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LA CHAPELLE DE BRIQUEVILLE

Cependant tout se préparait au château de Briqueville pour que l’attente de ses illustres visiteurs ne fût pas trompée. Depuis plusieurs jours des ouvriers verriers, chargés d’entretenir le four et de faire les gros ouvrages, y étaient installés par ordre de Michaud. Le matin môme, les principaux gentilshommes de l’usine, le marquis de Loustel, le vicomte de La Briche et d’Hercourt, qui devaient assister le cadet, étaient arrivés au château, et l’on s’était immédiatement mis à l’œuvre afin qu’aucun obstacle imprévu ne pût entraver le succès de l’entreprise.

A l’heure où nous pénétrons dans le vieux manoir, c’est-à-dire à peu près au moment où Colbert quittait le couvent avec les autres invités, les gentilshommes verriers qui devaient prendre part à l’opération étaient réunis dans la chapelle servant d’atelier. Tous, comme Briqueville lui-même, étaient en grande perruque, en talons rouges et en épée. D’Hercourt, quoiqu’il eût seulement une légère pointe d’ivresse, ne se reconnaissait plus lui-même sous le beau costume neuf qui

remplaçait ses guenilles habituelles. En dépit de cet équipement incommode, les gentilshommes allaient et venaient autour du four, disposant les nom- •- •

breux outils qui seraient bientôt nécessaires. Nicolas, qui, pour la première fois de sa vie, portait des bas, des souliers et une chemise blanche, car il devait aussi assister son maître, courait incessamment de l’un à l’autre, ne sachant auquel entendre. La chapelle, dont les fenêtres ogivales gardaient encore quelques restes i

de vitraux coloriés, était, comme nous l’avons dit déjà, un peu obscure, grâce aux nombreux et massifs piliers qui la soutenaient ; mais quand les chauffeurs jetaient des brassées de bois dans le four et enlevaient le couvercle des ouvreaux, une lumière rouge et éblouissante se répandait dans l’ancienne église, en même temps que des bouffées de chaleur insupportablés s’exhalaient de la fournaise.

Le cadet de Briqueville était en train d’expliquer à La Briche et à Loustel, qui devaient lui servir, l’un de cueilleur, l’autre de paraissonnier ou bossier, leur nouvelle besogne. Le vicomte, complètement rétabli de sa blessure, montrait un zèle et une activité extraordinaires à remplir ses instructions, tandis que Loustel, plus méthodique et plus compassé, jurait parfois entre ses dents. Cependant La Briche, qui venait de plonger la canne dans le creuset, pour juger de l’état de la fonte, s’éloigna brusquement du four en faisant une ^

piteuse grimace.

— Corbleu! dit-il, me voilà bien avancé! j’ai roussi ma plus belle perruque... ma plus belle, car elle est unique. Ah çàl Briqueville, est-il absolument nécessaire que j’aie tant d’onces de cheveux étrangers sur la tête pour besogner comme il faut ? De par le diable! ce ne sont pas les gentilshommes verriers qui ont inventé les perruques.

— A votre aise, mon cher La Briche, répliqua Robert

en examinant avec soin le verre fondu qui se trouvait au bout de la canne; débarrassez-vous, en dépit de l’étiquette, de cette abondante chevelure, car aussi bien ,

monseigneur Colbert, monsieur l’intendant, les gen- i

LE GENTILHOMME VEIUUER.

tilsbommes et les belle daines que nous attendons seraient suffoqués par l’affreuse odeur dont vous nous gratifiez.

— Et moi, 'dit Loustel de son ton morose et grondeur, ne vais-je pas aussi brûler mon pourpoint de velours ! Du diable si le contrôleur des finances m’en donnera un autre quand celui-ci sera troué!

— Songez, messieurs, à l’honneur de la noblesse verrière, dit gaiement le cadet. Vous le savez, je ne compté pas garder pour moi seul les secrets que j’ai eu le bonheur de pénétrer, et par suite nous aurons tous bientôt des pourpoints frais et des perruques neuves... Mais allons! ajouta-t-il eu élevant la voix, il est temps de faire la cérémonie et d'arrêter le verre... Chauffeur, ne jetez plus de bois et fermez les ouvreaux! Le verre est pur, bien transparent ; vienne la compagnie maintenant, nous sommes prêts.

En ce moment, on avertit Robert qu’un gentilhomme attaché au contrôleur-général venait d’arriver, accompagné de deux laquais à la livrée du ministre, pour faire' un service d’honneur au château pendant tout le temps de la visite.

— C’est bien, répliqua le cadet de Briqueville ; présentez mes compliments à ce gentilhomme, et diteslui qu’il peut disposer de mon logis comme appartenant à son maître... Seulement, je demande que ma vieille gouvernante Madelon se tienne près des gardiens de la porte, afin de désigner les personnes notables du pays qui pourront être admises dans le manoir.

La proposition fut transmise aussitôt et poliment acceptée. Comme Robert achevait ses dispositions, Nicolas s’approcha de lui et lui dit quelques mots à voix basse.

— Oui, oui, répliqua le cadet de Briqueville de môme, j’y vais à l’instant... Pauvre Vicentil chère Paolal

Après avoir adressé quelques recommandations aux gentilshommes verriers, il sortit précipitamment. Au bout d’un corridor, il poussa une porte et pénétra dans une pièce mal éclairée par une étroite fenêtre.

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Là se trouvaient Vicenti et Paola, tous deux habillés déjà comme pour un voyage. -Le verrier avait ajouté à son costume, simple et de couleur peu voyante,, un manteau de bure dans lequel il comptait s’envelopper tout entier. Paola était vêtue à la mode normande, quoiqu’elle eût conservé ce voile ou mezzarone noir que portent encore aujourd’hui les Vénitiennes, ornement lugubre qui convient au deuil de la malheureuse Venise. Dans ses ajustements, mademoiselle Vicenti, malgré sou teint pâle et ses yeux battus, était toujours charmante. On voyait des paquets épars au milieu de cette pièce obscure; et la petite Rosette, la sœur de Ni-' colas, travaillait à fermer une dernière valise.

Quand Robert parut, Paoki se troubla et ses yeux se remplirent de larmes. Vicenti tendit la main au jeune gentilhomme. /

— Adieu, monsieur de Briqueville, dit-il avec agitation. Nous ne saurions rester ici un instant de plus; nous ne sommes ljue trop restés peut-être... Nous aurions dû partir hier, commeje l’avais résolu; mais vous craigniez tant de manquer l’expérience si je ne vous donnais mes conseils jusqu’à la dernière heure, et d’autre part la Paoletta m’a tant prié... Enfin le succès est infaillible maintenant, et rien ne peut nous retenir. La carriole que vous avez bien voulu mettre à notre disposition nous attend au bas de la côte, nous allons sortir par la poterne, et nous nous éloignerons avant l’arrivée de ces seigneurs qui vont remplir le château.

— Pourquoi, mou bon Vicenti, dit Robert avec cordialité, ne resteriez-vous pas encore quelques instants pour être témoin d’un succès qui est votre ouvrage? .le vous le répète, vous ne courez aucun danger; et, ce danger fût-il réel, vous auriez moins à le redouter ici, dans cette maison où vous êtes entouré d’amis, que partout ailleurs. Et pourtant, à cette heure, vous risquez de rencontrer par les chemins une foule de gens dont vous êtes connu. Les coureurs du ministre sont arrivés déjà, et lui-même ne saurait tarder.

— Oui, oui, restons encore, je vous en supplie, mio padre! dit Paolo en se suspendant au cou du verrier ;

LE GENTILHOMME VERIUER.

je voudrais voir M. de Briqueville comblé d’honneurs par tous ces seigneurs français, je voudrais le voir fier, triomphant, heureux enfin!... Je m’éloignerai avec moins de regrets quand je me serai assurée par moimème qu’il n’aura plus à regretter sa pitié, son dévouement pour de pauvres proscrits 1

Robert pressa contre ses lèvres la main delà jeune fille-

— A quoi bon, ma chère Paola? dit Vicenti avec impatience ; tout réussira, je te le promets. M. le cadet n’ignore plus aucun de ces secrets précieux que j’aurais dü. ne révéler qu’à mes enfants... Je ne veux pas rester ici, attirer l’attention sur moi ; ce serait trop dangereux. Monseigneur Colbert ne doit pas soupçonner ma présence, ne doit pas même entend ’’e prononcer mon nom; il pourrait se souvenir que, après avoir quitté Venise à l’instigation de ses agents, la rencontre des sbires de la seigneurie sur le sol français m’a décidé à rebrousser chemin et à rompre mes engagements. Il n’est pas bon de manquer de parole aux grands personnages... ainsi donc, partons sans retard. J’ai la lettre de recommandation que Sa Révérence le prieur m’a donnée pour un riche bourgeois de Caen ; maître Michaud m’a remis une bonne somme d’argent, tant en son nom qu’au nom de M. le cadet ; enfin Baptiste, le fils du patron Guérin, va nous conduire jusqu'à la ville, et il promet de nous défendre au besoin; tout est prévu, te dis-je. Si par hasard nous rencontrions des personnes de connaissance, tu baisserais ton voile et moi je me cacherais la figure dans mon manteau... Partons !

Vicenti paraissait si déterminé que Robert n’osa plus insister.

— Soit donc! reprit-il; mais' du moins, Vicenti, laissez-moi espérer que vous reviendrez bientôt avec votre bonne et généreuse Paola. Bien des changements vont sans doute s’accomplir ici ; j’espère arranger les choses de telle sorte que je puisse acquitter ma dette de reconnaissance envers vous, envers votre noble fille... En attendant, n’oubliez pas, l’un et l’autre, que je serai pour vous un fidèle ami qui ne manquera jamais au premier appel.

LE GENTILUOMME VERIUER.

— Uu ami, oui, répliqua la jeune Italienne en sanglotant et d’une vois à peine distincte, un ami toujours! Soyez heureux, monsieur de Briqueville, et mes vœux seront comblés!

Robert allait répondre avec effusion, quand Nicolas entra tout haletant.

