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Le geste

DE LA SIGNIFICATION DU MOT GESTE — DÉFINITION DU GESTE ORIGINE ET LOCALISATION CÉRÉBRALE DU GESTE

Le geste n'a pas d'histoire et il est curieux de dire que personne n'a voulu décrire ou étudier cet accessoire si intéressant qui accompagne à l'état normal le langage articulé chez l'homme, et lui sert, à défaut de celui-ci, à exprimer ou à compléter sa pensée.

Si l'on veut étudier le geste à ses différents points de vue, il faut s'adresser, pour son essence, à l'anatomie et à la physiologie générales; pour ses applications, à la vie quotidienne et à l'habitude; pour sa culture et son perfectionnement aux arts, tels que : la mimique, la danse, la statuaire et la peinture.

Nous allons essayer de suivre ce programme et de faire en quelque sorte une monographie du geste.

Mais ici, tout d'abord, il nous faut bien préciser et éviter un reproche que, dès les premières pages, le lecteur ne

manquerait pas de nous adresser. Grammaticalement, le mot geste veut dire tout mouvement voulu ou involontaire, mais dont le but doit être de signifier quelque chose ; c'est ainsi que, si de loin rencontrant un ami, j'élève le bras et agite ma main, je fais un geste qui signifie bonjour. Le prêtre qui bénit fait un geste; le pied de nez est un geste, mais le soufflet n'en est pas un.

Si je cause avec vous, j'accompagnerai ma parole de véritables gestes destinés à appeler votre attention, à appuyer sur certaines idées, à rendre plus évidente, plus nette, plus compréhensible, ma démonstration : je gesticule. Mais, si au cours de ma conversation, je prends un objet, je tourne mon chapeau entre mes doigts, j'appuie la main sur le dossier d'une chaise ; j'exécute des mouvements, mais je ne gesticule pas.

Comprendre ainsi le geste, c'est faire œuvre de grammairien, mais c'est réduire aussi, dans des proportions par trop considérables, le champ de l'analyse et de l'observation.

D'ailleurs, en bien des cas, comme nous le verrons, il est difficile de différencier le geste du mouvement et même de l'acte. Le geste, nous allons le démontrer, est une forme du mouvement et une expression de l'acte au demeurant. Gestes, mouvements et actes, si la grammaire et le sens des mots les différencient les uns des autres, la nature, par contre, la vie, les entremêlent, les rapprochent, les confondent dans un même cycle expressif.

Où finit le mouvement et où commence le geste? Un exemple va faire saisir la nuance.

L'acteur marche dans la coulisse; sa démarche est un simple mouvement; mais, dès qu'il entre en scène, elle devient un geste destiné à nous faire comprendre quelque chose. C'est le même mouvement cependant.

Lorsque Napoléon Ier, le jour du baptême du roi de Rome à Notre-Dame, prit, après la cérémonie, son fds des mains de la nourrice et le présenta à l'auguste assemblée réunie, en l'élevant au-dessus de sa tête, il faisait là un simple mouvement, qui était un acte, mais qui se terminait aussi par un véritable geste ou se transformait en geste théâtral, justifiant bien ainsi ce surnom de commediante, tragediante, qu'un pape lui avait donné.

On le voit, la grammaire singularise ce que la vie assemble et réunit en un tout. Si aux mouvements et aux gestes on joint l'attitude, on a l'allure générale de l'homme, son expression phénoménale idiosyncrasique, sa clé pour ainsi dire, et c'est là surtout ce qu'il nous a paru intéressant d'étudier, de surprendre el d'analyser.

C'est cet ensemble aussi (pie, sous le nom de Geste, nous présentons au lecteur, en l'avertissant (pie aussi bien, Lorsque nous rencontrerons le geste pur, nous le fixerons, mais aussi bien nous n'hésiterons pas à impliquer dans la description du geste tout ce qui en définitive, dans le mouvement ou l'attitude chez l'homme lui appartient légitimement, l'explique, le font humain.

Ceci dit, voyons quelle est l'origine ou plutôt quel a été le sens originel du mot geste?

