‹ Le Gilblas de la révolution (volume 3)Chapitre 1 sur 10 · Le Gilblas de la révolution · texte numérisé non relu

Le Gilblas de la révolution

XEiVDANT cette soirée c[ai avait fini d'une manière si agréable puur Henri, poiirRose et madame Lefèvre , tout joyeux (les bonnes nouvelles que m'avait données le marquis, je n'avais songe ({u'à me di-

ToM. V. Tt Gdhias. i

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verlir. En passant devant mon ancien café, j'eus la fantaisie d'y entrer; j'éprouvai un grand dépit: mon amour-propre gémit de voir combien le bel établissement que j'avais fondé, avait dégénéré. Les glaces, dont plusieurs étaient cassées, répétaient les traits d'une vieille petite dame de comptoir bien sèclie , bien ridée et bossue ;

un seul lustre était à moitié allumé; on y buvait de la bière; on y fumait ! Ce n'était plus cet ancien militaire à qui j'avais céd-^. qui en était propriétaire. En peu de temps, mon pauvre café avait subi plus de mutations que n'en subissent aujourd'hui les études d'avoués et de notaires, les charges d'agens de change vX de commissairespriseurs, les comptoirs et magasins des marchands de nouveautés et autres qu'on paie si cher, et ou on va si vite vers une grande fortune, ou une grande culbute. François Doucet, dit la Victoire, avait vendu à un sous-préfet destitué en i8i4» et qui n'avait pas été replacé dans les cent

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jours; celui-ci avait mal fait ses affaires; un créancier l'avait déposséflé , et le créancier avait bientôt abandonné l'établissement il son liuissicr, pour lui payer ses frais. Ce fut cet huissier, limonadier-restaurateur, qui m'apprit ces nombreux et brusques cbangemens : il se plaignait d'avoir payé trop cher; le commerce languiss;iit , s'il fallait l'en croiie; et déjà luimême ne paraissait pas trop éloigné de vendre. «Eh! eh! me disais-je, si, comme » tout me le fait espérer, le mariage pro- » jeté se faisait.... (jui sait si, grâce aux li- » béralités du marquis et de madame Dé- « ristel , je ne pourrais pas rentrer dans » mon bien , et rendre à mon cher café sa » première splendeur? » Je me gardai de laisser percer mes projets; mais déjà j'arrangeais dans ma tête des plans de restaurations et d'embellissemens.

Cependant le marquis était impatient de savoir Timpression que son fds avait faite sur madame Déristel et sur sa fille.

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Le lendemain, dès qu'il crut pouvoir être reçu par madame Déristel, il courut chez elle. Combien il fut enchanté d'apprendre que son fils avait eu le bonheur de plaire, mais de plaire excessivement ! On trouvait nu jeune homme un extérieur agréable , un excellent ton; il avait du goût, clés connaissances; il avait bien laissé voir qu'il était libéral; mais c'était une espèce de nialadie de jeunesse qu'il avait prise dans les collèges, à l'armée de l'usurpateur, et dont il serait bientôt guéri par les bons conseils de M. le marquis, de sa bellemère et de sa jeune épouse. «Puis il a tant )) d'esprit! v ajouta madame Déristel; « ohl ils ont de l'esprit, tous ces libéraux! )) et presque tous nos purs sont si bêtes!»

— « Ce que vous dites là est bien vrai , « reprit le marquis; « par exemple, mon )^ vieux cousin le vicomte, n'est-ce pas le » sot provincial le mieux conditionné.... »

— « Oh! » reprit madame Déristel, en se regardant avec complaisance dans la

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glace (le sa toilette^ a nous avons clans nos >i rangs des gens de mérite. » — Oui , » oui, w dit le marquis, en se regardant à son tour, avec complaisance , dans la glace qui était sur la cheminée; « nous avons de » fortes tctcs. » Puis, en se détournant vers madame Déristel : « Nous comptons » même quelques femmes... oui, des dames » qui , à mes yeux , sont de véritables liom- » mes d'état. » — « Vous vous y connais- » sez, marquis,» répliqua madame Déristel, avec un air de modestie pour elle-même et de reconnaissance pour le marquis, a Re- » venons a notre jeune homme : comme je » le disais hier, il me paraît très-important » pour nous, pour l'état , pour le bonheur » de la France, de le ranger parmi les dé- >) fenseurs de la bonne cause.» — « Voilà » quel a toujours été mon plus ardent dé- » sir ; et les j)rincij)cs qu'il a reçus dans la » famille de sa mère, ont toujours été mon » plus grand chagrin.» — «^Mais comment » se fait-il, marquis, que vous, qui avez

