Le Gilblas de la révolution
Cje qui venait de se passer avait ramené la bonne intelligence , et même fait renaître l'amour entre ma femme et moi. Pendant le peu de temps que je restai à Sainte- Pélagie, je fus si raisonnable, que j*étais
TOM III. Le Gilblas.
résolu , s'il le fallait, à reprendre mon premier métier, qui pouvait encore offrir des ressources à un artiste, grâce au perfectionnement des faux toupets et à l'invention des cbeveuximplantés. Ma femme, rendue toutà-fait à la modestie et à la simplicité , se proposait de tra^railier avec sa sœur. Que devinrent tous ces sages projets lorsque je fus sorti de prison?
Ma femme n'alla pas travailler chez sa sœur; avant de reprendre mon premier métier, je cherchai si dans tous ceux que j'avais exercés depuis que je l'avais quitté , il ne s'en trouverait pas un qui m'offrît plus d'avantages. Je me remis à fréquenter la bourse; je ne pouvais acquérir une charge ; me voilà donc courtier-marron.
Triste métier ! Les patentés vous dédaignent, vous poursuivent ou vous rançonnent. J'essayai de faire un peu de brocantage; j'y gagnais peut-être autant qu'autrefois, mais ce que je gagnais ne me suffisait plus. Je m'étais si bien accoutumé
à tous les délices de l'opulenco! on ne sait pas en jouir quand on les a, on souffre cruellement quand on en est privé; puis, j'avais une femme!
Bientôt il ne me resta du renouvellement de mon amour qu'un renouvellement de jalousie. Il me sembla que Thérèse , encore très-jeune, très-fraîche et trèsjolie, avait repris toute sa coquetterie; de plus elle avait repris son amour de la dépense el son humeur difficile et querelleuse. Elle ne se reprochait pas d'avoir payé mes dettes; mais elle s'en faisait un mérite auprès de moi, et elle me reprochait de les avoir faites. Quoique logée à un très-haut étage, et n'ayant qu'un mobilier bien mesquin, elle voulut voir du monde, recevoir, et elle donna des soirées. Des soirées! Les gâteaux, les rafraîchissemens et le punch étaient pris à crédit. Il fallait emprunter à des voisines des meubles et de l'argenterie. Il y venait quelques vieilles femmes qui aimaient le jeu,
quelques jeunes filles qui aimaienî la danse, et surtout force jeuiies gens dont la dame du logis agréait les hommages, et qui donnaient de l'ombrage au mari. « Eh >» bon Dieu î me disais-je quelquefois ,Thé- » rèseet moi sommes-nous donc destinés à » n'avoir dans notre vie que des lueurs de » raison ?»Carje ne me conduisais pas plus sagement que ma femme. Je reprenais par intervalles toute ma vanité. Dès que je me sentais un écu dans ma poche , je le dépensais. Faut-il l'avouer? En voyant fondre entre mes mains le tout petit, tout petit capital qui m'était resté , il me survint parfois des regrets de n'avoir pas suivi les conseils de l'honnête Globi^ neau.
Tout à coup, ma femme eut une idée lumineuse. Elle imagina de faire une spéculation de ses soirées. Elle transforma notre modeste appartement en salon de jeu. On y vint tous les soirs. Il y avait trois, quatre, cinq tables de bouillotte. On jouait
dans notre chambre, dans un petit cabinet sans cheminée, jusque dans notre étroite antichambre. Ma femme était habile à surveiller les joueurs et à faire mettre au flambeau à chaque brelan , à chaque passedouble. Pauvre ressource ! Après avoir payé les bougies, les cartes et le feu, (pie restait- il ?
De nouveau , nous cessâmes de voir Lefèvre et sa femme. Nous n'avions plus d^ leurs nouvelles que par le jeune Henri Beaumont, le fds de ma femme, qui , tous les jours de congé, ne manquait pas tour à tour de voir sa tante et sa mère , et dînait tantôt chez l'une , tantôt chez l'autre, (^et enfant me faisait éprouver des sentimens bien contraires entre eux. Son premier aspect ne manquait jamais de me rappeler des souvenirs importuns; mais il était si bon, si aimant, si aimable, qu'oubliant ma première répugnance, je mêlais mes caresses à celles que lui faisait sa mère. C'était la seule chose dont Thérèse me sut
gré. Elle aimait son (ils avec idolâtrie, et elle le négligeait !