Le mot geste, a tout d'abord signifié acte, pris dans le sens latin, ainsi que l'indique la phrase : Gesta Dei per Francos, les actes de Dieu par les Français ; comme le précisent mieux encore les chansons de gestes.

Les chansons de gestes des ménestrels, des anciens troubadours, étaient, en effet, des récits d'actes exclusivement. Racontant des exploits célèbres, ils étaient destinés à rappeler aux dames et aux vassaux assemblés le souvenir du seigneur et maître absent, qui, là-bas, guerroyait pour Dieu au pays des infidèles, leur faisant éprouver grande déconfiture et dommage par ses prouesses et les actes fameux de son bras.

Alors, Louis XI n'avait pas encore inventé les postes, et quant aux grands barons leur point d'honneur consistait à ne savoir ni lire, ni écrire, ni même signer autrement que du pommeau de leur épée ; comme le Brenn gaulois, d'un geste, qui était un acte, ils jetaient leurs armes dans la balance en disant : Vœ victis! En dehors de cela, ils ne connaissaient rien. C'était donc le ménestrel, alors aussi, qui personnifiait la lettre, lettre parlée ou chantée, agie, racontant l'histoire par les actes et joignant au récit le geste pour le rendre plus réel et plus saisissant.

Les chansons de gestes caractérisaient bien leur époque essentiellement ignorante, mais active, de l'homme, du guerrier féodal, rude, musclé, courageux, mais aussi, illettré et

inintelligent; époque du muscle, du courage personnel, de la force, se montrant dans les plaisirs comme dans l'amour, dans les tournois comme dans les joutes, comme aussi dans les combats singuliers à miséricorde , ou dans la guerre , toutes choses pour lesquelles la force individuelle primait tout; époque en un mot de l'acte, ou par un acte, comme Pépin le Bref, on se montrait, on devenait roi.

Alors dans notre France tout geste était un acte, doux ou cruel, mais toujours noble et grand, jamais honteux ni petit, et toute la caractéristique de la race y apparaissait nettement : On pardonnait un acte comme pour un simple geste aussi, l'on tuait; pourvu que l'honneur fût sauf, le reste n'était rien.

Chez la forte race, le bras s'armait de la hache d'armes lourde et pesante ou bien de lépée que l'on ne maniait qu'à deux mains. La vie comptait peu. Actes et gestes se confondaient alors, et le mot qui signifiait L'un pouvait indifféremment signifier aussi l'autre; il n'en est plus de même aujourd'hui.

Aujourd'hui l'acte a diminué avec la vigueur corporelle, avec le courage; les jeux de l'esprit ont remplacé les jeux du corps. Le combat singulier des preux, la lutte pour l'honneur, le plaisir ou la dame, dans laquelle la tête SOUS la masse d'armes broyée volait en éclats et où, comme [a faulx, l'épée à deux tranchants moissonnait, se sont transformés en duel fin de siècle; l'acte est devenu le geste, le coup

mortel, piqûre d'aiguille; l'honneur ne vaut plus la vie, une goutte de sang pâle d'anémique lui suffit; la guerre est maintenant une science mathématique; aux coups d'estoc et de taille donnés à l'aventure, on oppose aujourd'hui le geste précis, un petit geste de l'index, pressant la gâchette ou tirant sur la corde de l'étoupille, et c'est la balle ou le schrapnel qui accomplissent l'acte que jadis accomplissait le bras. Le bourreau lui-même s'est mécanisé : il est devenu simple déclic.

Aussi le mot geste a-t-il perdu son sens primitif et ne s'estil plus appliqué qu'au simulacre des actes d'une époque dont notre temps qui se paie de mots n'est plus que le pastiche ; on lie vole plus, on ne pille plus, on ne tue plus à coups d'actes, nos filous sont des prestidigitateurs. L'acte est devenu le geste et l'action a été remplacée par la mimique.

On ne geste plus, on ri agît plus comme autrefois, aujourd'hui on gesticule; le diminutif est intervenu, s'est imposé, si bien que de décadence en décadence à la suite de l'acte, le geste lui-même s'est altéré. Il est devenu malingre, chétif, malade, l'hystérie s'en est emparée. Elle est la caractéristique de notre temps.

