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LA SALTATION — LA PANTOMIME

I.A SALTATION — SALTATION CHEZ LES PREMIERS PEUPLES CHEZ LES GRECS : ORCHÉSIS, SES ACTEURS, SON RÉPERTOIRE, SA MIMIQUE — CHEZ LES ROMAINS, ELLE SE TRANSFORME, DEVIENT ATELLANE, PUIS PREND LE NOM DE PANTOMIME UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE PANTOMIME A ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE — LA PANTOMIME ROMAINE : SON RÉPERTOIRE, SES ACTEURS, SES GESTES DEUXIÈME PÉRIODE DE LA PANTOMIME — LES ITALIENS TROISIÈME PÉRIODE — EN FRANCE : NOVERRE, VOLTAIRE ET NAPOLÉON i" DERURAU — ROUFFE LA PANTOMIME CHEZ DIFFÉRENTS PEUPLES

C'esl dans l'art mimique, don! la pantomime esl à la fois l'origine et l'application théâtrale . que nous allons rencontrer le geste dans toute son harmonieuse pureté, dans toute la précise élégance qu'une culture spéciale »•( qu'une adaptation particulière lui ont données.

L'art mimique procède de la pantomime. Celte dernière n'a été tout d'abord qu'une sorte de tableau vivant et n'est devenue réellement pantomime que lorsque l'acteur a su mimer. Il nous faut donc axant d'étudier l'arl mimique, montrer la naissance et suivre révolution de l'arl dont il provient.

Comment est née la pantomime el comment est-on arrivé ensuite à l'arl du mime? l'explication en est simple au point de vue général d'abord.

Il est en effet dans l'essence même de l'homme d'aimer

la répétition muette des actes de sa vie habituelle. La simulation par l'attitude et le geste d'une scène de guerre par

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La simulation, par l'attitude et le geste, d'une scène de guerre.

exemple, dont la compréhension est facilitée au spéctatci:!* par une sorte de langage mimé, a été de tous temps et pour tous les peuples un grand régal.

HISTOIRE DU GESTE AU THÉÂTRE ANCIEN

Les gestes, les attitudes, le langage mimé ont du certainement dans les débuts être incorrects; mais, tout de suite, la nécessité s'est fait sentir de les préciser davantage, tout de suite aussi ceux qui s'y sont livrés ont goûté le charme artistique, l'impression profonde et inexprimable qui se dégageaient de cette culture et augmentaient au fur et à. mesure que le geste se perfectionnait, se précisait, s'affinait.

Mais il ne suffit pas d'avancer cette idée générale philosophique, il faut en démontrer l'exacte vérité, la faire sortir du domaine de la vue de l'esprit, de l'hypothèse et, pour cela, s'appuyer sur des documents, des faits.

L'histoire de la pantomime, que nous allons tout d'abord raconter, est des plus intéressantes; ensuite elle est inconnue, esquissée à peiner deux raisons pour que nous y insistions un peu plus longuement.

On croit généralement que la pantomime est fille de la danse. C'est là une erreur. La pantomime a de beaucoup précédé la danse, et toutes deux descendent d'une origine commune : la saltation.

La saltation est l'art le plus anciennement connu. Dans la saltation, la danse était une partie accessoire, occupait le second plan, tandis que le geste et la pantomime en faisaient tous les frais. Nous allons donc étudier la saltation. Au cours de cette étude, nous la trouverons d'abord seule, à l'origine des peuples; puis nous la rencontrerons mélangée plus intimement à la danse, chez les Grecs; enfin, elle se transformera et prendra le nom de pantomime chez les Romains. Chez ces derniers nous l'étudierons complètement. Nous en décrirons les gestes, nous en nommerons les

HISTOIRE DU GESTE AU THÉÂTRE ANCIEN

acteurs, enfin nous reproduirons les pièces de son répertoire. Nous aurons ainsi raconté toute l'histoire du geste au théâtre ancien et celle de la pantomime qui en est l'application théâtrale spécialisée.

Il ne nous restera plus alors, la période ancienne exposée, qu'à poursuivre notre étude de geste et de la pantomime à travers les Ages et les divers peuples jusqu'à nos jours. Notre histoire du geste sera dès lors complète à ce point de vue. Tout d'abord vovons la saltation.

Dès la plus haute antiquité, nous trouvons dans les Veddhas indiens, dans les descriptions des cérémonies du culte, sous le nom de goims-goims ou goms-yom.s, des scènes dans lesquelles la mimique jouait le rôle principal. De uns jours encore, les danseuses de Surate et les aimées exécutent aux sons des fifres des espèces de danses sur place avec une gesticulation mimée au sens mystique i I mystérieux.

A l'époque du Ram Lila (jour de l'an) dans l'Inde, un

grand nombre d'acteurs mettent silencieusement en action

les scènes principales du Ramayana, l'une des grandes épopées indiennes, pendant qu'un chœur de Brahmes récite à haute voix les passages correspondants.

L'œuvre, qui se compose de 25.000 vers, est hn1 en entier dans le cours de à M) jours, et tous les incidents susceptibles d'être mis sous les yeux des spectateurs figurés.

Le rôle de Siia, fiancée de Rama, et ceux de ses frères et sœurs, sont remplis par des enfants richement vêtus, dont le visage est point en bleu et jaune. Le singe Havou-

rnahan par un homme masqué, et Rakchassas le bouffon par un homme le visage peint en blanc.

Avec Gonfu-tse, nous suivons la saltation chez les Chinois : « h' art du geste est si important chez nous, dit-il, qu'on doit juger du règne d'un souverain par les danses mimées qui ont eu cours dans son temps. » Cette maxime, extraite des Règles du tribunal des rites, est citée dans les histoires chinoises de Goguet. Ajoutons qu'en Chine le cérémonial a réglé de toute antiquité la mimique des salutations, depuis le grand salut impérial jusqu'au moderne Tchin-tchin.

Les Égyptiens connurent de tout temps la saltation. Les danses du bœuf Apis sont de véritables pantomimes, et quant à leur roi, le célèbre Protée, qui avait la faculté de prendre toutes les formes et de se métamorphoser a volonté, n'est-il pas, on a le droit de se le demander, une véritable personnification de l'art que nous décrivons?

La saltation fut en usage chez les Hébreux. David dansant devant l'Arche et mimant avec des poses en est une preuve.

Les Goths et les Suetcs avaient la saltation, ainsi que les Arabes qui l'appelaient Baks. Chez les Perses, sous le nom de Dest-Bend, les Mages se livraient à une; saltation qui consistait principalement dans le mouvement des mains.

Les Turcs ont encore, de nos jours, El-ojum, ou le jeu des mains, et une coutume s'est longtemps conservée en ce pays, si même elle n'existe pas encore, qui procède directement de la saltation. Voici en quoi elle consiste :

Lorsque les forces de Vannée ottomane se déploient, et marchent contre V ennemi, V étendard de Mahomet est pré-

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cédé (Tune espèce de mascarade en procession sautillante (/ni représente sur une série de clairs les artisans de tous les métiers, lesquels, dans le plus profond silence et comme des automates, exécutent chacun la mécanique mimée de leur industrie.

Exercices de chiroiiomia et de cubîaliquc égyptiennes.

La morale de cette charade esi que, lorsque l'Étal esf en guerre, tous doivent quitter leurs travaux pour courir aux armes.

Pour terminer cet historique de la première période de la saltation, disons que, de temps immémorial, apportée dit-on par Jen-mou Temno, le conquérant légendaire, le Japon a eu sa saltation, la Ckibaï-ya, <|ni, à son tour, s'esl transformée el nous livrera Ions les secrets d'une mimique des plus exquises et des plus compliquées.

Examinons maintenant la saltation à des époques plus rapprochées de nous, chez les Grecs d'abord, chez les Romains ensuite et nous allons In voir peu à peu quitter la place publique pour monter sur la scène, devenir la pantomime.

Les documents vont abonder ici et nous étonner par leur précision.

J)K L\ SA LTATIOX CHEZ LES GRECS

La saltation se nommait Orchésis chez les Grecs, on l'appelait aussi Chironomia, c'est-à-dire règle de la main. Platon la définit : l'imitation de tous les gestes et «I»' tous les mouvements que l'homme peut faire. Ato fxfytwis ro*v ).£-/op.evwy mmuxai yeyopewi tïîv OpxïKKj^ïjv B&ipyoaotTO Tcxynw or-xia-v (De leg., I, 7.)