» tant de délicatesse dans les sentimens^ V vousayez pu vous attacher à celte petite » fille qui a été sa mère? une couturière î w — « Que voulez-vous? j'étais jeune, elle

» était jolie » — « Encore, si c'eût été

» une actrice? on sait que ces sortes de » femmes étaient le patrimoine des gens » de qualité. » — « Elle a été actrice, a — » Elle a été actrice?» — « Et elle avait » un vrai talent, et des idées beaucoup plus » élevées que le reste de sa famille; mais » il ne s'agit pas de la mère. N'est-ce pas » que le fils est bien aimable ? ))

Ils en étaient là , lorsque mademoiselle Euphrasie entra ; elle embrassa sa mère et salua gracieusement M. de Rinville. « La j) conversation ne peut-elle pas continuer )) devant mademoiselle votre fille, dit le » marquis, et m'autorisez- vous à deman- » der à la belle Euphrasie ce qu'elle pense » du jeune homme qui a eu l'honneur de » dîner hier avec vous?^>— « C'est inutile, )> dit madame Déristel , en jetant un re-

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gard plein de sensibilité sur sa fille; «je i) peux épargner à ma chère Euphrasie M l'embarras d'un aveu toujours si pénible » pour une jeune personne. Hier, en ren- » tranl, j'ai eu avec ma fille une conversa- » lion aussi tendre de sa j)art que de la » mienne, et je ne crains pas d'être dé- » mentie par elle, en vous avouant que » M. Henri lui paraît un jeune homme w très-aimable. » Ici mademoiselle Euphrasie rougit excessivement et baissa timidement les yeux. « Ah ! mademoiselle , s'écria » le marquis, quel bonheur pour Henri, » pour moi! Hier il n'a pu me dire que » peu de mots; mais ce peu de mots suffit » pour que j'ose vous assurer que vos bon- » tés ne tombent point sur un cœur ingrat. » Si vous saviez avec quel enthousiasme il » m'a parlé de votre beauté! » ajouta-t-il , en s'adressant à mademoiselle Euphrasie, « de votre esprit! » continua-t-il en s'adressant à madame Déristcl Tout paraissant décidé, ces bons parens se mirent à

causer des conditions matrimoniales, des articles du contrat. Ils étaient si enchantés de ce mariage qu'ils se faisaient mutuellement des concessions; que c'était plutôt un assaut, une lutte de bons procédés qu'une discussion d'intérêts. Pendant cette agréable , mais assez sérieuse conversation , mademoiselle Euphrasie se taisait , écoutait , promenait son regard fixe , incertain, sur la personne qui parlait. Quelquefois elle remerciait par un sourire. Elle ne concevait pas trop com.ment le marquis prononçait le nom de fils en parlant de Henri. Elle se liasarda enfin à questionner sa mère sur ce point si important. Sa mère, sans entrer dans aucun détail, lui répondit qu'en considération de cet heureux mariage , le marquis n'était pas éloigné d'adopter Henri, a Adopter! reprit la » jeune fille... Ah ! oui , je comprends: » et il était aisé de voir qu'elle ne comprenait pas. Quand le marquis et madame Déristel se trouvèrent parfaitement d'accord

sur lous les articles, finement , maJcmoiselle Euphrasie trouva le moyen de glisser un petit mot sur la corbeille de mariage. Le marquis, dans une espèce de délire, prit feu à ce seul mot, et parla des belles choses qu'il engagerait son fils à donner h sa prétendue.

J'arrivai vers la fin de l'entretien. Toujours aux aguets , en habile observateur, je venais prévenir le marquis que j'avais vu Henri s'acheminer vers sa maison. On se sépara charmés les uns des autres , et chacun se bâtissant de son côté, et à sa manière, les plus beaux châteaux en Espagne. Il était convenu que le soir même le marquis amènerait son fils chez les dames. Madame Déristel songeait avec délices que la noblesse du père de son gendre allait rejaillir sur elle; le marquis était enchanté en pensant qu'il aurait pour bru une riche et charmante personne; mademoiselle Euphrasie ne se sentait pa.s de joie en pensant qu'elle allait avoir

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des cachemires et des dlamans; et les choses me parurent si avancées que je crus pouvoir de ce pas aller trouver le maître de mon ancien café , et lui faire des propositions pour le racheter.