— Monsieur le cadet, s’écria-t-il, les carrosses et les chevaux sont arrêtés au bas de la côte, et tous les beaux seigneurs montentici à pied!... Les gentilshommes verriers vous attendent pour aller les recevoir.

— Me voici! répliqua Robert précipitamment; Paola Vicenti, ajouta-il, ne pourrai-je vous dire àdieu encore une fois avant votre départ?

— Peut-être, dit Paola en s’essuyant les yeux ; mon père voudra bien céder à mes prières... Nous ne partirons qu’après l’expérience... Aussi bien nous ne saurions passer maintenant à travers la foule sans devenir l’objet delà curiosité générale.

— Mais corpo! s’écria Vicenti avec angoisse, tu veux donc ma mort, Paola? tu veux donc...

Robert n’entendit pas la fin de cette discussion; des voix nombreuses l’appelaient dans le corridor voisin. • Il adressa au père et à la fille un signe amical et sortit avec Nicolas, qui disait tout joyeux ;

— Àh ! monsieur le cadet, que de gloire pour le château de Briqueville ! Jamais, au temps de vos ancêtres, il n'a reçu si haute compagnie. Mais, bon Dieu! que deviennent au milieu de tout cela et le goubliu, et le spectre blanc, et le spectre du marchand, qui depuis tant d’années étaient en paisible possession du vieux manoir?

Comme on peut croire, Robert avait autre chose à penser qu’au goublin et aux autres apparitions d’une si grande importance pour le rousseau. Aussi ne réponditil pas ; il rejoignit les gentilshommes verriers, et vint se poster avec eux à la porte d’entrée, eu ce moment toute grande ouverte et gardée par des laquais à la livrée de Colbert.

Il était temps ; le cortège ne se trouvait pas à plus de vingt pas du château. Les carrosses, trop lourds pour franchir le pont de bois, s’étaient arrêtés de l’autre

LE GENTILUOMME VERRIER.

côté du ruisseau, el les voyageurs avaient mis pied à terre. Les cavaliers, ne voulant pas poursuivre leur route à cheval quand les personnages les plus éminents allaient à pied, avaient confié leurs montures à leurs valets et faisaient résonner leurs éperons sur le sol cailloui teux du chemin. Eu première ligne marchait le ministre, dont le costume noir et la figure sévère contrastaient avec les habits galonnés, le haut panache et la mine souriante de M. de Beaumont, qui l’accompagnait. Immédiatement après ce petit groupe venaient Michaud et les autres maîtres verriers, avec lesquels Colbert s’en- ' tretenait sans se retourner, position fatigante, mais commandée par l’étiquette. Ensuite venaient, dans l’ordre de préséance, le prieur de Roquencourt, le commissaire royal des usurpations de la noblesse, le grand prévôt de la sénéchaussée, les conseillers aux parlements, les baillis, les gentilshommes; quelques dames élégantes trottinaient au milieu de cette brillante cohue, dont une moitié à peine devait trouver place dans l’enceinte étroite de la chapelle. Tandis que la tète du cortège atteignait rentrée du château, on voyait une foule immense se dérouler au loin dans l’avenue, sur le pont et jusque sur le revers de la colline opposée.

Robert, en sa qualité de maître du manoir, débita au ministre un compliment fort convenable, pour le remercier de l’honneur insigne qu’il lui faisait. Colbert répondit avec un sourire d’aménité qui ne paraissait pas habituel à sa grave physionomie :

— Bien, bien, monsieur de Briqueville ; ma condescendance et celle de ces messieurs sera récompensée, je l’espère. Voilà maître MichgLud qui m’a beaucoup parlé de vous et de votre mérite... Michaud est votre ami, et peut-être, avant que nous nous séparions, aurezvous un autre ami qui se souviendra de vos services.

Le cadet s’inclina profondément, et Colbert paraissant faire plus de cas des actions que des paroles, il se mit en devoir de le conduire à la chapelle sans retard ; mais il lui fallait attendre encore que Michaud eût présenté au ministre Loustel, La Briche et les autres nobles verriers. Pendant ce cérémonial, Robert

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aperçut une jeune dame, richement vêtue, à laquelle un gentilhomme, tout brodé et empanaché, essayait de frayer passage à travers les flots pressés des assistants. Le cadet s’élança impétueusement pour leur ouvrir un chemin; il avait reconnu M. d’Helmières et Mathilde.

Grâce à l’intervention du maître du château, le baron et sa fille se trouvèrent bientôt au premier rang. Ce petit triomphe parut flatter l’amour-propre du gentilhomme campagnard; il secoua la main de Robert avec la cordialité d’autrefois, tandis que Mathilde adressait à son ancien fiancé un timide sourire. Le cadet de Briqueville, transporté, lui dit à voix basse :

— Merci... merci, Mathilde !

Ce fut tout; Colbert venait de se remettre en marche, et Robert dut reprendre sa place à côté de lui, le chapeau à la main. ‘

On se dirigea vers la galerie de la chapelle, et le gros des invités put enfin pénétrer dans la cour. Tant que ceux qui se présentaient furent de hauts fonctionnaires, des nobles du voisinage, ou même des verriers, le gentilhomme et les laquais chargés de garder la porte ne s’opposèrent pas à leur entrée. Mais quand la cohue de paysans, de pêcheurs et de femmes qui s’étaient joints au cortège se présentèrent à leur tour, les laquais, sur un signe de leur chef, croisèrent leurs cannes k pomme d’argent et les empêchèrent de passer. Il y eut des réclamations, des plaintes, des prières que l’on n’écouta pas. Quelques curieux plus hardis voulurent forcer la consigne ; des coups de canne prestement appliqués les rappelèrent au devoir, et les huées de la foule prouvèrent que leur humiliante infortune n’excitait ni pitié ni sympathie.

Parmi ceux qui insistaient avec le plus de force pour obtenir l’entrée du château, on remarquait deux hommes misérablement vêtus. Ils semblaient être étrangers au pays, car ils ne parlaient à personne, et ils agissaient isolément, comme s’ils ne se fussent pas connus l’un l’autre. Ils prenaient également soin de cacher leur visage, et, se drapant dans leur cotille, ils

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enfonçaient leur chapeau sur leurs yeux. Néanmoins tandis que l’un employait toute sorte de supplica-’ tiens basses pour arriver à ses fins, l’autre avait un ton fier et presque menaçant

Leurs importunités étaient restées sans résultat, quand celui qui s’exprimait avec tant d’arrogance aperçut Madelon; la vieille gouvernante, suivant l’ordre de son maître, se tenait près de la porte pour reconnaître les arrivants. Le solliciteur, au lieu d’écouter les injonctions des valets qui voulaient l’éloigner, s’approcha davantage et, élevant le bras, appela impérieusement :

-r- Madelon ! Madelon 1

La gouvernante tressaillit au son de cette voix. •

— Qui m’appelle? dcmanda-t-ello toute tremblante.

— Moi, répliqua-t-on ; dis à ces gens que l’on ne saurait me refuser l’entrée du château de Briqueville... à moi!... Je veux entrer.

— Et qui donc êtes-vous ? balbutia Madelon, quoique peut-être, à en juger par son effroi, elle soupçonnât déjà qui était son interlocuteur.

Sans répondre autrement, celui-ci souleva un peu son chapeau et laissa voir uns large cicatrice qu’il avait au front. Madelon poussa un cri :

— Grand Dieu! dit-elle, est-ce bien possible?

Puis s’adressant aux gardiens :

— Laissez-le entrer, ajouta-t-elle, personne n’a le droit... Sainte Vierge! que va-t-il arriver?

Mais ptesque aussitôt une réflexion s’offrit à son esprit :

— Non, non, qu’il n’entre pas! s’écria-t-elle; arrêtez-le, il va commettre un crime... il va... arrêtez-le, vous dis-je!

Cet ordre venait trop tard; Briqueville s’était empressé d’écarter la foule compacte qui remplissait la cour, de franchir la porte intérieure, et de disparaître dans le château, dont tous les détours lui étaient familiers. Un des valets essaya de le poursuivre, mais dès les premiers pas il reconnut l’inutilité de ses recherches, et il regagna son poste. Madelon éprouvait de mortelles inquiétudes.

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— Il faut que je prévienne monsieur le cadet, pensait-elle; l’autre serait capable... Mais comment pénétrer jusqu’à lui maintenant? On ne me laissera pas approcher... Et Nicolas qui travaille avec son maître l Mon Dieu ! quel parti prendre ?

Comme elle était en proie à ces craintes, l’autre solliciteur, dans lequel on a sans doute deviné Lopès, s'efforcait de profiter de l’occasion pour se glisser dans le château.

— Permettez-moi de passer, mes beaux messiéurs, disait-il d’un ton doucereux aux gardiens de la porte; je suis avec le gentilhomme qui vient d’entrer... Il m’attend... il a besoin de moi.

Un des valets, fatigué de cette insistance, se tourna vers^adelon et lui demanda s’il fallait accorder l’en- 'Irée a cet importun.

— Qui est-il? que veut-il ? dit Madelon distraitement.

— J’accompagne le gentilhomme qui était là tout à l’heure, ma bonne dame, répliqua Lopès avec humilité; il doit regretter beaucoup de m’avoir laissé en arrière.

— Quoi! vous le connaissez? demanda la gouvernante en fixant sur lui des yeux effarés.

— Certainement... c’est M. de La Morinière.

— De La Morinière ! répéta Madelon avec impatience ; retirez-vous, vous ne le connaissez pas.

Et elle lui tourna le dos.

Lopès voulait protester, mais les gardes le repoussèrent avec brutalité :

— Au large, drôle! reprit l’un d’eux ; ta ruse ne réussira pas... et prends garde de tenir tes épaules hors la portée de ma canne, ou il t’en cuira !

