DANS LA FORÊT
Le lendemain malin, à l’heure où le soleil commençait à dorer la cime des vieilles tours de Briqueville, Robert, un fusil sous le bras, partait pour la chasse, comme il l’avait annoncé. Sa mise était un peu plus recherchée qu’il ne semblait nécessaire pour parcourir la campagne déserte. A la vérité, il avait les grandes guêtres de cuir, le carnier, la poudrière et le sac à dragées de rigueur ; mais, par-dessous ce harnois de Nemrod, il avait mis son habit le mieux galonné et un rabat blanc; il était fraîchement rasé, et son feutre, surmonté d’une petite plume rouge, lui donnait un air cavalier. Peut-être cette modeste toilette avait-elle été Mte en prévision d’une rencontre possible; c’est ce que nous saurons bientôt.
Gomme il gravissait une des collines dominant la vallée, il vit Nicolas qui allait porter au château d’Helmières la lettre du chevalier. Le jeune page de Briqueville était lui-même dans ses plus beaux atours ; gros bas montant au-dessus du genou et retenus par des jarretières de laine rouge, sarrau de toile, sabots et
boimet de colon. De plus, il avait jeté sur son épaule une sorte de bissac évidemment destiné à contenir ce qu’il pourrait picorer en chemin. Il passait à quelque distance de Robert en sifflotant un air du pays, quand il aperçut à son tour son jeune maître ; aussitôt il se tut, et une sorte de confusion se peignit sur son visage espiègle ; puis, après avoir salué, il doubla le pas comme s’il eût craint une semonce. Robert, en effet, fut sur le point de le rappeler ; mais qu’eût-il pu dire au vaurien qui ne fût en opposition avec les ordres exprès du chevalier? 11 laissa donc Nicolas aller à ses affaires et poursuivit sa route.
Bientôt il atteignit une vaste lande toute couverte de genêts, d’ajoncs et de bruyères, entrecoupée de buissons touffus. Quoique ce terrain eût été saisi et vendu depuis longtemps, le cadet de Briqueville avait conservé l’habitude d’y chasser, et il était impossible d’en trouver de plus giboyeux dans toute la contrée.
La lande en effet formait une espèce de plateau et s’élevait en pente douce jusqu’aux falaises qui surplombaient au-dessus de la mer. A gauche s’étendait une immense forêt. dépendant de la seigneurie d’Helmières; à droite, on apercevait les marécages, où se perdait le ruisseau de Briqueville, et où d’innombrable oiseaux quatiques pullulaient en toute saison. Dans la vallée et sur le penchant de certains coteaux, il y avait des champs bien cultivés où les perdrix devaient trouver une pâture abondante, tandis que les buissons et les touffes de bruyère loiu présentaient des retraites sûres. Mais ce qui contribuait le plus à la multiplication du gibier dans ces parages, c’était que, sauf le cadet de Briqueville, nul ne lui faisait la guerre. On était encore à celte époque où le vilain ii’avait même pas le droit de chasser sur ses propres terres, et où il était aussi dangereux pour lui « de tuer un lièvre que de tuer un homme. » Or, comme, à l’exemple des autres gentilshommes du voisinage, M d’Helmières ne chassait guère qu’au cerf et au sanglier, Robert avait à peu près le monopole de la destruction des proies plus chétives, perdrix, lièvres et lapins.
LE GENTILUOMMB ■ VEHRIER.
Aussi le gibier, si rare aujourd’hui dans cette partie de la Normandie, était-il fort abondant dans la lande de Briqueville, et Robert n’avait pas trop à regretter l’absence d’un chien, cet auxiliaire obligé de tout bon chasseur ; mais, en dépit de ses instances, ni son père ni Madelon n’avaient voulu souffrir, par mesure d’économie, qu’il élevât un chien d’arrêt au manoir. Heureusement il avait acquis par la pratique une habileté si grande, il avait une vue si perçante, les localités lui étaient si familières, qu'’il n’accomplissait pas moins de prouesses, et il trouvait du charme dans la difficulté môme du succès.