Elle se divisait à cette époque en : Cubistique, Sphœristique et Orchestique. La première étail plutôt un exercice violent du corps qu'une pantomime ; elle se composait de sauts, de mouvements rapides, de contorsions. Telle fut celle des Bacchantes.

Le mot xvSwep signifie proprement un homme qui saute sur la tête, qui fait la culhute. La seconde, la saltation sphœristique, était liée à l'exercice de la paume [saltatio cum pi/a), et tirait son nom du mot cçepa, balle. Enfin, la

saltation orchestique était celle qui s'exécutait au théâtre, du mot opxectfa, scène, et opzy^ot, saltateurs.

L'origine de la saltation grecque est absolument obscure. Quintilien, dans le premier volume de ses institutions, la rapporte aux temps héroïques; Théophraste en attribue l'invention à Andon de Catane ; Gassiodore, à la muse Polymnie ; Plutarque, à Philamon de Delphes, inventeur des danses d'Apollon ; Hipparus en fait honneur aux Lacédémoniens.

Athénée est plus précis, quand il nous dit qu'un certain Télésis imagina plusieurs moyens d'exprimer, par le seul mouvement des mains, les paroles qui composent le discours. Ce Télésis, qui fut contemporain d'Eschyle, avait un talent si supérieur, paraît-il, qu'il représenta en pantomime la guerre de Thèbes, ou plutôt la pièce d'Eschyle intitulée : Les Sept devant Thèbes, sans omettre aucun des événements relatifs à ce sujet, et sans qu'il y eut la moindre obscurité dans son jeu.

Nous trouvons dans Homère (Illiade, I, 18 à la fin) la description d'une danse qui représentait les détours inextricables du fameux labyrinthe et au cours de laquelle, au milieu des danseurs, étaient deux saltateurs qui mimaient le sujet de leur pantomime. Homère regardait la saltation comme un art si noble et si beau qu'il le désigne par l'épithète d' irréprochable .

Arrien avance que, dans l'Inde, on enseignait la saltation aux éléphants, et raconte à ce sujet que l'un d'eux, ayant été battu par son maître pour sa maladresse, fut trouvé répétant sa leçon au clair de lune.

DE LA SALTATION CHEZ LES GRECS

Cœlius Rhodiginus rapporte un fait encore plus incroyable. Il dit que les Sybarites, peuple adonné aux voluptés de tous genres, avaient introduit dans leurs festins un spectacle de chevaux tellement dressés, qu'au son de la flûte, ils s'élevaient sur les pieds de derrière et, se servant de ceux de devant pour gesticuler, exécutaient ainsi toute une chironomie ou pantomime , suivant avec exactitude le rythme des instruments.

Xénophon parle d'une danse guerrière dont furent témoins les députés des Paphlagoniens. Au son de la flûte, dit-il, deux Thraces exécutèrent une pantomime qui peignait un combat singulier. Leurs mouvements, les coups qu'ils se portaient, étaient concertés et mesures sur le rythme de la musique qui les accompagnait. Après une rire résistance, 1 un des deux combattants tombe et son corps est emporté par les siens. L'autre, maître du champ de bataille, chante son triomphe et s'empare des armes de son ennemi . Les Paphlagoniens, </ui étaient présents à cette lutte, poussèrent de grands cris en voyant tomber le Thrace , le croyant tué; mais ce n'était que jeu et artifice.

A côté des documents que nous possédons sur celle histoire de la saltation grecque, nous en avons d'autres sur La façon dont elle était représentée, sur ses acteurs, leur répertoire et leur costume.

Les Magnésiens avaient une espèce de sallalion, moitié rustique, moitié guerrière, qu'ils appelaient xorpnaia, xaprroç, qui signifie semence.

Voici un aperçu do xaprrxia : Un laboureur conduisait sa charrue, feignant de travailler la terre, lançant au-devant

de lui sa semence et retournant souvent la tête, comme s'il appréhendait l'ennemi. Un voleur fondait à ï improviste sur lui et cherchait à lui ravir ses bœufs. Le laboureur courait aux armes et engageait un combat d'où souvent le larron sortait vainqueur. Alors celui-ci enchaînait le vaincu , dételait les bœufs, les emmenait. Tel était le dénouement de cette singulière pantomime.

Hérodote rapporte le fait suivant : Clisthène, roi de Sycyone, avait une fille nommée Agariste. Désirant la marier suivant son rang et l'unir à un homme digne d'elle, il établit une sorte de concours. La jeune fille était, paraît-il, bien, et la dot confortable, car il y eut de nombreux concurrents, et parmi les plus illustres jeunes Grecs. Ils restèrent un an à la cour de Clisthène.

Enfin le jour de faire choix étant arrivé, après un sacrifice de cent bœufs et un festin, le roi proposa une lutte de musique et de poésie.

Hippoclide, l'un des concurrents, ordonna aux flûtistes de jouer /'Emmeleia, saltation tragique, et exécuta cette danse avec autant de grâce que dhabileté. Son geste expressif fut admiré de tous. Mais, ?ion content de ce triomphe, Hippoclide se fit alors apporter une table sur laquelle il se mit en équilibre sur la tête, et, élevant les pieds en Tair, il exécuta la même pantomime dans cette attitude, gesticulant avec les jambes aussi bien qu avec les mains. Son succès fut un véritable triomphe, mais ne lui réussit pas, paraît-il, puisqu'il n'obtint pas la main d 'Agariste.

Ceci se passait huit cents ans avant Auguste. On voit

DE LA SALTATION CHEZ LES GRECS

que déjà la saltation a atteint son apogée, puisqu'elle en arrive à lutter avec les difficultés et à exécuter de véritables tours de force.

La danse Pyrrhiquc, ou saltation militaire, remonte à des temps si reculés, que les auteurs anciens ne s'accordent pas sur le nom de son inventeur. Les uns veulent que Minerve, la première, l'ait dansée en L'honneur de la défaite des Titans.

Les saltations tragiques, comiques, satyriques Eniincleia, Cordaœ, Sikinnis) remontent à la plus haute antiquité. Il parait certain que ce fut Eschyle qui, le premier, introduisit la saltation d;ms les chœurs tragiques, c'est-àdire la fit, en Grèce, passer dans le domaine de la tragédie, c'est-à-dire du théâtre.

Au point de vue de l'art mimique «l'abord, elle se divisait en trois parties : la Contenance, --//■/■;■; le Geste, $op«; V Indication, Les Latins nommèrent ces trois

parties : Species, Latio, Ostensio. Décrivons-les :

De même, dit Plutarque, que la combinaison des sons et des intervalles constitue l'harmonie, de même la saltation n'est qu'un assemblage varié de gestes et d'attitudes : la suspension des mouvements et les intervalles qui les séparent étant, dans celle-ci, ce que les pauses <ui silences sont dans l'autre. Par la Contnia/tcc, les anciens saltateurs entendaient ce maintien, cette disposition du corps qui lui restent lorsque tout geste cesse, et par lesquels L'acteur doit exprimer le caractère du personnage qu'il représente. Il faut, disent-ils, que l'on reconnaisse au seul port, ;i la seule démarche du saltatcur, si c'est Apollon, Pan ou une

Bacchante qui paraissent sur scène. On conçoit que le costume aidait beaucoup à cette partie de la saltation.

Le mot Geste est facile à comprendre, il est inutile de l'expliquer.

Quant à Y Indication, elle n'était pas à proprement parler une imitation. C'était la simple ostension des objets dont l'acteur était censé s'occuper, tels que le ciel, la terre, les enfers.

Cette partie de l'art pantomimique, dit Plutarque, doit être exécutée avec noblesse, grâce et vérité.

Voici maintenant ce que nous savons du répertoire, du costume et des acteurs :

Les premiers essais de saltation grecque se sont appelés Hyporchémades : c'étaient des chants entremêlés de danses imitatives, ou plutôt dont on expliquait le sujet par des gestes mesurés. Voici quelques titres de ces Hyporehémades : Adonis, les amours d'Adonis et de Vénus; Aiax, les exploits d'Ajax; Ganymédès, l'enlèvement de Ganymède ; Hercules mainomenos, Hercule furieux ; Kronoiteknophagia, Saturne dévorant ses enfants, etc., etc. Le Morphasmos était la partie de l'hyporchémade qui consistait en l'imitation des mouvements et du cri de toutes sortes d'animaux.

