‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · SA NOUVELLE PLACE LUI FAIT VOIR BEAU- COUP DE MOIN^DE · texte numérisé non relu

SA NOUVELLE PLACE LUI FAIT VOIR BEAU- COUP DE MOIN^DE

Me voila donc tous les matins bien coiffé, bien poudré, en habit noir, une chaîne de métal au cou , passant depuis neuf heures jusqu'à quatre dans le salon d'une excellence, prêt à recevoir les pétitionnaires , à les prier d'écrire leurs noms , à les annoncer, à introduire tour à tour les jours d'audience les personnes qui ont des lettres de rendez-vous , a me chauffer l'hiver près d'un bon feu , l'été à me promener gravement dans le salon, libre de rêver à mon aise ou de causer avec les survenans qui, de quelque rang qu'ils

soient, quelque crédit qu'ils aient, ne manquent jamais d'être civils avec l'huissier; car enfin c'est lui qui ouvre et qui ferme la porte. En vérité c'était une place fort douce. Je ne m'étonne pas que les emplois serviles soient si courus; presque tous sont favorables h la fainéantise : sauf la sonnette et l'ennui, tout y est plaisir pour un paresseux.

Par un reste d'orgueil, j'avais long-temps balancé avant de confier à ma femme que la grande protection de monsieur le général comte Dérigny m'avait porté à la place d'huissier de cabinet chez un grand personnage, parent de madame la comtesse, et à la tête d'une vaste administration; Tuais elle aurait toujours fini par le découvrir; j'aimai mieux le lui dire. J'en fus quitte pour quelques sarcasmes fort amers, puis pour la reflexion assez judicieuse, mais très-dure, qu'apparemment on avait jugé que je n'étais pas propre à autre chose , et qu'il valait mieux gagner des ap-

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pointemens comme huissier, que de n'en pas gagner du tout. Ma femme et moi nous demeurions en6cmble, mais je ne la voyais guère. Je sortais de bonne heure, je rentrais tard , presqu'à la fin de sa bouillotte qui continuait. Elle ne manquait jamais de me faire une querelle plus ou moins vive, selon que le flambeau avait plus ou moins rapporté. Je m'y étais habitué : au lieu de répondre, je m'endormais au doux bruit des reproches conjugaux; seulement il me revenait de temps à autre quelques accès de jalousie , et alors c'était moi qui querellais : elle me répliquait avec vivacité, avec aigreur, et je rentrais dans mon apathie pour ne pas Tirriter davantage.Toutefois depuis quelque temps , je remarquais avec plaisir que les querelles étaient plus rares, et que ma femme me laissait en paix.

Les personnes que j'étais chargé de recevoir, de faire attendre et d'introduire chez monseigneur, étaient en grand nom-

bre, et moi qui avais été à la tête d'une administration théâtrale , qui avais été déj)Uté pendant quelques jours, ne devais-je pas crnijulre d'être reconnu à chaque instant par d'anciens amis, d'anciens parasites, d'anciens collègues? Je frémissais d'une telle épreuve pour ma vanité. On ne manque jamais de mépriser, de plaindre , ou même de railler l'homme qu'on retrouve déchu. Il fallut bien braver ce désagrément. Quelquefois je payais d'audace. Quand il survenait une persoime que j'avais vue dans des temps plus prospères, je feignais de ne pas la reconnaître , je détournais la tête, je feignais d'être obligé d'aller bien vite au-devant d'une autre personne qui arrivait. J'avais un camarade; si je voyais quelqu'un dont le nom et les traits me frappassent , je mettais mon camarade en avant , je m'arrangeais pour que ce fut lui (pai reçut la personne dont je redoutais la vue, et je me tenais sans affectation le dos tourné contre une emhrasure de fenêtre ,

OU la tête penchée sur une table ayant l'air cFécrire.

Notre administration était une espèce de ministère de grâces ^ de faveurs, de récompenses. Je remarquai que tous ceux qui étaient admis chez son excellence pour la première fois , sortaient enchantés et pleins des plus douces espérances; que la seconde fois , on sortait encore enchanté , mais avec moins d'espérances; que la troisièi^ie fois, on était mécontent , et l'on s'échappait en murmures. Cependant, comme les générations de solliciteurs se succédaient trèsrapidement , tous les jours on voyait plus d'hommes enchantés que de mécontens.

Monseigneur reconduisait jusqu'à la porte du second salon tous les pétitionnaires sans distinction. Chacun sentait sa vanité flattée de cette politesse, qu'il regardait comme une faveur qui lui était spéciale. En rentrant dans son cabinet, monseigneur ne manquait jamais d'avoir une figure affable et bonne pour les autres péti-

tionnaires qui attendaient , et même pour nous autres ses huissiers. Nous étions émerveillés de ses manières bienveillantes. S'il avait occasion de nous parler, il nous demandait des nouvelles de notre santé, de notre famille. 11 nous laissait entrevoir en perspective de l'avancement, des gratifications ; il nous plaignait de notre peine , et il nous savait gré de notre attachement. Il est d'usage que les huissiers de cabinet écoutent aux. portes, et ils ont l'oreille fine. J'entendais monseigneur combler de complimens et de promesses chaque solliciteur. Toute Tadininistration était montée au ton du maître, et les chefs, les souschefs, les expéditionnaires étaient polis , doucereux, et grands donneurs d'eau bénite de coiir.

