T II IF. IIS
si elle Ta traduit clans la statue de La place du Carrousel, on peut dire aussi qu'elle l'a trahi en lui donnant un geste théâtral, forcé, ampoulé, faux, absolument contraire à sa pensée et à son mot.
Grâce à ce geste agaçant dans la direction de l'Est, il en parle toujours et semble n'y penser jamais, alors qu'au contraire toujours il y pensa et n'en parla jamais.
La statue insulte l'homme et rapetisse le patriote. Gambetta méritait mieux que cela. De l'œuvre et de l'homme,
il ne reste aujourd'hui qu'un geste , malheureusement
pour lui, malheureusement peut-être aussi pour nous.
Du grand patriote français de notre époque, descendons au petit patriote, à Thiers.
Singulière fortune que celle de cet homme chez lequel tout était petit, même ce qui était grand. Petite voix, petit geste, voilà ce qui caractérisait celui qu'on a appelé le sinistre vieillard après l'avoir appelé Foutriquet.
Sa vie politique s'est passée à faire de petits ministères et à les défaire par de petites combinaisons; après avoir défait des ministères de rois, il a défait les siens propres et s'est enfin défait lui-même lorsqu'il a été roi.
('/était h; type du bourgeois ; l'homme privé en a eu au demeurant, dit-on, tous les vices.
Il a fait une œuvre grande, écrite, Y Histoire du Consulat et de r Empire; une plus grande, faite, la libération du territoire. Celle-là il l'a faite petitement, et on la lui contesterait, ainsi que le titre de libérateur, sans Gambetta qui, dans une séance mémorable de la Chambre, désormais lixée parla chromolithographie, ne l'avait d'un geste désigné pour tel.
Un petit homme aussi, aux petits gestes, que le hanovrien Windhorst; mais il croyait à quelque chose, el c'esl cequi a fait sa forée.
Comme Thiers, il était petit et laid, plus laid même, une vraie figure de grenouille, et montait sur un tabouret quand il parlait.
Mais quels gestes! ils sont restés légendaires en Allemagne et au Reichstag; il ;i été l'adversaire le plus redoutable de Bismarck.
Il fallait le voir aux séances mémorables du Culturkampf, campé sur son escabeau, l'ace à lace avec le géant. Alors sa voix aigre égrenait ses notes aiguës dans le silence de la grande salle, et tandis qu'il parlait, ses deux petites mains s'agitaient constamment. De vrais gestes de marionnettes, étriqués el courts; mais comme il nous pelotait Vautre, comme il vous le pinçait au bon endroit, le regardant toujours bien en face, pendant que l'autre roulait ses gros yeux et hérissait ses trois légendaires cheveux.
Ah! la belle lutte de David contre Goliath! Le petit roulant le gros. Il le roulait, le roulait, semblant le prendre dans ses petites mains, l'envelopper, l'enfermer dans ses petits gestes, comme l'araignée qui f isse et enserre le gros bourdon dans ses Mis, les uns aux autres surajoutés. Et Bismarck suait . sou l'Hait connue un bœuf, cou nue un ours pris au piège. Enfin, la voix se faisait plus aigre, les notes s'élevaient, tandis que scandant le débit, les mains se dressaient en forme de coupes, semblant prendre le géant, l'élever en poids, puis, fout à coup elles s'ouvraient , et, après un dernier sarcasme, le laissaient comme retomber anihilé, écrasé, vaincu.
L'illusion était complète.
Et de fait, avec ses petites mains et ses petits gestes, Windhorst a mené le Hanovre, mené la Prusse, mené l'Allemagne, mené le Pape et traîné Vautre, qui se débattait en vain à Rome, en passant, quoi qu'il en eut dit, par Canossa.
En complète opposition avec Windhorst, quoique dans le même ordre d'idées politiques et sociales (tous deux se connaissaient d'ailleurs bien), un grand orateur français mérite d'être classé au nombre des gens qui n'ont pas de geste : de Mun. Celui-là est quelqu'un par le caractère et l'idée. Droit à la tribune, comme il l'a été au combat, sanglé dans sa redingote boutonnée, il parle lentement, posément. La voix est chaude, bien timbrée, et sans efforts, avec un seul geste étroit et gauche, fait avec la main droite qui, le coude restant collé au corps, s'élève lentement avec l' avant-bras, puis s'abaisse ; il remue, surtout quand il parle armée ou socialisme, la Chambre entière, même ceux qui ne pensent pas comme lui.
Avec de Mun, le débat grandit, s'élève ; la pensée est servie par une phrase impeccable et le geste, tout faux qu'il est, ne parvient pas à l'amoindrir ni à en diminuer l'effet. En l'écoutant, on pourrait se croire encore aux belles discussions de jadis.
Puisque nous tenons la Chambre des députés et cette admirable tribune française, si grande dans l'histoire du monde et que de si grands noms ont illustrés, évoquons seulement la silhouette des Danton, des Mirabeau, des Lamartine, des Berryer, presque même, en le disant vite, des Jules Favre,
<lc tant d'autres encore, grands par la pensée, l'éloquence, le geste, pour en arriver tout de suite à leur menue monnaie d'aujourd'hui. Grattons le bloc et examinons-en les morceaux ou les fêlures.
