SON PÈRE
Henri et moi nous fûmes cxncts au ren* dez*vous. Le marquis de Rinville était encore avec son cousin le vicomte. Avec quelle respectueuse tendresse Henri répondit au bon accueil ae son père! Le vieux vicomte mit seslunetles, regarda fort attentivement le jeune homme , et , après l'avoir long-temps considéré , se tourna vers le marquis: «Il n'est pas mal, dit- » il, il est même bien ; il y a même quelque )) chose de noble dans ses traits. » Le marquis regrettait que son fds voulût quitter le service. Henri répondit en sourinut ;
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« A quoi bon être militaire en temps de » paix? » — « Comment ! à quoi bon ? Eh » mais! demande au vicomte; à faire son » chemin. Nous autres, anciennement, ne » passions-nous pas tous nos intervalles de » paix dans nos garnisons? J'aurais com- » mencé par te faire entrer dans les gardes- » du-corps. Au surplus, je conçois que, » moi ne pouvant t'avouer tout haut pour x> mon fils, et la ressource des belles ac- » lions guerrières n'existant plus , il n'y » aurait rien à faire pour toi. Ainsi tu veux » être avocat; c'est fort bien. Tu te distinj» gueras , j'en suis sûr; et ton mérite, » nïdé de mon crédit, ne peut manquer » de te pousser très-loin. En attendant, et » tandis que tu feras ton droit, il faudra » que je t'obtienne quelque bonne petite j» place ; j*y ai déjà songé. » Henri remercia son père. Le vicomte prit part à la conversation, et interrogea beaucoup le jeune homme. Il avait l'habitude, quand il s'adressait à quelqu'un qu'il savait ou qu'il
croyait au-dessous de lui, de ne lui parler jamais qu'à la troisième personne. « A-t-il » fait ses études ? disait-il. Sa mère lui w a-t-elle laissé quelque fortune ? com- » ment vit-il ? » Henri , s'imaginant d'abord que ce n'était pas à lui que le vicomte parlait, se taisait et laissait répondre le marquis; mais bientôt, reconnaissant que c'était lui-même que le vicomte questionnait, il se sentit un peu cboqué de ce singulier ton. Cependant il surmonta son premier mouvement, par égard pour l'âge du (|uestionneur. Ce jeune bomme si ardent , si impétueux, était doux et timide même, avec les personnes auxquelles il croyait devoir du respect. « Où a-t-il été blessé? » dit le vicomte, voyant que Henri avait le bras en écharpe. — a Sur le plateau de » Craonne. a — « Fort bien; en se battant » pour l'usurpateur?)) — «En défendant )) la France, » repri; Henri. — « Eb! sans )) doute, dit le marquis; il a fait son )) devoir... et il Ta bien fait. C'est d'autant
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i) plus méritoire, qu'il n'aimait pas du tout )) l'homme qui vient de tomber; et n'est- )> il pas heureux qu'il ne soit que légèrej) ment blessé, et qu'il revienne couvert de )) gloire? Je sais tout, mon cher Henri, et » ton général, qui sans toi était prison- » nier,.... et cette dame que tu as sauvée )) des flammes et des cosaques!.... C'est » très-beau. »
On apporta une lettre au vicomte. Pendant qu'il la lisait dans une embrasure de fenêtre , le marquis recommanda tout bas à son fils de mesurer ses paroles devant le vieux cousin, o Moi, disait-il, je ne suis » point du tout l'ennemi des lumières ; i> mais le vicomte est un bon gentilhomme )) qui ne sait pas se mettre à la hauteur )) du siècle , et qui voudrait l'ancien ré- » gime tout pur. »
Le vicomte se rapprocha; le marquis continua : « jMon cher Henri , venons )) au sujet pour lequel j'pvi surtout désiré w te voir. S'il faut en croire ce que m'a
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» dit Giffard, outre que tu veux faire » ton droit , tu te proposes d'écrire , de te » livrer aux belles-lettres. C'est à luer- » veille. Avec ton talent et les bons princi- )) pes qui t'animent, tu ne peux manquer w d'obtenir les plus grands succès. Eh bien ! » il faut commencer par un ouvrage mar- » quant. Fais-moi sur-le-champ une belle » pièce de vers, ode, épître, romance ou » chanson sur les grands et heureux é\é- )) nemens qui viennent de se passer. J'ai i) promis à un personnage qui a tout pou- » voir aujourd'hui , de lu? porter demain » quelque chose dont il serait content. » Juge quel avantage pour toi, quand je )) nommerai l'auteur! Surtout ne manque » pas d'y faire un grand éloge des souve- » rains alliés; parce qu'entre nous, l'oui) vrage doit être communiqué à des hom- » mes fort en faveur auprès des souverains » alliés. Alors, tu vois bien, ce n'est pas seulement la cour de France qui te rë- )) compense ; c'est le roi de Prusse , c'est
w l'empereur d'Autriche, c'est l'empereur » de Russie. Comprends-tu? » A cette proposition du marquis, Henri répondit que les nobles et patriotiques engagemens pris par le roi, dans sa déclaration de Saint- Ouen , lui inspiraient, comme à tous les Français, l'amour et le respect ; mais que le souvenir des maux qui avaient oppressé sa patrie était encore trop récent, pour que sa verve se prêtât à célébrer l'époque oii nous nous trouvions : qu'en toute autre circonstance même , sa plume se refuserait à louer les princes étrangers, qui avaient envahi la France les armes à la main. Enfin il allégua pour dernière excuse , que dans ce moment il était occupé d'une tragédie,.d'une tragédie nationale, dont le sujet lui paraissait moral , philosophique, et qui absorbait toutes ses idées. « Une tragédie ! ï> tu fais une tragédie ! Eh bien !» continua le marquis , en se retournant tout glorieux vers son vieux cousin , « vous avais-je » trompé? Quand je vous disais que c'était
