‹ Le gesteChapitre 32 sur 34 · VI · texte numérisé non relu

VI

Maintenant que nous avons fait l'anatomie et la physiologie du geste, que nous avons passé en revue sa séméiologie, il nous faut montrer quelles sont ses maladies et ses altérations, et, à ce double point de vue, nous allons successivement décrire les tics, les tremblements, les convulsions, les déformations, enfin les paralysies.

Que le lecteur se rassure, nous serons aussi peu savants que possible, et ne dirons que des choses qui peuvent se lire «t se comprendre facilement.

Voyons d'abord les tics, et laissons tout de suite de côté la maladie comme sous le nom de tic de la face, tic convulsif (tortura oris), tics en général douloureux, se répétant par accès ou crises. Ce sont là des questions purement médicales, au sujet desquelles il nous faudrait entrer dans l'étude des névralgies et peut-être de la folie héréditaire, dont ils sont souvent les signes, et dont ils annoncent le début et arrivons tout de suite aux tics que Letulle a appelés tics coordonnes.

qui sont du domaine de la vie du geste ordinaire et que tout le monde reconnaîtra.

Ces tics-là, tout le monde, en effet, les a plus ou moins, ils sonl la caractéristique de chacun de nous. Il n'est personne de nous, en effet, qui n'ait dans le commerce de la vie ordinaire, un geste habituel, un mouvement de prédilection, une mimique spéciale.

Tant que le tic sert seulement à accompagner une pensée, à compléter une idée, à accroître la force d'un argument, le geste est voulu, il a sa raison d'être, il masque quelquefois la timidité, mais dès qu'il devient irrésistible, c'est-à-dire qu'on ne peut s'empêcher de le faire, il devient tic.

Passons les tics en revue, en commençant par ceux de la figure et de la tête, et nous allons assister à tout un défilé de gens que nous connaissons.

Voici d'abord, le cligneur, qui semble avoir toujours l'œil rempli de sable qu'il s'occupe à chasser en clignant, puis le fronceur qui fait le lapin avec son nez, le secoueur de tête qui dit constamment oui ou non d'un air moqueur ou goguenard, puis vient le renifleur ou le souffleur, qui procèdent de la baleine, du marsouin ou du phoque.

La bouche à son tour, va nous fournir ses variétés. D'abord, le mâchonneur , qui toujours mâche à vide sans rime ni raison ; le téteur de langue, qui pousse sa langue de côté entre ses grosses molaires et la suce doucement, la mâchonne comme s'il tétait, le nettoyeur de vestibule, qui la passe constamment entre ses joues, ses dents et ses lèvres, surtout comme s'il nettoyait ces parties. Puis, le siffleur, le postillonneur, le pschutteur, enfin le tic de la dent gâtée qui

consiste à y faire passer par intervalles de l'air en aspirant avec un petit bruit sec pour la nettoyer. Puis viennent les claqueurs de langue, les grinceurs de dents, les crachotteurs .

D'autres encore se passent incessamment la langue sur les lèvres, entre elles, comme pour les humecter constamment, doucement, ou à petits coups rapides, sans compter le mordilleur de lèvres.

Si, au secoueur de tête, vous prêtez les différentes attitudes qu'il peut prendre, si vous y ajoutez l'homme à Yoreille, à la peau du front, à la mèche de cheveux mobiles, vous aurez l'ensemble à peu près des tics céphaliques qui peuvent se trouver seuls ou associés chez le même individu.

Citons, pour mémoire, les graillonneurs en hem! hem! ou en hum! hum! enfin ceux qui, en parlant, répètent leurs mots, ou, sans le vouloir, invinciblement, prononcent des ordures ; et passons rapidement en revue les tics d'attitude.

Certains individus dansent en marchant ou quand ils sont au repos, d'autres sautent, d'autres enfin se balancent, c'est le tic de l'ours, il y en a enfin qui tremblent sans s'arrêter.