L'éloquence et la grandeur ont depuis longtemps disparu de notre tribune avec les caractères. Là encore, tout s'esl rapetissé, amoindri. Le geste, d'ample qu'il était, de large, est devenu étriqué, étroit; à la grande envergure, accompagnant les pensées élevées a succédé le petit empan des vétilles, des affaires; le petit coup de patte s'est substitué aux grands coup d'ailes de jadis.
Trois gestes caractérisent plus particulièrement l'éloquence de nos tribuns du pont de la Concorde, esquissons-les.
Le premier pourrait s'intituler : le geste polytechnique. Il est anguleux, rectangulaire, tangentiel et sec. Il dénote un suprême dédain de l'opinion publique, une foi inébranlable dans l'infaillibilité de l'École d'où il sort, encore plus dans celle de la personnalité. C'est une amplification du geste moi, L'arpège de l'egotisme. Il coupe, il taille, il rogne, raide et net, et semble dire : Je vous ordonne de me croire.
Ingénieurs ou ingénieux, ce qui est plus rare, tous l'ont quand ils sortent de polytechnique. Ses représentants à la Chambre sont : de Freycinet, Cavaignac, Cochery, pour n'en citer que trois.
Voyez, en effet, de Freycinet à la tribune, il n'a qu'un geste. Sa main gauche, tandis qu'il parle, fauche à petits coups secs, au niveau de la table; il écarte comme par petites brassées, d'un air dédaigneux et avec un certain automatisme, les arguments qui l'embarrassent, qu'il ne peut
LES GRANDS HOMMES DEVANT L E GESTE
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réfuter, et, tout le temps du discours ministre, la faux polytechnique continue son tac-tac.
Avec Cavaignac, c'est autre chose, l'homme esl piqué dans une attitude demi-napoléonienne, qu'accompagne un geste, toujours le même.
Le bras gauche immobile est derrière le dos. landis q t m • le droit, étendu, l'index en avant, comme l'autre à Cherbourg montrant de toute éternité l'Angleterre, indique un point fixe, toujours le même aussi, le fait, l'idée, sur laquelle toul se concentre et dont il ne sortira plus. Tout l'homme esl bien dans ce geste, l'intelligent et entêté laborieux, avec je ne sais quoi peut-être aussi de fatidique dans l'avenir.
De Freycinet fauche et < avaignac pointe ; quand à I lochery, il coupe.
Parlerons-nous de Cochery, le geste désagréable par excellence à ta tribune? Celui-là, c'est une véritable horripilation.
L'idée est fausse, la voix qui parle fausse, le geste polytechnique lui-même faux. Il tranche sans cesse, débitant par morceaux ses aphorismes, ses équations parlementaires, par termes mathématiques, et, tandis qu'il parle, sa main coupe l'air sans s'arrêter un instant. Pour débiter se-- tranches aratoires, il coupe net et sec. mais coupe faux, en travers, en biais et pas droit .
Entre le geste polytechnique el le geste d'affaires «pie nous allons esquisser, s'en placent deux antres : le geste funèbre, tumulaire ou mortuaire, nous avons nommé Brisson.
Ouelle désolation que la vue de cet homme ! Sa place est toul indiquée au Sénat, le cimetière du geste. Écartons cette image lugubre el dessinons Lockroy.
geste; sa place est dans un musée d'hôpital.
Chez Lockroy ie geste est, en effet, un perpétuel tremblement. Qu'il affirme ou nie, toujours il tremble, et quand
Le geste du bossu.
il a fini son discours, s;i période, voire sa phrase, il s'affaisse, s'écroule contre le dossier de la tribune, en proie à un tremblement ininterrompu. On croirait qu'il va se trouver mal. Ce tremblement dure chez lui quelquefois, lors de ses grands
discours, trois ou quatre heures ; cette fois on le croit épuisé, malade, mort, il va rendre l'âme ?
Non. Ce n'est rien, le tremblement recommencera demain.
Alcoolique ou névrosé? Dilemme, problème, comme eût dit Victor Hugo.
Après le geste polytechnique vient le geste (^affaires, représenté par Rouvier.
A la tribune d'abord Rouvier joue du lorgnon; puis, d'un air bonhomme, pose ses deux mains sur la conscience de l'homme d'affaires, le ventre ; enfin, après un temps d'hésitations, les deux mains se rejoignent, se recroquevillent au bout des bras qui s'agitent en un va-et-vient au niveau de la table en forme de cuillère, comme pour brasser des affaires ou des billets bleus.
C'est un geste gras, mou, d'homme gros, sans muscles, geste qui enveloppe, développe et finalement ramasse et qui est la caractéristique du financier.
