SCENE VI DONA FLOP. , DON VELASQUEZ, CALABASAS
CALADASAf.
Son Excellence daignera-t-elle prendre son repas dans ma pauvre hôtellerie?
DON VELASQUEZ
As-tu faim, mon enfant?
DONA FLOU
Merci, mon père; j'aimerais mieux continuer notre route, afin de ne pas nous trouver engagés clans ces montagnes pendant la nuit.
DON VELASQUEZ, à Ca'abasas.
Vous entendez, mon ami; mais, comme yonfî ayez fait des
ACTK PU KM IKK r^
I)r«5paralifs, ot quo cos pv<'*paratirs no doivent pas C'ivo perdus, \oici en dédonunageniont de votre peine...
(Il lui vidiiiic quelques pio.oà ilo nionraic.) CALABASAS.
Bien! merci, senor, merci!
(Il son par la gmrlip. )
SCÈINE VU DONA FLOR, DOX VELASQUEZ.
DON VELASQUEZ
Tu as raison, mon enfant, nous allons profiler de, deuv lieures de jour qui nous restent pour achever la traversée de Il sierra. •
DON A FLOR, rianl et se Icv.nt.
El puis avouez, mon père, que vous avez grande hcKe d'arriver à Grenade?
DON VELASQUEZ
Sans doute; le roi m'y attend.
DONA FLOR
Le jeune roi don Carlos, que vous avez si fidèlement servi pendant sa minorité, s'est sans doule soiivenu de vos services, et veut vous témoigner sa leconnaissance... Cela ne me surprend point; mais, ce qui m'étonne, c'est l'empressement que vous semblez mettre à courir au-devant des faveurs, pour lesquelles vous n'êtes plus fait, me dis'ez-vous vous-même, il n'y a pas longtemps, dans notre délicieuse reiraite, à Malaga.
DON VELASQUEZ
Mais, chère amie, tu te fais grande et sérieuse; l'enfant que tu étais il n'y a pas six mois a fait place à une adorable jeune fille dont il faut que je songe à assurer le bonheur... et ce n'est pas en restant enfoui dans une solitude, oublié du roi.
loin de mes amis et de la cour, que je le ménagerai l'une des grandes alliances que j'ai rêvées pour loi.
DON A FLOR, souriant.
Don Velasquez de Haro, le hardi navigateur qui fut associé à la gloire de Christophe Colomb, et à qui l'Espagne doit la découverte de cette merveilleuse contn'e où je suis née; don Velasquez, le ministre d'État pendant la régence; don Velasquez, l'ami de ce grand cardinal Ximénés que toute l'Espagne pleure encore aujourd'hui, n'a pas besoin d'aller au-devant d'une alliance, telle grande qu'il puisse la rêver... il sait bien que les plus illustres viendront d'elles-mêmes s'offrir à lui et à sa fille unique.
DON VKLASQUEZ, à part, eu se tlctoiirnait.
Ma fille unique!...
DONA FLOH
Qu'avez-vous, mon père?... Je viens de surprendre encore en vous un de ces tressaillements involontaires qui deviennent plus fréquents à mesure que nous avançons vers Grenade. A votre impatience d'arriver se joint je ne sais quelle anxiété secrète... Oh! pardon, père bien-aimé, pardon! Vous m'avez tellement habituée à vivre en vous, à ne penser, à ne sentir que par vous, qu'il me semble avoir le droit de vous demander la moitié de vos tristesses, puisque vous m'avez donné la moitié de vos joies.
DON VELASQUEZ
(^hère et aimable enfant! ma félicité, ma vie! tu as raison, lu ne dois rien ignorer de mes plus secrètes émotions, et, d'ailleurs, n'es-lu pas la seule amie comme la seule confidente que Dieu m'ait laissée?... Il semble qu'en mourant ta sainte mère l'ail légué son âme, et que lu aies hérité d'elle cette tendresse à la fois intelligente et sérieuse qui, devançant ton Age, a fait de la jeune fille presque une femme... Oui, je vais tout te dire, car toi seule, lu sauras me comprendre...
DON A FLOR
Je vous écoule, mon père.
ACTK 1» K i: M 1 1: U 25
DON VELASQ l'FZ , s'asscy.iul au houl ilo la (il. le, à la (limite de i!o:ia Flor.