Les jambes possèdent peu de tics coordonnés, et, à proprement parler, il n'y a guère que celui qui consiste, étant assis, à remuer constamment, comme en une vibration perpétuelle les jambes sur la pointe des pieds, les talons en l'air, ou encore celui qui consiste, les genoux étant à côté, à les choquer l'une contre l'autre ou croisées, à lancer indéfiniment, et par petites secousses, la pointe du pied en avant; les autres mouvements incohérents des jambes ne sont pas des tics, mais bien du domaine des différentes maladies de la moelle épinière.

Les tics des bras, les tics vrais par conséquence du geste, sont, par contre, infinis.

Signalons d'abord l'élévation d'une ou simultanément des deux épaules, le geste de hausser les épaules, comme pour se moquer de quelqu'un, ce tic s'accompagne souvent d'un autre qui consiste en une contorsion du bras comme si quelque chose gênait dans la manche ou dans un lancé du bras accompagné du coup de la manchette. Quelques-uns serrent constamment leurs bras au corps comme s'ils avaient froid.

Puis vient la série des gestes que l'homme affligé de tics exécute sur lui-même ou à l'occasion de lui-même. Dans cet ordre d'idées, présentons les gratteurs : légion sont ceux qui se grattent la tête, le nez, l'oreille et particulièrement le lobule, le front, l'œil, le coin externe surtout, y compris celui qui pince sa manche sur l'avant -bras et frotte comme s'il se grattait d'un petit mouvement lent et continu, après les gratteurs, nous avons les coiffeurs ou les friseurs : cheveux , barbiche , moustache , sourcils , tout en un mot, ce qui est poil sur la tète ou la face est tourné, tiraillé, frisé, épilé, lustré, en un geste de réflexion lentement ou rapidement exécuté; dans cette catégorie, il faut classer le mangeur de moustaches , celui qui, après les avoir soigneusement épilées et consciencieusement tiraillées, en introduit les extrémités entre ses dents et les mordille jusqu'à les couper.

Le rongeur d ongles, ou de petites peaux des doigts est aussi légion en y comprenant ceux qui passent leur vie à se nettoyer le nez, qu'il faut mettre à côté de ceux qui tètent

leur pouce ou se nettoient la bouche avec les doigts.

Une masse de gens sont gesticulateurs dans le vide, c'està-dire exécutent de petits gestes sans rime ni raison. De ce nombre sont ceux qui se passent rapidement la main devant le front, la joue ou le nez, comme s'ils voulaient chasser une mouche, ceux qui mettent la main à une certaine distance de leur bouche, comme pour ne pas cracher sur les passants, ceux enfin qui se frottent constamment les mains comme s'ils étaient enchantés.

Les digitaux aussi sont nombreux, c'est-à-dire ceux qui remuent les doigts de différentes façons. Les uns serrent le poing, les autres roulent de la mie de pain en masse ou une seule boulette, d'autre enfin se grattent la pulpe des doigts avec l'ongle ; ces différents tics se font à une ou à deux mains.

Les nettoyeurs oV ongles sont par contre en minorité parmi les gens affligés de tics.

Un mot des calligraphes. Il est des gens qui ne peuvent écrire sans faire des gestes incohérents, absolument comme s'ils s'appliquaient ou calligraphiaient : ce sont des ronds, des festons, des astragales décrites pendant tout le temps que dure la lettre qu'ils écrivent. On s'approche, on regarde, il n'y a rien qu'une petite écriture quelquefois très serrée et correcte.

Et maintenant, il nous faut pour terminér faire une mention toute spéciale de ceux dont le tic prend pour victime leur interlocuteur. Vous les connaissez bien, ceux qui, pendant toute la conservation qu'ils ont avec vous, vous touchent, vous pelotent, vous énervent. Citer leurs spécialités, c'est les indiquer suffisamment. Qui de nous n'en est journellement

victime? Parmi eux, signalons : les brosseurs, les épousseteurs, les épileurs, surtout parmi les femmes; les enleveurs de pellicules, les frotteurs, les arracheurs de boutons, les tapeurs sur le bras ou F épaule. Tous ceux-là vivent et exercent leurs tics au détriment des habits du prochain.