Force fut à Lopès de céder à ces injonctions menaçantes ; aussi bien la foule commençait à l’examiner avec une curiosité singulière. Il se décida donc enfin il se retirer, et descendit ientement la colline en murmurant :

— On aura beau faire, ma mission s’accomplirà. La Madone continue évidemment à me protéger, puisqu’elle vient encore de me délivrer de ma prison... Sainte Madone, achevez votre œuvre, donnez-moi le

LE GENTILnOMME YERKIER.

moyen d’exécuter les ordres de la seigneurie de Venise I Et il se dirigea machinalement vers un endroit solitaire. Là, un homme du pays, assis sur le gazon, gardait un cheval attelé à une carriole de voyage et semblait attendre quelqu’un.

LA PREMIEttE GLACE FRANÇAISE.

Déjà l’épreuve qui avait réuui tant de personnages éminents à Briqueville était commencée dans l’ancienne chapelle du château. En face de l’ouverture principale du four à verrerie, on avait disposé le marbre à faire la paraison, les mitaines, les baquets d’eau et les outils de diverse nature nécessaires pour l'opération. Les gentilshommes verriers étaient à leur poste, ainsi que Nicolas, qui devait remplir en cette circonstance, comme nous le savons, les fonctions de sous-aide ou d’apprenti. Autour de l’enceinte, à peine suffisante, destinée aux travailleurs, on avait disposé des fauteuils, des bancs et tous les sièges plus ou moins vermoulus qu’on avait pu découvrir dans le vieux manoir. Mais ces sièges étaient réservés au ministre d’abord, puis aux dignitaires, puis enfin à quelques dames du voisinage, parmi lesquelles se trouvait Mathilde d’Helmières. Les autres assistants demeuraient debout et se hissaient, les uns sur les socles des piliers, les autres sur les saillies de l’architecture, pour mieux voir l’expérience attendue. Non-seulement la chapelle, mais

LE GENTILDOMME VERRIER.

encore la galerie voisine et la cour elle-même étaient pleines de monde; on s’étouffait, on s’écrasait. Bien que les vitraux, brisés depuis longtemps, permissent à l’air de circuler en liberté, la chaleur était si grande que tous autres que des verriers pouvaient se croire en danger de périr asphyxiés. Mais le contrôleur-général supportait avec un stoïcisme parfait cette température suffocante, et nul n’osait s’en plaindre.

Les mesures étaient si bien prises, que tout se trouva prêt au moment précis où les illustres invités se furent assis à leur place. Le cadet de Briqueville, après s’en être encore assuré d’un coup d’œil, se tourna vers Colbert.

— J’attends vos ordres, monseigneur! dit-il avec respect.

Le ministre fit signe que l’on pouvait commencer. Aussitôt le grand ouvreau fut ouvert, et une lumière ardente éclata les sombres profondeurs de l’ancienne église, les piliers gothicpies et les groupes de spectateurs attentifs. La Briche, sans redouter ces vapeurs embrasées, s’avança, tenant à la main sa longue canne de fer à manche de bois, et la plongea dans la matière fondue que contenait un creuset placé au centre du four. Puis il la passa rapidement à Loustel, qui se mitàtour- , ner sur la plaque de fonte appelée marbre le verre liquéfié. Trois fois les deux verriers pratiquèrent cette double opération, jusqu’à ce que Robert de Briqueville, qui la suivait des yeux avec une attention ex trôme, leur dit vivement :

— Assez, messieurs 1

Alors il saisit lui-même la canne ainsi chargée par un bout de verre en fusion, et, soufflant dans l’autre, il la balança par un mouvement régulier, de manière à former ce qu’on appelle, en terme de verrerie, un martchon *. Il avait, en exécutant cette partie du travail, la plus difficile et la plus fatigante, une aisance, une

1. Cette fabrication des glaces par le soufflage est encore aujourd’hui, à quelque différence près, celle des verres à vitres. Ce rut seulement quatorze ans plus lard qu'Abrabam Tevart inventa le coulage des glaces. , E. B.

grâce qui lui valurent la secrète admiration des belles spectatrices.

Nous n’entrerons pas dans le détail des manœuvres que Robert et ses acolytes durent accomplir. Nous dirons seulement qu’après la première, la seconde et la troisième chaude, le manchon fut ouvert avec prestesse par Nicolas, au moyen d’une barre de fer rougie; puis un rouleau pesant fut promené sur la surface de la glace, afin de Yétendre d’une manière uniforme. Enfin, la glace étant terminée, les aides de Robert la poussèrent dans une partie du four moins échauffée que l’autre, où elle devait être recuite; après cette opération, il n’y avait plus qu’à la laisser refroidir lentement.

Ces manœuvres si compliquées s’étaient exécutées âvec un ensemble merveilleux. Chaque travailleur savait exactement ce qu’il avait à faire et remplissait sa tâclm sans hésitation et sans retard. Quatre fois on recommença et chaque fois on obtint pour résultat une glace de trente pouces environ de hauteur, ce qui était alors une dimension remarquable. Néanmoins, pendant la fabrication delà quatrième glace, le cadet de Briqueville, qui jusqu’à ce moment avait montré une assurance et une vigueur singulières, donna des signes de faiblesse. Soit que la température épouvantable à laquelle il s’exposait avec cet incommode costubae de cour eût troublé son cerveau, soit que la fatigue le gagnât, il pâlit tout à coup, ses jambes semblèrent fléchir sous lui, et sa lourde canne de fer faillit lui échapper. Cette espèce de vertige qui s’emparait de lui ne fut pas inaperçu de tous les assistants. Gomme le cadet deBriqueville paraissait incapable de poursuivre son travail, une voix douce et vibrante dit près de lui :

— Courage, Robert! courage!

C’était mademoiselle d’Helmières.

— Courage, Robert 1 répéta une autre voix qui partait de derrière un pilier éloigné.

Mathilde, en entendant comme l’écho de ses propres paroles, darda son regard vers le coin obscur d’où venait cet écho, et entrevit une femme enveloppée dans un voile noir.

— Elle encore! murmura-t-elle; l’insolente, oser me braver jusqu’ici!

Du Keste les paroles des deux femmes n’avaient été ni entendues ni comprises au milieu du murmure de rassemblée; mais elles étaient parvenues jusqu’à Robert, et elles produisirent en lui un changement favorable. Il remercia par un sourire presque imperceptible, puis, se redressant, il se remit à l’ouvrage avec la même assurance, la même présence d’esprit qu’au paravant. Quelques minutes plus tard, l’expérience était complète, et les nobles ouvriers pouvaient enfin prendre un peu de repos.

Pendant ces diverses opérations, Colbert, immobile et silencieux, en avait suivi avec intérêt toutes les phases. Autour de lui les visages ruisselaient de sueur, et l’attitude des spectateurs trahissait de l’accablement; mais son front de bronze restait sec et froid, son regard ferme et attentif. Aussi l’assemblée cherchait-elle à imiter de son mieux cette gravité majestueuse, et pas un des magistrats présents, si peu sensible qu’il fût eù secret aux progrès de l’industrie nationale, n’osait manifester par un mot ou par une plainte le malaise qu’il éprouvait sous sa lourde simarre et sous sa perruque à la chancelière.

Robôrt s’approcha de ses compagnons pour les remercier brièvement de leur concours si fatigant et si pénible.

— Oui, oui, c’est un beau coup de feu, grogna Loustel, et pourtant c’est ici comme à la guerre : le général a la récompense et le soldat la besogne!

— Allons, allons! ce pauvre cadet a bien aussi sa rude part dans le travail, dit La Briche; mais, pour Dieu! Briqueville, ajouta-t-il plus bas, qu’éprouviez-vous donc tout à l’heure, pendant le soufflage de la dernière glace? J’ai cru que vous alliez vous trouver mal, et vous avez failli m’envoyer la canne avec sa paraison brûlante à la face!

— Rien, rien, La Briche, répliqua Robert en regardant Mathilde qui semblait être redevenue triste et mécontente ; cxcusez-moi.

Cependant le contrôleur-général était impatient de voir les glaces que l’on venait de faire en sa présence. U fut très-fâché lorsqu’on lui annonça qu’elles ne pouvaient être retirées du lourde recuissou avant ijlusieurs heures, car un refroidissement subit causerait certainôment leur rupture.

— Holà! messieurs les verriers, répliqua-t-il en fronçant le sourcil, croyez-vous que les affaires de l’État me laissent tant de loisirs? M. de Beaumont et moi, nous devons ce soir être loin d’ici... Arrangez-vous: il faut qu'avant une heure je connaisse le résultat définitif de votre expérience, car j’ai hâte.

Le ministre Colbert, aussi bien que son maître Louis XIV, était passablement despote, et il ne souffrait pas qu’on alléguât une impossibilité. Les verriers se concertèrent donc afin de le satisfaire. Il fut convenu qu’on sacrifierait deux des quatre glaces récemment fabriquées, et on promit au contrôleur-général que dans le délai fixé il pourrait juger par lui-même de l’importance des résultats obtenus.

Cette promesse tranquillisa l’homme d’État, et en attendant qu’elle fût réalisée, il se mit à causer avec les verriers sur les moyens de donner un grand développement à leur industrie et sur les améliorations qu’il importait d’y introduire pour la rendre plus florissante.

De son côté, la foule des assistants s’était aussi un peu relâchée de la réserve que lui imposait la présence du ministre. On allait et venait derrière les rangs des spectateurs privilégiés qui demeuraient assis, et des conversations particulières s’étaient établies dans les groupes, à l’exemple du groupe principal.

Or, pendant cet intervalle de repos, on eût pu remarquer un homme qui se glissait de pilier en pilier, demeurant autant que possible dans l’ombre, mais gagnant insensiblement du terrain, jusqu’à ce qu’il fût à quelques pas seulement du cercle où se trouvait Colbert. Cet homme ne .parlait à personne, ne paraissait rien entendre de ce qui se disait autour de lui; mais ses yeux étaient toujours tourmés vers le môme point,

dignité, attira vers lui le cadet de Briqueville et rembrassa sur les deux joues.

