‹ Le gesteChapitre 14 sur 34 · PREMIER TABLEAU, PREMIER 0MNIB1 S · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU, PREMIER 0MNIB1 S

Elle. — Petite brune, très élégante dans sa toilette du matin, cheveux frisés sur le Iront, la voilette baissée, un grain de beauté noir sur une peau très blanche au cou, elle est gaulée Dans la petite ouverture du ganl de la main i;auche une correspondance inutile, dans la main droite un petit paquel dans lequel il n'y a. d'ailleurs rien, c'esl simplement <lu papier rouit'1, c'ésl l'inévitable paquet dil sauvegeste, ou de contenance.

Elle a fait un petit geste gauche d'appel au conducteur qui tire son cordon, l'omnibus s'arrête au bout de quelques mètres. Elle arrive vite à petits pas saccadés, la main gauche tient la robe par derrière, geste machinal et de contenance aussi. Très embarrassée pour saisir la rampe, dame ses deux mains sont occupées, heureusement le conducteur qui a l'habitude la saisit par le bras et la taille, un petit geste secr houp! C'est fait. Petite inclinaison de tète gracieuse ai» conducteur en remerciement. Coup d'œil rapide dans l'intérieur. Ah i là, une place, essai infructueux pour s'accrocher à la tringle qui court au plafond, geste raté, elle est trop petite, arrivée devant sa place cahin-caha entre deux rangées d'hommes dont les malins avancent sournoisement le genou pour frotter la jambe au passage, c'est ce qu'on appelle, chez les connaisseurs, le geste de la prise de contact ou de reconnaissance. Elle s'assied en ayant soin de ramener sa robe d'un petit geste gracieux et imperceptible sur le côté pour éviter les plis entre elle et la banquette. Puis encore un petit coup d'œil rapide, circulaire, prudent, pendant que sans en avoir l'air, le paquet-contenance posé sur les genoux, la main droite tout de suite, ébouriffe un peu les frisons du front avec la paume et que la gauche passe derrière pour lustrer la taille avec la face dorsale, étaler les petits plis et se livrer à toute une petite mimique, à tout un petit travail compliqué , mais des plus vite et des plus adroitement faits pour arranger et faire valoir sa taille très fine et très élégante d'ailleurs. (Réflexion : Diable de ces omnibus, où on n'a pas seulement une toute petite glace pour voir si on ri est pas trop défaite, enfin, tant pis!)

LA PANTOMIME DE L'OMNIBUS

Moment de silence mimique. — Elle change sa correspondance inutile de gant.

Côté des hommes. — A son entrée, tous ont porté la main à leur moustache; ce geste de frisure machinal est classique, chez l'homme en présence d'une femme et ne rate jamais, c'est un tortillement de coquetterie et de contenance.

Quelques irréguliers ont arrangé leur cravate ou se sont passé la main dans les cheveux, mais ce sont-là, répétons-le, des amateurs, des irréguliers du geste.

Réflexion générale du côté des hommes : Tiens! tiens! tiens ! tiens ! tiens !

Côté des dames. — A son entrée toutes l'ont regardée, toisée, dévisagée. Pas de gestes, mais une comparaison mentale et silencieuse, longues investigations, résultats indiqués par des mines diverses : physionomie gracieuse chez celles qui se trouvent mieux qu'elle, pincée chez celles qui croient perdre à la comparaison. (Réflexion générale du côté des dames : Qu'est-ce que ça peut bien être que cette petite pécore ?)

2e moment de silence mimique.

Lui (un imbénie). — Il est en face d'elle, tête de grelot* teux qui se croit irrésistible, il l'a regarde avec insistance et tortille ses moustaches frisées à l'envers avec frénésie. — (Réflexion : Ah çà! elle ne te regarde donc pus, ça n'est pus

passible. Guy mon umi, c'est qu'elle ,,e l u pus eu . reidem-

meht, elle ne t'a pus vu. Manœuvrons.)

Il fait le geste de tirer sa manchette de chemise (geste connu) dit le coup de la' manche! le.

Elle, pendant ce temps, a pensé à autre chose tout en ins-

pectant un à un les voyageurs et en commençant par ceux du fond. Tout à coup elle s'arrête. (Réflexion : Et ma voilette que f ai oublié d arranger! elle doit être horriblement collée sur mon nez et f oi mis du cold-cream ce matin!) — Résultat de la réflexion : un petit geste, les deux pouces glissés sous la voilette qu'elle tend en la tirant légèrement, pendant que ses deux lèvres exécutent une petite moue, pour aider au repoussement du tissu. (Réflexion : Diable, heureusement que fy ai encore pensé à temps. Quelle horreur! cela devait me défigurer absolument. Aussi, on n'a pas idée de ces omnibus sans glace. A quoi pense donc la femme du directeur de la Compagnie?)