Les acteurs mimes ou saltateurs étaient connus, paraît-il, de toute ancienneté chez les Grecs. On ne s'accorde pas cependant sur leur origine. On en distinguait de plusieurs espèces, qui portaient des noms divers chez les divers peuples de la Grèce. Les plus honnêtes étaient nommés Ethologues (peintres de mœurs). Ils imitaient avec tant de

DE LA SALTATIOX CHEZ LES GRECS

vérité les passions et les actions des hommes, que leur jeu était une censure rigide qui donnait au peuple d'utiles leçons. Les pièces qu'ils représentaient étaient appelées Ynohaiz ou moralités et opposées de caractère aux Hatyvtç, farces, qui n'avaient d'autre but que tic faire rire. (Ne croirait-on pas lire là l'histoire tout entière de notre moyen âge avec ses moralités, ses farces et ses sotties?)

Les Grecs donnaient le nom de ÇtypeXneoi? à ceux des mimes qui jouaient sur les théâtres, dérivé de (-)/.// /."/./., scène, synonyme de Orchésis.

Les Athéniens surtout se distinguèrent par leurs jeux scéniqucs. Ils avaient une loi qui défendait aux pantomimes étrangers de salter sur les théâtres de la ville sous peine d'une amende de 1.000 dragmes. (liiez les Lacédémoniens, les mimes s'appelaient Diécélistes. Leur jeu consistait surtout dans des vols simulés de fruits. Chez les Ioniens, les mimes saltateurs s'appelaient Cynocdologi, cyniques ou obscènes; chez les Doricns, Gôrgeia; «lie/, les Thébains, Edlontaî, de Ae'/ew, je manifeste. Il y avait encore les mimes Qhiz&xt ou sages; les ÏV^taac, de phtugos, bagatelle; enfin des catégories plus importantes, sur lesquelles on possède des documents et qui sont : Les Phallophores les Ui/arodes, les Magodes, les Lysiodes, les Sotades, les Autocabdales et les Styphalles.

Les Phallophores ou phallogages, mimes particuliers aux Sicyoniens, étaient ceux qui portaient un phallus au bout d'une longue pique. Ils se couvraient le visage d'une sorte de masque d'écoree d'arbre. Celui qui marchait à la tète avait la figure barbouillée de suie. Us portaient des cou-

ronnes de lierre et de violette et la tunique macédonienne. Ils chantaient en l'honneur de Bacchus des chansons appelées phallica et cherchaient à exciter les risées du peuple par toutes sortes de gestes, de grimaces et de contorsions.

Les Hillarodes, nommées aussi Si?nodi, de Simus, le plus célèhre d'entre eux, portaient de longues robes blanches et des couronnes d'or. Leur chaussure était une simple semelle liée sur le pied avec des cordons. Leur nom est dérivé de Hillaros, joie, ce qui indique leur spécialité.

Les Magodes, de Magos, mage, représentaient des rôles d'hommes avec des habits de femmes. On croit qu'ils étaient ainsi nommés parce qu'ils cumulaient leurs fonctions d'acteurs avec celles de magiciens.

Les Lysiodes, par contre, jouaient des rôles de femmes avec des habits d'hommes.

Les Sotades tiraient leur nom de Sotadès le Maronite, célèbre par les railleries les plus mordantes dont il déchirait ceux qui s'exposaient à sa censure.

Les Autocabdales n'avaient pas de masques.

Les Styphalles, enfin, ainsi nommés de Stys, droit, et de phallus , portaient en effet le phallus droit à la manière de Priape. Ils jouaient des rôles d'hommes ivres.

L'histoire nous a conservé une longue liste de mimes saltateurs grecs ; citons les principaux :

Andron, de Gatane; Philammon, de Delphe; Telestes ; Pyrrhicus; Palamôde; Simus; Sotadès; Sophron, le mimôgraphe ; Hérodote, surnommé Logomime ; Gerion, de Méthymme, qu'un dauphin reçut, dit-on, sur son dos quand on le précipita à la mer; Satyrus, histrion tragique ;

DE LA SALTATION CHEZ LES GRECS

Callipide, surnommé le singe. Puis des femmes : Eucharis, la célèbre saltatrice ; Apaza ; Ceramalla , surnommée la quatrième grâce; Helledia; Empuse, enfin, de Byzance. Tout un corps de pantomime on le voit.

Les principaux habits des mimes saltatcurs grecs étaient : la Crocotà, tunique de couleur safranée; Ylzanès, habit de satyre fait de peaux de chèvre ; le Kortaios, tunique grossière, vêtement des Silènes ; Le Sagos, vêtement militaire ; VEgkomboma, babil des esclaves; Le Kyton et Y Endyma, sortes de tuniques ; la Klamys, casaque de guerre; le Krusopasos, vêtement enrichi d'or; La Phœnissa\ tunique phénicienne de couleur pourpre ; les Kalluptas et les Parakalluptas, sortes de voiles servant à couvrir la tèle ; et YEphaptus, voile de couleur pourpre, propre aux soldats.

Les auteurs grecs ne tarissent point sur les épithètes qu'ils donnent à Leurs mimes, épithètes dont furent honorés à leur tour les saltatcurs romains. Les plus usitées soul : kruphos, souple; ôhiphros, agile; pédéticos, épédicticos, alticos, sauteur; euàrmosos, qui esl bien dans son pôle; eurythmos, qui rythme bien; euœémon, décent; urgos, voluptueux ; pantodapos , universel ; démoterpès , ocloterpès, qui plaît à la multitude; démagoticos, qui mène le peuple à son gré; polyschèmos, qui sait prendre les attitudes les plus diverses; endeicticos, qui montre; euterptos, qui varie bien ses gestes ; proxeiros, tachicheiros, qui a la main agile; tachypoics, dont les pieds sonl agiles; eucampylos, qui se plie aisément; eukèphalée, qui porte bien sa tète, etc., etc.

On voit, par ces différentes épithètes que les Grecs considéraient les saltateurs sous toutes leurs faces mimiques et divisaient même leur art en une multitude de parties, de spécialités ou de gestes, dans lesquels tel ou tel artiste excellait.

Ils eurent donc une connaissance très étendue de l'art mimique.

Étudions maintenant la saltation chez les Romains, et ici nous allons voir la pantomime sortir décidément de la saltation et devenir un véritable art avec ses formules particulières. Tout d'abord, pour rompre la monotonie sèche de l'historique et supposant les documents connus, nous allons présenter au lecteur une reconstitution curieuse : Une première représentation de pantomime sous Auguste: après quoi nous reprendrons l'histoire documentée.

DE LA SALTAT10N CHEZ LES ROMAINS

LA PREMIÈRE D'UNE PANTOMIME A ROME SOI s \[ i,[ STE

Convoqué à l'extraordinaire, la veille des calendes de Sextili, sur l'ordre de l'empereur et pour cela même précisément (il ne fallait pas moins que la première autorité de l'empire, après Csesar, pour juger le cas , le Sénat auguste venait, à la demande et après un long discours d'Haterius Agrippa, de refuser l'autorisation de frapper de verges un mime. Cette responsabilité, Csesar n'avait [tas voulu la prendre, Lien que, par une loi, les mimes relevassent directement de lui.

Trois épreuves avaient eu lieu au cours de la longue séance, très animée, comme aux jours des plus grandes affaires de l'État. Les six cents sénateurs étaient là, présents, même Sulpicius, malade d'un ulcère à la jambe, <■( qui s'y était fait porter en litière, passionné qu'il «Mail de pantomime et ayant partout déclaré qu'il voterait non.

Les deux premières épreuves étaient restées douteuses, faites à mains levées, avec le petit geste de l'index habituel de

ces sortes de votes, ou, par séparation en groupes, et en dernier ressort on avait dû avoir recours aux cailloux.

Bref, le Sénat n'avait pas adopté. Encore une fois, une majorité s'était trouvée, passant par-dessus les lois, pour des mimes. Mais aussi, peut-être, comme correctif à ce manque d'énergie vis-à-vis des hommes du jour, de ceux qu'idolâtraient la foule, tout aussitôt, sur la proposition du consul Flaminius, son président, l'assemblée des pères conscrits avait voté à mains levées, en masse, une loi, interdisant à l'avenir aux sénateurs, d'aller visiter les mimes, de s'en faire les familiers et de se montrer en public avec eux. Puis, comme la sixième heure (midi) approchait, la séance extraordinaire fut levée.

Déjà les sénateurs étaient debout à côté de leur chaise curule et s'apprêtaient, soutenant d'une main le pan de leur toge prétexte, aux larges bandes pourpre, à descendre dans l'hémicycle, lorsqu'un nomenclateur parut en haut, émergeant d'une des pyles du portique, avec sa mithra jaune et sa chlamyde écarlate, paraissant perché sur la ligne architecturale du faîte de la salle, immobile, gros, dodu, rond et rutilant, en boule, tel le soleil un instant immobile aussi comme une grosse boule rouge avant de disparaître sur la ligne d'horizon.