Acte, gesticulation, hystérie, toute une histoire physique et morale de l'humanité dans ces trois mots.

Qu'est-ce que le geste maintenant, et comment le définir? Le geste est, dans son expression phénoménale la plus simple, une forme du mouvement. Le mouvement est la caractéristique de la vie, il semble être d'autant plus parfait

et plus varié que l'être est plus élevé dans l'échelle biologique.

C'est le cas de l'homme, dont les rapports avec le monde extérieur sont infinis. Pour pourvoir à sa nourriture qui est elle-même du mouvement, l'homme a besoin d'exercer les appareils qui lui permettent de s'y livrer : l'exercice est donc une première modification, la seconde étape du mouvement; à son tour enfin, l'exercice peut, dans une de ses formes, être modifié, régularisé, systématisé, il devient alors le geste; dans l'acception la plus élevée et la plus rigoureuse du mot, le geste peut donc se définir : lu pratique méthodique, appliquée et systématisée du mouvement.

Pour que le geste puisse s'effectuer, il est nécessaire que les appareils destinés à l'exécuter soient mus par des agents spéciaux. Ces agents sont les muscles. Partout où il y a muscle, il peut y avoir, il y a des gestes; les muscles sont les organes du geste, ce qui nous amène ;'i une première déduction curieuse et inattendue à savoir que la parole esl elle-même un geste.

Le langage articulé résulte, en effet, du jeu des muscles: il se compose d'une série de petits gestes des lèvres, des joues, de la langue qui accompagnent la voix, sont destinés à lui donner un corps, à la rendre, en même temps, que visible à l'œil, plus sensible par cela même à l'oreille.

Dans l'articulation des mots à ht muette, quand on parle bas, c'est le même geste seul du langage que l'œil suit, et que l'oreille perçoit; les gestes des lèvres, des joues, font

comprendre en les mimant, le mot, la phrase, l'idée, sans le concours de la voix.

Les jeux de physionomie sont donc les gestes du langage articulé. Qui ne connaît la scène du Bourgeois gentilhomme, où Molière prouve ce que nous avançons. Citons-en un passage :

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix A, se forme en ouvrant fort la bouche : A.

MONSIEUR JOURDAIN

A, A, oui.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix E, se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E.

MONSIEUR JOURDAIN

A, E; A, E. Ma foi, oui, ah! que cela est beau.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.

MONSIEUR JOURDAIN

A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voixO, se forme en rouvrant les mâchoires et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : 0.

MONSIEUR JOURDAIN

0, 0. Il n'y a rien de plus juste : A, E, I, 0, I, 0. Cela est admirable : I, 0, 1,0.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente 0.

MONSIEUR JOURDAIN

0, 0, 0. Vous avez raison. 0. Ah! la belle chose, que de savoir quelque chose.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix U, se forme en rapprochant les dents, sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre, sans les joindre tout à fait : U.

MONSIEUR JOURDAIN

U, U. Il n'y a rien de plus véritable. U.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Vos deux lèvres s'allongent, comme si vous faisiez la moue : d'où vient que, si vous la voulez faire à quelqu'un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que : U.

MONSIEUR JOURDAIN

Cela est vrai. Ah! que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.

Arrêtons-nous là, la scène est d'ailleurs classique. N'est-ce pas que c'est bien une leçon de mimique, de geste du langage? Tout le monde la sait par cœur. Ce que l'on sait

moins par exemple, c'est qu'elle n'est pas de Molière et que, ce dernier, l'a prise tout entière, copiée pour ainsi dire, mot à mot, dans le discours physique de la parole, de M. de Gordemoy, de l'Académie française, publiée en 1668, c'està-dire deux ans avant la représentation du Bourgeois gentilhomme.

Puisque le langage articulé est un geste, nous devons trouver dans les organes qui l'exécutent toutes les modifications et toutes les altérations du mouvement et les mêmes particularités. C'est, en effet, ce que nous rencontrons.

Qui ne sait, en effet, que le bégaiement, le blaisement, le sifflement, le grasseyement, qui changent la prononciation et altèrent le langage, sont des troubles de fonctionnement des muscles moteurs de la langue, des gestes faux, par conséquent.