Un mot sur Rarbey ou le geste protestant. Grand manitou de la secte, Rarbey prêche, il melliflue d'un geste pudique et doctrinaire comme un pasteur. Il y a une polytechnique chez ceux-là aussi. Pendant que juifs et catholiques se mangent le nez, eux gouvernent. Rertrands parmi un peuple de Ratons.
L'homme dont le geste mérite certainement une mention spéciale, c'est Clémenceau. Celui-là est polychrome et difficile à saisir.
Sa dominante est le félin, le tigre plutôt que le lion.
Il ne prévient jamais qu'il va parler; il ne s'est pas fait inscrire, personne ne pense encore à lui, le débat est calme, se traîne presque, s'alanguit ; lui, pendant ce temps, l'œil et
l'oreille aux aguets, se faufile, derrière son banc ; il guette, sa proie est là.
Tout à coup ou entend son premier miaulement, doux, il a demandé la parole ; puis, aussitôt une ombre s'est profilée, un corps a sauté, houp ! d'un bond, franchissant les escaliers, sur la tribune. Il n'y monte pas, il s'y élance, il \ bondit comme un félin.
Un moment cependant l'homme semble se montrer, les mains dans les poches, dans un sans-gêne voulu; un instanl il se penche à mi-corps sur la tribune, tout en dehors, comme un guignol affalé, mais c'esl là un exercice d'assouplissement pur et simple ; tout de suite le félin reparaît, il va en avoir l'aisance, la souplesse, le charme, aussi la cruauté.
Les premiers coups sont secs, froids, d'une excellente langue et très châtiée, sûre d'elle-même, le croc ne se montre pas encore, ('/est le charmeur. Kl vraiment il y a du charme en lui, cruel peul-ètre et inexplicable, mais que l'on subit a son insu. Cependant un froid s'est fait, subit, la victime a pâli à son banc. Aïe! c'esl le premier coup de dent, suivi d'un petit geste, comme de patte ; il est porté délibéré, mais à fleur de peau encore el le morceau n'a pas encore été entamé. L'autre a cependanl déjà pris le goûl du sang. Alors le débil <|iii était très net se précipite encore sans rien perdre de sa netteté ni de sa concision, le mol arrive juste, mais le COUp de croc aussi, toujours suivi du petit
geste. Le drame de la tribune va se précipiter maintenant. Quelques instants encore il pelote sa victime, du bout du geste griffé, |iuis. tout à coup, en deux coups de dénis, l'étrangle à la gorge. C'esl fini.
Un ministère gît par terre, pantins auxquels il a cassé le geste, ministres dont il a cassé les reins comme à des rats.
Le geste autoritaire.
Alors il ne flaire même pas le cadavre et, du même bond de chat, le tigre se profile et disparaît.
Regardez bien Clemenceau, la tète répond au geste, elle est fine avec sa moustache de félin, petite, hérissée ou tombante; le front est haut, intelligent, l'œil fascine, la mâchoire inférieure petite est néanmoins puissante et fuit un peu : on y devine le croc.
Ne quittons pas la tribune ni la Chambre, sans signaler l'automate du geste, le président. C'est lui qui, les jours d'orage, motos pr estât componere fluctus. Son quos ego des grandes séances se compose de trois gestes : celui du coupepapier, celui de la sonnette, celui plus solennel enfin et plus grave du chapeau.
Ces gestes ne sont pas inhérents à l'homme, ils appartiennent à l'État.
Et maintenant passons, comme dit Gavroche, l'irrespectueux contempteur de toute politique, tout ça c'est de la silhouette de geste, c'est de la raclure de conventionnels.
Nous en avons fini avec les gestes des grands hommes du passé et de l'heure présente. Voyons ce que nous réserve l'avenir.
L'étude du geste démocratique sera courte, non qu'elle ne soit pas intéressante, mais il n'est encore qu'à son aurore sociale, donc mimique. Essayons de le fixer tout de même et présentons l'homme du Quatrième État. Regardez-le, toute son allure est un geste, il ne vient pas, il s'amène, dégingandé, dandiné, grasseyant, traînant ses savates, faubourien des jambes, de l'accent comme des bras, minable en son accoutrement.
« Citoilllliens ouverrrriers! dit-il, et, tout de suite, son poing droit se tend en avant comme une menace perpétuelle
les grands hommes devant le geste
à je ne sais quelle bourgeoisie crapuleuse dont là-bas il entrevoit lu silhouette; puis, il ajoute : « Des borrrgeois, en faut pus! >; Alors il a tout dit. Le poing gauche à son tour s'élève à boni «le bras el menace. De ces deux gestes il ne sortira pas.
Celui-là encore c'est le bon soc, le niguedouille, celui qui
se fera tuer au besoin el. eu tous cas, écopera toujours.
Derrière-lui et dans l'ombre, saisissons vile deux silhouettes :
La vieille barbe, onctueuse, bafouilleuse, pontifiant, sale, crasseux, théoricien el praticien de l'absinthe; puis le sublime, deux graines d'édile ou de député. Tous deux vivent sur le dos de l'autre el le poussenl en avant.
