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LA POIGNÉE DE MAINS

Au fur et à mesure que l'on réfléchit et que l'on étudie <le plus près cette chose en apparence si complexe, I»' geste, on s'aperçoit quelle se réduit à peu de chose au demeurant. Il y a, disons-le tout de suite, six gestes, pas un de plus, pas un de moins.

Nous développerons cela complètenienl dans la partie plus spécialement consacrée à la mimique, et nous en montrerons l'absolue vérité. Mais si nous posons tout de suite ce principe, c'est pour éviter deux surprises au lecteur, ou plutôt deux déceptions, à l'occasion de ce chapitre.

Les gestes professionnels et la poignée de main. Voilà deux idées qui semblent tout d'abord donner lieu à une infinité de gestes, d'une piquante saveur, ou d'une grosse actualité. Mais, en y réfléchissant un instant, on verra qu'il n'en est rien. Peu de professions présentent, en effet, «les gestes absolument spéciaux, et, quant à la poignée de main, quand vous l'aurez donnée pleine ou à demi, avec un

ou plusieurs doigts, il vous sera impossible de la donner autrement. L'effet sera donc tout entier dans l'interprétation et, si l'on peut dire, dans le geste de derrière la tête.

Nous allons cependant essayer de fixer quelques idées à cet égard et de mettre quelques gestes en relief.

La loi sur les prud'hommes divise les métiers en six grandes catégories :

Ces six catégories renferment en tout 2,089 métiers ou spécialités différentes. La nomenclature en est des plus curieuses. Mais quelque métier que ce soit, nous y trouvons peu de gestes, ou ce sont, en tous cas, toujours les mêmes. Le geste du marteau, de la varlope ou de la scie ; celui du ou des ciseaux, celui de l'aiguille, c'est-à-dire clouer, raboter, couper ou tailler et coudre, et, peut-être, pousser et ramer, voilà, à peu près, tout ce qui donne 2,089 métiers, au point de vue du geste.

Quelques métiers cependant, plus particulièrement, se détachent de cet ensemble, à commencer par celui de typographe, collaborateur de l'auteur.

Une curieuse silhouette que celle de cet ouvrier habile, duquel bien souvent dépend le succès d'un livre, suivant qu'il sera bien ou mal typographié.

Debout, du matin au soir, et bien souvent la nuit entière, nu-tête, les pieds dans des espadrilles, le corps enveloppé de sa longue blouse noire ou grise, illabeure, la tète penchée sur le petit morceau de manuscrit presque toujours illisible qu'on lui a remis, et sur lequel il composera.

LES GESTES PROFESSIONNELS

Que désire monsieur?... J£.

saillécs de virgules ou de points, ou sans ponctuation aucune suivant les auteurs.

is

Alors sans essayer même de comprendre, il compose les mots, d'un geste automatique, toujours le même, la main gauche tient à hauteur de la casse, devant la poitrine, le composteur, tandis que la droite, dans un va-et-vient monotone et rapide, va du cassetin au composteur : on appelle cela lever la lettre, que dans ce trajet, le médius presse et touche pour sentir l'encoche [cran) lui indiquant qu'elle se place bien comme il faut. Puis après chaque ligne composée dans le composteur, c'est un autre petit geste, l'interligne de justification saisie pour la placer au-dessous ; et à chaque lettre aussi qui entre dans le composteur, le pouce gauche, d'un petit geste, la pousse et la maintient à sa place pour attendre sa voisine qui va se placer à côté. C'est tout un tricotage alphabétique et littéraire.

Qui sait de combien de petites allées et venues de la main droite, de petits soulèvements d'interlignes, de coups de pouce de la main gauche pour tasser les lettres, se compose la journée de dix heures d'un typo ? 10, 12 et jusqu'à 15.000 allées et venues, 300 interlignes et 15.000 coups de pouce, en tout 30.300 gestes, sans compter ceux de la distribution qui sont du genre contraire, c'est-à-dire que, au lieu de prendre la lettre de la casse pour la mettre dans le composteur, le typo, tenant la poignée de la main gauche, prend, mot par mot avec les doigts de la main droite, les lettres qu'il y jette très rapidement. Telle est la moyenne, sans y comprendre un balancé lent et rythmé du corps suivant le mouvement du bras, sans y comprendre aussi les mille gestes d'écarquillement des yeux, d'avancée de tête pour arriver à déchiffrer les hiéroglyphes, surprendre l'or-

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thographe et deviner la pensée de l'auteur, dont il est, disons-le bien, le précieux collaborateur à l'actif duquel Fauteur met non ce qui lui échappe et ce que l'autre redresse, mais toutes les sornettes, les fautes qu'il a commises, sous le nom de coquilles ou de fautes ou erreurs de typographie.

Ah! le typo a bon dos devant le public et il est souvent le bouc émissaire. Mais il a bon caractère et ne s'en émeut pas.

On dit que le typo affectionne aussi un peu le geste du verre de vin. Mais, bast ! ne faut-il pas aussi faire descendre toute la poussière, l'encre et la crasse d'auteur que l'on a avalé ?

