‹ Le gentilhomme verrierChapitre 23 sur 24 · LA PRISON DU PRIEDRÉ · texte numérisé non relu

LA PRISON DU PRIEDRÉ

Comme l’avait supposé portier, Briqueville n’avait manifesté ni étonnement ni répugnance quand Eustache l’avait introduit dans une chambre dont un des lits se trouvait déjà occupé. A celte époque, il n’était pas insolite que l’on couchât deux hôtes inconnus l’un à l'autre dans une même chambre, voire dans un môme lit; et l’affluence de tant d’étrangers au couvent de Sainte-Marie eût justifié cette nécessité au besoin.

Aussi le chevalier n’eut-il môme pas l’idée de demander qui dormait dans le lit voisin du sien. La fatigue l’accablait; le vin qu’il avait bu, après une longue abstinence, l’avait étourdi; il chancelait sur ses jambes, ses yeux se fermaient. Sans écouter les paroles oiseuscis du frère, qui croyait devoir lui faire les honneurs du logis , il se glissa derrière les grands rideaux de serge, quitta lestement ses haillons mouillés, et se laissa tomber sur la couché qui lui était destinée. Il n’entendit pas la clef tourner deux fois dans la massive serrure;; il donnait déjà d’un sommeil lourd, irrésistible, sar s intermittences et sans rêves.

LE GEKTILHOMME VEimiEU.

Il était grand jour quand le brujt qui se faisait dans le monastère, le mouvement des carrosses et des chevaux qui arrivaient sans cesse, finirent par éveiller le chevalier de Briqueville. Il écarta vivement son rideau, et essaya de se rappeler comment il se trouvait dans ce lieu inconnu. Près de la fenêtre, garnie de barreaux de fer, se tenait un homme dont les vêtements étaient à peinp moins délabrés que les siens, dont la mine était non moins rébarbative que la sienne. Cet homme semblait regarder assidûment les personnes qui allaient et venaient dans la cour au-dessous de lui.

Briqueville, la tête encore alourdie par le sommeil, avait peine à recueillir ses idées, il dit à haute voix comme se parlant à lui-même :

— Où diable suis-je donc?

Lopès lui jeta un regard froid et distrait; mais il ne jugea pas convenable de répondre à une question qui sans doute ne s’adressait pas à lui. Briqueville; toujours irascible, fut choqué du silence dédaigneux de sou compagnon de chambre. Il se redressa sur son lit, et dit en tortillant son épaisse moustache :

— Ohé! l’ami, m’avez- vous entendu?... Mais, au fait, qui êtes-vous vous-même et comment vous trouvez-vous ici?

Lopès le regarda de nouveau d’un air indécis, ne sachant si cette question était sérieuse. Toutefois le ton et les manières de l’ancien capitaine lui imposèrent, et il répondit laconiquement ;

— Vous ne pouvez ignorer, monsieur, que vous ôtes dans la prison du prieuré de Roquencourt.

Briqueville fit un bond sur sa couche.

— Hein! s’écria-t-il, — c’est ici une prison?... pas possible !

Lopès lui indiqua d'un geste silencieux les fenêtres grillées, la voûte, les épaisses murailles, la solide porte de chêne.

— C’est impossible, vous dis-je, poursuivit le chevalier en passant avec promptitude ses misérables vêtements encore humides, et en sautant à bas du lit; il y

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a là une erreur sans <loute... De par tous les démons cle l’enfer! si l’on s’était ainsi joué de moi...

A demi vêtu, il courut vers la porte et essaya de l’ouvrir; mais il reconnut qu’elle était réellement fermée en dehors. Un blasphème s’échappa de ses lèvres.

— Quoi ! demanda Lopès au bout d’un moment, n’avez-vous pas été arrêté par autorité de justice?

— Je suis venu de mon plein gré au couvent hier au soir; j’y suis entré en qualité d’hôte, d’ami, etpeut-ôti'e mieux encore... J'ai soupé dans la chambre du prieur, qui m’a bien régalé et m’a comblé de promesses... C’est une trahison, une Infamie; mais, parla mordieu 1 je me vengerai; je mettrai le feu au couvent... j’exterminerai toute cette engeance maudite de moines nasillards et trompeurs!

