‹ Le gesteChapitre 16 sur 34 · DEUXIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TABLEAU

Une mimique de chien.

Même décor, mêmes accessoires que le précédent tableau. Les pantoufles seulement ont un peu grandi, et leur dessin, au lieu de fleurs roses, représente maintenant une tète de cheval. Depuis de longs mois, maintenant, ils s'aiment pour s'être vus.

Elle est seule encore dans sa chambre à coucher, à côté de celle de grand-maman qui sommeille dans sa chaise longue. Elle est assise près de la fenêtre, mais le rideau est baissé, elle brode, son aiguille va, mécaniquement, dans un geste égal et doux. Elle réfléchit profondément, puis prend une marguerite qu'elle effeuille

Tout à coup, elle tressaille et s'arrête le bras en l'air : une vive rougeur a envahi ses joues, elle a deviné plutôt qu'entendu réellement. Il est encore trop loin. Le pas d'un cheval, c'est celui du sien, plus de doute. Clac, clac, clac, maintenant le galop se fait entendre, c'est lui! Alternativement, elle rougit et pâlit, son sein bal, sa respiration s'accélère. Lui, il s'approche au galop, il a hàle aussi d'arriver devant la fenêtre. — Comment, elle n'est pas là? cl il a mis son cheval au pas, il voudrait que cette fenêtre eût quinze lieues de large pour chevaucher devant tout le jour, là,

à quelques mètres d'elle. Comment, mais vraiment elle n'est donc pas là aujourd'hui? et d'un geste nerveux de la jambe, d'un coup d'éperon, il fait caracoler et piaffer son cheval. Rien! pas un mouvement de rideau, pas le plus petit geste! — Elle n'est pas là. Décidément, elle ne m'aime plus, puisqu'elle est sortie, puisqu'elle ne m'entend et ne m'attend plus, et le beau lieutenant fait un gros geste de désespoir.

— Mais si, elle est là, mon lieutenant, elle est là, debout derrière son épais rideau, blanc comme neige, plus blanche que lui, une main sur sa poitrine dont elle comprime les battements du cœur. Mon Dieu! si grand-maman allait se réveiller. Elle ne fait pas attention à Puss le gros chat qui, doucement lui câline la robe en y frottant sa tète et qui ronronne, ni à ses canaris qui la regardent maintenant, elle est toute à la rue, toute à son amour. Maintenant, elle aime aussi, elle n'ose plus entr'ouvrir le rideau, précisément parce qu'elle aime, elle a honte sans savoir pourquoi.

Le bel officier continue son chemin, ralentissant tant qu'il peut le pas de sa monture et retournant la tête à chaque instant, l'air profondément troublé et chagrin, laissant flotter les rênes sur le cou de la bête d'un geste mou.

Mais derrière lui il a laissé heureusement un interprète, mime des plus distingués : Pull, son gros chien aimé, un bel épagneul, auquel il ne manque môme pas la parole.

On ne lui a rien dit, à Pull, mais il sait tout, il a tout observé, tout réfléchi, tout compris,

Maintenant, lui, il est arrêté devant la fenêtre et fait à la belle invisible son petit discours adroitement mimé :

LA PANTOMIME DU FLIRT

Une série de coups de queue rapides et étendus — à toute queue, pour parler chien. — Eh bien, alors, nous ne sommes pas à la fenêtre aujourd'hui?

Deux coups de queue secs. — Eh bien! voyons?

Un petit bond, un coup de tête, un gros coup de reins, puis la queue immobile, en panache, raide. — Voyons, mademoiselle, vous savez bien qu'il est là ?

Quelques vibrations de queue. — Parfaitement, il est là.

Vibrations plus énergiques et un fouetté. — Alors, je n'y eomprends plus rien.

Un gros coup de queue en cercle. — Diable, diable !

Un arrêt subit, la queue basse comme dans le geste $ attente ou de réflexion, les oreilles pointées et la tête alternativement allant de la fenêtre à son maître qui s'en va. — Voyons, examinons bien et réfléchissons. Qu'est-ce que toul cela peut hien vouloir dire? Seraient-ils lâchés?

Mais voilà qu'un bruit s'esl fait à la fenêtre, qui s'entr'ouvre doucement. Le lieutenant est maintenant déjà au bout de la rue, et l'on a moins honte et moins peur : on se risque. Dans l'entre-bâillement , une petite main adorable, mignonne, blanche, au bout d'un bras exquis passe, qui, dans un adorable petit geste, lance au chien un gros morceau de sucre blanc.

Aussitôt Pull se livre à une véritable incontinence... de mimique : sa queue zèbre et fouette fui/-, décrit des triangles . des carrés, des ellipses, toute cette géométrie descriptive, et dans V espace qui caractérise la joie chez- le chien, elle bat ses flancs, fouette, coupe, sillonne, vibre, on dirait quelle eu

se détacher du corps, s'envoler. Mou Dieu! quel discours! Et

des bonds et des sauts et des coups de reins , et des pointés d'oreilles. A nous Pull, toute l'éloquence vibrante des grands jours et des grands morceaux de sucre. Puis, tout à coup, Pull part à queue abattue, dans la direction de son maître, la queue ouverte, comme une bouche, prête à parler et à lui raconter tout ce quelle a dit et tout ce quon lui a répondu.

Pendant ce temps, elle n'y a plus tenu, elle ne peut plus lutter avec son cœur qui déborde. Au moment où le beau hussard, maintenant son ami de cœur, va disparaître, la tète obstinément tournée vers elle, vers la fenêtre, dans un douloureux geste de torticolis, elle ne veut plus réfléchir, et brusquement elle ouvre la fenêtre très grande, se penche dans un rayon de soleil qui l'auréole tout entière pour l'apercevoir ne fût-ce qu'un instant. Alors, il l'a vue, et vivement il a porté le pommeau d'or de sa cravache à son cœur, de là, à sa bouche, pour lui lancer comme à bout du bras tendu, dans un geste long, d'une douceur infinie, son cœur dans un gros baiser tout plein d'amour.

Alors, elle est restée inerte, glacée, avec un froid d'émotion suprême dans le cœur, sa respiration et son sang s'arrêtent, elle blêmit, puis tout à coup, un flot de sang lui monte à la tête, chaud et capiteux, qui l'envahit, la trouble, l'enivre, elle n'a que la force de saisir d'un geste rapide, d'une main tremblante et d'embrasser de toute sa tendresse la médaille bénie qu'elle porte au cou en balbutiant, la bouche entr'ouverte, l'œil convulsé en extase ce mot : Jésus!

Le beau hussard a disparu. Pull resté seul au coin delà rue, remue maintenant ensemble la tète et la queue en deux petits gestes émus et approbateurs.

LA PANTOMIME DU FLIRT

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