Des deux, le premier tremble perpétuellement, l'absinthe en lui a tué le geste ; quant au second, il s'abstient prudemment de gesticuler, laissant ce soin au chabanais, au grotesque, au bossu social. L'inévitable bossu de toutes le> réunions publiques, rabougri de caractère corni le squelette, avec ses gestes lors, ankylosés, COXalgiques et qui parle Ion jours de marcher droit.
Nous en avons fini. Dans un autre chapitre, aux gestes professionnels, nous passerons en revue toute la grande famille de l'honnête, loyal et bon ouvrier français. Nous le montrerons robuste et sain d'espril el de corps, de force el de geste, el tout à son travail.
Un geste historique maintenant encore pour terminer.
Nous sommes à Sainte-Sophie, de Constantinople, la merveilleuse église, la première basilique, dédiée jadis par Constantin le Grand à la sagesse Divine, Ayis Suçia !
Les Turcs, conduits par Mahomet II. <|ui assiégeaient la
ville, viennent de franchir les remparts, le dernier jour de Byzance a sonné, tragique et sauvage, d'où Stamboul naîtra. La ville est envahie. A cette nouvelle, une multitude affolée accourt, s'enferme dans l'église comme un lieu d'asile. Mais les lourdes portes de bronze tombent, à leur tour, enfoncées, arrachées de leurs gonds.
Cimeterre au poing, les hordes barbares des asiatiques s'élancent, égorgeant, massacrant tout en un instant. Mahomet II et son escorte de vizirs et de janissaires, sont dans le sang et les cadavres jusqu'au poitrail du cheval. Alors, le grand guerrier s'arrête un instant dans le massacre et fait un geste.
Il plonge dans le sang sa main droite tout entière, puis, dressé sur ses étriers, il élève le bras en l'air et trace sur un des piliers massifs de la voûte une large croix de sang audessous de laquelle, comme prise de possession et pour bien affirmer sa conquête, il applique sa main, en clamant à la face du monde catholique vaincu, la profession de foi de l'Islam : La illah il Allah, vé Mohamed réçoul Allah. Il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est le prophète de Dieu !
Ce geste du vainqueur musulman est resté depuis et a formé la signature des sultans.
La signalurc des sultans.
LES RELIGIONS PAR l I I RS GESTES
Benedicat vos, omnipotens Deus, in nomine pat ris et /Hii et spiritus sancti. Amen! Et pendant qu'à La fenêtre du Palais de la Ville Éternelle, de s;i voix blanche chevrotante, l«' vieillard lentemenl psalmodie cl scande les paroles sacrées, sa main lentemenl ;iussi s'abaisse, l'index, le médius et l'annulaire étendus vers le peuple agenouillé sur la grande place en un geste hiératique, ;'i la fois lent, solennel el doux.
Benedicat vos, omnipotens Deus! Nouvellement exalté, le nouveau pape donne sa première bénédiction apostolique, urbi et orbi.
Le geste qu'il vient de faire : in nomine patris et /Un et spiritus sancti, ;i tracé une image, base el geste par excellence de la religion chrétienne qu'il représente, il s'appelle le geste ou le signe de La croix. Et derrière le vieillard pâle, l'aspeci ascète, revêtu comme d'un blanc suaire de l'éclatante simarre Manche dans Laquelle il resplendi! . toute une vision apparaît, celle du vieux inonde, des vieux colles. îles
premiers âges que ce geste de la croix a bouleversés, renversés, détruits.
De tous temps, les religions ont eu recours aux cérémonies, aux pompes, au spectacle extérieur, partant aux gestes, qui frappent l'imagination, parlent aux sens, occupent l'homme et l'empêchent de réfléchir.
Essayons d'en fixer quelques-uns.
A l'aurore de nos civilisations, dans des temps préhistoriques, alors que nul prophète, nul fils de Dieu, ne s'était encore montré pour créer les différentes religions, les sectes, un seul culte existait chez les peuples primitifs, comme une adoration naturelle, celui du feu.
Pour eux, le feu était la chose la plus utile et la plus précieuse que le soleil personnifiait. Aussi, l' avaient-ils fait Dieu, sentant d'instinct que de lui émanaient les deux forces principales dont nous puisons la vie, la lumière et la chaleur, deux formes du même mouvement.
Ce culte primitif, s'est traduit par deux gestes qui nous sont restés : la génuflexion et le croisement des mains au bout des bras étendus ou repliés, c'est-à-dire Y adoration et la prière.
A cette époque de l'homme des cavernes, c'était par terre, dans des trous du sol que se faisait le feu ; c'était naturellement aussi à genoux, par terre, les mains jointes, le corps légèrement plié en deux, la tête basse qu'il fallait souffler dessus pour l'entretenir; c'était enfin à genoux, les talons aux fesses, que l'homme primitif plaçait et serrait entre ses jambes deux bûches, au milieu desquelles il en frottait une troisième qu'il tenait perpendiculairement, pour obtenir du
feu en la faisant tourner vivement entre ses deux mains serrées dessus. Et, cet acte capital, le premier et le plus important de la vie, l' allumage du feu, s'accomplissait toujours ainsi, après une courte invocation au soleil, c'est-àdire au grand feu, matin et soir.