Il y a vingt-cinq ans, le 3 août 1 4r>2, Cliristopho Colon ih s'embarquail à Palos ponr les mondes inconnus qu'il allait découvrir. J'avais été de ses amis, je voulus être de ses compagnons; mais ce n'élait ni l'ambition des conquêtes, ni l'ardeur dos découvertes qui m'entraînaient à sa suite. Je fuyais llCspagne, je fuyais (ircnade, je fuyais un souvenir, un désesjioir... je fuyais une femme.
DO.N.V FLOR
L'ne femme!
DON VELASQUEZ
J'accompagnai Colomb à travers tous les dangers de cette première navigation, cherchant bien plutôt !a mort qu'une vaine gloire. Avec lui, je combattis les caciques, et, pénétrant bientôt plus avant que lui dans l'intérieur des terres, je me jetai dans les solitudes immenses, eirant, inquiet, désespéré, et portant toujours en moi celte mystérieuse soufTiance, ce souvenir déchirant que ni fatigues ni aventures n'avaient pu déraciner de mon cœur.
DON A FLOR
Mon père l
DON VELASQUEZ
Enfin, reçu à la cour d'un cacique dont la fille m'aima, je finis par me plaire au parfum de cette tleur ù demi sauvage. A mon tour, je l'aimai, et je devins l'époux de cette vierge convertie. Tu fus le fruit de cette union, chùre enfant, dont le regard, à la fois douv et fier, recèle cette double flamme du soleil d'Andalousie uni au soleil indien... (so levant.) Ei, quand ta mère eut expiré en te mettant au jour, c'est-cà-dire lorsque le lien qui m'attachait au nouveau monde se fut douloureusement brisé, je quittai cette terre, qui n'éiait plus pour UMti la patrie, et je t'emportai vers l'Espagne.
DONA FLOR
Et nos deux existences confondues n'en firent plus qu'une seule... Et je grandis en te prenant la moitié de ton cœur'.
-2t; LK G KNTli.llOiMME DK I. A MONTA(^NK
DON VELASQIIF.Z.
Oui... El un jour... il y a un mois... tu vois, cela esl tout récent... un jour donc que, dans ce \ieux domaine aux environs de Malaga, où je t'oblige, pauvre enfant, à vivre de ma Iriste vie, je remuais d'anciens papiers, furetant dans des c ITres depuis longtemps fermes, une cassette s'ollnt à mes regards, et me rappela lout à coup qu'un homme de confiance que j'avais laissé en Espagne vingt-cinq ans auparavant, était l'nort avant d'a\oir pu me rejoindre aux Indes occidentales, et m'avait fait indirectement savoir, avant de mourir, qu'il avait eu soin d enfermer dans cette cassette des papiers intéressants pour moi. Ce détail oublié m'étant revenu brusquement à la mémoiie, je fis sauter la serrure du colîret, et je parcourus rapidement les papiers qu'il conlenait. Tout à coup je pâlis, un nuage passa sur mes yeux; mais, reprenant courage, je saisis une lettre dont l'écriture ne m'était pas inconnue... j'en brisai le cachet noir, eî je lus ces mots : « Celle que vous avez aimée va mourir; mais, quand vous prierez, si vous priez pour elle, pensez qu'elle a donné le jour à un fils qui aurait pu porter voire nom. »
DONA FLOR
En fils!... un frère!
DON VELASQUEZ, sciratt sa filIc dans se; Lias.
Ail! sois bénie pour ce mot qui vient de tomber de tes lèvres et de s'échapper de ton cœurî... Oui, an fils, oui, un frère... Mais où est-il? qu'cs'-il devenu? est-il vivr.nt?... .Nulle trace, nul indice, si ce n'est que, le premier drame de ma vie s'étant passé à Grenade, c'était d'abord à Grenade qu'il fallait courir. Je n'eus plus alors qu'une pensée, et, lorsque arriva l'ordre du roi de partir, et de partir pour Grenade, il me sembla qu'il y avait dans le hasard de celle rencontre comme une promesse de la Providence. Dès le lendemain, nous étions en route et... tu l'as-tlexiné sans peine, oui, je ^oudrais avoir des ailes, oui, je voudrais anéler le soleil comme Josué, et pouvoir faire la route de deux jours en un seul. Grenade ! (irennde! |1 me semble que je n'y arriverai jamais!
A en-: IMiKMlKK 27