Il allait et venait dans la prison comme un tigre dans sa cage.

— J’en aurai le cœur net, reprit-il enfin; il faut que je sache si, oui ou non, je suis considéré comme prisonnier.

Il saisit un escabeau, en frappa bruyamment la porte et appela de toute sa force ; mais nul ne répondit.

— On ne saurait vous entendre, dit Lopès toujours à la fenêtre; il y a trop de bruit et trop d’activité en ce moment dans la maison. Mais venez par ici... un superbe carrosse entre dans la cour, et voici le prieur et les pères qui s’avancent pour recevoir les voyageurs... Eh bien! pourquoi n’appelez- vous pas maintenant? vous seriez facilement entendu.

Briqueville, à son tour, était accouru à la fenêtre, et, malgré son exaspération, il demeurait stupéfait devant le spectacle imposant qui frappait ses regards.

La prison était située au second étage d’une espèce de tourelle qui formait l’angle du monastère. De là on dominait toute la cour d’honneur, où se pressait une foule considérable. C’était un pêle-mêle de moines en frocs blancs, de gentilshommes aux vêtements galonnés, de dames en coiffes hautes et en vertugadins, de magistrats et d’hommes de loi en simares et en perruques monumentales. Au milieu de cette masse con-

fuse couraient des laquais et des pages aux livrées bariolées, des frères servants, des enfants; au dehors, on apercevait une foule à peine moins compacte de curieux et de curieuses, composée de tous les habitants de Roquencourt et des bourgades du voisinage.

Gomme l’avait dit Lopès, l’attention générale en ce moment était concentrée sur un grand et beau carrosse qui venait d’arriver. Ce carrosse, dont la boue des mauvais chemins normands avait fort endommagé les do- v

rures, était attelé de huit chevaux et escorté de six pages, sans compter les valets qui se tenaient devant et derrière la majestueuse machine. Ce train magnifique annonçait des voyageurs d’une grande importance ; en effet, entre autres personnages éminents, la voilure contenait Tintendant de la généralité et le commissaire royal chargé de vérifier la réalité de la décou- .■*

verte annoncée.

Le prieur, qu’on avait prévenu de l’approche de ces hèies illustres, les attendait à la tète de son chapitre pour les complimenter. Cependant, quand le carrosse s’arrêta, ce ne fut pas d’abord M. de Beaumont, la première autorité administrative de la province, qui mit pied à terre ; ce fut un seigneur à mine sévère, au regard impérieux. Il était complètement vêtu de noir, avec un petit manteau de soie jeté sur l’épaule gauchei II ne portait ni cordons, ni décorations, mais l’assurance de son maintien annonçait un homme plus habitué à commander qu’à obéir. A peine son talon rouge eut-il touché le sol, que l’intendant, M. de Beaumont, tout brodé d’or et décoré des ordres du roi, s’élança du carrosse à son tour, tenant son chapeau à la main. Ce fut à lui que le prieur adressa son compliment, et il l’engagea, ainsi que les autres voyageurs, à accepter un déjeuner au monastère avant de se rendre à Briqueville. L’intendant répondit avec politesse à l’invitation du père Ambroise; mais on observa que, en parlant, il se tournait d’un air respectueux vers le personnage vêtu de noir, comme pour solliciter son assentiment, tandis que celui-ci, le sourcil froncé, paraissait supporter avec impatience toutes ces lenteurs et ce cérémonial. !

Du reste la présence du commissaire royal avait causé une subite agitation parmi les gentilshommes et les dignitaires qui se pressaient autour de lui. Un frémissement courait dans l’assemblée, on se parlait à l’oreille avec vivacité, tous les fronts s’étaient spontanément découverts. Peut-être même les assistants eussent-ils manifesté leur respect d’une manière plus bruyante, si certaines considérations, par exemple la crainte de violer un incognito rigoureux, ne les eussent arrêtés. A peine Briqueville lui-même eut-il envisagé ce seigneur qu’il s’écria ;

— Vraiment, si je n’étais ici à cent lieues de Marly et de Saint-Germain, je jurerais... Mais non, non, je me trompe sans doute.