Ce matin-là, Robert, malgré les préoccupations pénibles qui l’assaillaient parfois, paraissait aussi bien disposé que jamais à goûter son plaisir favori. La nature extérieure, qui exerce tant d’influence sur les êtres humains, souvent à leur insu, était joyeuse et toute en fête autour de lui. Le vent du large avait nettoyé l’atmosphère; le soleil resplendissait dans le ciel d’un bleu argenté. La campagne avait déjà les teintes foncées de l’automne, mais elle conservait sa verdure, mélangée de quelques fleurs retardataires d’un jaune d’or ou d’un pourpre éclatant. Auloin, la mer paraissait calme, quoique des flocons d’écume blanche apparussent à sa surface d’un vert d’émeraude, et elle n’envoyait plus à la terre que de rares bouffées d’une brise fraîche et vivifiante. Les canards sauvages, les bécasseaux, les hérons, les courlis, voltigeaient en criant au-dessus du marais; les rouges-gorges et les fauvettes chantaient dans les buissons. Çà et là on voyait le lièvre bondir tout à coup et filer droit en dressant ses longues oreilles, tandis que le lapin, moins fort et plus rusé, fuyait avec mille capricieux détours. Que pouvait faire dans cette brillante arène ouverte à son activité uri jeune homme, un chasseur, sinon oublier ses chagrins, se saturer de soleil et d’air pur, se livrer avec naïveté aux impressions du moment ?
Aussi Robert ne tarda-t-il pas à troubler des explosions réitérées de son fusil le calme de cette solitude. Moins de deux heures après son entrée en chasse, il
avait déjà tué deux lièvres et plusieurs lapins. Il avait été moins heureux à l’égard des volées de perdrix qui partaient fréquemment sous ses pas. Les armes à feu étant alors très-imparfaites, on avait encore l’habitude de prendre la perdrix au moyen d’un faucon, et les meilleurs chasseurs ne se piquaie nt pas d’une grande habileté à tirer au vol. Néanmoins Robert, qui, nous devons l’avouer, n’avait rien de chevaleresque dans ses procédés, était parvenu à tuer par terre deux de ces pauvres volatiles, que sa vue perçante avait découverts derrière une touffe de bruyère où ils se croyaient bien en sûreté. Son carnier se trouva bientôt tellement bourré de gibier, qu’il fallut aviser aux moyens de se débarrasser de cet énorme poids. Il descendit donc vers une maisonnette de paysan située derrière un pli de terrain, non loin du ruisseau. Là quelques braves gens, alléchés par l’offre d’un lapin (Robert n’offrait pas d’argent, et pour cause!) se chargèrent de transporter ces provisions au château.
Après la chasse de plaine vint la chasse au marais. Le cadet de Briqueville entra dans les herbes marines, cristes, aurônes, pavots, cornus, qui couvraient un espace considérable, et son fusil se remit à tonner sur de nouveaux frais. Il avait déjà abattu un canard et deux sarcelles, quand un bruit lointain vint attirer son , attention : des fanfares de cor et. des glapissements de meute partant de la forêt se prolongeaient d’échos en échos le long des falaises. Aussitôt Robert parut juger qu’il avait suffisamment approvisionné le garde-manger de Madelon ; il retourna chez le paysan joindre son nouveau gibier à celui qui s’y trouvait déjà ; puis, après avoir réparé autant qu’il le pouvait le désordre de sa toilette, il jeta son fusil sur son épaule et se mit à traverser la lande à grands pas.
Parvenu sur la lisière de la forêt d’Helmières, il s’arrêta pour écouter, et quand il se fut assuré autant que possible de la direction que suivait la chasse, il reprit sa course précipitée.
Au bout de dix minutes il atteignait une large et longue avenue où les aboiements des chiens, le son
(les trompes devenaient plus distincts, et il s’arrêta de nouveau tout hors d’haleine.
Celte avenue n’était pas seulement l’allée principale de la forêt, qu’elle partageait en deux parties à peu près égales, mais encore une grande route d’une certaine importance, assez mal pavée et mal entretenue, comme la plupart des routes de ce temps-là ; elle paraissait pourtant très-fréquentée ; on apercevait au loin des piétons, des cavaliers, des chariots qui la suivaient en sens divers. Mais Robert ne s’en inquiéta pas; appuyé sur son fusil, il attendait, les yeux tournés vers la partie des bois où se trouvait la chasse.