Loin d'être inoffensifs et amusants ou simplement agaçants comme les premiers, les peloteurs sont nocifs, constituent un véritable fléau et mériteraient souvent une bonne gifle, mais cela ne les corrigerait ou plutôt ne les guérirait pas.

L'homme affligé de tics le sait très bien , en effet, le comprend très bien, mais il lui est impossible de s'en rendre maître. Le tic est une affection réelle du système nerveux qui côtoie la folie qu'il annonce souvent à. plus ou moins longue échéance.

Il n'y a donc rien à faire à cela. Le tic est une altération, sinon tout à fait une maladie du geste. Ce sont les maladies que nous allons passer en revue maintenant.

La seconde des altérations ou des maladies du geste que nous avons à passer en revue est celle des tremblements. M. E. Démange, en a fait une très intéressante et savante étude dans le tome XVIII du Dictionnaire e?icyclopédique des sciences médicales.

Le tremblement, on le comprendra, n'est pas une maladie par lui-même, c'est un symptôme, en général de maladie des centres nerveux ; il est caractérisé par une série alternative de contractions et de relâchements musculaires portant sur un muscle, sur un organe, ou sur un groupe de muscles ou sur plusieurs organes. Il peut être général ou partiel, passager ou continu, spontané ou provoqué.

L'amplitude du tremblement est extrêmement variable : tantôt ce sont de petites secousses musculaires se succédant avec une rapidité plus ou moins grande, tantôt ce sont de grandes oscillations affectant un rythme plus ou moins régulier, parfois les secousses sont égales comme étendue et comme durée , d'autres fois elles sont progressivement croissantes, surtout comme amplitude- En général, les émotions, l'impression du froid, augmentent le tremblement, le font même apparaître; à jeun, il est souvent plus marqué. Enfin, tandis que dans certains cas il apparaît seulement ou augmente pendant un geste voulu, dans d'autres, un effort puissant de la volonté, l'exécution d'un geste volontaire le font cesser momentanément.

Quelques mots maintenant sur ces différentes formes de tremblements, leurs causes et les modifications qu'elles font subir au geste.

Prenons d'abord le tremblement nerveux émotif] celui qui survient sous l'influence d'une vive impression morale, telle que la peur, la colère, la terreur, la joie, l'émotion.

Qui de nous, ne le connaît, avec son action subitement paralysante. Pendant que la gorge se sèche et qu'une sueur froide coule aux tempes et inonde le corps, qui devient chair de poule, les extrémités se refroidissent, en même temps que se manifeste subitement une envie violente d'uriner ou même... autre chose. Alors les membres pèsent tout à coup un poids énorme et tout geste est absolument rendu impossible pendant que par opposition un petit tremblement imperceptible, sorte de frisson à Heur de peau, agile tout le corps, qui s'accompagne dans quelques cas de claquc-

ments de dents, c'est l'examinité de l'élève devant son examinateur, la peur, le trac du comédien devant le public. Dans tous les cas, c'est la suppression de la voix et du geste.

Tous ces phénomènes dépendent d'ailleurs, dans leur durée et leurs manifestations, de l'impressionnabilité plus particulière de chaque individu, et nullement de la cause déterminante qui peut parfois être des plus futiles.

Une autre forme bien connue aussi est le tremblement sénile. Celui-là n'exclut pas le geste, mais il l'altère et l'amoindrit. Le tremblement sénile n'est pas, ainsi que son nom semble l'indiquer, l'apanage exclusif du vieillard, même très avancé en âge, car on le rencontre assez fréquemment chez des sujets d'âge mûr, et même chez des adolescents.

Il débute lentement, en général, et insidieusement, et est souvent si faible que les gens qui en sont atteints ne le remarquent môme pas. Il commence le plus souvent par les muscles de la nuque et du cou; la tête branle, quelquefois, le début a lieu par les membres supérieurs, rarement il prend les jambes, et peut quelquefois rester localisé à la tête.

