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Le gentilhomme verrier

Vers le milieu de la presqu'île de Normandie existait, il y a deux siècles environ, un manoir 'féodal qu’on appelait le château de Briqûeville. Entouré de vastes landes et de marécages malsains dont l’agriculture moderne a su du reste tirer un excellent parti, il paraissait avoir eu quelque importance au temps où la province, sous les ducs puissants successeurs de Rollon, avait formé un État presque indépendant. Il était construit sur un mamelon, au centre d’une vallée, et a ses pieds coulait un ruisseau qui se perdait dans les hautes herbes avant d’aveir atteint la mer voisine. Toutefois, en certaines saisons, la marée remontait jusqu’à Briqûeville; alors le ruisseau, si humble habituellement, s'enflait tout à coup et inondait la vallée, de

sorte que le château se trouvait pendant quelques heures comme au milieu d’un lac.

Celte particularité n’avait pas dû être indifférente quand il était habité par des seigneurs turbulents, toujours en querelle avec leurs voisins ; et en effet les traditions locales rapportaient que, au temps des guerres contre l’Anglais, une bande de ces partisans dont la Normandie était alors infestée ayant voulu écheller le manoir, le ruisseau s’était mis à s’enfler avec tant de rapidité que la plupart des assiégeants avaient été noyés, ce qu’on n’avait pas manqué d’attribuer à miracle. Malheureusement, la protection divine ne s’était pas toujours manifestée d’une manière aussi éclatante pour le château de Briquevillo : en partie démantelé pendant les troubles du seizième siècle, il n’avait jamais été restauré, et, à l’époque où nous nous trouvons, c’est-àdire vers le milieu du règne de Louis XIV, il se trouvait depuis longtemps dans un état de délabrement pitoyable.

Les débris des remparts comblaient les fossés; le pont-levis et la herse avaient disparu; la plupart des tours étaient éventrées, croulantes. La chapelle, belle et vaste construction gothique, avait servi longtemps de grenier à fourrages, alors que les seigneurs de Briqueville avaient encore des fourrages à serror. Seule la grosse tour du centre ou donjon conservait sa solidité ; mais l'intérieur en était si noir, si humide, en un mot si peu -habitable, que le seigneur actuel avait préféré occuper une petite construction située dans la cour, au pied du donjon, et de là il pouvait comparer à chaque heure l’humilité de sa condition présente à la splendeur de ses ancêtres.

Les sires de Briqueville cependant avaient été une forte et vaillante race; pendant plusieurs siècles, ils avaient pris part à tous les événements importants accomplis dans la province, et ils avaient contribué à répandre au loin la gloire des chevaliers normands. Un Briqueville avait accompagné Guillaume le Bâtard à la conquête de l’Angleterre; un autre avait suivi Robert Courte-Hèuse à la croisade. Sur tous les champs de ba-

LE GENTILUOMME VERRIER.

taille de l’Europe, ils avaient bravement versé leur sang pour toutes sortes de causes. Mais, par une fatalité qui s’attache souvent aux familles comme aux individus, leur puissance n’avait fait que décroître de génération en génération, malgré tant d’exploits. Cette décadence, depuis Guillaume le Fort, la souche de leur arbre généalogique, jusqu’au chevalier Adhémar de Briqueville, chef actuel de la famille, avait été plus ou moins lente, mais continuelle. •

Nous n’exposerons pas en détail les causes de cet abaissement graduel; ces causes furent, pour les sires de Briqueville, à peu près les mômes que pour le reste de la noblesse française, c’est-à-dire les guerres incessantes, le luxe, les dissipations, et surtout l’ambition qui faisait quitter aux gentilshommes leur pays natal pour aller chercher auprès du trône la fortune et les honneurs qu’ils n’y trouvaient pas toujours. Cependant, à l’époque où l’anarchie avait ses coudées franches dans le monde féodal, les sires de Briqueville ne s’étaient pas montrés fort scrupuleux sur les moyens d’accroitre leur richesse et leur influence. On avait, dans l’occasion, un peu rançonné les voyageurs, pressuré les vassaux, empiété çà et là sur les droits d’autrui ; mais, en vertu du proverbe : « Bien mal acquis ne profite pas, » toujours, après une courte période, les avantages ainsi obtenus s’étaient trouvés réduits à néant, •et la famille était retombée dans ses embarras et sa détresse.

Au moment où commence cette histoire, cette détresse était au comble. Les habitants du petit village de Briqueville, situé à un quart de lieue du château, s’étaient rachetés depuis longtemps; les terres du fief avaient été vendues ou saisies par les créanciers, et la solitude s’était faite peu à peu autour du manoir en ruines.