» un garçon d'esprit,... de génie! le voilà » qui fait une tragédie! Oh ! elle sera bonne )) celle-là, j'en réponds. » Puis frappant sur Tépaule de Henri : « Fais ta tragédie, mon » cher enfant ; et j'espère bien que dans ce » sujet moral , philosophique et national , » tu trouveras moyen d'amener quelques » beaux vers , quelques maximes dans les » bons principes, de ces vers qui partent » du cœur, et dont il est facile de tirer des » allusions aux heureux événemens dont » nous sommes témoins. Mais , cependant , » tu peux bien suspendre un moment ton » travail pour me faire la pièce de vers j) que j'ai promise. » Le fils avec respect persista dans son refus, et même montra de la répugnance, quand son père en revint à lui faire sentir l'avantage d'adresser quelques complimens aux souverains alliés. a Mais, Henri, )^ dit enfin le marquis , en commençant à s'échauffer, « qu'est-ce que » cela signifie? Tu refuses de célébrer nos » vainqueurs, nos alliés! » — « Vous m'ap-
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» prouviez, tout à l'heure, d'avoir coin- )j battu contre eux , » reprit Henri , en souriant. — « -Mais ne t'ai-je pas vu, il n'y » a pas encore deux mois, professer une j> espèce d'antipathie contre Bonaparte ? )) — « Oui, quand il était empereur, » reprit Henri avec calme. — «Eh bien! tu w n'as pas le sens commun; c'est quand il » était empereur, qu'il fallait l'aimer. Pour- » quoi m'étais-je fait son chambellan, moi? » parce qu'il était empereur. » Les instances du père, les refus du fils, continuèrent encore quelque temps. Le marquis se fâchait , s'adoucissait , menaçait son fils , le cajolait : tout fut inutile.
Henri avait rendez-vous chez le général Dérigny et dans les bureaux de la guerre pour obtenir son congé définitif. Il mit tant de respect, de tendresse dans ses adieux, que le marquis, oubliant leur petit différent, l'embrassa, et lui serrant la main avec amitié, le reconduisant jusqu'à la porte de la chambre , lui fit pro-
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mettre qu'il ne tarderait pas à revenir le voir. Puis , se rapprochant du vicomte : « Eh bien! mon cousin , que dites-vous de w mon fils? « — « Ce que j'en dis ? » répondit le vicomte , qui , enfoncé dans une bergère, avait gardé le silence pendant toute la contestation : « Je dis que votre » fils est un jacobin. » — « Un jacobin! » kii ! » s'écria le marquis. Ici commença une violente querelle entre les deux cousins , et ces deux hommes de l'ancien régime étaient animés l'un contre l'auti'e, comme jadis les jansénistes contre les molinistes. « Vous voulez donc perdre la » France par votre obstination et vos pré- » jugés? » disait le marquis. — (( Vous » voulez donc par votre condescendance » et votre pusillanimité, disait le vicomte, )) maintenir les systèmes destructeurs , et » donner gain de cause aux révolutionnai- » res ?» — «Heureusement les alliés sont là , )) et ils vous mettront à la raison. »■ — « Oui, » heureusement ils sont là, et ils nous ai-
» deront à purger la France des mauvaises » doctrines. » Ainsi tous deux comptaient sur les étrangers pour sauver et diriger la France. Je m'étais bien gardé de me mêler au colloque entre Henri et son père. J'étais encore bien plus disposé à me taire pendant la querelle entre le marquis et le vicomte. Mais chacun des deux réclamait mon suffrage , invoquait mon opinion, a. Qu'en » pense Gifîard? » disait le marquis. — a Oui, qu'en pense-t-il ?» disait le vicomte. On juge de mon embarras; heureusement ils ne s'aperçurent pas que je ne leur répondais que par des mots insignifians. Le vicomte se retira fort irrité; je restai seul avec le marquis, et je m'empressai de lui donner raison.
Après quelques momens de silence :
« Diable! me dit le marquis, je voudrais » pourtant bien avoir cette pièce de vers que » j'ai promise pour demain, et qu'on doit » montrer après-demain à un aide de camp )î de l'empereur de Russie, y) Il réfléchit.
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puis, comme frappé d'une idée soudaine, il reprit ; « Écoute, Giffard; il faut que tu )) ailles sur-le-champ chez cet auteur de w vaudevilles qui nous a fait cette petite » pièce de circonstance pour l'impératrice )) Marie-Louise. Dis-lui qu'il m'apporte )> demain de honne heure quel([ue chose » sur les événemons du jour, surtout que » cela soit bienfait, et que nos ennemis y » soient bien traités. Fais-lui entendre qu'il » y aura une bague , une boîte , un cadeau » enfin.... « — « Oui, j'y cours. Or ça, je » peux lui dire qu'il se mette à son aise » sur le compte de Bonaparte , et qu'il ne » se gène pas pour en mal parler. » — « Parbleu !.... mais dis-lui cela, comme de » toi pourtant; parce qu'il ne faudrait pas » qu'on sût que moi, qui ai été chambel-
« lan de cet homme-la Quoique, entre
» nous, quel reproche pourrait-on me » faire? L'empereur de Russie n'a-t-il pas » été son ami? l'empereur d'Autriche nVst- » il pas son beau-père? 11 me semble (pic
« je ne le traite pas plus mal que ces mes-
» sieurs , que ces majestés , veux-je
» dire. »
Je m'empressai d'exécuter les ordres du marquis. Je trouvai notre auteur de vaudevilles très-bien disposé , et le lendemain il apporta au marquis une longue épître, oïl nous trouvâmes de la verve et de l'inspiration.