DIS HA D <! K
celui-là . Sous sa forte perruque rousse qui vieillit ce vieillard au lieu de le rajeunir, à travers les rides profondes qui sillonnent et entaillent sa face glabre, percent deux yeux bleu faïence, secs et froids, dont le regard est perdu dans la pensée mathématique.
Sedan? un coin seulement de la victoire! Moltke déjà pense plus loin ; et ce profil perdu, qui grimace bien qu'immobile, rappelle, n'était le costume moderne de l'homme, celui de Frédéric II le Grand.
Ah, il faut un grand courage pour parcourir complètemenl ce musée de la guerre, de Berlin, dans la cour duquel nos canons sont symétriquement rangés et dans une salle duquel aussi nos places fortes de la frontière sont figurées en relief, et c'est un douloureux calvaire pour un Français. On en sort les mains froides, la gorge sèche, le cœur étreint, les yeux gros de larmes avec l'envie folle qui vous déborde de crier dans un geste de rage : « Oui, mais vive la France, tout de même. Vive la France! »
A la porte, un autre spectacle vous saisit : la parade prussienne passe, avec son pas méthodique, compassé, le pied dans le pied, la jambe dans la jambe, raide et sec ; et, parmi le bruit strident du fifre qui l'accompagne de ses notes criardes, toujours il retombe, lourdement et sourdement, de la même façon, à des intervalles chronométriques, sur le sol. Quand on le regarde, c'est une véritable obsession.
Tout le long de la guerre ils ne l'ont jamais abandonné. A Wœrth, la mitraille en face ; à Goulmiers et à Ghàteaudun. la mitraille dans le dos, partout et toujours, marchant eu avant ou reculant, ils l'ont gardé. Ah, ce pas de parade du
Prussien ! Tout ce peuple est là, taillé dans du bois avec une hache, hiérarchisé, militarisé, nu pas de parade du haut en bas. Ce peuple n'a que le pas; comme Moltke, il n'a poinl de gestes, il ne s'en doute et ne les connaîl pas.
Vautre n'a pas eu de gestes non plus. Non. comme Napoléon, qu'il les méprisât, ou comme Moltke, qu'il les ignorât, mais ils les craignait. En bon Prussien qu'il était, Bismarck ne craignit que Dieu... et le geste : <'.e colosse de toutes les audaces est un timide au Fond.
Et cependant, au cours de sa jeunesse, pendanl qu'il était étudiant, fuchs, combien ne gesticulait-il pas dans les kneipen, reître, soudard, boxeur ci sabreur, sans oublier le geste du buveur, qu'il multipliai! toul le long du joui' ci de la nuit le verre eu main.
A celle époque, il avait fous les gestes... grossiers; mais dès qu'il lui Bismarck, il les a tous perdus. Le reltre esl devenu balourd.
Qui l'a vu une fois au Reichstag ne l'oublie plus.
Sou Excellence le chancelier de l'empire ;i la parole, disait de sa voix grêle de vieux à lunettesj le président von Pranckenstein ou von Wedell-Piesdorf.
Alors tout le monde se taisait dans la grande salle du Reichstag de l'empire. Un bruil se Faisait de molettes d'éperon et de cliquetis de sabre, et l'on voyait se lever à sa place l'homme le plus populaire de l'Allemagne, le Fondateur de l'empire, le géant dans son costume historique de cuirassier blanc.
Les chambres prussiennes et allemandes n'ont pas de privilège, le soldat y reste soldat et y garde son uniforme et
ses armes. Avant d'être Allemand et chancelier, Bismarck était en effet Prussien et par conséquent soldat.
L'homme debout paraissait plus grand encore que la réalité, semblant écraser la barre de son poids.
Puis il commençait lentement et comme en balbutiant, branlant doucement la tête ainsi qu'un ours, cherchant ses mots, entrecoupant ses phrases de hum ! hum ! graillonnés, la mémoire puis la parole semblant lui faire défaut à la fois. Alors il s'arrêtait, la lèvre inférieure pendante et tremblotante, tandis que la tête branlotait toujours.
Cependant, le voilà reparti, la voix plus sombre, la parole plus saccadée, paraissant maintenant avoir pris comme point de mire l'officier de garde à la porte, qu'il fascine, que le regard colle au mur, le monocle incrusté dans l'œil, raide et sans geste, figé. Mais il hésite encore, et pendant qu'il parle, sa main gauche est comme cramponnée à la poignée du sabre qu'elle étreint, tandis que par derrière la main droite fouille et farfouille machinalement dans la petite poche de la tunique et semble y chercher pour s'éponger le front, d'un geste machinal aussi, un mouchoir qui n'y est pas.
L'allure de l'homme est vraiment grotesque, on dirait une bête en cage ou un écolier pris en défaut.
Mais voilà qu'il a saisi l'idée : le mot heurte le mot, maintenant la physionomie, jusqu' alors lourde, s'éclaire, le sourcil se hérisse et la tête se relève, légèrement rejetée en arrière, en même temps que le buste se redresse. La première partie du discours est terminée : elle a servi à étaler des chiffres, à réfuter des objections ; elle est banale, la pose de l'orateur aussi.