Cependant le vieux chevalier de Briqueville, le chef de la famille, ne manquait ni d’énergie ni d’intelligence, et il avait passé une partie de sa vie à chercher les moyens de retardef la chute inévitable. Non pas qu’enfermé dans sa forteresse il eût bravé les gens de

justice et pendu ses créanciers, comme avaient pu faire au bon temps plusieurs de ses ancêtres ; de pareilles gentillesses n’étaient plus de saison depuis Richelieu et sous le règne de Louis XIV. Le chevalier, au contraire, mettait en usage des procédés beaucoup plus en harmonie avec les mœurs de son temps, avec ses goûts paCTticuliers et avec sa qualité de gentillâtre normand ; il plaidait. Il plaidait contre celui-ci, contre celui-là, oontre tous. Il ne cédait pas la plus mince portion de son héritage, il n’acquittait pas la moindre dette, si légitime qu’elle fût, sans s’y être fait contraindre par voie légale, sans avoir épuisé toutes les juridictions compétentes. Il ne se mouvait que par exploit d’huissier ; il ne parlait que par cédules et sentences de juges; il n’employait d’autre intermédiaire avec ses connaissances que les sergents à verges ou non, à cheval ou à pied; les sergents lui tenaient lieu des laquais qu’il n’avait plus. Enfin les choses étaient venues à ce point que, vers la fin de sa vie, lorsqu’on l’apercevait parfois rôdant dans la campagne, appuyé sur sa béquille, les gens du pays se disaient tout bas : « Voici le vieux Briqueville I Sauvons-nous, ou il va nous faire un procès I » et chacun s’enfuyait de sou côté.

Réellement le chevalier, par une pratique constante de la chicane, avait acquis une finesse extraordinaire; il découvrait dans la coustume de Normandie, un vieux livre dont il ne se séparait guère et qui formait son unique lecture, des ressources inconnues pour se soustraire aux obligations les plus nettes, aux revendications les plus incontestables. Plus d’un de ses créanciers, rebuté par les ennuis d’un procès, par les interminables lenteurs que Briqueville Savait lui opposer, avait renoncé de guerre lasse à faire valoir ses droits. Mais où le chevalier avait montré une adresse qui touchait au génie, c’était en trouvant le secret d’intéresser les gens de lois eux-mêmes à ses afTdres, en les décidant à instrumenter pour lui sans bourse délier, et même, chose plus merveilleuse 1 à lui prêter de l’argent.

Ainsi un vieux procureur de Caen, nommé Gricourt,

avait été pendant trente ans sou conseiller, son homme d’affaires et son bailleur de fonds. Or Gricourt passait à bon droit pour le légiste le plus madré, le plus retors et aussi pour le plus avide, le plus dur à ta détente que la Basse-Normandie eût produit depuis deux siècles. L’influence que le chevalier avait su prendre sur cette nature revêche, âpre au gain, déliante, était tout à fait inconcevable, à moins de supposer que le procureur se fût incliné devant un esprit encore plus rusé et plus défiant que le sien. Toujours est-il que Gricourt était mort peu de temps auparavant, et que Briqueville, en apprenant cette nouvelle, avait dit par forme d’oraison funèbre : « Pauvre Gricourtl c'est un bon ami que je perds là. Je lui dois beaucoup, car il n’a jamais vu la couleur de mon argent. »

Donc tous les juges, avocats, et jusqu’aux derniers sergents ou huissiers de bailliage figuraient parmi ses créanciers ; il n’avait même plus guère pour créanciers que des gens de lois, les autres, comme nous l’avons dit, ayant renoncé depuis longtemps à lutter contre ce redoutable chicaneur. Son habileté à duper lagent judiciaire de la province était vraiment étonnante, et on -contait à cet égard les faits les plus incroyables. Une fois entre autres, un sergent de Coutances, homme dur, grossier, impitoyable dans l’exercice de ses fonctions, était parti pour Briqueville afin de signifier au chevalier un exploit relatif au recouvrement de je ne sais quelle ancienne dette. Il était bien armé, et il avait • annoncé hautement qu’il n’échangerait avec le débiteur d’autres paroles que celles rigoureusement nécessaires pour remplir son mandat. Mais il avait compté sans sou hôte : quand il arriva au château, il était fatigué, il avait soif, il avait faim.

Le chevalier l’accueillit gracieusement, le fit asseoir à sa table, le régala de son mieux, le grisa peut-être; toujours est-il que le sergent, qui avait des économies, paya pour le chevalier la somme exigée, et ne réclama ■ pas ses frais de procédure et de déplacement. Plus tard, le pauvre homme racontait d’un air penaud qu’il igno-

rait lui-même comment la chose s’était passée ; il fallait, selon lui,’ que « M. de Briqueville lui eût jeté un sort, » assertion qui du reste trouvait peu d’incrédules dans cette contrée si éminemment supMstitieuse.

