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V. — Raison générale de l'Influence allemande au XIXe siècle

Comment l'esprit germanique, étant chose aussi étrangère et réfractaire à la discipline de l'esprit humain, aux conditions de son exercice normal, a-t-il pu jouer dans sa destinée un rôle important, occuper un chapitre de son histoire ? Comment une notable partie de l'élite française, de l'élite européenne a-t-elle pu se mettre pendant tout le xixe siècle à l'école de la pensée allemande ?

La pensée allemande ne s'est pas répandue sur la France et l'Europe comme un fleuve fertilisant sur un terrain qui a besoin d'être fécondé, mais plutôt comme un vent destructeur et chargé de fumées pénètre dans un édifice où se sont ouvertes des brèches. Les conquêtes de la pensée allemande ont un caractère d'irruption qui n'a jamais été celui des conquêtes spirituelles légitimes et durables. Elles ont eu pour condition préalable des fléchissements, des insuffisances et lacunes, essentiellement momentanées, de la pensée civilisée, classique. La rapidité avec laquelle se sont accomplis, à partir du xvme siècle, tout à la fois

cle grands mouvements dans les sociétés humaines et d'immenses progrès dans la connaissance du monde et de l'histoire, a mis la pensée classique en présence de problèmes et de difficultés qui ne pouvaient sans doute être résolus ou réglés en un jour, mais qui ne pourront, en tout cas, l'être -que par elle, parce que seule la lumière fait la lumière. L'Allemagne a exploité cette situation; elle a bâti sa fortune sur ces embarras. Elle a apporté des solutions brutales, audacieuses, trompeuses, tournées à sa .propre glorification, à son propre profit ; et la barbarie cle son inexpérience lui a permis d'y met- Ire une sorte de naïveté. C'est de cette manière que les natures sans délicatesse tirent parti des passes difficiles où peuvent se trouver d'honnêtes gens, pour s'imposer. L'esprit germanique s'est imposé (en ce sens-là). Il a opprimé, écrasé les esprits tombés sous son influence ; il ne les a pas touchés, éclairés, persuadés.

La crise religieuse nous en a fourni un exein pie capital. Et je voudrais avoir réussi à faire comprendre en vertu de quelle illusion un esprit de la qualité de Renan, si supérieur à tous ces Germains, Kant y compris, a pu s'en laisser imposer par ce « génie religieux de l'Allemagne », par ce « christianisme allemand » qu'il célébra (dans la première partie de sa vie tout au moins) comme la huitième merveille du monde, comme

une « révélation » véritable. Il admirait les Allemands d'avoir su placer la religion a l'abri des invincibles difficultés inhérentes au dogmatisme surnaturel et métaphysique. Mais son attention ne se portait point sur la grossièreté de l'équivalent substitué à la vieille foi, sur l'infériorité des directions nouvelles proposées au sentiment religieux. Il ne remarquait pas assez que, si la philo sophie allemande sauvait le « divin », c'était en le mettant à bas prix et avec une tendance à en faire quelque chose de spécialement germanique. Semblable aventure s'est passée dans le domaine de la philosophie où l'hégélianisme est venu, sans autres titres réels que sa grandeur d'impudence et sa hardiesse d'improvisation, usurper la place rendue vide par le délaissement de l'ancienne métaphysique. Qu'est-ce qui a fait délaisser la métaphysique ? Et pourquoi ses dernières grandes créations, les synthèses de Descartes et de Leibniz ne trouvent-elles plus parmi nous d'adeptes et de disciples proprement dits ? Est-ce qu'elles ont été démontrées fausses ? Est-ce qu'un coup ruineux a été porté à leurs bases ? Pas précisément. Mais l'esprit humain a acquis un monde de notions nouvelles, surtout dans les sciences biologiques et historiques. Et ce n'est pas seulement la quantité de ses connaissances qui s'est singulièrement accrue depuis l'apparition de ces synthèses ; ce sont les méthodes