La langue boite dans ces cas, elle est manchote, elle trébuche ou gesticule mal , et pour la secourir on a , dans ces cas aussi, recours comme pour le geste, à l'orthopédie, à l'exercice, à des moyens que Démosthènes l'un des premiers a rendus célèbres avec ses cailloux, dont le but était tout simplement de mettre obstacle à la volubilité des gestes de sa langue qui le faisait bredouiller, absolument comme au bout de ses bras, s'il avait été atteint de danse de saint Guy, de chorée , l'idée lui fut peut-être venue de mettre des pierres ou des poids pour en maîtriser les écarts.

Nous savons maintenant que le geste est une adaptation du mouvement et que ces organes sont les muscles ; il nous

faut montrer encore la part que prend le cerveau, le système nerveux, dans leur production et leur naissance, et ce ne sera pas là l'un des côtés les moins intéressants de ces préliminaires généraux.

Lorsque votre cuisinière vous rapporte de chez le boucher une de ces exquises cervelles de mouton, si fines et si savoureuses en papillotes, faites une expérience bien simple : coupez-la en deux, en travers et regardez.

Vous verrez qu'elle se compose de deux substances : l'une grise extérieure, formant les circonvolutions; l'autre blanche, au centre, elle-même parsemée de quelques noyaux gris.

La substance grise est la partie active du cerveau, celle qui pense, veut et commande, elle se compose de cellules; la substance blanche, est la partie passive, celle qui transmet les volontés et accomplit les actes, elle se compose de fibres qui conduisent les ordres aux membres, comme les fils du téléphone mettent en rapport et transmettent les ordres de celui qui commande et parle à celui qui écoute et obéit.

Cette transmission se fait par la moelle épinière, dans laquelle les mêmes particularités se retrouvent.

Examinez maintenant la face externe du cerveau. Vous y verrez deux circonvolutions remarquables appelées : l'une la frontale ascendante, l'autre la pariétale descendante. Là est la cause, l'origine des gestes.

Dans la substance grise de ces deux circonvolutions se trouvent localisés de petits centres, de petits groupes de

cellules, dont la fonction est de commander les mouvements et les gestes des membres.

Une autre circonvolution, appelée troisième frontale sert, chez l'homme, de centre moteur au langage articulé, c'està-dire au geste de la parole.

Nous voilà de première force sur l'anatomie et les fonctions du cerveau, ainsi que sur l'origine et les causes du geste. Nous savons aussi ce qu'on entend par localisations. Dès que les cellules qui en sont le siège entrent en action, les gestes auxquels elles commandent s'exécutent, volontairement ou automatiquement, lorsque la volonté est supprimée ou lorsque l'habitude rend son intervention inutile, et ce mécanisme se fait par l'intermédiaire de la substance blanche du cerveau et de la moelle qui se prolonge par les nerfs, lesquels se terminent dans les muscles , mettant ainsi directement la substance grise du cerveau en rapport avec les organes du geste et du mouvement.

Nous comprenons aussi maintenant, que, si une cause quelconque ( plaie pénétrante du cerveau , hémorragie ou tumeur intracérébrale ou intracrânienne ) détruit complètement ces cellules, il y aura paralysie, c'est-à-dire abolition complète du geste; que si elle les détruit partiellement seulement, il y aura abolition du geste dans les membres correspondants aux groupes de cellules détruites ; que si, enfin, elle les altère seulement, il y aura aussi altération du geste seulement.

En voilà assez pour faire comprendre le mécanisme Géré-

bral du geste. Ajoutons que chaque hémisphère «lu cerveau commande au côté du corps qui lui est opposé. C'est ainsi qu'une lésion des zones motrices droites déterminera des troubles ou une abolition fonctionnelle <lu côté gauche cl réciproquement.

Pour en finir avec ces notions générales d'anatomie cl de physiologie du geste, il nous faut dire encore un mot des muscles, puis passer rapidement en revue les membres en montrant comment chez L'homme ils sont devenus aptes au geste : l avant-bras et la main nous arrèteronl plus particulièrement.