Mais, nous le répétons, l’activité du chevalier, son adresse, ses efforts inouïs et parfois assez peu délicats pour retarder la chute de sa maison, n’avaient pas eu de résultats favorables ; sa ruine était à peu près complète. Il nWait plus pour domestiques dans son manoir effondré qu’une gouvernante et un page, c’est-à-dire une pauvre vieille et un garnement effronté, pillard, menteur, que l’on redoutait comme la peste à plusieurs lieues à la ronde. Encore assurait-on que la gouvernante et le page étaient exposés à de rudes jeûnes, et que le chevalier lui-même faisait souvent fort maigre chère. Aussi, soit privations, soit résultat des luttes incessantes qu’il supportait depuis tant d’années contre la mauvaise fortune, M. de Briqueville était si faible, si voûté, si souffrant, qu’il semblait toucher au terme de ses misères et de ses procès ; il ne sortait presque plus, et lui, qui n’avait jamais payé ses dettes à’ personne, ne pouvait manquer de payer bientôt sa dette à la nature.

Le chevalier avait perdu depuis longtemps sa femme, qui appartenait à une bonne famille normande, quoique à peu près dénuée de fortune ; mais il lui restait deux fils, dont l’un était maintenant âgé d’une trentaine d’années, l’autre de vingt aus à peine. L’ainé, capitaine au régiment de Royal-Normandie, venait trèsrarement au manoir. Non-seulement il s’inquiétait peu des privations que son père et son frère avaient à supporter au pays, mais encore il adressait au vieillard des demandes incessantes d’argent ; il avait été la cause principale de la ruine de la maison. D’abord il avait fallu lui acheter sa compagnie, puis l’équiper convenablement, puis enfin lui fournir l’argent nécessaire « pour soutenir son rang, » comme disait l’officier, mais en réalité pour mener joyeuse vie, pour courir les brelans et les ruelles et jouer un jeu effréné. Dans le but

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de suffire à ces dépenses écrasantes, le vieux Briqueville avait achevé de s’obérer, empruntant à quiconque avait voulu lui prêter, engageant ou vendant les terres qui lui restaient. Néanmoins il ne se plaignait pas, et la conduite de son fils aîné lui semblait toute simple. Quand, à force d’astuce, et, disons-le, de rapine, il était parvenu à mettre l’un sur l’autre quelques écus, il s’empressait de les envoyer au capitaine, qui gaspillait le tout dans une soirée et ne songeait même pas à remercier pour si peu.

Cependant Robert de Briqueville, ou plutôt le cadet de Briqueville, comme on appelait son second fils, eût bien eu quelques droits aussi à son intérêt. Robert était un beau et brave jeune homme, instruit, intelligent, loyal, tel enfin que pourrait le souhaiter le père le plus difficile ; mais dans son enfance il fût devenu un bandit à moitié sauvage que le chevalier, absorbé par ses innombrables procès, n’eût pas daigné s’en apercevoir. Heureusement il y avait dans le voisinage un monastère dont le supérieur était parent des Briqueville ; ce bon moine, prenant en pitié l’état d’abandon où l’on laissait le jeune Robert, l’avait fait venir auprès de lui et lui avait donné une instruction assez complète eu égard au temps et au pays. Robert était resté au couvent jusqu’à dix-huit ans, et c’était seulement à cet âge qu’il était revenu à la maison paternelle. Le vieux Briqueville l’avait accueilli avec une profonde indifférence, et l’avait laissé entièrement libre d’agir comme il l’entendrait. Robert, au château, passait le temps à chasser et à pêcher; son père l’employait aussi, depuis que sa vue était fatiguée et sa maint remblante, à transcrire ou à feuilleter des actes de procédure, et le cadet de Briqueville s’acquittait de cette tâche ingrate avec autant de sagacité que de soumission. Néanmoins ja mais le chevalier ne lui avait adressé un compliment flatteur, un mot affectueux ; sans le rudoyer toutefois, il ne semblait le considérer que comme un scribe ou un secrétaire qui n’avait pas de gages à réclamer.

C’est qu’en effet le chevalier, suivant des idées qui avaient cours parmi les gentilshommes de son temps.

se gardait bien de mettre ses deux fils sur la môme ligne. Le capitaine était l’héritier du nom et du domaine, le chef futur de la famille; Robert, au contraire, n’était qu’un cadet, et encore un cadet de Normandie, c’est-à-dire un pauvre hère qui, d’aprèaies coutumes locales, n’avait pas droit à’ia plus mince part de l’héritage paternel, quand le père laissait, un héritage. Il était considéré par tout le monde comme le très-humble valet de son frère aîné, et il était destiné depuis son enfance à devenir moine dans le couvent de son oncle, à moins qu’il n’aimât mieux se faire soldat et porter le mousquet pour vivre.