Le tremblement de la tête est surtout caractéristique ; les secousses des muscles de la nuque et du cou lui impriment, quand elle ne repose pas sur un point d'appui étranger au corps, des oscillations rythmiques, uniformes. Le branlement de la tête a lieu tantôt dans le sens horizontal (trem blement négatif), de gauche à droite et alternativement; tantôt de haut en bas, d'arrière en avant (tremblement vertical ou affirmatif) ; parfois la combinaison de ces deux mouvements imprime à la tète des oscillations obliques.

La mâchoire inférieure, les paupières, les lèvres, la langue peuvent être saisis du môme tremblement, la parole est alors tremblée, hésitante, hachée, et tout cet ensemble de tète de vieillard qui grimace et branlotte est de l'aspect le plus laid et le plus pénible en même temps.

Il en est de même du geste chez le vieillard : tant que chez lui le corps est au repos, couché ou appuyé , le tremblement ne se produit pas, mais, dès qu'il veut faire un geste, aussitôt les oscillations commencent et grâce à la force musculaire qui, chez lui, avec L'âge aussi, a en partie disparu, le geste s'arrête ou ne se termine qu'au prix quelquefois des plus grandes difficultés.

L'écriture, cet autre geste de la parole est particulièrement altérée chez le vieillard trembleur. Elle est tremblée, les lettres sont bien formées ou à peu près quand le tremblement n'est pas trop fort, mais les traits et les jambages sont ondulés et comme dentelés irrégulièrement.

Les deux formes d'altération du geste, de tremblement que nous venons de décrire succinctement sont d'origine purement fonctionnelle et n'ont pas en général pour cause des lésions du cerveau ou de la moelle épinière, comme c'est le cas des variétés que nous allons passer en revue

Prenons les deux principales : la paralysie agitante, ou maladie de Parkinson, et le tremblement de la sclérose en plaques, qui sont intimement liées à des maladies des centres nerveux. Les notions d'anatomie que nous avons acquises au début nous permettent d'en comprendre la cause.

Nous savons que la substance grise ou active du cerveau

se prolonge tout le long de la moelle épinière par des îlots de môme substance appelées les cornes antérieures et qu'elles sont mises en rapport les unes avec les autres par des tractus blancs parfaitement différents les uns des autres, qui forment autant de départements moteurs ou des indications de transmission. On comprendra que les lésions ou les altérations en général des dégénérescences de ces diverses parties, isolées ou en bloc, occasionnées par la syphilis, l'alcool, etc., etc., donnent lieu à des symptômes dans les organes où se rendent les nerfs qui ont leur point de départ ou leur zone motrice dans la partie malade.

De ce nombre sont la paralysie agitante et la sclérose en plaques, toutes deux caractérisées par des altérations du geste, des tremblements.

Bans la paralysie agitante , le tremblement est le phénomène capital.

En voici les caractères : il est rythmique, uniforme, oscillatoire, constitué par des mouvements alternatifs de flexion et d'extension partout surtout sur les extrémités des membres, sur les doigts ; ils sont continus, en général, incessants, parfois intermittents ; on observe alors que le plus souvent, au moment où une main, par exemple, cesse de trembler, un pied ou l'autre main se mettent en mouvement, et ainsi de suite.

Le tremblement des mains et des pieds a été comparé avec beaucoup de raison aux mouvements que nécessitent certains actes de métiers : ainsi, il rappelle l'acte d'émietter le pain, de rouler une cigarette entre les doigts, de mouvoir un van, de faire aller une pédale, etc.

Ce qui le caractérise surtout, c'est que, au moment où le malade cherche à faire un geste voulu avec la main agitée, il s'arrête instantanément, môme au plus fort du tremblement, et reprend immédiatement après.