L'acte humain, domestique, s'est de la sorte inconsciemment transformé en geste hiératique de culte; il est devenu la petite religion du foyer, l'expression du petit culte dé famille, la manifestation lare de l'adoration du feu qui se traduisit dès lors par l'imitation de l'acte, c'est-à-dire l'agenouillement, le front courbé vers la terre, vers le trou du feu, les mains jointes, ramenées et serrées comme si elles tenaient le bois.
Puis, le geste hiératique s'est agrandi. Dans les circonstances solennelles, les réunions en rase campagne de la tribu, prête à partir pour l'émigration ou pour la chasse, alors solennellement, on invoquait le soleil, le grand feu, à genoux sur le sol, et les mains jointes au bout des bras tendus dans la direction de l'astre, comme pour réunir en un seul tout l'attitude d'agenouillement et le geste de prière, l'adoration du grand et du petit feu.
L'homme vivait alors à l'état disséminé; il n'avait été encore ni subjugué ni trompé par l'homme; la religion était simple, naturelle, le geste hiératique simple et naturel aussi.
Allumer le feu, c'était prier, c'était adorer Dieu.
De ces temps et de ce culte, nous avons conservé et l'attitude et le geste , mais nous en avons oublié et dénaturé le sens et la cause ; un seul mot est resté qui rappelle le rôle
ancien et divin du feu, l'ancien culte, le mot purifier^ qui vient de nvp, feu.
Deux peuples cependant sont, dont l'un a absolument gardé le culte, l'autre le geste : les Parsis e\ les Ainos.
Chez les premiers, on trouve dans l'Inde, la religion du feu tout entière dans ses pratiques; chez les seconds, dont l'origine est inconnue, le culte s'est perdu, niais le geste s'esl conservé dans sa pureté originelle.
L'habitant du nord du Japon, VAino, lorsqu'il veuf rendre hommage à Dieu ou à l'homme, s'agenouille el comme s'il priait frotte ses mains l'une contre l'autre, vivement, connue s'il frottait le bois contre le bois, ou le silex contre l'acier.
Puis, les temps ont marché. Des hommes sonl venus qui ont transformé l'idée religieuse, après l'avoir monopolisée.
La première pensée de l'homme avait été seulemenl de diviniser les choses de la nature, les grandes foi-ces dont il voyait et sentait les effets, mais qu'il ne comprenait point; la seconde fut de faire Dieu à son image, c'est-à-dire de se diviniser lui.
Dieu, dès lors, ne l'ut plus une force, une chose, niais bien un être : Quelqu'un. Aussitôt, naturellement, il devint méchant et fut contesté, les sectes diverses et les religions se fondèrent avec les castes dont chacune prétendit avoir le Dieu vrai.
Aussi loin que I "ii peut remonter dans l'histoire, les théologies nous montrent le nouveau Dieu, généralement un monstre, à forme humaine, au tronc arme de bras nombreux, tous tenant le glaive en main et agrémenté d'un seul geste articulé d'idole, le geste qui signifiait : couper.
Tels sont les Bouddahs, les Sivas, les Teutatès, les Moloclis, tous les Théois en un mot première manière.
La génuflexion et la prière.
Dieu s'étant civilisé était devenu humain et par conséquent cruel.
L'homme alors déjà est armé du fer, il se divise en castes, la principale occupation pour lui n'est plus de faire du feu. C'est maintenant à la plus humble des castes et non à la
Adorai ion du grand et du petit feu.
plus noble que ce soin est dévolu, imposé : l'esclave est créé ; et ce qui était autrefois capital, naturel, divin et adoratif, devient humble et servile, l'attitude et le geste hiératique nobles de jadis se transforment en attitude et geste, d'humilité, de rapetissement, de soumission.
Dieu change et le geste hiératique avec lui. Le geste est maintenant de porter la main droite au cou ou à la tête, ce qui veut dire : « Tiens, prends-la. » Le plus grand hommage que l'on puisse rendre au Dieu d'alors est bien évidemment de lui offrir sa tète à lui qui a le bras armé du fer tranchant.
Entre l'homme et Dieu, le prêtre a surgi qui est surtout un sacrificateur.
Offrir sa tète, c'est adorer Dieu, c'est prier.
A notre époque, l'ancien geste hiératique est devenu vulgaire et dans tout l'cxtrème-Est, c'est ainsi qu'on salue le maître.
Avec le geste hiératique un, la pompe religieuse est une aussi, c'est la grande hécatombe humaine qui résume et symbolise tout. Des ruisseaux, des fleuves de sang coulent devant l'idole, le Dieu aux cent bras et unigeste, et c'est la tète à la main que pour être bien accueilli, on se présente maintenant devant l'Éternel. L'absolution se donne à coup de sabre ou de hache , le culte du feu est remplacé par le culte du sang.