— Cet homme noir qui accompagne l’intendant est donc un grand personnage? demanda Lopès.

— Sans aucun doute; aussi avais-je cru d’abord... Mais, encore une fois, je me trompe. Celui que je pense n’aurait jamais daigné venir de si loin et pour si peu de chose.

Lopès paraissait en proie à de sombres réflexions :

— Et dire, reprit-il à voix haute, que cette fête, cette réunion de gens puissants, cette joie, ce triomphe, je n’ai pu, comme c’était mon devoir, empêcher tout cela! Mais mon jour et mon heure ne peuvent tarder maintenant... Ce n'est pas pour rien que j’ai été sauvé de la mer et jeté dans ce pays par la tempête... Dieu et la Vierge l’ont décidé ; ma mission flnira par s’accomplir.

Briqueville, tout occupé des événements de la cour, ne l’écoutait pas. Lopès reprit bientôt :

— Eh bien! qui vous empêche d’appeler?

Mais le chevalier avait prudemment réfléchi ; il venait de reconnaître au milieu de tout ce monde le grand prévôt de la sénéchaussée, le bailli Gaillardet, et d’autres magistrats contre lesquels il devait se tenir en garde. Or, s’il excitait un scandale en ce moment, il ne pouvait manquer d’être reconnu de sa famille, et dans ce cas le prieur, fût-il animé pour lui des sentiments les plus bienveillants, serait dans l’impuissance de le protéger. Aussi ne songea-t-il plus à élever la voix ; il re-

garda les nobles voyageurs entrer dans le réfectoire avec le prieur et son chapitre, puis "il se relira de la fenêtre sans même répondre à l’autre prisonnier.

— Pour Dieu! l’ami, reprit-il après un nouveau si-

lence, expliquez-moi la cause de cette grande assemblée! De quoi s’agit-il? Que va-t-on faire ? J’ai entendu dire qu’un verrier avait découvert un secret de quelque importance dans son vil métier, mais je ne peux croire que pour une bagatelle de ce genre la noblesse et les plus éminents fonctionnaires de la province se soient donné rendez-vous à Roquencourt. ^

— Gela est vrai pourtant, répliqua Lopès d’une voix sourde; on va fabriquer des glaces de Venise... et je ne peux l’empêcher 1

— Cette découverte, demanda Briqueville distraitement, est sans doute l’œuvre de quelqu’un de ces souffleurs de verre qui ont l’audace de s’intituler gentilshommes?

— Oui, mais c’est un ouvrier vénitien, uir misérable, un traître échappé des verreries de Murano, qui a révélé au cadet de Briqueville ce précieux secret.

Le chevalier se leva impétueusement.

— Que dites-vous? s’écria-t-il; le cadet de Briqueville s’est fait verrier?

— Ne le saviez- vous pas? Mes gardiens, qui me tiennent volontiers au courant de se (jui se passe, assurent même qu’il est fort habile... Mais le véritable coupable, c’est cet odieux Vicenti, dont le cadet de Briqueville a séduit la fille... aussi le châtiment de Vicenti est-il déjà prêt.

Le chevalier se promenait dans la chambre en rugissant de fureur.

— Ah! je comprends tout à présent, murmurait-il; je m’explique les réticeupes de ce vieux coquin de prieur à mon égard, ses promesses hypocrites; je m’explique pourquoi il m’a fait enfermer par surprise dans cette prison... car je suis bien en prison.. .11 a voulu être certain que je ne pourrais . gêner l’œuvre déshonorante à laquelle mon indigne frère va prendre part : mais, par les cornes de Belzébut! on verra si l’on

LE GENTILHOMME VERHIER.

se moque ainsi de moi, on verra si je suis encore le chef de ma race, si je sais tenir mes serments et punir les offenses L

" S’arrêtant tout à coup devant Lopàs, il lui demanda :

— A quelle heure vous apporte-t-on d’ordinaire votre nourriture?

— Le frère Eustache ne peut manquer de venir bientôt, à moins qu’il ne soit retenu par ce surcroît d’occupations.

— Vient-il seul habituellement?

