‹ Le Gilblas de la révolution (volume 3)Chapitre 2 sur 10 · ROSE · texte numérisé non relu

ROSE

Lf lendemain, de très-bonne heure, j'arrivai chez M. de Rinville. Jamais je ne m'étais senti si gai, si content de moimême. Hélas! ce bon à\I. de Rinville n'avait plus que moi pour ami, pour confident. Je l'avais vu radieux, sûr de son fait; je le trouvai triste, abattu, sans espérance. Combien moi - même je fus consterné î me voilà aussi sans espérance. Il me raconta tout ce qui s'était passé entre lui et son fils, et je partageai sa fureur contre les principes libéraux du jeune homme. H me raconta ce qui s'était passé entre lui et madame Uéristel , et je parla-

geai sa fureur contre les opinions exagérées de cette femme qui portait aussi trop loin, disait-il, l'amour des préjugés, et la haine de la philosophie; si bien qu'à nous entendre, il n'y avait que le marquis et moi qui fussions raisonnables et pensant bien. Cependant, comme je crus voir qu'au milieu de son abattement, il tenait encore beaucoup à ce projet de mariage, je sentis mon courage renaître, et cherchant à ranimer le sien, je lui fis entrevoir avec adresse que rien n'était désespéré. « Le » premier point, lui disais-je, serait de i) vous remettre bien avec madame Déris- » tel; voulez-vous que je la voie?^ — « Soit, me dit- il, vois cette femme, » qui en effet a eu quelque raison de se » fâcher; je te donne plein pouvoir. Quant » à moi, je suis si troublé, si hors de moi... » Cruel Henri!... Je l'aime encore. Qu'est- » ce que je veux? son bonheur. M'oublier » jusqu'à lui proposer de le reconnaître, » de l'adopter! lui, le fils d'une couturière^

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» qui ensuite a été nclrice... et ta femme ! » Malgré toute mon humilité , je fis la grimace à ce propos un peu trop franc; le mar(juis s'en aperçut. « Pardonne-moi , mon cher » Glffard, me dit-il; encore une fois, je » suis si troublé!.... Il me sendjle cepen- » dant que pour un enfant naturel qui n'a » rien, la perspective est assez belle, et que » le simple bon sens devrait lui faire accep-

» ter » — « Ah bien oui! demandez

» danc du bon sens h ces jeunes philoso- » plies qui vous disent que le bonheur ne » se trouve ni dans les honneurs ni dans » la fortune !» — « Eh ! non , ce n'est » point sa philosophie, son dcsintéresse- » ment qui s'opposent le plus a mes vœux; » c'est son amour pour cette petite Rose, » sa cousine, qu'il a eu l'audace de m'a- » votier. M — « Il a eu l'audace de vous

» avouer « — « Eh! mon Dieu, oui. »

A ces mots, il s'éleva dans mon ame un léger remords. « Qui, moi ! troubler les amours 9 du fils et de la nièce de ma femme!.» aMais

mon intéi et n'était il pas de servir les projets du marquis ? Comment raclieter mon caté, si le mariage projeté ne se fait pas?

J'étouffai mes scrupules. « Petit obstacle, n dis-je à ?>!. de Rinville ; il y a mille » moyens de détruire cet amour ridicule. )) Je cours chez madame Déristel , et jVs- » père vous rapporter de bonnes nourt velles. ))

Je me fis annoncer comme ayant à parler à madame de la part de M. le marquis de Rinville. On vint me répondre que madame ne pouvait ni ne voulait me recevoir. J'insistai ; je dis que j'apportais des paroles de paix, de conciliation. On me fit une réponse encore plus dure que la première. Je me retirais fort confus avoir échoué dans mon ambassade, lorsque je crus devoir m'arrêter au bruit d'une sonnette violemment agitée: je fus bien inspiré; la femme de chambre qui m'avait si impoliment éconduit, vint m'annoncer que sa maîtresse s'était ravisée , et qu'elle conser»-

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tait à me recevoir. J'augurai bien de cette variation d'humeur.