D'autres métiers encore se détachant un peu de l'ensemble, sont ceux des cochers, dont nous connaissons déjà le geste du verre de vin, que l'on peut classer dans les gestes professionnels, puis le geste de fouetter et de conduire; les gestes si connus des garçons de restaurant, qui se résument en ces phrases : « Et maintenant, qu'est-ce que monsieur prendra avec cela? Je ne conseillerai pas à monsieur le poisson, c'esl aujourd'hui lundi. » Puis, vient le geste du chefd'orchestre, les deux petits coups secs de l'archet suc le rebord du pupitre pour avertir ses musiciens, avec le bras gauche tendu vers les premiers violons, tandis que le bras droit, l'archet haut, s'abaisse avec maestria dans ce vocable : « Attention, deux mesures pour rien! » Lorsque l'avocat aura trois ou quatre fois relevé ses manchettes et ses manches, au moyeu d'un geste bien connu, ou levé ses bras en l'air, il nous aura tout dit. Pendant ce temps, le 'palpeur de farine nous aura montré ses

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doigts soigneusement poncés ; le mireur d'œufs son geste et

Un bon pourboire.

son clignement d'œil, dont il conserve le tic môme en retraite :

le commissaire-priseur nous fera entendre le geste raisonnant de son marteau ; la danseuse, enfin, que son geste torture, nous sourira gracieusement malgré cela.

Le chiffonnier nous offre les deux gestes de son tac-tac traditionnel, piquer et envoyer dans la hotte ; le mendiant ou le concierge, deux frères, leurs mains perpétuellement tendues ; le balayeur n'est point un professionnel, c'est un journalier, un manœuvre, balayer est un acte qui n'a pas de geste précis ; de môme l'anse du panier de la cuisinière danse, mais ne gesticule pas. L'écriture, au demeurant, non plus n'est pas un geste, nous retrouverons ceux qui l'accompagnent à l'occasion des maladies, des tics et des tremblements. Parlerons-nous du dentiste et de son geste de sommelier? Non, si ce n'est pour rapprocher les deux gestes si semblables et si différents pourtant dans leurs résultats, ce qui prouve que la philosophie du geste est au fond tout entière dans l'effet produit, ce qui parait encore plus vrai, si l'on observe que le sommelier tire son bouchon avec la grimace que l'outil du dentiste fait faire au patient.

Pour continuer cette rapide énumération, il nous faut signaler maintenant deux gestes : l'un, celui de la fille de joie; l'autre, celui de X homme de peine; la cocotte et le bourreau, des professionnels tous deux.

Qu'elle reçoive son salaire en billets de mille de la banque dans son appartement ou son cuivre en monnaie de billon au coin de la borne, le geste initial a été le même :

L'index agité dans un petit geste d'appel moralement ou matériellement, c'est la même chose; c'est toujours l'œil en coulisse et le : « Viens-tu chez moi, chéri ! »

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Quant à Vautre, il a toujours aussi le même geste, net et sec et tranchant. C'est le geste de la loi, l'acte de son glaive symbolique, qui occasionne au patient le dernier geste si, en opposition avec l'idée, le grand oui de la fin que l'on exécute dans le panier à contre-cœur.

Encore quelques gestes et nous en avons fini. Citons d'abord le plus inutile des gestes : celui de l'éventail chez la femme ; opposé au plus utile, celui de pétrir le pain chez le boulanger.

Il est un autre geste que Ton ne conçoit et qui n'a sa poésie singulière que lorsqu'on l'entrevoit la nuit en silhouette, c'est le geste de Jenny l'ouvrière, dont le passant attardé aperçoit le bras et l'avant-bras, alternativement parus, puis disparus dans un geste de tr ie penchée se dessinant sur le blanc des rideaux et sur la vitre, le geste de Jenny qui travaille la nuit, les yeux rouges, pour nourrir sa mère, la Jenny des anciens mélos en un mot.

Un geste professionnel qui mérite qu'on s'y arrête un instant, c'est celui du boursier, du coulissier.

Ètcs-vous passé quelquefois à midi devant la Bourse? Si oui, votre oreille a dû sans doute être écorchée par les vociférations sans nom, de vrais cris de fauve que l'on y entend.

Puis, tout à coup, d'un paquet de gens lassés, pressés, bousculés, les uns sur les autres, dont les chapeaux volent en l'air, vous avez du aussi voir surgir des bras tendus en l'air, menaçant le ciel, ou lancés comme dans un geste de colère avec ou sans carnet ouvert dans la main? On appelle cela la .corbeille ou la coulisse, et ces gens qui se bouscu-

lent, vocifèrent, hystérisent des gestes sont des boursiers cherchent à vendre ou à acheter des valeurs au plus offrant et dernier gesticulateur.

Le chef d'orchestre.