L'ANATOMIE DU GESTE

L'ANATOMIE EST LA BASU DU GESTE — L'ART DE SE SUICIDER LE GESTE 1)1" PÈRE FRANÇOIS LE GESTE Dl' VERRE DÈ VIN OU LES M l X COCHERS DE L'URBAINE — L'HOMME ET LE SINGE

L'anatomie est la base du geste, les os et les muscles en sont les organes; quand on les connaît bien, on connaît le geste; savoir judicieusement s'en servir, c'est savoir gesticuler à propos. On ne saurait calculer l'importance d'un mauvais geste et ses conséquences. C'est ce que nous allons nous attacher tout d'abord à démontrer.

Les personnes qui ont F habitude de se suicider en se coupant la gorge manquent leur affaire en général quatre-vingtdix-neuf fois sur cent, et cela parce qu'elles n'ont pas fait une étude suffisante du geste et n'en connaissent point l'anatomie.

Nous allons voir comme cela est simple cependant. L'bistoire d'un cordonnier atteint de la manie du suicide va nous l'apprendre. Puisse la leçon nous profiter à l'occasion !

Ce malheureux ou cet imbécile, pour des causes que l'histoire n'enregistrera probablement pas, essaya par trois fois d'en finir avec l'existence en se coupant le cou. Mais

voilà, il s'y prit comme s'y prend le vulgaire en pareille occasion.

Tenant son tranchet bien horizontalement, il se l'était appliqué au beau milieu du cou, sous le menton, un peu audessous de l'endroit où il sentait la pomme d'Adam, puis, crac ! crac ! deux coups secs, à la suite desquels dégoulina sur ses mains novices un petit flot humide de sang, noir, poisseux et chaud.

Tout de suite la douleur et l'émotion le firent s'évanouir.

Quand il revint à lui, il se trouva dans un lit d'hôpital, le larynx largement ouvert, présentant une plaie béante, (inorme en étendue lorsqu'il rejetait la tète en arrière, mais qui devait inévitablement guérir.

C'est ce qui arriva. Il s'était en définitive fait lui-même une trachéotomie, l'opération du croup, maladroitement, en travers et exagérée comme dimension il est vrai, mais en définitive aussi une blessure sans danger, ce qui prouve bien qu'en chirurgie l'adresse môme est au fond un vain mot, et que Ambroise Paré avait raison quand il disait : « Je t'ai opéré, Dieu te guérisse! »

A peine sorti guéri, l'affaire de quelques jours au plus, notre cordonnier s'empressa de recommencer. 11 nous revint une seconde fois d'abord, puis une troisième dans le même état. Gela devenait agaçant à la fin.

Heureusement qu'à sa dernière sortie, le chirurgien, un bourru bienfaisant, comme on va voir, lui dit : « Tiens, espèce d'imbécile, tiens, là, là, là, lu n'as qu'à faire le r/este de dire oui ou non avec la tête, et à ce moment tu couperas là, sur le côté, et ce sera fait. Va et maintenant ne

L'ANATOMIE DU GESTK

reviens plus! » Et du doigt, le vieux maître montrait au cordonnier maladroit et ignorant , en appuyant fortement dessus, un muscle que l'autre avail précisément très gros et très saillant de chaque côté du cou, le sterno-cleido-masto'idien, celui qui se contracte et agit chaque fois que l'on baisse ou que l'on tourne la tête d'un côté ou d'un autre, que L'on fait par conséquent le geste de dire : oui ou non.

Derrière ce muselé, facile à couper, bat l'artère carotide qu'il préserve à L'état normal, dont il est satellite el dont La section entraîne la mort par hémorragie instantanément.

C'est cette mort qu'a décrit, aux assises, d'une façon bien saisissante et bien vraie, un assassin célèbre : Gamahut, je crois.

Au président, qui lui demandait commeni cela s'était passé, il répondit : « Oh .' d'une façon bien simple. Je lui ai fait /<■ coup du père François, comme cela, d'un geste, aussitôt elle s'est affaissée sans un cri, sans un geste <■/ s'est comme vidée de tout son sang <l<ius un gargouillement nui a fait glouglou. Elle était morte »

Gamahul avait raison el avait bien observé. C'esl Irès exactement ce qui se passe dans le coup du père François.