de la recherche expérimentale qui, pour s'adapter à de nouveaux domaines de la réalité, ont acquis, à certains égards, pins de variété, de souplesse, de raffinement. Le succès avec lequel la pensée s'est exercée dans cette direction est ce qui l'a déprise de ces anciennes formes de la spéculation universelle qui lui apportaient un genre de satisfaction dont il semble qu'elle ne puisse se passer, mais qui seraient à renouveler, de la même manière, pourrait-on dire, que Descartes, en son temps, renouvela Platon et Leibniz, Aristote. C'est sur cette lacune que s'est fondée la fortune de l'hégélianisme et là est la raison de l'étrange faveur qu'il a rencontrée auprès d'hommes comme Taine et Renan. Hegel, en ôtant à la spéculation universelle toute netteté des principes, toute rigueur de méthode, toute solidité d'assises, a trouvé le moyen d'y faire rentrer tout. 11 a donné à un simple entassement couleur de synthèse, Il a donné pour une explication l'amoncellement des choses a expliquer. Il a supplanté l'ancienne philosophie comme un bazar, où il y a tout et rien, détourne la clientèle d'un magasin honnête qui fournissait des produits de premier ordre, mais dont l'assortiment n'est pas à jour et ne peut non plus se compléter tout de suite, à cause de la délicatesse de fabrication

Parmi les acquisitions de la science moderne, il n'en est point dont l'esprit germanique ait abusé

plus, pour embrouiller les idées, que celles qui se sont accomplies dans le domaine de l'histoire. Notre connaissance historique de l'humanité s'est beaucoup étendue. Nous connaissons le monde bouddhique, le sanscril, l'Inde ancienne, l'an cienne Egypte, que le xvme siècle ignorait, ou peu s'en faut. Et sur combien de monuments des religions ou des poésies orientales ou « primitives », soit enveloppés de nuit, soit négligés jusque-là, notre attention n'a-t-elle pas été attirée ! L'Allemagne a pris une large et illustre part à ces découvertes. Mais elles n'infirment aucunement les idées traditionnelles concernant la nature de la civilisation supérieure et les centres où elle s'est réalisée, l'éminente valeur de la cullure gréco latine, la supériorité d'un art savant et réfléchi sur les balbutiements de la Muse primitive. L'îlot sacré où l'humanité a donné sa fleur apparaît entouré d'un Océan plus vaste et touché de vents plus lointains qu'on ne le croyait; mais il n'a pas cessé pour cela de dominer les flots et l'espace ; au contraire, il ne reçoit que plus de prix de l'ampleur nouvelle de toutes ces perspectives qu'on n'em brasse bien que' de ses hauteurs. La conclusion que l'Allemagne a voulu tirer de cette extension de la matière historique, c'a été de noyer l'îlot, d'en niveler l'éminence, de déposséder les terres du classicisme de leurs titres à la direction intellectuelle

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du genre humain, de renverser la hiérarchie des valeurs à son profit propre, en proclamant la supériorité de 1' « inconscient », du « primitif », du barbare sur le réfléchi et le policé. Son instinct l'a portée à se servir des circonstances qui rendaient nécessaire un élargissement, un rafraîchissement des idées classiques pour les frapper de mort.

Je pourrais vérifier sur d'autres exemples celle interprétation des fortunes du germanisme.

Il en ressort, je pense, assez clairement que, si l'on peut mépriser le germanisme, il faut se garder de le dédaigner. S'il n'a créé ou paru créer quelque chose que pair une exploitation confuse et impudente des difficultés que les nouveautés de la science et de l'histoire modernes ont temporairement créées à l'œuvre progressive de la raison, son succès même, son grossier &uc~ ces, nous avertit de tenir compte de ces difficultés pour n'être pas mis en échec.

Je n'ai voulu rien émettre de doctrinal sur le fond même de celles-ci. Mon but était seulement de montrer que, pour leur donner une solution digne de l'humanité, il faut les arracher aux ténèbres dont les enveloppe l'esprit germanique et les ramener intégralement dans la lumière de la pensée gréco-latine, de la pensée classique, je pourrais dire tout court : de la pensée. L'esprit ger-

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manique (cet intrus de l'Europe), n'est pas une puissance intellectuelle et morale. Il est une puissance matérielle qui se donne, avec une transcendante hypocrisie, les apparences d'une puissance intellectuelle et morale. Le monde et l'Allemagne elle-même n'en seront délivrés que par un fait matériel : la totale défaite des armes allemandes.

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