Alors il se fit un arrêt silencieux et tout le monde, le cou tendu, écouta. Lui, alors aussi, ouvrant les bras et la bouche glabre, il clama, essoufflé, scandant les phrases d'un geste de doigts agités comme s'il jouait du fifre :

« Auguste, V empereur très auguste, Cœsar, à tous, salut! Parce que le sixième mois de Vannée, appelé sextili , prendra

DE LA SALTATION CHEZ LES ROMAINS

désonnais la désignation d'Auguste; F empereur ordonne, qu'à cette occasion, des fêtes seront données à ses frais. Gladiateurs, athlètes et pantomimes, célébreront les louanges de Cœsar et des Dieux. Salut ! »

Il y eut aussitôt une débandade rapide, ce fut comme une déroute de barbes blanches, curieuse à contempler dans cel empire ou tout était glabre, de pans de toge volant sous des crânes brillants, de bruits d'étoffes molles et larges, pendant que cliquetaient les semelles de cuir des bottines noin ss, bruyant sur le sol, mosaïque de marbre, montrant la lunule d'argent qui pendait au talon de chacun des sénateurs, avec la lettre G (centum), de l'empeigne, caractéristiques de la fonction, au-dessous de rubans rouges entrelacés sur des jambes sénilcs, amaigries, qui se pressaient en courant.

Et qui donc faisait ainsi bâter les pères conscrits barbus el graves, d'habitude solennels et lents ? Les gladiateurs ? non; les athlètes? pas davantage; mais Lien précisément ces mimes, qu'ils venaient à ta fois d'absoudre et de condamner, et parce que Pylade devait mimer ce jour même ; Pylade, le Dieu de l'époque qui, ne parlant jamais, osait, seul, élever la voix devant Caesar Auguste ; tous courraient , manquant ainsi les premiers à l'édit qu'ils venaient de rendre, tout entiers à la passion du mime qui envahissait Home depuis quelque temps.

Pendant que cela se passait au dedans, au dehors, SUT l'immense place, devant le Sénat, une foule compacte, vingt à trente mille personnes, étaient attroupées, regorgeant dans les rues voisines et jusque sur les ponts du Tibre, que deux légions déployées avaient peine à contenir.

On eut dit que le monde entier, tout Rome et la campagne, s'étaient donnés rendez-vous là, agités, houleux, en proie à la même passion du mime qui emportait les sénateurs.

Il y avait des italiques, en nombre considérable, avec leurs capuces à mentonnière, des helvétes blonds, des germains niasse, puis des grecs à la chevelure noire, au menton pointu; enfin, des marins, avec leurs diploïs à raies brunes, la calantica sur les oreilles, arrivés, la veille, des quatre points de la Méditerranée et venus, à pied, de Brundusium, leur port d'attache, déjà ivres, des boissons fermentées, chaudes, bues aux thermopoles de la route et ayant amené avec eux leurs passagers habituels, des Alexandrins, nombreux à Rome par les temps de blé; enfin, des marchands cipriotes et surtout des juifs de Judée, nombreux aussi, nouveaux disciples de la religion nouvelle de Chreistos et bien reconnaissables à leur belle tête pâle, au nez busqué, aux yeux noirs fendus en amande, sur une barbe noire aussi, qui resplendissait au soleil, soigneusement huilée. Songeurs et graves, calmes, au milieu de l'effervescence générale, ils se reconnaissaient entre eux et cherchaient à se réunir pour former un groupe compact, se servant tous du même geste, de la croix esquissée comme un signe de ralliement.

Puis des troupes d'esclaves, d'athlètes, que leurs biceps énormes, nus, débordant sous la tunique, désignaient à l'attention générale, fendaient, tout à coup, cette foule, où ils faisaient de gros remous ; où des centurions courraient aussi pour dégager la litière de quelque riche citoyen, dont les portes de cuir s'ouvraient brusquement, montrant un crâne

DE LA. SALTATION CHEZ LES ROMAINS

chauve, qui apparaissait, et une figure ahurie, tandis que dans le mouvement de la portière, la fenêtre de la litière, revêtue de talc, resplendissait au soleil, renvoyant des faisceaux de lumière en gerbes dans L'air. Puis aussi une théorie de citoyens s'amenait, plus de mille, suivis de leurs affranchis

Mime romain.

et entourés de parasites, essayant de se frayer un passage dans la tourbe, tandis que de l'autre côté, La [ectique d'un chevalier, porté sur le dus vigoureux de quatre esclaves noirs, à tunique striée d'écarlate et de vert, s'engageait dans la houle du peuple, comme un bâtiment en mer sur la houle

dos flots, et semblait rouler et tanguer comme un bâtiment aussi.

Tout ce monde coiffé de pétases, de capuces, ou tête nue, s'amoncelait autour du Palatin, de l'Esquilin, à la porte Capène, paraissant vouloir enlever le Sénat, en une gigantesque poussée. Et des cris s'échappaient par intervalles, dominant le tumulte. Au Tibre les sénateurs ! Aux éléphants r édile qui veut faire verger les mimes! Aux bêtes les consuls!

Et de nouveaux remous se faisaient, plus grands dans leurs cercles, où des bras s'agitaient, montrant des poings crispés armés de bâtons.

Cependant, le premier sénateur apparut sous le prostyle. Il y eut alors une huée gigantesque : Au Tibre le Sénat !

Tout aussitôt, un déploiement de piques et de javelots se lit et une turme de cavaliers, décurion en tête, s'avança, ruant dans la foule et s'y traçant un chemin, suivis de hastaires, aux longues javelines et précédés de vélites, pour faire la haie et permettre aux sénateurs de sortir. Et les six cents sénateurs, maintenant, étaient massés sous le prostyle, dont les têtes apeurées s'étageaient de gradins en gradins, de marche en marche, les unes sur les autres, se demandant ce que cela voulait bien dire.

Une sédition pour les mimes? Eh, ma foi, ils comprenaient bien cela au fond !

Alors, au milieu des clameurs, Agrippa, monta sur la borne équestre de l'entrée et fit signe, de la main, qu'il voulait parler. Aussitôt, le silence se fit, énorme, sur cet énorme espace de la ville, et Agrippa dit simplement : « Le Sénat n'a pas adopté. »

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Alors ce fut une furie de joie, un délire, des clameurs stridentes, entremêlées de sifflets, de cris de bètes, et des applaudissements, des battements cadencés de pied, qui firent trépider tous les alentours. Gloire au Sénat! criaient les uns d'une voix grêle; AveCœsar! répondaient les autres, en faux bourdons ; Au Capitole les mimes! beuglait la masse, tandis que, un à un ou par groupes, les sénateurs s'en allaient par la double baie que formaient les troupes et qu'une dernière ovation fantastique de proportions, était faite, un applaudissement de quarante mille mains, à Sulpicius, ulcéreux de la jambe, parce que, ouvertement, il avait voté non.

Puis, soûlée de bruit, la foule allait s'écouler d'elle-même, tranquille, lorsqu'une ebarge eut lieu sur elle de quatre turmes galopant, sabre au poing, de cataphractaires, de prétoriens, enfin, qui accouraient aussi, le bouclier haut, le coude en arrière, la pique allongée. Tout cela se rua sur ce peuple qui ne disait plus rien et auquel le Sénat venail de donner raison. Une fuite se fit désordonnée, confuse, dans laquelle de nombreux blessés, violemment contusionnes, restèrent sur le sol. En un clin d'œil, l'espace fut vide quelques prétoriens restant seuls de garde dans le silence, tandis, qu'au loin, le galop assourdi des cavaliers s'entendait et les cris aigus des nomenclateurs, parcourant les divers quartiers de la ville, criant, proclamant Tordre d'AngusIe. l'annonce des jeux, la décision du Sénat, la gloire des mimes, pour lesquels un peuple s'était mis en rumeur, et le sang avait coulé.