En général, il est peu étendu, mais, dans certains cas, il peut acquérir un degré d'intensité vraiment effrayant; c'est alors qu'on voit ces malheureux agités de secousses continuelles; les genoux s'entre-choquent, les mains ne peuvent plus saisir ni objets, ni aliments ; mais, même dans ces cas, le tremblement s'arrête instantanément au moment où l'on commande au malade de faire un geste, celui par exemple de donner la main. Le tremblement des membres inférieurs entraîne la démarche incertaine, sautillante du malade qui s'avance penché en avant, courant après son centre de gravité.

Dans la sclérose en plaques, le tremblement est moins habituel, quand il existe; il ne se manifeste que lorsque le malade exécute un mouvement intentionnel d'une certaine étendue. Quand le patient est étendu sur un fauteuil, par exemple, les membres bien appuyés, il ne tremble pas, mais, dès qu'il lève la jambe, tout le membre se met aussitôt à trembler.

Le tremblement des mains est caractérisé par des oscillations rythmées, rapides, uniformes comme direction, augmentant d'intensité pendant l'exécution du mouvement voulu et au fur et à mesure de son exécution. Si le malade porte un verre à sa bouche, au moment où celui-ci va toucher les lèvres, les oscillations deviennent de plus en plus violentes et rapides, et le liquide est projeté de tous côtés.

Les détails qui précèdent, espérons-le tout au moins, ne seront pas perdus pour les romanciers et les auteurs du théâtre de l'avenir. Par ce temps de réalisme et où les écrivains se targuent avant tout de précision scientifique, il était bon de leur fournir les documents de remarquables descriptions pathologiques et de scènes intéressantes à faire. Voit-on, en effet, l'artiste en scène imbu de cette lecture simulant dans la perfection un tremblement en situation, et le confident ou le père noble s'adressant d'un air entendu avec un clignement d'œil au public ou à l'héroïne pour lui dire : c< Vous savez, c'est de la paralysie agitante de Parkinson, ou de la sclérose en plaques. »

Quel effet! et quel réalisme scientifique! Voilà du théâtre sérieusement documenté, bien fait pour confondre à jamais et clore le bec aux critiques influents qui sont décidément bien vieux jeu.

Il nous reste un mot à dire d'une forme de tremblement que l'on trouve dans un genre de folie bien commune, en particulier chez les écrivains, les gens de lettres, nous voulons parler de la paralysie générale, ou mèningo-encèphalite diffuse.

Les noms de ceux des nôtres qui en ont été atteints sont sur les lèvres de tous.

La paralysie générale, c'est la mort. On sait quels en sont les symptômes : délire des grandeurs, lypémanie, délire des persécutions. C'est au cours de la période dite d'excitation, que se manifeste l'incohérence des gestes et le tremblement qui est surtout localisé au début à la langue. Celle-ci, quand on prie le malade de la tirer, est vigoureusement projetée en

une série de mouvements saccadés, désordonnés, mal réglés, dépassant le but pu n'aboutissant pas, qui la portent tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Ces phénomènes s'accompagnent d'un tremblement général des lèvres et des joues, d'où découlent ces troubles de la parole si caractéristiques de la paralysie générale.

Les mains sont le siège de tremblements analogues qui se manifestent par une trépidation tantôt légère, tantôt plus intense, qui rend les gestes incertains, irréguliers, troublés, pendant que les gestes qui prédominent, sont ceux de la défense contre les ennemis imaginaires que le paralytique général voit au cours de ses hallucinations.

L'écriture devient tremblée et offre des modifications caractéristiques.

Avant d'en finir avec les altérations et les maladies du geste dues au tremblement, signalons pour mémoire, ceux qui surviennent dans les empoisonnements, les tremblements toxiques, qui tous altèrent le geste et le modifient quelquefois profondément et définitivement. Citons : le tremblement mercuriel des étameurs, caractérisé par un frémissement Léger au début des membres supérieurs principalement, qui peu à peu augmente, jusqu'à rendre le geste et La préhension des aliments impossible ; le tremblement saturnin, des empoisonnés par le plomb, caractérisé par La paralysie complète des extenseurs de la main laquelle tombe, pend, inerte au bout du bras ; le tremblement arsenical; celui des fumeurs localisé aux mains et qui se manifeste surtout ;i jeun ; ceux occasionnés par la morphine, Y abus du thé et du café, enfin

le tremblement alcoolique, celui-là mérite qu'on s'y arrête un instant.