— Il est accompagné quelquefois du. frère portier.

— N’importe I Maintenant, l’ami, répondez-moi avec franchise; ne risqueriez-vous pas quelque chose pour obtenir votre liberté ?

— Je risquerais ma vie, répliqua Lopès dont les yeux brillèrent, si j’avais seulement l’espoir d’être libre pendant une demi-journée... Cette demi-journée passée, on ferait de moi ce que l’on voudrait.

— Ainsi donc vous m’aideriez si je tentais do nous rendre libres l'un et l’autre.

— Je vous aiderais. .

Le chevalier exposa son plan, qui était simple, mais paraissait infaillible; Lopès promit de suivre exactement les instructions qu’on lui donnait.

Ces arrangements pris, Briqueville regarda son voisin avec défiance.

— Écoutez, l’ami, poursuivit-il, je ne sais qui vous ôtes et pourquoi l’on vous retient ici... Quant éi moi, si j’ai commis quelques peccadilles, ce sont des peccadilles de gentilhomme, et elles ne sauraient établir aucune égalité entre vous et moi. Or donc, aussitôt que nous serons hors d’ici, chacun de nous pourra tirer à droite ou à gauche, selon sa fantaisie; m’avez-vous compris?

— Vous prévenez mes désirs, répliqua Lopès de sa voix sombre; pour accomplir ma tâche, je n’ai nul besoin de compagnon... vous irez à vos affaires et moi aux miennes,

Un bruit de pas se fit entendre dans le corridor voisin, et aussitôt une clef s’introduisit dans la serrure.

Briqueville adressa un signe rapide à Lopès pour l’engager à se tenir prêt; au même instant la porte s’ouvrit et le frère Eustache entra dans la prison; il était seul, et 11 avait un grand panier au bras. *

Le religieux, après avoir refermé la porte, déposa son panier sur la table et en tira diverses provisions en disani avec volubilité :

— Pax^vobiscurrif mes frères I,.. Ah! monsieur de La Morinière, il faut que vous soyez bien avant dans les bonnes grâces de notre révérend prieur, car, au milieu

de ses soucis de toute sorte, il m’a recommandé de ne , vous laisser manquer de rien... Et pourtant jamais pareil jour ne s’est levé sur notre sainte maison... Que d’honneur pour d’humbles religieux tels que nous!...

Latts tibi Domine î

Eustache avait étalé sur la table les provisions qu’il avait apportées et en avait fait deux parts : l’une, composée de mets substantiels et délicats, était destinée à Briqueville ; l’autre, moins recherchée, était à l’intention de Lopès. Mais ni Briqueville ni Lopès, quoique affamés peut-être, ne paraissaient s’en apercevoir.

— Ah çà ! cher frère, demanda le chevalier d’un ton contenu, je ne suis donc pas prisonnier, comme j'avais tout lieu de le croire?

— Vous, prisonnier! non pas, mon gentilhomme! répliqua le moine en souriant d’une façon singulière; seulement, quand vous êtes arrivé hier au soir, il n’y avait pas d’autre lit à vous offrir dans toute la maison. Savez-vous que la nuit dernière plusieurs de nos pères ont été obligés de s’installer dans la sacristie?

— Comme cela, cher frère, je pourrais sortir de cette... chambre, si j’en avais le désir?

— Certainement, certainement; mais Sa Révérence vous prie de n’en rien faire. La maison regorge de gentilshommes, et, comme vous ôtes gentilhomme vousmême, à ce qu’il parait, votre costume actuel jurerait au milieu de leurs broderies et de leur velours. D’ailleurs le père prieur affirme qu’il serait imprudent d’attirer l’attention sur vous.

Le prieur, en effet, répliqua Briqueville avec iro-

nie, est plein de prévoyance et de bonté pour moi... Mais, en définitive, on m’empècberait de sortir s’il m’en prenait la fantaisie?

— Et pourquoi sortiriez-vous? répliqua le frère évasivement; de cette fenêtre ne pouvez- voir voir avec commodité tout ce qui se passe dans la cour? C’est un fort beau spectacle. Et savez-vous qui est arrivé dans ce grand carrosse doré, avec M. l’intendant? On défend de le dire, mais le secret est déjà connu de tout le monde : c’est monseigneur le contrôleur général des flnances, c'est le grand ministre Colbert en personne !