La position de Robert eût été intolérable au château, s’il n’eût possédé certaines ressources secrètes. Le chevalier ne s'inquiétait jamais si son fils avait des vêtements portables, s’il ne manquait pas des mille choses indispensables à un jeune homme modeste, mais ayant le respect de lui-même ; jamais il ne lui avait donné la moindre pièce d’argent pour ses plaisirs ou pour ses besoins. Il avait l’air de croire que les pourpoints et les hauts -de-chausses de drap poussaient sur le jeune cadet comme la plume sur le corps des oiseaux des champs. Robert trouvait un gite au manoir et sa nourriture, quand il y avait quelque chose à manger ; on ne croyait pas lui devoir davantage. Il fallait donc que quelqu’un suppléât à l’indifférence paternelle, et ce protecteur, c’était le prieur de Roquencourt, le parent généreux .qui avait élevé Robert et lui avait conservé la plus tendre affection. Le prieur n’était pas riche; cadet de famille lui-même et moine pau: nécessité, il aurait eu scrupule de toucher aux deniers du couvent ; mais, sachant la pénurie où le chevalier laissait son plus jeune fils, il économisait sur ses dépenses personnelles, afin de mettre Robert en état de se montrer sans rougir aux gens du pays. De son côté, le vieux Briqueville ne s’était jamais informé d’où venait le peu d’argent que possédait Robert; mais aussitôt qu'il lui soupçonnait quelques écus, il ne manquait pas de prétextes pour les lui arracher, et, chose plus odieuse encore, c’était pour les joindre aux som-

LE GENTILHOMME VEElIilEI!. 9

mes parfois assez rondes qu’il envoyait sans relâche au débauché et prodigue capitaine.

Telle était la situation respective du père et des deux fils, quand un jour éclata une grande nouvelle à Briqueville. Le capitaine, sur les instances pressantes de son père, et après avoir mille fois éludé ses promesses, venait d’écrire qu’il arriverait prochainement au manoir pour y passer quelques jours. Cette certitude avait causé au vieillard une joie immodérée; la force et la santé semblaient lui être revenues par enchantement Robert lui-même, bien qu’il n’eût jamais reçu de preuves d’affection de ce frère beaucoup plus âgé que lui, et qu’il le connût à peine, partageait la joie du chevalier. Habitué à considérer son aîné comme une espèce de dieu terrestre, il comptait ne rien négliger pour plaire à cet être d’essence supérieure ; il ne voulait même pas soupçonner les nouveaux chagrins dont l’arrivée du capitaine pourrait être la cause pour lui-même.

L’avant-veille de ce grand jour, le chevalier avait réuni tout son monde afin d’aviser aux moyens de recevoir son fils bien-aimé avec toute la splendeur possible. Le conseil se tenait dans une salle basse, sombre et voûtée, qui servait de cuisine et en même temps de salon de compagnie à la famille. C’était le soir; le ciel était chargé de nuages et le vent de mer sifflait à travers les fenêtres sans châssis des vieilles tours. Un froid humide, pénétrant par les fentes de la porte, faisait craquer les meubles. Une petite lampe suspendue à la muraille éclairait la salle d’une lumière insuffisante; mais un tronc d’arbre entier, qui brûlait dans l’âtre aux énormes landiers de fer, donnait une flamme claire et sautillante qui suppléait â ce lugubre luminaire.

La réunion se composait du chevalier, de son fils, de Madelon la gouvernante, et du neveu de la gouvernante, Nicolas dit le rousseau, le page du logis. C’étaient là, avec les rats qui habitaient les trous, les corbeaux et les chouettes qui habitaient les cr^. tuasses, avec un chat noir à demi sauvage qui se nourrissait à peu près exclusivement de rats, de corbeaux et de

chouettes, tous les habitants du manoir. Madelon, vieille à tète branlante, était vêtue d’un casaquin tout passé et d’un gros jupon à larges raies ; elle avait pour chaussures une antique paire de bottes qu’elle avait découvertes dans une chambre abandonnée et dont elle avait coupé les tiges; elle était coiffée d’un gigantesque bonnet de coton, selon la hideuse mode encore répandue parmi les femmes de la Basse-Normandie.

Pour occuper en ce moment ses loisirs, elle racommodait un vêtement de son maître, vêtement tout chargé déjà de reprises et de pièces. Comme elle avait la vue basse, comme elle ignorait l’usage des lunettes, elle travaillait fort au hasard, et l’on peut juger de la valeur des reprises qu’elle opérait à tâtons avec du fil de toutes couleurs. A côté d’elle, accroupi sur un billot dans l’angle du foyer, Nicolas croquait des pommes volées le soir même dans un enclos. Il était impossible de voir une figure de garnement plus impudente. Son habillement consistait en une chemise de grosse toile bise et en une culotte de même étoffe qui laissait ses jambes nues. Sa tête était nue aussi, et sur ses épaules flottait la chevelure rousse, épaisse et en désordre d’où lui venait son surnom.

Le chevalier de Briqueville lui-même ne faisait pas trop disparate avec cette domesticité sordide et déguenillée. Sa petite figure jaune, ratatinée, sillonnée d’innombrables rides, son nez rouge recourbé en bec d’oiseau de proie, ses yeux vifs au regard oblique, formaient un ensemble fort peu digne d’un gentilhomme. Il portait un pourpoint non moins rapiécé que celui qui se trouvait entre les mains de sa gouvernante, une culotte de velours passé, de gros bas de laine qui s’enroulaient au-dessus du genou, et une perruque qui depuis vingt ans abritait son crâne chauve. Il était assis dans un fauteuil de chêne sculpté, contre le bras duquel il avait appuyé sa béquille. Devant lui, sur une table sans nappe, étaient épars les restes du souper, un peu de pain noir, un morceau de lard rauce et quelques noix ; le pot de terre posé en regard des

gobelets d’étain eût dû contenir du cidre, mais depuis plusieurs mois, et pour cause, il ne contenait plus que de l'eau. Le chevalier dans son intérieur semblait être une vivante personnification de la vieillesse, de la pauvreté et de la faim.