Tant de faveurs accordées à un jeune gentilhomme qui, deux ans auparavant, se trouvait dans une position misérable, excitèrent un enthousiasme bruyant. On entourait Robert; on l’accablait de félicitations; les verriers trépignaient de joie; mais celui des assistants qui se montrait le plus exalté était le baron d’Helmières. Il secouait à le démancher le bras de Robert et disait avec transport :

— Cinquante mille écus, monsieur lecadet... et le roi saura votre nom !... et monseigneur Colbert vous a embrassé!... Corbleu! morbleu! sacrebleu!

Robert remercia le bonhomme avec effusion, mais il regardait Mathilde, qui ne semblait pas partager la joie de sonpère et demeurait triste et muette à sa place. Du reste, Robert était lui-même préoccupé ; malgré les transports qu’il inspirait, il ne paraissait pas complètement heureux, et sa distraction l’empêchait de remarquer dans la foule le terrible Briqueville, dont il n’était plus séparé que par deux ou trois spectateurs enthousiastes.

Toujours obsédé de la même pensée, le cadet revint bientôt vers le ministre, qui disait en ce moment à maître Michaud :

— ^'Je crois, monsieur, que je peux vous prouver ma satisfaction pour votre pârt dans cette belle découverte d’une manière qui vous sera particulièrement agréable. On assure que vous êtes l’objet de certaines poursuites, -d’après les ordres de M. le commissaire royal chargé de rechercher les usurpations de la noblesse. Les privilèges de la verrerie de Roquencourt seront donc renouvelés en votre nom, et le titre de chevalier vous sera accordé pour vous et pour vos successeurs dans la direction de cette usine... En attendant, M. Renaut de Gandolle voudra bien surseoir à toutes poursuites en ce qui vous regarde.

De toutes les récompenses que le sage Colbert pouvait accorder à Michaud, celle-là devait en effet lui être la plus agréable.

— Que de reconnaissance, monseigneur! s’écria le

LE GENTILHOMME VEUttlER

UT

maître verrier transporté; vous l’entendez, messieurs les gentilshommes! vous ne me refuserez plus le titre de chevalier, à présent !

Il jeta un regard de triomphe vers M. de Candolle, qui s’était incliné respectueusement; ce fut en ce moment que Brique ville se rapprocha du contrôleur-général.

— Monseigneur, lui dit-il avec timidité, je suis pénétré de gratitude pour les faveurs dont vous avez bien bien voulu me combler au nom du roi; mais pardonnez si j’ose vous demander en échange une grâce qui aura mille fois plus de prix à mes yeux.

— Quoi I jeune homme, dit Colbert en fronçant ses noirs sourcils, n’êtes-vous pas encore satisfait? Il y a plus d’un duc et pair qui a demandé au roi cinquante mille écus et n’a pu les obtenir.

Le cadet de Briqueville mit un genou en terre.

— Monseigneur, reprit-il, je vous eu conjure, ne soyez pas irrité contre moi... Vous avez récompensé plus généreusement qu’elle ne le méritait une découverte dont un hasard heureux m’avait rendu possesseur. Reprenez ces dons et permettez-moi de choisir la récompense qui sera le plus chère à mon cœur.

— Eh bien 1 que demandez-vous ? dit Colbert froidement.

— Monseigneur, j’ai un frère aîné que l’on m’a appris, depuis ma plus tendre enfance, à chérir et à respecter. S’il a eu des torts, s’il a commis des fautes, ce n’est pas à moi de le condamner. Or ce frère est détenu dans les prisons royales pour des crimes dont je veux le croire innocent. Mettez le comble à vos bontés, monseigneur, en m’accordant, au lieu de l’or et des privilèges que vous m’offrez, la grâce de mon frère, le chevalier de Briqueville.

Un profond silence s’était établi de nouveau dans l’assemblée, et l’on pouvait entendre chaque parole des deux interlocuteurs.

— Ah ! n’est-ce que cela? demanda le ministre dont les traits se détendirent; mais si l’on m’a dit vrai, mon jeune gentilhomme, ce frère aiué est un joueur, un duelliste, un débauché, qui, avant de se faire emprisonner

pour ses méfaits, s’était rendu coupable envers vousmôme des plus odieuses violences?

— Monseigneur, répliqua Robert avec beaucoup de feu, on a calomnié le chevalier de Briqueville auprès de vous. Mes démêlés avec lui sont affaires de famille ', et peut-être lui avais-je donné des motifs secrets de me traiter comme il m’a traité... Quant aux autres fautes qu’on lui reproche, ne sauraient-elles être attribuées à la jeunesse, à l’entraînement, aux emportements passagers d’un caractère passionné ?

— Il suffit, monsieur, répliqua Colbert en relevant le cadet avec bonté; le roi est magnifique dans les dons qu’il prodigue au vrai mérite et aux nobles sentiments. Il ne saurait retirer les faveurs qui vous ont été accordées déjà, et de plus il fait grâce au chevalier de Briqueville.

— Ah! merci, merci, monseigneur! s’écria le cadet en pleurant de joie.

— Merci, Robert!... merci, mon frère! s'écria en même temps une voix nouvelle.

Et le chevalier de Briqueville, avec sa longue barbe, ses vêtements délabrés, ses traits pâles, surgit tout à coup devant eux.

L’assemblée éprouva une grande surprise bientôt suivie d’effroi. D’abord nul ne pouvait reconnaître dans cette espèce de mendiant le fier officier qui avait tant occupé le voisinage; et quand quelques-uns des assistants l’eurent reconnu, ils ne manquèrent pas de le soupçonner des plus funestes desseins.

— Robert, prenez garde à vous ! s’écria le prieur.

Et il s’élança, les bras tendus, pour protéger son pupille. D’Helmières, Michaud et les gentilshommes verriers, parmi lesquels La Briche se montra le plus prompt, accoururent dans le môme but. Briqueville, qui avait saisi la main du cadet, leur dit avec un accent de tristesse :

— Que craignez-vous, messieurs ? Me supposez-vous assez dépourvu déraison et de cœur... ? Eh bieni oui je l’avoue, reprit-il aussitôt d’un air égaré, tout à l’heure, en me glissant comme un larron dans cette maison de

LE GENTILUOHME VERRIER.

mes pères, j’avais conçu les plus noirs projets, et si j’avais possédé une arme, si dans mon abaissement il m’était resté du moins mon épée de gentilhomme, j’aurais été capable...

Un frémissement sourd courut dans la foule.

— Pardonne-moi, Robert... Pardonnez-moi, monseigneur ! poursuivit Briqueville en s’agenouillant à son tour; j’ai été bien promptement et bien complètement changé... Lorsque tout à l’heure, eu proie aux inspirations de la jalousie et de l’orgueil blessé, je méditais une lâche vengeance, j’ai entendu avec quelle chaleur, quelle générosité, Robert intercédait pour moi. Ces honneurs, qui l’élevaient tant au-dessus de son frère humilié, vagabond, proscrit, ces faveurs royales qui devaient lui permettre de rendre son ancien lustre à notre race déchue, il voulait y renoncer pour obtenir ma grâce. Alors j’ai senti quelque chose se briser dans mou âme ; j’ai eu honte de mes emportements, de ma pensée ; ma colère s’est évanouie ; j’ai reconnu que j’avais le plus noble et le meilleur des frères.

Briqueville était attendri pour la première fois de sa vie peut-être, et des larmes sincères brillaient au fond de ses yeux caves. Robertleserra.danssesbrasen pleurant lui-même :

— Briqueville, lui dit-il, qui pourrait maintenant vous adresser un reproche ? Tous vos torts sont effacés par le pardon du roi et de monseigneur Colbert.

— Un moment! dit le ministre sèchement; quand j’ai accordé celte grâce, j’ignorais que le chevalier de Briqueville se fût échappé de prison, comme sa présence ici me donne lieu de le croire... Je ne saurais donc maintenir cette faveur sans avoir pris l’avis de M. le grand-prévôt et des magistrats ici présents.

— Monseigneur, dit Robert en joignant les mains, n’avons-nous pas déjà votre parole, celle du roi lui-même que vous représentez?

— Monseigneur, ajouta Briqueville chez qui le vieil homme se réveillait sans doute, avez-vous consulté les magistrats et les juges quand un gentilhomme qui vous

L13 GENTILHOMME \EHHIER.

touche de près a commis des fautes peut-être plus irré missibles que les miennes?

Colbert tressaillit malgré son impassibilité de marbre ; celte allusion à un scandale causé récemment par un de ses fils, le chevalier de Colbert, marquis de Seignelay, avait atteint son cœur paternel. Il resta un moment sans répondre.

— Vous êtes hardi, monsieur, dit-il enfin d’une voix altérée, mais je ne m’abaisserai pas jusqu’à punir cette insolence... Votre frère a raison : la grâce a été accordée au nom du roi, le roi ne revient pas sur sa parole.

Celte déclaration, qui rendait la liberté au chevalier de Briqueville et le mettait désormais à l’abri de toutes poursuites, ne parut causer aucune joie aux assistants, excepté à Robert quiembrassait son frère avec cordialité Le chevalier ne fut pas le dernier à remarquer l’aversion qu’il inspirait.

— Messieurs, dit-il avec amertume en s’adressant aux spectateurs, ne craignez pas que je séjourne longtemps au milieu de vous. Je sais combien votre opinion à tous m’est contraire, et quels motifs des personnes de qualité établies dans le voisinage auraient de me voir de mauvais œil. Je leur demande humblement pardon de mes offenses passées (et en même temps il se tournait vers Mathilde et le baron d’Helmières); je les supplie de ne pas étendre à Robert la colère et le mépris que j’ai seul mérités. Je compte quitter le pays dans le plus bref délai et n’y jamais revenir. Le roi a besoin de soldats; je supplie monseigneur le contrôleur-général de me faire admettre dans la garde-noble, afin que j’aie du moins l’occasion, si j’ai mal vécu jusqu’ici, de mourir d’une mort honorable et digne d’un Briqueville.

— Oh I vous ne mourrez pas ! s’écria Robert ; vous demeurerez auprès de moi pour...