Puis, l'homme se lassa de cette religion du couperet et de ce geste toujours le même, on finit par s'ennuyer de toujours mourir. Alors aussi les sectes naquirent plus nombreuses et plus diverses, la religion et Dieu en se subdivisant s'adoucirent, et les gestes hiératiques se multiplièrent avec les cérémonies du culte nouveau.
On eut le geste hiératique champêtre, doux el gracieux, la libation, la main en l'air, tenant une urne ou une amphore,
La religion du couperet.
le bras en cou de cygne; puis ta première offrande, ^offertoire avec les deux mains en l'air formant la coupe ou tenanl le ciboire; enfin, le geste balancé de l'encens. Toute une bergerie ou plutôt une bucolique religieuse en un mot. Mais
le geste cruel ne disparut pas tout à fait pour cela. La main offrait toujours des sacrifices et pour bénir tuait la victime, bête ou homme; la bénédiction, c'était toujours la mort.
De l'autel, le geste hiératique venait de passer au cirque où il avait pris une étrange et terrible saveur mimique, sous la forme ànpollice verso des vestales, qui, d'un simple geste du pouce, horizontal ou vertical, sauvaient ou condamnaient à mort le gladiateur qui lui-même venait de s'avouer vaincu d'un geste de glaive abaissé.
C'était, en effet, encore l'époque de l'empire gigantesque avec les jeux du cirque, les dieux nombreux, ses muscles, époque de l'acte accompagnant le geste et se confondant avec lui, période des Vitellius, des Néron, des Héliogabale, des empereurs dont la vie se résume en un perpétuel accès de folie furieuse sanguinaire et qui, après avoir fait admirer au peuple leurs gestes d'histrions dans le cirque, rêvaient que ce peuple n'eut qu'une seule et même tête pour la lui couper d'un coup, d'un seul et môme geste, afin de jouir enfin de la vue d'une véritable et grandiose agonie.
L'agonie eut lieu, elle emporta Rome et ses empereurs.
Un homme était apparu, en effet, fils de Dieu, et voilà que tout s'effondre, tout disparaît qui est le passé.
Celui-là est avant tout, l'ennemi de l'acte et du muscle. Grêle et nerveux, presque efféminé, il ira, prêchant la parole, le verbe et le geste, pour le salut, peut-être, mais assurément aussi pour la décadence physique du genre humain , opposant son éphébisme gracile aux virilités énormes de l'époque, son intelligence aristocratique aux muscles plébéiens du passé. Alors les quarante mille dieux
de l'Olympe qui, selon l'expression du poète, n'avaient pas un athée, disparurent d'un eoup, ainsi que leur religion.
Dieu maintenant n'est plus une chose ni une force, ni un monstre ni un homme, il n'est plus mille, il est un, il devient pur esprit, et la religion nouvelle va naturellement suivie l'évolution de la nouvelle conception.
Alors plus de jeux sanglants, plus de luttes, plus de muscles, la religion névrosique commence prêchant la suprématie de l'esprit. Aussitôt 1rs sens bypéresthésiés entrent en jeu. Alors aussi apparaissent les paraboles, 1rs évangiles, les emblèmes, les mythes, les gestes, multiplier a l'excès. Toutes les anciennes croyances, le monde ancien tout à cou}) se renversent devant Pilate ahuri qui n'y comprend rien et, d'un geste qui veut dire, après Rome le déluge, s'en lave les mains. Ce qui était noble devienl infâme et ce qui était infâme s'anoblit! L'humilité devient loi et prime tout. L'homme-Dieu meurt du dernier et du plus infamant des supplices dont l'instrument se transforme tout aussitôt en objet de vénération, tandis i[ne le geste qui le dessine devient le plus saint des gestes, le geste religieux, divin, hiératique par excellence, le geste de la Rédemption, le signe de la croix.
Tout alors parle aux sens et tourne an mystique. An lien de tuer la victime en nature, on rompt l'hostie en geste, en effigie, après l'avoir d'abord élevée an ciel en geste d'offrande à Dieu. On impose les mains pour, du même geste, guérir,, bénir ou maudire; le geste va tenir lieu de tout; les religions musculaires, les actes ont fait leur temps, ainsi que les races fortes et saines, la religion spirituelle et la race intellectuelle
et malade est née apportant avec elles le geste et l'hystérie.
Du plein air, le culte descend dans les catacombes et là, dans de petites salles basses, à la voûte encore surbaissée, dans une atmosphère chaude et suffocante des sexes confondus, parmi les odeurs des encens et des aromates, hommes et femmes d'abord psalmodient chuchotent et chantent, avec des sanglots dans la voix, des battements de poings sur la poitrine, auxquels succèdent de longs murmures puis des silences anxieux. Puis, au fond de la salle en une surface lumineuse, ornée à fresque, une tête d'homme vivement éclairée se montre, à barbe pointue retombant sur sa poitrine nue, ouverte, d'où dégouttent des larmes de sang. Le poids du corps cloué sur une croix tire sur des membres grêles, d'une blancheur de marbre, l'homme au sein troué est tout entier affaissé dans l'inertie de la mort, et devant ce supplicié macabre et obsédant, les femmes maintenant en extase se roulent par terre en proie à la grande névrose, l'œil brillant et strabique, le sein gonflé, la respiration devenue hoquet, la voix sanglot, le geste contracture ou convulsion.