Un jour, j'étais à mon poste; j'avais déjà esquivé la reconnaissance avec une danseuse de mon ancien théâtre qui venait solliciter pour un petit cousin, avec un de mes anciens collègues qui était préfet; je m'en

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félicitais lorsque je vis entrer avec grand fracas et en élégant costume de chambellan monsieur le marquis de Rinville.

Jamais il n'avait eu l'air si vain de sa toilette sous l'ancien régime, qu'il ne Tavait en portant la livrée éclatante de Napoléon. Oh! pour le coup je suis perdu ! Comment lui échapper? 11 va me reconnaître : mon camarade est absent, et il faut que ce soit moi qui reçoive le marquis. Il a la vue basse; mais il s'avance vers moi intrépidement armé d'une petite lorgnette qu'il braque sur ma figure. Je baisse les yeux, je détourne la tête; mais c'est en vain, a Eh! c'est Giffardî » dit-il. Je voulus an moins faire bonne contenance. — « Moi- )) même, /) répondis-je. — « £h quoi! » poursuit-il en affectant son ancien air d'impertinence, «toi, mon pauvre ami, » huissier de cabinet du duc d'Orbes! » — c( Eh quoi! répliquai-je, vous, monsieur î) le marquis de Rinville, chambellan de )) Napoléon Bonaparte! » Malgré toute la

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suffisance clii mar([uis, je vis (jue par ce seul mot je l'avais pi([aé au vif. u Que » veux-tu, mon cher? » me Jit-il en balbutiant, en hésitant, « les circonstances...

}) des événemens malheureux m'ont

)) forcé... » ?>Iais bientôt, se remettant, il me fit payer le petit moment d'embarras que je lui avais causé, a Je savais bien, » continua-t-il , que tu étais employé dans )) cette administration ; mais je ne croyais » pas que ce fïit en qualité d'huissier de M cabinet. » — « Vous le saviez! dis-je; )) et comment? » — «Ta femme me l'avait » dit. » — « INIa femme ! m'écriai-je tout )) étourdi du coup. Vous avez vu ma j) femme ! » A ce moment , la porte du cabinet de monseigneur s'ouvrit. La personne qui était avec son excellence sortit, et il me fallut annoncer îuonsieur lecliainbellande Rinville. Il entra, et je restai tout consterné. «Ma femme ! Il a vu ma femme! » Eh quoi! madame Giffard, malgré nri » défense, malgré votre nromesse ?... \h!

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» pauvre Giffard ! » J'étais bouillant

de colère et de jalousie, et cependant , devant tous ces pétitionnaires qui attendaient leur tour pour entrer chez monseigneur, il fallait que je me continsse, et que je conservasse l'air digne et impassible de mon ministère. Mon camarade revint ; je le priai de vouloir bien me suppléer dans mon service pour quelques minutes. Dès que le marquis sortit du cabinet, j'allai à lui , et avec moins de familiarité que je n'en avais autrefois, avec toute l'obséquiosité que me commandait ma situation présente, je lui demandai comment il se faisait qu'il eût vu ma femme, a Ah diable! me dit-il, » cela m'est échappé ! j'avais oublié qu'elle » m'avait prié de ne pas te parler de ses )) visites, si je venais à te rencontrer. » — « Comment ? ses visites ! vous l'avez » donc vue plusieurs fois ? C'est donc » chez vous que vous l'avez vue ! w — a Oui » sans doute ; elle est venue me voir comme » un ancien ami; elle m'a amené mon fils.

» Elle est toujours jolie ta femme , très- » jolie î et mon fils est vraiment un aima- )) ble enfant, qui promet d'être un sujet » très-disting lé. Mais pourcjuoi diable » avais-tu défendu à ta fennne de venir me » voir? Est-ce que tu t'aviserais d'être jaloux » de moi ? Ah ! Giffard ! peux-tu me croire )) capable?... Moi! jouer ua mauvais tour j> à un ancien ami!... Fi donc! elle est » charmante; mais j'ai, ma fol! à m'occuper » de bien d'autres choses cri ce moment. Je » t'avoue même que ses visites m'ont un » peu contrarié , surtout quand elle m'a » amené mon fils , et qu'elle s'est fait re- » connaître de Blondin, mon ancien jockei, » que j'ai retrouvé à Paris, et qui est de- » venu mon valet de chambre. Ainsi, ne la )) gronde pas, ne la bats pas ; car vous au- » très, dans vos ménages, vous avez si » peu de procédés.... Adieu, mon cher; » viens me voir, toi; tu seras toujoursbien )) reçu , et nous rirons bien en nous rappe-

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j) palant nos anciennes fiedauies. » Il partit.

Plus colère, plus jaloux que jamais, il me tardait d'aller faire une querelle à madame Giffard.

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