— C’est impossible, mon frère, dit le chevalier avec fermeté ; je craindrais trop que la comparaison de votre sort au mien, de ma conduite à la vôtre, ne réveillât certains souvenirs, certains sentiments qui l’emporteraient sur mes résolutions présentes. Je ne veux même pas séjourner au château de Briqueville, et le révérend

père Ambroise, notre parent, consentira, je l’espère, à m’accorder l’hospitalité au couvent pendant quelques jours encore.

Le prieur fit un signe affirmatif.

— Allons, dit le ministre avec quelque impatience en se levant, c’est trop nous occuper d’intérêts privés. Je donnerai des ordres pour que les vœux du chevalier de Briqueville soient accomplis, par considération pour son frère... Mais, encore une fois, assez sur ce sujet... Monsieur l’intendant, nous devons songer à partir.

Tout le monde était debout, et l’assemblée se disposait à accompagner le ministre jusqu’à son carrosse, quand une rumeur, s'élevant de l’extérieur, se propagea rapidement jusque dans la chapelle. Bientôt ou entendit des cris aigus, des sanglots, et une femme, les cheveux épars, les vêtements en désordre, apparut au milieu des assistants qui se rangeaient sur son passage. Robert courut au-devant d’elle; il avait reconnu Paola Vicenti.

— Chère Paola, lui dit-il, que vous est-il arrivé?

— Un juge! s’écria-t-elle; y a-t-il ici un magistrat, un homme puissant pour m’accorder justice?... Mon père vient d’être assassiné, sous mes yeux, dans mes bras 1

Puis, regardant le jeune verrier, elle ajouta avec un accent étrange :

— Ah! Robert de Briqueville!

Et elle tomba sans connaissance.

On doutait d’abord de la réalité de cette sinistre nouvelle; mais le doute ne tarda pas à devenir impossible. Des paysans et des pêcheurs entrèrent, portant le corps inanimé de Vicenti, qu’ils déposèrent tout ensanglanté sur les dalles de la chapelle. Derrière eux venait un autre groupe, qui conduisait un prisonnier garrotté avec un luxe de précautions extraordinaire; il est inutile d’ajouter que ce prisonnier était Lopès.

Voici ce qui s’était passé :

Paola, malgré les instances de son père, avait voulu assister invisible à la solennelle expérience qui venait d’avoir lieu en présence du ministre. Après s’être assurée que tout avait réussi au gré de ses désirs, elle avait

LE GENTILUOMME VERRIER.

rejoint Yicéuti, qui s’impatientait; puis tous les deux, chargés de leurs légers bagages, étaient sortis par la petite porte du château et avaient gagné le pied de la colline où Baptiste attendait avec la carriole. Rien autour d’eux n’était de nature à les alarmer; la foule curieuse stationnait dans l’avenue, de l’autre côté de l’éminence, et cette partie de la campagne était déserte. Seulement un homme, qui semblait être un voisin ou un ami, avait pris place à côté de Baptiste, et ils s’entretenaient paisiblement tous les deux. A la vue du père et de la fille, ils se levèrent d’un air empressé, et, tandis que Baptiste se hâtait de brider le cheval, l’autre s’était retiré un peu à l’écart, derrière un buisson.

Vicenti sans défiance s’approchait pour déposer ses bagages dans le chariot, quand tout à coup le compagnon de Baptiste bondit vers lui avec impétuosité et murmura en italien ces paroles sinistres :

— Voilà ce que t’envoie la seigneurie de Venise I

Vicenti, embarrassé de ses paquets, n’avait pu faire

un mouvement pour se défendre ou pour fuir; il reçut dans la poitrine deux coups de couteau portés avec une vigueur et une dextérité qui décelaient une grande habitude de la part de l’assassin.

Le malheureux verrier s’affaissa sur lui-même en disant d’une voix entrecoupée :

— Ah! je savais bien que la seigneurie se vengerait!

Paola courut pour soutenir son père, et se mit à pousser des cris déchirants. Pendant ce temps Baptiste, d’abord stupéfait, essayait de désarmer et d’arrêter le sbire.

— Ah ! coquin, s’écria-t-il, est-ce donc pour cela que tu désirais tant savoir qui j’attendais ici? Maudit soit le jour où nous t’avons sauvé du naufrage! Mais si t u n’as pas été noyé comme un rat de cale, tu seras pendu comme un chien ou j’y perdrai mon nom!

topès voulut se défendre avec son couteau ensanglanté, un couteau de cuisine qu’il avait dérobé lors de son évasion avec Briqueville ; mais il avait affaire à un adversaire supérieur en force et en agilité, qui n’eut pas de peine à s’emparer de lui et à maîtriser ses mouvements.

LE GENTILUOMME VERIUER. 423

— Eh bien ! soit, dit enfin Lopès avec résignation en cessant toute résistance; ma mission est accomplie et la Madone doit être contente... qu’importe maintenant ce que l’on fera de moi!

Lorsque des gens qui se trouvaient à quelque distance accoururent aux cris de Paola et de Baptiste, tous les secours étaient inutiles pour le pauvre Vicenti, et il venait de rendre le dernier soupir.

On comprendra sans peine que tout fût en rumeur dans la chapelle du château, où cet événement tragique avait subitement changé la joie commune en tristesse. Pendant que les spectateurs se pressaient autour du cadavre de Vicenti et autour du prisonnier, Colbert et le grand-prévôt, que le ministre avait appelé auprès de lui, écoutaient les dépositions de Michaud et des autres verriers au sujet de Lopès. Robert, laissant Paola toujours évanouie aux mains de Madelon et de Rosette, s’approcha du ministre :

— Monseigneur, dit-il avec énergie, au nom de cette pauvre orpheline, comme en mon propre nom, je vous demande justice. Ce crime me causera un remords éternel; car c’est pour moi que Vicenti a été frappé.

— Le coupable recevra son châtiment, monsieur, répondit le ministre; mais comment cet assassin se li’ouvait-il ici? J’ai appris autrefois l’arrivée des deux sbires vénitiens au port de Honfleur, en même temps que celle de l’ouvrier Vicenti. On avait perdu la trace de l’un et des autres , malgré l’ordre que j’avais donné de les rechercher; seulement j'ai été prévenu que les deux sbires, effrayés des poursuites dont ils étaient menacés, s’étaient rembarqués pour l’Italie...

— Il est vrai, monseigneur, répliqua le cadet de Briqueville; mais le navire vint s’échouer sur cette côte, et nous eûmes le malheur de sauver du naufrage le monstre que vous voyez là.

— Pourquoi ne l’ai-je pas su? demanda Colbert.

— Monseigneur, dit le bailli Gaillardet, avis de l’événement a été donné à l’amirauté de Rouen, qui eût dû le transmettre à la justice royale.

— • Et l’amirauté de Rouen, par ses lenteurs ou son

inrlifTérence, est cause de ce malheur... Ah! messieurs, messieurs, un jour viendra, j’espère, où ces nombreuses juridictions qui se croisent partout sur le sol français disparaîtront enfin, et où il n’y aura plus dans le royaume qu’une autorité et une justice, celles du roi.

— On avait pourtant arrêté le malfaiteur, dit le prévôt de la sénéchaussée, et il était détenu à la prison de Roquencourt; j’ignore comment il a pu s’évader.

— Et moi de même, répliqua le prieur; j’avais pourtant recommandé la plus grande vigilance...

— Ah 1 je le sais, moi, dit Briqueville avec désespoir à l’oreille du père Ambroise; je suis né en effet pour le malheur et la honte de ma famille.

Le prieur ne comprenait pas ces paroles et allait en demander l’explication, quand un moine, accourant tout essoufflé, lui raconta comment on venait de trouver le frère Eustache garrotté et à demi suffoqué dans la prison, à la place de Lopès et de La Morinière qui avaient disparu. Ambroise poussa un profond soupir et fit signe au moine de se taire; puis, se tournant vers Briqueville, il lui dit avec tristesse : •

— Comme vous seriez à plaindre, chevalier de Briqueville, si la miséricorde de Dieu n’était infinie!

Cependant Colbert avait fait venir devant lui Lopès, dont la contenance était toujours ferme et hautaine, et il demanda brusquement :

— Orçà, l’homme, qui es-tu et comment t’appelles-tu?

— Je m’appelle Domenico Sampieri, et je suis sbire de la seigneurie de Venise.

— A la bonne heure; à défaut d’autres mérites, tu as du moins le mérite de la sincérité. Mais quels motifs avais-tu de commettre ce crime abominable?

— J’obéissais à la sainte Madone d’abord, répliqua le prétendu Lopès avec exaltation, puis au sérénissime conseil des Dix.

Colbert semblait vouloir poursuivre cet interrogatoire ; mais il s’interrompit :

— En voilà bien assez, reprit-il ; ce coquin avoue tout, et il ne sera pas nécessaire de le mettre à la torture pour arriver à la connaissance complète de la vé-

rité... S’il ne nous trompe pas, comme nous avons lieu de le croire, le gouvernement de Venise on aurait agi envers moi avec une rare insolence. Aussi verrai-je à Paris M. l’ambassadeur du doge, et je lui demanderai compte de cet audacieux mépris du droit des gens.

Quoique la culpabilité du prétendu Lopès fût bien avérée, Colbert voulut encore quelques détails sur le séjour des deux sbires eu France, et particulièrement sur l’inaction où ils étaient restés pendant pi'ès de deux ans, inaction qui avait permis à Vicenti de se rassurer et de livrer au cadet de Briqueville les secrets de son industrie.

Il résulta des réponses de Lopès qu’une mésintelligence, causée par une sorte de rivalité jalouse, avait éclaté entre les deux sbires .lorsqu’ils s’étaient rejoints, ^ après la tentative infructueuse de l’un d’eux. Celui qui avait été blessé par Robert était resté longtemps malade •dans une ville voisine, et, soit que la seigneurie de Venise eût promis une forte récompense au meurtrier de l’ouvrier fugitif, soit que chacun d’eux eût une ardente émulation d’accomplir sa mission sanguinaire, le blessé avait refusé de faire connaître le lieu probable de la retraite de Vicenti. Ayant perdu l’œil par suite de sa blessure, et se voyant incapable d’agir lui-mème, il avait persisté dans ses refus, malgré les instances de son fanatique compagnon. Sur ces entrefaites, les soupçons qu’ils inspiraient l’un et l’autre ayant donné lieu à certaines tracasseries de la part de la police, pourtant assez bénévole, de ce teraps-là, ils s’étaient décidés à s’embarquer sur le navire qui avait péri. On sait le reste.

