LES MARIONNETTES
Parodie, grimace, simple imitation, charge ou modèle de geste? telles sont les questions que l'on se pose volontiers en assistant à un spectacle de marionnettes, j'entends des marionnettes anciennes, telles que ce bon (iuignol, cel excellent M. Polichinelle, avec leurs bons vieux gestes, simples, natures et si rigolos.
Aujourd'hui, par cette fin de siècle, on a modifié tout cela : à la nature, on a substitué l'art; Les puppazzi, les fantoches ont remplacé les vieilles marionnettes, l'esprit le plus lin s'y est mêlé, le boniment a remplacé le geste et la mécanique; La spontanéité, le rire qu'elles font naître est hystérique, maladif, guindé, ce n'est plus le bon gros rire de nos pères ; avec la gailé, l'illusion a disparu; à La nature, on a substitué l'orthopédie.
Cela s'appelle du réalisme. Du réalisme, allons donc !
Qui nous rendra guignol ou polichinelle? Polichinelle surtout, l'homme qui gesticule et qui rit.
Drôle de destinée que celle de Polichinelle, et bien humaine en vérité! Qui est-il? D'où sort-il? Nul ne le sait. Que penset-il? Rien, il gesticule et rit.
D'une main un peu forte, grossie par le travail, aux doigts
Je jure!...
spatulés, l'ouvrier a saisi sur son établi le masque de carton qui lui sert de figure, le corps bossué du grotesque est entre ses genoux; il colle l'un sur l'autre. Quelquefois même, le corps n'existe pas : un spiral en fil de fer au bout duquel sont les jambes et les bras, polichinelle n'a rien dans le ventre;
LA PARODIE ET LA GRIMACE DU GESTE
quelques lambeaux d'étoffes rouge et bleue, un peu de clinquant aux coutures et des grelots, voilà Polichinelle, c'est-àdire rhomme fabriqué, créé.
C'est le plus simple des jouets, le plus vide, le plus creux ;
Dépcchons-nous d'en rire, de peur...
en apparence cependant le plus compliqué ei le plus brillant. Mais tout est dans l'apparence, car au fond, il n'y a rien.
Grave et sérieux avec les soucis de la vie, en rides dures gravées aux tempes, son père qui l'a créé, l'ouvrier travaille et peine : lui, il gesticule et rit.
Là est sa force et sa raison d'être d'hurluberlu : il gesticule et rit ! Un spiral de fer et quelques oripeaux, ce n'est rien; soufflez dessus, c'est moins encore; touchez-le, tout disparaît, il ne reste que l'apparence, le fantôme, le masque de l'homme avec son geste toujours le même, et son rire idiot buriné.
Il gesticule et rit! Gela est bien humain en vérité. Et sa vie de Polichinelle? Gomme elle est bien humaine aussi !
A peine sorti des mains de son créateur, il va, jambes et bras ballants, grimaçant et se contorsionnant ; grelots creux raisonnent sur la tète vide, faciès, ankylosé, se démanche sur un corps biscornu. Il va, aux hasards de la vie, entremêlée de haut et de bas, il passe par toutes les épreuves. Scènes gaies ou scènes de désespoir et de deuil, il assiste à tout, gesticule et rit, il reçoit des coups et tombe, il frappe rebondit, gesticule et rit, toujours il rit.
Polichinelle est le seul jouet dont on ne puisse plus rien faire quand il est abîmé. Bras et jambes sont partis, oripeaux sont en lambeaux, tant que le masque reste, il est bon : il rit. Mais un dernier coup l'achève, la figure crevée s'écrase sous un talon, dès lors, il est fini, il ne gesticule plus, il ne rit plus, il n'est plus bon à rien.
Au feu, Polichinelle, au feu! Brrrr, ffttt!... une légère flamme rougeâtre et les oripeaux sont consumés, encore un fil de fer qui rougit à son tour et se tord, squelette du jouet qui disparaît après avoir simulé un dernier geste ; puis encore un éclat du métal qui fond dans un pétillement sec et macabre, dernier reflet du rire qui s'éteint Plus rien! En
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un geste et un rictus d'agonie funèbres, tout a disparu à jamais.
Cela est bien bumain en vérité.
Polichinelle a un cousin que nous présentons à nos lec-
Tout ça, c'est du carton.
leurs, le grand Diable des boîtes à surprises. Fabriqué coi
lui d'un spiral de 1er, au contraire; de son cousin qui rit, lui. il pleure et gesticule triste et effrayant. C'est un mélancolique, un halluciné, qui cherche à faire peur.
Mais lui aussi, il ne trompe personne, pas même l'enfant qu'il est destiné pourtanl à surprendre et à effrayer.
MO
LA PARODIE ET LA GRIMACE DU GESTE
Sa grosse barbe grisâtre est faite d'un vieux débris de fourrure, son bonnet est un velours fruste et usé. Bébé, malgré son air terrible, le regarde et semble lui dire : « Va, mon vieux, va, tu ne me fais pas peur. » Puis d'une lente pression de son pouce d'enfant folâtre, il enfonce le renfrogné et le fait rentrer clans son trou.
Laissons-l'y grimacer en paix. Rire ou colère, joie ou peur, grimace ou geste chez l'homme comme chez la marionnette, tout est artificiel, tout est faux. Tout ça, c'est du carton.