Mais déjà, de toutes parts accourus, comme roulés, les

flots pressés de la foule crevaient sur la place, à l'entrée de la voie Appienne, où s'élevait le théâtre des mimes. Alors ce fut prodigieux. De la hauteur qui dominait le paysage, de tous côtés des files interminables de gens s'amenaient. On eût dit une fourmilière en campagne, rentrant tout entière au trou. Puis des voitures de toutes formes et de toutes manières sillonnaient les chemins, des cisias, à deux roues et à deux places, avec leurs mules galopantes ; des carpentas, des basternes, des lectiques, des tragas, sans roues, comme des traîneaux, traînés par des bœufs, amenaient et dévalaient sur la route leur cargaison d'hommes, de femmes, de provinciaux, suant et soufflant dans la coulée chaude du soleil, qui faisait scintiller et fumer tout cela. Et tout ce monde allait, venait, se croisait, grouillant, aboutissant, enfin de compte, à la place, paraissant plus fourmis encore, noirs et comme des points piquant le gris de la poussière, auprès du gigantesque monument tout en pierre qui, par ses innombrables portes percées sous les colonnades, communiquant aux neuf étages, allait les engloutir au nombre de plus de 80,000, qui y pouvaient tenir à l'aise et assis.

Déjà aussi sur la place, un véritable spectacle se déroulait, de marchands de beignets, de fabricants de fritures, de préparateurs de boissons chaudes, qui s'installaient à côté de bateleurs, lesquels poussaient un chameau étique, ou déroulaient des serpents, et des groupes se formaient, avalant ce premier spectacle du dehors, attendant, en grignotant des fèves torées et des olives, le moment de l'ouverture du théâtre.

Pendant ce temps, sortie de l'obscurité du matin et parce que le soleil de la huitième heure (deux heures après-midi),

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pénétrant par le haut tout grand ouvert, frappait presque à plein tout le côte gauche, l'immense salle du théâtre, s'animait peu à peu. Des bruits se faisaient de pas d'hommes, répercutés dans le silence et grossis par la sonorité des vases d'airains, disséminés dans la salle, à des endroits précis, dans des chamhrettes spéciales, sous les gradins. Armés de bruscs, sorte de houx disposé en balai, ils allaient et venaient, époussetant et balayant successivement l'orchestre, les stalles de gradins et les rangées de places étagées dans les portiques, et spécialement réservées aux femmes; puis sautaient sur la scène, par les escaliers, où, déjà, des machinistes, nus, faisaient manœuvrer les décors, moulés sur pivots, pour les changements à vue. Un dernier eoup de nettoyage sur le pu/pitum, le proscenium, la scène, et tous disparaissaient derrière le rideau de pourpre, qui séparait de La scène le post scenium, où des mimes déjà s'habillaient. Tout était prêt maintenant.

Soudain une clameur passa dans la roule, faite de gros soupirs d'attente enfin terminée el de cris de joie. Les janitorcs venaient d'ouvrir toutes grandes les [tories el le fleuve humain, la coulée de viande s'y engageait, irruptant, par masses, à tous les étages, aperçue comme accrochée à quelque saillie de corniche, au moment ou elle traversait les petits balcons de. séparation des gradins, s' étalant, comme la pâte du pain, emplissant, peu à peu, tous les espaces vides, remplaçant, partout, la pierre froide, polie, lisse et duré, par le corps mou et par l'étoffe aux reflets chatoyants.

Et dans cette immensité, où les spectateurs les plus près, Ceux de l'orchestre, se trouvaient encore à plus de 80 mètres

de la scène, dont ils étaient séparés par l'espace réservé aux chœurs, dans ce monument de 600 mètres de long sur 200 mètres de large, c'était maintenant une farandole bruyante et haute en couleur qui se déroulait, enlaçant de ses anneaux les piliers, les portiques, avec des têtes, comme en des catacombes, de toutes parts étagées sur les murs, jusqu'en haut sur quarante-quatre rangs.

Tout de suite et sans attendre aussi que la salle fût pleine et chacun assis, comme pressé d'en arriver à la partie capitale, pour laquelle tout un peuple au demeurant était là, le spectacle commença.

Ce fut d'abord une sorte d'ouverture d'orchestre, dont à peine se voyaient les musiciens, cachés sous une avancée du pulpitum et qui, à plaisir, sans chef pour les conduire, ourlaient leurs symphonies les unes dans les autres, dans lesquelles sistres, tympanons et flûtes dominaient, répondant aux sons des clairons et interrompus par des silences ou retentissait l'harmonie des lyres ; puis on vit le chœur, dont les personnages, les uns après les autres, montaient par l'escalier de la scène pour y chanter. lisse disposèrent, d'abord, par quinze sur trois rangs de cinq, puis sur cinq de trois, puis firent des évolutions diverses, prenant des airs différents soit de joie, soit de tristesse, suivant l'impression que leur donnait le guide ou coryphée. Le principal mouvement était très mystérieux et consistait à imiter les révolutions des cieux et des astres en tournant comme eux. Le chœur allait ainsi, de droite à gauche, pour exprimer le cours journalier des astres d'Orient en Occident, lequel tour s'appelait trophe; il déclinait, ensuite, par l'antitrophe, de gauche à

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droite, par égard à la marche des planètes; enfin, le chœur s'arrêta au milieu du proscenium pour y chanter l'épode, et pour marquer, par cette station, la stabilité de la terre. Ces marches et contre-marches, accompagnées de chants et de danses, se terminèrent par un défilé rythmé.

Alors intervinrent des danseuses, entièrement nues sous un simple voile blanc de lin transparent, mais personne ne fit attention seulement à elles, ni à leurs corps, ni à leurs cuisses rondes et dures, blanchies au moyen d'un frottis de chaux éteinte pulvérisée.

Tout le monde se plaçait encore, allant et venant, criant à haute voix, s'intcrpcllant ; d'autres, déjà installés par groupes, mangeaient des pastèques, dont ils laissaient tomber les écorces et les pépins sur les gradins au-dessous, sans plus de gène, et menacés d'être mis à la porte par un désignateur, grave et sévère, qui s'avançait vers eux et au nez duquel ils rotaient. Puis, au dehors, des clameurs s'entendaient, par intervalles ) tellement aiguës, qu'elles traversaient l'épaisseur formidable des murs, passaienl par-dessus l'édifice, pénétrant en ondes sonores, gigantesques, dans l'intérieur, poussées par les vingt mille, et peut-être encore plus, personnes qui, n'ayant pu entrer, se consolaient en bruyant dehors. Et chaque clameur signalait l'entrée de quelques personnages de marque: tantôl les sénateurs par quatre ou cinq qui, entrant par les portes du bas et passant sous les gradins, débouchaient dans La salle se rendant à leurs places, la partie gauche de l'orchestre, sous La loge de l'empereur, vide encore pour le moment. Tous étaient en grand costume, ayant mis sur leurs loges le Laticlave, semé

de clous d'or. Puis entraient les Vestales, en un plus beau costume encore. Sur la tunique de toile très fine et d'une éblouissante blancheur, le long manteau de pourpre montrait leurs bras bien à découverts, jusqu'à l'épaule, et, comme toilette extraordinaire, elles portaient le turban, qui leur descendait jusqu'aux oreilles et d'où tombaient, voletant sur leurs cheveux lourds, épais et innombrables, des rubans multicolores flottants, et, l'une après l'autre, elles s'asseyaient à leurs places, à l'orchestre, faisant face à la loge de Csesar et aux sénateurs. Après quoi, toute une procession arriva de chevaliers, qui s'étaient, pour cela, réunis au forum, entraient en corps, revêtus de l'augusticlave, plus étroit que le laticlave des sénateurs et légalement plus modeste, en bandes de pourpre, sur leur toge moins ample aussi selon la loi.

Tout droit entrés par la première arcade, ils se rendirent aux quatorze premiers rangs de places auxquelles ils avaient droit. Tout cela faisait, à chaque instant, un grand remueménage, et, cette arrivée de nouvelles gens remplissant, peu à peu, la salle, en diminuaient la résonnance, transformant le bruit clair de caverne ou de grand espace vide, dont vibrait l'air, en un murmure sourd, profond et continu de vague, en un brouhaha sans fin.

Puis des travées supérieures, on se montrait les nouveaux venus, au fur et à mesure de leur arrivée, et des têtes et des corps entiers, se penchaient en avant, sans peur du vertige de l'effrayante hauteur, et, à haute voix, on se les signalait.

Parmi les chevaliers : Cicéron et son grand ami le comédien Roscius, tous deux sortis de l'école des Mimes;

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parmi les Vestales, Fonteia Augusta, la grande vestale, puis Domitia Pollonia, qui venait de finir ses trente années de service et avait été nommée honoraire avec une dot, faite par l'empereur, de un million de sesterces; enfin, Sufletia, qui avait donné sa fortune et un champ à Home, et dont la

Mime romain.

statue se voyait à la porte Latine. Parmi les sénateurs, enfin, le président Flaminius et Sulpicius, décidément devenu célèbre et populaire qui, à son entrée, avail été longuement applaudi.

