre, s'ét§it répandu sur la place, et le prétoire en ^U d'iitalwite sfi !ronv9 repipli d'une masse de spectateurs §vi^ d'a^islpy îi Bnç si t)p|le joute d'éloquence. Ainsi la fplile ^ pre^ aux portes de 1^ chambra des députés lorsqu'on saiSqueltf.ThJers doit y prpiiQQC£r un de ses discoursministse^ et ÇJH'OH s'attend ^ uie réplique de M. GuizQt,
Parmi les curieux entassés dans cette salle étroite, on refparqusU une partie des pon^piers; voyant que le marquis de filjftteaugirou sp faisait atleRdrp, ils avaient cru pouvoii rpoipre leurs p^gs, prêts k les reformer au premier coup
Lorsque le greffier, après avoir appelé la cause de sieur
D,izc=inGoo^lc