La quantité d'alcooliques, nous ne disons pas d'ivrognes, est véritablement fantastique à notre époque de bocks et d'apéritifs.

Voulez-vous faire avec moi la journée actuelle d'un parfait honnête homme, du modèle des bureaucrates ou de l'avant-dernier des bourgeois? Énumérons : le matin à onze heures, un ou deux petits vermouths; ensemble 250 grammes, à midi un litre de vin, 1.000 grammes; puis du cognac dans son café, un, deux ou trois bocks dans l'après-midi, 250 grammes à cinq heures revermouth, rebitter ou reabsinthe, 300 grammes; puis, le soir, alcool à volonté, sans compter les cuites familiales, les plumets bourgeois, les cocardes conjugales à l'occasion des anniversaires, des fêtes, des souvenirs!

On peut sans être taxé d'exagération fixer à trois litres la quantité d'alcools que Joseph Prudhomme avale de notre temps par jour. Et l'on connaît la qualité et la composition de ces alcools! Trois litres de lait suffiraient à le nourrir, trois litres d'alcool l'abrutissent. Résultats, le tremblement qui suit l'alcoolisme chronique et la dégénération. Ainsi, il engraisse d'alcool et bouffit; jamais ivrogne, alcoolique toujours.

Regardez aussi le bourgeois de notre époque, ce petit pot à tabac rubicond, faites-lui donc étendre ses deux mains à côté l'une de l'autre les doigts écartés et chez 99 p. 100, vous trouverez ce tremblement particulier, ce va-et-vient

des extrémités digitales qui est la caractéristique de l'alcoolisme invétéré.

Dites-lui cela et vous verrez cet air furibond! Moi un ivrogne, vous répondront quelques-uns; si on peut dire, moi, je ne bois jamais d'alcools, je ne bois que de la bière où je ne bois que du vin. Et c'est vrai, pour le public, la bière et le vin, ce n'est pas de l'alcool.

Il y a des préjugés indéracinables en ce bas monde; vous n'enlèverez de l'idée de personne que le persil est mortel pour les perroquets, que le Prussien est lourd et épais, uniquement parce qu'il boit de la bière, que le vin est absolument nécessaire pour soutenir les forces et qu'il n'est pas «le l'alcool.

Sur ces trois points, trois articles de foi : le public est indécrottable.

Résultats : les tremblements, et l'abrutissemenl de l'espèce.

Il y a un critérium à cet égard qui ne trompe pas. On sail la quantité considérable de gens qui meurent de fluxion de poitrine. L'explication en esl simple, c'est la maladie des alcoolisés.

Vous savez bien ce voisin gros et Henri, l'air réjoui dans sa bêtise lardacée qui, avant-hier encore, encombrait le trottoir de sa personnalité. Aujourd'hui, disparu, mort, ('.uniment, monsieur un tel? eh, oui, monsieur un Ici. et de quoi donc? le médecin a dit (pie c'était une fluxion de poitrine.

Et, c'est vrai, la lluxion de poitrine est la revanche de l'alcool, c'est la porte de sortie rapide en quelque sorte

foudroyante de l'alcoolique familial, discret et bourgeois de l'honnête homme, du monsieur qui ne s'est jamais soûlé.

Méfiez-vous, en résumé, honnêtes gens, qui ne buvez pasd'alcools, lorsque le tremblement des membres supérieurs commencera à vous prendre, et ouvrez l'œil lorsque votre geste s'embrouillera.

LA PARODIE ET LA GRIMACE DU GESTE

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