Madame Déristei était avec sa fille. La jeune personne paraissait avoir beaucoup pleuré, mais elle affectait un air libre et joyeux. « Eh bien monsieur me dit la » mère, qu*avcz-vous à m'apprendre de » M. de Rinville ? Croit-il que l'amitié )) puisse jamais se rétablir entre nous ? » Non ; tout est rompu. » — « Oh î mon » Dieu ! oui , tout est rompu ; et nous n'y )ï pensons plus, » dit mademoiselle Euplirasie d'un air leste et dégagé. — a Paix, » ma fdle , » reprit sévèrement madame Déristei; « voyons, monsieur, hâtez-vous » de parler. » Je (is humblement, mais d'une manière fort attendrissante , le tableau de la douceur de M. le marquis.

« Homme injuste ! » reprit madame Déristei, « m'accabler de duretés, parce que je » sens vivement l'injure faite à ma fdleî» — « Ah ! voilà son p'us grand chagrin. » Il ne conçoit pas comment il a pu se

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» laisser emporter de la sorte; et en sup- » posant qu'il fallût renoncer à la grande » affaire qui vous occupait, il voudrait » au moins ne pas perdre votre estime. Il M sent trop combien à présent ce jeune » Henri doit vousêtre odieux.»— «Odieux!

1» dit mademoiselle Euphrasie, point du w tout. J'ai suivi les conseils de ma mère, » et je vous garantis qu'il m'est tout-à-fait » indifférent. » — (( JMais, taisez-vous » donc, Eupliasie , .> répliqua madame Déristel qui paraissait impatientée du bavardage de sa fille. « Le petit sot ! » continua-t-elle. 11 me sembla voir que le courroux de la dame s'adoucissait, et qu'au fo«d du cœur elle désirait encore très-vivement le mariage de sa fille avec le fils du marquis de Rinville. En habile négociateur, je profitai de cette heureuse disposition ; et en m'humiliant encore ])Ilîs pour le marquis, en redoublant d'indlgnalion contre Henri, je suppliai madame Déristel de vouloir bien recevoir M. de

Rinville qui n'aspirait plus sans doute à devenir le beau-père d^ mademoiselle Déristel , mais qui ne voulait pas rester brouillé avec son estimable amie. Mon ton était si humble, et tout en disant que je regardais l'affaire comme rompue, j'avais tellement laissé entrevoir l'espérance de la renouer, que la bonne dame se trouva tout-à-fait apaisée à la JSn de mon discours. Elle réfléchit quelques instans; puis se tournant vers safille: « Qu'en dis-tu EuphrasiePfaut- » il recevoir M. de Rinville ?» — « Eh ! » mais, ma mère, je crois... » Après ces deux mots, mademoiselle Euphrasie s'arrêta, regardant sa mère d'un air incertain. « Eh bien , que croyez vous ? » reprit madame Déristel, « parlez donc, parlez, » quand on vous interroge. Monsieur pré- » tend que tout espoir n'est pas encore )) perdu pour ce mariage auquel, depuis » hier,j'ai souvent été bien fâchée d'avoir » pensé ; il faut savoir si cela vous con- » vient; car bien certainement je ne for-

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» cerai pas votre inclination. Répondez » donc; désirez-vous que je consente à » revoir M. de Rinville ?» — « Eh ! mais, ma )) mère, moi.... je ne sais pas. » — « Vous » ne savez pas, » répéta la mère en contrefaisant sa fille ; puis s'adressant à moi : <t Qu'il vienne. » — « Oui, qu'il vienne, » dit mademoiselle Euphrasie. — « Mais , » ajouta madame Déristel , qu'il ne se » flatte pas... j) — « Il ne se flatte , » dis-je, en me permettant de l'interrompre , a que >» de recouvrer votre amitié. Seulement » comme il veut bien avoir quelque con- » fiance dans mon zèle et dans mon dé- » vouement , il m'avait chargé de deman- » der à madame s'il ne lui serait pas y» désagréable que j'assistasse à la confé- » rence. » — « Soit, venez avec lui. » — » Oui , venez , dit mademoiselle Euphrasie, » vous m'avez l'air d'un bien honnête hom- » me. » Elle ne pleurait plus, elle n'avait plus envie de pleurer; elle ne pensait déjh plus à cette qualité de bâtard qui la veille

lui avait inspiré tant de répugnance. Madame Déristel avait tout-à-fait oublié les duretés que le marquis lui avait dites; elle confessait qu'elle-même avait été un peu vive, beaucoup trop vive; mais n'était-ce pas naturel quand elle voyait sa fille, sa chère fille, si outrageusement dédaignée? elle espérait que tout pourrait encore s'arranger. (I S'il en était autrement... oliî alors... » Elle laissa échapper quelques mots qui annonçaient que la bonne dame était passablement vindicative ; ce qui me fit encore plus désirer le succès de l'affaire pour la paix et la tranquillité de toutes les parties intéressées.