Pendant cette petite gesticulation elle a dû fixer la tête et a aperçu juste en face d'elle Guy, qui continue lui, à ne pas la quitter de l'œil et qui, maintenant mordille les pointes de ses moustaches, d'abord parce que c'est classique, ensuite parce qu'il n'est pas fâché de montrer ses dents, belles et bien tenues, ce qui lui donne avec ses lèvres humides d'enfant l'air un peu plus baveux encore et gaga.

Les autres gens de l'omnibus se sont désintéressés de la question et c'est maintenant un duo de gestes qui va s'engager.

Du moment où, elle a vu Guy, elle l'a rapidement dévisagé et a aussitôt baissé les yeux, elle ne le regardera plus et ne lèvera plus les yeux sur lui, aussi elle ne perdra ni un de ses regards ni un de ses gestes, et sans rien regarder elle verra tout et devinera ses pensées.

Tout voir sans regarder et voir précisément ce qu'elle ne regarde pas est une des propriétés les plus remarquables de la femme. En omnibus comme partout.

LA PANTOMIME DE L'OMNIBUS

Lui. — Il quitte un instant ses moustaches et passe son index droit entre son cou et le col de sa chemise, petit geste de tète et petite secousse du cou. (Réflexion : Jouons serré, Guy, elle fa vu, elle fa regardé, elle te gobe, il n'y a pas à en douter!) — Il revient à sa moustache.

Elle. — (Réflexion : Qui peut bien être cet imbécile? pas mal, un peu gravure de mode, les jambes maigres, c'est curieux comme tous les hommes ont les jambes maigres depuis quelque temps, ça doit être le vélocipède. Comme il me regarde ! Diable, il n'a pas encore vu mes frisettes il uns le cou que j'ai cependant fort belles.) — Aussitôt petit geste, comme pour abaisser la glace derrière elle, elle baisse le cou, effet prodigieux de frisettes qui miroitent <mi pleine lumière. Petits efforts coquets, non pour abaisser la glace, mais bien pour faire miroiter les frisettes sous tous les jours.

Lui. — (Réflexion : Qu est-ce qu'elle a donc à se tortiller comme ça? elle ne voit donc pas que je la regarde?) — Il sort son mouchoir et se mouche bruyamment.

Elle (indignée). — (Réflexion) : Je Finirais parié , c'est un imbécile; est-ce qu'on se mouche pendant qu'on regarde une femme! je suis sûre qu'il n'a même pas fait attention à mes frisettes. Ayez-les donc belles après ça.) — Ici se place un petit geste suspensif involontaire. — (Réflexion : Est-ce que par hasard elles seraient défrisées ! Ma vie pour mie g/are!) Nerveusement elle roule le paquet-contenance entre ses deux mains.

Lui. — Il passe d'un air dégagé ses pouces dans les entournures de son gilet, cesse de friser ses moustaches, ei prend

la mine pincée. — (Réflexion : Elle ne me regarde pas , c'est une bécasse. Zut! à d'autres, à quoi bon se gêner, il s'étale.)

Elle. — Prenant un petit air pincé aussi, place le bout de ses petits doigts la main ouverte devant ses lèvres en toussotant légèrement et les yeux rivés au sol. — (Réflexion : Je

l 'avais bien pensé, c'est un imbécile. Après ça elles sont peutêtre défrisées : c'est horrible, épouvantable! ne pas se voir! je ne connais pas de supplice pareil!) Moment de silence mimique.

Le conducteur [criant). — Magdelaine , correspondance Champs-Elysées, Passy.

Elle se lève précipitamment et dans son indignation, lui lance un long regard de mépris. — (Réflexion : Je vais donc enfin pouvoir m' arrêter devant une glace, et si elles sont frisées...)

Le conducteur. — Allons, dépêchons, la correspondance part.

deuxième tableau, deuxième omnibus

Elle. — D'un petit bond gracieux et léger elle a sauté en bas de la plate-forme, courru à l'autre omnibus où le même manège va se répéter; pendant ce temps, Guy l'imbécile qui se méprend sur le sens du regard retortille sa moustache de nouveau. — (Réflexion : // n'est pas possible quelle ne m' aime pas. Suivons-la.) Il se précipite à sa suite, écrase des pieds, bouscule une grosse dame, saute à terre et arrive à l'autre omnibus qui va partir.

LA PANTOMIME DE L'OMNIBUS

Complet ! crie le conducteur avec un geste goguenard . . . Allez, roulez! et il tire à coups répétés sur le cordon, ce qui dit au cocher : Complet, ne f arrête plus !

Guy reste atterré et tout penaud, sans un geste, pendant qu'elle lui sourit d'un air moqueur au loin en lui montranl bien acérées ses quenottes blanches. — (Réflexion : Cest bien fait, mon petit, ça t'apprendra à mépriser les frisettes!)

LA PANTOMIME DU FLIRT

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