Ces divers points une fois éclaircis, Colbert dit avec une sorte d’impatience :

— Finissons-en ; monsieur le grand prévôt, cet homme est à vous. Comme il y a flagrant délit, ce que vous appelez, je crois, cas prévôtal, les formalités judiciaires ne seront pas longues. Le coupable pourra se dispenser de recourir en grâce auprès de Sa Majesté.

— Justice sera faite, monseigneur, répliqua le magistrat en s’inclinant.

Et le meurtrier fut livré à deux archers de la prévôté qui avaient accompagné leur chef.

Quelques instants plus tard, Colbert remontait dans son carrosse, et partait suivi de sa nombreuse et brillante escorte. Lorsque Robert, après avoir accompagné le ministre jusqu’au pont de bois, revint au château, il n’y trouva plus qu’un petit nombre de personnes. Paola, en proie à la fièvre et au délire, avait été transportée par Madelon et Rosette dans la chambre qu’elle avait occupée précédemment. Quant au chevalier de Briqueville, il était retourné au prieuré, et comptait y demeurer caché jusqu’au jour prochain où il quitterait le pays pour toujours.

Robert s’attendait du moins à retrouver au manoir le baron d’Helmières et Mathilde ; à son grand regret, ils s’étaient éclipsés l’un et l’autre sans lui dire adieu. Il n’y avait plus dans la chapelle que les gentilshommes verriers, qui adressèrent de nouveau à leur jeune compagnon des félicitations enthousiastes; mais il ne les écoutait pas et ne pouvait retenir ses larmes en songeant combien son éclatant succès avait coûté cher au malheureux Vicenti et à la pauvre Paola.

LE DERNIER DÉVOOTMENT.

Quelques semaines s’étaient passées.

On se trouvait au mois d’octobre, saison où les bois, déjà dépouillés d’une partie de leur feuillage, sont plus faciles à parcourir pour les chiens et pour les chasseurs. Cependant un matin, comme le soleil venait de sécher la rosée dans la campagne, le baron d’Helmières, contre l’ordinaire, avait laissé ses chevaux dans l’écurie, ses chiens dans le chenil, et ne songeait pas à réveiller des fanfares de sa trompe les échos de la forôt héréditaire; il traversait les bois à pied, en donnant le bras à sa fille. Mathilde avait désiré rendre visite à sa nourrice, qui était souffrante et incapable de sortir ; et, depuis le jour où ce trajet avait exposé mademoiselle d’Helmières à de si grands dangers, elle ne s’aventurait plus à se rendre seule chez Franquette, et cette fois c’était le baron lui-même qui avait voulu l’accompagner.

Peut-être avaient-ils compté l’un et l’autre sur ce moment de solitude pour traiter un sujet qui les préoccupait secrètement; mais ni le père ni la fille ne paraissaient se soucier d’aborder ce point important. Le

428 LE GENTILUOMME VERRIER.

baron, en vrai Normand, attendait que Mathilde provoquât une explication afin de profiter des avantages que lui donnerait cette initiative ; mais Mathilde, en sa qualité de femme, avait instinctivement autant de diplomatie que son père en avait par expérience, et elle n’avait garde de tomber dans le piège. La convei'Sdtion était donc languissante, pendant qu'ils cheminaient le long des buissons et dans les allées herbeuses de la forêt. Le baron se contentait de faire de temps en temps des observations qui ne devaient pas avoir grand intérêt pour > sa fille. Celle-ci, de son côté, paraissait uniquement occupée des oiseaux qui chantaient dans le feuillage, des fleurs d’automne qui s’épanouissaient encore le long des sentiers, des épines qui accrochaient parfois sa robe; mais un pli léger de son front charmant et certains gestes brusques trahissaient une impatience qui ne pouvait échapper à l’œil exercé du baron.

Les promeneurs étaient déjà loin du château, quand M. d’Helmières dit avec une indifférence affectée :

— Sais-tu la nouvelle, Mathilde?

— Quelle nouvelle, mon père? demanda la jeune fille en relevant la tête avec vivacité.

— Mon tenancier, Jean-Pierre, est de retour de Caen depuis hier, et il a vu rouer, sur la grande place de la ville, ce scélérat d’Italien qui avait assassiné le verrier Vicenti. Au dire de Jean-Pierre, le coquin est mort trèschrétiennement, en répétant qu’il avait rempli son devoir et que la bonne Vierge le récompenserait, N’est-ce pas uue idée monstrueuse de ces Italiens de mettre ainsi Dieu elles saints de complicité dans leurs mauvaises actions?

Mathilde s’était attendue peut-être que la nouvelle en question aurait un rapport plus direct avec l’objet de ses rêveries, car elle répondit avec une sorte de sécheresse :

— Oui, sans doute, mon père.

Il y eut un nouveau silence; mademoiselle d’Helmières faisait la moue. Comme on arrivait à l’endroit où elle avait failli être enlevée par le chevalier de Briqueville, le baron reprit :

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LE GENTILHOMME VERRIER. i29

— Voilà une place, mon enfant, qui devrait te rappeler de fâcheux souvenirs, si elle ne te rappelait en même temps le dévouement d’un bon et honnête jeune homme pour lequel j’ai été longtemps injuste... Et à ce propos, Mathilde, sais-tu qi/e le chevalier de lîriqueville l’aîné a quitté récemment Roquencourt? 11 paraissait bien repentant de ses fautes passées, et tu te souviens qu’il nous a présenté publiquement des excuses, en présence de monseigneur Colbert et de toute la noblesse du pays, le jour de la grande assemblée au château : aussi ne devons-nous pas, en bons chrétiens, revenir sur nos anciens griefs à son égard. Du reste, il a été admis dans la garde-noble, il est parti pour l’armée. Le cadet, toujours généreux, a voulu le retenir; mais Briqueville a persisté dans sa résolution, et l’on assure qu’il a juré de ne remettre jamais le pied ici.

— C’est un grand bonheur pour... pour tout le monde, mon père, répliqua Mathilde devenue moins distraite.

Cependant, comme elle s’obstinait à demeurer sur la défensive, le baron finit par aller droit au but.

— Ahçà! mon enfant, dit-il d’un ton plusferme, c’est aujourd’hui qu’expirent les trois jours de réflexion que j’ai demandés au prieur de Roquencourt lorsqu’il est venu solliciter ta main au nom de son neveu le cadet de Briqueville; as-tu pris une décision? que dois-je répondre?

C’était là sans doute que Mathilde attendait le baron, car sa nonchalance apparente disparut enfin.

— Vous direz que je refuse, mon père, répliqua-t-elle;

je ne veux pas, je ne dois pas être la femme de M. le cadet de Briqueville. '

— Parbleu! ma chère, dit le baron avec dépit, tu n’as pas toujours pensé de cette façon, et l’on pourrait bonnement t’accuser de caprice. Robert de Briqueville est un jeune gentilhomme comme on en voit peu, honnête, courageux, bien fait...

— A votre tour, mon père, vous n’avez pas toujours parlé ainsi; souvenez-vous, du mal que vous me disiez de Robert, autrefois, quand vousvouliezm’obligeràépouser le vicomte de Vergnes?

— Bah ! j’étais alors irrité contre ce pauvre garçon à cause de son frère aîné. D’ailleurs, mon enfant, les circonstances ont diablement changé depuis ce temps-là. Robert était alors sans ressources, vivant à l’aventure, et un père prudeût pouvait ne pas être très-pressé de lui accorder sa fille. Aujourd’hui il n’en est plus de même; notre jeune cadet est devenu possesseur du château de ses ancêtres, et déjà il pense à racheter une portion des terres aliénées de son fief; le roi lui a donné cinquan'^ mille écus; il est en crédit auprès d© M. le cüulrôleur-général, que j’ai vu de mes yeux l’embrasser et lui adresser les éloges les plus flatteùrs... tout ceci, ma chère, mérite fort considération, et je ne comprends pas que toi, qui aimais tant le cadet de Briqueville quand il était pauvre et sans avenir, tu te sois mise à le détester quand il est riche, bien vu de tout le monde, et quand je suis le premier à te conjurer de lui accorder ta main.

Mathilde fondit en larmes.

— Mon père, dit-elle avec explosion en s’arrêtant, ignorez-vous le motif de mon refus? C’est que je ne veux pas disputer le cœur de Robert à cette créature de basse condition, à la fille de ce verrier, sur le compte de laquelle courent tant de bruits honteux, et qui, dit-on, a employé des sortilèges pour lui troubler l’esprit.

— Mais, encore une fois, en dépit de tous les sortilèges du monde, Robert ne se soucie pas d’elle, et j’ai la preuve qu’au contraire...