C'est la nouvelle incarnation de Dieu, la nouvelle religion qui célèbre les mystères du nouveau culte dont la représentation sera une croix, une couronne d'épines et des clous. La religion n'est plus un acte naturel, cruel ou doux, l'adoration d'un objet, d'une chose ou d'un monstre, d'une idole, d'une image en un mot, c'est maintenant une adoration inassouvie d'homme, en une humilité hystérique qui marquera à jamais de son double sceau nerveux et mystique l'humanité dont elle cause la décadence.
Maintenant aussi le geste de La croix, hiératique, unique, définitif va pendant de longs siècles tenir et absorber L'humanité tout entière. In hoc signa vinees, dit le chrétien et cela sera vrai. En vain, l'hérésie tentera de L'abattre, il résistera à tous les assauts.
Rois qu'il oindra, d'un petit geslc du pouce, et peuples qu'il poindra, courberont également La tète sous ce geste, qu'il soit fait avec la main ou avec l'ostensoir d'or, et toute L'humanité maintenant après s'être agenouillée, comme devant le feu des premiers Ages, avoir courbé la tète connue devant le fer de jadis, étendra ses mains vers le nouveau soleil puis tracera sur elle le nouveau signe, unissant dans un même geste le passé et le présent, païens et catholiques, le culte du feu, le culte du fer ou du sang et celui de la croix.
Le geste de la croix va servir à tout, au bien connue au mal, à bénir comme à maudire ; sa trace Laissera dans l'histoire l'adoucissement des mœurs, mais en même temps l'excommunication avec son geste renversé de cierge , presque le pollice verso d'autrefois; l'inquisition, qui ^\\v veille, traduit, commente et punit le geste; la Saint -Barthélémy ou les massacres de Béziers qui transforment la croix en l'épée, avec laquelle Dieu reconnaîtra les siens.
Avec ce geste de la croix mourront tous les mari vi s de l'histoire, depuis les vierges nues dans le cirque, sous la dent des lions antiques pour la cause divine, jusqu'à All're ef Darboy sur la place publique ou dans le chemin de ronde sous la dent des chacals modernes pour la cause de l'humanité. A tous le geste de la croix ouvrira la porte des cieux : Au fils de saint Louis, qui l'accepte avec piété et reconnais-
.sauce comme à Ravachol qui se débat et blasphème, de
force ou de gré : Benedicat vos omnipot'ens Deus ! in nomine patris et fdii et spiritus sancti!
Puis de grand et de terrible, il tombera dans le ridicule qui tue, sa dernière incarnation ou transformation, comme la fin de l'épopée sera le geste du goupillon, et bienheureux cependant les pauvres d'esprit, bienheureux ceux qui croient encore en ce geste, car croire, c'est prier, croire et prier c'est être heureux.
Tellement forte a été la religion du signe de la croix, tellement elle a élevé en dogme l'humilité hystérique qu'elle a pu hiératiser un autre geste devant lequel d'instinct tout ce qui est humain s'émeut et se révolte : Le soufflet. Avec elle , ce geste ne fait plus rougir la place où les doigts ont frappé, il fait tendre l'autre joue et remercier Dieu. Quant à la libation ancienne, le geste du baptême l'a remplacé.
Nous en aurions fini avec le geste hiératique, mais il nous faut rapidement expliquer et indiquer comment se fait le geste de croix.
On a voulu dire que la croix existait déjà comme emblème religieux bien avant le Christ, à l'époque du bronze et que les premiers chrétiens s'en servaient seulement comme d'un geste de reconnaissance banal, analogue à ceux des francsmaçons. Peu nous chaut, et il nous parait bien difficile de détruire toute cette légende et cette histoire. Il nous suffit de constater qu'il existe et que le monde catholique s'y soumet et le fait.
Quelques-uns ont cherché à l'expliquer. L'auteur du Guide de la peinture, manuscrit bizantin qui nous est resté,
a voulu démontrer aux peintres de sou époque, qu'ils doivent ainsi représenter la main qui le trace : Ne joignez pus les trois doigts ensemble, écrit-il, mais croisez le pouce avec /<• quatrième doigt de manière que le second doigt . appelé index, reste ouvert et que le troisième doigt soit un peu fléchi. De cette façon, les doigts forment le nom de Jésus! Ainsi, ajoute raideur, par la divine Providence du Créateur, les doigts de la main de /' homme, qu'ils soient plus ou moins longs, sont disposés de façon à pouvoir figurer le nom du Christ.
