‹ Le Gilblas de la révolution (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · LE MARQUIS DE RINVILLE ET SON COUSIN LE VICOMTE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE RINVILLE ET SON COUSIN LE VICOMTE

Pendant tout le mois qui venait de s'écouler, je n'avais vu que deux ou trois fois M. de Rinville. Le lendemain de rentrée du roi , j'allai de très-bonne heure chez lui , afin de ne point le manquer.

Par suite de son mariage et de sa faveur a la cour de Bonaparte , M. de Rinville était plus riche qu'à son retour d'émigration. Il avait des gens , un équipage ; il logeait au premier; mais son apparte-

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ment n'était composé que d'un petit nombre de pièces : les loyers sont si chers à Paris! Le marquis n'était pas encore levé. On me fît entrer au salon pour l'attendre. J'y vis un lit dressé derrière un paravent et un petit vieillard bien sec et bien ridé, qui, à l'aide d'un des gens du marquis , achevait sa toilette devant la glace de la cheminée. Il avait une de ces robes de chambre courtes en indienne à grandes fleurs que nos pères appelaient un pet-en-l'air.Il était chaussé et coiffé. II avait une culotte de soie noire, des bas de soie blancs, des boucles d'argent plus longues que larges à ses souliers , im petit col de basin , un petit jabot et des manchettes d'une étroite mousseline ; ses cheveux rares et blancs étaient garnis de poudre ; ceux de derrière étaient enveloppés dans un petit sac noir, que nous autres érudits nous nommons un crapaud. Les faces étaient peignées et crêpées en ailes de pigeon. Je le saluai , il me salua , et continua sa toi-

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lette. Il passa une veste blanche à longues basques , un habit bleu à boutons d'or orné d'une étroite épaulette et d'une contre-épaulette de la même dimension ; il ceignit par un ceinturon , sous les basques de sa veste, une épée à pommeau damasquiné et orné d'une dragonne aussi usée que répaulette ; il attacha son habit sur sa poitrine par une agraffe, en sorte que la basque gauche de l'habit et celle de la veste se relevaient grotesqucment sur le pommeau de l'épée : il mit sous son bras un petit chapeau à trois corn^^s. Enfin il eut bientôt toute la parure de ces hommes qu'on ne tarda pas a rencontrer fréquemment dans les environs des Tuileries, Le valet du marquis sortit et me dit à demi -voix en passant : « C'est mon- » sieur le vicomte de Rinville , un cou- )) sin de monsieur, qui est arrivé avant- » hier de sa province , et qui loge chez i) nous. »

Monsieur le vicomte avait d'abord avec

moi cette morgue assez commune aux gentilshommes de province , quand ils voient un inconnu. Il m'avait toisé assez impertinemment de la tête aux pieds ; mais , quand il eut appris que j'étais un ancien protégé du marquis son cousin, et que je l'avais accompagné en émigration, quand je lui eus fait connaître mes sentimens sur l'heureuse restauration qui venait d'avoir lieu , en un mot , quand il fut convaincu que je pensais bien, il se dérida, et me demanda d'un air d'intérêt , à quelle illustre famille j'avais l'honneur d'appartenir; si j'étais comte , vicomte , baron , marquis ou tout simplement chevalier. Je fus obligé de lui dire que je me sentais dans le cœur toutes les inclinations d'un gentilhomme et surtout un profond respect pour tout ce qui portait le nom de gentilhomme ; mais que j'avais le malheur d'être roturier. Alors le vicomte me regarda , non avec dédain , mais avec compassion. Cependant la confiance s'établit

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entre nous. Il était si heureux de tout ce qui se passait ! il avait de si belles espérances qu'il s'empressait de les conter à tout le monde. Il avait été jadis officier d'infanterie ; il avait passé quatre ou cinq années dans les garnisons. Dés les premiers jours de la révolution , il avait fièrement donné sa démission. Il n'était venu qu'une seule fois à Paris dans sa jeunesse ; il me dit en confidence , et avec un vieux souvenir de fatuité , qu'il y avait fait bien des fredaines et mangé bien de l'argent à sa mère qui n'en avait guère. Depuis les troubles , il s'était renfermé dans son château , et n'en était pas sorti. Il avait bien eu quelques tentations d'émigrer, d'aller dans la Vendée ; mais sa femme, qui vivait alors et qui Tadorait , l'en avait empêché ; d'ailleurs toutes ces entreprises lui avaient toujours paru si mal concertées, si mal combinées, qu'il n'avait pas cru devoir s'en mêler. Cela ne Tavait pas empêché de rester fidèle à la bonne cause ; il avait bien fallu qu'il

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prêtât serment à toutes les constitutions qui s'étaient succédé , mais c'était toujours avec une restriction mentale et une protestation intérieure. Il avait appris cette recette des restrictions mentales, au collège , un an juste avant l'expulsion des jésuites, d'un de ses régens qui était son confesseur, recette qui lui avait toujours été très - commode pour la tranquillité de sa conscience. Grâce à cette petite précaution , il n'avait pas été' autrement inquiété. On s'était contenté de le mettre en surveillance ; et, sous Bonaparte, comme il payait fort exactement les impôts en ne murmurant que tout bas , il avait vécu tranquille , ignoré , dans son château qui ne tombait pas encore trop en ruines , et toujours attendant les grands événemens qui venaient enfin d'arriver. Le bonhomme finit par me dire naïvement que, du moment où il avait appris que le roi était remonté sur son trône , il s'était mis en route pour Paris, et qu*il venait y solh-

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t'iter le prix de ses services, et de l'avancement.