Ce coup du père François dénote chez les assassins de

profession une intelligente élude du geste et du résultat

auquel on peut arriver en en combinant ensemble deux. Il consiste en ceci :

On s'avance légèrement derrière la victime el on lui frappe sur l'épaule. Au moment où elle tourne la tête de voire côté, où elle dit non, par conséquent, elle tend son

le <;este

sterno-cleido-mastoïdien et dans ce geste fait saillir la carotide juste sous le couteau. Un simple geste en troisième pose de la main, ainsi que nous le verrons quand nous étudierons l'art mimique, et l'assassin accomplit son œuvre, la victime s'affaisse et meurt dans un suprême glouglou.

Pour en revenir à la morale pratique de la chose, c'est-àdire à notre cordonnier, il profita de la démonstration scientifique et chirurgicale que le bon vieux chirurgien lui avait fait du coup et du geste du père François.

Le soir même on nous le rapportait pour la quatrième fois, mais mort pour de bon et sans souffrances. Il s'était coupé la carotide et non plus le larynx.

On voit que l'instruction est une chose des plus indispensables à l'homme qui veut faire une bonne fin, et c'est bien ici le cas de répéter ce cliché si connu : Comme la vie humaine tient pourtant à peu de chose ! Deux muscles qui se contractent, un léger geste, et c'est fini !

On voit aussi de quelle utilité pratique peut être l'étude du geste et quelles précieuses indications sur le geste un simple muscle peut fournir.

Puisque, incidemment, nous parlons du bruit que font les gestes, du glouglou de Gamahut, ajoutons-y le couic des guillotinés.

Cette exclamation, ou plutôt ce bruit, que l'opinon publique prête à tout être qui meurt par section du cou, repose encore sur un fait d'observation absolument vrai.

Lorsqu'un condamné à mort est placé sous la lunette, à moins qu'il ne soit dans la plus complète prostration, tout son système musculaire est contracté, la cage thoracique

L'ANATOMIE DU GESTE

arrêtée en inspiration et pleine d'air, la section foudroyante de la moelle fait alors, en un dernier geste de haussement puis d'abaissement des épaules, comme en une sorte de grand oui que dessine la tète, détendre tout à coup tous les muscles contractés, l'air comprimé dans la poitrine s'échappe en même temps que le jet de sang rutilant des carotides. Tout cet ensemble alors, si on y joint le bruit de la brusque détente des muscles, forme le couic des gens surpris et frappés d'un coup instantané, violent et mortel.

Finissons-en avec ce que nous avons à dire sur les muscles.

Les muscles sont des masses charnues, en général allongées et retenues, fixées à leurs deux extrémités sur des os. Ces deux extrémités, lorsque le muscle est en contraction, tendent à se rapprocher; l'extrémité qui s'insère sur l'os le plus mobile entraine celui-ci et le gesle s'accomplit.

Le geste est donc, dans sa plus simple expression anatomique, un muscle qui agit sur un os.

La plus grande partie des muscles s'appellent d'ailleurs du nom des gestes qu'ils font exécuter. Ils se divisent par grandes masses, en adducteurs, extenseurs, fléchisseurs, abducteurs, etc., etc., et pour entrer dans quelques détails, en couturier, carré pronateur , risorius, opposant du pouce, oie., pour n'en citer que quelques-uns.

Les muscles sont solidaires les uns des autres dans le geste. Voici ce qui se passe, en effet, lorsque l'homme va faire un geste, surtout s'il est un peu étendu et qu'il nécessite un effort plus ou moins énergique.

Instinctivement, la respiration s'arrête en inspiration,

parce que, dans cette position, la cage thoracique pleine <l'air forme une base solide et immobile , sur laquelle portera tout l'effort de l'épaule, du bras, de F avant -bras et de la main. Alors les muscles intercostaux, le diaphragme, les muscles dorsaux et lombaires se contractent pour fixer Le corps sur les jambes, pendant que le geste s1 effectue. Après quoi, tout le système se détend, la cage thoracique retrouve sa mobilité et l'expiration a lieu dans un petit temps d'essoufflement.