— Quoi 1 mon père, interrompit Mathilde, allez-vous nier l’évidence? Ils s’aiment, je vous le répète, et aucun doute n’est plus possible pour moi. Rappelez-vous ce que vous me disiez de cette scandaleuse liaison quand vous me défendiez de penser au cadet de Briqueville ; c’était moi alors qui refusais d’y croire, et vous me poussâtes si bien à bout que je voulus m’assurer par moi-même si vos accusations étaient fondées. D’abord, malgré les apparences, je m’imaginais qu’il avait été calomnié par l’opinion publique, mais depuis il s’est tant et si souvent compromis pour cette Paola Vicenti que

LE GENTILHOMME VERRIER. 'i.'Jl

j’ai dù reconnaître mon erreur... A ne parler que des dernières preuves de leur entente secrète, vous souvenez-vous que, le jour de la réunion au château de Briqueville, nous avons vu de nos yeux l’Italienne, cachée derrière un pilier, assister à l’expérience au milieu de tant de personnages iyustres ? Et quand, dans un moment d’entraînement, j’ai adressé des paroles d’encouragement à Robert, qui pâlissait et paraissait près de tomber en faiblesse, elle aussi, cette femme obscure, cette aventurière, n’a-t-elle pas eu l’audace de lui adresser les mêmes paroles? Enfin, un peu plus tard, quand elle est venue demander vengeance pour sou père assassiné, avez-vous oublié avec quelle chaleur Robert défendait sa cause? Quand elle s’est évanouie, comme ilia soutenait avec amour, comme il semblait désespéré lui-même ! Il ne voyait plus qu’elle, il ne , pensait plus qu’à elle ; il ne songeait plus au grand ministre, à la noble assistance, il ne songeait môme plus à nous, et nous avons pu nous éloigner sans qu’il daignât s’apercevoir de notre départ. Depuis ce temps, il a gardé cette femme dans sa maison, et il montre, dit-on, pour elle autant de respect que pour une duchesse. Que voulez-vous de plus, mon père ?... Il l’aime, vous dis-je, il l’aime plus qu’il n’a jamais aimé personne.

Les sanglots l’interrompirent. Le baron, après lui avoir laissé quelques instants pour se remettre, reprit d’un ton moitié caressant, moitié grondeur ;

— Voyons, mignonne, sois raisonnable, que diable! Si le cadet de Briqueville aimait vraiment cette petite, qui l’empêcherait de l’épouser? Nul ne pourrait s’y opposer maintenant, et il est assez riche pour se passer une fantaisie de ce genre. Pourquoi' surtout m’auvait-il fait demander ta main par son oncle, le prieur de Sainte- Marie-de-Roquencourt? Si Briqueville témoigne tant d’égards à Paola Vicenti, il ne manque pas de raisons pour cela; il doit tout au père, et il eût été bien ingrat s’il se fût montré indifférent aux malheurs de la fille. Du reste cette pauvre créature n’est pas aussi indigne d’estime que tu as l’air de le cicire, et le vicomte de La

Briche se trouverait très-heureux de l’épouser, mais elle ne veut pas de lui...

— Parce qu’elle aime Robert, mon père; sans cela ne serait-elle pas très-empressée de donner sa main à un gentilhomme de bonne maison tel que M. de La Briche?... Qu’il ne soit donc plus question dg tout cela, je vous en supplie, et répondez au prieur que... que j’ai seulement de la haine et du mépris pour le cadet de Briqueville.

EL ses larmes coulèrent de plus belle.

— En ce cas, Mathilde, reprit le baron après une pause, tu es prête sans doute à rendre l’anneau que Robert t’a donné autrefois et que tu prétendais avoir perdu?

— Certainement, je le rendrai... si je le retrouve... car je ne me souviens plus où je l’ai mis... j’y tiens si peu!

— Et puis, ajouta M. d’Hel mières en observantMathilde

à la dérobée, tu n’auras plus aucune objection à faire < contre un mariage avec le vicomte de Vergnes, et nous pourrons enfin réaliser nos'anciens projets?

— Mon Dieu! oui; pourquoi n’épouserais-je pas M. de Vergnes, puisque cela vous plaît? Je ne l’aime ni ne le bais... Je l’épouserai, j’y consens.

Malgré le ton ferme et résolu de mademoiselle d’Helmières, le baron ne paraissait pas bien convaincu que la détermination de sa fille fût irrévocable. Il allait peutêtre émettre des doutes à cet égard, quand on atteignit la maisonnette habitée par la nourrice.

Devant la porte stationnait une petite voiture de voyage d’un aspect assez misérable. Cette voiture était attelée d’un cheval, qui en ce moment s’amusait à brouter la baie'du jardin de Franquette, elle avait pour gardien un vieux bonhomme à l’air béat, vêtu de noir et ayant l’apparence d’un bedeau ou d’un sacristain. Gomme la mère Franquette recevait rarement des visites, cette circonstance étonna M. d’Helmières et Mathilde.

— Voilà du nouveau, dit le baron; qui diable peut être chez Franquette?

— Bah! répliqua Mathilde avec distraction, quelque fermière du voisinage sera venue voir la pauvre ma-

■fie... Mais avançons, mon père, et nous le saurons.

Quand on passa devant le gardien de la voiture, il se leva et salua gauchement, en retirant le pied en arrière; mais il ne dit rien, et M. d’Helmières, aiguillonné par la curiosité, s’empressa d’entrer chez Franquette.

La malade, soutenue par de volumineux oreillers, était comme assise dans son grand lit, dont les épaisses courtines adoucissaient l'éclat du jour autour d’elle. Une paysanne qui la servait filait sa quenouille dans 'un coin, tandis qu’une religieuse, à demi cachée sous un long voile blanc, se tenait près du lit, le dos tourné à la fenêtre.' A la vue des visiteurs, la religieuse se leva et s’inclina en silence; Mathilde, sans remarquer la présence de cette inconnue, s’approcha de Franquette et lui demanda affectueusement des nouvelles de sa santé.

— Merci, ma fille, répliqua la nourrice en patois, cela va mieux... Mais regardez donc... vous ne voyez donc pas cette dame qui vous attend et qui désire vous parler?

Mathilde se retourna.

— Ma fille, dit le baron à son tour, ne reconnais-lu pas celte religieuse?

— Paola Vicentil s’écria Mathilde avec un mouvement de colère et de répulsion.

Paola releva son voile.

— Oui, c’est moi, mademoiselle, répliqua-t-elle en souriant tristement. Avant de dire au monde un éternel adieu, j’ai voulu vous voir, afin de prévenir s’il se peut des malentendus dont vous souffririez peut-être autant que personne.

Mathilde, raide et froide, se taisait ; le baron s’empressa d’intervenir.

— Mademoiselle Vicenti, reprit-il, ne craignez pas de vousexpliquer en ma présence... Ma fille et moi, nous sommes prêts à vous entendre.

Paola prit place sur un siège de bois, tandis que mademoiselle d’Helmières s’asseyait machinalement en face d’elle.

Il y eut un nouveau silence ; Paola ne se pressait pa?

13 i LK GENTILHOMME VERBIEB,,

de parler, non qu’elle hésitât dans l’accomplissement de son projet, mais elle était profondément émue. Elle dit enfin d’une voix altérée :

— Mademoiselle, ne vous offensez pas si je touche sans ménagements aux sentiments les plus intimes de votre cœur, mais je n’ai que des intentions pures et mes instants sont comptés... Vous, si noble et si bellet vous avez pris ombrage, je le sais, de la généreuse protection que M. de Briqueville a bien voulu accorder à une pauvre étrangère. Peut-être ma conduite est-elle contraire aux usages; mais j’ai voulu, avant de me retirer dans un cloître, vous exposer des faits qui ont été mal connus ou mal compris de vous; et puissent mes paroles dissiper les nuages qui s’élèvent entre des personnes également dignes de toutes les prospérités I

En même temps, elle se mit à raconter avec simplicité l'histoire de ses rapports avec le cadet de Briqueville. Elle énuméra les services que Robert avait rendus à son père, à elle-même, et elle expliqua par quel enchaînement de bons offices réciproques s’était établie l’intimité apparente, cause de tant de scandale aux yeux des gens du voisinage, aux yeux de Mathilde elle-même.

— Je l’avouerai, mademoiselle, poursuivit-elle en baissant les yeux, la reconnaissance n'a peut-être pas été le seul mobile de mes actions ; mais quoique M. de Briqueville, éC une époque où il se croyait oublié de vous, en soit venu jusqu’à me proposer de m’épouser, lui, j’en suis sûre, n’a jamais eu pour moi d’autre sentiment que de la pitié, de l’estime, un sentiment fraternel ; c’était à vous qu’il réservait toute sa tendresse. Le dépit qu’il éprouvait de votre abandon, l’hostilité constante de votre famille, avaient pu seuls le pousser à une résolution désespérée; mais, au premier signe d’encouragement de votre paurt, il vous est revenu avec toute l’ardeur d’autrefois. Je vous en conjure donc, mademoiselle, n’écoutez pas d’indignes soupçons dont les conséquences pourraient être bien funestes.

Il y avait quelque chose de touchant daus la voix et l’attitude de Paola; le baron était ému, et Franquette

LE GENTILUOMUE VERRIER.

elle-môme touraait vers Mathilde un regard anxieux. Mais Mathilde n’avait pas ces^é de tenir ses yeux baissés, et elle fronçait le sourcil avec obstination. Enfin elle dit d’un ton sec :

— Comment pouvez-vous connaître mes sentiments, mademoiselle, et que signifie votre démarche présente? Savez-vous si j’attache le moindre intérêt à ces détails que je ne demandais pas? Celui qui vous envoie a pu vous tromper et se tromper lui-même ; dans tous les cas, il n’aura nullement à se féliciter de votre intervention.

Cette injustice d’une femme jalouse, au lieu d’exciter la colère de la belle Italienne, parut augmenter son humilité.

— Oh! ne me parlez pas ainsi, mademoiselle, reprit Paola ; si vous saviez ce qui se passe en moi, vous me plaindriez sans doute... M. Robert de Briqueville ignore ma démarche; il eût été trop généreux pour ne pas s’y opposer de tout son pouvoir, s’il avait pu la soupçonner... Oh! écoutez-moi, Mathilde, écoutez-moi comme vous écouteriez les dernières paroles d’uue mourante... Je vais aussi être morte pour le monde, et je désire détacher mon cœur de tous les liens terrestres, afin qu'il soit plus digne d’être offert à Dieu... Aucune pensée d’orgueil et de rivalité ne m’a conduite ici... je viens seulement vous conjurer d’accorder le bonheur à l’homme généreux qui a tant fait pour vous obtenir, pour vous mériter... Ne dédaignez pas ma prière, je vous le demande à mains jointes et les yeux pleins de larmes, je vous le demande à genoux!