Je revins bientotavecM. de Rinville. Nous trouvâmes madame Déristel seule ; elle avait pensé que mademoiselle Euphrasie ne devait pas être présente à l'entretien. Le marquis et madame Déristel se firent réciproquement des excuses sur leurs vivacités de la veille ; mais comme il arrive assez fréquemment, ces excuses furent fai •

tes de manière à ranimer plutôt qu'à éteindre le ressentiment des deux personnes.

Heureusement j'étais là , et je parvins à les apaiser. « Ne revenons plus sur ce » qui est passé, leur dis-je, songeons à j) ce qu'il convient de faire pour arriver au )) but honorable que nous désirons tous at- » teindre. » — « C'est cela , dit le marquis ; » d'abord , ne croyez pas que mon fils dé- )) daigne votre fille ; il l'estime , il Fad- » mire ; il en serait fou, s'il n'était sottement

» épris d'une autre » — « Comment

)) d'une autre! s'écria madame Déristel. » 11 aimerait une autre personne?» Qu'on juge combien je fus contrarié de cette indiscrétion du marquis ! Madame Déristel paraissait fort irritée, « Ah ! mon Dieu! » s'écria le marquis, « j'ai eu tort de vous » dire cela; mais, puisque le mot m'est

» échappé; oui, il aime » — a Et qui

» donc? » — a Oh ! il y a des motifs qui )) rendent cette passion fort excusable. » C'est sa cousine du côté de sa mère.

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» Ils ont été élevés ensemble ; elle a des V talens , c'est une artiste. » — « Elle est ry artiste ! » — « Oui , elle peint , elle donne » des leçons de dessin. » — a Ah ! ah! » Je me hâtai de prendre la parole. « Il ne faut j) pas que cela nous inquiète, dis-je; cette )) petite Rose est douce, timide, raisonnable;

» elle sentira « — « Oui , elle est rai-

» sonnable, dit le marquis ; mais le jeune » homme a du caractère; il tient de moi. » - — «Oh ! s'il tient de vous!... » reprit madame Déristel avec un sourire dédaigneux qu'heureusement le marquis ne remarqua

point A dater de ce moment, elle ne

prononça plus un seul mot. Elle semblait plongée dans de graves réflexions. Ce n'était pas qu'elle fût tout-à-fait étrangère à l'entretien ; elle écoutait , on voyait à ses signes et à l'expression de sa physionomie , quelle approuvait ou qu'elle blâmait ce qu'on proposait. Mais il n'y eut plus à parler que pour le marquis et pour

moi.

3o LE GILBLAS

« Si vous voulez m'en croire, dis-je ,. )) pour blendes raisons, nous ne cherche- » rons pas dans ce moment à détourner » M. Henri de son inclination pour sa » cousine; mais nous emploîrons tous nos » efforts à détourner la cousine de son » inclination pour M. Henri. Avant les » événemens du vingt mars, la petite n'a- » vait-elle pas engagé elle-même M. Henri » à remplir les vœux de son père ? Ne » peut-on pas réveiller sa générosité? lui » faire sentir que si elle aime véritable- >5 ment son cousin , elle ne doit pas s'op- » poser à son bonheur , et l'empêcher de » devenir riche et marquis? » — a J'en- » tends , dit M. de Rinville ; pour parve- » nir à guérir mon fils de sa philosophie, » de son désintéressement, de son amour, » nous exciterons Rose à montrer de la «philosophie, du désintéressement, du » courage, en renonçant au jeune homme » qu'elle aime. C'est très-bien calculé, j» Pauvre petite! Cela me fait de la peine:

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» exiger d'elle un si grand sacrifice ! mais )> il le faut. » -T- « En supposant , conti- » nuai-je, que Rose éprouve quelque répu- )} gnance à se montrer généreuse, n'ai-je » pas des droits , une espèce d'autorité » dans la famille? Ma femme n'était-elle » pas sa tante ? donc je suis son oncle ; » et je puis démontrer à ma nièce et à ma » belle-sœur combien il serait odieux, de » faire manquer un excellent mariage à » leur cousin , leur neveu , le fils de ma w femme. Et enfin, si tout cela manque,. » ne pouvons-nous trouver pour ma nièce » un parti convenable , plus convenable » à son modeste état , à l'état modeste de » sa mère ?» — « Ab ! voilà ce qui vau- » drait le mieux , reprit le marquis. Oui , )) tacbe de lui trouver quelque jeune )) liomme bien bonnête, bien bon sujet... » qui lui plaise. Je serai si content de la » savoir beureuse! Ainsi donc,» continuat-il en se levant, «(tout est convenu. Quanta )) moi, je ne ferai pas de démarcbes auprès