Pendant ce temps, danseuses, orchestres et chœurs, se démenaient toujours parmi l'inattention générale.

Tout à coup, toute la salle se leva, une grande acclamation, venue du dehors, traversait l'espace, et des trépidations de pieds s'entendaient, sous lesquels le sol tremblait. Des mimes venaient d'entrer, et, parmi eux, Bathyle, le célèbre Bathyle, le rival de Pylade, l'autre Dieu que l'on adorait.

Décidément, la représentation promettait d'être admirable; à cause de la présence de son rival, Pylade se surpasserait certainement.

Et une ovation énorme fut faite à l'artiste de 160,000 mains, frappant Tune contre l'autre, en salves répétées, répercutées en l'air comme un tonnerre, en écho, si fortes, si éclatantes, si prolongées, que, sous elles, se perdit le bruit des trompettes annonçant l'arrivée d'Auguste, qui entra dans sa loge, avec ses familiers et ses poètes, Virgile, Horace ; ses historiens, Quintus Curtius etTibulle, et sans que personne fît attention à lui, et se leva à son tour sur le bord, mêlant ses applaudissements augustes à ceux que le peuple adressait à l'acteur. L'empereur s'effaçait devant le comédien, devant l'histrion, devant le mime.

Maintenant tout Rome était là, le tout Rome des premières, le tout Rome du siècle d'Auguste, maîtresse du monde, tout cela, poètes immortels, historiens admirables, guerriers vainqueurs de cent combats, venus pour contempler un mime .

Alors le peuple, cette première curiosité assouvie, se mit à murmurer. Qu'était-ce donc que ces gens là- bas qui se démenaient sur la scène? Au croc les chœurs ! Aux tigres les danseuses! Est-ce que cela allait durer? Et une tempête se déchaînait, lorsque le consul fit un signe, et des désignateurs,

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armés de verges, montèrent précipitamment sur la scène, courant sus aux denseuses nues, qui s'enfuirent épouvantées, tournant le dos aux spectateurs, pris alors d'us gigantesque fou rire, à la vue des mouvements désordonnés de fuite de toutes ces fesses de femme à l'air.

En un clin d'œil, proscenium et scène furent déserts, et, dans un grand silence, qui se fit tout à coup à travers la salle, le petit rideau pourpre du fond, séparant le post scenium de la scène, s'entr'ouvrit, pour laisser passer un homme rendu minuscule par l'éloignement. Cependant il s'approchait à grandes enjambées, franchissant la scène, puis le proscenium, de plus de cent mètres de longueur, et arrivant pour grimper sur le pulpitum, véritable scène dans la scène même, élevé et bien en vue. où se déroulaient les principales actions des pièces et où, surtout , les mimes se plaçaient, pour que rien «le leur jeu ne fût perdu.

Cet homme c'était Vactor, le préfacier, chargé d'annoncer la pièce, et, si c'était une pantomime, d'en raconter le canevas ; à ses reins hallotait, suspendu à une courroie de cuir, quelque chose d'énorme et qui sonnait creux, l<' masque dont il se coiffa aussitôt, y entrant la tête, dès qu'il lui face au public sur le pulpitum, puis il clama dans l'embouchure d'airain, dont était garnie la bouche, se tournant vers l'empereur: AveCœsar! et vers le peuple : Omnibus arc! Pur ordre et aux frais de Cœsar, très auguste, aujourd'hui un i calendes de sextili, surnommé mois Auguste, une pantomime, composée par Lirius Andronicus, intitulée : Romulus, va être jouée par Pylade, le divin Pylade, et sa troupe, et, tout

de suite, vous pourrez les applaudir tous, acteurs et auteurs, et remercier Cœsar très auguste.

Pour la pièce, en voici la nomenclature : et le préfacier qui, jusqu'ici, avait débité son boniment avec lenteur, sur un ton scandé, grave éleva tout à coup la voix, criant en fausset nasillard et avec une extrême volubilité :

Primo : Procas, roi des Albins, eut deux fils, Numitor et Amulius. Numitor étant ï aîné, Procas lui laissa son royaume; mais Amulius chassa son frère, s'empara du trône, et, pour le priver de successeur, força Rhéa Sylvia, sa fille, ci se consacrer à Vesta. Elle accoucha néanmoins de deux jumeaux, Remus ctRomulus. Amulius en fut informé et la fit mettre aussitôt en prison et exposa ses deux enfants sur le Tibre; mais les eaux étant dans ce moment débordées, et le fleuve remontant vers sa source, les flots déposèrent ces nouveaunés sur le sable. Ce pays n offrait alors que de vastes solitudes : une louve accourut aux vagissements des deux fils de Rhéa, prit plaisir à les lécher, leur présenta ses mamelles, et remplit à leur égard les devoirs d'une véritable mère.

Cette louve, revenant sans cesse à ces enfants, comme à ses petits, fut remarquée de Faustulus, berger du roi, qui la suivit, prit les enfants, les porta à sa chaumière et les donna à élever à sa femme , nommée Acca Laurentia.

Secundo : La pantomime est en deux tableaux, elle est de Titus- Liv ius A n dron icus .

Tertio : Pylade, remplira le personnage de Faustulus ; Byonisia, celui de Acca Laurentia; la louve vient des Gaules, elle appartient à V histrion Zoster, affranchi de Procus.

Quarto : Pylade paraîtra au deuxième tableau seulement

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et mimera l'Hymne à l enfant, nouvellement composé par lui. J'ai dit.

Tout ce boniment avait été écouté au milieu d'un religieux silence ; pour n'en pas perdre une syllabe, personne ne plaisantait plus, on s'imbibait de la chose; une pantomime avec Pylade, ah ! c'était bien là toute une affaire. Mais tout de suite aussi, l'énorme gaîté du peuple reprit pour un instant, comme une soupape de sûreté ouverte pour précéder la contention et l'attention soutenue qui devait suivre.

On tenait l'actor et, suivant l'usage, on mécanisa un instant cette manière de régisseur.

Salue, salue! clamait, de toutes parts, la salle, et le malheureux, là-bas, sur le pulpilum, s'inelinail dans tous les sens, extrêmement bas. Salul à Csesar ! et il se niellait ventre à terre, du côté de la loge d'Auguste ; salut aux vestales, aux sénateurs, aux chevaliers, au magistrat, au peuple ! criait-on successivement, et, successivement aussi, il s'inclinait; alors, tout à coup, une voix perçant le tumulte cria : « Tiens, acto>\ salue ceci ! » Tous les yeux se levèrent en haut, vers la direction du cri, et, sur le rebord même de la corniche, quelque chose d'énorme apparut d'inusité. Varus, le gros poussah, l'inimaginable obèse qui vendait du porc salé, au Velabre, sous les portiques, bien connu de tout Rome, venait de se retourner dans sa stalle et, relevant sa toge, avait exposé, au niveau de la balustra de pierre, ses deux fesses incommensurables, tuméfiées, polysarciques, rouges, érythémateuses, de ce qu'il avait été longtemps assis.

Un éclat de rire homérique ébranla la salle, à la vue de

cette obscénité grossière; des femmes, là-haut, poussaient des petits cris aigus, et, dans des secousses rythmiques, tout le long, du haut en bas, dans l'enfilade des places, des crânes chauves branlaient, scintillants, que le rire secouait en un roulement, aussi de grosses bedaines qui tressautaient convulsivement. L'empereur, sans respect pour son auguste personne, riait plus fort que tous.

lîactor avait profité de cette débâcle générale pour s'enfuir.

Aussi bien, pendant que sur la scène, des machinistes retournaient les décors qui, jusqu'alors avaient représenté une place publique pour les mettre face au public sur le côté forêt ou rustique, l'orchestre préludait, auquel on avait ajouté trois Pedonchpia, sortes d'orgues qui se jouaient au moyen des pieds, ronflant avec un bruit d'enfer.