En revanche, rien ne contrastait mieux avec cette salle nue et misérable, avec le maître souffreteux et la gouvernante poussive, avec ce garnement à face de démon, que le jeune Robert de Briqueville. Il avait une taille haute, vigoureuse, bien proportionnée, une belle et noble tête, au front large et pur, aux yeux ' bleus à la fois doux et intelligents. Une moustache naissante ombrageait sa bouche spirituelle et bien faite. Il ne portait pas perruque, en dépit de la mode alors générale; mais ses cheveux bruns étaient longs et admirablement bouclés par la nature. Son costume, des plus simples, consistait en un pourpoint et en un haut-de-chausses de drap gris, à peine relevés çà et là par quelques passementeries ou par un mince galon d’argent. Mais ces vêtements, d’une exquise propreté, empruntaient à sa personne une grâce et une distinction particulières. Une épée à poignée d’acier rappelait qu’il tenait aux privilèges de la noblesse. Malgré tout cela, le cadet de Briqueville avait dans son attitude, dans sa physionomie, dans le son de sa voix quand il parlait, quelque chose de triste et de contenu qui inspirait la pitié. On devinait combien cette âme généreuse devait être froissée chaque jour, à' chaque heure, par des volontés et des idées qu’il lui fallait subir en silence.

Donc, comme nous l’avons dit, le chevalier, à l’issue de son maigre repas, tenait conseil avec son monde, et, les pieds étendus vers le foyer, il disait en patois du pays :

— Ah çà ! mon /ils doit arriver dans deux jours, et chacun de vous, je l’espère, fera ses efforts pour qu’il soit reçu convenablement dans ses domaines. J’entends que nul ne soit assez hardi pour le contrarier ; aussi bien Briqueville a la main leste et il saurait châtier quiconque lui manquerait de respect. Qu’on se

IK UKNTILUOMMG VERRIER.

Uenne donc pour averti... Mais voyons : il n’y a pas à songer à lui faire une réception bruyante et solennelle : nous n’avons plus de paysans, nous n’avons plus d’amis, et le vieux fauconneau qui est encore là-haut sur la terrasse de la grande tour ne pourrait manquer d’éclater au premier coup ; Briqueville sera donc reçu chez lui tout bourgeoisement et sans apparat; nous suppléerons à ce qui nous manque par de l’affectioa et des égards... Cependant, Madelon, car c’est loi que ce soin regarde, où coucberons-nous notre cher voyageur? La chambre du donjon est-elle décidément inhabitable?

— Certainement, elle est inhabitable, répliqua Madelon d’un ton d’humeur; elle l’était déjà du temps de ce sergent qu’on y mit il y a une dizaine d’années, et qui fut si cruellement mordu par les rats. Depuis, ces bôtes ont si bien travaillé, que tapisseries, rideaux et literie ont été dévorés jusqu’au dernier fil.

— Sans compter, dit Nicolas, que c’cst dans la chambre du donjon qu’un marchand fut assassiné ; à preuve que l’on voit encore du sang sur le plancher, et que le mort, qui n’a pas été enterré en terre sainte, revient la nuit pour demander des messes; n’est-il pas vrai, tante Madelon ?

Nicolas, fort superstitieux comme tous les paysans bas-normands, était particulièrement au courant des lugubres légendes qui se rattachaient au manoir; mais, dans cette grave circonstance, on ne daigna pas relever ses paroles.

— Eh bien ! reprit le chevalier, n’y a-t-il pas aussi, dans la tour du Nord, une chambre encore habitable? Je n’y suis pas monté depuis longtemps, car l’escalier est si raide et si noir...

— Oui, oui, la chambre y est sans aucun doute, répliqua Madelon; seulement, comme la tour s’est fendue du haut en bas, le plancher de cette chambre penche d’un côté, et aucun meuble n’y saurait demeurer en place ; aussi ne s’y trouve-t-il de meubles d’aucune sorte.

— De plus, dit Nicolas, c'est cette chambre qu’habite

1 e g&ublin, le méchant démon qui la nuit court tout le château en secouant les portes, en cognant les cloisons et en faisant des plaintes... Mais je ne veux pas en parler davantage, car la nuit prochaine il viendrait tirer ma couverture quand je serais endormi.

Et le rousseau ébaucha un signe de croix.

— Finiras-tu, imbécile? dit le chevalier en frappant du pied; alors, Madelon, poursuivit-il, je ne vois plus que ma chambre ou celle de Robert digne d’étre offerte à mon fils, car le taudis où tu couches à côté de ton neveu ne saurait lui convenir.