Le marquis de Rinville parut. A Taspect de son cousin et de sa parure originale par son antiquité, il eut peine à se défendre d'un léger sourire. M. de Rinville me fit connaître à son cousin le vicomte , comme un homme sur lequel on pouvait compter. II paraissait certain , vu sa naissance et le dévouement dont il avait fait preuve depuis l'entrée des alliés , d'être appelé à la plus haute faveur, et il promit de penser à moi.

Bientôt le marquis et le vicomte, encore dans l'ivresse, dans le délire de la journée de la veille, ne parlèrent que du bonheur qu'ils avaient éprouvé à voir le roi reprendre possession de sa capitale , suivi de toute sa fidèle noblesse. Je me hasardai à leur parler de la déclaration de Saint- Ouen , qui avait porté tant de calme et de sécurité dans toutes les âmes, u Eh bien ! » oui, dit le marquis, c'est très -bien;

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» c'est à merveille. Au fait , ne faut-il pas » une balance, un équilibre entre les pou- )) voirs ?» — « Comment ! c'est à mer- )) veille ! » reprit le \ieux petit vicomte ; a dites qu'on croit nécessaire de laisser » ainsi échapper quelques paroles , pour » endormir ce peuple que ces damnés » de philosophes ont réveillé si mal à w propos. Ah ! morbleu , » continua-t-il en enfonçant son petit chapeau sur ses ailes de pigeon , « si tous les gentilshommes » voulaient m'en croire , nous nous ar- » nierions, nous nous présenterions en ba-

» taille » Son cousin calma son ardeur

martiale en lui faisant sentir qu'il ne s'agissait pas de combattre , mais tout simplement de bien profiter de la victoire. Je parlai au marquis de l'arrivée de Henri Beaumont « Comment ! il est ici , dit le » marquis tout joyeux, et je ne l'ai pas )* encore vu ! » — « Il s'est présenté hier , » et il doit revenir ce matin.» — « Diable ! » me voilà contrarié; il faut que je sorte ,

» que j'aille au château. Écoute , Giffard , » amène-le-moi demain matin ; j'ai liesoin » de causer très-sérieusement avec lui. J'ai

w des projets des projets très- avanta-

» geux pour lui ,... pour notre cause.... J'y

» ai rêvé toute la nuit Vous ne con-

» naissez pas mon Henri , mon cher cou- » sin ?» — ((Comment! votre Henri? ((dit le vicomte ; « qu'est-ce que c'est que votre » Henri ?» — (( Ah diable ! j'ai eu tort » d'en parler devant vous. Quoique vous » soyez veuf et sans enfans comme moi , » par un beau zèle pour l'honneur de la » famille , vous allez vous fâcher. » — « Plaît-il ? Que voulez-vous dire ? Est-ce

» que ce serait » — ((Eh bien! oui, »

dit le marquis en se penchant à l'oreille du vicomte, et en riant d'un air de suffisance ; (( c'est mon fds. » — a Votre fds ! » un bâtard! » — a Oui, un bâtard; mais » un jeune homme,... un sujet,... un sujet M très - distingué. II a de l'esprit et du )) cœur, du cœur et des sentimens. Certes ,

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» je ne ferai pas tort à la famille. Cela ne )) vous regarde pas , vous, mon cher cou- » sin, qui êtes sans postérité; je sais que » mon titre , et mes biens , quand je les » aurai recouvrés, doivent retourner au » fils de mon oncle le baron , un bon en- » faut , un peu niais; mais j'espère qu'au- V cun des miens ne me blâmera de faire » quelque chose, de faire beaucoup pour » mon Henri. On a bien raison de crier -» contre les lois qui appellent les bâtards » à la succession des familles , parce que

» la morale , l'ordre public Mais il me

» semble que les bâtards d'un homme de » qualité , d'un homme comme moi... Enfin , » les rois n'ont - ils pas souvent légitimé » leurs enfans naturels ? Et pourquoi donc M les gentilshommes?... Mon Henri !.... il » tient de moi , il tient de sa mère. C'est le » fils d'une femme que j'ai adorée , qui » était jolie!... jolie!... Tenez: demandez » à Giffard , qui a été son mari. » — « Qu'est - ce que vous dites ? reprit le vi-