En résumé, nous le voyons, l'ouvrier, en tant que professionnel, n'a pas de geste qui puisse le caractériser abso-

fument et dans la rigoureuse acception du mot. La forme seule de sa main et les tares qui y surviennent, fournissent professionnellement quelques indications. Citons : le cal très dur de la deuxième phalange de l'index droit chez le cordonnier, produit par le tranchet; ceux du tailleur, produits par le fer à repasser et les ciseaux; l'ongle du pouce droit de l'horloger, rongé par suite de l'ouverture des boîtiers de montre, etc., etc.

Puisque incidemment nous avons parlé du geste du verre de vin des cochers de Paris et que nous l'avons classé parmi les gestes professionnels, il nous faut en compléter la description, en indiquer les variantes, puis lui adjoindre le geste du buveur de bière ; enfin, celui du fumeur et du priseur.

Nous avons vu nos cochers faire de leur corps un geste, qu'elle différence, à ce point de vue, entre le buveur et le dégustateur! L'un avale, l'autre humecte, distille, et les gestes du second vont aussi s'aristocratiser, se filtrer.

Voyez ce fin Bordelais, en tète-à-tête avec son verre de liqueur vermeille. Non plus gros est le verre et à fond épais, trompeur comme celui du troquet dans lequel boit le cocher; mais fin au contraire, de la mousseline, de la dentelle de verre, pour contenir, non la vinasse du Nord brumeux, mais le nectar des coteaux ensoleillés du Midi. Regardez - le bien : tandis que l'opale couleur pierre à fusil étincelle en un petit éclair sec et froid, comme ce vin qu'il est nécessaire de chauffer pour en développer et l'arôme et le goût, il a d'abord levé son verre à la hauteur de l'œil et en examine la nuance, la transparence, la cou-

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leur ; pendant ce temps, sa narine se dilate pour, à son tour, entrer en action ; d'un geste alors il a porté le verre sous son nez que de l'autre main il recouvre comme pour en faire un dôme, un tuyau conduisant directement le parfum jusqu'au tréfond du cerveau ; doucement il renifle, il sent, il flaire, et, à mesure, son faciès devient extatique. Un léger écart pour, encore une fois, contempler le vin, non plus par transparence à travers, mais, celte fois, dans le verre en surface; et, à la bouche maintenant : l'acte, le sacerdoce de la dégustation commence; fermons les yeux et oublions le monde, l'homme est tout entier dans les papilles de la langue, foui le reste est vanité ; et, lentement, doucement, religieusement, le geste s'effectue de boire, le coude s'élève, indiquant la majesté de l'acte et L'importance du geste. Là, une petite gorgée seulement, d'un petit geste sec ; maintenant le verre s'abaisse, la tète se penche en arrière et, après un semblant de gargarisme, la langue se colle au palais pour bien en imbiber en l'écrasant dessus le liquide, puis la bouche s'ouvre en une aspiration goûteuse, pour bien prendre jusqu'à la dernière parcelle du parfum. Pendant l'acte et le geste, la paupière bat et l'œil papillote, preuve que l'homme a compris le vin. Le battement de paupière est, avec celui des narines, un des gestes du goût.

Alors plus de danger d'être trompé, il peut boire, ét, d'un geste plein, vigoureux et rapide de rasade, le reste du verre de vin est avalé.

Un peu différente est chez le gros bourguignon La mimique du verre; contenant ei contenu diffèrent d'ailleurs aussi. L'aristocratie, le symbolisme, La froideur, font place à la

chaleur, à la vérité, à je ne sais quoi de bourgeois cossu.

Le verre devient plus grand, épaissit, le vin s'échauffe, la pierre à fusil est remplacée par la pelure d'oignon.

Le Bourguignon ne goûte pas, lui, il avale ; c'est l'ouvrier du vin, le bourgeois plébéien. Son geste ainsi que son nez l'attestent; le vin et l'homme remplacent l'esprit par le corps; le Bordelais et son vin agissent sur la tète et vivent par la tète; le Bourguignon et le sien par le ventre. Les deux vins ont deux gestes, l'un donne un coup de pointe, l'autre un coup de poing ; de l'ivresse à la cuite, il y a la distance du bordeaux au bourgogne, de la tète à l'estomac.

Pouvons-nous dans cette philosophie gesticulée du buveur oublier le Champagne? Non, on nous le reprocherait comme un grave oubli.

Le Champagne n'est pas du vin, il ne se boit pas, il se sable. C'est un fantaisiste et le geste pour le boire va naturellement être aussi plein de fantaisie, comme aussi le verre qui le contient : coupe, guindal ou flûte, tout ce qui est étrange et capiteux, entre dans son domaine : forme de bouteille, forme de verre et forme de bouchon.

Et quels gestes ! Le Champagne est d'abord le vin du toast. Il appelle le geste officiel ou privé, civil ou militaire; le Champagne est le vin fait salut qu'un discours plus ou moins fin, plus ou moins bête accompagne, il délie la langue avant même d'avoir été bu.

Puis il nécessite des gestes spéciaux, qui sont de véritables trucs, pour le boire et le faire mousser. Jeter le couteau assez fort et la pointe la première dans la flûte, ou bien donner un gros coup, la main à plat, sur l'ouverture du verre,

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