Nous retrouverons d'ailleurs tout cela, que nous ne faisons maintenant qu'indiquer dans la partie consacrée à la culture du geste, à l'art mimique principalement.

Avant d'en arriver à l'étude de l'adaptation des membres au geste, fixons tout de suite nos idées sur ce que nous savons déjà et prenons un geste simple chez l'homme poulie décrire, l'étudier rapidement; joignons ainsi à la parole l'exemple, et prenons un geste des plus répandus à Paris.

Voici deux cochers de Y Urbaine si vous voulez, pour mieux préciser, qui viennent de s agoniser de sottises, rien n'est plus fréquent, on le sait, à Paris, et qui, pour faire la paix, entrent ensemble chez le marchand de vin, ce grand arbitre populaire.

Là, ils vont naturellement demander deux demi-setiers.

Décomposons leurs mouvements, examinons leurs attitudes, et voyons la musculature de leurs gestes :

Regardez-les, dandinés sur leurs petites jambes un peu molles et fléchies par l'habitude de la station assise sur la banquette du siège, le ventre proéminent de gens qui

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d'habitude aussi mangent confortablement. La tête d'un air conquérant, le chapeau crânement sur l'oreille, est légèrement déjetée et inclinée en arrière dans une attitude de supériorité tranquille, reposée et sûre d'elle-même.

Sous les cheveux coupés ras du front bas, deux petits veux striés de sang, aux conjonctives jaunâtres, regardent Hou d'un air un peu ahuri.

La peau de la face glabre est tannée du hàle des intempéries de l'air, marbrée de sigillures variqueuses et bourgeonne ainsi que le nez qui trognonne de boutons d'acné imbibés d'alcool et pustuleux.

Ouf! tous deux viennent de faire un petit effort pour franchir la marche de pierre du seuil de la porte du troquet et s'avancent, traînant leurs gros sabots, jusque vers le comptoir de zinc sur lequel nous supposons leurs deux demisetiers versés.

Jusqu'ici ils n'ont encore exécuté que des mouvements, ils ont marché, et nous voyons leur altitude d'équilibre légèrement instable faite d'un balancement rythmique et doux d'ours enchaîné.

Mais le geste va avoir son tour, le geste typique du Parisien, le geste que l'on pourrait appeler : Geste du verre de vin. Il est complexe et curieux à étudier.

Les voilà qui s'épongent Le front de leurs mouchoirs jaunes à carreaux rouges, pris au fond de leurs chapeaux, premier geste prémonitoire ; un petit jet de salive, puis le revers de la manche gauche de la veste passé sur les lèvres. deuxième geste de préparation; tandis que le bras droit s'étend sur le comptoir, troisième geste d exécution, la main

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bouche, nous avons une maladie du geste à signaler en

passant, le tremblement chronique alcoolique que nous aurons à étudier plus tard.

Ici, le geste proprement dit s'arrête et ce n'est pas lui qui va faire avaler le vin.

Tout l'ensemble de la main, de F avant-bras, de l'épaule et du thorax va rester immobile, contrairement à ce qui se passe chez le commun des mortels ; et tandis que le verre sera collé aux lèvres, maintenu par le bras fixé, la bouche s'ouvrira toute grande, un gouffre rouge, et toute la partie supérieure du corps décrira un grand arc de cercle de 90° d'abord en avant, puis en arrière, comme un grand salut exagéré auquel la dixième vertèbre dorsale servirait de charnière et cela brusquement, le temps seulement d'un balancé pendant lequel le contenu du verre de vin a été précipité dans F arrière-gorge et de là dans le pharynx et l'estomac avec un mouvement de déglutition à peine sensible.

C'est le corps entier qui, dans le geste du verre de vin, l'exécute, chez le cocher parisien tout au moins. Le geste est bien ici, chez lui, l'expression de l'idée quotidienne, de tous les instants, qui le domine, l'obsède, le hante, l'idée de boire ; aussi, ainsi que nous le disons au commencement de cette étude, position, mouvement, attitude, tout se confond, s'unit en un acte, boire, qui devient un véritable geste, indiquant, signifiant ce qu'il fait, ce qu'il pense, ce qu'il veut.