Un jour, après avoir vu des banquiers, des négocians , des agens de change , sans pouvoirentameraucune affaire , aprèsavoir été mal reçu , dédaigné, plaisanté par ces tyrans de la Bourse et du commerce assis insolemment, et ne me proposant pas de ni'asseoir, je m'acheminais vers les Tuileries. Je pensais à l'humeur qu'allait avoir ma femme qui attendait de l'argent; je songeais qu'avant peu j'allais être réduit aux derniers expédiens, et il me prenait des accès de noire misanthropié^. Voilà qu'en traversant le Carrousel , je vois plusieurs voitures et des gardes à cheval sortir des cours du château: c'était l'impératrice qui partait pour la Malmaison. Je remarque un officier général, qui galope en qualité d'écuyer à la po; tière de la calèche de l'impératrice. Je ne me trompe pas... c'est le général Dérigny , mon ancienne pratique.» Ce petit abbé ! » me dis-je
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avec amertume; « il a fait son chemin, )) iui!.. iMais quelle est cette autre personne » que j'aperçois dans la première voiture » de suite en habit nacarat brodé en ar- » gcnt?... Serait-ce?... Oh! non, cela n'est » pas possible... » La voiture s'approche, passe près demoi, et pour le coup je suis bien sûr de ne pas me tromper. Je reconnais sous cet habit de chambellan... qui ?... Une autre anciciine pratique : M. de Rinvillc; oui, le ci-dfvant marquis de Rinville , mon camarade d'émigration , le père du fils de ma femme! « Cela se conçoit-il? )) lui ! le marquis de Rinville! cet émigré, w cet aristocrate, chambellan à la cour de » Bonaparte! et en même temps, Déri- }} gny, le petit abbé Dérigny! ce patriote, )) cet ennemi des titres, des privilèges , de )) l'arbitraire et du despotisme, caraco- )) lant en qualité d'écuyer à la portière de » la voiture d'une impératrice! Ah! quand » ils se rencontrent dans les salon» du )) même palais , après avoir suivi des
)> partis si opposés, peuvent-ils plus s'em- » pêcher de rire que ces deux augures » dont parle Cicéron ? »
En rentrant j'appris à ma femme la double rencontre que je venais de faire. Peu lui importait que le petit abbé Dérigny fût général et écuyer; mais, le marquis de Rinville ! A peine eus-je prononcé son nom , que je me repentis de lui en avoir parlé. Je la vis saisie de surprise et de joie , rougir, pâlir.... et une violente jalousie , une jalousie plus forte que celle dont j'avais été atteint jusque-là s'empara de mon âme. Mais elle, sans s'en apercevoir; « Ah! monsieur , quelle nouvelle ! ï) quelle heureuse nouvelle ! le marquis de )) Rinville, le père de mon fils! rentré en » France ! chambellan à la cour de l'em- )) reur ! Il faut le voir, je veux le voir; « il fera tout pour moi , pour son fils.... )> On sent combien cette soudaine exclamation me fit mal , quel souvenir elle me rappelait, quelles craintes elle m'inspirait.
Je résolus de ne pas voir le marcjuis, quelque utile que pût m'être , dans la position où je me trouvais, la protection d'un chambellan, et je défendis expressément à ma femme de chercher à le voir. Elle se récria, me dit que j'étais un jaloux, un tyran; mais je tins bon, je m'obstinai , et il fallut bien qu'elle promît de m'obéir.
Si j'avais de la répugnance à revoir et à solliciter dans ma détresse monsieur de Rinville, iln'en était pas de même du général Dérigny. J'avais bien eu quelques soupçons sur son compte au sujet de la belle Florestine ; mais que m'importe Florestine? Florestine est à Milan , Florestine n'est point ma femme. Je me rappelais combien le général Dérigny avait été bon pour moi à mon retour en France , lorsqu il n'était encore que colonel , avec quelle grâce il m'avait accueilli quand je Tavais rencontré en Italie général de brigade. Je ne doutais pas qu'à présent , général de division , écuyer et sans doute en grande
faveur, il ne s'empressât de me servir. ce Ah! me disais je , j'ai donc enfin trouvé )) le protecteur qui nie convient! ungéné- )) rai! un ëcuyer! cela vaut bien mieux )^ que ne pouvaient jamais valoir ce pau- » vre Philippe le maître d'hôtel et ma- }y dame Pliilippe la femme de chambre. » Dès le lendemain, je me présentai chez le général. Il avait un grand état de maison , des laquais en riche livrée , un grand et beau chasseur habillé de vert et tout galonné en argent, un valet de chambre qui avait l'air d'un monsieur. A l'aspect de ces personnages qui faisaient antichambre chez le général , je ne pus m'empêcher de sourire en pensant que lui aussi faisait antichambre chez l'empereur et chez l'impératrice. On me dit qne monsieur le général n'était pas visible; on me dit qu'on n'arrivait pas près de monsieur le comte sans une lettre de rendez-vous. Enfin, à force d'instances , j'obtins qu'on lui fit parvenir mon nom. Le laquais qui Tavait
porté revint bientôt et me dit datteuclre.