Il n’attendit pas longtemps ; tout à coup un animal d'assez forte taille traversa la route avec la rapidité de l’éclair et disparut dans le fourré de l’autre côté ; mais Robért avait eu le temps de voir distinctement un superbe sanglier, aux soies hérissées, aux longues défenses blanches comme de l’ivoire. Quelques minutes plus tard, les chiens, qui continuaient de hurler sur tous les tons, traversèrent la roule au même endroit, d’abord un à un, puis en troupe tumultueuse et assourdissante; puis vinrent les piqueurs et les valets, tous à cheval et revêtus d’éclatantes livrées, sonnant de la trompe par intervalles. Enfin apparut M. d’Helmières lui-même, le chef de l’équipage ; c’était un bel homme de cinquante ans, robuste, à la figure douce et bienveillante ; il se tenait ferme sur la selle de son cheval normand, un peu lourd peut-être, mais infatigable. Tout cela passa comme une avalanche : chiens, chevaux et veneurs se montrèrent un moment au soleil, puis se replongèrent dans les sombres taillis qui s’étendaient à droite et à gauche de l’avenue.
Néanmoins Robert ne se retirait pas; il n’avait accordé qu’une attention distraite à ce pittoresque tableau : immobile, il regardait toujours dans la direction opposée à celle que la chasse avait prise.
Sa constance ne tarda pas à être récompensée. Il vit déboucher d’une route latérale une dame à cheval suivie d’un vieux domestique à cheval comme elle. Cette dame portait une amazone galonnée d’or, à la mode du'
LK GENTILHOMME VEKKIER,
iQmps ; elle avait pour coiffure un petit chapeau burmonté d’une plume. Son visage était caché sous un de ces masques légers de velours noir dont se servaient alors les femmes de qualité en voyage pour préserver du hâle la fraîcheur de leur teint ; cependant, à l’élégance de sa taille, à la vivacité de ses mouvements^ à ce je ne sais quoi qui est comme le rayonnement de la beauté, on devinait qu’elle était jeune et charmante.
Peut-être Robert n’avait-il aucun doute à cet égard, car en apercevant la fringante a’mazone il rougit subitement. L’inconnue se trouvait encore à plus de cinquante pas de lui qu’il avait déjà ôté son feutre, et qu’un sourire de bonheur s'était épanoui sur ses lèvres. La dame, de son côté, parut éprouver en le reconnaissant un vif sentiment de joie, sinon de surprise, et elle hâta le pas de sa monture. Aussi rejoignit-elle bientôt le cadet <îe Brique ville qui, debout au bord du chemin, la salua respectueusement.
— Je bénis le hasard, dit-il avec un mélange d’émotion et de hardiesse, qui m’a fait rencontrer mademoiselle d’Helmières dans cet endroit écarté.
— Le hasard! répéta une voix argentine avec l’accent de la raillerie.
En môme temps l’amazone ôta son masque et laissa voir un ravissante figure de jeune fille, ou plutôt d’enfant, car mademoiselle d’Helmières paraissait avoir dixsepb ans à peine. Elle était brune, et une vivacité extraordinaire pétillait dans ses yeux noirs. Son teint avait la fraîcheur rosée des femmes de son pays, et sa physionomie mutine une constante expression de gaieté. Cependant on découvrait tant de candeur, tant de véritableinnocence dans les alluresde cette jolie campagnarde, qfu’il était impossible d’interpréter contre elle sa pétulance et sa bonne humeur. Mademoiselle Mathilde d’Helmières était le troisième enfant du gentilhomme qui chassait en ce moment le sanglier dans la forêt. Elle avait deux frères plus âgés, dont l’un suivait la carrière des armes, tandis que l’autre occupait une charge de conseiller au parlement de Rouen. Le baron, demeuré veuf depuis plusieurs années, adorait sa fille ; aussi