Le marquis trouva Henri qui l'attendait dans son cabinet. «Victoire ! Victoire ! s'é- )) cria-t-il, tu l'emportes, tu plais, on t'a- )) dore ; tu tiens de ton père ; elle est à toi; » à ce soir la première entrevue.» Henri ne comprenait pas, ou plutôt craignait de trop bien comprendre d'oii naissaient les bruyans transports de son père. H lui en den.anda la cause. Le marijuis , toujours dans Tivresse de la joie, lui apprit que son mariage avec la belle Euphrasie était arrêté, conclu.... 11 fallut bien que Henri s'expliquât. Avec tout le respect qu'il devait au marquis , mais avec la plus grande fermeté , il lui déclara que le temps n'avait rien changé à ses dispositions , et que jamais il n'épouserait mademoiselle Déristel. Qui pourrait peindre la

surprise, la stupéfaction du marquis?

Qu'on se figure u^i homme tout à Flieure au comble de ses désirs , se croyant sûr du succès dans uixé des plus importantes affaires de sa vie , et tout à coup déchu de son succès, trompé dans ses espérances! «Quoi ! . . » qu'est-ce ?» s'écria-t-il , pouvant à peine articuler un mot... « Eh! mais... hier que » m'as -tu dit ? » — « Je vous ai dit (jue je » trouvais cette demoiselle très-belle, que » je trouvais sa mère très-spirituelle; mais » ni l'esprit de la mère , ni la beauté de la » demoiselle ne me décideront à l'épouser.» — « Ingrat!., perfide!.. Mais voyons, expli- )) quons-nous, » dit le marquis en s'apaisant pour un instant. «Est-ce que tu serais » amoureux d'une autre? est-ce que cette » passion ({ui t'a tenu si long-temps hors » Paris , dans la maison de campagne » d'un ami, aurait assez d'empire sur toi » pour te faire refuser un parti aussi avan- M tageux? Eh ! mais , mon cher enfant, il )> faut se défier de tous ces grands senti-

» mens. Voilà comme vous êtes, vous au- * très philosophes ; vous vantez bien haut » la fermeté de votre caractère, et vous >* vous laissez mener par le premier petit » minois... Tous ces amours de caprice, ou » de sentiment, ou même de passion , doi- » vent-ils jamais nous faire oublier les af- » faires essentielles de la vie , le soin de » notre fortune , les calculs d'une juste » ambition? » Henri, en souriant , protesta que ce n'était point une passion amoureuse qui l'avait tenu si long-temps hors Paris, et qu'au contraire, pendant ce voyage, il avait constamment éprouvé la douleur d'être séparé de celle qu'il aimait. «Oh! » grand Dieu ! » reprit le marquis comm<3 épouvanté de ce qu'il croyait entrevoir, « Est-ce que ce serait?... Est-ce que cette )» petite Rose?... Ce serait d'elle que tu sew rais amoureux ! » Henri avoua noblement son amour pour sa cousine. Alors la fureur du marquis n'eut plus de bornes ; il criait , il tempêtait , il injuriait son fils ,

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il invectivait Rose et sa mère. « Et tu son- » ges à Tépouser ? » — « Oui , mon père. » — cf Et tu comptes sur mon consentement ? j) Henri , blessé malgré lui du ton méprisant avec lequel le marquis parlait de sa tante et de sa cousine , fut sur le point de répondre que dans sa position et aux termes de la loi, il n'avait besoin du consentement de personne; mais il se retint : « Mon » père , dit-il , j'espère que vous voudrez » bien m'accorder votre aveu.» — « Ja- )) mais! jamais ! n'y compte pas; mais, est- )) ce qu'on épouse ces filles-là ? est-ce que , » quand on vaut.... Eli ! que diable, moi )) qui te parle, dans ma jeunesse...)) Henri, épouvanté a son tour des paroles qui pouvaient échapper à son père , s'empressa de l'interrompre; et le marquis réfléchissant tout a coup à la manière dont il s'était conduit avec la mère du jeune homme qui était devant lui, craignant d'insulter devant un fils la mémoire de sa mère,chan gea brusquement de discours. Il en revint