Mais voilà que le silence s'établit tout à coup partout, sur la scène, à l'orchestre et dans la salle, un esclave entrait, portant un écriteau fiché dans un pieu, sur lequel étaient écrit ces mots : Une fête à la cour d Amulius. Il planta l'écriteau à l'extrémité droite du pulpitum. Alors toute une théorie se développa sur la scène et le proscenium, venant du fond et grimpant par les escaliers d'orchestre, de gens, habillés en guerriers le corps recouvert de peaux de bêtes nu-pieds, un casque sur la tête, en cuir, serré par le cingulum qui reluisait, et devant eux marchait un mime de second ordre, un excalceatus , de ceux qui remplissaient en général de tels rôles, sortes de grandes utilités, sans souliers. V excalceatus était sans masque, paraissant tout petit et la figure barbouillée de noir de fumée, pour simuler un

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chef de gens terribles, ce qui lui enlevait le peu de physionomie que l'énorme distance à laquelle il était du public lui laissait. Et, de ses bras, il gesticulait, montrant ses hommes, expliquant que c'étaient des guerriers invincibles et redoutables qu'il commandait et toujours le même geste revenait, indiquant cette force et pour l'indiquer se servant d'un geste obscène, simulant un phallus ou plutôt un priape remuant en érection, exécuté avec la main gauche placée sur le bras droit au biceps à la jointure huméro-cubitale, pendant que l'avant-bras le poing fermé figurant le phallus, allait et venait s'agitant en secousses de bas en haut.

A eux succédèrent d'autres gens, les pieds chaussés de scabelli, chaussures ornées de fer dont ils marquaient la mesure, frappant fortement du pied le sol, tandis que, au-dessous, l'orchestre jouait avec rage une marche de flûte dont les notes aiguës mordaient violemment sur les coups de pieds scandés. Puis passèrent des bergers, «les pécheurs, des chasseurs armés de l'épieu de fer, enfin la cour elle-même avec des mimes bouffons, la tête sous îles masques, qui se décarcassaienl en contorsions grotesques pour faire rire. IMiis Amulius entra, suivi de son frère, auquel s'attachait sa lille Rhéa Sylvia, en grand costume «le vestale, que suivaient aussi deux esclaves portant deux enfants dans un grand panier.

Alors une scène assez confuse eut lieu au cours de laquelle Amulius chassa son frère, fit charger Rhéa de fers que Ton conduisit en prison, et ordonna que l'on exposât les deux enfants qui vagissaient sur le Tibre.

Tout cela, long, un peu diffus, avec des allées, des venues

d'hommes, de femmes, de grands gestes, puis des apparitions de licteurs traversant \e proscenium, de citoyens la tète ornée de couronnes de roses, venus là on ne savait trop ni pourquoi ni comment.

Le spectacle cependant était intéressant, et le perpétuel cliquetis sourd de chaussures frappant le plancher, sur lequel tombait la pluie fine de notes aiguës de fifres agrémentées maintenant de variations de pedonclia en faux bourdon, paraissait au demeurant charmer ce peuple qui ne pipait mot, silencieux, les yeux grands ouverts, contemplant ce déploiement de figuration (il y avait à un moment donné plus de deux mille personnes en scène) et remuant la tète en cadence dans une sorte d'extase de la vue et de l'ouïe.

Mais une rumeur se fit tout à coup sur le théâtre, brusquement les décors pivotèrent représentant maintenant une accumulation de rochers surplombés d'arbres séculaires et dans le fond, sur l' arrière-plan du pulpitum, tout à coup élancée d'un gros bloc qui formait pont, une louve bondit.

Il y eut un heuheu! d'intérêt et d'attentive satisfaction dans la salle : le premier mime vraiment intéressant venait d'apparaître. La musique cessa déjouer. La louve hésita un instant, cherchant parmi les groupes qui s'étaient arrêtés, simulant l'étonnement à sa vue, puis elle aperçut les deux esclaves s'en allant avec le panier qui contenait les deux enfants.

Alors elle se rua sur eux, et en mordit un violemment à la cuisse, lequel poussa un cri et tomba, subitement inondé de sang, et elle se mit à poursuivre l'autre qui se sauvait, traînant la corbeille, pendant que des groupes se formaient tour

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ù tour de guerriers, de chasseurs qui essayaient de mettre obstacle à la poursuite, autour desquels elle tournait ou pardessus lesquels d'un vigoureux élan, elle sautait sans jamais

Mime romain.

perdre de vue la piste qu'elle devail suivre el rusanl véritablement, se dérobant, bondissant, en véritable fauve qu'elle était. La louve jouait vraiment dans la perfection son pôle et ce fui un tonnerre d'applaudissements dans la salle, lorsqu'ayant définitivement trompé la surveillance d'un

cordon de chasseurs qui se formait autour d'elle, on la vit,

ventre à terre détaler dans la direction où l'esclave avait disparu avec la corbeille.

Jusqu'alors calme et attentive , mais froide, la salle s'échauffait peu à peu; le succès s'annonçait, des eheu! heu! eia! éclataient de tous côtés auxquels la vue du sang répandu, il faut le dire, n'était pas absolument étrangère, ajoutant la note cruelle au plaisir éprouvé. Après que la scène eut été vidée, tous les acteurs s'étant déroulés en une grande chasse qui poursuivait la louve , l'esclave mordu resta seul, souffrant cruellement, que l'on vint ramasser, pâle et défait, la jambe blessée pendante, tandis que Varus là-haut, criait à tue-tête, baveux et rutilant d'émotion et de plaisir : A mort l'esclave, à la louve tout mou porc salé!

Tout cela dura peu. Encore une fois les décors grincèrent, retournés, montrant un autre rustique et le deuxième tableau commença, subintrant au premier, sans solution presque de continuité. Un esclave avait apporté un autre écriteau sur lequel était ce seul mot : Pylade!

On fut alors débarrassé de la grosse musique qui ne s'entendit plus qu'à la fin, et les flûtes seules et les cithares accompagnèrent le tableau.

D'abord la louve arriva ventre à terre, haletante, hirsute, les yeux injectés comme un animal qui a longtemps couru et échappe à une poursuite. Quelques secondes elle erra sur le pulpitum, soufflant dans l'air et reniflant le sol comme en une piste, puis elle s'arrêta, l'arri ère-train tourné au public, regardant fixement le fond de la scène, les oreilles baissées, dans la direction du vélum pourpre qui séparait le post

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scenium. Alors, un désignateur parut qui cria ce seul mot Pylaêe !

Mais déjà tout le théâtre était debout et lorsque le mime entra, ce fut une clameur indescriptible qui ébranla l'air, suivi d'un formidable battement de mains.

De la loge impériale qui surplombait le pulpitum, une avalanche de fleurs tomba, lancées par des esclaves qui les apportaient dans des corbeilles dans lesquelles puisaient aussi pour lancer à pleines mains, Virgile, Horace, Quinte- Oirce et Tibulle, l'empereur lui-même, aussi. Pylade tu es divin! criait Virgile ; la mémoire est impérissable ! accentuai! Horace, pendant que l'empereur applaudissait.

Il y eut ainsi jusqu'à trois salves qui n'en finissaient plus. Là-haut un groupe de courtisanes, bien reconnaissables à la peinture de leur visage, sur lequel leurs deux sourcils se rejoignaient L'un à l'autre par une raie nuire d'antimoine, se démenaient, bramant, tenant à deux mains leurs seins el frappant du pied, lesquelles finirent par détacher leurs ceintures qu'elles lancèrent dans la direction du mime et qui tournoyèrent un instant et s'aplatirent, tout en or, sur une énorme corniche à quelques mètres à peine du groupe qui les avait lancées en un geste gêné, gauche et maladroit.

Cependant l'effervescence se calma. Sur le pulpitum, des esclaves enlevaient les Heurs qu'ils portaient derrière jusqu'à la scène, les y accumulant.

Et pendant ce temps, l'ylade restait debout, objet de l'ovation monstrueuse. On le voyait bien, seul, à cèle de [a louve, maintenant couchée ;i ses pieds.

On le savait admirablement bâti, et la peau blanche,

imberbe, épilé d'ailleurs, aux parties sexuelles, et sous les bras, efféminé quoique hercule et la tète rasée, mais il était difficile de le juger tel qu'il était habillé. La tête tout entière cachée sous un énorme masque de bois affreux qui n'avait qu'un œil, l'autre n'étant pas troué et dont la bouche s'ouvrait miraculeusement en petite trompe avancée, et aplatie à l'extrémité comme un groin de cochon.

Du corps on ne voyait rien non plus, revêtu qu'il était d'un véritable scaphandre de cuir simulant la peau naturelle que l'on sentait fortement rembourrée par-dessous. Au-dessus des peaux d'animaux représentaient le costume des bergers.