Mathilde était-elle excessivement gâtée par tous ceux qui rapprochaient, et son éducation avait eu beaucoup à souffrir de cette fâcheuse indulgence. Ainsi s’expliquaient les manières indépendantes, le ton hardi de mademoiselle d’Helmières. Mais ces légers défauts, que l’âge et la fréquentation du monde ne pouvaient manqüer de corriger plus tard, ne nuisaient en rien, comme nous l’avons dit, à l’excellence de son cœur, à la pureté et à la noblesse de ses sentiments, si même ils ne contribuaient pas à les développer et à les mettre en relief. Aucune relation bien suivie n’existait entre le vieux chevalier de Briqueville et son voisin d’Helmières, quoique le chevalier ne fût pas en état d’hostilité flagrante avec les autres gentilshommes du canton. Aussi n’était-ce pas à Helmières que le cadet de Briqueville avait pu former l’espèce d’intimité établie entre lui et Mathilde. Cette intimité remontait à l’époque où il faisait son éducation à Roquencourt. Le baron, qui aimait beaucoup le prieur, venait souvent dîner au couvent avec sa charmante fille, alors enfant, et Robert, fort jeune lui-même, s’était trouvé tout naturellement le compagnon de jeu de Mathilde. Depuis ce temps, ils avaient grandi l’un et l’autre, et ils n’avaient pas cessé de se voir, soit au prieuré, soit dans les assemblées de la noblesse du pays. Bien qu’en prenant de l’âge l'affection de Robert pour sou amie d’enfance fût devenue sérieuse et réfléchie, Mathilde lui témoignait la même confiance, la même familiarité naïve qu’au temps où ils jouaient bruyamment tous les deux dans le salon du prieur, sous les yeux de leurs parents. Donc elle avait arrêté son cheval en face du cadet de Briqueville et elle lui disait d’un ton moqueur :
— Le hasard, mon pauvre Robert! c’est ^vraiment uu singulier hasard qui vous fait vous trouver sur mon chemin chaque fois que nous chassons dans la forêt! Cependant vous n’êtes pas un veneur, j’imagine; mon père dit même que vous ne valez guère mieux qu’un" braconnier, avec votre éternel fusil qui assourdit les gens à dix lieues à la fonde... Néanmoins, ajoutat-elle, hasard ou non, je suis contente de vous voir.
Et elle lui lendit la main ; Robert prit cette main et la pressa contre ses lèvreé.
— Eh bien ! mademoiselle, dit-il à demi-voix, puisque vous ôtes si bonne, ne voulez-vous pas descendre un moment pour causer avec moi?
— Volontiers, répliqua Mathilde ; André, ajouta-t-elle en patois du pays, en se tournant vers le demestiqp.e, tiens la bride de mon cheval... Je vais me reposer un instant ici.
André fronça le sourcil et fît quelques représentations à la volontaire demoiselle, qui ne les écouta pas.
— Allons ! vieux grondeur, reprit-elle, je suis lasse de courir aux trousses de ce malheureux sanglier, et j’éprouve le besoin de reprendre haleine... Mon père ne dira rien, pourvu que nous nous trouvions à l’hallali... D’ailleurs je veux demander à M. de Briqueville des nouvelles de mon vieil ami et confesseur le prieur de Roquencourt... Tiens mon cheval, te dis-je!
Force fut à André d’obéir ’ en bougonnant et de prendre la bride qu’on lui présentait; aussitôt Mathilde sauta lestement à terre. La gentille petite campagnarde n’y mettait pas plus de façons que cela. Une fois à terre, elle releva d’une main la longue jupe de sa rohe, tandis que de l’autre elle tenait son masque et son fouet; puis elle s’avança vers un tronc d’arbre renversé qui se trouvait à quelque distance, en invitant Robert à la suivre. Ils s’assirent côte à côte, sans s’inquiéter du valet, qui était resté à cheval et qui les regardait d’un air de mécontentement.
— Voyons, Robert, qu’y a-t-il? demanda Mathilde en français, que le Bas-Normand André ne pouvait comprendre.
Cette question parut causer une certaine perplexité au cadet de Briqueville; on eût dit qu’il ne savait comment expliquer le calme d’esprit de Mathilde en ce moment.
— Mademoiselle, balbutia-t-il, est-ce que vous n’avez pas reçu hier... une... une lettre?...
Les traits de Mathilde reprirent leur expression moqueuse.
liE GENTILHOMME VERRIER.
— Quelle lettre? demanda-t-elle; ce n’est pas hier, mais ce matin, que mon père a reçu une lettre du chevalier de Briqueville qui lui demandait à emprunter quelques provisions. Ah çà! Robert, votre frère atné va donc arriver? êtes-vous bien content? Moi, je suis toujours heureuse quand un de mes frères nous arrive à Ilelmières, et ce sont des fêtes. Vous allez fêter aussi le capitaine. Mon père, qui sait que vous ôtes habituellement assez mal munis là-bas au château (un ménage de garçons!) vous a envoyé non-seulement ce que demandait le chevalier, mais encore certaines autres provisions indispensables pour recevoir convenablement votre voyageur. Un palefrenier est parti ce matin avec une charrette pour « ravitailler la place, » comme on eût dit du temps des anciennes guqrres.