C'est l'homme tout entier résumé, et il n'y a pas trop de tout le corps pour l'exprimer. Il avale le vin comme d'autres avalent des sabres, par goût, devenu en quelque sorte profession.

Il y a loin, on le voit, de ce geste d'ivrogne endurci,

L'ANATOMIE DU GESTE

d'homme épais et balourd du Nord, au geste élégant dit boire à la régalade de nos accortes et lestes gens du Midi.

Le corps gracieusement penché, la tête rejetée en arrière, les mains soutiennent en L'air le bidon ou la moque au col effilé d'où coule en une cascade de perles ou en un mince filet non pas l'affreux et poisseux mélange décoré dans le Nord du nom de vin, mais de Veau pure. Dans le Midi, nous en avons.

Avec ce que nous savons, nous pouvons maintenant comprendre les gestes de nos deux cochers.

Leur cerveau, naturellement habitué à penser vin, a excité les petites zones motrices de l'éeorce : celles-ci sont entrées en action pour répondre vin à La pensée vineuse el aussitôt tout le système musculaire ei osseux arc-Bouté sur les jambes immobiles a été mis en mouvement pour la déglutition d'un verre de vin.

Les six muscles du dos, tous les intercostaux, le diaphragme et les quatre muscles du ventre, tous ceux de là gouttière vertébrale, la masse sacro-lombaire, les fessiers, les muscles de l'épaule, le deltoïde, ceux du bras et de la poitrine, grand pectoral et petit pectoral, les biceps et triceps, les vingt muscles de l'avaut-bras, y compris le carré pronateur, réininence thénar, hypothénar, les interosseux des doigts, les muscles de la cuisse, <le la jambe, du pied, du cou et de la tète enfin, en tout plus de 2'.Vt muscles, sans compter les os et l'intervention de l'acte physiologique de l'effort', toute une anatomie en un mot et une physiologie humaines, remuées de fond en comble à propos d'un demi-setier !

Nos deux cochers, heureusement pour eux, ne s'en doutent

guère, ne le leur disons pas. Au surplus, cela n'aurait qu'à les dégoûter du vin.

Il nous faut encore maintenant, et nous en aurons terminé avec ce qui a trait à l'anatomie du geste, dire un mot de l'adaptation des membres de l'homme et surtout du membre supérieur à cette spécialisation.

De tous les animaux, l'homme seul en effet a le geste.

Quoiqu'en ait dit M. de Bufïbn, le singe ne gesticule pas. La fonction du geste tient chez l'homme, nous allons le voir, à une anatomie spéciale dont quelques singes supérieurs seuls approchent, et il manque à ceuxci, pour en arriver au geste, l'éducation.

L'anatomie va nous donner ici une preuve de plus que le geste est une dérivation, une spécialisation du mouvement.

Tandis que chez les animaux, le bassin et la poitrine sont rétrécis, dirigés vers le sol et que les membres s'y articulent de façon seulement à favoriser la station horizontale, la marche, la course ou le saut, chez l'homme, au contraire, le bassin s'épanouit pour aider à la station verticale et le thorax se développe transversalement pour le geste.

Grâce à des arcs-boutants spéciaux, les clavicules, les

Le singe ne gesticule pas.

L'ANATOMIE DU GESTE

bras de l'homme vont pouvoir se porter non plus en avant seulement, comme les membres antérieurs des animaux, mais au contraire en dehors pour se mouvoir dans tous les sens, et pour cela les membres antérieurs de l'animal n'ont eu qu'à se retourner sous un angle de 190°. La gouttière dite de torsion et la forme tordue de l'humérus de l'homme montrent la réalité de cette assertion et sont les vestiges de cette évolution de l'espèce à un moment donné du temps.

Tandis que chez les animaux les quatre gros orteils sont en dedans, grâce à La torsion les deux supérieurs de l'homme sont devenus extérieurs et ont pris le nom de pouces. La jambe antérieure est devenue bras, et le pied, main.

La nouvelle position et l'ha-

Cuissc, jambe et pied.

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