— Avec votre permission, monsieur, répliqua le cadet de Briqueville modestement, il ne serait pas prudent, à votre âge, de changer la moindre chose à vos habitudes. Si quelqu’un ici doit se déranger, c’est moi. Je pourrai chaque soir aller coucher au couvent de Roquencourt, chez notre parent le bon prieur, et je reviendrai chaque matin pour tenir compagnie à M. de Briqueville, si toutefois il veut bien de ma compagnie. Une lieue le matin et une lieue le soir ne sont pas une affaire pour un chasseur; vous pouvez donc disposer de ma chambre, et je regrette qu’elle ne soit pas mieux fournie de ce qui pourrait être nécessaire au capitaine.

— Elle est déjà hantée, dit Nicolas, par le spectre blanc, cette femme qu’on y garda prisonnière et qui s’y laissa mourir de faim plutôt que de consentir...

Un coup de pied lancé par le chevalier interrompit la légende que maître Nicolas allait raconter ; le polisson se blottit dans son coin et ne bougea plus.

— Morbleu! Robert, reprit le chevalier, tu n’auras pas besoin d’aller chercher si loin un gite. Pourquoi ne coucherais-tu pas, par exemple, dans ce grand cabinet qui précède ta chambre actuelle, et où plusieurs fois on a établi le valet de nos hôtes ? On verrait à t’y dresser un lit, et la nuit se passerait là comme ailleurs.

— Un lit! un lit! et où voulez -vous que je le prenne? s’écria la gouvernante; il n’y a plus ici ni couvertures, ni matelas, ni rien... Cependant, ajouta-t-elle avec réflexion, comme Robert n’est pas difficile, je lui arrange-

rai, avec les plumes des oiseaux qu’il a tués à lâchasse, une couche qui en vaudra bien une autre. Il me manque seulement...

— Allons! voilà qui est entendu, interrompit le che- | valier avec satisfaction ; ah çà ! maintenant que mon fils est logé, comment le nourrirons-nous? car il ne saurait s’accommoder de notre pauvre ordinaire.

— Cela vous regarde, monsieur notre maître ; il n’y a plus ici aucune provision, et l’on a mangé le sec et le vert.

Le chevalier s’agita de nouveau d’un air de malaise.

— Quoi donc I demanda-t-il, ne reste-t-il pas quel- > que volaille dans le poulailler, quelques pigeons dans j le colombier?

— Si vous n’aviez pjis toujours le nez dans les pape- I rasses et l’esprit occupé de vos procès, répliqua sèche- : ment la vieille, vous sauriez que depuis bien longtemps ' ,rr le poulailler tombe en ruines, et que le pigeonnier est ,>>••• désert... Il n’y a rien ici, vous dis-je, et vous ne trou-

'r veriez pas dans la maison autre chose à manger que ce

que VOUS voyez là sur votre table. Si donc vous tenez à %•,.* régaler votre fils, il faut me donner de l’argent pour î..r.; acheter des provisions. i

— De l’argent! répéta le chevalier; et où diable ' veux-tu que j’en prenne? Briqueville va m’en demander ! certainement, et je n’en aurai pas assez pour le satisfaire... Ensuite, peut-être, ajouta-t-il en adressant à Robert un sourire moqueur, le pèt'e aux écus nous tirera- ■ t-il d’embarras. Hein! Robert, ton escarcelle est-elle toujours vide?

— Je possède deux écus de six livres que le prieur ^ m’avait remis pour... enfin, n’importe; les voici monsieur, et je regrette de n’avoir pas davantage.

En môme temps, le cadet de Briqueville tira de sa poche les deul écus annoncés et les posa sur la table. Madelon avança la main pour s’en emparer, mais les doigts crochus du chevalier furent encore plus lestes que ceux de la vieille. Il saisit l’argent avec avidité :

— Un moment! fit-il; nous devons ménager nos ressources; l’argent est si rare! D'ailleurs n’est-ce pas une

LE GENTILHOMME VERHIER.

honte que, sur mes propres terres, je sois obligé de dépenser de l’argent pour la nourriture? Il sera toujours temps de recourir à cette dure extrémité. En attendant, n’y aurait-il pas un autre moyen de regarnir notre garde-manger? D’abord Robert, qui est si habile tireur, pourra se mettre en chasse, et il parviendra bien à tuer quelque lièvre ou quelques perdrix dans la lande, quelques canards sauvages dans le marais.

— Je partirai demain aux premières lueurs du jour, monsieur, répondit Robert.

— Et tu n’as pas oublié non plus, je pense, de tendre tes nasses et tes filets dans le ruisseau?

— Je l’ai fait, monsieur, et la marée de la nuit amènera peut-être quelques beaux poissons dans les nasses.

— A merveille! je connais ton habileté et je gage que Briqueville ne manquera ni de gibier ni de poisson tant qu’il voudra bien résider chez lui... Mais cela ne suffit pas... Comment aurons-nous du pain?