;» de mon jeune homme. S'il vient me voir, » je ne le contrarierai point; j'attendrai, » Du courage , un peu de patience , ma » belle amie, » ajouta-t-il en baisant galamment la main de madame Déristel; «com- » bien je me félicite d'emporter l'espoir que )) tout finira, comme nous le voulons, pour » le bien de ces jeunes gens! Pardon si » je vous quitte: on m'attend à une confé- )) renée avec quelques-uns de nos collègues )) pour concerter des mesures contre no- » tre minorité qui ne nous gêne pas y> trop , mais que nous serions bien aises y* de réduire tout-à-fait au silence, a Le marquis sortit. J'allais le suivre ; madame Déristel me retint.

« Monsieur Giffard , me dit-elle, vous le » voyez ; ce M. de Rinville est un pauvre w homme. Il s'apitoie sur son fils , sur » cette petite fille... Il est capable de leur » céder ; il faut agir sans lui. Je lui en » veux beaucoup de m'a voir caché ces » amours ridicules de M. Henri. Si je les

» avais connus, nous n'en serions pas où » nous en sommes; mais à présent, je mets » de Tamour-propre à ce que le mariage » que j'ai projeté se fasse; et d'ailleurs , » ma chère fille , ma chère enfant, dont » le cœur s'est déclaré pour le fils du mar-

» quis ! Ah ! si les choses étaient ce

w qu'elles devraient être , un bon ordre du » roi , une bonne lettre de cachet, enver- » raient bien vite cette petite Rose et sa » mère dans un couvent dont elles ne » sortiraient qu'après les noces de ma » fille. » A ces mots prononcés d'un ton méchant, vindicatif, j'éprouvai un nouveau remords. Je me reprochais d'être le complice de cette femme; je surmontai encore mon scrupule, en cherchant à me persuader que j'agissais pour le bonheur de tous. Madame Déristel continua : « Je » doute fort que votre nièce soit assez gé- » néreuse , ou plutôt assez dupe pour re- » noncer de son plein gré à Henri. Cepen- » dant , essayez , employez auprès d'elle

» la persuasion , l'autorité d'un oncle ; mais » le point essentiel , c'est de la marier, de » la marier bien vite. 'Ne vous mêlez pas » de lui chercher un parti; j'en fais mon i) affaire.... Ce marquis me gêne.... On ira )) pleurer auprès de lui ; je le vois déjà

» s'attendrir,.... fléchir 11 faut que je

» trouve le moyen de l'éloigner... Monsieur )) Giffard , je veux voir votre nièce. Elle est » artiste? elle donne des leçons de dessin? » allez dès demain dire à votre belle-sœur » que vous avez trouvé une écolière pour » sa fdle. Je ne crois pas que mon nom » de Déristel soit connu de vos chères » parentes : pour plus de précaution , dites » que cette nouvelle écolière est ma- » demoiselle Euphrasie Moreau. Je ne )) veux: m'appeler devant elles que ma- » dame Moreau. J'aurai soin que mes w gens ne me donnent que ce nom.

» Du silence avec le marquis , voilà tout » ce que je vous demande ; le reste me » regarde. » Toujours curieux et tracas-

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sier , je chcrcliai à connaître davantage les projets de madame Morcau Déristel ; elle se tint sur la réserve. « Soyez tranquille, » me disait-elle , je ne veux que le bon- » heur de votre nièce ; je lui ménage un » mari et une dot. w Touché des bonnes dispositions de cette bienfaisante dame pour ma famille , je lui promis de me conformer fidèlement à ses instructions.

En rentrant chez moi , j'v trouvai le maître de mon ancien café. Ne me voyant pas, il venait lui-même me chercher. Il avait bien diminué de son premier prix; c'était vraiment un bon marché à faire. Mais s'il était pressé de vendre, je n'étais déjà plus si pressé d'acheter. Il se retira fort mécontent de la froideur avec laquellej'avais reçu ses propositions.

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