— Colbert I répéta Briqueville avec stupéfaction; je ne m’étais donc pas trompé? Le premier ministre ici, à Roquencourt, et cela pour voir un misérable ouvrier souffler des vitres ou des bouteilles 1

— Il ne s’agit pas de vitres ou de bouteilles, reprit Eustache avec quelque aigreur, mais de glaces de Venise ; et ce travail ne sera pas exécuté par un misérable ouvrier, mais par un gentilhomme verrier, M. le cadet de Briqueville, qui appartient à une des premières familles de la Basse-Normandie. Monseigneur le contrôleur-général, qui s’y connaît, ne traite pas si légèrement cette découverte; il était à Rouen quand il a su la nouvelle, et il n’a voulu s’en rapporter à personne pour constater la vérité de cette précieuse invention... Il s’est mis en route sur-le-cbamp, et vous voyez qu’il arrive à l’heure fixée. Aussi dit-on que monsieur le cadet sera immensément riche s’il réussit, comme la chose semble certaine ; peut-être même serat-il décoré des ordres du roi.;.

— Les ordres du roi, à luil s’écria le chevalier dans un état de fureur inexprimable; lui cet enfant, cet aventurier, ce gentilhomme déchu, ce petit cadet de famille, lui devenir riche, recevoir les compliments du premier ministre, obtenir sa faveur peut-être!... C’est à n’y pas croire... c’est impossible... c’est faux!... Par la mordieu! ma tête se détraque et je perds la raison.

Le moine tout interdit allait peut-être demander la cause de ccs transports incompréhensibles pour lui.

quand un grand fracas de "voitures et de chevaux s’éleva dans la cour. Frère Eustache courut à la fenêtre.

— Ah! dit-il, pendant que nous bavardons le déjeunera fini, et déjà notre illustre compagnie se dipose audépart. Monseigneur Colbert paraissait si impatient!... Oui, le voilà qui remonte dans son carrosse, et tous les autres se préparent à l’accompagner. Quel superbe cortège cela va faire !

Une ardente curiosité suspendit les emportements du chevalier.

— Que dites-vous? demanda-t-il; cette fameuse expérience ne doit-elle pas avoir lieu à Roquencourt, à la verrerie de maître Michaud?

— Mais non, mais non; ne savez-vous pas...? elledoi. avoir lieu au château de Briqueville.

— A Briqueville que j’ai... qui appartient aujourd’hui au procureur Gaillardet? Le château est-il donc devenu une verrerie?

— Hum! la chose no serait pas incroyable. On parle d’un fourneau dont la flamme, aperçue au milieu de la nuit, adonné lieu à bien des suppositions... Mais vous Ignorez encore, mon gentilhomme, que le château n’appartient pas à maître Gaillardet, peut-être même ne lui a-t-il jamais appartenu. Le possesseur du vieux manoir est actuellement M. le cadet de Briqueville, qui vient d’y établir sa demeure. On a voulu longtemps cacher cette circonstance à cause du chevalier de Briqueville l’aîné, un pécheur endurci, un débauché capable de tous les excès, et qui aurait pu se mettre à la traverse; mais à présent ce n’est plus un mystère : M. Robert de Briqueville est seul et légitime maître du vieux manoir de sa famille.

De tous les coups que le prétendu La Morinière avait reçus en plein cœur depuis quelques minutes, celui-là fut le plus douloureux. Il reprit d’une voix à peine intelligible :

— C’est faux !... Tu mens comme un réprouvé, moine imbécile !... Robert était pauvre : comment eût-il racheté Briqueville?

— Notre digne prieur pourrait peut-être le dire, ré*

LE GENTILHOMME VERRIEB.

pliqua le frère effrayé de la violence de son interlocuteur ; quant à moi, je n’en sais rien.

— Le prieur! Oui, ce doit être le prieur qui a mené tout cela! s’écria Briqueville avec égarement. Que les malédictions de l’enfer tombent sw lui! Ah! mon père avait raison; Jacob a supplanté Ésaü... le cadet a volé l’héritage de l’ainé... mais, je me vengerai!... De par tous les diables ! je vais me venger à l’instant!