J'attendis; j'attendis long-temps. Bavard et causeur comme je le suis, je trouvai moyen de jaser et de faire jaser les valets, malgré l'impertinence dédaigneuse de cette sorte de gens pour les inconnus qui attendent. J'appris que !e général ûérigny , depuis son retour d'Egypte , avait été nommé successivement baron et comte de l'empire; qu'il était écuyer de sa majesté l'impératrice , et qu'il venait de faire tout récemment un très-grand et très-riche mariage. Plus on me vantait le crédit et !a faveur du général , plus je me flattais que la rencontre serait heureuse pour moi. Je me voyais déjà sorti de la misère, et lancé de nouveau sur la route de la fortune. Enfin je fus introduit.
J'étais entré assez hardiment; je me trouvai tout d'un coup interdit. La g('néral achevait sa toilette; son habit était surchargé d'une brillante broderie. Il •avait la croix, de commandant de la lésion
d'honneur, la croix de la couronne de fer, celle de l'ordre de la réunion. Ce n'était plus ce jeune abbé plein d'une ardeur patriotique, ce jeune soldat encore plus exalté; ce n'était plus ce vif et bouillant militaire si amoureux de la gloire, si galant auprès des dames; il y avait de la hauteur dans ses manières, de la dignité dans son langage; il était grave et fier. Comme il s'était formé! il avaitacquis toute la morgue d'un grand seigneur de l'ancien régime. «Bonjour, monsieur Giffard, me dit » il ; quel motif vous amène ? Puis-je vous » être bon à quelque chose ? » Je balbutiais, je cherchais mes phrases et je ne les trouvais pas. Il jeta sur moi un coup d'œil ou il y avait à la foisde l'orgueil et de la compassion. 11 me dit de me rassurer , et je m'intimidai encore davantage. Cependantje parvins à lui exposer le plus succinctement qu'il me fut possible ma triste situation , et «1 lui dire que je m'étais hasardé à m'adresser à lui, comptant que par sa protec-
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tioii je pourrais être placé. Il réfléchit quelques minutes; puis, après m'avoir répondu qu'il n'avait pas de place à sa disposition ,qu'ilfaudraitque je lui indiquasse quelque vacance , il offrit de me donner une lettre de recommandation pour un grand personnage parent de sa femme, monsieur le ducDorbès, qui était à la tête d'une vaste administration. Je le remerciai, j'acceptai; il s'assit, je restai debout et il écrivit. Tout h coup, son chasseur lui annonce un message de la cour : il se lève; reçoit le message avec déférence , me remet la lettre qu'il vient d'écrire , se précipite sur l'escalier , monte dans sa voiture qui l'attendait sous le vestibule de son hôtel, et ses chevaux l'emportent rapidement. Nous avions si peu causé que j'aurais été fort embarrassé de due quels étaient les sentimens politiques de monsieur le général. J'avais seulement remarqué que cet ancien patriote, ce courageux défenseur de la république ne prononçait jamais le nom
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de l'empereur m de sa majesté sans une espèce d'emphase respectueuse. Je l'avais vu en Italie fort ambitieux des hauts grades ; il me sembla qu'a la cour de Napoléon , il avait un grand amour des titres et des dignités.
Fort étourdi du changement qui s'était opéré dans JNI. Dérigny, de l'accueil glacial et gourmé qu'il m'avait fait, j'avais cependant bonne espérance de la lettre de recommandation qu'il m'avait remise; mais je tremblais d'être reçu avec encore plus de hauteur par le grand personnage auquel il m'adressait. Je fus bien agréablement trompé. Son excellence monsieur le duc d'Orbes fut très-poli et presque affectueux. 11 fit venir son secrétaire intime, et devant moi il lui recommanda de me trouver, sans me faire languir, une place convenable.
Quelques jours se passèrent. Je n'osais pas importuner son excellence: j'allai voir le secrétaire. Il fut encore plus poli et plus affectueux que son maître. J'y retournai
plusieurs fois, et j'en sortais toujours avec (le belies promesses.
(Cependant ma situation devenait de plus en plus fâcheuse; déjà j'avais de nouvellesdettes. Enfin le secrétaire de monsieur le duc me fit appeler. Il causa beaucoup avec moi sur mes mœurs, sur mon caractère et mon éducation. Je me peignis sous les couleurs les plus favorables tout en essayant (le faire le modeste. Après m'avoir examiné fort attentivement, le secrétaire me proposa d'être.... huissier du cabinet de monseigneur.
Je me souvins douloureuseraentqu'après le 18 brumaire , j'avais refusé d'être messager d'état , en alléguant que c'était une place d'huissisr ; mais de jour en jouîmes ressources s'épuisaient : il fallut bien me résiirner.
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