» comte. Monsieur a été le mari de la » mère de votre enfant? » — v Oui , sans » doute; l'enfant était déjà grand quand « Giffard a épousé la mère. » Toutes ces confidences du marquis ne me plaisaient guère ; mais plus je faisais d'efforts pour détourner la conversation , plus le marquis semblait s'obstiner à louer ma femme et son fils. Il vantait l'éducation que Henri avait reçue. «C'est qu'il m'embarrasse moiwnieme quand il me parle, disait-il; je » n'en sais pas tant que lui , moi qui suis )i son père. » — « Voilà ce que c'est î » reprenait le vicomte ; « oui , donnez une )) belle éducation à vos bâtards, afin qu'ils » vous éblouissent de l'éclat des lumières 1 .) Le marquis soutint au vicomte que Henri ne tirerait pas un mauvais parti des clartés de son éducation ; qu'au contraire , avec son talent, son instruction et ses excellentes opinions, il pouvait être fort utile dans un moment où il était si important d'exciter, de nourrir , d'augmenter l'enthousiasme

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monarchique.... a 11 est poëte, disait-il , il w fait des vers , et nous avons intérêt à » mettre les gens d'esprit dans notre parti. » Henri est ce qu'il nous faut ; il sera des » nôtres. Croiriez-vous que , dans nos der- 3) nières entrevues , nous avons eu plus i) d\ine prise ensemble au sujet de Bonaw parte , qu'il appelait despote , conque- » rant.... que sais-je? Moi, alors, je pre- » nais le parti de l'empereur : c'est tout » simple ; j'étais son chambellan. » — « Ne » me parlez donc pas du temps où vous » étiez chambellan de cet homme-là, mon )) cousin; cela me fait mal.» — « Eh! » pourquoi donc ? Suis -je le seul ? Vous » allez en voir vingt , trente autour du roi » qui , comme moi , ont cédé aux circon- » stances et à l'influence d'un homme.... » — a Oh ! oui , d'un grand homme !

» n'est-ce pas ? Il semble que l'on a tout » dit quand on a prononcé ce mot - là. )) Tenez; votre Mirabeau, votre Robes- >j pierre, votre Bonaparte, tous ces grands

» hommes-Ià.... c'étaient des parvenus. Ils » ne m'en ont jamais imposé à moi , qui )) suis resté pur et sans tache. » — « Ah ! » mon cousin», reprit le marquis en souriant, (c rappelez-vous donc certaine lettre » oii vous m'avez prié de solliciter pour » vous. » — ce Qui ? moi ! » Ici le vieux vicomte rougit et parut un peu embarrassé. (( Eh ! parbleu ,» répliqua le marquis en prenant des papiers sur une table , a l'autre jour, je feuilletais mes pa- » perasses , et j'ai retrouvé votre épître : » la voilà ! Il faut que je la lise à Giffard. » Alors, sans pitié pour le vicomte , le marquis lut une lettre ainsi conçue :

(c i5 janvier 1806. Mon cher cousin, j'ai été bien surpris lorsque j'ai appris que vous étiez attaché à la cour de Tintrus. Mais enfin puisque vous , qui êtes chef de la branche aînée , vous avez immolé vos principes, je ne vois pas par quelle raison moi, qui ne suis que de la branche cadette , je ne suivrais pas votre exemple,

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d'autant plus qu'il paraît que vous avez enfin un grand homme à la tête de votre gouvernement. En conséquence , je vous prie de faire savoir à votre empereur que je ne serais pas éloigné d'accepter une place à sa cour. Aussitôt votre réponse, je pourrai me mettre en route parle carrosse public qui passe à une lieue de chez moi, » Signé le vicomte de Riivville. »

Le vicomte voulait interrompre le marquis : «Attendez, dit celui-ci, il y a un » post-scriptum »; et il continua.

« P. 5. Il paraît que ce Bonaparte ou Buonaparté est de la classe de ceux qu'au régiment nous appelions officiers de fortune ou de mérite, et vulgairement, culottes de peau. Ces gens-là font quelquefois leur chemin plus vite que d'autres. Nous en avions un au corps qui était mon ancien. jS^e voulait-on pas le faire nommer lieutenant colonel 1 Heureusement on représenta que ce serait un soufdet donné à

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tous les gentilshommes. Qui sait? la culotte de peau de mon régiment est peutêtre aujourd'hui maréchal et duc ; j'ai oublié son nom. j>

« Allons, allons, mon cousin! )i dit le vicomte, en prenant la lettre, la déchirant, et chiffonnant les morceaux qu'il serra dans sa poche. « Rendons-nous au château ; il » est fort important pour moi de m'y trou- « ver avant la messe. » Le marquis me fit de nouveau les plus belles promesses. Je lui appris que Henri avait été légèrement blessé j qu'il avait repris son dessein de quitter le service militaire; qu'il voulait continuer son droit et embrasser la profession d'avocat. « Comment!... comment!....

» dit le marquis; mais nous verrons tout » cela demain. Qu'il se conduise bien; » qu'il se conforme à ce que je désire; en » un mot, qu'il soit des nôtres; je ferai w tout pour lui; et je ferai beaucoup pour » toi. »

«A merveille! me disais-je. Le mar-

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» quis va jouir d'un crédit bien plus grand » que sous Bo^naparte ! me voilà sur la » route des honneurs et des richesses ! » Oh! comme je me félicitais d'avoir quitté ma petite boutique de village !

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