En môme temps elle s’agenouilla devant Mathilde et voulut lui prendre la main ; Mathilde recula et répondit avec impatience, quoique sa voix commençât à trembler :

— Laissez-moi, mademoiselle... En vérité, cette scène est ridicule, inconvenante; vous eussiez bien dû me l’épargner... Et nous, partons, mon père; nous reviendrons voir Franquette dans un autre moment.

Mais le baron ne bougea pas. Paola se releva d’un air de dignité :

— Allons, reprit-elle en soupirant, je m’étais méprise, et sans doute M. de Briqueville s’était mépris lui-

même... Vous ne l’aimez pas, vous ne l'avez jamais aimé!

Chose singulière! Mathilde, qui voulait tant persuader aux autres et se persuader à elle-même qu’elle était devenue complètement indifférente pour Robert, se troubla en entendant ce reproche indirect.

— C’est possible, mademoiselle, répliqua-t-elle avec ironie; il ne saurait en effet y avoir aucune ressemblance entre les sentiments d’une fille de qualité telle que moi et ceux de certaines personnes hardies... dont les idées sont différentes.

Paola rougit tout à coup et se redressS.

— Oh! vous avez raison, noble demoiselle! répliquat-elle avec véhémence; nous autres femmes de rien, nous ne savons pas mettre dans nos affections les ménagements égo'istes des femmes de haut parage; et, puisqu'il s’agit de M. de Briqueville, savez-vous ce que j’ai fait pour lui, moi qui vous parle? Quand je le voyais découragé, prêt à s’abandonner à lui-même, je le relevais par des paroles consolantes, je lui donnais de bons conseils, je lui montrais un meilleur avenir ; c’est moi qui l’ai décidé à sortir de cette oisiveté dangereuse où se, consumait sa jeunesse, ‘à embrasser cette profession de verrier qui devait le conduire à la fortune. Quand, poussé au désespoir par votre apparente indifférence, il m’a proposé de m’épouser, quoiqu’il eût seulement pour moi une amitié de frère, j’ai eu la force, non sans de cruels déchirements, de lui refuser ma main. Plus tard, je suis devenue la confidente de son amour pour vous, moi qui l’aimais ; j’avais le courage d’écouter ses plaintes, ses espérances, je lui inspirais les actions et les paroles les plus capables de vous toucher. Mais ce n’était rien encore : pour écarter les obstacles qui s’élevaient entre vous et lui, j’ai décidé mon père à lui révéler des secrets précieux qui auraient dû être l’héritage d’un fils ou d’un gendre... Je n’ignorais pas à quels dangers s’exposait mon malheureux père en cédant à mes instances; je savais que des assassins cachés dans l’ombre pouvaient le frapper comme ils l’avaient déjà tenté une fois. Vainement il m’implorait;

moi, fille impitoyable, je ne tenais pas compte de ses terreurs et de ses prières; je ne voulais pas écouter une voix intérieure qui me criait que sa condescendance lui coûterait la vie... J'allais, j’allais toujours, et, au moment du triomphe, mon père a été poignardé dans mes bras... et depuis ce moment, le jour, la nuit, quand je rêve ou quand je veille, j’entends sans cesse l’horrible voix qui me crie : « C'est toi, c’est toi qui as assassiné ton père I »

Elle parlait avec une chaleur extrême ; Mathilde recula en poussant un léger cri,

— Je vous fais horreur, mademoiselle, reprit Paola; vous ne pouvez comprendre qu’on aime ainsi!... Eh bien! écoutez encore; j’ai voulu mettre le comble à mes sacrifices, à mon dévouement. Aujourd’hui que M. de Briquevillç touche le but où je souhaitais de le voir arriver, j’ai compris que ma présence pouvait lui être importune; j’ai renoncé à le voir; j’ai pris la résolution de m’enfermer dans un cloître de l’ordre le plus sévère. Mais avant de quitter ce pays, j’ai voulu, en m’humiliant devant vous, vous implorer pour l’homme qui m’a coûté tant de remords et tant de pleurs... Vous m’avez repoussée ; vous n’avez pas compris ce qu’il y avait d’orgueil brisé dans mon abaissement, de douleur dans mon sacrifice... Adieu donc, mademoiselle! Je prierai pour vous, car, je le crains bien. Dieu, qui vous a donné tant d’autres qualités brillantes, ne vous a pas donné de cœur .

Elle rabattit son voile,salua froidement et voulut sortir.

Mathilde hésita une minute ; puis, se tournant vers la religieuse, elle s’écria tout à coup :

— Paola! mademoiselle Paola, ne me jugez pas ainsi., si vous saviez!....

La fille de Vicenti s’arrêta sur le seuil de la porte.

— Que vous importentmes jugements! reprit-elle avec

tristesse ; tout est fini entre nous, et je n’ai plus rien à faire ici.

Mathilde, d’un élan subit, courut à elle et la retint par ses vêtements,

— Paola! s’écria-t-elle, ne vous éloignez pas sans

LE GENTILHOMME VERHIER.

m’avoir accordé mon pardon... J’ai été bien injuste et bien cruelle. Ah! je le reconnais, vous avez été plus grande, plus généreuse que moi. L’immensité de votre sacrifice me donne le vertige... Oui, vous étiez plus digne que moi de celui que nous aimons toutes les deux.

Et des larmes, mais cette fois des larmes de pitié, d’admiration et de repentir, mouillèrent les yeux de Mathilde.

Quelque chose qui ressemblait à la joie du triomphe avait passé sur les traits amaigris de Paola, quand elle avait entendu le dernier aveu de mademoiselle d’Helmières. Mais cette expression ne tarda pas à s’effacer, et l’Italienne reprit avec son accent d’humilité douloureuse :

— Voilà enfin un noble sentiment, mademoiselle, et le bonheur de toute votre vie en sera la récompense... Oubliez l’amertume de mes paroles ; je vous avais mal jugée... Hélas! j’aurais dû me souvenir, car je le sais par ma propre expérience, qu’à nos plus généreuses résolutions seTnêle toujours je ne sais quel levain d’égoïsme et de colère... Eh bien I ma tâche est finie maintenant; il ne me reste plus qu’à disparaître de ce monde où il n’y a plus de place pour moi... Soyez heureuse; adieu encore une fois!

Mais Mathilde la retenait toujours.

— Paola, dit-elle en sanglotant, pour preuve que vous m’avez pardonné, ne me permettrez-vous pas...

Et elle voulut l’embrasser. L’Italienne èut un mouvement d’hésitation; peut-être, en dépit d’ elle-même, ressentait-elle quelque répugnance à recevoir les ca. resses de son heureuse rivale ; mais elle domina encore cette impression passagère, et elle ouvrit les bras; Mathilde s’y précipita. Elles demeurèrent un moment dans cette posture, pleurant l’une et l’autre, et ne prononçant que des paroles sans suite, M. d’Helmières et Franquette elle-même ne pouvaient retenir leurs larmes à la vue de ces deux belles jeunes filles que séparait la différence des conditions, de goûts, des habitudes, et qu’un même sentiment réunissait dans une commune

LE GENTILUOMME VERRIER.

et cordiale étreinte. En&n Paola se dégagea des bras de Mathilde; incapable de parler, elle adressa aux assistants un signe d’adieu, en se dirigeant de nouveau vers la porte.

— Paola ! pauvre Paola ! disait Mathilde, qui comprenait enûn la magnanimité de sa rivale.

L’Italienne, sur le point de franchir le seuil de la porte, s’arrêta encore et eut la force de répéter : '

— Qu’il soit heureux!.;, soyez heureuse!

Puis elle sortit précipitamment, et l’on entendit s’éloigner la petite voiture qui l’avait amenée.

Le soir, le prieur de Roquencourt vint à Helmières en carrosse chercher la réponse du baron. Celui-ci accueillit le vieux moine avec un sourire de bon augure, tandis que Mathilde, qui était présente, rougissait et pâlissait tour à tour.

— Mon révérend père, demanda M. d’Helmières avec sa bonhomie habituelle, êtes-vous donc venu seul? Vous avez dû vous ennuyer par les chemins?

—J’aurais pu dire mon bréviaire pour passer le temps, répliqua le prieur en clignant des yeux ; mais, s’il faut l’avouer, j’ai laissé dans le carrosse un compagnon de route un peu trop impatient de connaître le résultat de mon voyage.

— Eh bien ! il faut l’engager à monter, car on dit que l’impatience fait mourir.

Un domestique (c’est le vieil André, le garde rébarbatif de Mathilde) fut envoyé pour inviter à monter la personne qui se trouvait dans la voiture. Bientôt le cadet de Briqueville entra tout tremblant. Le baron le conduisit vers sa fille.

— Voilà ma réponse, dit-il en riant aux éclats.

Robert paraissait étourdi de son bonheur. t

— Mathilde! Mathilde! murmura-t-il, vous m’aimez donc encore ?

— Robert, répliqua la jeune fille, quoi qu’on ait pu dire et pu faire, je ne vous ai pas rendu votre anneau... n’était-ce pas la preuve que, malgré mes colères et mes injustices, je me considérais toujours comme votre fiancée ?

Elle ajouta presque aussitôt :

— Robert, j’ai vu aujourd’hui une femme bien k plaindre, dont notre bonheur est l’ouvrage... Elle m’a promis de prier pour nous; de notre côté, nous parlerons d’elle souvent et nous la bénirons jusqu’à notre dernier jour.

Paola Vicenti mourut en odeur de sainteté aux carmélites de Bayeux. Quànt au chevalier de Briqueville, il avait tenu parole et s’était fait tuer bravement en Hollande, six mois environ après le mariage de son frère.

Robert de Briqueville, devenu chef de famille, fit souche de gentilshommes verriers, et acquit une grande importance parmi les manufacturiers de Normandie. Il contribua plus que personne aux progrès de l’industrie verrière, à laquelle Colbert avait donné une si grande impulsion. Grâce à lui, le château de Briqueville, avec ses vieilles tours et ses noires galeries, s’était transformé en usine florissante. Il eût été à désirer que tous les vieux châteaux féodaux eussent une si belle fin.

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