Malgré le ton léger de Mathilde, le malaise du cadet de Briqueville ne cessait pas.
— M. d’IIelmières, reprit-il avec embarras, a sans doute entendu parler de notre gêne, et vous, mademoiselle, toujours généreuse et délicate, vous avez insisté auprès de lui pour le décider...
— Bah! je n’ai pas eu besoin d’insister; l’ordre était donné avant que je fusse debout. Écoutez donc, Robert; mon père prétend qu’il n’y a pas au monde de meilleure noblesse que la vôtre et la nôtre. D’aillçurs il assure que, de temps immémorial, il existe un échange de bons procédés entre Briqueville et Helmières; et, même au temps où nous vivons, n’est-ce rien que le chevalier ne nous ait jamais attaqués en justice- comme tous ses autres voisins?
En même temps l’espiègle enfant partit d’un éclat de rire.
— Si tels sont les sentiments de M. d’Helmières pour ma famille, répliqua Robert, je m'en réjouis, car ils rendront plus facile l’accomplissement de certaines espérances ambitieuses que j’ai conçues. Mais véritablement, ajouta-t-il en baissant encore la voix, vous, mademoiselle, n’avez-vous pas reçu une autre lettre de moi?
— De vous? répéta Mathilde en riant toujours; — ehl mais, ce chiffon de papier que l’on m’a remis hier si
LK GENTIIJIOMJIE YKllRIER.
mystérieusement venait donc de votre part ? Ma foi ! je m’en étais doutée, et c’est pour cela que je n’ai pas voulu le montrer à mon père ou à Sa Révérence le prieur, comme j’aurais dù le faire peut-être. Tenez, — ajoutat-elle en tirant de sa poche une lettre toute froissée dont le cachet était intact.
Un vif sentiment d’humiliation se peignit sur les traits <le Robert.
— Ainsi donc, mademoiselle, — balbutia-t-il, — vous n’avez pas daigné jeter un coup d’œil sur...
— Eh ! bon Dieu 1 que pouvez-vous avoir à m’écrire quand nous nous voyons si souvent... par hasard? D’ailleurs, — continua-t-elle, — ^„vous oubliez certaine circonstance... Je n’étais pas fort bonne écolière au temps où nous nous rencontrions parfois au couvent de Roquencourt, et je ne me gênais pas .pour faire des cocottes avec mes livres... aussi, mon cher Robert, moquez-vous de moi si vous voulez, mais... je ne sais pas lire l’écriture.
Cet aveu, qui de nos jours ne serait pas facilement arraché à la plus humble bourgeoise, sortait sans honte des lèvres de la noble demoiselle. En effet, bien que l’instruction commençât alors à se répandre dans la noblesse, il n’était pas rare de rencontrer, surtout en province, des gentilshommes et des filles de fort grande maison qui ne savaient ni lire ni écrire.
, 1 - Ainsi donc, Mathilde, — dit le cadet de Briqueville en tortillant entre ses doigts le papier qu’on venait de lui rendre, r— vous ne savez pas encore... vous ne soupçonnez pas... ...
— Eh ! qui vous empêche, interrompit résolûment mademoiselle d’Helmières, de m’apprendre de vive voix ce qu’il y avait dans cette lettre ? Nous voilà seuls, bien tranquilles dans ce bois : dites-moi vite de quoi il s’agit.
Et elle s’arrangeait pour écouter; mais sa bonne volonté ne faisait qu’ajouter à l’embarras de Robert. Il la regardait en silence, puis bedssait les yeux, et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.
— Quoi 1 dit Mathilde avec impatience, vous n’osez plus me dire ce que vous avez osé m’écrire ?
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LE GENTILUOMMK VERRIER.
Peut-être le cadet allait-il surmonter enfln sa timidité quand André, que cette conversation semblait contrarier beaucoup, s’approcha de sa jeune maltresse et lui dit eu patois :
— Mademoiselle, ne partons-nous pas ? Les chevaux . s’impatientent et je ne peux les tenir... D’ailleurs, entendez-vous les trompes ? Elles sonnent l’ballali.