LES CRAN US HOMMES DEVANT LE G ESTE
Voici, en effet, qu'à son tour il attaque, il s'anime, le voilà qui vient de lancer à la face de l'opposition une de ces grosses et lourdes plaisanteries, une de ses énormes grossièretés qui lui sont familières el caractérisent en quelque sorte son talent oratoire; le rire bruyant de ses partisans retenti! à travers la salle et des applaudissements éclatent, mêlés à quelques murmures, aussitôt réprimés par la crainte et le respect.
Pendant ce temps ;iussi, la houle des têtes «les membres du Reichstag et du public des tribunes s'est, comme une gigantesque vague, ondulée, les cous sont plus tendus encore dans sa direction [tour mieux entendre et mieux écouter.
Lui, il a pris un temps. Ah ! il sait bien qu'il les fient, tous tant qu'ils sont; bon ou mauvais son discours passe. ef d'avance le vote lui est acquis.
Encore quelques mots et la péroraison arrive, maintenant il parle de la politique de sang et de fer, la sienne : Politik von lilnl und Eisen, son quatorzième verre de vin
de la .Moselle csl avale, l ue dernière insulle. un dernier
gros mot, puis arrive aussi le seul geste, toujours le même, le liras droit tendu, la main énorme, velue, crochue, aux doigts à demi fermés comme une serre d'oiseau de proie : il veut, il prend, il tient, rien ne lui résiste. Son dernier mot, qui s'est accompagné du geste, a été : Gewalt geht vor RecAt!, la force prime le droit!
Maintenant, il est tombé et, dans sa chute, s'esf cassé
Facte, aussitôt le geste a reparu. Le grand artiste, qui tenait
la scène du monde, est devenu marionnette ; le premier rôle
s'est établi professeur de déclamation en province, Tours s'est transformé en singe. Au lieu de faire trembler maintenant, il fait rire ou fait pitié. L'homme de 1870 paie
durement sa dette en 1890, et c'est justice, le mot est de lui : Pas de grâce pour les vaincus !
Bismarck n'a pas été remplacé. A sa place se dresse, silhouette mal esquissée encore, l'empereur, un jeune homme qui n'a qu'un bras. Dans cette condition, que dire de son geste? rien encore. Il est malaisé à suivre, on le conçoit, et à deviner. Acteur ou marionnette? tel est le dilemme. L'avenir le dira.
Il nous préoccupe moins d'ailleurs à présent : la France est prête et répondrait aux gestes par des actes. Polichinelle ou ogre, artiste ou cabotin, chancelier ou empereur, d'où qu'ils viennent, les gestes ne lui font pas peur.
Du militaire maintenant, tombons dans l'homme politique, dans le bavard, dans l'orateur et restons-y un instant en prenant comme types : Gambetta, Thiers, de Mun, pour la France, et Windhorst, chez les Allemands.
Au contraire des précédents, Gambetta les a eu tous, les gestes. Dame, c'était là sa profession et de quoi il vivait. Il était le résumé, la synthèse vivante de notre époque, où le geste et la phrase remplacent l'acte.
Je le vois encore, jeune et maigre, l'année d'avant la guerre, en 1869, posant sa candidature à Marseille et tenant sa première réunion publique à l'Eldorado.
Je le vois et je l'entends encore, enflant la voix, les deux poings tendus en avant dans la période terminale de son
discours, grondant avec cet organe sonore qu'il possédai!. <lèjà : « On prétend que la démocratie est inapte au gouvernement et moi je prétends que la démocratie seule est apte à gouverner. » Et ses deux poings s'abattaient sur la table qui servait de tribune dans un geste à la fois puissant "'I faux .
Mais ça y était tout <le même. De toutes paris les bravos éclataient, les ehapeaux volaient en l'air au boul des bras, et c'était une griserie de liberté politique longtemps comprimée qui remplissait cette salle de théâtre, où sur la scène, entre les décors, c'est-à-dire bien à sa place, l'homme publie, le comédien, apparaissait au peuple, pour la première fois se révélant .
Il enfonça de 1.000 voix de majorité sou concurrent, de Lesseps, le candidat de l'impératrice, et tout cela grâce au geste, peut-être à sa phrase, moins cependant à celte dernière, car dans le Midi, Ce pays par excellence du -este. Celui-là seul est bien compris el prime tout.
Plus tard, j'ai revu Gambetta à Bordeaux, engraissé et déjà vieilli. Le poids de la Défense nationale que, tout entier, il portait sur ses robustes épaules, semblait peser matérielment sur ses bras un peu courts, aux grosses mains.
Il ne gesticulait plus, il agissait. A cette époque il fut réellement quelqu'un et grand, personnifiant la devise : Honneur et pairie.
La France et l!ennemi lui oui pendu justice.
Mais ce fut une lueur et le gesle reparul sitôt après. La statuaire l'a saisi et traduit après sa mort dans le geste que l'imagination lui attribue el qui est devenu classique. Mais