Puis se tournant vers Lopès :

— A moi ! compagnon, s’écria-t-il avec force, il est temps!

Lopès était attentif, et, à vrai dire, il s’étonnait déjà des hésitations de son nouvelallié. Avant que le frère Eustache eût pu deviner leur projet, tous les deux s’élancèrent sur lui, et un mouchoir plié en forme de b^iou fut attaché sur sa bouche. L’opération, toutefois, ne s’exécuta pas si promptement que le pauvre religieux n’eût trouvé le temps de pousser un grand cri; mais le vacarme causé par les carrosses et les chevaux dans la cour couvrit- cet appel. Bientôt Eustache fut solidement garrotté avec des serviettes et des linges; puis les deux associés, le laissant sur le carreau dans l’impuissance de se mouvoir et de donner l’alarme, s’emparèrent de ses clefs et sortirent de la prison. Le couvent se composait d’un grand nombre de bâtiments irréguliers formant un dédale d’escaliers, de galeries et de corridors où Lopès n’eût pas manqué de s’égarer s’il s’y fût aventuré sans guide. Mais le faux La Morinière, qui pendant son enfance s’était familiarisé avec tous ces détours, prit sans hésiter le chemin qui devait les conduire au plus tôt, lui et son associé, hors du monastère. Il ne fallait pas songer à traverser la grande cour, où ils eussent été indubitablement reconnus. Ils s’engagèrent donc dans un passage intérieur, gagnèrent l’église alors déserte; puis, ouvrant une petite porte qui donnait sur une ruelle, ils se trouvèrent libres. En ce moment, de grandes acclamations parties de l’autre côté du couvent annonçaient le départ des nobles voyageurs pour Briqueville . Les deux fuyards marchèrent d’abord côte à côte et en silence, cherchant avec inquié-

li: GENTILHOMME VERRIER.

tude si nul ne pouvait les épier. Heureusemeut pour eux, la population tout entière s’était portée sur lo passage du cortège, et ce quartier du bourg était comm» abandonné. Briqueville s’arrêta brusquement :

— L’ami, dit-il d’un ton sec, vous savez nos conventions? Vous n’êtes pas un compagnon convenable pour un gentilhomme; nous allons donc tirer chacun de notre part... Aussi bien, je ne me soucie pas d’avoir personne auprès de moi pour gêner mes actions.

— Et moi de même, répliqua Lopès dont les yeux brillaient d’un éclat sauvage; un mot seulement, mon gentilhomme : quel est le chemin de Briqueville?

— AhI ah! vous allez donc à Briqueville?

— Peut-être.

— Gornebleu ! ce n’est pas à Robert, à celui qu’on appelle le cadet de Briqueville, que vous en voulez, n’est-ce pas?

— Non, ce n’est pas à lui, et pourtant...

— A la bonne heure, car il m’appartient... à moi seul I Vous n’avez qu’à observer la foule qui se rend au château... Nous nous y reverrons peut-être; en attendant, allez à Dieu ou au diable, et laissez-moien paix !

L’assassin de profession et le gentilhomme dégénéré se séparèrent; puis chacun d’eux, dans la crainte d’être aperçu, suivit à travers champs une ligne parallèle à la route, qui était couverte d’une brillante file de voitures, de cavaliers et de piétons.

On admirait surtout le carrosse doré de Colbert, et la population de Roquencourt s’étonnait fort de voir dans cet immense véhicule Michaud et les autres maîtres verriers, aVee lesquels le ministre s’entretenait familièrement. En effet, Colbert, ne croyant pouvoir troi> honorer le commerce et l’industrie, avait congédié les hauts fonctionnaires qui l’avaient accompagné jusquelà, et avait donné leur place auprès de lui aux chefs de l’industrie verrière dont ce jour était la fête. Michaud semblait triomphant, et par la portière il lançait des regards moqueurs au commissaire royal, M. de Candolle, qui était tristement ballotté dans un vieux coche appartenant à un hobereau du village.

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