Mathilde prêta l’oreille.
— Mais non, dit-elle; — on sonne encore le bienaller... promène les chevaux et laisse-moi tranquille.
Le valet se tut; cependant il ne s’éloigna pas et continua d’observer d’un air sournois les deux jeunes gens.
— Allons 1 Robert, — reprit Mathilde d’un ton mutin, — qu’y avait-il dans cette fameuse lettre? Je veux le savoir.
— Il y avait, mademoiselle, il y avait... que je vous aime...
— Bon! voilà une jolie découverte!... Et moi donc, est-ce que je ne vous aime pas ?
— Vous ne me comprenez pas sans doute, Mathilde,
— reprit le jeune homme de plus en plus intimidé; — je veux dire que je vous aime... d’amour, et que je serais au comble de mes désirs si vous pouviez devenir ma femme.
Mademoiselle d’Helmières ne s’effaroucha nullement de cette déclaration à brûle-pourpoint.
— Tiens, tiens! — dit-elle, — je n’avais jamais pensé à cela... Maûs, mon pauvre Robert, n’a-t-il pas été arrêté déjà entre votre père et le prieur que vous seriez moine au couvent de Roquencourt ?
— Mon père, en effet, chère Mathilde, a pu concevoir ce projet ; mais mon digne oncle, n’ayant pas trouvé ' en moi la vocation religieuse, ne voudrait pas me voir renoncer au monde. Quant à moi, je n’ai jamais songé sérieusement à entrer en religion, à cause... à cause de vous, Mathilde.
Cette fois, mademoiselle d’Helmières , malgré son adorable naïveté, parut sentir quelle gravité les circonstances exigeaient d’elle.
— Gomme vous me dites cela! — fit-elle en détour-
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nant la tète ; — mais, si je ne me trompe, votre refus irritera fort contre vous les messieurs de Briqueville.
— C’est possible, Mathilde, et j’ai désiré avoir aujourd’hui même un instant de conversation avec vous, afin de remettre mon sort entre vos mains. Écoutezmoi. Vous n’ignorez pas que notre famille est complètement ruinée; mais, eùt-elle conservé tous ses biens, je n’aurais aucun droit sur eux, moi déshérité par les lois elles-mêmes. On va donc sans doute m’intimer l’ordre de prendre l’habit de novice au couvent des dominicains de Roquencourt, et, malgré ma répugnance, je pourrais encore obéir à cet ordre de mon père et de mon frère ; cela va dépendre de vous seule.
— De moi? Mais, bon Dieu! Robert, que puis-je à cela ?
— Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais? Si vous, Mathilde, vous ne m’aimiez pas, si vous pensiez ne pouvoir jamais me rendre la tendresse que j’éprouve pour vous, je n’aurais en effet qu’à m’enfermer dans un cou vent, où. le chagrin, le désespoir ne tarderaient pas à me tuer.
— Mais c’est fort triste, cela, mon bon Robert, — répliqua la petite personne en faisant la moue ; — et dans le cas contraire?
— Dans ce cas, Mathilde, je me laisserais couper en morceaux plutôt que de prononcer des vœux. Mais je puis croire... je n’ose espérer...
— Ne vous hâtez pas de croire et n’espérez rien encore... Si vous renonciez à entrer en religion, que ne feriez-vous donc ?
— Hélas ! je l’ignore, — répliqua Robert avec accablement; — j’avais songé à m’engager dans le corps des cadets ou dans la marine, et à servir le roi. Par cette voie il semble que j’arriverais promptement à conquérir un grade élevé, ou bien je périrais à la peine...
— Et ce serait là une perspective des plus séduisantes pour la pauvre créature qui vous aurait donné sa tendresse, — dit Mathilde avec ironie ; — y pensez-vous, Robert, et faut-il donc que ce soit moi qui vous parle raison? Ce n’est pourtant guère mon habitude... Réflé-
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LE UENTILIIOMME YEURIER.
chissez un peu, de grâce; vous ôtes pauvre et je nu suis pas riche ; je n’aurai de mon côté qu’une dot misérable que mon père, parait-il, est en train de former sur ses économies particulières, car les filles de condition ne sont pas mieux traitées par la loi que les cadets de famille ; si j’étais assez folle pour vous écouter, voyez quelle opulente maison nous formerions à nous deux ! Quelle belle figure nous ferions dans la noblesse du pays I A la vérité, nous trouverions bien quelque part un coin pour nous bâtir une chaumière ; vous laboureriez la terre; moi, je filerais de la laine et je garderais les moutons.