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à s'attendrir. Il supplia son fils de ne pas le désespérer par son obstination. 11 ne savait ce qui devait l'affliger le plus, ou de ce que Henri refusait d'épouser mademoiselle Déristel , ou de ce qu'il voulait épouser mademoiselle Lefèvre. Henri se désolait de ne pouvoir contenter son père. Il essayait de le fléchir, il lui parlait des soins que madame Lefèvre et son mari avaient donnés à son éducation. « Oui, )) criait le marquis, un beau chef-d'œuvre » que ton éducation ! ils ont fait un jacobin » du fils du marquis de Rin ville.... fîisnatu- » rel, il est vrai; et combien je m'en felici- » te 1 Si tu persistes dans tes principes perj) vers, du moins je n'aurai pas à craindre » que mon nom soit déshonoré; car, jaj> mais, je le jure à présent , jamais je ne » te reconnaîtrai. » Henri prenait à témoin son père des charmes, des vertus de Rose. Pendant le peu de temps que le marquis avait passé dans leur modeste demeure, n'avait-il pas apprécié lui-même

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combien cette jeune fille était intéressante ? « C'est possible, répondait le marquis; je » mentirais si je n'avouais que j'ai été tou- » elle, extrêmement touché de l'amitié, » du respect qu'elle m'a témoigné. Avec » quelle joie elle s'est empressée de com- » mencermon portrait!... Mais,justeciel!... » quand j'y pense.... N'y avait-il pas du » calcul dans ces amitiés qu'on m'a pro- » diguées? Ne voulait-oii pas me gagner, )) me séduire en faveur d'un amour que je » ne peux jamais approuver? Non, je ne » l'approuverai point. » Il reprit sa fureur; Henri resta ferme dans sa résolution , et voilà le père et le fils plus brouillés que jamais.

Comment annoncer cette nouvelle a madame Déristel 1 Le marquis ne savait s'il devait écrire à la dame ou se présenter chez elle. Après beaucoup d'hésitations , il prit ce dernier parti. Il arriva chez ma- <lame Déristel fort décontenancé. En le voyant entrer seul , madame Déristel se

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sentit presque aussi décontenancée que lui. Mademoiselle Euplirasie avait fait une grande toilette. Lorsqu'avec beaucoup de préparations , après avoir toussé plusieurs fois , le marquis eut appris à ces dames que cette grande toilette avait été faite en pure perte , la jeune fille se mit à pleurer de dépit ; la mère suffoquait de rage. <( M'a- » voir compromise ! avoir compromis ma )^ fille ! et pour qui ? pour un petit sot sans » principes , ou plutôt qui a des princif>es » horribles! » Elle dit encore plus de mal de Henri qu'elle n'en avait dit de bien le matin. Mais c'était surtout au marquis que madame Déristel en voulait. N'avait-il pas agi en véritable écervelé ? N'aurait-il pas dû , par égard pour mademoiselle Euphrasie , être bien sûr du consentement de son fils ? « Mais non , vous étiez si pressé de )) marier votre fils , votre fils naturel , » votre bâtard !» — « Comment ? c'est un » bâtard ! » dit mademoiselle Euphrasie. — « Eh! oui ; le refus n'est-il pas encore

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)^ plus humiliant? » — « Oui sans cloute , » plus humiliant. » —«Mais non, n'y a-t-il » pas au contraire de quoi se consoler ? la » perte n'est pas grande. » -^ « Oui , il y a )} de quoi se consoler. Dieu merci , je con- )) nais mon père et ma mère.» Ici le mar- ([uis, commençant à se piquer des propos de la mère et de la fdle , se permit quelques épigrammes contre la probité du père de mademoiselle Euphrasie, son ancien intendant. Madame Déristel , encore plus piquée, se permit quelques amèrcs railleries sur ce que M. le marquis avait été chamhellan de l'usurpateur. La scène devint très-vive, et l'on resta fort irrité des deux parts. Voilà donc le pauvre marquis brouillé avec tout le monde.

Pendant ce temps, je marchandais mon ancien café. ]Mon successeur, voyant que j\'n avais grande envie, disait ne pas vouloir vendre; on ne pourrait le décider à quitter que moyennant un prix j)ar-dc5sus

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les maisons : cela me contrariait ; u Mais )) quoi! n'aurai-je pas de quoi payer.... et » payer même fort cher, grâce à riieareux. » mariage qui va se conclure 1 »

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