Il faut laisser à son auteur toute la responsabilité <le s;i découverte, mais, quoi qu'il en soit, il vient de décrire la manière grecque de bénir et de faire le geste de la croix.
Chez les Latins, la méthode a varié.
D'abord, prêtres et évêques, bénissaient en traçant de la même manière le signe de la croix, puis, des subtilités sont intervenues et des graduations.
Les éveques se réservèrent de le tracer avec trois doigts, les prêtres ne le purent plus qu'avec la main ouverte toute entière. Ils purent le plus, mais ne purent pas le moins. Puis, les évêques bénirent de face, c'est-à-dire en traçant le signe de la croix la face palmaire des mains, face ;iu pénitent, tandis que les prêtres bénissaient de profil, en lame de rasoir, coupant le vent avec la main, comme jadis leurs aînés les sacrificateurs coupaient la tête, e1 en souvenir probablement.
Dans les cérémonies, les évêques bénissaient en esquissant trois signes, les prêtres n'avaient droit qu'à un. Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les subtilités
manuelles ou digitales auxquelles le geste de la croix a donné lieu.
Disons que dans le vulgaire, on l'exécute avec la main pleine, la droite bien entendu, portée d'abord au front, puis au sternum, enfin de l'épaule gauche à la droite en prononçant les paroles : Au nom du Père et du Fils et du Saint- Esprit. Amen! On a, néanmoins, le droit de ne le faire qu'avec trois doigts en souvenir de la Sainte-Trinité, et à la fin de baiser rapidement son pouce, comme si on baisait la croix même.
Pour ceux qui ont du respect humain, dans les dîners par exemple , entre gens du monde le benedicite se dit mentament, précédé et suivi d'un geste de croix rapidement et discrètement esquissé à la région du cœur. Mais, c'est là de la tricherie condamnable et passible des censures ecclésiastiques.
Il parait, en effet, que, pour avoir toute sa puissance, le geste doit être fait ostensiblement et en entier, sauf bien entendu en cas de force majeure si, par exemple, on a les mains occupées ou attachées, alors l'intention seule suffit, et l'absence de geste est un geste qui sauve, bien entendu si l'on a la foi.
Sortons de cette casuistique. Aussi bien, maintenant que nous avons parlé de choses d'église, il nous en faut évoquer les gens avec leurs gestes que les circonstances sont venues modifier.
C'étaient tout d'abord de rudes gaillards, aux rudes gestes que nos premiers évêques, les premiers pasteurs de la foi. A l'époque des luttes et des schismes, lorsqu'après
la cérémonie de l'excommunication, ils renversaient le n is cierges la pointe en bas, lorsque comme Bernard l'hermite, ils prêchaient la croisade, la croix en main, le cierge res-
semblait bien plutôt à un poignard la pointe tournée vers le mécréant, et la croix à une épée levée contre l'infidèle. Le froc alors avoisinait et sentait la cotte de mailles du relire, quand elle ne sentait pas la camisole du bourreau que souvent elle dissimulait toutes deux. Du même et dur ^esle,
alors le prêtre ordonnait la torture et poussait au combat, bénissant, puis envoyant au ciel du même geste l'homme, qu'il fût mort à cheval ou sur le chevalet.
Le prêtre alors aussi avait la force entre ses mains, qui déjà primait la raison et le droit.
Depuis, les temps ont changé. Après le moine fanatique et bourru, haut en couleur, la lèvre vermeille, gros, gras, musclé, trapu, et qui tenait toute la place avec son large geste, se dresse maintenant, glissé dans les intervalles de l'histoire, non moins fanatique et plus féroce avec son geste, à dessein masqué, dissimulé, le prêtre noir, le jésuite, à l'aspect cadavérique voulu, la lèvre pincée, hypocrite; il sait qu'il n'est que toléré celui-là. Le maître est devenu valet, après avoir été un instant courtisan.
Entre les deux, on aperçoit les curieuses silhouettes des ministres de toutes les religions, évoqués de l'Orient à l'Occident dans leurs gestes hiératiques divers, toute cette momerie religieuse qui, peu à peu, disparaît.
Maintenant, en effet, le geste hiératique pâlit. En des temps devenus laïques, la foi est tombée, la croyance, quelle qu'elle soit, meurt et s'éteint. La voix du muezzin, qu'il soit de Mahomet ou du Christ, clame vainement, les bras étendus du haut du minaret, appelant les fidèles à la prière. Dans le désert du siècle sa voix n'a plus d'échos, son geste paraît du mirage, la circoncision n'a plus d'effet.
Dieu l'immortel, est mort encore une fois, tué par l'exagération même et par l'abus que l'on a fait de son propre geste, et la silhouette du vieillard qui, du balcon du palais de la Ville Éternelle se dresse, bénît maintenant dans le
vide, un monde qui vécut de ce geste et qui mourra sans lui. Benedicat vos omnipotens Deus in nomme pat ris et /ilii et spiritus sancti. Amen!
Amen signifie d'ailleurs : C'est fini.
LES GESTES PROFESSIONNELS