Il posa un doigt sur son front ridé; après avoir réfléchi, il dit en clignant des yeux :

— Madelon, tu connais maître Robin, le fermier de la Blanchelande?

— Oui, oui, monsieur notre maître, je le connais ; il est assez gros et assez insolent pour qu’on le remarque.

— Eh bien! demain, en faisant ta tournée, tu lui diras que j’ai trouvé des papiers le concernant; que les siens et lui sont toujours vassaux de la seigneurie de Briqueville, car ils ne se sont jamais rachetés, et que je suis sûr de le faire condamner au bailliage... Robin jouera l’incrédulité, mais il aura peur, et, quand tu le verras bien effrayé, tu lui diras, comme de toi-même, que j’aurais besoin immédiatement de trente setiers de farine de froment et de quelques miches de pain tendre... Je gagerais que, si tu sais t’y prendre, avant la fin de la journée les miches et le froment seront ici.

— Monsieur, demanda Robert, avez-vous en effet découvert dans vos dossiers quelques pièces relatives à ce pauvre homme?

Le chevalier n’eut pas l’adr d’avoir entendu.

— Maintenant, poursuivit-il, il s’agit de nous procu-

LE üEr^TILUOMME VERlllER.

rer du vin. Mon fils aime le vin, et le bon, et le vieux, et il en boit beaucoup... Mais le vin n’est pas commun par ici ; on en trouve seulement dans certaines ca,veB de , gentilshommes. Eh! parbleu! j’y songe, mon voisin le baron d’Helmières nous tirera de peine. Je ne suis pas mal avec le baron, je le salue quand je le rencontre, et je ne lui ai pas encore intenté de procès. Je lui tournerai une jolie lettre, afin de lui exposer mon embarras, et je le crois trop galant homme pour ne pas m’envoyer sans retard un quartaut de son meilleur vin... Toi, le rousseau, dit-il en s’adressant à Nicolas, tu prendras une chemise blanche demain, et tu iras porter ma lettre à Helmières.

— J’irai, monsieur le chevalier, répondit Nicolas, et tante Madelon me donnera mes sabots neufs... Seulement il faudra partir de bonne heure; j’ai entendu dire que M. le baron devait courre un sanglier demsdn dans la forêt.

— La lettre sera prête aussitôt que tu voudras... Je suis sur pied au petit jour, car ma maudite toux m’em- . pêche de dormir.

En entendant prononcer le nom du baron, Robert avait rougi subitement.

— Avez-vous bien pensé, monsieur, dit-il en baissant les yeux, à la démarche que vous allez tenter auprès de M. d’Helmières? Vous le voyez si rarement; il pourrait trouver votre demande importune. D’ailleurs ne craignez-vous pas de trahir la gêne de cette maison en adressant à vos voisins de semblables requêtes?

— Ce sont là de ces bons offices que des gentilshommes campagnards se rendent volontiers entre eux, répliqua le chevalier ; les d’Helmières ont reçu des Briqueville bien d’autres services au temps passé!... Mais je devine où le bât te blesse, Robert, mon garçon, ajouta-t-il en ricanant; — tu rencontres souvent la petite d’Helmières en courant le pays, et je sais qu’elle ne te déplaît pas.

' Or tu as honte de lui laisser deviner l’état de pénurie où nous vivons ici... comme si tu devais t’inquiéter de pareilles choses, toi cadet de famille et qui n’as pas d’autres ressources que de prendre le froc au plus tôt!

Robert paraissait fort déconcerté; sa voix tremblait quand il répondit :

— Vous êtes dans une grande erreur, monsieur, en ce qui regarde mademoiselle d’Helmières. J’ai si rarement roccasion de lui parler 1 Et puis je n’oserais aspirer... Quant à votre désir de me voir prononcer des vœux, je vous ai déjà représenté humblement que je n’avais pas la vocation religieuse. Notre excellent parent, le prieur de Roquencourt, est lui-même d’avis que j’aurais tort de quitter le monde...

— Allons ! nous causerons sur ce chapitre avec Briqueville ; ce sera lui qui décidera de ce qui te convient le mieux... Mais revenons à nos affaires du momeutl... Ainsi donc, Madelon, nous aurons du poisson, du gibier, du pain et du vin. C’est beaucoup; mais est-ce assez pour recevoir convenablement mon fils?

— Sainte Vierge 1 vous n’y êtes pasi répliqua la gouvernante; croyez- vous qu’on fasse marcher une maison avec cela seulement? El encore il est bien heureux que monsieur de Briqueville n'ait pas eu l’idée d’amener avec lui un grand pendaM de laquais pour bouleverser la maison, comme il le fit il y a quatre ans. Néanmoins il me manquera bien des choses encore ; par exemple, du cidre, des œufs, des légumes, du beurre... et comment pourrai-je m’en procurer si vous ne me donnez pas d’argent?