Ainsi, accoutré, il paraissait démesurément gros, ressemblant à une outre avec laquelle, malgré sa grosseur, la tète eut été encore hors de proportions. Avec cela ses avantbras, ses mains et ses pieds étaient nus, tout petits, soignés comme des extrémités de femmes, poncés à la poussière d'os de sèche, blanchis à la chaux, aux ongles brunis par de la poudre d'or.

Tel apparaissait le Dieu, l'idole du jour, une grosse poupée rembourrée, et tout au plus bon à faire un épouvantait à moineaux.

Un silence religieux s'établissait à présent dans la salle, fait de contemplation comme une sorte d'hypnotisme, on attendait que l'idole ventrue, immobile et affreuse remua.

Deux fois d'abord il inclina la tète, saluant Causai1, puis la salle : Un léger murmura et un bruit sourd courut de gens qui se tassaient, se calaient, pour n'en pas perdre une goutte. Alors la véritable représentation un instant interrompue reprit :

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Tout de suite la louve s'était levée, regardant Pylade eomme regarde un chien et remuant la queue, le corps immobile, les oreilles pointées. Alors Pylade, commença à mimer, des bras seulement et des mains, la tète suivant le geste, le corps d'aplomb, les pieds joints, avec un simple balancement du haut du thorax rythmique à la mimique. Se présentant d'abord, disant le personnage qu'il était, un berger vivant seul, là, sur la lande déserte où personne ne venait jamais, et comme compagnon, il en avait deux, l'un un ami dévoué et sincère, l'autre un ennemi cruel, acariâtre, désagréable : Sa femme et la louve; mais à rebours, sa femme étant la louve et la louve son amie, ranimai étanl bon e! la créature humaine mauvaise et il mimait cela, simplement, tout d'une haleine, en gestes lents, mais précis el admirablement prononcés, et toujours la grosse tète suivait le geste, allant du spectateur à la louve, en un balancé à la fois triste et caressant. Déjà ses bras semblaient s'être dégagés du rembourrage, le grotesque de la difformité voulue d'ailleurs, et cherchée pour amplifier l'homme ci le mettre autant que possible en rapport avec l'étendue colossale de la scène, disparaissaient comme par une sorte de mirage, de trompe-l'œil, l'homme difforme s'adaptait maintenant au gigantesque milieu et l'on en était [«lus choqué. Par intervalles presque, tant L'ascendant dont l'artiste vous saisissail était grand et s'imposait, on eut cru voir s'animer le masque. Telles les premières mesures d'une belle mélodie doivent préparer l'auditeur, le mettre en éfat d'âme de ressentir ef lui font perdre de vue la laideur de L'exécutant, musicien ou chanteur, el sa difformité physique, tel Pylade monstrueux

captivait, et tandis qu'il mimait, l'animal intelligent, comme un chien affectueux et dressé suivait la phrase, remuant les oreilles en un petit geste de tête, puis la queue doucement aussi chaque fois que l'artiste parlait de lui, le désignait d'un rapide signe au doigt.

Pylade aussi venait de remuer, faisant en arrière deux pas, bien rythmés les pieds l'un derrière l'autre, il agrandit son geste et dit : Quand elle (et il désignait là-bas au loin l'endroit par où sa femme devait venir) , quand elle n'est pas là, nous deux, nous nous amusons comme deux enfants. Voyez plutôt. La louve comprit, elle bondit ; alors il y eut entre eux deux l'animal, et l'homme, une courte lutte de celles qu'enseignaient la saltation sphœristique , avec temps , pauses, motifs et contretemps. Pylade faisant le geste de transpercer la louve et celle-ci, instantanément s' étendant raide sur le sol, puis Pylade s'enfuyant alors, la louve bondissant, le rattrapant et lui sautant à la gorge, comme si, avec ses crocs elle eut voulu l'étrangler.

Tout ce drame de l'homme et du loup se passait rapide, en évolutions rythmiques, mais étranges, captivantes, à la fin desquelles Pylade tombait blessé, fouaillé par la louve qui, dans un dernier coup de croc au cou, l'étranglait. Alors aussi une scène des plus curieuses se déroulait entièrement mimée par la louve qui s'arrêtait instantanément comme interdite, regardant la salle. Puis l'homme étendu, puis allant, le flairant, se démenant en proie à une merveilleuse inquiétude, enfin se mettant à hurler de désespoir à grands cris.

Mais les cris de l'animal attiraient Acca Laurentia, la

DE LA SALTATION CHEZ LES ROMAINS

femme, contre laquelle, jalouse alors, la louve défendait le cadavre de son ami.

En définitive l'animal s'enfuyait blessé d'un coup d'épieu.

L'homme alors se relevait et une scène avait lieu entre lui et sa femme, un peu longue, mais de laquelle les deux caractères ressortaient bien : lui calme et paisible, elle tournant autour comme une furie, et dans laquelle on sentait aussi que si elle eut tué l'homme, comme la louve, elle n'eut pas hurlé de désespoir.

Au cours de l'altercation, l'animal reparaissait, l'air inquiet, tournant autour du groupe, cherchanl à attirer l'attention de l'homme qui, trop préoccupé, ne le voyait pas, alors il s'éloignait, et reparaissait bientôt (rainant un panier dans sa gueule, avec les deux enfants dedans, sur lesquels il se plaçait aussitôt leur offrant ses mamelles à téter.

La scène s'arrêtait alors un instant, pour figurer le tableau si connu sculpté sur tous les boucliers romains de la première époque. Une /mire allaitant deux enfants devant un homme et une femme qui lu regardent étonnés.

Puis la scène se précipitait, la femme saisissant l'épieu, courait vers les deux enfants pour les tuer lorsque l'homme s'interposait, et alors commençait le morceau capital de la pantomime et de tout le spectacle, un long monologue mimé de Pylade, MHymne à l'enfant.

Pour cela d'abord le mime prenait bien le milieu du pulpitltm, devant, à lui seul, occuper toute la scène. Puis il coin mençait, mimant successivement la naissance, puis les premiers âges de l'enfance , s'interrompanl pour représenter la nourrice, la mère, le père, puis reprenant son rôle (reniant.

Alors il le montrait grandissant, devenant pubère, citoyen, chevalier, sénateur, consul, enfin empereur. Toute cette mimique, lente, ou pressée, noble ou familière, entremêlée de pauses, de tenues, d'imitations, de débits précipités et de temps d'arrêt, merveilleusement étudiée, préparée, fixée, était vraiment admirable à voir.

Dans la salle, on ne soufflait môme plus, on retenait sa respiration, la gorge sèche par l'attention soutenue, et l'émotion et l'admiration. Ce peuple habitué, on le voyait à ce genre qui le passionnait, comprenait bien, saisissant les moindres détails d'expression de la pause ou des gestes, se donnant vraiment, bercé, lorsque le mime simulait le berceau, remué lorsque le mime montrait l'enfant frôle comme le roseau, devenant homme, citoyen, enlevé enfin lorsque dans une péroraison véhémente et passionnée , Pylade courant au berceau saisissait rapidement les deux enfants et les présentait au peuple en un grand geste doux et dramatique à là fois pour les mettre sous son égide, semblant lui dire : tiens, prends-les, ils sont de toi, ils sont à toi, comme toi, ils seront rois.

C'était vraiment ce que l'on appelle mimer la situation. Pour l'artiste comme pour le public, le théâtre disparaissait, il restait la légende nationale, l'histoire de Romulus et Rémus, la naissance de la Urbs, maîtresse du monde, et ce peuple chatouillé dans son amour-propre, dans son patriotisme revivait un moment les origines de son histoire fabuleuse, comme l'enfant ses premiers pas. Et alors, tandis que le mime, essoufflé, et que l'on sentait à bout de force, dans une suprême contraction des bras tenait encore les deux

DE LA SALTATION CHEZ LES ROMAINS

enfants en Pair, encore une fois tout le théâtre se levait et quatre-vingt mille poitrines acclamaient l'artiste, s'acclamant elles-mêmes, acclamant Rome en lui, par-dessus lesquelles dominait la voix tonitruante de Yarus, criant : Pylade, je t'adore, à toi, tout mon porc salé, et moi-même, si tu veux!

Nous venons de reconstituer le théâtre des mimes à Rome, sous Auguste, et de montrer comment et quel genre de pièces on y représentait. Il nous faut maintenant reprendre notre histoire documentaire et montrer de quelle façon on en était arrivé là. Chemin faisant, nous rencontrerons tous les documents qui nous ont servi à reconstituer le tableau. Voyons d'abord, comme nous l'avons vu chez les Grecs, la saltation chez les Romains.

LA SALTATION, L'ATELLANE

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