La jeune demoiselle éclata de rire.
— Ne plaisantez pas, Mathilde, je vous en conjure,
— répliqua le cadet de Briqueville les lârmés aux yeux ; — ne riez pas de ce qui me désole et me tue... Si j’étais assuré de votre affection, si je vous voyads comme but et comme récompense de mes efforts, aucun obstacle ne pourrait m’arrêter. Pour vous mériter, j’accomplirais des miracles; j’arriverais, j’en suis sûr, aux honneurs et à la fortune. Ah ! Mathilde, quelle force et quel courage je trouverais dans un seul mot de votre bouche 1 ,
Comme il s’animait beaucoup, et comme mademoiselle d’Helmières devenait de plus en plus attentive, André s’empressa d’intervenir.
— Mademoiselle, — dit-il, — les trompes sonnent toujours, et cette fois c’est bien l’hallali.
— Mais non, — répliqua la jeune fille avec colère, —
ce n’est qu’un défaut ; la meute aura pris le change... Rien ne presse. ,
Et. elle se tourna de nouveau vers Robert, comme pour l’engager à continuer son propos.
Robert se hâta de profiter de la permission. Il se remit à parler avec chaleur, mais cette fois à voix basse. 11 était vivement ému, et cette émotion gagna peu à peu mademoiselle d’Helmières elle-même. Bientôt l’un et l’autre éprouvèrentun léger tremblement; leurs mains se cherchèrent, leurs yeux devinrent humides. Que se disaient-ils? peu importe, ils s’entendaient; Que se di-
saient les oiseaux qui gazouillaient dans le feuillage, les insectes qui bourdonnaient dans la prairie?
La conversation se prolongeait, bien qu’elle parût aux deux jeunes gens avoir duré seulement quelques noinutes. André, n’y tenant plus, s’écria encore ;
— C’est l’hallali, mademoiselle ! oh ! pour le coup, c’est bien l’hallal i ! . . .
Mathilde se leva et fit ses préparatifs pour remonter à cheval; toute trace de sa folle gaieté avait disparu. Robert se leva comme elle.
— Mathilde, murmura-t-il, Mathilde, que dois-je faire?
— Vous ne serez ni moine ni mousquetaire, c’est bien entendu.
— Ainsi donc, il m’est permis d’espérer?...
Mathilde parut prendre son parti tout à coup.
— Robert, dit-elle d’une voix pénétrante, je ne puis dire que je serai jamais à vous, mais je puis vous pro- ' mettre que je ne serai jamais à un autre. Vos discours m’ont éclairée sur l’état de mon cœur; j’ai senti, quand vous avez parlé de mourir, que moi aussi je ne saurais supporter la vie sans vous... Ayez donc courage, luttez contre la mauvaise fortune. Dieu vous aidera... et moi, je vous attendrai.
En même temps elle tendit de nouveau sa main au cadet de Briqueville, qui la couvrit de baisers convulsifs. Il essaya de parler, il ne put prononcer un mot intelligible. Mathilde, de son côté, n’était pas moins troublée; des larmes coulaient de ses yeux en dépit d’elle-môme. Enfin elle dégagea sa main brusquement; puis, montant sur le tronc d’arbre qui lui avait servi de siège, elle sauta en selle avec autant de légèreté qu’elle en était descendue et partit au galop pour rejoindre la chasse.
Alors seulement le pauvre Robert recouvra la voix ; il mit un genou en terre sur le gazon, et, étendant le bras vers la jeune fille qui s’éloignait, il dit avec un enthousiasme qui tenait du délire :
— Mathilde, chère Mathilde, je te mériterai et je t’obtiendrai, je te le jure !
La belle amazone ne l’entendit pas; mais, se retour-
LE GENTILHOKME TERRIER.
liant une dernière fois, elle vil Robert dans cette posture et lui envoya de la main un signe affectueux. Peu de i minutes après elle avait disparu, toujours suivie de son écuyer André, qui, pour aiguillonner sa course, | répétait sans relâche :
— C’est l’hallali! c’est l’hallali!