— De l’argent! de l’argent! répéta le chevalier moitié riant moitié fâché; cette bonne femme est diantrement têtue! Je gagerais que le rousseau, qui nous écoute là en ricanant, ne serait pas embarrassé, lui, pour nous procurer sans bourse délier toutes ces bagatelles?

— Oui bien, monsieur le chevalier, répliqua délibérément Nicolas.

— Et comment t’y prendrais-tu?

— Boni ce n'est pas difficile. Des légumes, on en trouve dans tous les jardins, ainsi que des fruits; il faut seulement attendre le moment où la ménagère n’y est pas et passer par le trou de la baie... Des œufs, il y en a dans tous les poulaillers ; si la poule crie, on lui tord

le cou, on la met dans le sac avec le reste; la vieille croit que sa poule a été enlevée par le milan. Quant au beurre et au fromage, il suffit d’enjôler un peu la fille de la laiterie, de lui dire qu’on est amoureux d’elle, de lui conter des histoires pour la faire rire ou pleurer, et elle vous donne volontiers de quoi garnir votre pain ; voilai Quant à du cidre, dame I c’est une autre affaire; on vous en offre un pot de temps à autre, mais on ne yous en laisse pas emporter... à moins qu’il ne se présente des occasions comme chez le fermier Guinard : le vieux coquin a tant récolté de pommes cette année, qu’il a rempli de cidre toutes ses futailles ; le cellier est comble, et on a été obligé de laisser plusieurs tonneaux dans la cour... J’en bois avec une paille chaque fois que je passe par là, et le chien n’aboie plus parce qu’il me connaît.

Le chevalier poussa un éclat de rire qui ne tarda pas à dégénérer en toux opiniâtre et douloureuse. Enfin, pourtant, il dit avec gaieté :

— J’étais sûr que Nicolas ne souffrirait point qu’on se mit en dépense pour de semblables niaiseries... Sambleu! il faut le nommer notre pourvoyeur... Tu entends, maître Nicolas? tu seras chargé désormais de fournir la maison de toutes les denrées dont tu -parlais tout à l’heure, et si tu y manques, tu auras affaire à ma béquille.

— Comptez sur moi, monsieur le chevalier, répliqpia naïvement le rousseau; mais voilà tante Madelon qui va dire encore que c’ést mal, et que le goublin du château viendra en punition me tourmenter la nuit.

— Je voudrais bien voir cela! dit le chevalier en enflant sa voix; est-ce que le goublin oserait souL fier quand moi, le seigneur du manoir, je le lui défends?

Le garnement, qui craignait tant le goublin et les revenants, paraissait convaincu que le lutin familier du château n’oserait bouger contre Tordre tout-puissant de M. de Briqueville. Sa conscience étant rassurée sur ce point, il répéta d’un air fanfaron qu’il se chargeait de fournir le château de fruits, de légumes et

LE GENTILHOMME VEHRIER. 19

du reste pendant le séjour du capitaine, et on le savait fort capable de tenir sa promesse.

Pendant cette conversation, Robert souffrit visiblement. Enfin, n’y tenant plus, il dit à son père :

— Quoi 1 monsieur, voulez-vous encourager les mauvais penchants et les pernicieuses habitudes de ce jeune drôle? Il serait indigne de vous...

— Bail! interrompit le chevalier, nos ancêtres, qui nous valaient bien, en ont fait bien d’autres. Ces niches innocentes du rousseau ont pour victimes des paysans de notre fief, taillahles et corvéables à merci. Si j’avais le temps de leur intenter des procès à tous, je leur prouverais... Mais en quoi ceci peut-il vous toucher, maître Robert? Attendez au moins, pour prêcher, d’avoir endossé le froc, et gardez-vous de faire la leçon à ceux qui, malgré vos livres et votre latin, en savent plus long que vous.

Robert n’osa répliquer et baissa la tête.

— Allons, reprit le chevalier après un moment de silence, nous avons pourvu à tout, et mon fils se trouvera blende son logis... Ensuite, Madelon, poursuivit-il en soupirant, s’il était des objets que tu ne pourrais absolument te procurer d’une autre manière, il faudrait me demander une livre tournois ou deux... Mais tu seras gentille et tu ne me demanderas rien.

En même temps il se leva péniblement de son fauteuil pour se retirer. Madelon alluma une chandelle; Robert s’approcha et offrit le bras au vieillard, mais celui-ci le repoussa.

— Bonsoir, monsieur, lui dit-il sèchement; songez à être plus respectueux envers mon fils qu’envers moi, car il n’est pas endurant, je vous en avertis.

Et il sortit, précédé de Madelon qui portait la lumière : on entendit le bruit de sa béquille et de sa petite toux sèche un moment encore après qu’il eut disparu.

Robert, à son tour, s’empressa de regagner sa chambre.

— Son /îte/ murmura-t-il; et moi, que suis-je donc!... Oh! que cette horrible existence m’attriste et me pèse!... Mais patience! Briqueville arrive dans deux jours et tout s’arrangera.

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